‹ Nouvelles intimesChapitre 2 sur 5 · CLAUDE' BLOUET · texte numérisé non relu

CLAUDE' BLOUET

Je n'oublierai jamais le jour où j'entrai comme élève chez M. Péchoin, le pharmacien de Marville. Il me semble que c'était hier. Levé avant l'aube, j'avais été secoué pendant trois heures dans la patache qui fait le service de Clermont à Marville; le mois de février commençait, la matinée était glaciale, et il pleuvait dru quand la voiture me déposa devant l'auberge du Chêne-Vert. — Marville est divisé en ville basse et ville haute, et M. Péchoin demeurait dans les hauts quartiers. Tout en grimpant l'âpre et tortueuse côte de l'Horloge, bordée de vieilles masures ventrues où les

revendeurs étalent leur friperie, je grelottais moitié de froid, moitié de peur, car, bien qu'ayant vingtdeux ans sonnés, j'étais fort gauche et timide; je n'avais jamais quitté le village, et, à part un voyage à Nancy pour mon examen de bachelier, j'étais toujours resté près du curé de Louppy, qui avait fait mon éducation. Je marchais lentement malgré la pluie qui me fouettait le visage, et je me demandais quel accueil j'allais recevoir chez le pharmacien. Quand je fus dans la grand'rue, je regardai curieusement les façades sculptées, et j'aperçus bientôt, au-dessus d'une devanture vitrée, l'enseigne de M. Péchoin. Le logis n'avait pas une mine avenante ; il était antique et sombre comme toutes les maisons de la ville haute. A travers le vitrage poudreux, on entrevoyait vaguement un mélange confus d'objets singuliers. Je poussai la porte en frissonnant ; le tintement grêle d'une sonnette fit relever la tête à un petit vieillard assis au comptoir et fort occupé à doser des poudres.

Je tournais silencieusement entre mes doigts mon feutre humide.

« Que désirez-vous? me dit le pharmacien d'une voix aiguë.

— Je suis Claude Blouet, monsieur... »

Il me regarda d'un air interrogateur et impatient. Je vis que mon nom ne lui apprenait rien, et je repris : « Je suis le nouvel élève. » Puis je lui remis la lettre de mon oncle le curé.

Il la posa près de lui sans l'ouvrir. « Ah ! ah !

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très-bien, asseyez-vous, mon garçon, je suis à vous dans un moment. » Et il se remit à doser, à peser et à écrire.

Je m'assis, un peu humilié, sur une vieille banquette de cuir, et je me mis à contempler d'un air déconcerté mon futur patron et la pharmacie où allaient se passer mes années d'apprentissage. M. Péchoin avait environ cinquante ans ; mais tout d'abord, à l'aspect de ses cheveux blancs et rares et de sa redingote noisette à l'ancienne mode, on lui en eût donné plus de soixante. Ses yeux gris, percés comme avec une vrille, avaient un éclat pétillant ; il était de petite taille et paraissait alerte et nerveux. Il y avait quelque chose de fin, d'inquiet et de remuant dans sa physionomie et dans ses gestes. En voyant son nez pointu, son regard malicieux et ses mouvements brusques, on pensait involontairement à un écureuil. La pharmacie avait le même air étrange que le patron. Haute et mal éclairée , encombrée de fioles, de livres et d'oiseaux empaillés, elle rappelait les boutiques des apothicaires du temps passé. Certainement les drogues ne devaient pas avoir été renouvelées depuis cent ans; les vases qui contenaient les onguents avaient des formes d'urnes funéraires ; des plantes desséchées pendaient par bottes au plafond, et répandaient des senteurs médicinales qui me prenaient à la gorge. Au-dessus de la porte de communication, un hibou se balançait dans sa cage et poussait de temps à autre un cri plaintif. M. Péchoin, toujours

absorbé par ses dosages, semblait avoir oublie que j'étais là, et moi, trempé par la pluie du matin, je me sentais découragé, mal à Taise, et je songeais avec des larmes dans les yeux au bon feu flambant de la cuisine de la cure. Tandis que je me désolaiè, quelque chose me passa dans les jambes, et je tressautai sur mon banc : c'était une tortue fort laide qui rôdait mélancoliquement, à la recherche de fragments de salade semés dans l'officine...

Au même instant, la porte du fond s'ouvrit, et une vieille servante à la face rougeaude encadrée dans un bonnet à tuyaux parut sur le seuil. « Mère Annelle, dit M. Péchoin, voici le nouvel élève, il faudra lui montrer sa chambre. »

La vieille me jeta un coup d'oeil , vit mes habits trempés , mes cheveux collés sur mes tempes et ma mine attristée. Sa grosse figure bourrue s'attendrit tout à coup.

« Ah! s'écria-t-elle d'un air indigné, voilà bien comme vous êtes, monsieur Péchoin! Le pauvre garçon est mouillé jusqu'aux os, et il n'y a pas de bon sens de le laisser se morfondre dans la pharmacie.

— Mouillé! dit M. Péchoin, et il s'aperçut que la pluie ruisselait le long des vitres, c'est vrai, il pleut à verse... Je vous demande pardon, mon garçon; allez vous sécher, nous causerons de vos affaires dès que j'aurai fini... Fais-lui bon feu, mère Annelle.

Je suivis la servante , qui me fit traverser plusieurs pièces très-sombres, puis une cour étroite' aux

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pavés verdis , et m'introduisit dans la cuisine , antique et noire comme tout le reste, mais plus vivante cependant et d'un aspect plus hospitalier. Une souche énorme achevait de se consumer dans la haute cheminée; les faïences du dressoir et les chaudrons de cuivre ranimaient de leurs couleurs joyeuses, et une horloge rustique y bourdonnait d'une voix familière qui me fit penser à mon village. La mère Annelle jeta sur la braise un fagot de ramilles , puis , soufflant vigoureusement dans un long tube de fer, elle fit clairer une flamme réjouissante. « Allons, dérange-toi, Jaunisson , dit-elle en poussant doucement un matou blanc et jaune qui dormait d'un air de chanoine près de la marmite, laisse monsieur se chauffer ! » Le chat ouvrit à demi ses paupières alourdies, me regarda d'un œil méfiant, puis s'étira, fit le gros dos et finit par se rendormir entre les chenets. La vieille servante allait et venait, gourmandant son chat, soulevant le couvercle du pot au feu et cherchant à entamer une conversation à laquelle je ne prenais guère part. J'avais peu dormi la nuit précédente, et la chaude influence du brasier me plongeait dans un demi-sommeil.

D'ailleurs j'avais le cœur tout gros encore de mon départ, et l'accueil de M. Péchoin m'avait glacé. Habitué à la bruyante et libre vie de la campagne , je me demandais ce que j'allais devenir dans ce logis maussade comme une prison. Je frissonnais à l'idée de passer mes plus belles années

au milieu de ces drogues et de ces vieilleries, entre un patron et une servante âgés déjà, qui s'efforceraient de m'inculquer leurs manies et de me vieillir afin de ne rien changer à leurs habitudes. « Oh ! pénsais-je, ma vallée de Louppy, mes grands bois de Dieu -s'en -souvienne, pourquoi vous ai -je échangés contre cette triste demeure où je mourrai d'ennui? » Cependant la raison reprenant le dessus : et Allons, Claude, me disais-je, ne fais pas l'enfant. Tu es orphelin et tu as ta vie à gagner. C'est bien la peine que ton oncle, le pauvre homme ! ait dépensé le plus clair de son casuel pour te mettre en état de suivre ton petit chemin dans le monde. Songe au crève-cœùr que ce sera, si tu reviens à la cure Gros- Jean comme devant ! »

J'en étais là de mon discours quand la porte de la cuisine , brusquement ouverte , livra passage à une jeune fille de dix-huit ans environ. Elle s'arrêta court, un peu étonnée de me voir installé au coin du feu, et de mon côté je me levai tout ébloui. Elle était svelte sans être frêle , blonde avec un teint mat, des lèvres très-rouges et de grands yeux bruns.

« Nanine, dit la servante, monsieur est le nouvel élève de ton père... puis, se tournant vers moi, la mère Annelle ajouta : — C'est notre demoiselle. »

La jeune fille me rendit mon salut et sourit. A la lumière de ce sourire, toutes mes idées noires s'envolèrent. J'oubliai la cour humide, la pharmacie en désordre, l'apothicaire maniaque ; je ne vis

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plus que ces belles lèvres rouges s'entr'ouvrant sur de jolies dents, ces yeux où le sourire se reflétait comme un rayon de soleil dans l'eau d'une source. Je me sentis tout ragaillardi, et je ne songeai plus qu'à rester l'hôte de la maison Péchoin.

M 11 * Nanine me fit quelques questions sur mon voyage et sur Louppy ; sa voix douce et musicale acheva de me gagner le cœur . Elle avait une gaieté naturelle qui vous mettait immédiatement à Taise ; ses façons n'étaient ni mignardes ni affectées comme celles de nos demoiselles campagnardes. Dans la conversation, il m'échappa de dire que je n'avais rien mangé depuis ma sortie de Louppy... « Mais , s'écria-t-elle en joignant gentiment les mains, vous devez être affamé; il faudra presser le dîner, mère Annelle. » Et aussitôt elle se mit ellemême à la besogne. A son arrivée, le chat Jaunisson, réveillé tout à coup, était accouru près d'elle. Il frôlait sa jupe en poussant de petits miaulements étranglés, et la suivait scrupuleusement dans ses courses, de la cuisine au fruitier et du fruitier à la salle à manger. Moi, je la regardais aller et venir, j'écoutais la musique de sa voix, les ronrons du chat, le tic-tac de l'horloge, le crépitement de la braise, et je ne regrettais plus du tout les bois de Louppy ni la cheminée de la cure.

Comme midi sonnait, le dîner se trouva servi dans une petite salle attenante à la pharmacie et d'où, par un judas, on pouvait voir tout ce qui s'y passait. M. Péchoin vint nous y rejoindre. « J'ai

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lu, me dit-il, la lettre de votre oncle ; du reste vous m'êtes recommandé par le docteur Grodard, qui est notre ami commun, cela suffit; soyez le bienvenu... J'espère que nous serons contents l'un de l'autre. Tout à l'heure la mère Annelle vous mettra au courant des habitudes du logis... Et maintenant dînons!... »

Il souleva le couvercle de la soupière fumante, et nous mangeâmes tous de bon appétit.

Le dîner terminé, ma malle arriva, et la servante m'aida à la monter au premier étage. Ma chambre était petite et modestement meublée; mais on y avait une jolie vue sur les coteaux plantés de vignes de rHormicey. La colline, s'évasant mollement, formait une sorte de combe au fond de laquelle on voyait les toits rouges du faubourg de Véel et les tortueux détours de la route de Paris à travers un fouillis d'arbres et de maisonnettes. La mère Annelle me montra ensuite le grenier, imprégné d'odeurs pharmaceutiques, puis le laboratoire, donnant sur un jardin en terrasse qui descendait jusqu'au faubourg. Cette première visite achevée, je ceignis bravement le tablier de serge verte, et, sous la direction de M. Péchoin, je me mis à couper des racines et à piler des drogues. La nuit vint vite. On alluma dans l'officine une lampe fumeuse dont la lueur incertaine rendait encore plus fantastiques les objets qui s'y trouvaient. M. Péchoin alla retrouver M ,Ie Nanine, et je restai dans la pharmacie à lire le Codex jusqu'au souper.

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A peine étions-nous à table que le docteur Grodard, l'ami de mon oncle, entra dans la salle. C'était un petit homme trapu, au front chauve, aux épaisses joues cramoisies, encadrées dans de grosses touffes de favoris roux. Bien qu'il ne fut qu'officier de santé, on l'appelait toujours le docteur. Il était très -républicain et partisan des nouvelles réformes, mais en même temps très-attaché aux vieilles pratiques de l'ancienne médecine et rédigeant ses ordonnances en latin : bonhomme au demeurant et excellent cœur, fou de botanique et connaissant familièrement toute la flore du pays. Je l'avais vu souvent à la cure : aussi me fit-il bon accueil, me serrant les mains et s'informant de la santé de mon oncle; puis, la connaissance renouvelée, il me tourna le dos et se mit à discuter avec M. Péchoin. Tous deux parlaient avec beaucoup de feu; le docteur poussait force objections au pharmacien, et je crus comprendre qu'il s'agissait de quelque découverte du patron; mais mon attention était très-émoussée, et le sommeil commençait à me jeter du sable dans les paupières. J'étais honteux de ma faiblesse, et, de peur de paraître ridicule à M 1Ie Nanine, je me pinçais pour ne pas dormir. En dépit de mes efforts, elle se douta de mon supplice, et dit : « Mon père est si occupé qu'il ne s'aperçoit de rien ; mais il ne faut pas vous gêner, monsieur Claude... Vous devez avoir besoin de repos... Mère Annelle, allume la lanterne. »

Je ne me le fis pas répéter, je souhaitai le bon*-

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soir à la compagnie, et grimpai lestement l'escalier. Dix minutes après, je m'endormais profondément dans de bons draps secs qui fleuraient la racine d'iris. Ainsi finit ma première journée.

On peut dire des gens ce qu'on a dit des peuples : heureux ceux qui n'ont pas d'histoire ! Pendant près d'un an, mes jours s'écoulèrent dans une lente et délicieuse régularité. Je me levais le matin à la cloche du beffroi, je descendais à la cuisine, où la mère Annelle me préparait une tasse de lait sucré et où Jaunisson ronronnait près de l'âtre flambant. Une fois les volets enlevés, j'attendais le lever de M. Péchoin et l'arrivée des clients en époussetant les bocaux. La pharmacie n'était pas très -fréquentée ; le peuple est friand de nouveautés, et bien des malades s'adressaient de préférence aux brillantes officines de la ville basse, qui étaient accommodées au goût moderne. Nous, nous avions pour clients les pauvres gens des faubourgs et surtout les vieux nobles de la ville haute, qui restaient fidèles aux vieux usages et se médicamentaient suivant l'ancienne méthode. Malheureusement ces gentilshommes, peu fortunés pour la plupart, vivant frugalement dans leurs logis délabrés, avaient tous l'estomac robuste et le jarret solide, de sorte que leur clientèle donnait de maigres revenus.

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M. Péchoin du reste avait de bons prés et de belles vignes au soleil; n'étant pas obligé de compter sur la vente pour nouer les deux bouts, il ne faisait aucun sacrifice à la mode du jour, et pratiquait la pharmacie comme un art et non comme un métier. En outre il paraissait compter beaucoup, pour augmenter son achalandage, sur une découverte qu'il avait faite, et dont je l'entendais souvent parler à mots couverts avec le docteur Grodard. Il passait presque toute sa journée à feuilleter de gros dictionnaires et à faire des expériences dans le laboratoire. Moi, je restais dans la pharmacie avec le hibou, qui semblait perdu dans ses rêves, et la tortue, qui cheminait lentement le long des comptoirs. De temps en temps, la sonnette tintait, et une ménagère du voisinage venait demander du sel d'oseille ou du semen-contra. De loin en loin arrivait une ordonnance du docteur Grodard, et alors j'appelais M. Péchoin pour la déchiffrer.

Je m'étais accoutumé à cette sombre pharmacie, ensevelie dans sa poussière et son silence. Je m'y enfonçais avec délices dans la lecture du Traité des plantes usuelles de Roques. La grand'rue de la ville haute était peu fréquentée, et les passants ne me donnaient guère de distractions. C'étaient toujours les mêmes figures : de petits rentiers allant humer l'air du matin sous les arbres du Pâquis, de vieilles demoiselles fluettes se rendant à la messe de l'église Saint-Étienne, à midi les ouvriers des fabriques revenant de leur atelier. La solitude profonde invi-

tait à l'étude et au recueillement. Dans les jours clairs, le soleil, descendant obliquement jusqu'au fond de l'officine, changeait en poudre d'or la poussière éparse sur les paquets de plantes, et faisait briller comme des blocs de pierreries les teintures vertes et brunes enfermées dans les flacons de la devanture. Quand la porte de communication s'ouvrait, j'entendais M lIe Nanine chanter en ourlant son linge, et cette voix fraîche, qui m' arrivait par bouffées, me faisait perdre le fil de ma lecture; mon esprit vagabondait, emporté sur les ailes de la chanson.

Le soir, en hiver, nous nous réunissions dans la petite salle; en été, sur la terrasse. Le plus souvent le docteur Grodard se joignait à nous et entamait avec M. Péchoin de longues discussions sur l'histoire naturelle. J'écoutais de toutes mes oreilles, et faisais profit de ce que j'entendais. C'est alors que je commençai à comprendre M. Péchoin et à m' attacher à lui malgré ses manières bizarres. On ne peut s'imaginer la quantité de connaissances emmagasinées un peu pêle-mêle dans la maigre personne de ce petit vieillard. Il lisait nuit et jour et se mettait au courant de tout ce qui s'écrivait sur la botanique ; mais ce n'était pas seulement un savant étiqueteur, n'ayant appris les choses que dans les livres et les herbiers. Le meilleur de sa science était tiré de l'observation de la nature ; aussi son enseignement était-il toujours varié et fécond comme les sources mêmes où il l'avait puisé.

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M. Péchoin était à la fois un rêveur enthousiaste et un chercheur infatigable. Parfois, au printemps, quand le jour était à peine levé, il partait guêtre jusqu'aux gçnoux, sa boîte de botanique au dos, et, leste comme les écureuils, auxquels il ressemblait, il grimpait dans les bois du Juré, voisins de la ville haute. Il ne rentrait que vers dix heures, la figure radieuse, les yeux pétillants, rapportant avec lui quelque chose de la sève et de la verdeur des bois. Il jetait triomphalement une botte de plantes sur mon comptoir, et s'écriait : « Tenez, Claude, mon garçon, voilà de quoi vous divertir ! » Il commençait à m'aimer, parce que je m'intéressais à tout ce qu'il aimait; quand il parlait des bois, je faisais chorus ; aussi me traitait-il moins en élève qu'en enfant de la maison. Les dimanches d'été, quand le soleil luisait dans la rue, il prenait un livre, s'asseyait dans l'officine et me disait : « Allons, Claude, il faut que les jeunes gens aient aussi leur tour; je garderai le logis, et vous irez courir les champs avec le docteur Grodard et Nanine. »

Ces jours-là, je me parais de mon mieux. Je peignais soigneusement ma barbe, qui était longue et blonde; j'endossais ma veste de chasse à boutons de métal, je nouais autour de mon cou une cravate bleue, et, me contemplant dans la vieille glace, je ne me trouvais jamais assez pimpant. Pendant ce temps, les claires sonneries de Saint-Etienne tintaient, les hirondelles passaient comme des flèches devant ma fenêtre ouverte, j'entendais les sons doux

de la flûte de notre voisin le ferblantier, et un tiède vent du sud-est m'apportait le parfum des vignes de l'Hormicey, alors en pleine floraison. M ,,e Nanine mettait une petite robe de toile écrue, garnie de nœuds cerise qui lui allaient à merveille. Le docteur Grodard dînait avec nous, et, sitôt la nappe enlevée, nous partions...

Oh ! les chaudes après-midi de juin, sous bois, entre le Fond-d'Enfer et la réserve de Combles ! Je vivrais plus vieux que les patriarches que je m'en souviendrais toujours. — Les hêtres aux troncs blancs s'élançaient d'un seul jet vers le ciel bleu, qu'on apercevait entre leurs branches emmêlées. A leurs pieds s'étendaient de grands tapis de pervenches, dont les feuilles luisantes avaient des reflets argentés. Parfois un rayon perçait le dôme vert des branchages, et des paillettes de lumière s'éparpillaient sous la demi - obscurité des ramures. Quand nous arrivions à une tranchée, nous fermions nos yeux, éblouis par les flots de soleil qui nous inondaient de toutes parts. De grands papillons nacrés se balançaient à l'extrémité des tiges de digitale, et les ronces étaient pleines de bruissements d'insectes... M lle Nanine faisait mon admiration dans ces promenades. Elle n'était ni peureuse ni façonnière ; elle nous suivait bravement partout, sans, crainte des ronces ou des couleuvres, et quand nous avions fait une trouvaille, elle partageait notre joie et battait des mains. Elle était si jolie après une montée un peu rapide sous les

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hêtres! — légèrement échevelée par la course, ses yeux jetant de vives flammes brunes, ses lèvres entrouvertes pour reprendre haleine, et parfois, dans ses boucles blondes ou sur son cou blanc, des pétales semés au hasard, ou une gouttelette brillante, souvenir de la rosée du matin !

Nanine était notre orgueil et notre joie à tous, et quand le soir nous revenions par la promenade des Saules, qui est le rendez-vous des élégants de la ville basse, le docteur souriait d'aise en surprenant les regards d'admiration qu'on lançait à notre compagne. Moi, je ne partageais nullement sa joie, et je me sentais grand dépit quand je voyais les clercs de notaire ou les jeunes fabricants l'admirer de trop près. Il me montait à la tête des bouffées de colère, j'aurais voulu les anéantir d'un coup d'oeil, emporter Nanine loin du monde et ne permettre à aucun regard de la profaner. Bref, j'avais des mouvements de jalousie, et c'est à quoi je reconnus que je l'aimais.

Cette découverte, en même temps qu'elle m'emplit d'une joie profonde, devint pour moi la cause d'angoisses toutes nouvelles. J'étais timide à l'excès, et ma première préoccupation fut de cacher mon amour. J'aurais voulu le dérober à tous les regards. Je tremblais que M. Péchoin ne lût dans mes yeux que j'aimais sa fille et ne me renvoyât. Au commencement, je me faisais un scrupule de cette tendresse étouffée, et je me demandais si j'avais bien le droit d'abuser de l'amitié du patron

et d'oser en secret élever mes yeux jusqu'à sa fille. Peu à peu mes scrupules s'endormirent, et je devins un pécheur endurci. « Pourquoi, me disaisje, n'oserais-tu point aspirer à la main de Nanine? N'es- tu point jeune, fort et laborieux? N'as-tu pas l'estime du patron, et ne te sens-tu pas capable de rendre sa fille heureuse, si elle veut t'aimer ? » Le voudrait-elle ? Là était le problème. Il y avait des moments où j'en doutais quand je me comparais aux beaux messieurs que nous rencontrions sous les Saules, gantés de frais, chaussés de fins escarpins vernis et fouettant l'air de leurs badines. La belle apparence que Nanine, après avoir admiré tous ces damoiseaux, allât s'amouracher d'un grand garçon comme moi, lourd d'allure, vêtu de gros drap et sentant encore son village ! Cependant parfois, en forêt, quand l'air salubre des bois jouait dans mes poumons et courait dans mes cheveux, quand j'arpentais les tranchées d'un pied solide, un souffle d'espérance gonflait mon cœur. Là j'étais dans mon élément, et je me sentais un tout autre homme qu'en ville. Un jour de septembre, le docteur Grodard, Nanine et moi, nous avions fait halte dans le vallon de Savonnière, auprès d'une source qu'on appelle la fontaine d'Étue. Les aulnes entre-croisés formaient une voûte sombre au-dessus de l'eau et faisaient du courant un miroir encadré à souhait. Mes yeux s'y arrêtèrent, et je vis avec un certain contentement s'y refléter mon front carré, sur-

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monté d'une forêt de cheveux blonds, mes yeux bleus illuminés par la course, ma barbe frisée, mes larges et robustes épaules... Tout en regardant, je vis derrière ma propre image le reflet de celle de Nanine, qui semblait aussi me contempler dans l'eau sombre. Je me retournai brusquement, et elle devint rouge comme un coquelicot.

Si elle m'aimait pourtant ! pensais-je le soir en remontant dans ma chambre , et cette seule idée me serra la gorge et me fit battre le cœur avec violence. Alors je me mis à fouiller dans ma mémoire et à y glaner les moindres circonstances qui pussent servir de base à mes suppositions. Quand nous herborisions, elle me donnait toutes les plantes qu'elle trouvait, — pourquoi à moi plutôt qu'au docteur? Je souffrais parfois douloureusement de migraines névralgiques ; elle devinait mon mal avant que j'eusse parlé et m'apportait elle-même des bols de tilleul ; puis je me rappelais un bouquet cueilli ensemble dans le jardin, un pot d'héliotrope qu'elle avait porté dans ma chambre, une lecture faite à deux un dimanche soir... Pareil à un oiseau qui ramasse brin à brin les éléments de son nid, je recueillais ces menus souvenirs, et j'en faisais à mon tour un nid douillet dans lequel je mettais mes espérances.

Ainsi se passa l'automne, puis vint l'hiver, et, dans cette saison où tout se resserre et se replie sur soi-même, la vraie saison de l'intimité, nous nous retrouvâmes, Nanine et moi, plus préoccupés, plus

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concentrés, et cependant plus que jamais sympathiques l'un à l'autre. Parfois le soir, à la chute du jour, quand un pâle rayon crépusculaire passait à peine à travers le vitrage noirci de la pharmacie, je restais accoudé sur mon livre et j'attendais, le cœur tout ému... C'était l'heure où elle revenait de quelque course en ville, et en passant elle s'arrêtait un moment pour causer avec moi. Singulière causerie, et pourtant délicieuse !... Nous échangions à peine cinq ou six paroles, et je poussais des soupirs qui allaient certainement réveiller le hibou dans sa cage; puis, effrayés nous-mêmes de notre silence, nous cherchions un prétexte pour rompre l'entretien, et elle s'enfuyait.

Janvier passa avec ses nuits neigeuses, février avec ses vents pluvieux, mars avec ses giboulées alternées de soleil; enfin le merle chanta, et les premières anémones fleurirent. On entendait le soir les enfants jouer devant les halles, et à leurs rires éclatants, à leurs voix argentines, on devinait que le printemps était revenu, car les enfants sont comme les oiseaux : avril rend leurs mouvements plus légers et leurs voix plus musicales. Les jours étaient devenus longs ; mais nos entretiens du soir continuaient néanmoins à la tombée du crépuscule.

Un soir de la semaine sainte , elle était allée à l'église avec la mère Annelle. Quand elles rentrèrent, le jour était déjà tombé, l'officine était plongée dans une ombre bleuâtre. Le hibou se balançait

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dans sa cage, et moi j'écoutais les dernières sonneries de YoAngelus. Cette musique berçait si bien mes songeries que je n'entendis pas la porte s'ouvrir, et, voyant tout à coup devant moi Nanine, à qui je pensais, je tressaillis fortement.

. « A quoi songiez -vous, monsieur Claude? me dit-elle pendant que la servante gagnait sa cuisine.

— J'écoutais les cloches, mademoiselle Nanine.» Ici je poussai un soupir, et il se fit un silence.

L'ombre croissait toujours dans la pharmacie ; je ne distinguais plus que la svelte silhouette de Nanine et parfois ses deux grands yeux brillants et souriants. Cette magnétique lumière m'attirait; ma pensée s'y plongeait et s'y perdait avec délices. Tout le reste du monde avait disparu, je ne voyais plus que les 'deux prunelles lumineuses. « Il fait bien doux ce soir, reprit-elle pour rompre un silence qui devenait embarrassant. Cela sent le printemps dans les rues !... Nous sommes allées jusqu'au bois avec la mère Annelle. Savez-vous?... les scilles bleues sont en fleur !

— Quelle bonne chose que le printemps ! »

répondis-je sans trop examiner si ma réponse s'ajustait à la conversation. Je contemplais ces clairs regards épanouis, et je me sentais comme soulevé de terre par une influence mystérieuse.

« J'ai cueilli des scilles pour vous, poursuivit Nanine, et aussi un petit bouquet de violettes. Sentez comme elles sentent bon ! » Et sa main blanche s'avança vers moi. Ses doigts tremblants s'étaient-ils

approchés trop près de mes lèvres? La tiède et printanière odeur des violettes m'avait-elle grisé?... Je ne me le rappelle plus. J'avais pris la petite main dans les miennes et je la couvrais de baisers. « Ah! monsieur Claude! fit- elle, et sa jolie tête se renversa doucement sous le poids de l'émotion.

— Comme je vous aime!... murmurai- je en m' élançant vers elle.

— Eh bien , embrasse-la donc ! » cria brusquement une voix perçante qui venait du côté du vasistas de la petite salle, et à la clarté de la lune, qui se levait au-dessus des toits d'en face, nous reconnûmes la figure inquiète de M. Péchoin.

Nanine poussa un léger cri, et je fermai les yeux comme si tout allait se confondre. En moins d'une seconde, je me vis chassé de la maison Péchoin, honteusement renvoyé à mon oncle le curé. Quand je me hasardai à rouvrir les paupières, le patron était devant nous. « Embrassez-vous donc, répétat-il, puisque je vous le permets, » et, nous prenant chacun par une main, il nous poussa doucement l'un vers l'autre...

Après souper, quand la mère Annelle eut enlevé la nappe et que le docteur Grodard se fut installé dans son fauteuil, M. Péchoin se leva d'un air solennel et me prit par le bras. « Voici, dit-il de sa voix la plus stridente, voici le futur mari de ma fille Nanine. Dès que Claude sera reçu pharmacien, nous les marierons, et, ajouta-t-il en se penchant vers le docteur, qui se mit à sourire,

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je donnerai à Nanine Yélixir pour cadeau de noces. »

Le docteur Grodard était attendri, la mère Annelle sanglotait, Nanine et moi nous pleurions de joie en nous serrant les mains. Le seul Jaunisson, accroupi comme un sphinx à l'angle de la table, riait dans ses babines et se pourléchait d'un air impassible.

« Je donnerai à Nanine Yélixir pour cadeau de noces!... » Ces mystérieuses paroles de M. Péchoin ne m'avaient guère frappé sur le moment ; elles me revinrent à l'esprit le lendemain matin lorsque la mère Annelle m'annonça que le patron et M. Grodard m'attendaient au laboratoire. Derrière la cuisine et de plain-pied avec l&foulerie, le laboratoire occupait une vieille salle voûtée dont la fenêtre étroite donnait sur les jardins. L'aspect de cette pièce était plus étrange encore que celui de la pharmacie. Les fourneaux surmontés de cornues et d'alambics, les grandes bassines de cuivre rangées le long des murs, les matras de verre où filtraient lentement des liquides aux teintes foncées, tout cet assemblage, mal éclairé par les vitres tapissées de framboisiers à l'extérieur, s'harmonisait à merveille avec les allures bizarres de M. Péchoin. Je trouvai le patron se démenant à travers les cornues, tandis que le docteur Grodard, appuyé contre les four-

neaux, l'écoutait d'un air légèrement gouailleur.

a Claude, me dit gravement M. Péchoin, ferme la porte et prête-moi bien toute ton attention. Tu es maintenant de la famille, et je n'ai plus de secrets pour toi. Je ne suis pas riche, et, bien que Nanine possède du chef de sa mère une quinzaine de cents francs de rente, cela ne vous suffira pas pour entrer en ménage. Cette idée-là m'a souvent tracassé, et elle m'a déterminé à creuser plus avant une découverte précieuse pour l'humanité... »

En cet endroit, le docteur s'étant permis un sourire ironique, M. Péchoin éclata. « Qu'y a-t-il là de plaisant? s'écria-t-il en se tournant vers M. Grodard, rira bien qui rira le dernier!... Je sais que dans le quartier bon nombre de gens me prennent pour un songe -creux et un ramasseur d'herbes... Mon cher enfant^ ajouta-t-il en me serrant les bras avec une nerveuse effusion , c'est en cueillant mes herbes que j'ai mis la main sur un remède béni... »

Il s'arrêta devant moi d'un air solennel. « Claude, tu as entendu parler des épouvantables effets de la rage, eh bien , mon ami, nous la guérirons !

— Chimère ! fit le docteur en haussant les épaules, la rage est incurable.

— Grodard , tu es plus entêté qu'une mule , reprit le patron, je te dis, moi, que je la guérirai,... et tu vas le comprendre, Claude. »

Alors il se mit à disserter longuement sur les causes probables de la rage, et me raconta qu'il

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avait trouvé dans les sucs de certaines plantes des bois la base de Yélixir antirabique.

« Le voici! poursuivit-il en me montrant une fiole remplie d'une limpide liqueur verte; puis il me donna le détail de la préparation de son élixir. Le docteur ne disait plus rien ; mais sa figure avait conservé une expression railleuse, et il sifflotait la Marseillaise en tambourinant contre le cuivre d'une bassine. .

« J'ai encore quelques perfectionnements à étudier, reprit M. Péchoin, et le jour de ton mariage je publierai ma découverte. »

Je lui baisai les mains avec reconnaissance, et je lui jurai, les larmes aux yeux, que je mourrais avant de trahir sa confiance. Alors il entra dans de nouveaux détails; il ne tarissait pas sur son élixir.

« Chose étrange, Claude, s'écria-t-il, les plantes qui le composent sont toutes vénéneuses , et cependant cette liqueur empoisonnée devient, dans de certaines conditions, un remède incomparable... Le poison triomphe du poison!... (A ce moment, la Marseillaise du docteur recommença plus accentuée et plus menaçante.) Remarque comme j'ai tout prévu ! Il y a deux phases dans la rage : l'absorption du virus d'abord, puis la surexcitation nerveuse poussée jusqu'à la frénésie. Eh bien, mon élixir renferme deux principes contraires : l'un va saisir et terrasser le virus jusque dans la plaie, c'est le principe actif; l'autre stupéfie les nerfs et apaise les convulsions, c'est le principe sédatif...

— Bah ! bah ! interrompit le docteur , tes deux principes se neutraliseront, et ton élixir fera sur le malade Feffet d'un verre d'eau claire.

— Ne Técoute pas, Claude, s'écria M. Péchoin, les deux principes agiront successivement.

— Qu'en sais-tu? » répliqua M. Grodard.

Je profitai de l'animation des deux amis pour me glisser hors du laboratoire. J'avais entendu Nanine dans le jardin, et j'avais hâte de la revoir.

Nanine ! c'était vers elle que se tournaient toutes mes préoccupations et toutes mes admirations. Les merveilles de l'élixir me touchaient peu. Je m'y intéressais surtout parce que la publication de cette découverte devait précéder celle de notre mariage. J'étais fou de ma blonde fiancée, j'avais gardé son petit bouquet, et lès violettes s'étaient séchées sur ma poitrine. Pas plus que les fleurs , sa pensée ne me quittait. Elle m'accompagnait dans la vieille pharmacie, où j'étudiais sitôt le jour paru, pour hâter le moment de notre mariage ; elle me suivait au fond des bois. Le printemps était alors en pleine éclosion, et les taillis étaient tout blancs de muguets. Nos herborisations avaient recommencé sous la direction du docteur, qui nous chaperonnait. Commode surveillant, indulgent chaperon! que de fois nous le laissions s'engager dans un faux chemin, afin de nous regarder et nous serrer les mains tout à notre aise ; souvent même je prenais le temps de poser un baiser sur les doux cheveux blonds de Nanine, puis nous courions à la recherche

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du bon docteur, que nous retrouvions empêtré dans les ronces. Il se doutait bien de nos escapades, tant nous avions l'air radieux ; mais il se contentait de siffler entre ses lèvres souriantes une chanson de son jeune temps.

Nous revenions le soir par la route de Combles , bordée de gros tilleuls dont les fleurs commençaient à s'ouvrir. La route domine la ville basse , la ville haute et tout le pays à plusieurs lieues aux entours. Je donnais le bras à Nanine, et tous deux, le cœur plein de tendresse, nous aspirions la bonne odeur des tilleuls et nous regardions à nos pieds la ville surmontée de fumées bleuâtres et bourdonnante de rumeurs confuses. La grande porte du château des anciens ducs arrondissait son arche sur le ciel d'un bleu pâle^ les vitres du couvent des dominicaines rougissaient aux lueurs du couchant, la massive tour de l'horloge chantait les heures d'une voix grave ; nous distinguions le jardin de M. Péchoin et la fenêtre du laboratoire, où la lampe du patron brillait déjà comme une étoile. Alors nous songions tous deux que là était notre chère demeure , que là nous ferions notre nid un jour, et nos bras se serraient plus tendrement l'un contre l'autre.

Dans le quartier , il n'était déjà bruit que de notre futur mariage, et chacun là-dessus glosait à sa façon. Les uns blâmaient M. Péchoin de laisser une telle familiarité s'établir entre deux jeunes gens , et insinuaient que les unions arrangées si longtemps à l'avance finissent toujours par mal

tourner. D'autres se bornaient à lever les épaules et à appeler M. Péchoin un original. Nous les laissions jaser, et nous continuions à vivre entre nous, contents et paisibles. Parfois cependant cette profonde quiétude m'effrayait. Je frissonnais tout à coup, et je me disais : «Claude, tu es trop heureux, un tel bonheur ne peut durer, et il t'arrivera sûrement quelque méchef. » Mes terreurs, hélas! n'étaient pas vaines, et les heures d'épreuve étaient proches.

Une après-midi de juin, après une longue herborisation sous bois, nous nous reposions dans les vaux de Savonnière, quand nous vîmes venir à travers les friches un jeune homme portant au dos une Wjjfe de botanique et tenant à la main des plantes" fraîchement arrachées. « Tiens, dit le docteur, voici un confrère! » Nous le considérâmes avec curiosité, car les botanistes sont rares à Marville. Nanine le reconnut la première. Il se nommait Alexis des Allais, et habitait non loin de la pharmacie avec sa mère et sa sœur. Bien qu'ils descendissent d'une ancienne famille lorraine , ils vivaient fort pauvrement dans leur vieux logis de la rue du Tribel, n'ayant pour patrimoine que le revenu de quelques journaux de vigne et les maigres appointements d'une petite place que le jeune des Allais occupait à la mairie. Il nous avait aperçus et se dirigeait vers nous. C'était un assez beau garçon de vingt-cinq ou vingt-six ans, brun avec des yeux bleus et des traits délicats. Il s'approcha,

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nous salua très-bas , puis d'une voix câline il pria le docteur Grodard de lui nommer une plante qu'il tenait à la main. C'était une orchidée assez rare, et le docteur, enchanté de cette trouvaille, se mit en devoir de lui donner tous les éclaircissements désirables. Enhardi par cet accueil, M. des Allais ouvrit sa boîte et supplia le docteur de choisir pour son herbier les échantillons qui pourraient lui convenir. Alors, s'adressant à Nanine, il lui débita un compliment très-bien tourné qui me le fit incontinent prendre en grippe. Il voulut aussi essayer sur moi Feffet de ses grâces mielleuses ; mais je n'étais pas d'humeur à digérer toutes ces politesses sucrées : il y avait dans les manières de ce jeune homme un mélange d'obséquiosité et de fatuité qui me déplut du premier coup. Je me montrai fort réservé avec lui. Il n'en fut pas de même du docteur, et je remarquai que cet ardent démocrate ne voyait pas sans un certain plaisir un représentant de la vieille noblesse lorraine s'incliner devant son autorité scientifique. Grâce à ses flatteries, M. des Allais obtint de nous accompagner pendant le reste de notre promenade et de faire partie de nos prochaines excursions. Quand il eut pris congé de nous, le docteur s'écria : « A la bonne heure ! voilà un jeune homme instruit, bien élevé, modeste, qui ne fait pas comme tant d'autres parade de sa noblesse... Cependant il en aurait le droit... Songe, Claude, que ses ancêtres ont été aux croisades ! — Le beau mérite ! repris -je, les nôtres y sont

allés aussi ; seulement ils formaient le gros du troupeau et recevaient les plus solides horions.

— Dans tous les cas, avoue qu'il n'est point fier.

— Il ne l'est même pas assez ; si je portais son nom, je serais poli et affable; mais je ne me jetterais pas à la tête des gens. »

Le soir, la conversation retomba sur Alexis des Allais, et le docteur vanta beaucoup sa nouvelle recrue. Il dit qu'on voyait rarement les jeunes gens de famille sortir de leur oisiveté pour s'adonner à la science, et qu'il fallait encourager les bonnes dispositions de M. des Allais. Il n'était pas besoin de tant de choses pour séduire le patron ; le nom seul du jeune des Allais eût suffi. Au rebours de son ami Grodard, qui ne lisait que les feuilles radicales, M. Péchoin venait de s'associer avec trois de ses voisins pour s'abonner à la Galette. C'était un serviteur fidèle des vieilles idées, fêtant pieusement la Saint-Louis , portant le deuil au vingt et un janvier et soulevant son bonnet grec lorsqu'on venait à parler de Henri V. Il avait en estime particulière la famille des Allais, et, bien que la mère d'Alexis eût chez nous un compte qui courait depuis tantôt dix ans, jamais il n'avait pu se décider à lui envoyer un mémoire. M. Péchoin nous engagea donc à bien accueillir le jeune botaniste.

Sa complaisance ne se borna point là. Un soir qu'il était allé lui-même faire une herborisation, il revint à la pharmacie escorté d'Alexis des Allais, toujours humble et souriant, et le retint à souper.

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C'en était fait de nos joies tranquilles ! Une fois entré dans la maison Péchoin, ce jeune gentillâtre s'insinua promptement dans les bonnes grâces du patron. Avec sa parole onctueuse, il prenait ces gens simples comme on prend les oiseaux à la glu. La mère Annelle, nourrie dans le respect de la noblesse, lui faisait de belles révérences ; il n'y avait pas jusqu'à Jaunisson qui ne fût sous le charme. Le chat, toujours sur ses gardes avec moi, n'avait jamais payé mes caresses que par de traîtres coups de griffes. Alexis, au contraire, l'avait rapidement apprivoisé. Ces deux natures cauteleuses se comprenaient. Alexis passait sa main blanche sur la fauve fourrure du matou, puis, avec son petit doigt, lui grattait délicatement la tête, et Jaunisson, les yeux béatement clos, marquait par un ronron voluptueux combien il était flatté de cette noble caresse. Nanine elle-même avait pour M. des Allais des coquetteries innocentes qui me mettaient au désespoir. Alors je quittais la compagnie, et j'allais bouder dans l'officine silencieuse avec la tortue et le hibou. Je maudissais ma destinée, je maudissais la botanique, qui nous avait attiré cet hôte malencontreux. « C'en est fait de notre intimité ! me disais-je, cet intrus a troublé la paix de notre intérieur, la joie de nos promenades et la sérénité de ma tendresse. »

Comme un ennui n'arrive jamais seul, je fus repris tout à coup de mes douleurs névralgiques, et j'en souffris atrocement. Cela redoublait ma

maussaderie. Je le comprenais, et, pour chasser le 4& mal, je prenais du sulfate de quinine à hautes doses; même, quand la douleur devenait trop intense, je ne craignais pas d'y ajouter un peu de belladone. Cette médication violente finit par triompher de la névralgie; mais il me resta dans les oreilles un étrange bourdonnement qui se produisait chaque jour à des périodes de plus en plus rapprochées. Il se faisait dans ma tête un murmure sourd semblable à celui qu'on entend lorsqu'on applique un coquillage contre son oreille. Tant que ce bruit durait, les sons m 'arrivaient altérés et comme étouffés. Il me semblait que les oiseaux chantaient faux et que les cloches de Saint-Etienne étaient fêlées. Je m'imaginai que c'était un reste de névralgie, et je me mis à reprendre du sulfate de quinine; les bourdonnements devinrent de plus en plus fréquents, et bientôt ils ne me quittèrent ni jour ni nuit.

Inquiet et tourmenté^ je ne me mêlais plus guère ni aux conversations ni aux plaisirs des autres, et l'idée seule de savoir Nanine dans le jardin avec M. des Allais, tandis que j'étais confiné dans ma pharmacie, cette idée me torturait cruellement. Je résolus de sortir de ma réclusion, je fis un effort sur moi-même, j'annonçai à tout le monde que je me portais mieux, et je poussai le docteur à organiser une herborisation pour le lendemain. Nous partîmes dès l'aube ; Nanine avait mis sa jolie robe de toile bise ; ses yeux bruns jetaient un limpide

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éclat à l'ombre de son grand chapeau de paille. L'inévitable Alexis nous accompagnait, naturellement, et faisait l'empressé tantôt auprès du docteur, tantôt auprès de Nanirie. Nous traversions les taillis du Petit-Juré^ tout égayés par la rose lumière du matin, quand le docteur s'arrêta pour nous montrer à une trentaine de pas un oiseau qui sautillait dans les branches.

« Eh! eh! dit -il, voilà qui sent l'automne; entendez-vous la chanson de ce rouge-gorge?

— Oui, oui, s'écria Nanine ; quelle voix délicate et quel joli chanteur ! »

Je voyais bien le rouge-gorge entre les feuilles ; mais j'avais beau prêter l'oreille, je ne saisissais pas le moindre gazouillement.

« Pardon, dis- je à mon tour, est-ce que vous parlez de l'oiseau que j'aperçois là-bas dans les branches d'un alisier?

— Précisément, répondit Nanine; n'entendezvous pas sa petite voix flûtée ? »

Je fis signe que non, « C'est prodigieux! dit •M. des Allais avec son rire agaçant; c'est prodigieux!... » Et il se mit à vanter la jolie musique du rouge-gorge.

« C'est que tu n'es pas bien dans le vent , reprit le docteur, viens ici, Claude... Là, maintenant entends-tu ? »

• Je posai mes mains contre mes oreilles en manière de cornets acoustiques, et je concentrai toute mon attention... Ce fut en vain : rien ne m'arrivait. Je

voyais Alexis sourire et les autres s'étonner; plus ils s'extasiaient, plus leur surprise me portait sur les nerfs. Je rougissais, j'avais presque les larmes aux yeux... A la fin, impatienté, je m'écriai : « Oui, j 9 y suis!... C'est eharmant!... » Mais je mentais, je n'avais rien entendu.

Cette promenade tant désirée perdit à l'instant tout son charme pour moi. Une seule idée me préoccupait. — Pourquoi, seul de tous, n'avais-je pas entendu le rouge-gorge?,.. Je prétextai un brusque retour de ma névralgie, et, rebroussant chemin, je me mis à courir à toutes jambes du côté de Marville. Je rentrai par la petite porte du jardin, et une fois dans ma chambre je me jetai tout essoufflé sur une chaise... Que se passait-il dans ma tête? Par quelle fatalité la chanson de cet oiseau n'avait-elle pas frappé mon oreille? Est-ce que?... Je me levai tout d'une pièce, j'ouvris la croisée, et je me mis à écouter... Il était environ midi, le soleil d'août tombait d'aplomb sur les toits de tuile, le faubourg semblait endormi... Je refermai la croisée avec précaution, je me dirigeai sur la pointedes pieds vers un vieux mortier de bronze qu'on avait mis au rebut dans un coin de ma chambre, puis, élevant au-dessus de ma tète une clef massive, je m'apprêtai à la laisser tomber perpendiculairement dans le mortier sonore. « Nous verrons bien ! » me disais- je, et mon cœur battait... Je lâchai la clef... Elle tomba droit dans le mortier, et je ne distinguai qu'un son mat, comme si ma

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clef avait été entourée de coton. Je recommençai mon expérience, le résultat fut pareil. Alors je me jetai à genoux près de mon lit, la tête enfoncée dans les couvertures, et je me mis à pleurer de désespoir... Il n'y avait plus de doute possible,... je devenais sourd.

Sourd!... « Oh! me disais -je, c'est une chose terrible de ne plus voir, mais ne plus entendre, c'est être fatalement exclus du monde des vivants ! Si les yeux de l'aveugle sont clos, du moins la voix d'un ami peut lui décrire les choses dont le spectacle lui est refusé ; le sourd doit rester cloîtré dans l'étroite prison de ses pensées, la vie des autres lui est fermée ; les épanchements de l'amour, les causeries de l'amitié, toutes ces joies lui sont ravies : il erre dans le monde comme un exilé. — Et je m'écriais intérieurement: — Suis-je condamné à une telle destinée? Comment supporterai-je un pareil coup?... Quoi! je n'entendrai plus ni la chanson des oiseaux, ni la musique des cloches, ni la voix de ceux qui me sont chers! Et celle que j'aime pardessus tout, Nanine ! je ne comprendrai plus ses paroles ! . . . Le silence se fera entre nous ! Si ma surdité devient incurable, ne devrai-je pas moimême dégager Nanine de sa promesse?... »

Je n'eus pas le courage de me montrer à l'heure du souper, et je ne pus fermer l'œil de la nuit. Au

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lieu de dormir, je ruminais ma douleur, je repassais dans ma mémoire toutes mes sensations de la journée, je remontais à l'origine de mon mal, j'en analysais les premiers symptômes, j'en suivais les insensibles développements avec une merveilleuse lucidité. Tous les cas de surdité que j'avais connus me revenaient à l'esprit, je me souvenais de toutes les plaisanteries qu'on débitait à Louppy sur un sourd dont les coq-à-l'âne faisaient la joie du village. L'idée seule d'être ridicule aux yeux de Nanine me serrait le cœur, et je résolus de cacher aussi longtemps que possible mon infirmité. Pour me consoler et me réconforter , je me disais : « Il n'y a jamais eu de sourd dans notre famille, cette surdité n'est qu'accidentelle, elle s'en ira sans doute comme elle est venue... »

Dès l'aube, je descendis tout pâle à la pharmacie, et, sitôt les volets enlevés, je me mis à chercher, parmi les livres de M. Péchoin, ceux qui traitaient des maladies de l'oreille. Dès lors la lecture des ouvrages de médecine fut ma principale occupation. Au lieu de m'apporter un peu de soulagement, elle augmenta mes craintes et fut l'occasion de nouvelles insomnies. Je m'imaginais être affligé de tous les maux dont je lisais la description, et au bout de huit jours je constatai que mon infirmité, loin de diminuer, s'accentuait davantage. Ma grande préoccupation était de me conduire de façon que personne ne s'aperçût de rien. Heureusement pour moi, celui dont je redoutais le plus la

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perspicacité, le docteur Grodard, s'absenta pour plusieurs semaines, et dans les premiers temps il me fut facile de ne rien laisser voir. J'étais fort distrait, et quand il m' arrivait d'entendre de travers, on mettait mes réponses maladroites sur le compte de ma distraction. D'ailleurs ma surdité n'était point tellement prononcée encore que je ne pusse comprendre ce qu'on disait lorsqu'on parlait près de moi en articulant bien les mots. Avec la mère Annelle et M. Péchoin, la conversation était facile, tous deux avaient une voix perçante qui triomphait de la paresse de mes oreilles. J'avais besoin de plus de circonspection avec Alexis des Allais ; je tremblais qu'il ne vînt à deviner mon infirmité, car il se serait fait une maligne joie de la publier très-haut, et, tout en m'assassinant d'une pitié ironique, il se serait servi de cette découverte pour avancer ses affaires auprès de Nanine.

Par bonheur, ma fiancée était celle que je comprenais le mieux et dont je pouvais suivre le plus facilement la conversation. Seul, le son de sa voix nette et argentine ne me causait aucune douleur en frappant mon oreille, et bien souvent je saisissais ses paroles rien qu'au mouvement de ses lèvres. Néanmoins je craignais qu'elle ne surprit mon secret, et j'étais toujours profondément ému lorsqu'elle me parlait. J'en étais venu à fuir les occasions de tête-à-tête qui me rendaient autrefois si heureux. Quand, le soir, elle entrait dans la pharmacie solitaire, mon cœur battait à l'idée

qu'elle allait m' adresser la parole et que peut-être je lui répondrais de travers. Alors je feignais d'être absorbé par la préparation de quelque ordonnancé compliquée, ou bien je prétextais une course au dehors, et je la laissais seule. Je vis bientôt que ma subite réserve lui paraissait extraordinaire ; elle chercha même à me le faire entendre par des reproches discrets et affectueux.

M. Péchoin aussi s'était alarmé de mes façons étranges,, et il ne me laissa pas ignorer que ma conduite le froissait. En d'autres temps, le patron eût été peut-être plus indulgent; .mais il venait d'éprouver une contrariété qui le disposait peu à la patience. Un nouveau pharmacien s'était établi dans la grandfrue, presque en face de notre maison. Cette pharmacie rivale attirait les regards par une devanture ornée de glaces et de plaques de marbre. Au-dessus de la porte, on voyait gravé en lettres d'or : Pérardel, ex-interne des hôpitaux de Paris. Tous les soirs, les badauds de la ville haute, rassemblés autour de la nouvelle officine, s'extasiaient devant l'éclairage, la fraîcheur des peintures et la magnificence de quatre énormes flacons remplis d'eau colorée en jaune et en bleu. Cette sotte admiration de la foule agaçait les nerfs de M. Péchoin. Ce fut bien pis quand le bruit courut que le nouveau pharmacien avait trouvé, lui aussi, un remède contre la rage. A partir de ce moment, je surpris dans les regards du patron une expression de méfiance et de colère. Son affection

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pour moi diminua visiblement, et ma maussaderie ne contribua guère à la faire revenir. Par contre, Alexis des Allais monta dans son estime. J'ai su depuis que, pour mieux me supplanter, le traître avait insinué que le pharmacien Pérardel me faisait secrètement offrir une place d'élève, et que je n'étais pas éloigné de l'accepter. Ce n'était là qu'une partie de mes misères. Mes plus dures épreuves recommençaient chaque soir à l'heure de nos réunions sur la terrasse ou dans la salle. Alexis n'y manquait jamais. Il arrivait pimpant, la barbe soigneusement peignée, une fleur à la boutonnière et le sourire aux lèvres. Après avoir serré avec effusion les mains de M. Péchoin, il s'asseyait le plus près possible^ de Nanine, et entamait avec elle une conversation à mi-voix dont je ne saisissais que des lambeaux, et à laquelle je n'osais me mêler de peur de me trahir. Nanine, à demi penchée sur sa broderie, écoutait, tout en tirant l'aiguille, les propos de M. des Allais, et lui répondait d'un air enjoué. Naturellement rieuse, se sachant jolie et ayant le naïf orgueil de la vingtième année, Nanine ne résisfait pas au plaisir d'être admirée et flattée. Dans cet art de la cajolerie, le doux Alexis était passé maître, et Nanine l'écoutait. Voulait-elle seulement me punir de mon apparente froideur, ou cédait-elle à un secret penchant pour lui?... Tandis qu'ils riaient ensemble, je les contemplais d'un air sombre, et je cherchais à saisir dans leurs yeux et sur leurs lèvres le sens des

mots que je n'entendais pas. Je redoublais d'attention pour ne pas perdre une syllabe, mes nerfs se tendaient, la rougeur me montait au front, les veines de mon cou se gonflaient... O misère! ils parlaient si bas que je n'entendais plus qu'un vague bourdonnement !

Parfois, du milieu de ces rumeurs confuses, un ou deux mots se détachaient nettement, comme une vive lumière dans une nuit profonde, et frappaient tout à coup mon oreille. Alors mon esprit les saisissait avec avidité, et pendant des nuits entières je. les roulais dans mon cerveau, cherchant à quelle phrase an pouvait les rattacher, quel sens on pouvait leur donner, — leur en trouvant un, — et toujours celui qui pouvait attiser le plus vivement le feu de ma jalousie ! J'avais beau me dire que mes soupçons étaient absurdes, que Nanine était loyale et fidèle, que d'ailleurs il était impossible que M. des Allais lui parlât d'amour en ma présence. N'importe, les terribles mots flamboyaient devant mes yeux. Que le doucereux Alexis osât aimer Nanine, cela ne faisait même plus une question pour moi. Le seul point encore douteux était de savoir si Nanine se laisserait attendrir. — Ah ! me disais -je en parcourant ma chambre de long en large, il est noble, il est beau, il sait parler; toi, tu es maussade et infirme... Elle l'aimera, si elle ne l'aime déjà ; ce n'est plus qu'une question de temps.

Être dévoré de soupçons, assister chaque jour aux entretiens de ceux qu'on soupçonne, et ne pouvoir

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entendre leurs paroles, c'est le pire des supplices... Au lieu de décroître, ma surdité augmentait. Quand un client venait dans la pharmacie, fêtais obligé de me poser tout près de lui pour le comprendre ; si Ton parlait doucement, je ne percevais plus les sons, et, dès qu'on criait, j'éprouvais une souffrance insupportable. J'étais devenu irritable, taciturne et morose. Maladroit comme tous les jaloux, au lieu de chercher à lutter d'amabilité avec mon rival, dès qu'il arrivait, je me tenais à l'écart, dans une attitude boudeuse. Le soir, rentré dans ma chambre, j'exhalais ma rage à mon aise, et je finissais par fondre en larmes. Souvent je quittais furtivement la maison, je courais m'enfoncer au plus épais des bois du Juré ; je faisais de longues marches pour fatiguer mon corps et ma pensée. Je trouvais une amèfe volupté à suivre les chemins que nous avions parcourus avec Nanine pendant les premiers mois de notre amour, et dans ces sentiers à demi perdus sous les feuilles jaunies, je ressaisissais la trace de mon bonheur envolé...

Nous étions en plein automne. Les vignobles de THormicey avaient pris ces belles teintes pourprées que le soleil de septembre donne à nos collines du Barrois. Les vendanges avaient commencé, les béions chargés de raisins passaient à la file dans la grande rue, et les fouleries du Tribel exhalaient de molles odeurs de vin doux. M. Péchoin était tout occupé de ses vignes, et je restais seul à la pharmacie. Quant à Nanine, elle prenait sa part

des tracas de la vendange ; la mère Annelle la conduisait à la vigne vers midi, et souvent Alexis des Allais faisait route avec elle ; je ne l'apercevais plus guère que dans la première moitié de la journée. Un matin, je la vis descendre à la cuisine, déjà prête pour le départ, et elle me sembla plus allègre, plus légère et plus parée que d'habitude . Elle avait un ruban bleu dans ses épais cheveux blonds, et une grappe de fuchsia rose était fixée à son corsage. Cette gaieté et cette toilette suffirent pour redoubler ma tristesse, et je m'enfuis à la pharmacie. Quelque temps après, Alexis des Allais entra et s'inclina devant moi avec un onctueux sourire ; il tenait à la main un gros bouquet de clématite blanche qu'il apportait à Nanine, et quand il eut disparu, les fleurs laissèrent longtemps dans la pharmacie la trace parfumée de son passage. Je me levai tout frémissant ; cette odeur pénétrante exaspérait encore ma jalousie ; j'allais et je venais dans l'officine, me demandant si je ne devais pas suivre le damoiseau et lancer son bouquet par-dessus la terrasse. J'achevais de préparer une potion quand le bel Alexis reparut, et traversa la pharmacie comme un triomphateur.

Je vis à son air que quelque chose venait de se passer, et tout d'un coup, mes yeux tombant sur la boutonnière de sa redingote, j'y aperçus une grappe de fuchsia pareille à celle que Nanine portait à son corsage. J'eus comme un éblouissement ; il me salua en souriant et disparut. J'ouvris en tremblant

Claude Blouet*

la porte de communication. Nanîne était là; debout devant la glace, la tête un peu renversée, elle achevait de nouer les rubans de son chapeau de paille. Accroupi derrière elle, Jaunisson la contemplait d'un œil admiratif. Mon premier regard fut pour le pli du corsage où j'avais vu la grappe de fuchsia... Les fleurs avaient disparu. Nanine tourna de mon côté sa jolie tête ; je devinai au mouvement de ses lèvres rieuses qu'elle me demandait si je ne désirais rien.

« Non, répondis -je. J'avais vu ce matin des fleurs à votre corsage, et je venais vous prier de m'en donner une ; mais je m'aperçois que vous ne les avez plus. »

Elle jeta les yeux sur sa poitrine, rougit et parut embarrassée. Je compris qu'elle cherchait une réponse, et ne voulant pas lui donner le temps de la trouver : a Sans doute, repris-je, vous allez me dire que vous ne savez plus où elles sont. Rassurezvous, elles ne sont pas perdues, je viens de les voir à la boutonnière de M. des Allais. »

A ces mots, ses joues s'empourprèrent de nouveau, ses yeux devinrent humides, et elle se mit à me parler avec animation. Hélas ! je ne l'entendais plus. Ses paroles, étouffées par l'émotion, n'arrivaient pas distinctement jusqu'à mes oreilles. Je l'écoutais, le cou tendu, la bouche entr'ouverte, cherchant à comprendre et ne saisissant que des syllabes éparses. Que pouvait-elle me dire pour sa défense ? Quel biais pouvait-elle prendre pour me

prouver qu'elle n'avait pas donné les fleurs à mon rival? Elle parlait avec vivacité, et je voyais qu'elle cherchait à s'excuser; mais l'impossibilité où j'étais de l'entendre redoublait encore mon irritation. « Ah! dis-je en l'interrompant, ah! Nanine, pourquoi ne m'aimez-vous plus ? »

Elle s'arrêta, ses yeux s'emplirent de larmes et elle s'élança vers moi en joignant les mains. La jalousie m'aveuglait, et dans cet élan de tendresse je crus deviner un mouvement de repentir, l'aveu involontaire d'une infidélité...

« Non, non ! m'écriai- je en la repoussant, tout est fini, puisque vous en aimez un autre! »

Nanine me regarda de nouveau ; mais cette fois, au lieu de la tendresse, c'était une surprise indignée qui animait son regard. Elle haussa les épaules d'un air de pitié et quitta la salle. J'étais exaspéré, humilié, brisé; je jetai autour de moi un regard de colère et de douleur ; je vis Jaunisson assis sur la table, la queue enroulée autour de ses pattes de devant, les yeux à demi fermés, qui me contemplait d'un air sardonique...

« Ah ! maudite bête , criai-je en lui mettant le poing sous le museau, tu te gausses de moi ! »

Le chat me lança un coup de patte, et s'élança d'un bond au sommet d'une crédence d'où il continua de m'écraser de son ironie dédaigneuse.

Je me sentais profondément ridicule, et j'allais sortir quand quelqu'un me saisit le bras. Je me retournai et me trouvai face à face avec M. Péchoin,

Claude Blouet.

qui venait d'entrer par la porte de la cour. — Restez, me dit-il, j'ai à vous parler.

Je l'entendais, lui !... Sa voix perçante pénétrait dans mes oreilles comme une lame aiguë.

« Je viens de rencontrer Nanine, continua-t-il, elle pleurait; que s'est-il passé?

Je ne savais que répondre, et je me mis à balbutier des paroles inintelligibles. M. Péchoin me lança un regard défiant, puis il reprit avec une singulière amertume : « Querelle d'amoureux ! . . . Il faudra vous marier avant l'hiver; qu'en pensezvous?... »

Je restais silencieux. Le patron me serrait le bras à me le briser.

« Eh quoi ! dit-il, vous ne répondez pas ? avezvous changé d'avis?... Expliquez-vous donc franchement alors, car je suis las de vos silences hypocrites. De quoi vous plaignez-vous ? N'avez-vous pas été choyé comme l'enfant de la maison?... Parlez, mais parlez donc!... »

L'étrange petit homme piétinait par la chambre, agitait les bras, remuait la tête... Sa surexcitation me faisait peur, mais j'étais bien décidé à ne point me disculper : je ne voulais ni accuser Nanine, ni révéler mon infirmité... — A quoi bon? pensaisje, puisqu'elle ne m'aime plus !... — Il fallait pourtant répondre, et je me résolus à le faire le plus brièvement possible.

« Monsieur Péchoin, commençai- je d'une voix que je croyais calme, je n'ai que de la reconnaisse

sance pour vous; j'ai été traité chez vous mieux que je ne le mérite.

— Ne parlez pas si haut, interrompit impitoyablement mon patron, je ne suis pas sourd, et il est inutile de crier cela sur les toits ! ... »

Je sentis les larmes me monter aux yeux. « Monsieur Péchoin', continuai-je, je me souviendrai toute ma vie de vos bontés ; mais je crois que ce mariage ne peut se faire... Je comprends que M 1,e Nanine ne serait pas heureuse avec moi, et je vous prie... »

Je n'achevai pas. M. Péchoin se précipita sur moi avec violence.

« Ah ! s'écria -t -il en me secouant comme il eût fait d'un jeune arbre, je comprends aussi, moi ! Les écailles me tombent des yeux ! Je comprends que j'ai réchauffé un serpent dans mon sein... Maintenant que tu te sens dégourdi, tu veux aller porter à d'autres ce que tu as appris chez moi... Eh bien, va, traître! va-t'en sur-le-champ ; que je ne te rencontre plus ni au laboratoire ni à la pharmacie! Je te chasse, entends-tu? je te chasse!... Va manger le pain de mon ennemi après avoir dévoré ma substance et surpris mes secrets../»

Toujours me tenant par le bras, il me poussait vers la porte. Je me dégageai enfin de son étreinte, et , le regardant tristement : « Monsieur Péchoin, lui dis-je, je vois qu'on m'a desservi près de vous ; vous reconnaîtrez un jour qu'on vous a trompé... »

Claude Blouet. 47

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Les sanglots m'étoufFaient, je m'empressai de quitter la salle.

J'étais renvoyé, — renvoyé honteusement... Ce dernier coup m'acheva, et je ne me sentis plus de courage pour rien. Je remontai dans ma chambre, et j'y restai confiné tout le jour. La nuit vint, et quelle nuit horrible, Dieu seul le sait! Pourtant cette nuit douloureuse, j'aurais voulu pouvoir la prolonger éternellement. C'était la dernière que je passais sous le même toit que Nanine; je voyais les heures s'enfuir avec une désespérante rapidité, et quand l'aube vint blanchir mes carreaux, je poussai un cri de détresse et je me levai... Il fallait faire mes préparatifs de départ ; je me mis à rassembler mes hardes et mes livres de Vair funèbre et atterré d'un homme qui préparerait son propre enterrement. A chaque instant, je m'interrompais et je restais machinalement agenouillé devant ma malle, les bras pendants et les yeux noyés dans le vide.

Qu'allais-je devenir? Retournerais-je à Louppy avec ma honte et mon désespoir? — Non, non, me disais-je, je ne puis vivre ailleurs qu'ici. Je veux rester là où demeure Nanine ; si je dois renoncer à son amour, du moins je pourrai respirer l'air qu'elle respire. Je chercherai une petite chambre là-haut, du côté du Pâquis, dans un endroit d'où je puisse apercevoir encore les fenêtres de sa mai-

son... mais il faudra vivre, et maintenant que me voilà sourd, que pourrai-je faire pour gagner mon pain? — Alors le désespoir me prenait, et je souhaitais de mourir... J'ouvris ma croisée, je voulais encore une fois remplir mes yeux et ma mémoire de tous les objets qui entouraient la maison Péchoin. — Le soleil venait de se lever dans un ciel d'un bleu vaporeux, les fils de la Vierge couraient dans l'air frais, et les toits du faubourg étaient tout humides de rosée. Je jetai un long regard sur la vallée, sur les vignes rougies et les arbres aux feuilles jaunissantes. Je fis des adieux déchirants à tout ce paysage familier. Chaque objet me semblait plus cher que jamais : — les trois sapins qui bordaient la terrasse, les groseilliers du jardin, les grandes roses trémières qui se balançaient au bord des plates-bandes, les framboisiers qui tapissaient les murs du laboratoire ,*la tonnelle où grimpaient des houblons et où Nanine venait travailler... il fallait se séparer de tous ces vieux amis !

Bien que je fusse persuadé de la trahison de Nanine, à ce moment suprême je sentis tomber toute ma colère. — Elle aura beau faire, pensais-je, je ne pourrai m'empêcher de l'aimer... — Alors je nj'irritais intérieurement de mes emportements de la veille ; j'aurais voulu ressaisir les paroles irréparables qui avaient été prononcées. Toute ma fierté s'était évanouie, il me semblait que ma jalousie s'était dissipée. Il ne restait plus en moi de place que pour les douleurs poignantes de la séparation.

Claude Blouet.

Tout à coup ma porte s'ouvrit doucement, et je vis entrer la mère Annelle, tenant à la main une jatte toute fumante de bouillon. La bonne âme s'était dit que je n'avais pas soupe la veille, et que je devais tomber de besoin.

Elle vint tout près de moi et me cria : — C'est du bouillon frais de ce matin ; goûtez-le au moins. Vous n'avez rien pris depuis hier, et c'est déjà bien assez d'un malade chez nous.

— Qui donc est malade? demandai-je en me levant tout d'une pièce.

— Eh ! Nanine, pardi !

Elle dit encore quelques paroles où je crus démêler des reproches ; puis elle insista de nouveau pour que je prisse son bouillon. Afin de la satisfaire, j'essayai d'en avaler une gorgée, mais mon gosier était serré, et rien ne pouvait passer. Je déposai le bol sur la table, la mère Annelle haussa les épaules et me quitta.

Nanine était malade : elle souffrait à cause de moi... Je me sentis remué jusqu'au fond de l'âme, et les paroles de la vieille servante achevèrent de porter le trouble dans mon esprit. Je me glissai hors de ma chambre, et, descendant rapidement l'escalier, je rejoignis la mère Annelle dans le corridor. Je la regardai d'un air anxieux, et elle devina ma question dans mon regard, car elle me montra d'un signe la porte ouverte de la salle, et m'y poussa tout tremblant.

Je m'arrêtai un moment sur le seuil. Le père et

la fille étaient là tous deux, muets et comme absorbés dans leurs pensées. Un feu de sarments flambait dans la cheminée; M. Péchoin, enfoncé dans un fauteuil , le dos tourné à la porte , tisonnait machinalement. Lui, si pétulant d'ordinaire, semblait avoir perdu toute sa vivacité. En face du patron, Jaunisson faisait sa toilette sur une chaise. Deux pots de chrysanthèmes roses étaient posés sur la tablette de la fenêtre et Nanine paraissait très-occupée à les arroser ; mais sa pensée était ailleurs, et les deux malheureuses plantes buvaient plus que de raison... Immobile sur le pas de la porte, je contemplais tristement cette salle où j'avais passé tant d'heures délicieuses, — les grands lambris de chêne brun, la vieille glace ternie, surmontée d'un trumeau où un berger jouait de la flûte, le baromètre entre les deux croisées, les fauteuils couverts de tapisserie au petit point, la table chargée de livres, — et je ne pus retenir un sanglot. Le père et la fille tournèrent la tête. Nanine était pâle, et M. Péchoin avait l'air abattu... Je franchis le seuil et m'avançai vers le patron.

« Monsieur Péchoin, commençai-je d'une voix mal assurée, je vous en prie, soyez indulgent, ne me renvoyez pas sans m'en tendre. »

Il me lança un regard à la fois attristé et sévère, et me fit signe de parler. Nanine, en me voyant entrer, s'était assise, et, les yeux fixés sur moi, elle m'examinait avec une attention anxieuse.

Claude Blouet. * 51

a Je m'étais promis, continuai-je, de vous obéir et de m'éloigner sans vous importuner davantage ; mais au dernier moment j'ai senti que la chose était au-dessus de mes forces... Ne me renvoyez pas avec ridée que je suis un ingrat et que j'ai voulu vous offenser. . . Vous ne m'avez pas compris hier. Si je vous ai rendu votre parole, ce n'est pas que j'aie hâte de vous quitter... Dieu m'est témoin que je donnerais tout au monde pour passer le reste de ma vie dans un coin de votre maison ! Vous me verriez à peine et je tiendrais peu de place!... Tout cela est impossible maintenant... Je me sens indigne de M lle Nanine; je l'aime trop pour exiger qu'elle soit malheureuse avec moi, quand elle peut être heureuse avec un autre... »

A ces mots, M. Péchoin se dressa d'un air stupéfait sur son fauteuil, et de sa voix perçante : a Quel autre? s'écria-t-il.

— M. des Allais, » répondis-je en regardant Nanine.

Elle s'était levée, une vive rougeur couvrait ses joues pâles; elle alla fermer la fenêtre et commença de me parler. Les sons semblaient expirer en sortant de sa bouche, et tout ce que je pouvais faire, c'était de chercher le sens de ses paroles d'après le mouvement de ses lèvres et l'expression de ses traits. C'est à quoi je m'attachai avec une fiévreuse attention. La tète penchée vers elle, les yeux fixés sur ses yeux et sa bouche, je faisais de violents efforts pour comprendre. Que pouvait-elle

me dire?... Je devinais aux inflexions de sa voix, à la douceur de ses regards, que ses propos ne pouvaient être méprisants ni cruels. Dans certaines intonations, je surprenais parfois comme une protestation ou une prière; mais le sens exact des mots, mais la nature précise des sentiments exprimés,... là commençait pour moi la confusion. On prétend que les cœurs qui s'aiment se devinent. Hélas! ce jour-là je m'aperçus cruellement de la fausseté du proverbe. Je compris combien la pénétration humaine est bornée. J'aurais donné ma vie pour connaître ce que Nanine me disait, et je n'arrivais pas même à distinguer si dans ses paroles affectueuses il y avait plus de tendresse que de pitié. Mes nerfs étaient dans un état de vibration étrange, ma volonté était violemment tendue... Je dévorais ma bien-aimée des yeux, et j'avais des gestes d'impatience et de désespoir. Elle s'était aperçue de mon agitation, et sa parole s'était ralentie; elle me considérait avec une douloureuse surprise... Je me rendais compte de son étonnement, et mon trouble redoublait. C'était à devenir fou.

Nanine cessa de parler et me tendit la main.

Dans les dernières phrases qu'elle avait dites, j'avais cru saisir les mots d'amour et de pardon, et alors une idée nouvelle s'empara brusquement de mon cerveau malade. Je crus que Nanine avait pitié de mes souffrances, et que, poussée par sa bonté d'âme et sa délicatesse, elle avait résolu de

Claude Blouet.

feire violence à son inclination pour M. des Allais, et de se sacrifier à moi. En moins d'une seconde, cette illusion se développa dans mon esprit, le pénétra d'une cruelle lumière et me fit voir la situation sous un aspect plus désolant encore. Je n'étais pas assez égoïste pour accepter une semblable immolation, et mon parti fut pris sur-lechamp.

« Vous êtes bonne , mademoiselle, lui dis-je, et votre bonté vous égare... Je ne suis qu'un paysan mal dégrossi, et j'ai eu tort de vouloir lutter contre plus fort que moi... Je reconnais aujourd'hui ma sottise,et je ne demande plus qu'une seule grâce, celle d'être pardonné et oublié... »

Nanine se reculait et me regardait avec une sorte de stupeur, en murmurant des paroles étouffées... Comme je me penchais pour'en saisir le sens, et que par un geste instinctif j'entourais mes oreilles de mes mains tremblantes : « Mais tu n'entends donc pas? » cria M. Péchoin.

Nanine avait surpris mon geste involontaire, elle poussa une exclamation, joignit les mains, courut vers son père et lui dit un mot rapide.

« Sourd!...» cria de nouveau M. Péchoin en me perçant de ses regards aigus.

Je fis un signe de tête affirmatif... Le petit homme eut un geste de compassion, et se laissa choir dans son fauteuil. Je vis son air découragé, la pâleur de Nanine... C'était plus que je ne pouvais supporter. Accablé de désespoir et poussé par

la surexcitation nerveuse qui s'était emparée de moi t je sortis de la chambre et je me mis à errer dans le corridor sans savoir où j'allais. A l'extrémité du couloir, je vis le laboratoire ouvert et je m'y réfugiai. J'avais besoin de solitude. Ma détresse était si grande, mon chagrin était si profond, que je redoutais la vue des figures humaines. Je courus me cacher au fond du laboratoire, dans l'endroit le plus sombre. J'avais le cœur déchiré, et je sentais en moi un amer dégoût de l'existence. Mes rêves d'amour s'étaient évanouis, mes plans d'avenir étaient perdus ; que me faisaient le monde et la vie?... « Ah ! que je voudrais être mort! » m'écriai-je -en sanglotant. Comme je prononçais cette parole, un rayon de soleil vint éclairer vivement une fiole posée près de moi. Elle était remplie d'une liqueur verte, et je reconnus l'élixir de M. Péchoin. Le rayon d'or faisait briller la fiole comme une émeraude ; elle étincelait au milieu de l'obscurité du laboratoire. Je savais que l'élixir était composé de puissants narcotiques; je me dis qu'un verre de cette liqueur suffirait pour m'endormir éternellement, et je saisis brusquement le flacon. « Tu devais être mon cadeau de noces, pensais-je, tu seras un remède suprême à tous mes maux! » Je fis sauter le bouchon à l'émeri, et je bus rapidement tout le contenu de la fiole.

Elle touchait encore mes lèvres quand M. Péchoin entra. Il vit le flacon vide, le reconnut et comprit.

Claude Blouet. 55

« Claude ! me cria-t-il en me saisissant le bras, tu as bu l'élixir?

— Oui, patron.

— Ah! le malheureux, il est perdu! »

Ma tête tournait, mes tempes battaient, je sentais sur mon front une sueur froide et dans mes veines un ruisseau de feu. M. Péchoin m'avait pris dans ses bras et appelait la mère Annelle; puis tout se brouilla, et je m'évanouis.

Dès qu'on m'eut couché, je fus saisi par une fièvre violente avec transport au cerveau. Je ne sortais du délire que pour tomber dans une prostration somnolente. Vers le milieu de la seconde nuit, je repris mes sens et j'ouvris mes paupières alourdies. C'est seulement à partir de ce moment que je me rappelle mes sensations. J'étais tellement faible que je n'avais plus la force de soulever ma tête ; elle retombait comme un plomb sur l'oreiller. La chambre était vaguement éclairée; une odeur de vinaigre imprégnait l'air et il me semblait entendre distinctement le tic-tac d'un balancier de pendule. Ce bruit régulier me frappa : me souvenant qu'il n'y avait pas d'horloge dan^ma chambre, et que d'ailleurs j'étais sourd, je me crus le jouet d'une hallucination. Je refermai les yeux et je glissai de nouveau dans le sommeil.

Quand je m'éveillai, il faisait jour. Je ne reconnus plus ma chambre d'élève; on m'avait couché dans la chambre d'ami, située au-dessus de la pharmacie. Un feu de genévrier flambait dans la haute cheminée; à travers les rideaux jaunis des croisées, un rayon de soleil se jouait sur le papier de tapisserie à grands ramages et sur les dorures noircies de la glace. Devant la cheminée, M. Péchoin et Nanine étaient assis. Tout à coup M. Péchoin s'approcha du chevet de mon lit, et posa sur mon front moite sa main sèche et nerveuse.

« Il dort toujours, dit-il tristement, toujours le même sommeil de plomb. J'aimais encore mieux le délire.

— Le docteur Grodard assure pourtant qu'il y a de l'espoir, murmura Nanine. »

Chose étrange, ils parlaient à mi-voix, et je les entendais! Je me crus de nouveau repris par un rêve, et sans bouger, de peur de faire évanouir l'illusion, je refermai les yeux et j'écoutai.

« Grodard s'abuse, répondit M. Péchoin; voistu, Nanine, je connais trop bien mon élixir. Pris à haute dose, il est mortel ! Je m'étonne que le pauvre garçon n'ait pas été foudroyé. Oh! conti-r nua-t-il d'un air navré, je donnerais mes dix ans d'expériences pour m'être trompé et pour voir Claude sain et sauf!... Mais la science, ma pauvre enfant, a des lois cruelles, et il faudrait un miracle... impossible! »

Claude Blouet.

Toutes ses paroles m' arrivaient distinctement, et j'avais envie de lui crier : « Le miracle est fait, patron, et je suis guéri! »

Je n'osais pas le détromper; il avait une foi si grande dans son élixir, que je n'étais pas sûr moimême d'avoir une idée bien nette de ma situation.

Il s'éloigna sur la pointe des pieds, recommanda à sa fille de l'appeler, si le délire reparaissait, et descendit à la pharmacie. Nanine resta seule devant la cheminée. Je la vis qui se tournait vers mon lit, et dans les coins de ses yeux bruns j'aperçus de grosses larmes qui se formaient, puis roulaient lentement le long des joues pâles. D'autres larmes leur succédèrent, et bientôt son visage en fut inondé. Je n'y tins plus , et soulevant la tête :

« Nanine, Nanine ! » murmurai -je d'une voix faible.

Tout son corps tressaillit. «Nanine, contînuai-je, ne pleurez pas, je vais mieux. »

Elle poussa un cri, vint s'agenouiller au pied du lit, prit ma main et y appuya sa jolie tête blonde.

« Nanine, ne sanglotez pas ainsi, parlez-moi... J'ai été si longtemps privé de vous entendre !... Je ne suis plus sourd maintenant, je suis guéri. »

— Ah! dit-elle enfin, pardonnez-moi, Claude, j'ai été mauvaise et je vous ai fait souffrir... Je vous jure que je n'aimais que vous!... Cette branche de fuchsia, je l'avais laissée tomber, je vous le j*ure, et M. des Allais l'a prise malgré moi... Je vous l'ai dit l'autre jour; mais vous ne m'avez pas corn-

prise, et j'ai cru que vous cherchiez un prétexte pour nous quitter... Je n'ai plus voulu revoir M. des Allais, et mon père l'a congédié. »

Ses larmes tombaient chaudes sur ma main, et j'étais confus de sa douleur. Je lui dis que moi seul étais coupable, que ma surdité avait été la cause de ma jalousie et de tout le mal qui avait suivi ; puis je la priai de rappeler M. Péchoin. Elle s'élança, légère, et je l'entendis s'écrier dans l'escalier : « Claude est guéri, il parle, il n'est plus sourd !...

— C'est impossible, répondit M. Péchoin en enjambant les marches, c'est le délire qui recommence ! »

Il voulut me tâter le pouls, je lui dis en souriant : « Je vous assure, patron, que je vais mieux.. . Voyez -vous, je crois que l'élixir était un peu éventé. »

M. Péchoin me regardait d'un air ébahi. « Et tu entends distinctement ? fit-il.

— Oui, monsieur Péchoin. »

Alors il se mit à m'embrasser ; il riait et pleurait à la fois, puis tout d'un coup sa figure prenait une expression pensive et inquiète ; on devinait que l'effet produit sur moi par l'élixir bouleversait complètement ses idées.

Le docteur Grodard arriva sur ces entrefaites. Grâce à ses préventions contre l'élixir, il n'avait jamais désespéré de moi. En me voyant sauvé, il se mit à rire aux éclats , et s'adressant au patron :

Claude Blouet.

« Je te l'avais bien dit, s'écria-t-il , ton élixir est de Feau claire ! »

Ce qui l'émerveillait, c'était la disparition de ma surdité. Il n'était pas éloigné de penser que les substances violentes qui composaient l'élixir avaient pu réagir sur les organes de l'ouïe, momentanément paralysés par l'effet de la névralgie et l'abus de la quinine. C'était aussi mon idée ; mais je n'osais l'exprimer à cause de M. Péchoin.

Le docteur vit la préoccupation de son ami , et , lui frappant doucement sur l'épaule : « Allons, ditil gaiement , il n'y [a pas de quoi se mettre martel en tête ; ton élixir est un remède à deux fins : le principe actif guérira la surdité , et le principe sédatif terrassera la rage ! »

Le patron ne riait pas , il secouait la tète d'un air rêveur, et je vis qu'il n'avait plus foi dans sa découverte...

Je me rétablis promptement, et promptement je passai mes examens. Au mois de mars, j'avais mon diplôme, et notre mariage fut fixé à la semaine de Quasimodo. Cette année-là, Pâques tombait tard, presque à la fin d'avril; les pêchers, les cerisiers, les pommiers, étaient en pleine floraison. Tous les jardins de Marville étaient blancs et roses, comme pour mieux fêter notre mariage. Donc un beau lundi matin, on para Nanine de tulle blanc et de fleurs d'oranger, je revêtis mon habit neuf, et les cloches de Saint -Etienne se mirent à carillonner. J'écoutais avec délices cette musique dont

6o Nouvelles Intimes.

j'avais été privé pendant trop longtemps. Ah ! nos claires sonneries de la ville haute, si chantantes et si harmonieuses, qui les a entendues une fois ne les oublie jamais... L'église s'était fleurie pour le jour de nos noces. Les giroflées du vieux portail étaient toutes épanouies. Mon oncle le curé nous dit la messe. L'orgue ronflait doucement, les enfants de chœur chantaient à pleine voix, et dans les intervalles des versets, sur les vitres ouvertes de l'abside, les moineaux sautillaient et pépiaient.

Après la messe et le déjeuner, un char à bancs vint nous prendre , et nous partîmes tous pour Louppy. C'est là que devait s'achever la noce. Je voulais que Nanine connût, ce jour-là même, mon village et les grands bois qui lui font une couronne. L'air était embaumé de l'odeur des arbres fruitiers, le ciel était d'un bleu soyeux, et la carriole courait sur la grand'route qui côtoie la rivière. Hop! hop!... et le cheval galopait en secouant sa tête ornée de rubans; je serrais ma chère Nanine contre mon cœur, et nous nous regardions tout heureux. Comme nous entrions dans le bois de Sainte-Hould, voilà que nous entendîmes une musique de danse; nous étions tombés en plein rapport 1 . La fête se tenait dans les prés qui avoisinent la source et l'ancien prieuré de Sainte-Hould, devenu une simple ferme. De tous les chemins du

i. Fête rustique et religieuse à la fois; elle se tient ordinairement dans les bois auprès d'une source ou d'une chapelle à laquelle se rattache quelque légende.

Claude Blouet.

bois dévalaient des couples de filles et de garçons endimanchés ; il en était venu de Bussy, de Louppy et de Dieu- s' en-sou vienne. Ceux de Louppy m'eurent bientôt reconnu, ainsi que mon oncle; bon gré mal gré, il nous fallut mettre pied à terre et danser sur la pelouse, aux sons des cors et des violons. Quand on nous laissa partir, le crépuscule tombait. Le docteur, mon oncle et M. Péchoin avaient pris les devants avec la carriole. Nous nous acheminâmes seuls , Nanine et moi , dans la direction de Louppy. C'était ainsi que j'avais rêvé de montrer les bois de mon cher pays à ma blonde bienaimée. Nous allions au petit pas, nous serrant le bras bien fort et ne nous pressant pas d'arriver. Le chemin des bois de Gros-Terme était sombre et plein d'émanations printanières ; au loin , derrière nous, se faisait encore entendre la voix mourante des cors et des violons. Autour de nous, les rossignols chantaient à perdre haleine, et quand nous fûmes à la lisière de la forêt, Louppy se dressa devant nos yeux avec ses rues montantes et sa ceinture de vergers. Nous fîmes une centaine de pas en silence à travers la prairie, puis je montrai à Nanine une lumière qui brillait à une fenêtre, derrière des cerisiers en fleur, et je lui dis : « C'est là!... » Et, comme elle se pressait plus fort contre moi, je la saisis dans mes bras et je couvris de baisers sa tête blonde, tandis qu'au-dessus des toits du village la jeune lune se levait radieuse pour célébrer notre nuit de noces.

Que vous dirai-je encore?... Je suis heureux. J'ai deux enfants que le docteur Grodard conduit tous les matins sur la promenade des Saules. M. des Allais 4 a quitté le pays ; il est allé à Paris chercher fortune. Pérardel a fait de mauvaises affaires ; j'ai acheté sa pharmacie, et je l'ai réunie à la nôtre. Jaunisson* vieillit, mais la mère Annelle est encore verte et remuante. M. Péchoin continue d'herboriser; seulement il ne parle plus de sa découverte. Quant à moi, je n'ai pas oublié l'élixir, et lorsque la pharmacie a été repeinte à neuf, j'en ai rempli un gros flacon que j'ai exposé à l'endroit le plus apparent, avec cette inscription : Élixir antirabique.

Je lui dois bien cela. Il m'a guéri de deux maladies terribles : la surdité et la jalousie.

Entre nous, ce sont les seules cures qu'il ait jamais faites.

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