‹ Nouvelles intimesChapitre 3 sur 5 · L'ABBÉ DANIEL · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DANIEL

10 septembre 183...

Avant-hier j'ai eu vingt ans, et j'ai quitté le séminaire pour n'y plus rentrer. Mon cœur est plein de joie, et une douce fièvre m'agite depuis que je suis revenu dans mon cher pays mi-poitevin et mitourangeau. J'ai refait connaissance avec mon petit domaine des Bruasseries. J'ai revu les Templiers, où habite mon oncle, et où j'ai retrouvé Denise, grandie et plus belle encore que l'an dernier. — Elle a maintenant dix-sept ans. — Ce matin, j'ai traversé le pré qui sépare les Bruasseries des Templiers; je me suis glissé jusqu'au pied de la tourelle aiguë qui regarde Étableaux. De là on aperçoit toute la vallée. Étableaux, à droite, s'étage sur son coteau rocheux. Au-dessous, par delà les molles rondeurs des châtaigniers, l'Egronne,

sinueuse et lente, chemine par les prés, tantôt cachée sous les aulnes, tantôt découverte et presque aveuglante de clarté. A gauche, tout au fond, le bourg de Pressigny s'étale en éventail, et la rivière baigne ses dernières maisons. Le soleil montait dans un ciel d'un bleu immaculé et illuminait toute la vallée. Quelle fête pour les yeux! quel beau temps, et quelle joie de vivre !

L'autre soir, quand je suis allé faire mes adieux à l'abbé Bonneau, notre supérieur, je l'ai trouvé, comme d'habitude, enfermé dans la bibliothèque, a Eh bien, mon enfant, m'a-t-il dit en relevant sa tête déjà blanche, vous nous abandonnez? » Je l'ai remercié de ses bontés pour moi, puis je lui ai exposé que je ne me sentais pas une vocation assez décidée pour l'état ecclésiastique, et que j'essaierais de faire mon salut tout en vivant dans le monde, w Mon enfant, m'a-t-il répondu de sa voix lente, vous parlez de ce que vous ne connaissez pas : le monde soumet les cœurs à de rudes épreuves, et vous êtes de ceux qu'il aime surtout à faire souffrir. Du reste, a-t-il ajouté en mè tendant la main, Dieu saura ramener ses brebis. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car, si j'en crois mon cœur, vous nous reviendrez. »

Pauvre abbé ! Il y a deux jours à peine que la lourde porte s'est refermée derrière moi, et aujourd'hui le séminaire m'apparaît déjà comme un pays si lointain et si étrange !

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18 septembre au soir.

L'horloge de Pressigny vient de sonner dix heures, la nuit est calme, la maison est assoupie, et seul je ne puis dormir...

C'était aujourd'hui dimanche. Nous ne sommes pas allés aux vêpres, et j'ai passé l'après-midi aux Templiers. Il faisait un . temps clair et tiède ; les domestiques avaient pris congé pour le reste du jour ; mon oncle était à la chasse, et ma tante s'était endormie en lisant dans son livre d'heures. Les cloches de Pressigny avaient longtemps sonné et venaient de se taire. Un bourdonnement d'insectes où l'on distinguait la lime aiguë de la cigale emplissait les champs. Denise et moi, nous nous sommes assis au pied de la tourelle, près des framboisiers. Nous étions silencieux. Je me sentais heureux et pourtant tourmenté; j'aurais voulu marcher pour secouer mon embarras, et je restais immobile. Elle aussi paraissait troublée. « Denise, ai-je dit enfin, je voudrais te demander une chose qui nie rendrait bien heureux. . . Cueille toi-même cette rose qui est là, et donne-la-moi. » Elle est restée immobile, et moi, rouge de honte, je n'osais plus la regarder. Tout à coup, et sans rompre le silence, elle s'est levée et a marché lentement vers le rosier. Sa * main s'est glissée à travers les branches; mais en détachant la fleur elle a poussé un cri. Je suis accouru : son bras s'était meurtri aux épines. « Ce n'est rien, » a-t-elle dit, et elle a

voulu s'éloigner. J'ai pris sa main, j'ai posé un doigt tremblant sur la déchirure où perlait une gouttelette de sang. Elle a tressailli, et nos regards se sont rencontrés. Elle a laissé tomber la rose, et nous nous sommes enfuis, effrayés de nos témérités. J'ai passé le reste de ma journée à courir dans les bois. Il me semblait, chaque fois que je ralentissais ma course, sentir encore à l'extrémité de mes doigts la moite impression de cette chair délicate, déchirée par les épines. A la tombée de la nuit, comme je rôdais autour des Templiers, l'oncle m'a vu et m'a appelé. Je suis entré dans la grande salle, les yeux baissés, et frémissant de la tête aux pieds. Denise était penchée vers l'âtre, et je ne pouvais voir sa figure. Près de la table servie, un grand jeune homme blond, aux larges épaules, à l'air ouvert et hardi, se tenait debout. « Tu vas souper avec nous, m'a dit mon oncle, et avec ce garçon-là. Le reconnais-tu? » J'osais à peine lever les yeux sur le nouveau venu, quand lui, partant d'un éclat de. rire, s'est écrié : « Eh quoi! petit Dani, tu ne te souviens plus de Simon Beauvais, de Pressigny, qui t'a repêché un jour que tu t'étais laissé choir dans l'Égronne?... Tu as donc jeté le froc aux orties? » Et son rire bruyant a recommencé. Je ne savais que répondre, et, confus de ce malencontreux souvenir évoqué en présence de Denise, je me suis laissé secouer la main par le colosse, qui s'est ensuite assis à table près de ma cousine. J'ai gardé le silence pendant le souper,

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tandis que Beauvais, rendu plus jovial par le vin de mon oncle, n'était jamais à court de saillies et de joyeux contes. Denise paraissait comme préoccupée, et ne prononçait que de rares paroles. Au moment du départ, nos regards se sont rencontrés, mais elle a rapidement détourné la tête, et je suis rentré aux Bruasseries tout agité, la tête pleine de projets, le cœur rempli de craintes vagues.

28 septembre.

Simon Beauvais ne quitte plus les Templiers.

Tout le jour la maison retentit de son gros rire. Mon oncle le choie, les domestiques ne tarissent pas sur sa force, son entrain et son adressé ; Denise même est sous le charme, et moi, inhabile à tous les exercices du corps, je me sens plus gauche, plus timide encore quand il est là. Il est venu gâter le paisible bonheur que je savourais silencieusement.

Aujourd'hui les vendanges ont commencé dans la vallée. Un splendide soleil baignait les vignes aux feuilles déjà rougies. Les vendangeurs, échelonnés le long des pentes- de la côte des Murets, s'entr'appelaient joyeusement. Sur les routes couraient les charrettes chargées de raisins, et une enivrante odeur de vin doux s'exhalait des pressoirs. Denise , la tête couverte d'un large chapeau de paille, passait légèrement entre les ceps ; je la suivais, heureux de me mouvoir avec elle dans le même air tiède et de fouler le sable où s'étaient

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posés ses pieds. Un moment elle s'est arrêtée sous un noyer, le temps chaud avait rougi ses joues, et dans l'ombre projetée par les bords de son chapeau de paille on voyait briller ses yeux couleur de violette. Tout à coup, à quelques pas de nous, Beauvais est apparu, conduisant la charrette. Sa figure épanouie avait cette expression gouailleuse qui me déconcerte toujours. Tandis que les vendangeurs versaient leurs hottées dans les tonneaux placés sur le chariot, le cheval, impatienté par les mouches, a fait mine de s'emporter. Beauvais s'est élancé en avant et a saisi le bridon, et pendant que la bête ruait, lui, d'un seul bras, la contraignait à rester en place et souriait d'un air superbe. J'ai regardé Denise à la dérobée : elle avait les yeux fixés sur Beauvais, et sa figure exprimait une naïve admiration. Je me suis senti humilié; pour la première fois la jalousie m'a mordu au cœur, et j'ai brusquement quitté la vigne.

Au séminaire, 20 octobre.

Non, je n'étais pas fait pour la vie du monde, et l'abbé Bonneau avait raison. L'épreuve, ô mon Dieu, n'a pas été longue... Je ne pouvais plus rester aux Templiers, et le séjour même des Bruasseries m'était insupportable. Denise épouse Beauvais dans trois jours. On parlait déjà de ce mariage à mon retour aux Bruasseries, et j'étais le seul à l'ignorer. Une servante bavarde s'est chargée de me dessiller les yeux. J'ai senti dans mon cœur un

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grand écroulement, il m'a semblé qu'un épais brouillard obscurcissait tout à coup ma lumineuse vallée de l'Égronne. J'ai passé une nuit à pleurer, et au matin je me suis enfui, sans même voir Denise une dernière fois.

Je suis rentré à la ville par une tiède soirée. Tous les habitants étaient dehors. J'ai traversé les rues bordées de magasins vivement éclairés, et sillonnées d'une foule joyeuse, animée, vivante, puis je me suis enfoncé dans le quartier solitaire et obscur qui avoisine la cathédrale. La vieille église étendait sa grande ombre sur les cloîtres et sur les murs du séminaire. Portant d'une main mon léger bagage, j'ai frappé à la grande porte bien connue, et j'ai demandé le supérieur. On m'a conduit à la bibliothèque. Tout au fond, à l'extrémité de deux sombres murailles de livres, je l'ai aperçu qui lisait près de sa petite lampe. Au bruit de mes pas, il a relevé la tête, et, me tendant la main : « Eh bien , a-t-il dit de sa voix calme, je vous avais bien prédit que vous nous reviendriez ! » Alors seulement j'ai senti que tout était fini, et je n'ai pu lui répondre que par des sanglots.

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Quatorze ans après. — Mars 184...

En rangeant mes livres, j'ai retrouvé le petit paroissien dont je me servais aux Templiers. Qu'il faut peu de chose pour faire dévier mon esprit et le pousser vers les émotions défendues ! A la vue de la reliure brune, je me suis senti attendri. Mon pauvre cœur s'est rouvert comme une blessure mal fermée. Les Templiers! en dépit de ma volonté, mon cœur est toujours aux Templiers. J'ai beau feuilleter mes livres, saint Augustin me semble maintenant subtil et Bossuet impitoyable. Que Dieu me vienne en aide, car, livré à moi-même, je crains de succomber.

Au séminaire, j'étais soutenu par l'enthousiasme de la foi, par l'attrait des dévouements de l'apostolat et par la discipline de la maison... Je fis avec transport le sacrifice de ma volonté. On me nomma vicaire de Tune des églises de la ville. La chaire m'était ouverte, je voyais la foule attentive au-dessous de moi. Je préparais, j'étudiais mes sermons, ma jeunesse montait tout entière à mes lèvres ; [mais il a plu à Dieu de me donner, avec un génie médiocre, une âme moins ambitieuse que tendre. Mon zèle se ralentit; puis la ville avec ses passions et ses distractions bruyantes, la ville me troublait et m'ébranlait. Je crus qu'un village bien ignoré, caché parmi les arbres , conviendrait mieux aux besoins de mon cœur. J'obtins une cure à D..., au fond de la Touraine, à vingt lieues des Templiers. Je

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saluai cette promesse de vie paisible ; je me complus dans cette idée de m'enterrer ici, à trente-trois ans , espérant qu'au village du moins il me serait donné de faire fructifier mon âme au profit de ma pauvre paroisse. Je suis à D... depuis un an. J'ai quatre cents paroissiens disséminés dans des closeries éparses. L'église est presque seule, au centre, avec la maison commune et le presbytère. Ma demeure est humble et vieille, mais paisible et selon mes goûts. Derrière, s'étend un enclos ombreux et assez vaste. Que me manque- t-il encore?...

Mes amis ont cessé de m'écrire. Tout ce qui reste de ma famille est aux Templiers, où je ne puis retourner. De loin en loin, la poste m'apporte un mandement ou une circulaire imprimée avec la suscription : « A M. le curé de D.... » Plus de lettres intimes, plus de Daniel!... Hors de ma paroisse, je suis mort; mes paroissiens sont des hommes simples et presque tous illettrés. Je ne les vois guère que le dimanche; durant la semaine, je vis dans l'isolement. Marie-Lène, qui a servi mon prédécesseur et qui me sert, Marie-Lène ne dit pas deux paroles en un jour. Elle a constamment comme un bandeau de plomb sur le front et passe le reste de sa vie à s'ennuyer pour l'amour de Dieu. Je n'ai pas de chien, Marie-Lène a horreur des animaux. Mon jardin même , qui me plaisait tant l'an dernier, mon jardin est devenu morose comme ma vie. Mes confrères des paroisses voisines sont tous âgés et ont des goûts sédentaires; d'ailleurs

leurs cheveux blancs attirent mon respect sans attirer mon cœur.

Et voilà que je me sens pris de la nostalgie de la ville. Les inquiétudes de la cité ont fait place à d'autres tourments. Je suis malade de solitude. Ma paroisse ressemble à un grand verger où la nature seule règne, pacifique et féconde. La ville est plus ou moins sympathique à toutes les vocations ; mon village ne comprend que deux choses : le travail manuel et le mariage. Je n'ai pas de célibataires au delà de l'âge de trente ans. Partout où un toit fume entre les noyers, il y a une famille, il y a des enfants. L'église, la maison commune et la cure sont les seules demeures solitaires ; mais F église a Dieu, et chaque dimanche un troupeau de fidèles ; la maison commune a l'école, toute bourdonnante d'enfants ; mon logis seul est délaissé... Ah! pauvre pasteur dévoyé!... Quand je me promène sur les hauteurs et dans les chemins creux, je suis la proie des pensées les plus contraires. L'ambition vientelle encore me sourire dans mes songes , une voix lui répond de mon livre : Humilité ; aux souvenirs d'une tendresse trop terrestre, cette même voix répond : Chasteté ; aux besoins d'intimité : Isolement et détachement. Et cependant les blés qui frémissent sous le vent et poudroient, les oiseaux qui courent vers leur nid caché dans les branches, les femmes qui portent dans les vignes le repas du tantôt à leur mari ou à leurs fils , les paysans qui chantent au loin, le soir, quand tous les bruits se

sont apaisés, que me disent-ils tous ? Mariage ! famille!... «

Si seulement j'avais un petit enfant à élever, à instruire, à aimer, un enfant dormant sous mon toit, jouant sur mon seuil , emplissant ma maison de sa vie j oyeuse ! . . .

Avril 184...

Ce matin, au moment où je rentrais au presbytère après ma messe, j'ai été abordé par une femme âgée que je n'ai pas reconnue sur-le-champ. C'était La Bruère, la vieille domestique de Denise. Je ne l'avais pas revue depuis mon temps de séminaire. Mon cœur battit, et je me sentis rougir. Elle, un peu intimidée aussi par ma soutane, s'avançait, saluait et ne savait si elle devait m' appeler Daniel ou M. le curé. «Vous ne pensiez bien sûr guère à moi, monsieur le curé? me dit-elle enfin ; je suis venue à cause de ma sœur, qui est closière dans votre paroisse. J'arrive des Templiers, où tout le monde vous fait bien des compliments. Notre maîtresse m'a répété : « Ne manque pas surtout d'aller « chez le cousin et de lui demander ses porte- « ment s. » Pauvre dame mignonne ! elle est toujours un peu délicate depuis qu'elle a eu sa petite Denise, il y aura trois ans vienne Pâque fleurie. Ah ! on ne vous oublie pas aux Templiers, et mêmement M. Beauvais m'a dit : « Voilà un lièvre « que vous porterez au cousin... » Et la petite ! voici un bouquet de violettes qu'elle a fait elle-même. »

La Bruère est toujours aussi bavarde. Son babil

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m'a laissé le temps de me remettre de mon trouble. J'ai pu la questionner ensuite sans paraître trop ému et contenter ainsi mon faible cœur, qui s'était réveillé en sursaut d'un sommeil de quatorze années...

On est heureux aux Templiers ! Je le pensais bien. Comment n'y serait-on pas heureux ? Beauvais est plein d'attention pour ma cousine. Ils ont une petite fille qu'ils adorent, et qui est le vivant portrait de sa mère, dont elle porte le doux nom. La Bruère ne m'a laissé désirer aucun détail, elle m'a tout conté : la gentillesse de l'enfant, les préoccupations de la mère , les agrandissements du domaine, les prouesses de chasse de Beauvais. Et j'ai cru le revoir, mon heureux rival, projetant sa grande ombre sur moi, et j'ai revu aussi Denise, brune, pâle et mignonne, et j'ai revu le temps passé...

Voici qu'une larme vient de rouler sur le liséré blanc de mon rabat. Elle y brille suspendue. O souvenirs, pourquoi vous ai -je évoqués? O mon cœur, tu te croyais détaché du monde, et tu t'attendris au souvenir d'une femme!...

Ils ont une petite fille qui ressemble à sa mère...

Avril 184...

Un affreux malheur !... Pauvre homme, où es-tu maintenant?... Je vois toujours ton regard si profond. Que voulait-il me dire? Puisse Dieu te juger dans sa miséricorde ! Pauvre veuve enceinte ! pauvre enfant !

11 était trois heures de l'après-midi. J'étais à

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Téglise, où Ton chantait les Ténèbres. C'est aujourd'hui jeudi saint. La porte était restée large ouverte et livrait passage au printemps. Le temps était doux, comme est douce la paix d'une conscience fraîchement réconciliée avec son Dieu. Les fleurs donfde pieuses filles avaient surchargé le tombeau de Notre -Seigneur, les fleurs embaumaient l'air. J'étais assis à ma place accoutumée, au milieu des enfants. Les femmes s'étaient rangées devant le chœur. Les enfants avaient apporté chacun un maillet pour marquer bruyamment la consternation de Jérusalem. Cette circonstance, jointe au printemps, les rendait plus turbulents que d'ordinaire. Le petit Daniel surtout était plus remué que jamais. C'est un enfant de huit ans. Je l'avais depuis longtemps distingué parmi ses camarades pour sa bonne mine, son air éveillé, et aussi parce qu'il s'appelle Daniel, comme moi. 11 parlementait avec son plus proche voisin, et s'agitait pour arriver à se placer à mes côtés. Les enfants devinent si vite qu'on les aime! Déjà, selon le rite du jeudi saint, on avait éteint les premières bougies de cire jaune, et je me transportais en esprit à Jérusalem. Le petit Daniel avait réussi à se glisser près de moi, et bientôt la douceur de l'air, le parfum des fleurs, le chant des psaumes avaient clos ses yeux, et il appuyait sur mon bras sa tête ensommeillée. On avait éteint Tavant-dernière bougie. Les maillets impatients commençaient à se faire entendre, quand tout à coup un bruit se répand dans

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Téglise. Je tourne la tête, une femme accourait. Toutes les autres se lèvent, s'attroupent, puis sortent en hâte. On vient à moi. « Monsieur le curé, c'est le charpentier Peyré (le père du petit Daniel) qui, en plaçant le bouquet sur le faîte de la nouvelle maison , vient de tomber dans la rue et se meurt ! » Je sors tout en surplis , je cours vers la maison neuve. Tout le monde se range à mon approche, et je vois étendu, dans quel état, mon Dieu! un homme qui ouvre sur moi ses grands yeux, plonge un profond regard dans mon regard, et, comme je lui prenais les mains, remue les lèvres, et le voilà mort ! Sa femme était là , tout à côté, immobile statue. La foule criait, elle seule était muette. Elle est enceinte. On emporte le cadavre, on entraîne la veuve ; mais, avant de partir, elle lève les yeux vers le faîte de la maison où le bouquet planté par son mari faisait flotter ses rubans joyeux.

Peyré n'a point de parents ici ; il n'était pas du pays. La veuve n'a qu'un frère chargé d'enfants. Tout cela est pauvre à faire pleurer. Le réduit de Peyré ne lui appartient même pas. Heureusement j'ai encore la plus forte partie de mon terme des Bruasseries ; mais que peut faire l'argent ici ? Ah ! que sont mes ennuis à côté de cette douleur?... Misérable, et je me plaignais !

Quand je pris congé de la veuve, mon attention fut attirée par les cris lamentables du petit Daniel, qui dormait tantôt de si bon cœur sur mon bras. Je le pris par la main et l'emmenai au presbytère. Je

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l'ai couché dans ma chambre d'ami. Il dort maintenant. Les larmes se sont séchées sur ses joues, qu'elles ont toutes barbouillées...

O mon Dieu ! d'un malheur si affreux ta providence voudrait-elle faire jaillir pour moi une consolation ? Me donnes-tu Daniel pour mes œufs de Pâques?...

Dix jours après.

Que la paix du Seigneur s'étende aussi sur elle durant les siècles des siècles!... La femme de Peyré a suivi son mari à sept jours d'intervalle. Je l'ai enterrée près de lui avec l'enfant qu'elle portait dans son sein. Elle s'était alitée le lendemain de l'événement. Elle ne mangeait plus, elle ne parlait plus. Le médecin l'avait condamnée dès le premier jour. La vue de son fils lui semblait indifférente. Pourtant à l'iieure suprême, comme elle tenait la main de Daniel, elle le regarda avec une tendresse inexprimable, puis mit cette main dans la mienne sans mot dire. J'ai accepté ce legs.

Mai 184...

Voici que j'occupe une nouvelle chambre. J'ai cédé à Daniel la mienne, qui est plus aérée et plus gaie. Il me semble que j'ai changé de presbytère et même de paroisse. La sérénité est revenue en moi depuis que je loge cet enfant sous mon toit. Je pense encore souvent aux Templiers, mais maintenant sans amertume et sans péril. Si Denise a une petite fille, moi j'ai un garçon. Nos destinées ne

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sont plus si différentes. Béni soit Dieu, qui m'a envoyé cet enfant !

Mon petit Daniel est encore un peu farouche ; il n'est pas apprivoisé. C'est un oiseau que j'ai pris tout emplumé, et qui voit bien qu'il n'a pas été élevé ici. Il est comme ces fleurs qu'on transporte tout en boutons déjà, et qui sont quelque temps avant de se ravoir; mais, tout sauvage qu'il est, il met ma maison en fête.

Et, tandis que je satisfais ainsi mon cœur et que je savoure cette paternité inespérée, on me loue, on me vante, on me bénit dans ma paroisse.

« Ah! monsieur le curé, que c'est bien ce que vous faites là! Le bon Dieu vous le rendra! » Je m'en humilie devant Dieu tous les soirs. Ils me laissent prendre cet enfant, ils me le donnent; il est à moi,... un enfant vivant et beau! Je puis le nourrir, le loger, le garder dans ma maison, et ils ne me demandent rien en retour d'un pareil trésor, et je ne suis pas leur débiteur! Au contraire, c'est moi qu'on remercie et qu'on loue !

Ah! nul ne sait tout le calme, tout le bonheur que ce jeune hôte m'apporte dans ses mains ouvertes et tendues... J'ai un enfant!

Ici s'arrête le journal de l'abbé Daniel. Les préoccupations nouvelles entrées au presbytère

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avec l'orphelin avaient imposé silence aux pensées troublantes et aux souvenirs mélancoliques. Il avait fallu songer à vêtir l'enfant, à l'acclimater, à l'apprivoiser surtout. Pour l'abbé, si timide, si gauche et si inexpérimenté quand il s'agissait des détails de la vie pratique, ce n'avait pas été une tâche toujours facile; mais il s'y était mis de tout cœur. Toute la tendresse depuis longtemps accumulée en lui, et qui ne savait où se répandre, s'épanchait maintenant sur l'enfant adoptif. Il s'occupait de ses vêtements et de sa nourriture avec cette joyeuse ardeur d'une jeune mère encore novice, à qui l'amour fait deviner ce que l'expérience n'a pu lui apprendre. Le jour, il passait des heures à le regarder jouer, et la nuit à le regarder dormir.

Il pensait souvent encore à Denise ; mais cette pensée n'apportait maintenant avec elle ni regrets, ni remords. Denise n'apparaissait désormais à l'abbé que comme la mère heureuse d'un enfant en qui plus tard devaient revivre ces grâces et cette fleur de jeunesse tant aimées autrefois. Il» se transportait en imagination aux Templiers , il voyait grandir l'enfant, il entendait ses frais éclats de rire au fond du verger, et dans ses songeries il associait sa destinée à celle de son enfant, à lui.

C'est au milieu de ces préoccupations et de ces doux rêves que s'écoulèrent rapidement sept années. La Bruère vint encore une fois à D..., et cette fois apporta d'assez mauvaises nouvelles. Denise ne pouvait se remettre complètement de la

maladie qui avait suivi ses couches; au contraire elle paraissait s'affaiblir chaque jour. Cette visite laissa l'abbé inquiet et mélancolique. Après le départ de La Bruère, il se promena longtemps dans son jardin. Il se sentait le cœur plein d'une tristesse douce et amère à la fois. Daniel, déjà grand, le rejoignit, fit quelques tours avec lui sans parler, puis lui demanda tout à coup :

« Qu'avez-vous, mon cousin (c'était l'abbé qui lui avait fait prendre l'habitude de cette appellation familière) ? » Le cousin leva le bras pour lui appuyer la main sur la tête : « J'ai toi! » répondit-il, et sa pensée changea de direction sans cesser d'être émue. L'enfant en effet avançait en âge, il entrait dans sa seizième année, et bientôt il allait falloir se séparer de lui. Il avait peu à peu parcouru le cercle assez restreint des études familières à l'abbé. Il avait fait sa première communion, il avait appris le français, l'histoire de l'antiquité et celle de son pays; l'abbé l'avait vu tantôt frémissant au récit des batailles, tantôt languissant et étouffant un bâillement, aux dissertations philosophiques, et il avait pressenti que la vie contemplative et studieuse ne serait pas son fait, que le démon des aventures le pousserait vers l'action. Quand ce besoin de la vie active éclaterait, que deviendrait le pauvre cousin?... Daniel lui était nécessaire comme le pain. Il suivait d'un regard pensif la beauté croissante de son âge, et voyait avec effroi les molles rondeurs de l'enfance s'effacer sur

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sa figure pour faire place aux formes anguleuses de l'adolescence. Il songeait que dans deux ans, plus tôt peut-être, il faudrait faire choix d'une position. Serait-il cultivateur, commerçant, employé? Et l'abbé cherchait d'un air inquiet à découvrir en Daniel les premiers germes d'une vocation, et il s'effrayait rien qu'à la pensée de les trouver. À ces inquiétudes s'ajoutaient les tourments journaliers que lui causaient les témérités et les goûts aventureux de l'enfant. Daniel jouait avec le danger comme avec une fleur ; rien ne l'étonnait et rien ne l'arrêtait; agile, robuste et toujours de bonne humeur, il était le boute-en-train du village; on le voyait à toutes les fêtes et à toutes les corvées. Il y avait en lui quelque chose de la vivacité, de la gentillesse et aussi de la sauvagerie de l'écureuil. Une fois déjà on l'avait rapporté au presbytère tout meurtri d'une chute de cheval, un jeune cheval qu'il avait monté à cru et lancé au galop à travers champs. Une autre fois il avait failli se noyer dans l'écluse du moulin en plongeant pour en retirer un enfant. Le malheureux et craintif cousin soupirait et ressentait chaque jour, en le voyant sortir, toutes les angoisses d'une mère pour un fils unique. Chaque fois que Daniel quittait le presbytère, l'abbé était tenté de lui donner l'absolution in articulo mortis; mais qu'ils étaient délicieux aussi les moments qui succédaient à la crainte évanouie! quelle pluie de printemps lui rafraîchissait alors le cœur !

Un soir, ils se promenaient ensemble sur la grand'route. Les dernières teintes du couchant s'effaçaient, la vallée commençait à s'obscurcir; mais à l'horizon les lignes s'accusaient nettement encore sur le ciel orangé. Une forme noire, vigoureusement découpée, se montra sur la route, du côté du couchant, et on entendit un bruit de pas... L'adolescent contempla un moment cette brusque apparition et s'écria : « Mon cousin, un soldat! » En effet, c'était un fantassin; le sac au dos, les bras doucement balancés par une marche rhythmée, il s'avançait vers les promeneurs. Il les atteignit bientôt et passa rapide à côté d'eux. Une force mystérieuse paraissait le pousser en avant. Tout était expressif dans sa personne et semblait dire : « Plus vite ! Là-bas je vais surprendre quelqu'un; là-bas une joie m'attend! » L'abbé avait continué à marcher en sens inverse, mais Daniel s'était arrêté et suivait le soldat avec des yeux avides. Quand il l'eut perdu dans l'ombre : « Mon cousin, s'écria-t-il tout à coup, savez-vous? c'est soldat que je voudrais être ! — Le cousin gardait le silence. — Mon cousin, reprit l'enfant, est-ce que je vous ai fait de la peine?... — L'abbé, toujours muet, poursuivait sa route d'un pas rapide en songeant aux inexprimables déchirements de la séparation , et mentalement il répétait ces mots de l'Évangile de saint Matthieu : Pater mi..., non sicut ego volo, sed sicut tu... »

Le lendemain, à midi, le facteur apporta une

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lettre de Simon Beauvais : Denise était gravement malade et se recommandait aux prières de son cousin. L'abbé resta d'abord comme anéanti sous le coup, puis il prit le chemin de l'église et y demeura agenouillé pendant une heure : il en sortit un peu fortifié, mais non calmé, et marcha jusqu'au soir à travers champs. Au retour, il refusa de souper, descendit au jardin et passa une grande partie de la nuit à marcher encore et à fatiguer son corps pour assoupir les agitations de son esprit. Vers deux heures du matin, la fraîcheur de Taule saisit, et il songea à prendre quelque repos. Il fut réveillé dès quatre heures par un ronflement étrange qui partait d'une grange voisine du presbytère. C'était le bruit d'une batteuse qu'on avait amenée la veille au village, et dont le mécanisme nouveau pour le pays avait excité l'admiration de Daniel. Ce sourd grondement ébranla encore le système nerveux très-irritable de l'abbé. Il redescendit au jardin et se remit à songer à Denise. Le facteur passait chaque jour à midi; il apporterait sans doute une nouvelle lettre, et, selon ce qu'elle annoncerait, le cousin prendrait une résolution et partirait, s'il le fallait, pour les Templiers. Il allait et venait dans le clos pour se fatiguer et tromper l'attente. Le ronflement de la batteuse le poursuivait. Il rentra dans sa chambre et remplit sa valise avec une activité fiévreuse afin d'être prêt pour midi. Daniel cependant ne savait que penser. Depuis la veille, son cousin était inabordable. A plusieurs

reprises déjà, il avait voulu le questionner, et des gestes d'impatience l'avaient éloigné. Il se hasarda de nouveau à demander : « Pour Dieu, mon cousin, qu'avez-vous? — Laisse-moi seul! » répondit brusquement l'abbé. Daniel interdit alla au village, où il trouvait toujours distraction nouvelle, et, comme la batteuse l'attirait, il se rendit dans la grange et fut bientôt tout occupé à introduire les gerbes dans la machine. Il n'était pas sorti du presbytère que déjà le cousin le cherchait partout. « Où est Daniel? » demanda- t-il à Marie-Lène. Marie-Lène haussa les épaules : « Qui sait? » Où est Daniel? demanda-t-il encore à un enfant qui jouait devant la cure. « A la batteuse ; il pousse la paille. » Le malheureux! s'écria l'abbé, et, tout enfiévré, il courut vers la grange. Les voisins s'imaginèrent qu'il était arrivé malheur à Daniel, et, avant que l'abbé eût gagné la grange, on l'avait devancé, et de sinistres rumeurs circulaient dans le village. Chacun courait à la batteuse et gémissait déjà. Le curé parut sur ces entrefaites, et à l'air effaré des assistants ne douta point qu'un accident ne fût arrivé à son pupille. Hors de lui; il s'élance dans la grange, pénètre jusqu'à la machine, et là, stupéfait, aperçoit Daniel, qui, sans se soucier du bruit, nourrissait la batteuse et poussait les gerbes avec sa vivacité ordinaire. Courir à lui, le prendre à bras-le-corps, le jeter en arrière, ce fut pour le cousin l'affaire d'une seconde. Chacun s'étonnait de son empor-

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tement. Lui-même, semblable à un mort qu'on réveillerait, jetait maintenant autour de lui des regards inquiets. La batteuse grondait toujours. Poussé par je ne sais quel trouble et quel besoin d'expliquer sa ridicule impétuosité, l'abbé saisit brusquement une gerbe et la glissa d'une main tremblante dans la bouche de la machine. « Regardez, regardez! s'écria-t-il ; voilà comme Daniel s'y prenait! Dites s'il n'y a pas de quoi s'estropier! » Et, tout en poussant impatiemment la gerbe, il enfonça sa main, la sentit attirée par le mécanisme, jeta un cri, et retira son bras sanglant et mutilé.

On emporta l'abbé au presbytère. Une traînée de sang marquait son passage. Un closier monta à cheval et courut à la ville chercher le médecin, tandis que la sage-femme faisait le premier pansement. L'abbé, après un long évanouissement, revint peu à peu à lui. Il aperçut d'abord la figure bouleversée de Daniel et essaya de lui sourire; mais, affaibli par l'hémorrhagie, il referma les yeux et s'évanouit dé nouveau. Le docteur arriva enfin et déclara nécessaire l'amputation immédiate du bras mutilé. Quand l'opération fut terminée, le cousin s'informa de l'heure. Il était deux heures. Daniel lui tendit une lettre de Beauvais. Le pauvre abbé l'eut bientôt lue ; elle ne contenait que cette ligne : « Denise est morte. » Le cousin dit qu'il voulait dormir, fit éloigner tout le monde et resta seul sur son lit, encore ensanglanté.

Le soir venu, Daniel rentra, alluma une veilleuse et s'assit au chevet du malade. L'abbé sommeillait. Le jeune homme lui humectait de temps en temps le front avec une compresse d'eau fraîche. Vers onze heures, le cousin eut comme le délire, et se mit à parler tout haut. Les noms de Denise et de Daniel s'échappaient souvent de ses lèvres pâles. Il s'éveilla en sursaut et vit son pupille qui pleurait. « Pourquoi pleures-tu, toi?

— Mon cousin, voulez-vous prendre cette potion ?

— Merci, je suis calme, très-calme... » Il rêva quelque temps, puis, comme un homme qui vient de prendre une énergique résolution : a Va chercher du papier et écris, » dit-il à Daniel. Il lui dicta une lettre par laquelle il apprenait à Beauvais son accident. Il ajoutait que, désormais impropre à dire la messe, il comptait, aussitôt après sa guérison, se rendre aux Templiers, et, si Beauvais le permettait, se dévouer à l'éducation de la chère orpheline.

Quand l'adresse fut mise et la lettre cachetée : « Tu la porteras toi-même demain matin à la ville, dit l'abbé... Et maintenant, Daniel, que penses^tu de cela? — Je pense, mon cousin, qu'il aurait mieux valu que mon bras fût resté dans la batteuse au lieu de votre main. — Ne parlons pas de l'accident. Que penses-tu de cette lettre ? — Daniel baissa la tête, puis répondit d'une voix un peu étranglée :

— Je crois que vous allez être obligé de me laisser là. — Et que ferais-tu, si cela était possible? — Je me tuerais, mon cousin. » L'abbé le regarda

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gravement et dit : « Dans un mois je serai guéri. Nous n'avons pas de temps à perdre. Quand tu auras jeté cette lettre à la boîte demain, tu iras à la gendarmerie, et tu demanderas quelles sont les formalités à remplir pour s'engager dans l'armée. Dans un mois tu t'enrôleras,... dans la ligne, pas de cavalerie!... Maintenant va dormir, et écoute ceci encore auparavant : Nie le soleil en plein midi si tu veux, mais ne doute jamais de moi... Va dormir! »

Et tandis que Daniel s'éloignait, le bon abbé, en retombant sur son oreiller, murmurait : « L'épaulette, l'uniforme! ce sera beau ! ce sera beau !... »

Un mois après, Te cousin était à peu près guéri. Le jour fixé pour le départ arriva. L'abbé fit ses adieux en chaire à ses paroissiens, qui pleuraient; puis on chargea les bagages sur une charrette, on prit congé de l'impassible Marie-Lène, et la charrette, traînée par un mulet poitevin, prit la route de Tours. Le trajet fut silencieux. Daniel regardait d'un œil morne disparaître les derniers bouquets d'arbres de son village ; l'abbé ruminait de sages avis destinés à son pupille : que le courage n'est rien sans la réflexion, que la discipline soutient au lieu d'humilier, que les meilleurs dons de l'esprit restent inefficaces, s'ils ne sont fécondés par une volonté forte, enfin des conseils appropriés au caractère de Daniel.

Le lendemain, à Tours, le jeune homme fut en-' gagé dans le 49 e de ligne, en garnison à Bordeaux.

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Le capitaine de recrutement ayant demandé si l'engagement était pour deux ans : « Pour sept ans, » répondit brusquement le cousin.

Vers le soir, ils montèrent en chemin de fer ensemble, car le train de Bordeaux allait dans la direction des Templiers. Le cousin devait descendre à la quatrième station ; ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se disant rien et évitant même de se regarder. A la troisième . station, le cousin voulut parler; mais il sentit que les larmes étoufferaient sa voix, et il garda le silence. « Port-de-Piles ! » cria le conducteur, et le train s'arrêta. L'abbé et Daniel s'embrassèrent à plusieurs reprises, puis le cousin descendit seul. Daniel lui tendit sa valise, leurs mains se joignirent une dernière fois, et le train repartit.

C'était au crépuscule. Le curé suivit des yeux, aussi loin qu'il put, le convoi fuyant sous son long panache de vapeur. Il crut distinguer un mouchoir blanc qui flottait à l'une des portières, et il agita son bras gauche... Puis le train s'évanouit à l'horizon brunissant, et l'abbé, quittant la station, s'engagea rapidement dans un chemin creux qui s'enfonçait entre deux haies touffues.

Le cousin avait encore cinq lieues à faire à pied avant d'être rendu aux Templiers; mais la nuit

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était belle et les chemins lui étaient familiers. On n'oublie jamais le chemin qui mène à son village. Il aimait la marche d'ailleurs. En ce moment surtout, ayant le cœur gros, il n'eût pas volontiers raccourci sa route. Il était content de se trouver seul. Quand les jeunes abeilles, en longs essaims, ont émigré, il se fait tout à coup un silence autour de la ruche ; ainsi le silence Fenveloppait maintenant. Il n'avait plus de chez lui nulle part. Peu lui importait; il ne voulait pas être heureux. Il se sentait en ce moment de force à nourrir sa tristesse durant sept années. Et puis n'allait-il pas avoir à s'occuper de son autre enfant, de la fille de Denise? Comme il allait bien l'aimer, et pour Daniel et pour sa mère ! Elle remplacera, pensait-il, Daniel dans ma vie. J'aurai élevé ces deux enfants. Et qui pourra dire alors que. ma vie aura été inutile ? Je ferai de Denise une jeune fille charmante et sage comme sa mère. Je tiendrai entre mes mains les destinées de deux adolescents, et qui sait? Peut-être un jour je nouerai ces deux destinées ensemble, et elles n'en feront plus qu'une. Oh ! vienne ce jourlà, et je pourrai mourir! Mais Beauvais que j'oublie toujours, le riche, l'ironique Beauvais ! Beauvais qui autrefois n'eut qu'à se montrer pour me faire fuir au séminaire... Heureusement j'ai sept ans devant moi. Et songer que je vais la voir tout à l'heure, la fille de Denise !...

Ainsi le cousin s'entretenait mélancoliquement avec lui-même, tout en hâtant le pas. Au clair de

lune, son ombre fluette se projetait en avant sur la route blanchissante et semblait courir devant lui. Il était minuit quand il traversa le bourg de Pressigny. Les Templiers n'étaient plus qu'à une petite demi-heure de là ; il ne voulut pas s'arrêter au bourg. Il n'avait pourtant pas prévenu Beauvais de son arrivée pour cette nuit, et il frissonnait à la seule pensée de la première entrevue; mais une force mystérieuse le poussait vers la ferme.

Quand il eut atteint le sommet du coteau des Murets, il distingua le toit aigu de la tourelle, doucement éclairée par la lune. Il ne pensa plus à Daniel alors, il ne pensa même plus à l'accueil qu'on lui ferait. Elle était devant lui, la tourelle de ses rêves ! Il pénétra dans la cour , à la grand'porte de laquelle la croix des Templiers est encore sculptée. Tout était silencieux. Il alla droit à la fenêtre du rez-de chaussée, où jadis couchait son oncle, et frappa aux volets. La voix d'un homme à demi endormi cria : « Qui est là » ? et presque aussitôt les volets s'entr'ouvrirent. « C'est moi, murmura le cousin d'une voix timide. — Qui, vous? — Moi, Daniel. — Je vais vous ouvrir. »

Une grande figure toute barbue était apparue un instant dans la pénombre. Bientôt un filet de lumière filtra à travers les contrevents, que Beauvais avait machinalement refermés, puis des pas lourds résonnèrent dans la salle. « Après tout, pensa le cousin, mes Bruasseries sont tout près d'ici. » Il eut même un instant l'idée de s'y enfuir.

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Le filet lumineux s'évanouit, les pas s'éloignèrent. L'abbé tout tremblant se dirigea vers la porte, qui s'ouvrit enfin. Beauvais s'était effacé pour permettre au nouveau venu d'entrer. « Vous voilà donc ! lui dit-il simplement. — Je viens un peu tard, murmura faiblement le cousin. » Beauvais, sans répondre, verrouilla soigneusement la porte et le conduisit dans la salle. Là seulement ils purent s'examiner l'un l'autre.

Leur surprise fut égale : tous deux semblaient interdits. Beauvais avait presque le double de la taille de son cousin, et il était gros en proportion. La robe de chambre qui l'enveloppait laissait voir à nu des jambes d'Hercule. Ses cheveux touffus et sa barbe épaisse et mal taillée formaient un cadre désordonné à sa figure haute en couleur. L'abbé, tout à travers son agitation, le comparait mentalement à Nemrod, le sauvage chasseur de l'Écriture. Quant à Beauvais, il semblait chercher par la chambre le cousin qu'il venait d'introduire, le cousin que sa soutane étriquée et son embarras rendaient encore plus mince et plus chétif que de coutume, tandis qu'à l'ombre du tricorne sa petite figure imberbe semblait plus maigre et plus blême. « Mais c'est un enfant », se dit Beauvais^ « J'irai aux Bruasseries », pensa l'abbé.

Cet examen n'avait duré qu'une seconde. Beauvais posa la lampe sur la table et dit tout bas : « Vous voilà! — Puis il serra dans ses grosses mains Tunique main de l'abbé. — Vous êtes chez

vous ici, merci d'être venu ; mais ne faites pas de bruit. La petite dort à côté; je veux lui ménager la surprise demain à son réveil... Vous n'avez presque point changé, mon cousin ! — Le cousin, tout étonné et tout attendri, répliqua : — Ni vous non plus, mon cousin. — Ne faites pas de bruit, » redit encore Beauvais à demi-voix; il fit asseoir le cousin comme il eût fait d'un enfant et se plaça en face de lui. Quand ils eurent causé quelques moments, tout en continuant de s'examiner, Beauvais se leva, et, marchant sur la pointe des pieds, alla chercher quelque viande froide à la cuisine, tandis que l'abbé, resté dans l'obscurité, murmurait : « Qu'il est différent de ce que je croyais tout à l'heure ! — Beauvais revint avec une nappe et fit le geste de l'étendre sur la table. — Non, non, dit le cousin. — Non, n'est-ce pas? reprit Beauvais. La nappe, voyez-vous, c'était pour le curé, mais pour le cousin ce sera la toile cirée comme pour moi. » Il plaça un pâté de gibier sur la table, puis apporta une bouteille de vin. « La bouteille, continua-t-il, était là dans un coin à vous attendre ; le vin vous remettra de vos fatigues, c'est du bordeaux. — Bordeaux ! s'écria le cousin, pensant à Daniel. — Chut! et la petite!... comme elle sera heureuse demain ! » Beauvais prit deux verres, qu'il remplit à moitié, et voulut trinquer. L'abbé le regarda amicalement. Le rude chasseur avait les larmes aux yeux. En trinquant, toute sa douleur était soudain revenue. «Jamais je n'irai auxBruas-

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séries ! » dit étourdiment l'abbé, puis il essaya de manger. Tous deux maintenant se taisaient; l'esprit de la morte était descendu au milieu d'eux, et tous deux se faisaient violence pour ne rien dire de celle dont ils eussent tant voulu parler.

Leur silence, interrompu seulement par de rares réflexions banales, devenait pénible. Au bout de dix minutes, le cousin prétexta la fatigue pour se retirer. « Je vais vous conduire à votre chambre, dit Beauvais, et ils montèrent ensemble l'escalier en spirale de la tourelle. — Vous serez logé un peu haut, mais vous avez demandé à habiter la tourelle. »

La chambre était toute prête. Beauvais alluma une petite lampe et serra de nouveau la main du cousin. « Bonne nuit, lui dit-il, demain vous verrez Denise ! » Il disparut, et l'abbé, après une courte prière, souffla la lampe et se coucha.

Le cabinet était plein de rayons quand, vers huit heures du matin, la chanson des hirondelles le réveilla. Il se frotta les yeux et fut un instant sans se reconnaître. Il courut à la fenêtre et l'ouvrit. É table aux, à sa droite, dressait sur son coteau à pic les ruines de son vieux château ; au fond de la vallée, l'Égronne serpentait dans les prés, entre deux rangées d'aulnes, et à gauche dans l'éloignement, fumaient les toits bleuâtres de Pressigny, et l'écluse d'Etableaux bruissait, et les hirondelles poussaient leurs cris aigus en rasant de l'aile les arêtes de la croisée, puis elles montaient et s'enfonçaient dans

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le bleu. Et le cousin regardait tout, écoutait tout, aspirait la brise du matin et croyait rêver... Tout à coup une voix d'argent monta jusqu'à lui, la voix vibrante de sa Denise bien-aimée. « Petit- Pinson, chantait cette voix, quand je te dis qu'il y a des nids dans les sorbiers, c'est que je le sais !... » Non, non, Denise n'était point morte, voilà qu'elle venait de parler. Il se pencha pour essayer de la voir, mais ses regards ne rencontrèrent que les cimes vertes des arbres. Il écouta longtemps encore, mais la voix avait fait silence. L'avait-il même entendue? N'avait- il pas rêvé? Il se retirait, quand il aperçut un pot de verveines en fleur placé sur le rebord de la fenêtre. Qui l'avait apporté là?... Il se hâta de s'habiller pour voir la petite, et tout en s'habillant il songea que maintenant Daniel était arrivé à Bordeaux. Au moment où il allait sortir, Beauvais qui faisait le guet, vint vivement à lui et le repoussa dans l'intérieur de la tourelle, en disant : « Rentrez, je cours chercher la petite ! » L'abbé revint dans sa cellule et entendit bientôt le bruit des souliers ferrés de Beauvais qui remontait, puis il distingua encore comme un gazouillement et un frôlement. Il prêta l'oreille : « Une belle hirondelle y est avec ses petits, tu verras ! » disait la grosse voix de Beauvais. — Et une jolie voix, la voix de tout à l'heure, répondait : a Marche tout doucement pour ne point les épeurer. » Le cousin sentit ses genoux fléchir et s'assit. « Père, entre le premier, mais tout doucement, tout doucement, dit encore

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la voix argentine. » La porte s'entre-bâilla, puis s'ouvrit toute grande, et Beauvais poussa la petite dans les bras de l'abbé. Denise s'arrêta interdite, le cousin ne bougeait de sa chaise, Beauvais les regardait. Enfin le cousin se passa la main sur le front, puis sourit d'un air effaré. La Denise d'autrefois était devant ses yeux.

Elle était mignonne, un peu maigre, avec des cheveux châtains, un teint rose, légèrement doré par le soleil, et de grands yeux d'un bleu sombre aux prunelles à la fois brillantes et veloutées. Son front large et bombé, son regard droit, ferme et franc, son petit nez rose aux ailes mobiles, donnaient à sa physionomie une remarquable expression d'activité, d'énergie et de résolution, tempérées par un bon sourire d'enfant. Elle n'était pas précisément jolie, mais elle charmait.

Le cousin étendait son bras vers elle, mais elle n'osait s'avancer. « Est-ce que je vous fais peur, mon enfant?

— Oui, monsieur. »

Daniel se leva, se pencha vers elle et la baisa au front, puis il dit à Beauvais : « Voilà notre enfant, n'est-ce pas? » Beauvais était radieux de joie et de fierté paternelle. Quand ils eurent un peu fait connaissance tous trois, ils descendirent au jardin, où tout d'abord ils rencontrèrent La Bruère. Il fallut s'arrêter et écouter ses exclamations. « Oh ! monsieur le curé, le cher homme du bon Dieu, vous voilà comme si vous reveniez de la guerre, avec un

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bras de moins! Ah ! quel malheur, dites-moi, bonnes gens ! Et justement le propre jour de l'enterrement de notre maîtresse... Ah! bonnes gens, qui l'eût dit ? » Après les condoléances de La Bruère, il dut visiter les Templiers en détail. Denise s'était esquivée. — Les voilà passant de grange en graïige, de grenier en grenier, Beauvais expliquant, l'abbé se ressouvenant. Après cent tours, Beauvais s'écria : « Mon cousin, voici le bouquet, je vous ai réservé ceci pour la bonne bouche. » Il l'introduisit dans une nouvelle écurie, et la tête rejetée en arrière, les bras croisés, les regards fixés sur le cousin, il sembla attendre que celui-ci prît la parole. L'abbé regardait de tous ses yeux. Il y avait dans cette écurie un cheval et une vache. Etait-ce le cheval ou la vache qu'il fallait admirer ? Grand embarras pour le cousin. Après un silence : « Allons , fit Beauvais d'un air désappointé , c'est dommage ! Enfin, vous n'y entendez rien. Mettons que vous n'avez rien vu. » Ace moment l'abbé retrouva dans la figure de son ancien rival une lueur de l'ironie d'autrefois. « Ce cheval, continua Beauvais, n'a pas son pareil à vingt lieues aux entours. Maintenant allons aux Bruasseries. »

Ils ne rentrèrent aux Templiers que vers midi, pour le dîner. Le cousin se trouva naturellement placé entre le père et la fille ; mais bien avant le dessert Denise avait disparu, et le cousin l'entendit dans le jardin discutant vivement avec Petit-Pinson. Petit-Pinson était un gars de quinze ans, dé-

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passant Denise de la tête, et, en dépit de sa taille, appelé obstinément Petit-Pinson par l'enfant. Petit-Pinson était le factotum de La Bruère et le pastour de Beauvais. Parmi son troupeau, il y avait un âne qui était, à ce qu'il paraît, la propriété particulière de Denise, et qu'on nommait Benoît. Ce jour-là, le pastour voulait mener ses bêtes aux Épinaies, et le choix du pâturage n'était pas du goût de Denise. « Je te dis, s'écriait-elle de sa mignonne voix décidée, je te dis, Petit-Pinson, que Benoît n'ira pas aux Épinaies ! » Petit-Pinson retenait Benoît par l'oreille, Denise le tirait par le licol. « A qui restera la victoire? » pensait l'abbé, qui contemplait la scène. Ce fut à Denise. Elle ramena tranquillement Benoît à l'écurie, puis revint prendre sa place à table. « Elle a de la volonté, » se dit le cousin émerveillé.

Le dîner terminé, Beauvais avoua que ses affaires l'appelaient à la foire de Lésigny. « Je vous emmènerais bien, ajouta-t-il en s'adressant à Daniel; mais que feriez-vous au milieu d'un marché aux mulets ) »

Il partit, et l'abbé alla se promener avec Denise. Le soir, ils soupèrent en tête-à-tête, car Beauvais ne rentra que tard. Ainsi s'écoula la première journée.

Les jours, les semaines, les mois se succédèrent. En quittant Daniel, le cousin s'était cru condamné à sept années de tristesse ; il fut tout surpris de se sentir doucement heureux. Il était comme un

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homme assis à une fenêtre devant laquelle passerait et repasserait lentement l'image du bonheur. Il était heureux, et il se sentait calmé. La vie de ferme allait à sa nature, faite de timidité et de nonchalante rêverie. Tout ce qui amusait la maison le charmait. Le jardin herbeux, négligé, avec ses allées où le fenouil et l'anis poussaient à foison, avec sa tonnelle sombrant sous le poids des chèvrefeuilles et des clématites; le poulailler, ancienne chapelle des Templiers, où les poules pondaient dans les niches des saints mutilés ; le figuier touffu ombrageant l'angle de la cour verdoyante; les pigeons à l'aile harmonieuse qui venaient se désaltérer à l'eau courante des rigoles ; les grands tas de paille au soleil ; les vaches s'en allant gravement au pâturage et exhalant un parfum de lait; les coups de fusil retentissant dans le bois des Courtils et les aboiements de la meute; le bêlement des moutons mêlé aux appels mélancoliques des pastours le soir, et le matin les voix fraîches des cloches de Pressigny sonnant en volée; rien de tout cela n'était indifférent à l'abbé. Pareil à une abeille qui fait son miel de toutes fleurs, il faisait entrer comme aliment de ses joies les moindres détails de la vie rustique...

L'hiver vint, moins riche en présents que l'automne, mais abondant en joies calmes et intimes. On se réunissait davantage, on se retrouvait volontiers, le soir surtout, dans la grand'salle changée en cuisine. La cheminée de granit abritait tout le

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monde. Là se disaient les nouvelles apportées toutes fraîches de Pressigny et des villages voisins, et aussi de longues histoires du temps des templiers, ou bien le conte des lavandières, dont on entend le battoir résonner à la mi-nuit, près de la fontaine de Font-Gaudron. Cependant Petit- Pinson, les yeux écarquillés et la mine effarée, écoutait de toutes ses oreilles et se pelotonnait dans son coin. La Bruère filait, Beau vais nettoyait son fusil, le cousin et Denise feuilletaient quelquefois un livre à images, et quand Denise avait expliqué l'image au cousin, le cousin expliquait le texte à Denise.

Beauvais aussi était heureux. L'arrivée du cousin lui avait permis de garder sa fille aux Templiers. Pendant ses fréquentes absences, il se sentait tout aise de savoir tout son monde réuni là-bas et l'attendant à la vesprée. Cela lui tenait chaud en hiver et frais en été, et il rentrait chez lui aussi volontiers qu'il en partait. Il était l'homme de la maison, et parfois se plaisait à faire retentir la cuisine des éclats de la voix du maître. Pourtant cette grosse voix n'était que rarement terrible. D'ailleurs Denise savait au besoin changer sa colère en caresses, et le cousin était l'allié de Denise. Celui-ci avait cherché dans les premiers temps à gagner Beauvais en se condamnant à l'admiration des chevaux et des chiens de son hôte ; mais dans ce manège le campagnard avait bien vite démêlé la contrainte et une sorte de condescendance d'où

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ressortait mieux encore l'incompétence du cousin. Il ne lui en faisait pas plus mauvaise figure; seulement à un certain air goguenard on devinait bien qu'il ne le comptait pas parmi les gens pratiques et dont on pût tirer quelque chose. Il y avait du maquignon dans Beauvais, et les qualités inhérentes à cette profession étaient des plus antipathiques au cousin. Ces deux hommes s'estimaient, s'aimaient au fond, mais ne s'entendaient pas toujours. Pour le cousin, un marché de cent francs et un marché de mille francs étaient même chose; pour Beauvais, rien n'était sérieux comme une affaire. L'un regardait aux étoiles, l'autre à terre^ et le contemplateur d'étoiles parfois trébuchait au choc des réalités terrestres, comme l'astrologue de la fable. Beauvais s'en autorisait pour accabler le cousin sous sa grosse artillerie de plaisanteries ironiques; mais quand, le soir, Denise montrait â son père ses cahiers et lui expliquait ses progrès, Beauvais se sentait fier, et il lui échappait alors avec l'abbé des brusqueries de reconnaissance qui raccommodaient tout et pénétraient La Bruère d'admiration.

La Bruère, elle, était le doyen d'âge du logis. Elle avait vingt ans de plus que son maître, qui l'avait trouvée tout établie aux Templiers quand il était venu s'y marier. C'était une vieille fille, maigre, alerte et bavarde, point revêche, mais despote; donnant à Petit-Pinson pour un soufflet trois pommes, tracassant tout le jour et racontant ses

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rêves. Elle était pleine de déférence pour l'abbé, qui n'avait qu'un bras, qui était prêtre, et qu'elle avait connu tout enfant. Elle était tout aise aussi d'avoir sur ses vieux jours un curé en permanence à la ferme. Elle l'appelait notre cousin, et le regardait comme un bonhomme un peu rêveur et innocent. Sa sympathie cependant la portait plutôt vers Beauvais. Cette fille forte avait de l'admiration pour cet homme fort, et elle avait fait alliance avec lui. Du reste elle le rabrouait souvent, car La Bruère était un allié indépendant.

Petit-Pinson était un allié soumis, ou plutôt il était la chose de La Bruère. Il était lourdaud, paresseux et un peu gourmand, mais il révérait la vieille servante, et ne redoutait que deux choses : La Bruère et le loup-garou.

Et Denise ? Denise était sauvage et avait la verte saveur, la grâce capricieuse et la sève de tout ce qui est sauvage. Ce qui lui avait tout d'abord fait aimer le cousin, c'était que, grâce à lui, elle n'irait pas en pension. La ville était pour elle un lieu terrible; son père l'y avait emmenée deux fois en temps de foire, et toute cette foule grouillante, glapissante, affairée, lui avait fait prendre la civilisation en horreur. Elle n'aimait pas même Pressigny, où on la regardait trop, et quand.il venait du monde aux Templiers, elle s'enfuyait au verger. La solitude au milieu des champs, les mille bruits de la ferme ou les grandes ombres des bois, voilà le milieu qu'elle aimait. Elle n'était pas gaie, et

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cependant point mélancolique ; elle avait des accès d'agitation et d'immobilité, de fièvre et d'indifférence, qui venaient et partaient sans qu'on sût pourquoi. Elle n'aimait plus ses poupées depuis sa première communion, et n'aimait pas encore les livres ; les aiguilles cassaient comme du verre entre ses doigts, et les besognes sédentaires ne pouvaient la retenir longtemps. Malgré ce caractère mobile et cette humeur capricieuse, elle avait une volonté de fer et une énergie dont Petit-Pinson n'était pas toujours le seul à s'apercevoir. Elle passait insoucieuse à travers les colères de Beauvais et de La Bruère, comme une hirondelle à travers une pluie d'orage. Ce mélange de sauvagerie et de mobilité inquiète avait d'abord effrayé le cousin, et il s'était demandé, non sans terreur, comment il viendrait à bout de diriger vers le bien cette âme toujours extrême, cette intelligence ne se manifestant volontiers que par soubresauts.

Mais, à défaut d'énergie, l'abbé avait une de ces tendresses inépuisables qui finissent par triompher des plus grandes obstinations. Puis ne nourrissaitil pas dans le plus intime recoin de son cœur un projet auquel il n'avait qu'à penser pour retrouver de nouvelles forces?...

Dès les premiers jours de son arrivée aux Templiers, il avait voulu y régulariser sa position. Il avait pour tout revenu six cents francs, le loyer de ses Bruasseries. En dépit des protestations de Beauvais, il avait stipulé qu'il lui payerait une pension

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de trois cents francs. Avec le surplus, il trouva moyen d'envoyer chaque mois dix francs à Daniel, de se vêtir et de faire des cadeaux à Denise, à La Bru ère et même à Petit-Pinson. Une fois débarrassé de ces détails matériels, il avait arrangé ses journées : la semaine entière était consacrée à Denise, à l'exception du dimanche.

Pendant la semaine, l'abbé était vêtu comme un bourgeois campagnard; mais le dimanche c'était tout autre chose. Ce jour-là, un vrai curé descendait de la tourelle : tricorne, rabat, bas noirs, souliers à boucles d'argent, soutane de drap, fin , rien n'y manquait. A neuf heures , il s'acheminait vers l'église de Pressigny en compagnie de La Bruère, de Petit-Pinson et de Denise. Durant la messe, il se tenait au chœur en surplis, et de sa stalle, à travers la fumée de l'encens, il contemplait parfois Denise, qui, la tête penchée sur son petit livre, priait à l'ombre d'un pilier. Denise !... c'était là sa joie et sa bénédiction; c'était son œuvre aussi. Il surveillait l'épanouissement de son intelligence avec cette respectueuse sollicitude de l'horticulteur pour une rose préférée qui vient de sortir du bouton. Denise entrait dans l'adolescence; déjà la pétulance de l'enfant s'était à demi effacée pour faire place à une gaucherie farouche et à une nerveuse surexcitation. Encore un peu de temps, et la jeunesse allait apparaître, et toute cette fine et énergique nature féminine allait prendre son plein développement. « Hâtons -nous, se disait l'abbé,

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hâtons-nous de semer, afin que le bon grain germe dans la saison*. » Et il épanchait sur elle tous ses trésors de science, de sagesse et d'observation. Il voulait lui inspirer surtout, non pas le goût des livres, mais l'attrait des occupations sérieuses, et cultiver cet amour de la nature agreste qu'elle avait déjà.. Le temps était -il beau, ou même passable, ils faisaient ensemble une longue promenade. Tantôt ils allaient au-devant de Beauvais , qui les ramenait alors en voiture, tantôt ils erraient à travers champs ou suivaient le cours de l'Égronne. Ils rapportaient toujours des moissons de fleurs , et quand les paysans voyaient passer ce prêtre manchot, aux cheveux grisonnants, et cette enfant coiffée d'une capeline rose, tous deux portant des gerbes de fleurs, ils leur donnaient toujours un bon salut, une bonne parole et un bon sourire.

Ainsi elle grandissait au sein de cette nature rustique et féconde, entre son père et l'abbé, dans une atmosphère imprégnée de tendresse.

Un soir de juin, il y eut fête splendide dans la grande salle des Templiers. Beauvais ne devait rentrer que fort tard. Le cousin et Denise étaient seuls, ou à peu près, La Bruère coulant la lessive et Petit-Pinson s'étant endormi sur sa chaise. Un bouquet cueilli du matin était sur la table, et la lampe, couverte de son abat-jour, Téclairait doucement. Quand la lecture du soir fut terminée, le cousin, approchant le vase tout près de Denise et de la lampe, le tourna lentement, afin de faire ad-

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mirer à son élève le bouquet sous toutes ses faces. Il y avait au centre un splendide nénufar blanc, à demi fermé et plein de mystère; autour tremblotaient de légères graminées, mobile dentelle où se mêlaient capricieusement toutes sortes de plantes des champs, des eaux et des bois, qui pailletaient aux feux de la lampe. Il y avait des clochettes et des coupes, des thyrses et des panaches, des places pleines de clarté et de sombres profondeurs. Une mignonne araignée vert pâle était suspendue à une blanche aspérule, et, à demi emprisonnée dans les réseaux formés par l'entre-croisement des graminées, une éphémère aux yeux d'or, vêtue de gaze blonde, frissonnait, et, à mesure que le cousin tournait le vase, une fine poussière argentée s'envolait de toutes les étamines, et planait comme une fumée au-dessus du bouquet, d'où s'exhalait un parfum exquis, pénétrant. Denise poussa tout à coup un cri d'admiration et couvrit sa figure de ses mains. Quand elle releva la tête, des pleurs' roulaient dans ses yeux, mais des pleurs de joie ; ses regards avaient un éclat qui frappa l'abbé; ses traits animés, ses joues colorées, donnaient à sa physionomie une expression nouvelle et la transfiguraient. Lé cousin, ébloui de cette beauté qui se révélait soudain, tressaillit en la contemplant. L'enfant d'hier était devenue une jeune fille.

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Quand éclata la guerre de Crimée , Denise venait d'avoir seize ans. Daniel, nommé caporal dès Tannée de son engagement, écrivit au cousin qu'il partait pour l'Orient. L'abbé courut aussitôt à Pressigny, et envoya par la poste à son pupille un mandat supplémentaire. Ce fut à dater de ce jour que Daniel joua son rôle dans les conversations de la ferme. Le cousin, trop pauvre pour s'abonner à un grand journal, persuada à Beau vais de prendre un abonnement. « Est-il au moins dans la cavalerie, votre protégé?» Ce fut lui qui apporta aux Templiers la carte du théâtre de la guerre , « pour faire plaisir à son curé, qui suivait ça. » L'abbé s'empara de la carte , la porta dans sa cellule , et là, chaque jour, suivit sur la terre d'Orient la marche du corps d'armée dont le 49 e faisait partie.

L'Orient, c'était par delà les ruines du château d'Étableaux. Quelquefois le soir, quand le soleil s'était déjà couché à l'autre extrémité du ciel, le cousin, debout devant la fenêtre de la tourelle, plcrngeait un regard inquiet dans le bleu plus sombre du levant, et quand il fermait sa fenêtre : « Que Dieu le protège ! » disait-il.

Vers le milieu de l'année 1855, Daniel passa sergent, et le cousin reçut à cette occasion une

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lettre qu'il lut à Beauvais, au dessert, pendant que Denise était allée étendre du linge au verger. Cette lettre était toute belliqueuse. Daniel y racontait sa vie de bivouac et y faisait le récit d'un jour de bataille , quand , dès l'aube , on est réveillé par l'air de la diane et les sourds grondements du canon : « Chacun prend son fusil et son sac , disait-il , et en marche ! On avance dans le crépuscule ; on entend les commandements brefs et accentués qui se répètent et courent dans les rangs ; les aides de camp volent d'un régiment à l'autre ; les troupes prennent des directions ; nos chefs nous haranguent avec quelques mots énergiques. Bientôt le bruit du canon devient plus nourri , et puis les clairons sonnent, les musiques jouent de vieux airs nationaux qu'on n'entend plus qu'aux jours de bataille et qui font bouillir le sang aux plus peureux, et aux roulements des tambours , à travers la fumée, le régiment, enivré par l'odeur de la poudre, frémit tout entier. — En avant!... On n'est plus Pierre, Jacques, Daniel : on est la France, chacun pour une parcelle ! . . On regarde le bras du chef qu'on n'entend plus, on dit de l'œil bonjour à ses camarades, et on est parti... Cela dure parfois tout le jour. Les hommes tombent, on avance toujours. Quelquefois un froid vous passe par le cœur, mais ne fait qu'y passer. Et ainsi jusqu'au soir, où, la bataille finie, on apprend que la victoire est à nous et qu'on est nommé sergent, car je suis sergent, mon cousin, depuis hier. Ce qui

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est triste, c'est qu'au retour, sous la tente, le |

nombre des camarades de la veille est diminué, cela vous serre le cœur; mais d'autres sont là, on cause, on cause, et on s'endort harassé. Voilà, mon cousin, et maintenant ma chandelle est à bout. A vous, cher cousin, de tout cœur! »

Comme l'abbé achevait sa lecture, Denise rentra, a Voilà un gaillard qui a des moustaches ! s'écria Beauvais; Denise, lis un peu cette lettre, lis-la haut, je l'entendrai volontiers deux fois. » Et Denise lut lentement de sa jolie voix nette et bien timbrée. L'abbé époussetait négligemment la manche de son bras droit et regardait en dessous. Quand Denise fut arrivée à la fin, elle garda le silence et remit la lettre au cousin. «A son retour en France, dit Beauvais, il faudra que vous lui écriviez de venir chasser avec moi, car il doit aimer la chasse, ce garçon-là. En voilà un au moins qui saura apprécier un cheval! » Denise, toujours silencieuse, pliait du linge sur la table. Beauvais sortit, et l'abbé alla lire son bréviaire; mais il était préoccupé, Denise n'avait rien dit de la lettre.

Elle aussi s'éloigna préoccupée et s'enfonça rêveuse dans les allées du jardin. Elle n'avait rien dit, mais elle avait beaucoup pensé, à la lecture de cette lettre toute résonnante des bruits de la guerre. Elle repassait dans sa mémoire le fier et joyeux langage du pupille de l'abbé, et elle essayait de se le représenter assis sous la tente et fourbissant ses armes, ou bien guêtre, le sac au

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dos, la baïonnette croisée, s'élançant à l'ennemi. Elle pensait encore à lui au soir, lorsque après souper elle vint s'accouder au petit mur du verger, d'où l'on voyait la verte vallée de l'Égronne jusqu'à Pressigny.

Le soleil plongeait, derrière les Templiers, dans les pins du bois des Courtils, et Pressigny, à demi voilé de peupliers et couronné par sa tour élancée, ^semblait transfiguré par les derniers rayons du couchant; les créneaux de la tour étaient teints en rose, les toits d'ardoise avaient de joyeuses et claires couleurs violettes, toutes les vitres étaient d'un rouge vif, et Denise songeait à l'Orient. Puis, tournant du côté d'Étableaux ses yeux éblouis de rayons et de couleurs, elle se sentait toute mélancolique à l'aspect de la vallée rétrécie et déjà obscure entre ses deux versants couverts de noyers et de chênes. La voix faible et cristalline de l'Égronne s'élevait dans la paix du soir comme une plaintive mélodie que les rainettes accompagnaient par moments de leur basse étrange. Encapuchonnée dans sa cape noire, une pastoure descendait du coteau d'Étableaux en poussant devant elle un troupeau de vaches ; on entendait les doux meuglements des génisses, on voyait le chien alerte courir sans cesse de la bergère au troupeau, et, tout en courant, jeter un aboiement sonore auquel répondaient les chiens des métairies. Dans un intervalle de silence, la pastoure se mit à chanter, et sa voix traînante, sa rustique mélopée arrivèrent distinctes jusqu'à Denise. La

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pastoure chantait une ballade locale très-populaire en Touraine et dont voici les premiers couplets :

Ce sont trois jeunes- garçons

Qui s'en vont à la guerre,

Qui s'en vont à la guerre

A leur corps défendant,

Regrettant leur maîtresse

Que leur cœur aime tant.

Le plus jeune des trois Regrette bien la sienne, Regrette bien la sienne, Ah ! qu'il a bien raison !

C'est la plus belle fille Qu'il y ait dedans Lyon...

Pourquoi, après ce dernier couplet, les larmes vinrent-elles aux yeux de Denise? pourquoi la mélancolique histoire du plus jeune des trois s'associa-t-elle dans sa pensée avec le fier soldat qui se battait là-bas en Crimée?... Ah! si le cousin avait pu voir tomber ces précieuses larmes!

A la prise de la tour Malakof, Daniel fut nommé sergent-major, et peu après rentra en France. Le cousin ne jugea pas qu'il fût encore temps de le faire venir près de lui; mais il lui écrivit de lui envoyer sa photographie, et doubla son mandat mensuel à cette intention. Quelques semaines après, le portrait arriva aux Templiers. Daniel était représenté nu-tête, et la main droite appuyée sur la baïonnette de son fusil. La main de

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l'abbé, en saisissant le portrait, tremblait tellement qu'il fut dix minutes avant de pouvoir se rendre compte de la nouvelle physionomie de son pupille. Il le reconnut enfin et se sentit fier. Il descendit alors et montra le portrait à Beau vais et à Denise. « Voilà un gaillard! » s'écria Beauvais. Denise contempla silencieusement cette jeune et énergique figure, dont les traits se détachaient en brun du fond laiteux de l'épreuve. L'innocent abbé fut de nouveau pris à ce silence, il remonta se désoler dans sa tourelle, où il suspendit le portrait en face de sa croix noire. Et cependant, si les verveines dont la fenêtre du cousin était toujours soigneusement garnie en été, si les verveines roses et lilas avaient pu parler, elles auraient dit qu'on les arrosait trop maintenant. Denise, pendant la promenade quotidienne de l'abbé, leur prodiguait l'eau fraîche sans regarder, car ses yeux contemplaient la brune photographie accrochée au mur. Les choses en étaient là. Beauvais devenait de jour en jour plus obèse, La Bruère se faisait vieille et commençait à avoir des intervalles de silence. Petit- Pinson grandissait, mettait son chapeau sur l'oreille et faisait le beau les dimanches sur la place de Pressigny. L'abbé songeait à Daniel tout en achevant l'éducation de Denise, et Denise, toujours plus sauvage, rêvait souvent seule au verger. Elle allait avoir dix-huit ans. Un soir de juillet 1857, Beauvais, après souper, dit d'un air sérieux et attendri en embrassant sa fille : « Te voilà grande

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maintenant, mignonne, te voilà grande, et je me fais vieux. Je ne veux pas que tu coiffes sainte Catherine, et je vais m'occuper de te chercher un mari. » Et comme Denise, un instant interdite, avait fini par rire aux éclats, Beauvais reprit de sa grosse voix : « Ce que je dis est très-sérieux, et je désire que tu t'accoutumes dès à présent à cette idée-là. J'ai un parti en vue, et dans quelques jours nous en causerons... » Il se fit un grand silence. Beauvais, qui se voyait déjà séparé de sa fille, se leva pour cacher son émotion et alla faire un tour dans sa grange. Denise était pourpre. L'abbé, pâle et embarrassé, balbutia quelques paroles , prétexta la lecture de son bréviaire et disparut.

Arrivé dans la tourelle, le malheureux cousin s'enferma à double tour. Il était blême, et la sueur coulait le long de ses maigres joues. Il regarda le portrait de Daniel : « C'est fini de nos rêves, mon pauvre ami! » lui dit-il tout haut, puis il se mit à marcher, tout absorbé. Après quelques moments de silence : « Ainsi, reprit-il, le premier venu pourra m' enlever Denise, Beauvais la lui donnera, et tout sera fini ! Je me serai, par peur de Beauvais, enfui au séminaire, la batteuse m'aura pris mon bras, j'aurai élevé cette enfant comme ma propre fille, et pour toute compensation Beauvais me dira un grand merci et la jettera à un étranger!... Et il aura raison! Après tout, quels droits ai-je sur elle, et les pensées que j'ai

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là sont-elles bien les pensées d'un prêtre?... Oui, mais mon cœur se brise quand je songe à ce mariage. Ils vont m'arracher cette seconde Denise, je ne la verrai plus qu'en cérémonie; elle ira chez des inconnus, et quand mon pauvre Daniel reviendra, je ne pourrai plus lui donner l'épouse que j'avais choisie; je n'unirai pas ces deux enfants, ces deux cœurs que j'avais de loin formés l'un pour l'autre! Aussi ma timidité est stupide. Ne pouvais-je parler à Beau vais et lui dire franchement mes projets?... Ah! Beauvais!... J'entends d'ici le rire ironique qui aurait accueilli ma proposition... Si seulement Daniel avait eu l'épaulette, mais un sous-officier... Beauvais ne voudra jamais!... Non, cela ne se peut pas, nous sommes pauvres, et elle est riche. Je ne puis rien dire : ils sont riches!... »

Le cousin ne se coucha pas, et dès l'aube sortit pour respirer au grand air. Quand, vers huit heures, Denise monta dans la tourelle pour arroser les verveines, elle vit que Je lit n'avait pas été défait, et resta pensive...

Le surlendemain, dès le matin, Beauvais entra dans le cabinet du cousin, et le réveillant brusquement : « Dites donc, cousin, vous ne savez pas? — Non, fit l'abbé effrayé. — Eh bien, je vais vous dire, continua Beauvais d'un air confidentiel, j'ai trouvé un mari pour Denise... Devinez-vous qui? ». L'abbé parut terrible en ce moment, tant il ouvrit de grands yeux. Je m'adresse bien, reprit

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Beauvais, vous avez toujours le nez et l'esprit dans les livres, vous ne connaissez pas le pays... N'avezvous pas remarqué à la foire de Pressigny ce jeune homme avec qui j'ai longtemps causé près du pont? — M. Delétang? — C'est le fils d'un marchand d'Angles. On m'a fait des ouvertures à son sujet. Il est riche, il est campagnard, et il habiterait volontiers les Templiers... Nous garderions près de nous notre Denise... Le jeune homme est en ce moment à Angers et ne doit pas revenir avant un mois; nous en reparlerons, mais motus! » Il sortit.

L'abbé se leva en hâte et avec une fièvre nouvelle. « Non, non, point de Delétang, se dit-il, il faut cette fois se montrer ! » Et vite il écrivit à Daniel les lignes suivantes : « Demande immédiatement un congé de trois mois, on if attend ici pour chasser. Viens aussitôt que possible! » Il prit un billet de cent francs qu'il avait en réserve, l'enferma dans la lettre et courut au bureau de poste de Pressigny.

A son retour, le cœur lui battait. Il dit brusquement à Beauvais devant Denise : « J'ai écrit ce matin à mon pupille de venir chasser aux Templiers, et je l'attends avant la fin du mois. »

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Trois semaines s'étaient à peine écoulées quand un matin l'abbé, encore au lit, entendit la grosse voix de Beauvais qui lui criait du jardin : « Hé! cousin! » Il courut à la fenêtre... Daniel en petite tenue, le képi sur l'oreille, une médaille à la boutonnière, Daniel les bras tendus vers la tourelle, était près de Beauvais. Le cousin agita fortement son bras mutilé, rentra et se vêtit comme il put. Il allait descendre quand la porte s'ouvrit, et Daniel et Beauvais firent irruption dans la chambre. Ah! le retour payait bien le départ; ils se tinrent quelque temps embrassés. « Saprebleu! dit Beauvais attendri , est-ce que vous allez vous manger? Venez, monsieur Daniel, laissons le cousin s'habiller. » Le cousin fit sa toilette à la hâte en l'entrecoupant d'exclamations joyeuses, puis il descendit. Il ne trouva plus dans la cour que Beauvais. « Allez le chercher, dit gaiement celui-ci, le voilà reparti. Et vous ne l'avez pas mis dans la cavalerie? — Eh! quoi donc encore? demanda le cousin ahuri. — Figurez-vous que je lui montrais mon nouveau cheval, une bête que personne n'ose monter. — Eh bien?... — Eh bien, il a sauté dessus, et le voilà bien loin. » L'abbé et Beauvais coururent hors de la ferme. Daniel revenait vers eux ventre à terre; il avait encore à la main son

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bâton de voyage, mais son képi était resté en route. On reconduisit le cheval à l'écurie et on alla du même pas à la recherche du képi, puis du même pas on alla aux Bruasseries, et tout en causant on suivit le cours de l'Égronne, si bien qu'on arriva jusqu'à Pressigny. On oubliait l'heure et le chemin en questions, en réponses, en surprises et en exclamations. C'étaient des ressouvenirs, des plaisanteries, des rires, des silences délicieux. Beauvais, pour un empire, n'eût en ce moment lâché le major , comme il appelait Daniel. A Pressigny, on fit réflexion que Ton mourait de soif, et l'abbé, lui troisième (honni soit qui mal y pense!), entra au premier cabaret. On trinqua. « A la guerre de Crimée! dit Beauvais. — Au retour! » s'écria Daniel. Il ne pouvait se lasser de regarder le cousin, et le cousin contemplait sans cesse Daniel. Comme ils se trouvaient changés l'un et l'autre! l'un avec sa longue et pâle figure ridée, ses joues creuses, son doux sourire et ses cheveux gris; l'autre, fort, élancé, résolu, ayant de \ en-avant dans toute sa personne, une figure franche et accentuée, des yeux bruns pétillants, de jeunes moustaches naissantes, de blanches dents qui disaient la santé et des cheveux noirs naturellement frisés... Et le cousin émerveillé répétait à Beauvais : « Voyezvous ce garçon? eh bien, c'est moi qui l'ai élevé; je l'ai porté dans mes bras, t'en souviens-tu? »

On revint lentement aux Templiers par la côte des Murets, et Beauvais fit la remarque que Denise

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n'allait pas savoir ce qu'ils étaient devenus. « Qui est-ce? demanda à mi-voix Daniel au cousin. — C'est ma fille, ma fille Denise! s'écria fièrement Beau vais. — Ah ! fit Daniel, vous avez une fille? Le cousin ne me l'avait pas dit. — Mais que vous écrivait -il donc? Je parie qu'il ne vous a point parlé de mes chevaux seulement! — Est-ce que je puis écrire longuement de ma main gauche ? » interrompit le cousin.

On arriva, et comme Daniel voulait aller faire toilette, Beauvais le poussa dans la salle. Le couvert était mis, mais Denise n'était pas là. Le cousin se sentit rougir. Daniel s'époussetait légèrement près de la fenêtre ouverte ; Beauvais s'était mis à table. Il fallait pourtant bien que Denise se montrât. Elle entra dans un moment où Daniel tournait le dos à la porte. « Nous as-tu préparé un bon déjeuner? » s'écria Beauvais. Daniel se retourna trèsvite et vit Denise. Leur émotion à tous deux se trahit par un léger mouvement en arrière. Daniel salua respectueusement, sans timidité comme sans excès d'assurance , puis on se mit à table. Il se trouvait placé à côté de Denise; mais, soit qu'il fût embarrassé à la vue de cette jeune hôtesse sur laquelle il ne comptait pas, soit que la mine un peu fière de Denise lui imposât, il resta silencieux. Toutefois, s'il demeurait muet et contraint, il n'en était pas plus calme au fond, et dès le premier service il trahit son émotion en brisant , rien qu'à le toucher, un plat qu'on lui passait. Le rouge lui

monta au front. « Bah ! bah ! dit Beauvais, ne faites pas attention à cela! » Denise saisit cette occasion de rompre le silence. « Ce plat était fêlé depuis longtemps, dit-elle. — Mademoiselle...» commença Daniel, qui tenait à s'excuser. Ils se regardèrent, rougirent de plus belle et redevinrent silencieux. Heureusement l'abbé vint à leur secours et changea la conversation. «Vous n'avez plus vos parents? dit à Daniel l'oublieux Beauvais, à qui le cousin avait raconté au moins vingt fois l'histoire de son pupille. — Non, monsieur, répondit Daniel; mon père, qui était charpentier, s'est tué en tombant d'un toit, et ma mère est morte huit jours après... » Et il ajouta en regardant l'abbé : « C'est le cousin qui m'a recueilli. » Cela fiit dit fièrement et avec une simplicité qui toucha Beauvais. « Pardon!... » fit- il tout ému. L'abbé, fiLché et content de cette explication, en profita pour serrer une fois de plus la main de Daniel. Au dessert, la jeune fille quitta la salle à manger. Alors Beauvais alluma sa pipe, Daniel roula une cigarette, et on se mit à parler de l'Orient et de la guerre.

Que faisait Denise pendant ce temps ? Assise sous un large figuier, à l'extrémité du verger, elle semblait tout occupée à considérer les arabesques lumineuses que le soleil dessinait sur le sable à travers les les arbres; mais, si ses yeux suivaient attentivement les mobiles découpures de l'ombre, son esprit était ailleurs. Les pensées qui l'absorbaient semblaient être d'une nature très-complexe, car tantôt un rapide

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sourire glissait sur ses lèvres et tantôt une vive rougeur courait de ses joues à son front. Il y avait sur sa mignonne figure un singulier mélange de joie et de préoccupation. Denise était en train de rompre avec un idéal auquel des années entières l'avaient pour ainsi dire fiancée. Elle avait rêvé Daniel tout autre qu'il n'était, et la transition du rêve à la réalité lui était à la fois douce et difficile. La brune jeune fille, en dépit de la photographie envoyée au cousin, s'était figuré un Daniel blond avec des yeux bleus et une physionomie un peu pensive ; le vrai Daniel avait un tout autre air. Il était petit, maigre, brun et peu mélancolique. Il fallait donc effacer les traits vagues de l'ancien portrait et y substituer l'image vivement accusée de l'original. Tout en confessant que le Daniel en chair et en os valait bien le Daniel imaginaire, Denise ne pouvait s'empêcher de regretter son rêve ; puis , honteuse de cette préoccupation persistante , elle secouait la tête, passait ses petites mains sur ses joues rougissantes, et essayait de donner un autre tour à sa pensée. Elle penchait la tête au-dessus du mur d'appui et regardait les champs de blé moissonnés. Alors le chant dune caille dans les chaumes lui rappelait que la chasse venait de s'ouvrir et que Daniel était arrivé aux Templiers pour chasser ; elle écoutait les appels des pastoures, et leurs voix lui remettaient en mémoire la chanson des trois jeunes garçons s'en allant à la guerre, et la chanson ramenait encore sa pensée vers Daniel.

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« Daniel ! Daniel ! » disait la voix fraîche de l'écluse ; « Daniel ! » criaient les martinets traversant l'espace bleu comme des flèches. — Et ainsi jusqu'au soir.

A la nuit close, Beauvais avait conduit le sergentmajor dans sa chambre, et lui serrant la main : « Vous êtes ici chez vous, avait-il dit, reposez-vous bien ; demain nous irons ensemble visiter mes bois, et je vous ferai voir du gibier. Bonne nuit ! » En se couchant et après avoir fait sa prière , le cousin se sentit tout rassuré. « M. Delétang est loin d'ici, songeait-il; Daniel est installé aux Templiers. Laissons maintenant agir le ciel. »

Le lendemain , quand il descendit , les chasseurs étaient déjà partis; Denise se plaignait d'avoir la migraine et semblait fatiguée. Le naïf abbé croyait tout bonnement qu'elle allait lui parler du nouveau venu ; mais elle ne dit pas un mot, et il s'en alla, tout désorienté, lire son bréviaire au jardin.

A midi, Beauvais et Daniel rentrèrent aflkmés. Daniel, pour son début, rapportait deux perdrix dont le cousin parut tout fier. On se mit à table, et, les convives étant devenus déjà plus intimes, la conversation s'anima. Denise fut affable et enjouée, et même, en présentant un plat à Daniel, elle s'enhardit jusqu'à lui dire en souriant : « Celui-ci est plus solide ! » Et comme en parlant il avait fallu regarder son voisin, elle avait été forcée de convenir que les yeux bruns étaient plus expressifs que les yeux bleus. Elle remarqua aussi que Daniel

n'était ni beau parleur ni gauche comme les visiteurs ordinaires des Templiers, mais qu'il avait la voix grave et pleine, la parole franche et énergique, et un fonds inépuisable de bonne humeur. Seulement il avait toujours l'air de la savoir présente sans en paraître autrement ému, et Denise, piquée, se disait que le Daniel de son rêve eût été certainement plus aimable et moins occupé de lièvres et de perdreaux.

La journée passa joyeuse pour tous quatre, et plus joyeuses encore s'écoulèrent les semaines qui suivirent, chaque jour amenant une chasse heureuse ou quelque course nouvelle. L'automne était magnifique. En rentrant le soir, on contait à Denise et au cousin les exploits de la matinée, et on arrêtait le plan des plaisirs du lendemain. Denise demandait-elle un lièvre, Daniel ne voulait revenir à la maison qu'avec un lièvre dans son carnier. Une fois il ne fut de retour qu'à la nuit close : il avait chassé tout le jour et s'était passé de déjeuner; mais aussi il rapportait un faisan, pièce rare que Denise, la veille, avait mise au rang des gibiers fabuleux. Et Denise, oubliant de plus en plus son ancien idéal, se demandait comment elle avait pu avoir le mauvais goût de médire des cheveux noirs et des yeux bruns, et commençait à sourire de ses rêves romanesques. Dès le matin, elle était éveillée, elle assistait en secret au départ des chasseurs, et le soir, devinant le chemin par lequel ils devaient revenir aux Templiers, elle

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allait au-devant d'eux, accompagnée par le cousin, et du plus loin, Daniel, tirant de sa gibecière sa plus belle pièce, la lui montrait d'un air triomphant.

Bientôt ce fut entre eux une amitié charmante. Denise n'avait qu'à dire un mot pour être devinée et obéie. Elle savait toutes les chansons favorites de Daniel, et les chantait le soir, au verger, sans avoir l'air de songer qu'on l'écoutât, comme si elle n'eût chanté que pour elle-même ; puis au plus léger signe d'approbation elle s'arrêtait court, comme un rossignol effarouché, et s'envolait au plus épais des massifs.

Un soir, Daniel, étant seul avec le cousin, lui demanda brusquement : «M. Beauvais est-il riche?

— Oui, répondit l'abbé surpris, mais à quel propos? — Il est riche! Tant pis alors, dit Daniel, et il -ajouta : Si M lle Denise eût été pauvre comme moi, j'aurais essayé de lui plaire, et si elle m'avait aimé, je l'aurais demandée à son père. Nous nous serions établis métayers de vos Bruasseries , et c'eût été bien bon, cette vie à trois, vous entre nous deux!... Mais elle est riche, et il faut renverser mon château de cartes et songer à autre chose. — Songer à quoi? demanda l'abbé d'un air inquiet.

— Mais à quitter les Templiers, et le plus tôt sera le mieux. — A d'autres maintenant ! » pensa le pauvre cousin en voyant une seconde fois que ses plus doux rêves menaçaient de s'en aller en fumée. Sa conscience lui défendait de détourner Daniel de ses projets de départ, et son cœur saignait en

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songeant à ce nouvel obstacle, qu'il aurait dû prévoir. Il passa une nuit mauvaise et sans sommeil. La journée du lendemain devait être plus mauvaise encore. Beau vais et Daniel étaient à la chasse, et l'abbé lisait saint Augustin sous l'auvent de la porte d'entrée, quand, au milieu de l'après-midi, un cabriolet conduit par un jeune homme entra discrètement dans la cour et s'arrêta à deux pas de lui. Le jeune homme demanda M. Beau vais et se nomma : c'était M. Delétang. Quand il apprit que Beauvais était absent, il poussa comme un soupir de soulagement et voulut tourner bride; mais l'abbé crut convenable d'insister pour qu'il descendît de voiture. Il le fit entrer et le présenta à Denise. C'était un garçon à tournure un peu rustique, malgré sa toilette de ville. Il n'était ni brun ni blond, plutôt bien que mal, mais timide comme une jeune fille sortant du couvent, et d'une gaucherie touchante. L'abbé, tout fier d'avoir trouvé une timidité supérieure à la sienne, eut pitié de son embarras et chercha aie mettre à son aise. Denise, de son côté, ne se doutant de rien, fit des efforts pour être moins sauvage que de coutume. Le prétendu, assis sur le bord de sa chaise, resta près d'une heure à causer d'une façon monosyllabique, tourmentant sa moustache et regardant constamment l'abbé, à qui, dans son cœur, il vouait une reconnaissance éternelle. Enfin il se leva pour partir, et seulement alors fit connaître le but de sa visite. Il venait, de la part de son père, inviter toute la famille à V assemblée

d'Angles, qui devait avoir lieu dans huit jours. Son message délivré, il salua, se trompa deux fois de porte, et finit par retrouver son cabriolet, qu'on entendit bientôt passer devant les fenêtres.

Quand Beauvais rentra , le cousin lui rendit compte de la visite de M. Delétang et lui transmit son invitation. « Ah ! ah ! dit » Beauvais d'un air demi-enjoué et demi-mystérieux; puis il lança un regard d'intelligence au malheureux abbé : a Ah ! ah!... eh bien, nous irons à Angles tous quatre. Je vais faire nettoyer le char à bancs et écrire un mot au père Delétang. Mignonne Denise, apprête ta plus belle robe ; major, préparez vos jambes, on dansera;... oui, l'abbé, on dansera! »

Le jeudi de la semaine suivante, dès le fin matin, comme on dit en Touraine, le char à bancs, traîné par le meilleur cheval des Templiers, roulait dans la direction d'Angles. Beauvais et Daniel, assis sur le siège de devant, conduisaient tour à tour et échangeaient des observations sur le trot et l'encolure du cheval; sous la capote, l'abbé et Denise regardaient la campagne et restaient silencieux. On traversa le bois des Courtils. Il faisait une douce matinée. Le paysage était un peu voilé de brume; mais on devinait le soleil levant derrière cette frêle vapeur. Au-dessus des voyageurs, le

L'abbé Daniel.

ciel bleuissait déjà. Un vent frais se plaignait mollement en passant à travers les branches des pins, et les premières feuilles jaunes venaient tomber sous les roues de la voiture. Denise, enveloppée dans un châle brun, s'était enfoncée dans l'un des coins et prêtait l'oreille aux joyeux propos de Beauvais et de Daniel; l'abbé, mélancolique, regardait s'envoler les feuilles sèches. Il les voyait se détacher de la branche, tournoyer un moment dans l'air et descendre silencieusement sur la route. « Voilà l'automne, se disait-il, voilà la fin de la fête de l'année et aussi la fin de mes joies et de mes illusions! » A chaque tour de roue qui le rapprochait d'Angles, il sentait la terreur le prendre, et à mesure que la distance diminuait, son angoisse croissait. Le cheval, poussé par les voix de Daniel et de Beauvais, allait comme le vent, Déjà on côtoyait les rives de la Creuse bordées de peupliers. Escortée par les aboiements des chiens, la voiture passait au grand trot dans les rues des villages. L'abbé frissonnait, et ses regards émus allaient de Daniel à Denise, si rapprochés l'un de l'autre, si beaux, si jeunes, si souriants à la vie; c'était peut-être le dernier jour où il verrait réunis les deux enfants de son cœur... Tant que M. Delétang n'était point apparu en personne, le cousin avait pu croire que ce fantôme matrimonial s'évanouirait en fumée; mais maintenant qu'on allait à Angles, et que dans une heure on serait dans la maison du prétendu, l'aventure devenait sérieuse,

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et l'abbé, sachant combien peu il fallait compter sur Tinitiative de Daniel et se défiant de son propre courage, l'abbé désespérait et se désolait. Denise, elle, contemplait les bruyères baignées de soleil , les rouges-gorges traversant le chemin , l'uniforme de Daniel, et souriait. La voiture volait comme une flèche.

Déjà on distinguait à travers les massifs les toits aigus du bourg, déjà on entendait les rumeurs vagues de Y assemblée. Bientôt on fut en face d'Angles. Les maisons descendaient en joyeuses cascades jusqu'à la route, qui serpentait entre deux murailles de verdure et traversait la rivière sur un pont de bois. De l'autre côté du chemin, sur une colline rocheuse et escarpée, se dressaient les belles ruines grises d'un château du temps de Richard Cœur-de-Lion, et les ruines elles-mêmes étaient dominées par une plate-forme au centre de laquelle s'élevait un calvaire. La voiture, toujours courant, fit son entrée dans la rue principale, tout encombrée de gens endimanchés. A la grande porte charretière du logis Delétang se tenaient le maître de la maison et un gros d'invités, et à chaque nouvel arrivant cette avant-garde poussait un vigoureux hourra en guise de bienvenue. La cour était déjà garnie d'équipages campagnards rangés sur deux files. En un instant, la voiture de Beauvais fut entourée, dételée et classée dans ce curieux muséum de véhicules. M. Delétang père, petit homme réjoui et remuant, aussi grand discoureur

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que son fils Tétait peu, s'empara de Beau vais; Delétang fils offrit en frissonnant son bras à Denise, et le cousin et Daniel restèrent en* arrière, un peu oubliés et désorientés.

Le. déjeuner était prêt. On courut à la salle toute pleine de convives. Il y avait là une collection de campagnards berrichons et poitevins éleveurs de bœufs et de chevaux, la plupart en redingote, quelques-uns en blouse neuve et coiffés du chapeau à larges bords, tous gens bien endentés, trapus, hauts en couleur, prompts à la riposte, et éclatant en gros rires qui faisaient tinter les vitres et vibrer les verres.

Denise était placée entre les deux Delétang, en face du cousin, dont la sombre soutane et la mine pâle tranchaient au milieu des costumes bariolés et des figures épanouies. L'attention se porta bientôt vers une extrémité de la longue table où Daniel, qui avait vite rompu la glace, mettait tout le monde en joie par ses saillies et son entrain. On distinguait dans le chœur des voix joyeuses le rire large et prolongé de Beauvais. Cette joie faisait peur au cousin. Quant à Denise, elle riait sans savoir pourquoi, et établissait mentalement entre le mutisme de son jeune voisin et la verve du sergent-major un parallèle qui ne paraissait pas être à l'avantage du premier.

Au dessert, les jeunes gens quittèrent la table et se dirigèrent vers la place où se tenait rassemblée. La place s'étendait à deux pas de l'église et domi-

nait l'étroite et profonde vallée où coule l'Englin. Elle était plantée de grands acacias en quinconces. Des bœufs, des génisses, des chevaux attroupés autour des premiers arbres et gardés par de jeunes enfants, annonçaient la fête par des mugissements et des bêlements sonores. Puis on voyait, sur deux files, des tentes abritant sous leur ombre de nombreux buveurs attablés. Ils humaient leur piot et discouraient à tue-tête. Parfois du fond d'une, tente une voix s'élevait et entonnait sur un ton traînant une interminable complainte. Le moindre rayon de soleil pénétrant sous cet abri faisait apparaître des faces cramoisies et des yeux allumés, tandis que les figures restées dans l'ombre prenaient une teinte douce et mystérieuse. De distance en distance, des cuisines en plein vent envoyaient en l'air des tourbillons de fumée. Autour des marchandes de fouaces et de tourtisseaux 1 se pressaient les enfants, les drôles, aux yeux écarquillés, et les gars jaloux d'offrir à leurs amoureuses la plus grosse pièce de pâtisserie. — En Poitou, le présent d'un tourtisseau de deux sous fait par un garçon à une fille est toute une déclaration d'amour.

Pendant que M. Delétang et Denise rompaient ensemble une fouace, — grande hardiesse qui avait fait rougir le jeune homme jusqu'au blanc des yeux, — une longue et joyeuse rumeur s'élevait du

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