Sortes de pâtisseries poitevines
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milieu de la foule pressée autour d'un grand mât au sommet duquel s'agitaient et voletaient des pigeons prisonniers. «Bien touché! » criaient des voix, et on entourait Daniel, qui élevait gaiement en l'air un pigeon dont il venait de rompre le lien d'un coup de fusil. « A un autre! » dit Daniel, et, ressaisissant le fusil chargé, il l'épaula, pencha sa joue brune sur la crosse, lâcha la détente, et cette fois deux pigeons détachés tombèrent tout pantelants. « Coup double! » s'écria-t-il de sa voix joyeuse. Et la foule ébahie applaudissait d'autant plus que le jeune homme venait de faire présent de ses pigeons à trois bonnes vieilles qui les mangeaient des yeux. Denise fut toute fière de cet exploit, et le pauvre M. Delétang se sentit encore plus diminué et plus gauche. Pour un empire, il n'aurait voulu toucher le fusil.
Plus loin, dans un carré formé par quatre acacias, s'agitait le bal. Un vielleux et un cornemuseux. installés sur deux tonneaux à l'abri du plus gros arbre, conduisaient toute la danse. Le vielleux, assis à califourchon sur un tabouret, avait mis bas sa veste; il était tout à sa musique; il tournait énergiquement sa manivelle et marquait les cadences pair un léger balancement de tète. Après chaque ritournelle, il manifestait sa joie par une grimace qui faisait brusquement tressauter ses besicles: en même temps, entre ses jambes ramenées en avant, il serrait soigneusement une bouteille demi-pleine. Le cornemuseux, grand et mai-
gre, avec une longue figure ombragée du feutre à larges bords, était debout et soufflait d'un air grave dans son étrange et curieux instrument. A leurs pieds, filles et garçons se trémoussaient dans un beau désordre : les filles relevaient du bout des doigts leurs jupes d'indienne, tandis que de la main restée libre les garçons serraient fortement leur parapluie rouge, objet de luxe, précieux et inséparable compagnon. Ils avaient dédaigné la bourrée locale et essayaient les figures de la contredanse; mais la vieille habitude prenait le dessus, et le pas de' bourrée reparaissait toujours.
Lorsque Daniel, Denise et M. Delétang furent tout près du bal : « Si nous dansions ! s'écria Daniel. — Mais, répliqua Denise, je ne sais pas la contredanse; je ne connais que la bourrée, que La Bruère m'a apprise. — Eh bien , nous danserons la bourrée; M. Delétang sera votre danseur, et j'aurai bien vite trouvé une danseuse. » Il avisa une vieille femme, encore verte et ingambe, qui contemplait la danse avec bonheur et semblait toute prête à partir avec les danseurs. Ses yeux brillaient, sa tête s'agitait en mesure, tout son corps suivait la cadence, et ses pieds ne tenaient pas en place. « Vous savez la bourrée, ma mère? lui dit Daniel. — Ah! mon cher mignon, si je la sais! J'étais la première danseuse du pays au temps jadis... — Eh bien , voulez-vous la danser avec moi? » Et, comme la contredanse était finie,
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il courut demander une bourrée aux deux joueurs, et moitié de gré, moitié de force, emmena la bonne femme près«de Denise et de son compagnon.
Au premier signal de la vielle, ils s'élancèrent tous quatre et les autres danseurs les imitèrent. La vieille femme sautait comme à vingt ans ; Denise était légère comme un oiseau : ses petits pieds glissaient alternativement sur le sol sans avoir l'air d'y poser; ses joues, animées par le plaisir, étaient devenues vermeilles; ses yeux bleus étaient inondés de lumière, sa bouche souriait. A un mouvement un peu vif qu'elle fit pour battre des mains avant de les tendre à son vis-à-vis, ses épais cheveux bruns à demi dénoués glissèrent de son large chapeau de paille jusque sur ses épaules. « Qu'elle est belle! » songeait Daniel enthousiasmé. Et Denise, de son côté, admirait comme le jeune militaire avait vite saisi le rhythme et le pas de la bourrée, et comme il frappait gaiement la terre du pied, et tournait, souple et agile, en battant des mains à son tour. Elle prenait un peu en pitié le timide M. Delétang, qui s'embrouillait et perdait la mesure à chaque instant.
Tandis que Daniel et Denise sautaient sous les acacias, le cousin, dont la mélancolie redoublait et dont le cœur blessé ne pouvait s'accommoder du joyeux tumulte de l'assemblée, le cousin s'était dirigé vers le vieux château, et, suivant le sentier rocailleux, il était arrivé au-dessus des ruines et s'était assis au pied de la grande croix de bois qui
domine les tours effondrées, le village et la vallée entière. Le vent lui apportait encore par bouffées les rumeurs de la fête et les accords de l'orchestre, et à chaque explosion de musique et d'éclats de voix son cœur se gonflait davantage et les larmes lui montaient aux yeux. Sa dernière espérance ne lui était-elle pas enlevée?... « C'en est fait, songeait-il, et Delétang l'emporte. J'aurais beau maintenant m' ouvrir à Beauvais et le supplier de donner Denise à Daniel, je n'arriverais qu'à me faire rire au nez. Que peut peser mon pauvre sergent, mis dans la balance avec le fils du riche Delétang? Et puis d'ailleurs Denise jusqu'à présent n'a montré aucune préférence pour Daniel, et Daniel lui-même est trop fier pour hasarder la moindre démarche. » Et, ramenant ses bras sur sa frêle poitrine, il levait les yeux vers le ciel pur et profond. « O Denise, disait-il, ta fille va donc appartenir à un étranger! Ce dernier lien qui nous unissait va donc être brisé!... J'ai fait ce que j'ai pu. » Il tourna ses regards vers la croix aux grands bras noirs étendus, et ajouta mentalement : « Dieu , qui a placé Daniel sur mon chemin et qui m'a ramené près de la fille de Denise, peut encore, s'il le veut, unir ces deux enfants en dépit de tout. Je mets en lui ma dernière espérance... »
Peu à* peu le soleil s'était enfoncé derrière la colline boisée ; la rivière reflétait maintenant les teintes rouges du couchant. Le cousin restait tou-
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jours pensif au pied du Calvaire ; tout à coup il s'entendit appeler et vit Daniel accourir tout essoufflé. « Le cheval est attelé, lui cria ce dernier ; on n'attend plus que vous, mon cousin ! » Ils descendirent ensemble. Denise était déjà dans la voiture. Beauvais, la mine allumée et joyeuse, donnait force poignées de main à MM. Delétang père et fils. « Je vous attends dimanche prochain ! » s'écria-til en montant sur le siège auprès de Daniel, et, le cousin ayant aussi repris sa place, Beauvais allongea un maître coup de fouet sur le dos du cheval, qui partit au grand trot.
La nuit était semée d'étoiles. Denise, encore tout enfiévrée par le bal, mais silencieuse, s'était blottie dans son coin ; le cousin fermait les yeux et priait, Daniel lui-même semblait rêveur. Quant à Beauvais, le vin blanc et le bon accueil des Delétang l'avaient mis en belle humeur : il avait la voix haute et le rire bruyant. De temps en temps il interrompait ses propos pour faire claquer son fouet, et la course du cheval, un moment ralentie, reprenait de plus belle ; les sabots, fraîchement ferrés, retentissaient sur la route sonore et faisaient feu dans la nuit. Ce cheval, « une bête sans prix, » disait Beauvais, n'avait qu'un petit défaut : il était peureux comme un lièvre, et quand il avait peur, il partait au triple galop droit devant lui. Déjà on avait fait plus des deux tiers du chemin, quand, à l'entrée du village de Barrou, l'animal s'effaroucha d'un rayon de lune reflété dans une flaque d'eau. Il
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dressa les oreilles, fit un écart, renifla bruyamment, puis s'élança en avant et traversa le village comme un ouragan. Beau vais, qui savait qu'au sortir de Barrou la route, riveraine de la Creuse, tourne brusquement, Beauvais s ? effbrçait de le contenir, et tirait énergiquement les guides à lui ; à une secousse inattendue, elles se rompirent, et le cheval, se sentant libre, redoubla son infernal galop, menaçant à chaque minute de renverser le char à bancs dans la Creuse. Denise, pâle et les lèvres serrées, se retenait au dossier du banc où Daniel était appuyé ; celui-ci se retourna et vit sa blanche figure au clair de lune. Se levant tout à coup, il s'élança comme un chat sur le dos du cheval, saisit les débris des traits rompus, et, au risque de se faire tuer vingt fois, se laissa glisser et pendre à la tête de l'animal. Il fut pendant quelques secondes traîné à la remorque du cheval ; mais il avait des nerfs d'acier, il se raidit de plus en plus, et força la bête à ralentir son galop ; enfin elle s'arrêta vaincue et toute frémissante.
Les voyageurs descendirent, l'abbé courut à Daniel, et, le voyant sain et sauf et souriant, revint vers Denise, qui s'était assise, tremblante et muette, sur le bord de la route. Beauvais, tout penaud des méfaits de son cheval sans pareil, tourna autour de la voiture, constata qu'elle était disloquée, et annonça qu'il fallait retourner à Barrou pour la faire remettre en état.
Denise se leva et déclara que pour rien au
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monde elle ne remonterait dans le char à bancs. « Ne te fâche pas, mignonne, répondit Beauvais très-adouci, il n'y a plus que deux petites lieues d'ici aux Templiers, et en prenant la traverse des Courtils on peut encore raccourcir le chemin. Vous avez tous de bonnes jambes, et la nuit est belle. J'irai seul à Barrou en menant le cheval par la bride, et dans deux heures au plus tard nous nous retrouverons au logis. — Eh bien, alors, dit le cousin d'une voix un peu embarrassée, Daniel va vous accompagner, tandis que Denise et moi nous suivrons la traverse. — Non, certes, reprit Beauvais de son ton goguenard, vous êtes trop distrait, cousin, et le major sait déjà les chemins mieux que vous. C'est lui qui vous conduira. Allons, bon voyage, et à bientôt ! »
Il fit rebrousser chemin au cheval et s' éloigna dans la direction de Barrou.
Ils restèrent un moment immobiles tous trois sur la route ; puis l'abbé, qui dans tout cela voyait le doigt de Dieu, dit à Daniel : « Voyons, offre le bras à Denise; moi, j'ai la, mauvaise habitude d'aimer à marcher seul, et je vous servirai d'arrièregarde.
Ils montèrent lentement le chemin pierreux qui longe le château des Courtils. D'abord ils marchèrent tous trois l'un près de l'autre, causant de l'accident et se communiquant leurs sensations. Denise ne pouvait se lasser d'admirer le sang-froid et l'énergie de Daniel, et elle exprimait sincèrement et
naïvement son admiration. « Il a toujours été audacieux, » disait l'abbé. Et il racontait comment, tout enfant, Daniel avait monté un cheval fougueux et avait été rapporté au presbytère à demi mort. Au haut de la montée, l'abbé s'arrêta essoufflé et s'assit au pied d'un arbre; Les jeunes gens, tout occupés de leur causerie, se bornèrent à ralentir le pas, et continuèrent à s'engager lentement dans le bois. L'abbé les regardait s'enfoncer peu à peu sous les branches ; la clarté de la lune baignait leurs jeunes têtes. Il soupira fortement et songea à ce qui venait de se passer. Certainement Dieu lui avait fait la grâce de l'entendre, et l'événement de tout à lTieure était le résultat d'une intention providentielle : Daniel et Denise étaient [faits l'un pour l'autre, et Dieu voulait les unir. Tout cela était visible, et l'abbé, confiant dans l'honnêteté de son pupille et répondant de Denise et de Daniel comme de lui-même, resta assis sous son arbre et regarda le couple disparaître sous la chênaie. Dix minutes après, un houp ! joyeux, un appel de deux fraîches et jeunes voix retentit dans la nuit paisible. L'abbé répondit faiblement, et demeura assis .
Cependant les deux jeunes gens s'étaient engagés dans un chemin couvert dont les branches entrelacées formaient sur l'herbe des treillis d'ombre et de lumière, et sous ce berceau demi-obscur et dèmi-éclairé ils marchaient en causant. Ils souriaient et parlaient de choses indifférentes, mais au fond de leurs cœurs s'agitait je ne sais quelle douce
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inquiétude. Leurs pieds légers semblaient à peine effleurer le gazon fin et ras que la lune teignait d'une couleur bleuâtre, leurs bras se serraient mollement, leurs voix résonnaient alternativement dans la nuit comme le chant de deux rossignols qui luttent d'harmonie, ou parfois s'élevaient ensemble vers le ciel comme deux ramiers qui prennent leur volée. Quelquefois elles se taisaient au même instant, et dans le silence qui suivait, on entendait au loin, apporté par le vent du soir, le. bouillonnement mélancolique des eaux de la Creuse.
L'émotion aussi bouillonnait dans le cœur de Daniel, et il ne pouvait plus la contenir. « Quelle admirable nuit ! » s'écria-t-il. Il y avait dans ces trois mots, et dans la manière dont ils furent prononcés, tant de tendresse et d'enivrement, que la jeune fille baissa la tête et se sentit troublée. Il fallait cependant faire une réponse. « Ne trouvezvous pas, dit-elle d'une voix un peu frémissante, que ce bruit d'eau là-bas ressemble à une lointaine musique de bal ? — Vous aimez le bal ? demanda Daniel. — Moi ? Je ne sais pas, c'est la première fois que je danse ; mais je me suis bien amusée. — Mieux que M. Del étang, car il sautait comme à contre-cœur. — Et à contre-mesure, ajouta-t-elle avec un éclat de rire. Pauvre garçon ! il avait l'air perdu dans sa redingote neuve. — Ne vous moquez pas de lui, fit Daniel ; on ne doit pas rire de son fiancé. — Lui, mon fiancé ! quelle idée ! »
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Daniel la regarda d'un air qui voulait dire : Êtes-vous sincère ?... « Mais, reprit-il, je crois que c'est un peu l'idée de M. Beauvais. »
Denise secoua la tête d'un air de dénégation. Daniel eut un sourire attristé. « Quand je reviendrai aux Templiers, dit-il, j'y trouverai probablement plus d'un changement. — Mon Dieu ! murmura Denise, vous parlez de .revenir comme si vous étiez déjà sur le point de partir. Vos trois mois ne sont pas finis. Vous aimez donc bien la vie militaire ? — Je l'ai bien aimée, répondit le jeune homme, et maintenant elle m'attire à la fois et me me déplaît. Il y a des moments où je regrette de ne m'être pas fait tout bonnement métayer au fond de quelque borderie cachée dans les arbres... Tenez, aux Bruasseries; c'est là qu'il ferait bon vivre!... Je voudrais seulement quatre arpents de terre et de vigne descendant en pente vers la vallée. — Avec un pré au bout et une oseraie au bord de l'eau, ajouta Denise. — Et dans le pré, continua-t-il, un bon cheval aux jarrets infatigables avec lequel on ferait de bonnes courses à travers champs; autour de la maison un verger et des pâtis... — Et, dit-elle, dans les pâtis de grands châtaigniers où on viendrait travailler à l'ombre... — Tandis que des bœufs rumineraient, couchés sur la pelouse. — Oui, fit-elle, en poursuivant naïvement le rêvé commencé, deux bœufs aux bons yeux couleur d'iris, puis une génisse blanche, car il nous faudrait du lait... »
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Elle s'arrêta, confuse de son étourderie, et balbutia. Daniel sentit son cœur battre à tout rompre. Nous!... Elle l'avait dit! Le son de ce mot caressait encore son oreille. Il prit brusquement les deux mains de la jeune fille dans les siennes et voulut parler, puis brusquement aussi il rompit Tétreinte .commencée et refoula les paroles prêtes à sortir. « Ah! pourquoi êtes-vous riche? s'écriat-il avec amertume... Pourquoi êtes-vous riche? Cela met entre nous une distance plus énorme que les mille lieues qui nous séparaient quand j'étais en Crimée... Et cependant je vous aime ! J'aurais dû partir avant de vous le dire; mais voilà quinze jours que j'ai le mot sur les lèvres, et je ne puis plus le retenir. »
Ils continuaient à marcher lentement, et Denise l'écoutait parler, et ses beaux yeux humides brillaient. Quand les derniers mots de Daniel eurent coulé dans le cœur de la jeune fille comme une rosée qui glisse entre les pétales d'une fleur, elle resta encore un moment silencieuse, puis elle dit d'une voix ferme, mais toute vibrante d'une émotion contenue : « Suis- je riche ? Je ne le sais vraiment point. Jamais cette pensée ne m'est venue. J'ai grandi aux Templiers sans connaître ce que c'est que l'argent, et sans songer à le demander. Je ne sais qu'une chose, c'est que mon cœur est au-dessus de toutes les questions d'argent. Je vous ai compris, car je suis fière comme vous, et, en supposant que mon père soit riche, si vous m'ai-
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mez mieux pauvre, je me ferai pauvre pour vous aimer... Je ne devrais pas vous dire tout cela; mais, vous le savez, je suis une sauvage, et je ne peux pas cacher ce que je pense. »
Ces simples et franches paroles étaient prononcées sur un ton indiquant une puissance de volonté que Daniel n'avait pas soupçonnée. Il ressaisit les mains de Denise, et la contemplant : « Je vous remercie, dit-il, et je vous admire ; mais je sens la rougeur me monter au front, en songeant à la réponse de votre père, si j'allais lui demander votre main.
— Mon père^ — et elle sourit* en baissant les yeux,
— mon père est moins terrible que ses brusqueries ne le feraient croire. D'ailleurs il vous estime et il m'aime... Il consentira à tout. — Mais à ses yeux, continua Daniel, j'aurai l'air , moi , d'un coureur de dot ! — Ah ! reprit-elle d'un ton de reproche, vous avez trop d'orgueil aussi, et je vais croire à présent que vous vous aimez plus que vous ne m'aimez. Ne pouvez«-vous faire plier un peu votre fierté pour l'amour de moi? D'ailleurs n'avonsnous pas le cousin, qui sera notre allié et plaidera notre cause? — Oui, oui, s'écria Daniel, le cousin est bon et prudent, et demain je lui dirai tout... Quoi ! ajôuta-t-il d'un air désappointé, nous voici déjà à l'orée du bois ! »
En effet, le taillis s'éclaircissait, et on voyait çà et là de grands tapis de bruyères violettes scintiller à la clarté de la lune. Denise avait repris le bras de Daniel,, et une délicieuse causerie suivit bientôt
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la fiévreuse vivacité des premiers aveux. Dans leur entretien, les confidences succédaient aux confidences, les épanchements aux épanchements. L'abbé eût été payé au centuple de ses déceptions et de ses angoisses, s'il avait pu les voir, par cette nuit lumineuse, marchant à petits pas sur la pelouse des pâtis-, tandis que les génisses et les bœufs, accroupis dans leurs dormoirs, se soulevaient à demi sur leur passage et les regardaient en mugissant faiblement. La rosée de la nuit et les rayons de la lune les enveloppaient d'un nimbe de vapeurs. Des gouttelettes tombées des branches avaient roulé dans leurs cheveux bruns et y scintillaient comme des vers luisants. Tous deux jeunes, tous deux aimés, tous deux pleins de sève et d'espérance , ils passaient, et dans le silence de la nuit la nature recueillie semblait frissonner d'aise en les voyant s'avancer lentement-
Ils arrivèrent ainsi sans s'en douter sur le revers de la vallée de l'Égronne, et virent briller au clair de lune les toits des Templiers. Un coq chanta dans la métairie. Ils paraissaient tous deux toucher à regret au terme de leur course, et leur marche se ralentissait de plus en plus. Tout à coup la voix de quelque jeune paysan revenant de Y assemblée monta vers eux du fond de la vallée. Cette voix chantait une ballade bien vieille, bien populaire et toujours nouvelle, la chanson de Juliette à Roméo, la chanson qu'on retrouve toujours là où il y a des amoureux, c'est-à-dire partout, dans les gorges
de la Sicile 1 et dans les branies du Poitou; la voix
disait :
« Ils ne furent pas
Le quart d'une heure ensemble,
Que l'alouette chanta le jour.
— Belle alouette, belle alouette,
Tu as menti !
Tu as chanté la point' du jour,
Il n'est qu' minuit. »
Ils se regardèrent et se sourirent, puis après un dernier serrement de main ils hâtèrent le pas. Le cousin et Beau vais se promenaient dans la cour; la lueur d'un bon feu flambant rougissait les vitres de la cuisine. « Eh bien, leur cria Beau vais de sa grosse voix réjouie, ne vous l'avais-je pas dit que le cousin vous perdrait? Quel homme ! Si je ne l'avais pas rencontré et ramené, il serait encore au bois à Theure qu'il est. »
Cette nuit-là, ce fut au tour de Daniel de ne point dormir. Il fut debout avant l'aube. Il avait été convenu avec Denise qu'on parlerait le jour
i. Ah ! rondinella bella,
Tu fai da gran bugiarda :
Hai commenciato a cantar E non si vede l'alba.
(Chant populaire sicilien.)
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même au cousin, et que ce dernier ferait ensuite une démarche près de Beau vais; mais à mesure qu'approchait l'heure de l'explication, le jeune homme sentait croître en lui un sentiment jusquelà inconnu : il avait peur du cousin. Au moment où il l'entendit remuer dans sa cellule, il prit son fusil et partit pour la chasse, tout en se reprochant intérieurement sa lâcheté.
A midi, il n'était pas encore rentré, et on se mit à table sans lui. Le déjeuner fut silencieux. Denise, préoccupée et agitée, regardait à chaque instant dans la cour et ne répondait que par monosyllabes ; Beauvais avait l'air embarrassé et comiquement serieux d'un homme qui porte un secret d'Etat et n'en a pas l'habitude; le cousin, fatigué de corps et d'esprit, mangeait peu et ne parlait point. Dès le dessert, il remonta dans sa tourelle et laissa seuls le père et la fille. Beauvais plia sa serviette, bourra sa pipe, l'alluma gravement, et regardant sa fille d'un air solennel : « Eh bien, Denise, ditil, comment trouves-tu M. Delétang? — Le père?... demanda la malicieuse enfant. — Eh non, le fils. — Mais je l'ai trouvé... très-poli et très-convenable. — A la bonne heure ! s'écria Beauvais ; eh bien, tant mieux, et puisqu'il te plaît, je vais droit au but. Hier, Delétang père et moi, nous avons projeté de vous marier tous deux. Qu'en dis- tu? » Denise était assise , elle se leva, rougit et dit d'un ton grave : « Quoi ! mon père, vous avez engagé ma parole sans me consulter? — Engagé, non pas
146 Nouvetles Intimes.
précisément, répondit Beauvais un peu étonné ; mais j'ai fait entrevoir que tu donnerais ton consentement, et j'ai invité en conséquence tous les Delétang à venir ici dimanche prochain. — Dans ce cas, dit Denise d'une voix ferme, il faudra leur écrire pour les désinviter, car je ne veux pas de M. Delétang pour mari. — En voilà bien d'une autre à présent, et pourquoi cela , mademoiselle > — Parce que je ne l'aime pas. — Bah ! bah ! des phrases en l'air! Tu n'aimes donc personne, pas même ton père! » Elle se leva, lui sauta au cou, s'assit sur ses genoux, lui ôta la pipe des mains, et d'une voix câline : « Si, je t'aime bien, mon père mignon,, mais ne fais plus ta grosse voix et parlons raisonnablement. Tu veux me marier, n'est-ce pas? et tu veux cependant que je reste avec toi? Et moi aussi je le veux.... — Après?» fit Beauvais. Denise continua : « Ce M. Delétang est toujours par voies et par chemins à cause de son commerce. Il m'emmènerait avec lui,, et tu resterais seul... Tiens, veux-tu savoir la vraie, vraie vérité? Eh bien, j'aimerais mieux quelqu'un comme... comme M. Daniel.» Beauvais fut étourdi de cette révélation. Il repoussa vivement sa fille, marcha par la chambre sans rien dire, puis tout à coup il éclata comme une bombe : «Le sergent-major! mais, ventrebleu, il n'a pas un sou vaillant ! Qui est-ce qui a pu te mettre de pareilles idées en tête?... Un sous-officier!... — Il deviendra officier» — Je croyais que tu ne voulais pas me quitter ? — Eh bien , il don-
nera sa démission. — Laisse -moi en repos ? cria Beauvais exaspéré. C'est le cousin qui fa soufflé ce bel amour ! » Denise s'approcha lentement de son père, le força de s'arrêter et dit d'une voix émue : « Parlez plus bas , pèra ! Vous savez que je ne mens point. Eh bien , je vous assure que le cousin ne m'a jamais parlé de son pupille. — Bon ! bon ! il a parlé à merveille sans rien dire. Voyez-vous ce cousin que je prenais, moi, pour une manière de livre! Voilà du nouveau! — Mon père... — Laisse-moi! interrompit-il d'un air irrité. Monte dans ta chambre et réfléchis à ce que j'ai dit. — C'est tout réfléchi, répondit Denise d'une voix attristée, mais toujours ferme : je ne me marierai point. »
Elle sortit et s'enfonça sous les arbres du verger. Beauvais, étrangement agité, se promena longtemps dans la salle, gesticulant, grommelant et se parlant à mi-voix ; puis tout à coup il monta chez l'abbé, qu'il trouva lisant son journal. « Vous voilà, l'homme aux mystères, lui cria-t-il. — Que voulezvous dire? demanda le cousin stupéfait. — Je veux dire que Denise refuse maintenant M. Delétang, parce qu'elle a votre sergent-major dans la tête. » L'abbé essaya de répliquer, se sentit rougir et se tut. «Mais parlez donc! » L'abbé se leva, regarda Beauvais en face et lui dit enfin avec vivacité : « Oui, j'ai été mystérieux, si c'est être mystérieux que d'avoir désiré en secret depuis sept années le mariage de mon pupille avec Denise ; oui, j'ai fait venir Daniel ici dans l'espoir qu'il plairait à Denise
et qu'elle lui plairait. J'avais l'intention d'attendre qu'il eût l'épaulette, car je ne voulais vous offrir qu'un officier; mais Delétang est venu à la traverse, et j'ai écrit à Daniel d'accourir. Oui, je voulais vous prendre votre Denise, comme vous m'avez pris ma cousine. Voilà longtemps que cette idée m'occupe et me console de mes ennuis. Daniel est mon enfant, à moi ; j'étais né pour la vie de famille, et si, contrairement à ma vocation, je suis entré dans les ordres, c'est vous qui m'y avez forcé ; si Daniel est ici aujourd'hui, c'est vous qui en êtes la cause indirecte, et si Denise aime mon enfant, c'est une juste compensation établie par la Providence. J'ai été mystérieux, je' ne le serai plus. Mon Daniel ne vous convient point, cela suffit. Gardeznous seulement le secret. Nous partirons. Si j'ai été mystérieux avec vous, je l'ai été également avec Denise et Daniel, et je rougirais à jamais, si mon pupille pouvait m'entendre. — Cousin, reprit gravement Beau vais, on dirait que vous aussi, vous êtes amoureux. — Je le suis, répliqua l'abbé, je $uis amoureux de mon rêve depuis sept années. » Beauvais alla ouvrir la fenêtre. Il étouffait. Il regarda dans le jardin, aperçut Daniel qui rentrait et l'appela. L'abbé, effrayé, voulut s'élancer et fermer la porte au verrou ; mais Beauvais l'arrêta. « Laissez- le donc monter, dit-il tranquillement. — Beauvais, reprit l'abbé à voix basse, renvoyeznous, mais ne l'humiliez pas ! — Asseyez-vous et taisez-vous, reprit brusquement Beauvais. — Vous
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avez ma vie entre les mains, » murmura le cousin en se laissant choir sur une chaise.
Daniel entra, un peu pâle, mais calme et résolu. Beauvais fit quelques tours dans la cellule, puis, s'arrêtant devant le : jeune homme : « Je voulais, dit-il, avoir votre avis sur une chose dont nous nous entretenions tout à l'heure. Voici. J'ai un parent qui a la réputation d'être très-riche et qui a une fille à marier. Celte jeune fille est aimée et recherchée par un jeune homme très-pauvre... » Ici Daniel l'arrêta court. « Je vois, dit-il, monsieur, que vous savez tout. Oui, j'aime votre fille, et, comme vous l'avez fait remarquer, je suis très-pauvre. Je vous ai compris, épargnez-moi la honte d'une explication que je devine. — Vous n'avez rien compris ni deviné, interrompit Beauvais ; laissez-moi achever. Mon parent, comme je vous l'ai dit, a la réputation d'être riche ; mais tout ce qui reluit n'est pas or ; il a de beaux biens au soleil, mais il est criblé de dettes, et ses biens sont couverts d'hypothèques. Dans un an ou deux, on les saisira, on les vendra ; mon parent se trouvera sans ressource, et sa fille sans dot. Que pensez-vous que doive faire le jeune homme très-pauvre ?
— Mon cousin, s'écria Daniel d'une voix stridente, voulez-vous me donner à bail vos Bruasseries?
— Tu sais bien qu'elles sont à toi, » dit le cousin, qui ouvrait de grands yeux et ne comprenait plus rien à ce qui se passait.
Daniel alors s'avança vers Beau vais, et d'un ton de voix à la fois ferme et doux : « Si j'étais le jeune homme dont vous parlez, monsieur, j'irais au père de la jeune fille, comme je viens à vous en ce moment, et je lui dirais : « Je suis jeune, je « suis fort, je suis habitué à la vie des champs, et « j'ai un ami qui veut bien me confier une métairie « en plein rapport, bien outillée et bien affruitée. « Donnez-moi votre fille, et à nous deux nous trace vaillerons pour vous rendre une partie de votre « fortune perdue. »
En écoutant Daniel, Beauvais rougissait, ses lèvres s'agitaient, les veines de son front se gonflaient, et il paraissait en proie à une vive émotion. Il reprit sa marche à travers la cellule, et, arrivant près de la fenêtre, il jeta les yeux dans la direction du verger. « Denise ! » s'écria-t-il de sa plus grosse voix.
Denise, au bout de quelques minutes, entra tout émue ; elle vit avec effroi les physionomies solennelles de Beauvais et du cousin et la figure animée de Daniel, voulut parler, et sentit la parole expirer sur ses lèvres. « Denise, dit Beauvais en montrant Daniel, voici un fou qui veut t' épouser sans dot, y consens-tu? « La jeune fille regarda son père d'un air radieux et se jeta à son cou. « Laissemoi ! reprit celui-ci d'une voix étouffée ; ainsi tu y consens aussi, toi, et vous, jeune homme, la pauvreté à deux ne vous fait pas peur ? Remarquez bien que ce que je vous ai dit est sérieux ; il ne s'agit point d'un conte en l'air, comme on en voit
U abbé Daniel.
dans les comédies. — C'est aussi au sérieux que je le prends, répondit Daniel ; j'aime Denise depuis plus d'un mois déjà, mais la crainte de paraître rechercher sa fortune m'avait forcé à me taire. J'avais Tin-r tention de partir sans rien laisser voir de mes sentiments, et je l'aurais fait sans l'événement d'hier et sans votre aveu d'aujourd'hui. — Ainsi, dit Beauvais d'un air piqué, si Denise était encore riche, vous regarderiez à deux fois avant de me la demander ? Vous auriez peur de l'épouser ?... — Certainement, monsieur. — Ah ! vous me la bâillez belle, s'écria Beauvais, dont la fibre campagnarde commençait à être irritée, et qui d'ailleurs ne pouvait pas jouer plus longtemps un rôle qui l'humiliait, vous me la bâillez belle ! Est-ce qu'avec de la fortune on ne fait pas plus de bien autour de soi que quand on n'a pas le sou? L'argent est l'argent, et la pauvreté ne mène à rien. Par ma foi, vos raisonnements me cassent bras et jambes, et je vous refuserais Denise maintenant, si vous n'aviez ma parole. Eh ! croyezvous, orgueilleux que vous êtes, que je vous la donnerais, si j'étais aussi ruiné que je veux bien le dire? Non, non, rien, avec rien, cela fait mauvais ménage, et quand il n'y a plus de foin au râtelier, les ânes se battent!... Denise a du bien pour deux, Dieu merci ! — Mais Daniel n'est pas absolument pauvre, hasarda le cousin, qui avait enfin compris et s'était rasséréné; mes Bruasseries ne sont pas rien non plus et valent bien vingt-cinq mille francs... — Qui vous, parle de vos Bruasseries, à vous ? inter-
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rompit vivement Beauvais. Cela nous ferait une belle fiche de consolation, si j'étais ruiné ! Mais je ne le suis pas, morbleu! je ne le suis pas... Allons, toi, dit-il à Denise, allons, mauvaise tête, embrasse ton amoureux ! Si ta mère était ici, elle en pleurerait de joie,... comme moi ! »
En effet, Fémotion avait fait explosion, et le rude Beauvais pleurait à chaudes larmes. Daniel déposa son premier baiser sur le front de Denise, puis embrassa le cousin et Ôeauvais.
Quand tous quatre furent un peu calmés et que chacun eut essuyé ses yeux rougis, ils descendirent ensemble au jardin. La Bruère étendait du linge. Denise prit la main de Daniel, l'entraîna devant la vieille servante, et dit joyeusement : « Bruère, voici mon prétendu ! » La Bruère joignit les mains : « Ah ! chère mignonne ! ah ! bonnes gens ! tant mieux ! Aussi je me disais bien : « Que peuvent- « ils faire là-haut tous ensemble ? A peine si 1 on o tient quatre dans la chambre de M. le curé... » Mais les amoureux n'avaient pas le temps de l'écouter et ne tenaient pas en place ; ils s'envolèrent ensemble à travers le verger.
C'était le soir des noces de Denise... La vielle et la cornemuse chantaient au jardin sous les fenêtres de la grande salle bourdonnante et pleine de
L'abbé Daniel.
monde. Beauvais ne pouvait un moment se passer de musique ce jour-là; il voulait que l'air et les murs dès Templiers fussent gais comme il Tétait lui-même. Près de cent personnes avaient trouvé place le long de deux tables immenses vivement éclairées par une double rangée de bougies. Beauvais siégeait à Tune des tables, ayant autour de lui les anciens : parents éloignés, fermiers et fermières des environs ; à l'autre étaient assis les mariés et le cousin, tout enguirlandés d'une florissante jeunesse. On avait cueilli dans Pressigny et dans les métairies voisines tout ce qui avait plus de quinze ans et moins de vingt-cinq. Au fond de la salle était une troisième table et la plus bruyante, celle des enfants, du petit monde. A peine si, au milieu des éclats de voix, des rires, du choc des verres, on entendait la cornemuse et la vielle ; cependant l'harmonie de ces instruments formait comme un fond vibrant à la joie tumultueuse du festin. Les Templiers exhalaient un gras parfum d'hospitalité et d'abondance. Une dizaine de domestiques allaient et venaient sans cesse ; sans cesse les bras tendus, ils apportaient de nouveaux plats et mêlaient leur gaieté à la gaieté des convives. Le vin coulait à flots. Il y avait des conversations de deux ou trois personnes, de tout un groupe, de toute une table, et d'une table à l'autre. Le côté des anciens raisonnait, disputait, trinquait de préférence, tandis que le côté des jeunes gens riait, causait joyeusement et parlait d'amour. Quelque-
fois un mot ou toute une phrase même se détachait distinctement du brouhaha ; quelquefois toute une table était agitée par un immense éclat de rire.
Au milieu de ce bruit, il y avait comme une oasis de silence à la place où étaient les mariés et le cousin. Là tout était doux et voilé. On y murmurait tout bas : « Denise, — Daniel, — cousin. » Le plus souvent un sourire ou un long regard y traduisait la pensée. Toute vêtue de tulle blanc, portant dans ses cheveux bruns des fleurs d'oranger naturelles, la figure pâle et pure, les regards à la fois étincelants et pensifs, Denise se recueillait dans son bonheur. Daniel était vêtu de noir; il avait quitté l'uniforme et ne devait plus le reprendre. Son visage bruni, épanoui, énergique, contrastait avec son noir vêtement. Il contemplait presque constamment Denise, et celle-ci, délicieusement émue, laissait parfois errer ses yeux[sur la foule des invités. L'abbé ne voyait pas la foule, lui ; il n'avait de regards que pour les mariés. Son admiration était muette. Il se demandait s'il ne rêvait point. Sa joie était ineffable, et pourtant il s'y mêlait je ne sais quelle mélancolie. Une mère n'est jamais gaie le jour où elle marie son enfant. — La vielle et la cornemuse disaient comme un chant de départ à son oreille attendrie, un chant qui s'en va dans le lointain et s'y perd doucement. Il était heureux et mélancolique.
Vers la fin du dîner, les lourds plats de venaison dont la table était couverte disparurent en un clin
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<Tceil et furent remplacés aussitôt par des gâteaux «t des fruits. Petit-Pinson en apportait des pannerées «t les distribuait selon son bon plaisir. Il devait, lui aussi, se marier quinze jours plus tard ; il marchait fièrement et ouvrait les yeux plus que jamais. La Bruère s'était réservé le droit de servir seule ses jeunes maîtres, et de ses vieilles mains ridées «et tremblantes elle versait devant eux les plus beaux fruits du verger : raisins transparents, pommes cramoisies, poires blondes, amandes dans leur coque vertes, noisettes dans leur enveloppe déchiquetée. C'étaient pour Denise et le cousin, qui n'y touchaient pas, autant de fantastiques emblèmes de félicitation. A l'arrivée du dessert, la salle bourdonna de plus belle, et l'on but à la santé des mariés. « Des mariés et du cousin! » s'écria Beauvais d'une voix de Stentor, et les cent convives se levèrent, s'approchèrent du nouveau couple, et ce fut au-dessus de la tète du cousin comme une .girandole de verres aux mille facettes et aux mille bruissemens cristallins. Le pauvre manchot se trouva bien embarrassé. Le silence rétabli à grand'peine, trois jeunes filles portant des bouquets vinrent se placer devant Denise, et là, debout, les yeux un peu baissés, elles chantèrent sur un air lent le couplet suivant :
Madame, c'est un bouquet que ma main vous présente, Prenez-en une fleur, c'est pour vous faire entendre
Que tous ces beaux honneurs
Passeront comme fleurs.
C'est la chanson des mariés, c'est l'adieu des
jeunes filles à la nouvelle épousée : chanson pleine de graves leçons, note triste et sérieuse au milieu de la joie débordante du premier jour... Denise Técoutait en souriant ; elle regardait Daniel, et se disait que l'amour ne passe pas comme les fleurs.
On partit pour le bal. Deux violons et un hautbois avaient remplacé le cornemuseux et le vielleux hors d'haleine. Toute la jeunesse suivit en foule la nouvelle musique au jardin, où on avait disposé des verres de couleur qui éclairaient une terrasse abandonnée aux danseurs. Les mariés furent entourés, et le bal commença. Bien qu'on fût en octobre, il faisait une de ces nuits tièdes comme il y en a souvent en Touraine, où l'automne est si beau ! La joie, en changeant de milieu, paraissait toute fraîche et toute reposée.
Le cousin se promena longtemps autour des danseurs, fit quelques apparitions dans la salle où étaient demeurés les anciens avec Beauvais, puis s'enfonça seul dans les allées sombres du jardin. Partout il traînait à. sa suite une lourde joie. Il alla embrasser Daniel et Denise, et remonta dans sa tourelle. Arrivé dans sa cellule, il ouvrit la fenêtre et s'y accouda. Autour de lui s'étendaient la campagne assombrie et le ciel étoile. A ses pieds, dans une bordure de massifs, le bal s'agitait et lui envoyait des bouffées de musique et de gaieté. Il s'oublia à contempler le$ danseurs, qui se prenaient, se quittaient, s'entremêlaient et se séparaient encore. Il suivait tous les mouvements de
Denise et de Daniel. Vers minuit, une forme blanche et une forme noire quittèrent ensemble la danse et disparurent. Peu à peu la musique se tut, et les danseurs partirent à leur tour. Les lampes s'éteignirent, le jardin rentra dans l'obscurité et le silence ; mais du côté de Pressigny on pouvait entendre les soupirs du hautbois accompagné du bourdonnement des violons, tandis que la vielle et la cornemuse résonnaient du côté d'Étableaux. Puis on distinguait des chants et de joyeux appels de plus en plus lointains ; çà et là, dans la vallée, des lueurs apparaissaient : c'était les fenêtres éclairées des borderies où venaient de rentrer quelquesuns des conviés.
Le cousin se trouva bientôt comme enveloppé de silence. A la façade des Templiers, une seule fenêtre était encore illuminée : c'était celle de la chambre nuptiale. Le cousin regarda cette blanche lueur de lampe, puis, relevant la tête vers le ciel profond, où les étoiles scintillantes semblaient palpiter d'allégresse, il songea à la Denise d'autrefois, à la Denise tant aimée qui habitait maintenant làhaut: sa poitrine était pleine de joie, pleine de tendresse et de sanglots. Il murmura à demi-voix ce fragment du cantique de Siméon : « Maintenant, Seigneur, laissez partir en paix votre serviteur... » Et d'abondantes et douces larmes roulèrent le long de ses joues amaigries.
. LUCILE DÉSENCLOS
A madame H.-C. Jenkin.
LUCILE DÉSENCLOS
Au sortir de la petite ville de Saint-Clémentin, en remontant la rive gauche de la Charente, on rencontre au bout d'un quart d'heure le hameau de l'Hermitage, où la route se divise : l'un des chemins se prolonge à travers les prés; l'autre, pierreux et montant, escalade la colline et conduit au moulin des Ages. A cet endroit, la vallée s'évase mollement, les coteaux opposés semblent s'être reculés pour laisser le champ libre à la rivière , dont les eaux lentes décrivent une longue courbe entre deux rangées d'aulnes et de saules. A droite et à gauche s'étendent des prés à l'herbe drue ; de grandes haies les séparent, et tout à travers, des sentiers s'enfoncent, ombragés de noyers trapus; les uns mènent à la rivière, les autres vont aboutir
6z Nouvelles Intimes.
à quelque borderie précédée de figuiers noueux et de formelles de vigne qui lui font comme un vestibule de feuillée. En amont, du côté des Ages, la vallée paraît close par un fouillis d'arbres de toute taille et de toute essence ; en aval, l'horizon est borné par des peupliers, au-dessus desquels se montrent les pignons dentelés et les tourelles aiguës de Saint-Clémentin. C'est un frais paysage, doux à contempler, surtout au printemps, quand la lumière jeune et gaie s'harmonise avec les pousses nouvelles et les bouquets blancs de l'aubépine.
Tel devait être le sentiment d'un voyageur qui suivait à cheval, un soir de mai, le sentier abrupt de l'Hermitage, car il s'était arrêté sur la crête du coteau, et renversé sur sa selle, les narines dilatées comme pour mieux aspirer les émanations printanières, les yeux largement ouverts comme pour embrasser d'un seul regard tout l'horizon, il semblait possédé par une émotion joyeuse. Chaudement éclairés par le soleil couchant, le cavalier et sa monture se profilaient sur l'horizon. La bête, assez mal harnachée, tenait le milieu entre le cheval de selle et le cheval de labour. Le cavalier, svelte, mince, vêtu avec une certaine élégance, pouvait avoir vingt-huit ans. Il était blond ; ses yeux, d'un bleu très-foncé, exprimaient une tendance à la rêverie plutôt qu'à l'action ; ses traits délicats manquaient d'énergie et portaient l'empreinte d'une sorte de fatigue résignée. Il jetait à la vallée de ces regards qu'on a pour un ami retrouvé après une longue
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absence. Les toits gris de la ville, les vergers en fleur des borderies, les prés, où l'herbe s'agitait mollement, les eaux de la rivière, que les hirondelles effleuraient d'une aile rapide, semblaient avoir une vieille et douce histoire à lui conter. Tout à coup son attention , jusque alors incertaine et flottante, parut se fixer curieusement sur un pli de terrain où, à cent pas de lui, une source ombragée de vieux saules s'était creusé un réservoir.
Là, dans l'herbe épaisse s'agitait un personnage dont la mine et l'occupation parurent intéresser particulièrement le voyageur. Guêtre jusqu'à mijambes , vêtu d'une redingote brune , il était agenouillé sur la pelouse et fouillait ardemment le sol, à l'aide d'un outil qui tenait de la bêche et de la spatule; à côté de lui, une boîte de fer-blanc de forme oblongue scintillait au soleil couchant et s'entre -bâillait, laissant voir des plantes fraîchement cueillies. Il avait rejeté son chapeau de paille en arrière, et, comme il se trouvait à peu de distance, le voyageur pouvait saisir le jeu de sa physionomie mobile et passionnée. — Son front haut et dégarni, son œil petit et vif, son nez d'aigle et ses lèvres spirituelles , tout chez lui était en mouvement. Sa figure longue avait, sous le hàle et malgré les négligences d'une toilette un peu rustique, une expression fine et distinguée. Il était grand , maigre , et paraissait encore vert et vigoureux, bien qu'il approchât de la cinquantaine. Au
bout de quelques instants , il déterra avec mille précautions une plante terminée par un oignon, et alors ses traits exprimèrent une satisfaction complète; ses lèvres sourirent, ses yeux scintillèrent. Avec une vivacité nerveuse, il chercha dans sa redingote une loupe et examina minutieusement sa trouvaille, qu'il enferma ensuite avec soin dans l'étui de fer-blanc; puis il se frotta les mains, jeta prestement la boîte sur son épaule, et, descendant le coteau d'un pas allègre, disparut derrière les haies d'aubépine.
Après être resté encore un moment absorbé dans sa contemplation, le voyageur talonna son cheval, longea de maigres champs de blé noir et de garouille (maïs) et s'enfonça sous une châtaigneraie terminée par une vaste brande couverte d'ajoncs et de bruyères. Le jour tombait; à mesure que le soleil descendait vers les arbres, le murmure lointain de la rivière semblait grandir; une voix de pâtre, à l'autre extrémité de la brande, chantait sur un ton lent et mélancolique une vieille ballade très-populaire dans l'Ouest :
Le beau soldat de guerre
Revient, Revient droit chez son père :
Bonjour, mes père, mère, Frères, sœurs et parents.
Et où est donc ma mie, Que mon cœur aime tant }
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Son père lui répond :
Ton amie, elle est morte, Elle bien loin d'ici.
Son corps est dans la terre, Son âme en paradis.
Plus que jamais plongé dans sa rêverie, le jeune homme continuait à chevaucher paisiblement dans le sentier sablonneux, quand il fut tout à coup rappelé à la réalité par un brusque écart de son cheval et par les aboiements furieux d'un chien. Au même moment, un paysan qui sommeillait couché en travers du chemin s'éveilla en sursaut et se dressa devant lui. C'était un garçon d'une trentaine d'années, petit, brun, maigre et vêtu de droguet en lambeaux. Il saisit le cheval par la bride, et le contenant d'une main : « On crie gare au moins, » s'écria-t-il d'une voix rude. Le chien aboyait toujours, et le bidet effrayé commençait à regimber. « Faites taire votre chien, dit le voyageur impatienté, et laissez le chemin libre. »
Le paysan, sans lâcher la bride, regarda de côté son interlocuteur ; ses yeux fauves pétillèrent sous son feutre à larges bords, et d'un ton plein d'une sauvage amertume : « Ouais, dit- il, maître Jousserant, est-ce ainsi que vous voulez écraser le .monde pour votre bienvenue? — Qui êtes -vous donc, vous? » s'écria le jeune homme que la colère commençait à gagner. Le paysan haussa les épaules. «Qui je suis? Demandez-le aux gens du moulin, ils vous le diront, puisque vous ne me reconnaissez
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point. » Il lâcha la bride , et sifflant son chien : « Paix, Rougeaud ! paix ! viens çà ! Nous ne sommes point chez nous ici ! » Il sauta sur le talus et disparut dans la brande, laissant le jeune homme ébahi et pensif. Le cheval , rendu à la liberté et sentant le voisinage de son écurie, se mit à trotter, et descendit rapidement la rampe qui mène aux Agesr Déjà, du haut du chemin encaissé entre deux talus plantés de cormiers, on pouvait distinguer le moulin et entendre le frais bouillonnement de la Charente, qui se partage en cet endroit, et semble bercer dans ses bras des îlots boisés, reliés entre eux par des passerelles moussues. Au tic- tac du moulin, au murmure de l'écluse se mêlait le bruit du battoir de quelque lavandière attardée. Le soir était tout à fait venu, et quelques étoiles commençaient à poindre entre les branches. Le cheval tourna brusquement à droite et enfila une avenue de tilleuls, bordée de herses et de chariots, aboutissant à la grand'porte du domaine des Ages. Quelques minutes après le voyageur était reçu au bas du perron par une vieille paysanne coiffée du haut bonnet poitevin et assez alerte, malgré son embonpoint robuste et ses soixante ans sonnés.
« Bonnes gens ! s'écria la vieille d'une voix à la fois dolente et câline, vous voilà enfin rendu, monsieur Maurice, et en bonne santé!... Et un peu fatigué par les mauvais chemins ! Oui, n'est-ce pas? La Brune a le trot si dur !... J'espère que vous avez trouvé notre Sylvain avec la carriole au Chêne
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vert . Je lui ayais recommandé de ne pas s'anuiter aVec vos effets, mais il aura pris le chemin des Palatries pour jaser avec Simonne. Quand on est jeune, on est jeune!... Et vous avez grand'faim assurément? »
Pendant cette allocution, Maurice Jousserant avait mis pied à terre et contemplait aux dernières lueurs du crépuscule le vieux logis des Ages avec ses murs noircis, son perron encadré de figuiers bourgeonnants et sa porte cintrée où se tenaient deux servantes , curieuses de voir le jeune maître qui revenait au pays après une absence de 'cinq années. Il embrassa ensuite rapidement la bonne femme, et ils entrèrent ensemble à la maison. Dans la salle à manger, dont les fenêtres entr'ouvertes donnaient sur le jardin, la mère Jacquet avait préparé le souper. De cette grande pièce pavée de briques et lambrissée de châtaignier s'exhalait l'odeur humide particulière aux appartements longtemps inhabités ; mais un clair feu de javelles flambait dans la cheminée et réjouissait les yeux. Maurice s'assit et essaya de manger. La fatigue lui avait sans doute ôté l'appétit, car après quelques bouchées il posa sa serviette et se tourna vers la meunière, qui le regardait d'un air de commisération.
« Mère Jacquet, dit-il, j'ai rencontré à une portée de fusil des Ages un garçon de petite taille, maigre et mal accoutré, dont le chien a failli sauter au poitrail de mon cheval. Le connaîtriez-vous par hasard >
— Ah! bonnes gens, si je le connais! s'écria la meunière; ce ne peut être que le gars à Chantepie, l'ancien meunier des Ages, que feu M. Jousserant, votre père, a mis à la porte dans les temps. »
La figure de Maurice s'était rembrunie. « Jacques Chantepie, murmura-t-il, j'aurais dû le deviner... Je croyais que ce garçon s'était fait soldat. : — Oui, monsieur Maurice; mais il est revenu au pays au bout de sts sept ans, et on peut bien dire que lui et son chien sont les deux plus chétites bêtes de trois lieues aux entours. Ils vivent à eux deux de braconnage et de maraude. Depuis son retour, il ne passe pas une journée sans rôder près du moulin. Il en veut à votre famille, il en veut à mon homme, qui a remplacé son père, il en veut à Sylvain et à tous les gens des Ages. Je l'ai dit souvent à Jacquet : « ce gars-là nous amènera un jour quelque malheur ! » Si on pouvait seulement le faire partir du pays! mais il est protégé par le Cueilleux d'herbes, à qui il vend des oiseaux rares et toute sorte de bêtes curieuses qu'il prend aux collets.
— Le Cueilleux d'herbes? répéta Maurice étonné, et il pensa involontairement à l'inconnu qu'il avait vu herboriser le long du coteau de l'Hermitage.
— Eh! oui, le Cueilleux d'herbes, c'est le nom qu'on donne ici à M. Désenclos, reprit la meunière en souriant.
— M. Désenclos ? fit brusquement le jeune homme.
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— Eh! M. Désenclos, de Poitiers, qui a épousé M Ue Lucile des. Ponteyes, de Saint-Clémentin... Mon pauvre monsieur Maurice, ne vous rappelezvous plus M lle Lucile? t>
Maurice resta un moment silencieux.
« Mais , reprit-il , .M. Désenclos habite donc Saint-Clémentin ?
— Voilà tantôt quatre ans qu'il demeure aux Palatries. Il a acheté le domaine à la mort du vieux Dupuis; il a jeté bas les anciennes bâtisses et les a remplacées par une belle maison tout en pierre et en brique, avec des toits en ardoise. Tenez, on voit d'ici les pignons reluire au clair de lune. »
Elle força Maurice à se pencher à la fenêtre, et lui montra du doigt, dans la direction de Saint- Clémentin , de lointaines toitures dépassant les peupliers et argentées doucement par la lune. Tandis que le jeune homme paraissait les considérer avec attention , la meunière continuait : « Ah! monsieur Maurice, c'est le plus beau domaine du pays. M. Désenclos y a dépensé des monts d'or, rien que pour planter les jardins, parce que la jeune dame aime les fleurs. Pauvre mignonne! elle ne pouvait se plaire à Poitiers, elle y séchait d'ennui ; mais depuis qu'elle est aux Palatries, elle a repris ses couleurs, elle est fraîche comme une guigne. Elle parait aussi jeune qu'au temps où elle venait aux Ages avec son père. Vous vous en souvenez, monsieur Maurice?... N'était sa
petite fille qui court sur ses cinq ans, on la prendrait encore pour une demoiselle.
— Elle a des enfants? demanda le jeune homme sans quitter du regard les toitures des Palatries.
— Une fille seulement, mais mignonne! ah!
mignonne comme sa mère. Elle n'a rien de son père, Dieu merci! Ce n'est point que je veuille dire du mal de M. Désenclos, il est bon comme le pain; mais, vous savez, monsieur Maurice, — et elle se frappa le front, — il est un peu hurluberlu, toujours par voies et par chemins à casser des pierres et à ramasser toute sorte d'herbailles... Et puis il s'est laissé enjôler par ce chétit gars de Chantepie, et il veut le marier à Simonne, la femme de chambre de M me Désenclos, l'amoureuse de notre Sylvain. C'est une jolie fille, Simonne, et elle a du bien, sans compter que la jeune dame est sa marraine... Notre Sylvain en est affolé!... »
Maurice n'écoutait plus la meunière ; il prit la lampe et souhaita le bonsoir à la bonne femme. Arrivé dans sa chambre, il alluma un cigare et alla s'accouder à la fenêtre ouverte. La rivière bruissait mélancoliquement, et un rossignol chantait au loin, du côté des Palatries, dont la lune illuminait toujours les hautes toitures. En face de ce paysage, dont la physionomie familière n'avait presque pas changé, Maurice crut assister à une sorte de résurrection des émotions de son enfance et de sa première jeunesse. Du groupe de ces fantômes d'autrefois, deux figures surtout se déta-
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chaient et passaient devant ses yeux, deux personnalités bien différentes : Jacques Chantepie et Lucile. Par quèf singulier hasard Jacques s'étaitil trouvé le premier sur son passage, au seuil de son domaine, Jacques, un ennemi dont la sourde haine datait du temps de leur enfance? Maurice se rappela une soirée dans la brande où, au retour de l'école, Jacques et lui s'étaient pris de querelle. Le fils du meunier avait eu le dessus et avait renversé le petit monsieur dans une ornière boueuse. Maurice était rentré aux Ages dans un piteux état, et un métayer, témoin de la scène, avait tout conté à son père. Celui-ci avait pris silencieusement son fils par la main et s'était rendu au logis du meunier. Tout ce qui s'était passé alors lui revint vivement à la mémoire. Il revit la pièce sombre, à peine éclairée par une mauvaise chandelle de résine, et le meunier avec son droguet poudré à blanc, sa figure enluminée et ses petits yeux noirs et durs. Chantepie était en train de souper; Jacques, au coin de l'âtre, grignotait un morceau de pain et jetait çà et là des regards sauvages. M. Jousserant formula sa plainte d'une voix brève. Le meunier se leva , prit une houssine, empoigna Jacques au collet et le fustigea sans désemparer. Les coups tombaient drus. L'enfant pâle, les lèvres serrées, les recevait sans pousser même un soupir; mais ses yeux lançaient des éclairs de rage et de menace. Depuis, chaque fois que Maurice avait rencontré Jacques, il avait sur-
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pris ce regard haineux attaché sur lui. Le vieux Chantepie, chassé du moulin, s'était pendu à un arbre du bois, Jacques s'était fait soldat, M. Jousserant était mort... Et ce soir, alors qu'il semblait que le temps et les événements eussent emporté jusqu'aux derniers vestiges de cette vieille inimitié, ce soir, dans cette même brande, presque à la même place, Jacques était apparu, la menace dans les yeux et l'injure sur les lèvres, — et c'était M. Désenclos qui le protégeait, M. Désenclos, le mari de Lucile des Ponteyes, le chercheur d'herbes entrevu près de la fontaine de FHermitage...
Maurice revit alors l'image rieuse de Lucile, quand elle avait dix-huit ans et qu'elle venait en robe rose se promener aux Ages avec son père. Quel beau temps et quelles bonnes causeries!... Ils s'étaient liés très-étroitement sans se demander si la sympathie qui les entraînait était de l'amour ou de l'amitié; ils s'étaient aimés sans arrière-pensée, sans autre but que celui de s'aimer et de se rencontrer le plus souvent possible. Leur innocente passion s'était vite trahie. La vivacité et l'étourderie qui faisaient le fond du caractère de Lucile, le trouble et l'agitation qui possédaient Maurice, avaient rendu visible pour les plus indifférents ce premier et pur épanouissement de l'amour. Les deux familles s'en étaient émues. Si l'humeur inquiète et l'esprit indécis de Maurice plaisaient médiocrement à M. des Ponteyes, la modeste fortune de Lucile n'était pas suffisante pour vaincre
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les répugnances de M. Jousserant. On avait envoyé Maurice à Paris, et pendant son absence M. des Ponteyes, déjà vieux et malade, avait cherché un mari pour sa fille. M. Désenclos s'était présenté; il était riche, galant homme et bien posé dans le pays. Lucile avait lutté pendant quelque temps, et de guerre lasse l'avait épousé : c'est le dénoûment ordinaire, la vieille histoire des premières amours étouffées en pleine floraison. — Maurice se complut à ressaisir les moindres détails de ces chères ressouvenances. Cinq années d'agitation et de courses vagabondes avaient passé sur ces enfantillages de la passion, mais jamais l'image souriante de Lucile ne s'était effacée. Dans ses heures les plus dissipées et les plus tourmentées, Maurice l'avait retrouvée au fond de son cœur comme un médaillon aux couleurs toujours fraîches. Ce soir encore, cette charmante apparition de la vingtième année le ranimait et lui faisait oublier la fatigue et le sommeil. Il se coucha tard et dormit peu.
Pendant les premiers jours qui suivirent son arrivée, Maurice fut tout occupé d'arrangements intérieurs et de règlements d'affaires. Il s'éveillait de bon matin, au chant jovial des coqs de la bassecour, et contemplait un moment avec une douce satisfaction son moulin aux blanches murailles reflétées par la rivière; puis il descendait, prêtait une oreille distraite et pourtant bienveillante aux doléances de la mère Jacquet, aux comptes dû meunier, aux confidences amoureuses de Sylvain
Jacquet, grand garçon de vingt ans, très-expansif et très-ingénu, dont la bouche ne s'ouvrait que pour célébrer les charmes de Simonne. Ainsi peu à peu il se reprenait à la vie des champs, et avec ses habitudes d'autrefois retrouvait ses sensations du temps passé, éparses dans tous le$ coins du domaine. Le souvenir de Lucile des Ponteyes filtrait goutte à goutte sa subtile liqueur dans son âme et insensiblement la remplissait tout entière. A Paris, une sorte de pudeur l'avait empêché de s'informer d'elle quand il rencontrait des compatriotes; aux Ages, il sentait se réveiller les émotions du premier amour. Il revoyait Lucile comme elle était à dix-huit ans, enfant gâtée, capricieuse et bonne, les cheveux au vent, le rire sur les lèvres, le teint frais comme la feuillée en mai. En redevenait-il amoureux? Il s'en défendait quand il se mettait en face de lui-même, et il était de bonne foi. « Je suis tout heureux de me ressouvenir, écrivait-il à un vieil ami d'enfance, nommé Hubert Grandfief, qui habitait les environs de Saint-Clémentin ; je revis dans le passé, et voilà tout. Cinq années ont jeté sur mon roman une couche de cendres, et les cendres ont étouffé la flamme; mais si l'amour s'est éteint, l'affection est restée. Le jour où je rencontrerai Lucile, je lui serrerai loyalement et cordialement la main, comme on étreint celle d'un vieux camarade. » En attendant, il gagnait chaque soir en rêvant le sommet de la colline d'où l'on apercevait les Pala-
Lucile Désenclos.
tries. Toujours son regard se portait vers ce côté de la vallée; il allait s'asseoir sur une plate-forme de rochers qui domine la rivière, et il y restait jusqu'à l'heure où les lumières des Palatries glissaient dans les arbres comme des étoiles filantes. Il se sentait attiré vers cette demeure, et retenu en même temps par je ne sais quelle crainte. Il n'avait pas encore osé franchir la Charente, qui l'en séparait, lorsque arriva la réponse d'Hubert. Les confidences de Maurice l'avaient alarmé.
C'était un esprit droit et sûr, et il savait lire dans le cœur irrésolu de son ami. Le ton de sa lettre était ferme et presque sévère.
« Ta passion, disait-il, s'est changée en amitié, tu n'es plus amoureux de Lucile, est-ce bien sûr? — En conscience, si tu étais marié et qu'on professât pour ta femme une amitié semblable, dormirais-tu sur les deux oreilles? Point amoureux! Mais quand tu parles d'elle, chacune de tes paroles embaume l'amour. Il y a des airs qu'on avait oubliés et qui vous reviennent tout à coup, si on repasse dans le sentier où on les a entendu chanter pour la première fois. Même chose farrive... » Puis il continuait en exhortant Maurice à se défier de lui-même et à résister à la tentation de revoir M me Désenclos. « Sache une bonne fois vouloir, poursuivait-il, et si tu as réellement de l'affection pour Lucile, ne l'expose pas aux médisances de Saint-Clémentin. Surtout pas de visite aux Palatries!... Quand ton courage te pèsera
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trop, viens me voir, je me charge de te. maintenir dans de fermes résolutions. »
L'épître était longue. « Il est fou ! » murmura Maurice en la froissant avec impatience. — - Il fit deux ou trois tours, puis reprit la lettre et la relut lentement. A mesure qu'il lisait, il croyait voir entre chaque ligne la mâle et loyale figure d'Hubert Grandfief. « Eh bien , non ! s'écria-t-il à la fin, il a raison... Je n'irai pas aux Palatries. »