LE MONDE RENVERSE; LA CENSURE LIBERALE
Que le seigneur Gratarol , enveloppé dans les filets de l'Amour , ait ajouté foi aux perfideB insinuations de son Amiide, cela n'a rien d'étonnant; mais si ce jeune homme eut eu dans la tête le moindre grain de prudence , il aurait prié sa maîtresse de ne point faire de bavardages sur un sujet si délicat, et il aurait avisé aux fhoyens d'étouffer l'affaire. Au lieu de cela , le pauvre fou jeta les hauts cris, proféra des menaces en public, tâcha d'exciter contre moi la bonne société de Venise et les liutorités , ce qui souleva des rumeurs étranges par toute la ville. Le signor François Agazi, secrétaire-réviseur au tribunal du Blasphème, envoya rordisghSacchi de soumettre une seconde fois la pièce des Drogues de r Amour \i la censure. Au lieu d'obéir sans délai, l'imprudent Sacchi répondit qu'il avait prêté le manuscrit ï une dame. Lorsque le capo-comico me raconta cette prouesse, je le grondai sévèrement et lui reprochai de m'exposer k la colère de la magistrature la plus impérieuse et la plus redoutable du monde.
— Laissez, laissez, me dit le vieux Tniffaldin, je sais ce que je fais. Vous avez trop de scrupules. D ne faut pas souffrir qu'on nous marche sur le pied. Cette pièce-lk sera pour moi une mine d'or.
Je ne savais plus que penser; mais les propos malins volaient de bouche en bouche; le public, impatient, voulait voir le Gratarol travesti et berné. Ce jeune homme remuait ciel et terre , faisait antichambre le matin chez les membres du conseil des Dix , poPliit ses plaintes k des hommes puissants. Ces démarches n'étaient pas de nature h me rassurer. Le peuple aime à donner aux petites choses qui Toccupent des proportions gigantesques; il lui faut des sujets de s'étonner, de crier, d'ouvrir de grands yeux; et, quand il s'empare d'une bagatelle, il change les zéphyrs en trombes d'eau. Ma pièce fut réputée, en un moment, satire sanglante et personnelle contre un fat qui m'avait enlevé une maîtresse. Bientôt ce ne fut pas seulement le Gratarol que j'attaquais, mais telle dame, tel sénateur, tel bourgeois, tel marchand, avec tous leurs amis, toute leur famille, tout le cercle de leurs connaissances. Le théâtre n'aurait point suffi k contenir le troupeau de victimes que je sacrifiais k mes rancunes. On se racontait une anecdote sur chaque personnage traîné k mon pilori, et les narrateurs tenaient ces histoires de sources certaines. Pendant ce temps-lk, on avait lu mon manuscrit chez la grande dame qui protégeait Sacchi, et un parti composé de personnes bien élevées et intelligentes soutenait que l'ouvrage était innocent, qu'il devrait être représenté pour ma justification, et que Pierre- Antoine Gratarol avait fait du bruit pour rien. Je vivais dans des transes mortelles, attendant quelque coup de foudre du tribunal du Blasphème ou du conseil des Dix.
Un matin , je vois paraître en face de moi le visage sévère du réviseur François Agazi , vêtu de sa toge ei couvert de son bonnet.
— Vous avez donné, me dit-il d'un ton magistral, une pièce intitulée Les Drogues de V Amour ^ k la troupe de Sacchi. Cette comédie a été lue» examinée et renvoyée au théâtre San-Salvatore , avec rautorisatioo du tribunal de la mettre en scène. Elle ne vous appartient plus. Rappelez-vous que vous ne devez point vous opposer k la représentation de cet ouvrage : le tribunal ne se trompe pas.
J'avais peine a revenir de ma surprise.
— Mais, signor réviseur, répondis-je doucement, il me semblait avoir entendu dire que vous désiriez faire uu second examen de ma comédie. Le plus grand service que vous me puissiez rendre, est de garder, retenir et ensevelir la pièce sous le prétexte de ce nouvel examen.
— N'avez-vous pas remarqué , reprit le magistrat avec plus de sévérité, que j'ai supprimé une dizaine de vers sur votre manuscrit? Cette correction prouve que j'ai lu la pièce avec l'attention nécessaire, et même avec rigueur : le tribunal ne se trompe pas. Nous examinons les comédies, guidés dans nos jugements par la connaissance que nous avons de l'esprit de notre population. Il y a de par le monde certaines personnes qui voudraient se mêler de donner des ordres, mettre des empêchements et exercer des influences sur des matières qui ne les concernent point. Je vous le répète : le tribunal a prononcé, et il ne se trompe pas.
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Malgré cette singulière décision du tribunal , je nie plaignis amèrement de la violence qu'on me faisait. Assurément, c'était la première fois que la censure envoyait par force un ouvrage au théâtre en dépit de l'opposition de l'auteur; et cette tyrannie ne se reverra peut-être jamais. Quand il fut évident pour moi que j'avais perdu toute autorité sur ma pauvre comédie, je me condamnai au silence et j'attendis l'événement. En repassant la pièce dans ma mémoire, je retrouvais quelques endroits oh le public, avec son parti pris de chercher des personnalités, devait nécessairement fausser le sens de mes phrases. J'aurais voulu au moins retoucher ou supprimer ces passages dangereux ; mais pour rien au monde Sacchi n'eût consenti k changer un seul vers , et il fit apprendre les rôles sans ma participation.
La Théodora proclamait dans les coulisses la tendresse dont elle faisait profession pour le seigneur Gratarol. Elle répétait comme un perroquet cent propos extravagants capables de ruiner une réputation plus respectée que la sienne. Lorsqu'elle vit que les Drogues de VAmaur allaient être représentées, sa fureur ne garda plus de mesure. Elle venait au foyer des acteurs le visage enflammé, l'injure sur les lèvres ; sa langue envenimée s'exerçait avec une audace impitoyable aux dépens des personnes les plus puissantes. Tel grand seigneur était un sot, tel autre un cupide dont j'avais acheté la protection; tel autre un important, jaloux de Gratarol. Telle gi*ande dame se vantait de soutenir la canaille, telle autre était une folle, ou pis encore. — Des co<|uins,
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des brigands, des imposteurs et des inlriganls se liguaieoi ensemble contre un galant homme ! Nous vivions dans un abominable pays ! C'est ainsi que la douce jeane première s'imaginait attendrir, en faveur de son ami , le public, ce minotaure impitoyable. Il ne me restait plus qu'un espoir, celui de voir la pièce sifflée, les acteuis accablés de pommes cuites , et le ndeau tomber avant la fin de la soirée, Sacchi , plein de confiance, suneillait sans moi les répétitions , changeait les rôles sans me demander mon avis , et se frottait les mains en écoutant les fureurs de la Ricci. Finalement, le iO janvier, l'affiche annonça la première représentation des Drogua de l'Amour.
Plus de trois heures avant l'ouverture, le théâtre était assailli par une foule passionnée. J'eus toutes les peines du monde k pénétrer dans la salle. On s'écrasait au bureau des stalles , et j'appris que les clefs de loges se vendaient k des prix extravagants. Je trouvai les coulisses encombrées de masques qui suppliaient le directeur de les placer en quelque endroit.
— D'oîi vient cette rage de voir une mauvaise pièce? dis-jek haute voLx.
— Signor comte, répondit la Ricci , rouge de colère . ne savez-vous pas que votre pièce est une satire personnelle?
— Signera, repris-je, vous connaisses ma comédie depuis un au , et vous n'ignorez pas dans quel esprit je l'avais écrite. Si des menées diaboliques, de sottes imprudences , la malice d'une méchante femme, les faux