‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 11 sur 132 · I.R BONiCOlIlNQ · texte numérisé non relu

I.R BONiCOlIlNQ

de son amoureux, elle n'avait point bévMté k em*pioyer la même méthode, U lendemain de la fête, quand la chaleur et le sommeil eurent engourdi les sens du bonhomme Giuseppe et qu'on n'entendit plus d'autre bruit que le bourdonnement des mou* chcs et le murmure du petit jet d'eau, Pepina desr cendit tout doucement, traversa le jardin et ouvrit la porte de derrière qui dopoait sur une ruelle. A vingt pas , elle aperçut le seigneur Gaôtano qui se glissait le long du mur; elle lui fit signe de venir bien vite, le prit par la main et le conduisit au pied à\xn palmier, sur un banc de gazon, où ils s'assit rent tous deux tremblants de crainte.

Ce fui Pepina qui retrouva la première l'usage de

U parole. Elle en profita amplement pour faire le

récit de tout ce qu'elle avait rêvé, pensé, senti,

souffert et espéré depuis la veille. Son cœur, si vide

jusqu'alors, était déjà encombré d'émoi ions au mi-p

lieu desquelles Tamour avait poussé en une nuit,

comme la fleur du cactus. Elle n'oublia riçn, mal^

Sré la confusion da ses idées, et il fallut queGaêtano

t\\ à son tQiir un exposé sincère et non abrégé dp

assentiments. Ils parlèrent beaucoup du bonheur

de s'aiii)er et d'être ensemble, fum point de leurs

afhires, en sorte que les quatre heures du repos

s'écoulèrent sans qu'ils eussent arrêté aucun plan.

Les fenêtres s'ouvrirent, et, à travers le feuillage

d'un néflier, les deux amants virent la grosse figure

de maître Giuseppe, qui se frottait les joues avec

une sen'iette. Gaetano n*eut que le temps d'échanger deux ou trois baisers avec son amie, de prendre rendez -vous pour le lendemain et de s'esquiver.

On devine aisément à quel but ce jeu périlleux devait conduire une fille sans expérience dans un climat où la nature violente se rit des bons desseins, des sages résolutions, et même de la défiance. A la seconde entrevue, Gaëtano se plaignit de Timportunité du soleil, et les amants allèrent chercher un abri sous le vestibule, dans une petite grotte en rocaille garnie de mousse où coulait la fontaine; c'est là que les habitants de chaque maison se réfugient, lorsque l'Afrique souffle sur la Sicile son haleine embrasée. Le couple amoureux y trouva Tombre et la fraîcheur. A la troisième conférence, Gaêlano sollicita timidement la faveur de pénétrer dans la chambrette de son amie.

— Un moment, cher seigneur! répondit la jeune fille ^ ne vous imaginez point , parce que je vous aime, que ma prudence soit endormie. Commencez par jurer de m'obéir, sans murmure et résistance aucune, et nous verrons après, selon le serment que vous allez prononcer, si je puis vous accorder ce que vous souhaitez.

— Que je sois excommunié, s^écria Gaëtano, si je ne t*obéis comme le chien au berger, comme le mouton au chien ! Je jure, ô ma Pepina , par le mont Pellegrino et la caverne de Sainte-Rosalie, par

LE BONAGCHINO. 257

le dôme, par le couvent des Stimmate, par le quar* lier de cavalerie et la Porte-Neuve...

— Assez ! interrompit Pepina ; la caverne de Sainle^Rosalie sutQsait. Dans le reste, il y a des monuments sarrasins qui pourraient diminuer la valeur de votre serment^ mais votre bonne foi n'en est que plus évidente. Otez vos souliers et suivezmoi sans &ire de bruit.

La chambre de Pepina étant peu distante de celle du bonhomme Giuseppe, il fallut parler bien bas. La jeune fille mettait son doigt sur sa bouche pour commander le silence. Gaêtano examina tous les meubles et les ornements avec la curiosité d'un amoureux, et puis, comme la conversation était impossible, les deux amants s'embrassèrent pour s'occuper, tant et si bien qu'après le départ du jeune bomroe Pepina reconnut avec effroi que sa prudence avait profité du riposo pour dormir d'un sommeil de plomb.

— Bonté divine 1 dit-elle en soupirant, je ne suis pas aussi sage que je le croyais. Maudite faiblesse I maudit amour! J'ai manqué à mes résolutions, c'est-à-dire à une seule de mes résolutions, la première, la plus importante; mais je n'en serai que plus inébranlable dans les autres. Mon Gaêtano est un galant homme; il m'épousera. Je suis une ingrate de maudire ma faiblesse et son amour. Je n^aimerai jamais que lui; je mourrai s'il m'abandonne, et je resterai encora bien au-dessus des au-

258 NOUVSLLBS SICILIENNES.

très femmes qui se consolent en changeant d'amant avec tant de facilité.

Âa rendez-vous suivant , Gaôtano dissipa les craintes de sa maîtresse au sujet de sa fidélité par des serments dans lesquels il ne fut question d*au* Gun monument profane ou sarrasin. La pauvre fille avait employé une nuit d'insomnie à préparer quelques petits reproches ; elle oublia tout cela en renvoyant son ami, et s'étonna d'avoir pu douter d'un cœur si tendre. Quinze jours s'écoulèrent ainsi , pendant lesquels ce fameux projet qu'on devait concerter ensemble |x>ur surprendre pères et mères n'était pas même ébauché. Au bout de ce temps , Fepina crut remarquer un soir à la promenade des signes d'intelligence entre Gactano et Faustioa. En rentrant dans la ville, on avait accoutumé de se réunir deux à deux, et les eavaiiers offraient leur bras aux dames à la porte Felice. Ce jour-là, Gaëtano se laissa devancer par un autre jeune homme et demeura en arrière avec la fille dedame Rosalie. Pepina en fut alarmée d abord ; mais elle songea qu'une conSérence avec sa compagne pouvait être nécessaire touchant le projet de mariage trop négligé. Le lendemain, à Theure du repos, lorsqu'elle ouvrit la petite porte du jardin^ elle se trouva en face du jeune homme qui lui avaJt donné le bras à là promenade.

— Vous ici, Giulio! lui dit-elle. Que venex-voMS m'annoncer? Gaëtano est-il malade?

LB BONACCHINO. S50

— Des affaires imprévues, répondit Giullo en balbutiant, des lettres de sa famille Tont obligé d^ partir pour Marsala.

— Comment savez-vous que je Tattendais?

— Ne vous eflrayez pas, belle Pepina. C'est par hasard que j'ai surpris le secret de vos amours. J'avais une affaire du même genre danç le voisinage, et j'ai neoconiré Gaêlano à cette place, attendant l'heure comme moi. 11 ne lui aurait servi à rien de dissimuler, mais je mourrais plutôt que de commettre une indiscrétion.

Pepinn saisit impétueasenoent le jeune bomn^ par le bras et |e mena dans un coin du jardin.

— Ciulio, lui ditdelle» vons êtes embarrassé, vous me eaehez quelque chose ; il faut parler sans ménageflMfit. Si je suis ii^ahie, abaadofHiée lâchcmeni par cet bomme , après lui avojt do^né mon ime et mon honneur, parlez sans crainte, eirfoaoez le poi* gnacd*

— £h iMen ! jneprît GiAilio, que les aujtres vous tronapeni is'ijs veulent, je n'en 4Û pas le courage. J'étais venu poAir adoucir vo;tre cbagrin et vous préparer à coiAnaitre la vérité par des mensonges^ mais la voici dans .toute son horreur : Gactano n'est point parti; aucune lettre ne l'appelle à Marsala-, Faustina vous a volé son cœur ^ ei^ ce moment il est chez elle.

— Le malheureux ! s'écria Pepina en cachant son visage dans ses mains.

— C*est insensé, stupide, qtf il fuut dire , reprit Giulio. Par vanité, par goût du changement, il sacrifie la plus aimable fille du monde à une co* quette ; il quitte un ange pour un démon. Le pauvre fou ! il est ailleurs quand il pourrait être ici, à vos genoux. Ali ! je ne puis croire qu'un homme soit à ce point ennemi de lui-même. Je le chercherai, je lui ferai des remontrances. Il comprendra sa faute, et je vous le rendrai.

— Et qui me rendrez-vous? dit Pepina eu retroussant ses lèvres avec dédain : un misérable que je méprise, qui s'est joué de ma tendresse et de ma confiance ! Je n^en veux point. Qu'il ne vienne pas se mettre à mes pieds, je lui marcherais sur la tète. Le traître! Tingrat! Je l'oublierai aussitôt que j'aurai soulagé mon cœur en lui disant ce que je pense de sa perfidie^ car il faut que je goûte au moins cette faible vengeance.

— Ne donnez pas une telle satisfaction à sa vanité, reprit le jeune homme. Les reproches, la vengeance sont encore des preuves d'amour. Faites comme moi, Pepina. Je suis trompé odieusement, je pourrais me venger plus sûrement que vous , et cependant je m'éloigne , au désespoir, mais sans colère.

— Vous êtes trompé? dit Pepina^ par qui donc?

— Par Faustina. Je Taimais, et je perds à la fois mon ami et ma maîtresse, ils se sont entendus pour faire deux mailieureux.

LE BONAGCHINO. 261

«^ Et VOUS ne m'en disiez rien, mon pauvre Giulio! Vous ne pensiez qu'à mon chagrin quand vous étiez aussi blessé que moi ! Gela est noble et sublime. Combien je m'estime heureuse de trouver dans mon abandon un ami si généreux et si compa* tissant ! Laissez-moi le soin de gronder cette fille coquette qui nous a joués tous deux. Je lui parlerai de la bonne façon. En attendant, je vous dois des omsolations. Contez-moi vos peines, mon amitié les adoucira.

Giullo fit le récit de ses amours avec la rusée Fausiina. Le souvenir d'un bonheur évanoui depuis si peu de temps amena des larmes dans ses yeux , mais il insista fort sur le prix qu'il attachait à l'amitié d'une personne en même situation que lui, et dès le premier mot de consolation que Pepina lui voulut dire, il se montra si touché, si joyeux, qu'on ne l'aurait point soupçonné d'avoir le cœur déchiré. Giulio était un joli garçon, et il portait ce jour-là une casquette d'étudiant de Catane ornée d'une petite chaîne qui lui allait à ravir. Dans le dessein louable de s'entr'aider à supporter leurs maux, les deux at fligés se prirent les mains réciproquement et se regardèrent avec un air de pitié, d'intérêt, et puis de douceur et de tendresse^ ils s'embrassèrent ensuite pour sceller une affection nouvelle qui leur était si secourabie, et finalement, sans savoir comment, ils s'aperçurent que leurs blessures se trouvaient guéries; le couple d'amis s'était subitement transformé

26f NOUVELLES SICILIENNES.

en un couple diamants. Pepina, lorsqu elle fut seule dans le jardin, se dit à elle-même, un peu étourdie de Taventure : — Me voilà encore une fois bien loin de mes résolutions! Au lieu de mourir de douleur, comme j'en avais le projet , je me suis consolée en passant dans les bras d'un autre, selon Thabitude des femmes ordinaires ; mais quand je parlais de mourir, pouvais- je deviner que je rencontrerais un ami si parfait, si aimable, un eœur d'or, le plus joli visage du monde? car maintenant le traître Gaètano me parait affreux lorsque j^y songe. Oh I non, je ne pouvais deviner cela. Que Faustina garde soQ monstre d'amant, je ne lui dirai rien. Cette étrange rencontre est un véritable coup du sort, un bonheur incroyable. Jamais pareille chose n'est arrivée à t>ersonne sur la terre. Mon Giulio ne trahira pas sa Pepina. J'ai commis une étrange erreur en ne re* connaissant pas tout son mérite dès le jour où je Tai vu. Je lui serai fidàle jusqu'à mon dernier soupir, et c'est par la constance , par la durée de ma ten* dresse pour lui, que je vais différer des autres fem-* mes, à ce point qu'il n'y aura rien absolument de commun entre elles et moi.

Un à-compte de quatre jours s*était écoulé sur l'éternité de cette liaison nouvelle, lorsqu'on ouvrant la petite porte du jardin, Pepina vil, de Tautre eôté de la ruelle, Dominique debout contre le mur, immobile et les bras croisés comme une oarialide. Le bonaechino lui fit signe qu'il avait à lui parler.

LB BONÀCOfilNOi S63

— ISignorintt, dit-il en ôtant son bonhet, n'ayez pas peur d'un homme qui se ferait rompre les deux bras à TOtre service, le ne suis qd'un pêcheur de (bons, et Ton n'appretld pas les belles manière^ dans la vie de» madragues ; mais jô sais ce qu'oïl doit aux femmes beaucoup mieux que certains seigneurts qui raconteni leurs amours daiis les eafés.

— Que parl6&-lu d'amour et de cafés t demandé P^ptna. Pourquoi cet air mystérieux ?

— Puisque j'ai commencé, je vous dirai tout. Je Mis affligé de voir une personne devant laquelle je Toudmid me prostemet* servir de passe-temps à des fats. Hièr^ à la tombée de la nuit, deux jeunefi seigneurs, assis dans un café de la rue Gasdaro^ cau-^ saient ensemble sans remarquer iln homme qui tenait une limonade à trois pas d'eux et qui pouvait les entendre» Ils se racontaient comment ils étaient troqué leurs maltresses: c'étaient sans doute deux jeunes fllles dont les maisons et les jardÎM se touchaient, car ces beaux seigneurs diiiienten riant qu'ils s'étaient trompés de porte, et que leur stratagème avait réussi.

— Esl-ceque l'un de ces jeunes gens s'appellerait C^iulio? demanda Pepina en pâlissant.

— Oui, aigdorina, répondit Dominique; l'autrâ se nomme Gaêtano, et celui qui les écoulait porta le même nom que votre serviteur.

-^ Il ne suffit point, reprit Pepina^ de dénoncer

les gens ^ il faut témoigner eo face du coupable et le confondre en présence du juge,

— Je suis prêt à soutenir la vérité non-seulement devant le tribunal libre des bonaechiniy mais encore devant les gendarmes et les robes noires, quoiqu'ils viennent de la terre ferme.

— Tu vas témoigner tout à Theure dans ce jardin, où le tribunal va siéger. L^accusé y sera dans un moment. Le juge, c'est moi. Cache-toi derrière cette haie de figuiers d'Inde Jusqu'à ce que je t'appelle.

Le gentil Giulio, paré d'un gilet neuf et d'une cravate rose, ne s'attendait guère à trouver un grand justicier dans sa maîtresse. A Tagitation et aux regards terribles de Pepina, il comprit qu un orage allait éclater.

— Viens ici, lui dit la jeune fille en le traînant par la main jusqu'à la haie de cactus. Répète en ma présence tout ce que tu as dit hier dans un café de la rue Cassaro à ton ami Gaêtano.

— Eh 1 que lui aurais-je dit, répondit Giulio, sinon que vous êtes la plus belle et la plus aimable des femmes?

— La plus folle, reprit Pepina, la plus indignement bafouée, mais à présent la plus désabusée des femmes. Ah ! vous vous êtes trompés de porte volontairement et d'un commun accord !... Vous avez troqué vos maîtresses comme on échangerait des chevaux ou des chiens !...

LE BONACGHINO. 265

— Qui ose aTancer cela ? dit Giulio avec assurance,

— Un témoin qui a tout entendu et qui va faire sa déposition. Ce témoin s'appelle Dominique.

Entre deux grosses raquettes de cactus sortit la lêle du bonacchino. — Me voici, dit-il 5 ce que j'ose avancer est la vérité pure.

Giulio, confondu, regarda le témoin d^un air effaré.

— Misérable ! s'écria Pepina , tu gardes le silence à présent que tu ne peux plus nier. Si j'avais un stylet, je le plongerais dans ton lâche cœur.

Dominique tira de sa poche un couteau fort affilé qu'il présenta du bout des doigts, les pieds en dehors et le haut du corps incliné en avant : — Signorina, dit-il, acceptez ce couteau. Je tiendrai le patient tandis que vous le poignarderez.

— Est-ce bien vous, d ma Pepina, dit Giulio d'un ton piteux, est-ce bien vous qui voulez m'as- «assiner pour un mot imprudent, vous qui juriez hier encore de m'aimer jusque dans la tombe ?

La jeune fille laissa choir le couteau; le feu de la colère s'éteignit dans ses yeux, et sa voix

s'altéra.

— Giulio, dit-elle, qu'avez-vous fait? Vous avez

tué cet amour qui devait être étemel. Je vous ai

trop aimé pour vouloir votre mort. Adieu ! Tout est

fini entre nous.

— Tu me pbrdonneras I dii Giulio en se jetant à genoux.

— Jamais I répondit Pepina. Je ne veux plus aimer personnei Éloignes-vous ^ Je sens que je vais pleurer» Laissez-moi seule.

— Il faut vous retirer, dit Dominique, la signo* rina désire être seule.

— Non, s'éoria le jeune homme d'un ton pathétique. Je ne puis partir sans avoir obtenu ma grâce»

— Laisaez-moi ! interrompit Pepina en frappant du pied.

Le bonacchino saisit Giulio à bras le corps ^ le chargea sur ses épaules et remporta sans pins dVfforts et de façons qu*une nourrice corrigeant son enfant mutin.

On approchait alors de la fin de mai, et toute la ville se préparait à la pèche des thons, qui est un moment de fortune et de réjouissances pour les habitants de Palerme. Une activité extraordinaire régnait dans la population du Bargo, Depuis plusieurs jours, une muraille de filets barrait le passage à Tarmée des thons qui, tous leâ ans à la même époque, vient donner dans le même piège et se faire massacrer au même endroit. Dame ^o* salie eut la fantaisie d'assister à ce spectacle tra-

LE BONAGCRINO. S67

ique , et Pepina , qui n'était pas sortie de sa liambre depuis sa rupture avec Giulio, consentit I être de la partie. Don Giuseppe s'arrangea comme r>our la fête de Monreale, en faisant un marché avec un cocher de place. Un soir, les sentinelles qui veillaient à la côte dressèrent les signaux qui annonçaient Tarrivée des thons. Les curieux et les femmes des pécheurs partirent à minuit pour les madragues. Le cortège était éclairé par des torches. Avant le lever du soleil, on atteignit la pointe du cap. Les carrosses garnis de monde se rangèrent au bord de la mer. Dans leurs barques étalent les pécheurs et les banacckini^ nus bras et armés de harpons et de tridents. Tout à coup on vit Teau s'agiter en bouillonnant. La bande éperdue des thons parut h la surface; un cri formidable donna le signal de la bataille. On entendit le bruit des harpons qui perçaient les écailles des poissons, I^ sang jaillissait au visage des bourreaux hurlant comme des sauvages ; des lambeaux de chair, des entrailles palpitantes souillèrent ta robe d'azur, ô Méditerranée ! Plusieurs barques chavirèrent culbutées par les thons les plus gros, et deux ou trois hommes faillirent se noyer, sans qu'on y prit garde, au milieu du carnage, ce qui fit dire aux connaisseurs que celte pèche était une des plus belles qu'on eût vues depuis longtemps.

Parmi les massacreurs de poissons, les assistants remarquèrent un jeune gaillard d'une force et d'une

adresse admirables, monté sur le bateau le pins proche des filets et le plus exposé aux accidents. A chaque coup de harpon, ce drôle tirait de Teau une pièce énorme quMl jetait par-dessus le bord avec dextérité. Cependant il s^empara d'un thon si gros, que, pour Tenlever, il lui fallut des efforts prodigieux. Le poisson agonisant se débattait et donnait, dans les jambes de son meurtrier, des coups de queue à lui faire perdre Téquilibre. A la fin, le pécheur réussit à poser un pied vainqueur sur le dos du monstre marin, et, lui arrachant du corps son harpon ensanglanté, il battit un entrechat sur l'avant de sa barque aux applaudissements de la foule.

Malgré son génie destructeur, Thomme ne fait pas tout le mal qu'il voudrait aux pauvres créatures de Dieu : il se donne bien de la peine pour égorger, au péril de sa vie, quelques centaines de poissons; le reste lui échappe par milliers. L'armée des thons, un moment en déroute, se rassemble à peu de distance et reprend paisiblement le chemin que ses instincts et l'ordre mystérieux de la nature lui ont roai*qué dans le sein des mers. Tandis que l'émigration se remettait de l'alarme causée par les madragues de Sicile, les pêcheurs chargeaient sur des charrettes les victimes de leur guet-apens. On organisa une marche triomphale pour le retour à la ville. Les voitures, ornées de branches d'arbre, se rangèrent symétriquement; la pièce la plus forte

LE BONACCHINO. 269

fat placée en évidence dans le char d'honneur, el le Taillant garçon qui en avait fait la conquête eut le privilège de se tenir debout à cdté de sa proie^ le trident à la main et la couronne de feuillage sur la tète. Ce mortel fortuné était le bonacchino Dominique. LWdeur du combat ne Tavait point empêché d'observer les spectateurs, ni de distinguer la calèche qui portait ses amis de Monreale. Dans le moment de son brillant exploit, il avait ajierçu de loin le mouchoir de la belle Pepina qui s'agitait eo signe de félicitation. Pendant les préparatifs de son triomphe, Dominique s'approcha de la compagnie en étant son bonnet de laine. Dame Rosalie, dans un transport d'enthousiasme, se mit à battre des mains, et les deux jeunes filles suivirent son exemple. Un éclair de bonheur illumina le visage énergique du b(maechino : •— C'est pour vos seigneuries, dit-il en regardant Pepina, que j'ai péché le roi des thons. Si le seigneur Giuseppe veut bien me le permettre, je lui offrirai un morceau de ce poisson en reconnaissance de l'honneur qu'il m'a fait de m'inviter au diner de Monreale.

— Nous acceptons, mon ami, répondit don Giuseppe, à la condition de te rembourser la valeur du morceau, car il faut que tu reçoives le prix de ta pèche.

— Lds prix et remboursements sont l'affaire de nos patrons, dit Dominique. Vous m^avez traité en égal et en ami, ne m'enlevez pas le plaisir de m'ac^

quitter envers vous. O^est aux daines de la compagnie que j'offre ma part du roi des thons.

— Eh bien! moi, répondit le botihomme Gfuseppe, je f invite comme un égal et un ami à venir souper avec nous ce soir à Yatigelus.

— Ce sera le plus beau jour de ma vie, dit Dominique en s'inclinant.

Les fanfares appelaient le triomphateur. La charrette d'honneur était prêle. Tous les carrosses partirent en avant, et se groupèrent à l'entrée de la ville pour y attendre le convoi. Quand Dominique passa devant la calèche où étaient ses amis et qu'il vit encore les pelites mains de Pepina qui applau* dissaient le vainqueur, il sentit plus d'orgueil et de satisfaction dans son âme que s'il eût été Trajan lui-même et qu'il eût soumis les Daces au joug de l'empire romain. En arrivant au marché aus poissons, il descendit de sa charrette, et se déroba aux curieux pour se glisser dans la foule comme un simple particulier. J^ cocher de don Giuseppe menait ses chevaux au pas, de peur d'écraser les passants. Pepina, qui tenait sa main posée sur le bord de la calèche, eut un sursaut en sentant quelqu'un lui presser doucement le bout d'un doigt. Ella pencha la tête hors de la voiture, et reconnut Dominique suivant à pas de loup par derrière. Le bonacehino la regarda en joignant les mains d*un air timide et suppliant. C'était la première fois. que Pepina assistait à la pèche des thons, et ce spec-

LE BONACCHINO. 271

tacle terrible l'avait remuée profondément. Il lui sembla qu'elle sortait d'un tournoi où le chevalier le plus vaillant avait combattu pour elle et demandait à porter ses couleurs. Dans l'ivresse du plaisir, elle oublia la distance qui la séparait du pauvre pêcheur, et, sans savoir ce qu^elle faisait, elle jeta son mouchoir à maître Dominique, qui le saisit au Tol et le couvrit de baisers.

Le vainqueur des thons brossa religieusement sa btmaeca pour se rendre à Tinvitation du marchand bonnetier. Portant un gros morceau de poisson cru sur une planche oniée de feuilles de laurier , il exé* enta son entrée sans gaucherie et sans prétention , avec cette liberté par laquelle un bon Sicilien sait répondre à une hospitalité cordiale. Don Giuseppe le complimenta de son adresse à piquer les thons , dame Rosalie de la vigueur de son bras, et Faustina fit autant de frais pour lui que s*il eût été inspecl^nr général des madragues. Pepina lui parut un peu 8érie«ise, et il devina qu'elle rêvait à l'affaire du mouchoir. Au rebours des lazzaroni de Naples, qui ^ pareille rencontre auraient prêté à rire par leur gourmandise et leurs laszis, Dominique sut garder sa petite dignité. Oh lui servit de bonnes portions, et les jeunes filles lui versèrent à boire. Après le souper, on prit le café dans le jardin ; tandis que ^n Giuseppe cherchait le châle de dame Rosalie pour la préserver du serein , et que Faustina rangeait les tasses, Pepina s'enfonçi^ dans une alléa

tournante en faisant signe à Dominique de la suivre.

— Et mon mouchoir? lui dit-elle tout bas.

— Je Tai là, sur mon cœur.

— C'est pràcisémenl ce que je craignais. Il faut me le rendre.

— Vos ordres sont sacrés pour moi. Le voici. Reprenez-le, répondit Dominique en rendant le mouchoir. A présent , que pouvez-vous craindre d'un homme qui risquerait la chaîne et Thabit jaune sur un signe de votre main? Ce matin, j*ai cru que la madone me protégeait. Un riche armateur a mis une barque à ma disposition pour la pèche du corail. Dans trois jours, je ferai voile pour les côtes d'Afrique. Ce mouchoir m^aurait porté bonheur; celui qui a tiré de Feau le roi des thons pouvait découvrir une forêt de corail et rapporter dans sa barque une fortune qu^il vous aurait offerte. C'était un songe. N'ayant plus ni son talisman ni votre bénédiction, le pécheur tombera dans les mains des Arabes, qui le vendront comme une bète de somme.

— Que de courage ! que de patience ! que de dévouement! murmura la jeune fille avec une émotion profonde. Non, je ne puis te refuser ma bénédiction et le talisman d'où dépend ta fortune. Reprends ce gage de mon estime , car tu caches le cœur d*un paladin sous ta veste de pécheur. Va, tu découvriras la forêt de corail , si le ciel écoute mes prières.

LE BONAGGHINO. 273

En f oat autre pays que la Sicile, la restitution du mouchoir eût été une cérémonie réglée comme dans les romans de chevalerie^ mais à Palerme la passion et l'impétuosité du sang viennent troubler les plus belles lois de l'étiquette. Au lieu de recevoir ^ gSLge d'amour le genou en terre, dans une posture théâtrale, Dominique se jeta inconsidérément sur la main qui lui présentait le mouchoir et la tira fortement à lui. De son côté, la jeune fille, au lieu de modérer l'ardeur de l'heureux paladin par une contenance grave, perdit la tète, eut un voile sur les yeux, et ne résista pas à cette robuste main qui (^attirait , en sorte que le chevalier et la princesse tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Ai-je commis une erreur? se demanda Pepina quand elle fut retirée dans sa chambre. J'avais juré de ne plus aimer personne \ mais est-on maître de ^^ cœur? Qui aurait jamais soupçonné tant de belles qualités , tant de vertus chez un simple i)frcheur? Mon Dominique est aussi brave , aussi loyal que les deux autres étaient perfides et vaniteux, et je refuserais ma tendresse au seul homme qui la inérite ! Oh ! ce serait absurde et barbare. Une femme ordinaire le mépriserait à cause de son humble condition ; moi, au contraire, je réparerai Tinjustice de la fortune, et je m'élèverai par ma générosité à cent piques au-dessus de toutes les filles de la Sicile, et par conséquent du monde entier. Dominique, avant de partir pour les côtes d'A-

frique , où rattendait sa forêt de corail, eut ses entrées dans le jardin pendant trois jours, et le quatrième, Pepina vint sur le môle pour assister à son embarquement. Il partit, son talisman sur la poitrine, rêvant la fortune et le bonheur, emportant des promesses et des serments qui lui auraient inspiré la confiance d'Ulysse en la vertu de Pénélope, si le ciel n'eût pas mis dans son cœur le poison Je la jalousie. Au retour du môle, don Giuseppe et sa compagnie rencontrèrent leur nouvel ami le Napolitain. Le seigneur Vincenzo avait une place dans les bureaux de l'intendance, avec dos appointements de 300 ducats, c'est-à-dire plus de 1 ,200 francs, ce qui en faisait un personnage considérable sous le double rapport de l'aisance et de l'autorité. Il était arrivé à Palerme depuis peu et ne connaissait pas encore tous les monuments et objets d'art dont cette ville est richement dotée. Pour lui être agréable, le bonnetier lui proposa de visiter l'intérieur de quelques églises. Don Vinceneo ne parut point émerveillé des peintures qu'on lui montra. I^ maitre-autel de l'oratoire du Rosaire , peint par Van- Dyck, n'eut pas l'honneur de lui plaire. Il trouva que cela manquait de lumière. Les bénitiers et les chaires de Gaggini, sculpteur éminemment sicilien et plein d'imagination, n'obtinrent de ce grand connaisseur que des grimaces dédaigneuses. La Descente de croix de Jules Romain , de l'église de Santa-Zita, fut moins sévèrement critiquée à cause

LB ËONiCGHINO» 275

du nom de l'auteur ; mais don Vincenzo ne s'y arrêta qu'un moment En revanche, il découvrit dans une chapelle une petite madone faussement atlribaée à Solimène, et dont les tons crus révélaient à l'œil le moins exercé une copie sans valeur ^ et il demeura en extase devant ce tableau, en répétant : — Qnd beau bleu ! quel rouge éclatant I quelle va* riété de couleurs I — La véritable raison de cet enthousiasme, c'est que Solimène était de Naples; mais don Giuseppe, dame Rosalie et les deux jeunes filles, qui n'^i savaient rien , conçurent une haute idée de la science et du goût d'un homme si difficile, et qui avait su trouver sans hésiter la seule toile devant laquelle on pût s extasier de la varietà dei cohri.

Chemin Caisant, don Vincenzo adressait des compliments aux trois dames , et particulièrement à lapina. Malgré son savoir en matière de beauxdrtSf il eut peu de succès , à cause de son accent et de son tour d'esprit napolitaius. Les deux amies riaient sous cape des frais inutiles de leur adorateur, ^pendant on rencontra plusieurs jours de suite don Vincenzo à la promenade, et comme il prenait gaieinent, par galanterie, des sarcasmes qu'il n*eût point endurés de personnes indifférentes , cette petite guerre engendra lïnttmité. Les jeunes filles de tous les pays sont volontiers moqueuses. Pepina, qui avait le cœur bon, se repentait souvent d'avoir été trop loin» et don Vincenzo tirait avantage de la

cruauté des attaques pour solliciter des réparations. Par sa patience , il donna une heureuse opinion de son caractère, et quand les conversations furent sérieuses , il déploya des ressources d'esprit et de mémoire que ses rivaux ne possédaient point, car don Vincenzo avait voyagé à quinze lieues autour de Naples, dans plusieurs directions. Il avait tu Minturne, Gaëte, voire deux ou trois villes de la Galabre, et il pouvait parler très-longtemps et tràs-vite, avec une égale facilité, du Vésuve, de la Solfatara, des antiquités d'Herculanum ou de Pompefa, et des grenouilles du lacd'Agnano* LorsquUI avait captivé l'attention de son auditoire sous les arbres de la promenade, don Vincenzo s'emparait du bras de Pepina |)our rentrer à la ville, et il réservait pour ce moment la fine fleur de son érudition ; c'est pourquoi il avançait tous les jours d*un pas dans cette imagination impressionnable et naïve.

Un soir, parmi ses divers récits, le Napolitain vint à causer de la pêche du corail, qu'il connaissait par ouï-dire. Il apprit à Pepina, qui ne le savait point encore 9 que tout le bénéfice de cette pèche appartenait aux patrons de barque et aux néjgociants. L'équipage recevait une solde peu considérable, et on donnait aux plus habiles un petit intérêt sur le résultat de l'expédition; mais le grand maximum que pût espérer un homme trèsheureux était une somme de vingt à trente piastres. Pepina comprit ainsi que les projets de Domi'

LE BONACGHTNO. 277

nique étaient autant de chimères, et que l'idée d'épouser ce bonacchino à son retour d'Afrique n'avait pas le sens commun. Gomme s*il eût pu deviner ce qu*elle pensait, don Yincenzo^ aussitôt après ces révélations sur la pèche du corail, donna un tour plus confidentiel à la conversation , et se mit à foire une peinture éloquente de son martyre et de son amour. Il offrit à brûle-pourpoint son cœur, sa main et sa fortune, c'est-à-dire ses l,iÛO livres d'appointements, en ajoutant que, si Pepina l'avait pour agréable, il irait immédiatement, en pleine rue, la demander à son père. La jeune fille, surprise et ravie par tant de zèle et de ^vacité, donna son consentement, et le seigneur Viacenzo courut incontinent présenter sa requête à don Giuseppe* Dès les premiers mots qu'il prononça, dame Rosalie pinça le bras du bonhomme, et lui dit i roreille : — Un mari ! cela est sérieux. On a des amants tant qu'on en veut; mais un maril... Acceptez tout de suite. — Et de peur que don Giu- ^Ppe ne fit traîner les choses en longueur , dame Rosalie se chargea de la réponse : — Seigneur Vint'^zo, dit-elle, je considère Pepina comme ma fille. Votre proposition n'est pas de celles qu'on refuse. Allez, faites votre cour. Vous êtes agréé \ je vous en donne ma parole. Il ne faut plus vous en dédire.

A partir de ce moment, don Vincenzo eut la peromission devenir chuchoter dans la grotte de rocaille >vec sa fiancée. Il en profita, et, au bout de trois ou

quatre conférences, ce fut Pepina et non le Napolitain qui eut à redouter un dédit. Dans ces organisations volcaniques de la Sicile , les sensations ont tant de force et les rouages de la vie marchent avec tant d'activité, que le moment présent domine tout. Cependant Pepina crut se rappeler vaguement qu'elle avait engagé son cœur et sa main i un nommé Dominique.— ^ J'aurais mieux fait, se ditelle, de ne point me lier à ce pécheur de thons; mais , puisque l'idée de Tcpouser ne valait rien, il faudra bien que Dominique entende raison comme moi. ie'^lui dirai que les madragues ne sont point un endroit à y aller chercher un mari, et qu'il se doit ôter cette fantaisie de la tète. J'aurais peut^lre mieux fait aussi de tenir rigueur à mon fiancé pendant quelques jours encore ; mais mon Vincenco est le meilleur, le plus loyal des hommes. Il ne verra dans ma faiblesse qu'une preuve certaine de Famotir extrême et de la confiance sans bornes qu'il mérite si bien. Une fois que je serai mariée, jamais il n'y aura de fidélité comparable à la mienne^ mes scrupules et ma rigueur seront poussés jusqu'à la manie, jusqu'au ridicule. Je me ferais hacher en cent mille morceaux plutôt que de soufirir l'apparence d'une atteinte aux privilèges de mon époux, et si quelque imprudent s'avise de me toucher le bout du doigt seulement, je lui arracherai les deux yeux avecm^ ongles pour en dégoûter les autres.

LE BONACORINO. 279

La demande en mariage de don Vincenzo ne fut pas longtemps un secret; les jeunes gens de la ville en parlèrent entre eux. Lorsque Gaëtano apprit cette nouvelle, le remords de sa mauvaise conduite le prit à la gorge subitement, et sa jalousie s'éveilla. Le Sicilien n'aime pas qu'un étranger vienne s'établir en son pays et lui enlever ses femmes; il en épouserait volontiers quatre, s'il était possible, afin de n'en point laisser aux autres. Gaêtano écrivit à l'instant même à don Giuseppe pour lui rappeler certaines ouvertures qu'il lui avait faites le jour de l'excursion à Monreale, avec l'intention de solliciter l'honneur d'entrer dans sa famille. L'étudiant Gialio, informé de cette démarche, se sentit tout à coup inconsolable de sa disgrâce et désespéré des leproches de Pepina. Il se piqua d'émulation, et manda en ambassade au marchand bonnetier une pcnonne chai^ d'ajouter un nouveau nom à la liste des prétendants.

1>on Giuseppe tomba dans un grand embarras en voyant cette grêle d'épouseurs. Dame Rosalie, qui était femme de bon sens, voulait qu'on s*on ttnt au •aigneur Yincenio, de peur de tout perdre par indécision. Pepina aurait partagé cette opinion, si un pelit incident ne l'eût jetée dans la perplexité où ^tait son père. Le marchand bonnetier mena un

soir sa famille au théâtre de Pasquino, le Garrick de la Sicile. Ce Pasquino, confiné dans un coin où Ton parle un dialecte peu connu, n'en est pas moins un charmant comédien. Une méchante pièce devient un chef-d^œuvre quand il y joue son rôle. Improvisateur par excellence, Pasquino ne se borne pas aux grosses farces, comme les Polichinelles et les Pancraces de Naples; il est profond et philosophe dans ses plaisanteries, et l'on sent à travers sa malice une certaine bonté de cœur qui fait qu'on l'aime. C'est un homme de génie dans un genre secondaire, et, depuis cinquante ans qu'il dépense son esprit en Sicile, sa réputation n'est parvenue qu'à grand'peine jusqu'à Naples, ce dont il ne s'embarrasse guère '•

}je jour où Pepina vint à son théâtre, Pasqaino jouait une pièce à tiroirs. Parmi ses divers rôles, il y avait un Napolitain qui se donnait des airs de prepotenzaj parlait de ses voyages et déclarait qu'il ne trouvait à Païenne rien de beau. Il se plaignait beaucoup du bruit que faisaient les fontaines sur les places, à chaque coin de rue, dans les vestibules des maisons, et il regrettait ses chères citernes de Naples avec leur eau dormante. Ce personnage excita une gaieté fort bruyante dans l'assemblée. Faustina, poussant le coude de sa compagne, lui

< Pasquino, âgé aujourd'hui de plus de sdiante^ix aofi est toujours plein de verte.

LE BONACCHINO. 281

dît toul bas : — Jésus! comme il ressemble à ton amoureux don Vincenzo !

Pepioa, frappée de la ressemblance, ne pouvait s*empêcher de rire, fx décor représentait le petit carrefour des quatre Cantonij point central de Palerme, et qui est un des endroits les plus agréables du monde. Pasquino, après en avoir critiqué les sculptures et les ornements, y rencontrait un Sici* lien, qu'il croyait reconnaître *, il lui sautait au cou et, sans autre préambule, il lui appliquait sur la bouche un baiser retentissant. Le Sicilien s'es* suyait avec son mouchoir et demandait au public comment il se pouvait que ce seigneur caressant I eût pris pour une femme. Sur le carrefour, on voyait arriver de loin une jolie allé endimanchée; Pasquino la lorgnait, et lui faisait avec la mâchoire le signe grossier qui se traduit dans toute Tltalie méridionale par une provocation amoureuse. La jeune fille effrayéese cachait au pied de la statue deCharles- Qaint, en criant que cet homme était enragé et qu'il lavoulaitmordre; mais Pasquino, prenant le ton conûqne et patelin de son pays, rassurait la jeune fille, l^amnsait par ses plaisanteries, obtenait d'elle des œillades et des sourires, et, après avoir rétracté ses critiques, finissait par convenir qu'il y avait de fort belles choses à Palerme et que les deux Siciles étaient deux sœurs jumelles aussi aimables l'une que l'autre. Malgré ce dénoûment en faveur du bon Napolitain, Pepina rougit de honte, en se rappelant

que don Vincenzo s'élail permis de lui adresser, sans la connaître, la proposition dont Pasquino venail de lui faire comprendre le sens impertinent et cynique. Les Siciliennes ont cela de remarquable, { que leur dignité résiste à la passion et aux égarements; elles pèchent par fragilité^ par entraine- | ment, par surprise, et la soudaineté même de leurs fautes ne laisse point à la pudeur le temps d^ouvrir ses ailes et de s'envoler pour toujours. On n^aurait pas fait avouer aisément à Pepina qu'elle n'avait plus sujet d'être fière et d'exiger du respect ; c'est ' pourquoi l'impression fâcheuse qu'elle emporta du ' spectacle de Pasquino déflora dans son esprit Timage i de son fiancé.

Pendant ce temps-là, don Giuseppe ne savait quel parti pi^endre entre toutes ces demandes en mariage. Pour sortir d'embarras, il imagina d*envoyer quérir les trois jeunes gens et de les réunir chez lui en séance solennelle. — Mes amis, dit- il, vous me convenez également tous trois ; je ne pourrais me fixer sur l'un de vous sans manquer aux deux autres. Arrangez-vous à ramiafc4e, et je souscris d'avance à votre accommodement.

— Les choses étant ainsi , dit la vieille Rosalie, laissez Pepina choisir elle-méine : une âUe ea sait plus long que son père sur ces raatière»-là.

Chacun des trois rivaux promit de se soumettre à l'arrêt, quel qu'il fût; mais aussi chacun voulut plaider sa cause. Au milieu de ces préliminaires,

LE BONAGGHINO. 383

Pepina, en regardant par la fenêtre, aperçut Dominique qui revenait de son voyage en mer. Le visage du pauvre bonacchino ne produisit point sur elle reflet de la tête de Méduse, car, au contraire, de tendres souvenirs se réveillant tout à coup dans son Âme, Pepina courut chercher le vainqueur des thons et le fit entrer dans la maison : — Âs-tu péché la forêt de corail ? lui dit-elle à voix basse dans Tescalier.

— Hélas! non, répondit le bofMcehino, Je n'ai gag:né que dix piastres de solde et une gratification de six ducats.

— il faut que tu aies bien du malheur. Suis-moi pourtant, et ne t'étoime point de tout ce que lu vas voir ou entendre : on ne sait pas ce qui peut arriver. Sois discret et garde le silence.

Pepina introduisit Dominique devant le conseil, en disant qu^elle aurait peut-être besoin de lui comine témoin. Gaétano prit alors la parole. Il commença par rappeler les circonstances de sa rencontre avec toute la famille à Monreale , comment il avait fait des ouvertures au respectable père dès ce jour mémorable, et il termina par une apo trophe sentimentale dans laquelle il réclama Tbonneur d^avoir, le premier avant ses rivaux, touché le cœur, jusqu'alors insensible et muet, de la belle Pepina. Giulio s'empressa d'ajouter que ledit Gaêlano ne pouvait tirer avantage de sa priorité, puisqu'il avait manqué de fidélité à sa maîtresse; que lui, Giulio, avait trouvé Pepina tout éplorée de cet

abandon, et qu'en réussissant à la consoler, il avait hérité des droits du premier amant. Don Yincenzo soutint que ces titres divers n'avaient rien de sérieux, que lui seul avait marché au but honorablement, adressé une demande formelle , et que par conséquent les autres n'étaient que des imitateurs.

— Que d'amourettes! murmura le père, il parait que ma fille a aimé tous ces jeunes gens. Cela augmente les difficultés et Tembarras du choix.

— Bah! lui répondit dame Rosalie, on préfère toujours quelqu'un.

L'arbitre souverain était cependant fort indécis. Tandis que chacun parlait à son tour, Pepina donnait in petto raison à Torateur ; mais la réflexion venait ensuite changer ses sentiments. — Ah ! seigneur Caêlano, dit-elle en soupirant, vous que j'ai aimé le premier, pourquoi faut-il que, par votre inconstance et vos méchants procédés, vons ayez changé mon amour en mépris? Vous n'auriez eu ni successeur ni rival. Et vous, gentil Giulio, que je croyais si loyal , pourquoi ai-je découvert que vos consolationsétaicnt une comédie et un piège? Quant à vous, seigneur Yincenzo, votre qualité d'étranger et de Napolitain ne devrait être qu'une objection légère. Par malheur, Pasquino vous a porté un coup dans mon pauvre esprit avec ses plaisanteries et ses satires, et puis vous avez débuté à Monreale par me faire une grossière insulte , dont je frémis encore d'indignation lorsque j'y songe. Le seul homme ici

LE BONACCHINO. 285

présent qui ne m'ait donné aucun sujet de plainte, c'est Dominique.

— Au diable! s*écria le père. Dominique est un honnête garçon , un brave piqueur de Ibons, mais je n'en veux point pour mon gendre.

— Rassurez-vous, reprit Pepina-, il n'a point réussi à faire fortune à la pèche du corail, et je sens bien que, malgré tout son mérite, il ne serait pas agréé de ma famille -, mais si Dominique n'est point assez riche, les autres sont encore moins dignes que lui, et je ne choisirai personne jusqu'à nouvel ordre.

— Un moment ! dit Gaêtauo. Permels, ô ma Pepina, que je tente un dernier appel à tes souvenirs. Il y a autre chose entre nous que des paroles en l'air. Asriu donc oublié nos rendez-vous dans le jar- ^9 nos longs entretiens à l'ombre du palmier, «ous la grotte de rocaille et même dans ta chambre, tandis que la ville entière sommeillait ? J'eus de STUids torts, il est vrai ; mais je les réparerai en te menant à Téglise, car je suis ton époux, et mes ^its sont sacrés.

— Les miens aussi, dit Giulio.

— Et les miens de même, dit le Napolitain.

— Ouais! qu'est cela? s'écria le père^ j'en apprends de belles. Des rendez-vous ! des entretiens à I*heure du sommeil ! des droits sacrés à trois per« sonnes différentes ! Sang du Christ! je ne sais à <Iuoi tient que je n'assomme ma fille à grands coups de bâton.

— Voyez un peu celte hypocrite ! murmura Faustina! tandis qu'elle me faisait des sermons, elle avait trois amants, sur lesquels deux étaient à moi.

— Taisez-vous! dit la vieille dame Rosalie; personne ici n'a un grain de raison dans la tôte. Que Pepina ait eu des amants ou des amoureux, qu'importe! en est-elle plus laide, plus sotte ou plus pauvre? En a-t-elle perdu un cheveu de sa tète, une dent de sa bouche, un sou de sa dot, un agrément de ton caractère ? Pas le moins du monde. Eh bien donc ! vous êtes un fou de la vouloir battre, seigneur Giuseppe. Toi, Pepina, tu es bien plus folle encore de balancer si longtemps. Prends le premier venu et marie>toi. Et vous, ma OUe, quelle rage vous pousse à dire vos affaires lorsqu^on ne vous interroge point? Jetons un voile sur les peccadilles passées, et revenons au fait, qui est le choix d'un mari.

Pour la première fois, Pepina commençait enfin à comprendre ses fautes et les sophismes dont la passion l'avait bercée. En écoutant les étranges ar^ guments par lesquels dame Rosalie essayait de la justifier, elle se sentit peu flattée de Téloquence du plaidoyer. Cependant don Giuseppe , étonné de la force de ces arguments et dominé par l'ascendant que dame Rosalie exerçait sur ses volontés, se calma tout à coup. — Jetons un voile , puisque vous le voulez, dit-il, et qu'un bon mariage nous fasse oublier tant d'erreurs. Allons, petite malheureuse, dépèche-toi de choisir, afin que je te pardonne.

LB fiONAGGHINO. 887

— Je ne choisirai point » répondit Pepina d'un ton ferme. Entre trois hommes sans délicatesse, qui se vantent publiquement de leurs avantages et qui peDseot me forcer la main par leur lâche indiscret lion, je n^ai point de préférence. Je les méprise également tous trois. Ah ! combien tu es supérieur à eux, pauvre Dominique! Toi seul, tu te conduis en galant homme, et pourtant je t'avais manqué de foi. Oui, je veux qu'on le sache : Dominique avait su me plaire et conquérir les mêmes droits que les trois autres.

— Lui aussi ! s^écria le père en s'armant d'une canne. C^esl à présent que rien ne pourrait m'em«> pêcher d'assommer la coupable.

Don Giuseppe marcha vers sa fille en levant le bâton. Les yeux de Pepina cherchèrent quelque moyen désespéré d'éviter ce dernier affront, et Dominique s'élança au-devant du père pour l'arrêter) mais il n'était plus temps : le bras courroucé retomba lourdement, et la jeune fille reçut un coup terrible sur les épaules. LWgueil meurtri, bien plutôt que la souffrance physic]ue, lui arracha une sorte de rugissement. £lle courut en trois bonds jusqu'à sa chambre et ferma la serrure au double tour. Du fond de cette retraite, elle entendit un niélange confus de voix qui criaient toutes à la fois. Celle de dame Rosalie Unit par prendre le dessus \ Ifô autres s'éteignirent, et un bruit de pas dans l'escalier annonça que la séance était levée. Nous ne

connaissons point en France cette douleur sèche, ce ressentiment concentré, cette sombre rancune qui dévorent une Sicilienne sans que sa bouche laisse échapper une plainte, ni ses yeux une larme. Pepina, le regard fixe, les dents serrées, immobile et comme frappée de catalepsie, comptait les morsures du serpent roulé dans son cœur. On frappa doucement à la porte, et elle entendit la voix de Faustina qui lui disait d'ouvrir et lui demandait pardon de Tavoir offensée-, mais elle ne répondit point et ne changea pas de posture. Bientôt après arriva dame Rosalie. — Ouvre-moi, ma fille, dit la bonne femme; nous irons ensemble trouver don Giuseppe. Je le ferai rougir de t'avoir battue; il t'embrassera, et tout sera oublié. II n'y a rien de plus sot que ces querelles pour de petits péchés, comme si ce n*était pas l'affaire des confesseurs! Va, ma fille, il ne faut pas garder rancune à nn père. Tu sais que le tien n'est point méchant et que je le mène par le bout du nez ; ainsi ne sois pas trop sauvage, de peur de mettre les torts de ton côté.

Pepina ne donna pas signe de vie, et la grosse dame s'en retourna comme elle était venue, en grondant contre la brutalité des hommes qui se fâchent à tous propos et ne savent rien prendre avec patience. Au milieu de la nuit, on entendit enfin la jeune fille marcher dans sa chambre et fouiller dans ses tiroirs. Le silence se rétablit ensuite, et Ton pensa qu'elle était au lit ; mais, le matin, la ser-

LE BONACGltlNO. 280

vante trouva la porte de la chambre ouverte et les bardes éparses sur le plancher. Pepina s^était envolée de la maison paternelle, un petit paquet sous le bras. Vers midi, on apporta une lettre à dame Rosalie, contenant ce qui suit : a TrèsM^hère dame, vous de qui je n'ai reçu ni chagrin ni outrage, chargez-vous d'apprendre aux autres que je leur pardonne à la condition de ne plus les voir et que j'ai cherché un asile contre les perfidies, les injures el les coups, parmi les sœurs de Sninte-Glaire. Après six mois de noviciat, si je ne sens point de vocation, je demanderai au monde s'il veut bien mé reprendre; maïs je souhaite ardemment de m'accoutumer à la vie religieuse. Agréez, très-chère dame, l'assurance de ma tendresse toute filiale* »

Don Giusep|)e courut au couvent, le visage bouleversé, roulant des larmes dans ses gros yeux. Il fut admis au 'parloir, où la supérieure lui vint dire très-froidement qu'il ne dépendait point d'elle de lui rendre sa fille, que Pepina élait libre de sortir ou de rester, et qu'on ne chercherait à Tinfluenccr en aucune façon. Il fallut bien se résigner à attendre Texpiration des six mois d'épreuve. Pendant ce long délai, la maison du pauvre marchand bonnelier fut triste comme un tombeau. On ne vit plus la famille passer le soir sous la porte Fclice, et dame Rosalie ne cessa de répéter vingt fois par jour ce refrain cruel : — Voilà, seigneur Giuseppe, ce que

c'est que de battre les filles. On a bientôt levé la

998 NOCYBLLBS SIClLIBNfffiS.

main ; on 8*en repent tout le reste de sa vie.

Après la fatale scène du coup de bâton , la dis- ^rde souffla son venin dans les cœurs de tous les amantsdésappoinlés.GaêtanoelGiulio,quis'étaient si bien entendus pour faire le mal, devinrent ennemis mortels pour mieux prouver la sincérité de leurs regrets. Don Vincenzo, peu satisfait d'avoir découvert tant de rivaux aussi favorisés que lui, se serait refroidi pour le mariage , si la retraite de Pepina n^eût fortement ranimé ses désirs, car Tesprit humain est mal fait et s^acharne de préférence à la poursuite des biens qui semblent le fuir. Dominique, plus calme en apparence, mais plus jaloux cent fois que les autres, aurait volontiers poignardé toute la compagnie afin d'écarter la concurrence, et il accorda une double part de sa haine à don Vincenzo , qui joignait à sa qualité de rival celle de Napolitain. Au lieu de dissimuler sa rancune, le vainqueur des thons conçut la fatale pensée d mtimider Tennemi. Lorsqu'il le rencontrait dans la rue, il lui lançait des regards de bête fauve, et il réussit à lui inspirer une peur de tous les diables, mais dont reflet tourna autrement qiiUI ne Pavait imaginé. Don Vincenzo n^eut qu'un mot à dire pour éveiller la sollicitude de la police. On alla aux ia-

LE BONACCHIltO. 291

fonnalîons, et Ton sut que Dominique arait exprimé deyanl témoins le plaisir qu^il éprouverait à planter un harpon dans le corps de son rival. Ce renseignement parut sufBsant pour motiver un emprisonnement par mesure de prudence. Dominique, arrêté par quatre gendarmes, fut conduit à la Prison-Vieille et jeté dans un cachot.

Par nn préjugé populaire qui date du temps de la domination espagnole, les honaechini^ persuadés qu'ils n*ont point de justice à espérer des magistrats de Palerme, ont institué parmi eux une espèce de tribunal arbitral qui juge leurs différends. On plaide sa cause soi-même, et, n^ayant point davoeats pour embrouiller les affaires, ni de Trais à payer» les parties trouvent du moins, à défaut du code et de la science, l'économie de temps et d'argent. Quant aux arrêts, ils sont dictés par ce bon sens naïf dont Tillustre Sancho Pança donna des preuves si remarquables dans son gouvernement de Barataria. Il n'y eut jamais de justice si expéditive et si peu coûteuse, et comme les plaideurs ont toute confiance dans Timpartialité des juges , il est rare qu'on appelle de ces arbitrages aux tribunaux réguliers. Si les bonacehini se bornaient à juger leurs différends en matière civile ou leurs querelles d'honneur, on ne verrait pas grand mal à cela. On ne peut empêcher les gens de s'accommoder comme ils Tentendent, et les arrêts deviennent, par le consentement mutuel, des arrangements à l'amiable ;

mais il paraît que, dans certains cas, ces magistrats amateurs s'arrogent le droit de traiter des matières criminelles, de juger des absents qui ne reconnaissent point leur pouvoir , de les condamner à des peines de leur invention , et même d'exécuter la sentence, qui devient alors un délit ou un crime au point de vue des lois véritables. Dans ces cas heureusement fort rares, le corps des bonacchini brave la justice du pays pour exercer la sienne, et s*érige en une sorte de tribunal de francs-juges qui distribue des taillades et des coups de couteau.

Selon toute probabilité, le respectable tribunal des pêcheurs de thons , assemblé dans quelque cabaret du BorgOy reçut avis, par la bouche de sou procureur général, de la persécution qu'un étranger venait d'exercer envers un des membres les plus honorables de la compagnie des madragues. L'injure faite à un homme de la confrérie rejaillissait sur tout ce qui portait la bonacea , et cette injure demandait une punition exemplaire. Le réquisitoire, qui sans doute ne fut pas long, eut bien vife établi ce fait notoire, que don Vincenzo, abusant de sa position de fonctionnaire et de la protection d'autres Carthaginois comme lui, avait introduite police dans une affaire d'amour et attenté à la liberté de Dominique pour se défaire d'un rival. Dans sa sagesse, le tribunal jugea que l'auteur de cette noirceur méritait une eoltellaia. On alla aux voix pour déterminer de combien de pouces la lame

LE BONACCHINO. 293

devait pénétrer entre les côtes du coupable, et le nombre fui fixé à un pouce, à la majorité des voix, ce qui prouve la grande modération de la cour. Afin que la sentence produisit l'eflet qu'on en devait attendre, on décida qu'elle serait exécutée en plein jour.

Un matin , le personnage désigné pour servir d'instrument à la justice particulière des vestes rondes s'arma d'un petit couteau dont la lame, soigneusement enveloppée d'un triple rang de ficelle, ne montrait que la pointe. Cet homme sortit du Borgoj et chercha dans la campagne un figuier sur lequel il choisit une feuille à la mesure de son visage, et dont il se fit une espèce de masque, en tenant la queue entre ses dents, de manière h voir clair par les découpures naturelles que présente lu feuille du figuier. L'opération achevée, il mit celte feuille dans sa poche et entra dans la ville. Pendant une demi-heure, il se tint au coin de la place du Sénat, qui est un des endroits les plus fréquentés de Palerme. Il était couché, les deux coudes à terre, les mains sur son visage, et regardait les passants en écartant ses doigts. Tout à coup il se leva, sa feuille de figuier à la bouche, et partit en courant. Une vieille femme, qui connaissait les mœurs des banacchinif se mit à crier que cet homme allait faire un malheur; mais le coureur avait tourné dans la rue de Tolède, et on le perdit de vue. Don Vineenzo, qui se rendait au palais royal, se sentit

heurté fortement dans le côté droit par un homme du peuple qui passa devant lui. Il crut avoir reçu un coup de coude, et, au bout de quelques secondes seulement, il s'aperçut qu^il était blessé. Il poussa des cris aigus en cherchant à désigner l'assassin ; mais le bonacchino était déjà bien loin : on le vit tourner à droite et s'enfoncer dans un labyrinthe de petites rues où il devenait inutile de le poursuivre. ïje pauvre don Vincenzo se crut mort jusqu^au moment où le médecin lui jura par tous les saints, après avoir sondé la blessure, qu'il n*était point dangereusement atteint. On lui mit le premier appareil, et on le conduisit en fiacre à la police. Lorsque le commissaire lui demanda s'il avait des indices à donner sur Tassassin, don Vincenzo assura que c'était Dominique, et qu'il Tavaii parfaitement reconnu à sa taille, à ses larges épaules et à ses jambes d*Hercule. On eut beau lui représenter que, Dominique étant sous les verrous depuis un mois, il fallait que ce fût un autre : don Vincenzo persista dans sa première déclaration avec tant d opiniâtreté, qu'au lieu de guider la justice, il l*^ dérouta complètement. On chercha parmi les pécheurs de thons ceux qui offraient quelque ressemblance avec Dominique, mais on trouva une foule de gaillards à larges épaules, à jambes d'Hercule et vêtus de la honacca, La moitié de la population mâle du Borgo répondait au signalement. Les magistrats , ennuyés de ne rien découvrir , jetèreot

LB BONAGGHINO. 295

bientôt celle affaire dans le sac aux oublis, el don Vificenzo en fut pour ses hauts cris el sa blessure.

— Vous comprenez, à présent, poursuivit M. A. R., pourquoi Dominique, qu'on relâcha de guerre lasse après deux mois de prison, ne peut plus approcher de notre ami le Napolitain sans lui donner des crispaiions. Tout homme qui porte la bonacca est devenu pour don Vincenzo un brigand et un coupejarrets. De là vient raccueil peu gracieux qu*il a fiiii tout à riieurc devant la fontaine de Garoffelio à celui qu'il considère comme son meurtrier.

La belle Pepina demeura ferme dans ses résolutions jusqu^à TAssomption de Tannée dernière. Le lendemain de cette grande fête, selon Tusage de ce pays, les novices de son couvent descendirent au parloir pour vendre des confltures faites par les nonnes. H se trouva parmi les chalands un cavalier d*une belle figure qui la remarqua et lui plut. C'était un propriétaire de Trapani assez riche, mais veuf, d'un caractère violent, et' qui passait pour avoir tué vertement sa première femme par jalousie. Lorsque ce prétendant vint demander au marchand bonnetier la main de sa fille, don Giuseppe prit des infoimations, et s*empressa d'avertir Pepina des bruits qui couraient sur cet homme : — Pensezvous donc, répondit la jeune fille avec majesté, que je veuille prendre un mari avec le dessein de le tromper? Si cet honorable seigneur a tué sa femme,

c'est qu'elle avait mérité la mort. Quand on est sûre, comme moi, de ses bonnes intentions, de sa vertu et de sa fidélité, on n'a pas à redouter un pareil accident. Voilà Tépoux qu'il faut à une fille de mon caractère, et, puisque je le trouve enfln, je Taccepte sans crainte.

En effet, le mariage fut célébré au bout de trois semaines, et Pepina, pleine d'assurance et de ûerté, partit gaiement avec son mari pour la province de Trapani. Elle habite aujourd'hui la campagne et ne voit personne, en sorte que, si elle ne rencontre dans son village ni un paysan bien bâti, ni un joli gardeur de moutons, ni un domestique frais de visage, qui lui fournisse l'occasion de se 'récrier sur l'étrangeté d'un si grand coup du sort et d'une aventure incroyable faite exprès pour elle, on doit espérer qu'elle échappera au danger de sa situation et restera sage.

Une fois la belle Pepina retirée dans ses terres, tous les amoureux se rejetèrent sur sa compagne. Gaêtano témoigna quelque envie de la prendre pour femme, et au premier mot qu'il en loucha, dame Rosalie, ne voulant pas le laisser languir, s'empressa de combler ses vœux. Faustina partit à son tour pour Marsala, où demeure la famille de son mari, et, sans être sorcier, on peut affirmer qu a cette heure elle y doit mener de front trois ou quatre amourettes plus ou moins sérieuses. Giulio alla prendre ses derniers grades à T^niversité de Catane,

LE BONACCHINO. 297

et don Giuseppe, toujours galant, continue à rendre ses devoirs à la grosse dame de ses pensées et à vendre des bonnets dans son magasin de la rue Macqueda.

LE MEZZO-HÂTTO

Le nom de mezzo-matto^ qiiOD prodigue beaucoup en Sicile et qui veut dire littéralement à moitié Jou^ ne se prend pas en mauvaise part. On le donne d*abord à tout individu travaillé par une manie ou une idée flxe quelconque : le collectionneur, l'amateur de tableaux, le distraie Tamoureux, rhumoriste, le jaloux, etc., sont des mezzimaiii. C'est, comme on voit, une famille considérable dont les membres divers ont des noms dans tous les pays du monde; maison appelle aussi mezzi-maiti les gens singuliers par les mœurs ou le caractère, et dans cette seconde catégorie on trouve des personnages qui n'existent qu'en Sicile. Sous le 88* degré, la tète s'exalte Tacilemenl; les passions, les ridicules et l'originalité prennent de fortes proportions. Le jaloux sicilien l'est à la rage, Tamoureux à la folie, le distrait et Thumoriste donnent des

signes énormes de leur préoccupation ou de leur chagrin. De là vient peut-être que l'instinct comique, soutenu par tant de sujets d'observation, est plus éveillé en Italie et en Sicile que dans le reste de TEurope. Il Tallait un terme exagéré pour répondre à Texagération de la chose, et ce terme une fois imaginé, si, parmi ceux à qui on rapplique, il se trouve des gens qui ne le méritent pas tout à fait, tant d^autres sont fous plus qu'à moitié que la compensation est amplement rétablie. Certaines personnes usurpent d^ailleurs le titre de mezzUmatti^ afin de se donner leur franc-parler et de satisfaire leur penchant pour l'indépendance, la satire ou le mépris des usages du monde.

lorsque je voulus tenter une ascension au sommet de TEtna, on me conduisit chez le savant et obligeant M. Gcmellaro, dont les lumières et Tcx* périence sont d^un grand secours aux touristes dans cette entreprise difficile. M. Gemcllaro, que les gens du pays appellent le docteur de l'Etna^ demeure à Nicolosi, dernier village qu'on rencontre en gravissant la montagne, et au delà duquel commence le chaos formidable dont le feu et la neige se disputent l'empire. Le docteur a consacré sa vie entière à l'étude de ce volcan, qu'il aime avec la tendresse d'un propriétaire. Il connaît les dédiés dangereux, les abîmes, les beaux points de vue, les passages qu'il convient de choisir selon le temps et la saison, et, quand il arrive malheur à un voyageur imprudent,

LE llEZ20-]fATT0. 301

M. Gemellaro en est inconsolable à cause de Téchec que reçoit la réputation de son cher Etna. Sur la table du docteur est un modèle en relief de la montagne, fait par lui-même, et où il n'a oublié aucun détail. Tandis que nous admirions, mes compagnons de Toyage et moi, ce chef-d'œuvre d*exactitude et de patience, M. Gemellaro nous dit en souriant avec une bonhomie charmante : « Je suis un mezzomatto. »

Avant cela, dans un café de Catane, j'avais entendu, au milieu d'une conversation entre plusieurs [personnes, un homme échauffé par la discussion s'écrier : « Ne me poussez pas ainsi, car je suis mezzo-matlo^ et je pourrais vous dire des choses qui ne vous feraient pas plaisir, n — En effet, cet homme finit par railler outrageusement ses interlocuteurs, qui n*osèrent point se fâcher, grâce à la précaution oratoire et aux licences qu'elle autorisait. Une autre fois, à Syracuse, j'aperçus une jeune fille assise sur un toit et qui pleurait de tout son cœur. — « En voilà une, me dit mon guide, que l'amour a rendue mezza-maita. » On voit par ces trois exemples si différents que cette expression s'emploie volontiers en Sicile avec plus ou moins dejustesseet de mesure. La définition du mot étant faite, il s'agit maintenant de chercher, parmi toutes ces variétés, un type qu'on ne puisse ni rencontrer dans un autre pays, ni appeler d'un autre nom.

Sur une place de Messine, j'eus l'avantage de dé*

soi KOtV&LtBS StCILlBNKEâ.

couvrir le modèle du mexso^maiio sicilien : c'était un homme de quarante ans, maigre, osseux, un peu voAté, avec de gros sourcils noirs arqués et mobiles, des yeux étincelants et des traits aquilins. Sa physionomie changeait souvent, et on aurait cru que les pensées tournaient incessamment dans sa tète comme la lanterne d'un phare. Tantôt un sourire fin relevait ses lèvres, tantôt il faisait une lippe comique et pleureuse ; sur son visage, lïnqniétude succédait au calme, la gaieté i la mélancolie, la bienveillance à la mauvaise humeur, par des transitions si soudaines, qu'en le regardant on imitait malgré soi ses grimaces. La première fois que je le vis, il portait un pantalon noir, une veste de toile, un grand chapeau de paille, point de cravate ni de gilet, ce qui lui donnait un air de philosoplie moissonneur passablement hétéroclite; mais, malgré le désordre de ses vêtements et son linge chiffonné, je reconnus en lui un hommo dVxcellente compagnie. Je ne sais quoi d'intéressant et de noble perçait à travers- son masque de Pa^uino. Il parlait seul dans la rue, comme s'il eât préparé quelqre discours pathétique, en secouant les épaules d'un air si malheureux, que je fus l^nlé de lui dire ; a Ne vous tourmentez pas ainsi ; \ous y errez que cela s'arrangera. » Au bout d'un moment, il trouva sans doute une phrase dont Téloquence le satisfaisait absolument, car il s'arféta court, en croisant les br^s d'un air de trioipphis.

LE ■fiZZO-VAtTO.

On parlait diversement de cet original dans toute la province de TEtna, oà il était fort connu. I^s négociants de Messine lui reprochaient d^avoir dissipé rollement sa fortune par des goûts dispendieux et des libéralités ; les gros propriétaires de Catane regrettaient qu^un de leurs pareils eût assez mal administré ses bions pour être obligé d^en Tendre une partie, l^es uns disaient que c'était un esprit ▼astf% les autres un faux bonhomme; mais les pauvres gens, les faibles et les affligés de toutes sortes, dont le nombre est grand depuis Messine jusqu^à Noto, avaient en lui un ami, un soutien et un consolateur, et, lorsquMI venait frapper à la porte d'une masure, on s'écriait en le voyant : « C'est le ciel qui vous envoie ! » Tout cela composait une figure mystérieuse qui excita ma curiosité , et , comme il n*y avait presque personne qui n'eût quelque anecdote à raconter sur ce personnage fantastique, je recueillis bientôt assez de documents pour en faire une sorte de biographie, dont je ne cacherai pas que les bruits publics et les préjugés populaires sont les seules pièces justifleatives.

Le marquis Ck^rmano'^'*'^ avait été un des meilleurs élèves ilu collège des jésuites à Naples. A dixsept aas, il rentra chez son pure avec Thabitude et le goût du travail, en sorte qu*il ajouta aux bons fruits de ses classes cette seconde éducation, non moins utile que la première, qu'on n'acquiert que par beaucoup de méditation et de lecture. Il 8*in«

troduisit dans la compagnie des savants et des HU iérateurs du royaume des Deux-Siciles; le marquis Gargallo, le professeur Melloni, le célèbre Galuppi, raimaient et le considéraient comme celui de leurs successeurs à venir qui donnait les plus belles espérances. La géologie et les recherches sur les antiquités grecques et romaines étaient ses études favorites. A vingt-cinq ans, il perdit son père, et se vit à la tète dUme grande fortune. Après un petit voyage quUl fit en Italie pour se distraire, le jeune marquis revint à Naples, où on Tavertit que, s'il voulait aller à la cour, il y trouverait des protections et de remploi; mais il répondit quUl n*avaii point d'ambition, et prétexta des travaux de cabinet pour se retirer dans sa villa Germana, située entre Messine et Galiidoro. On pensa que l'unique rejeton d^une famille riche devait se marier de bonne heure, et on lui proposa de brillants partis ; notre homme ne voulut pas en entendre parler, et pria les officieux de le laisser vivre à sa guise.

Des invitations furent envoyées de la villa Germana aux savants, aux artistes et aux poètes de la Sicile. On y vint de tous les coins de cette île, qui a toujours produit beaucoup de vers et de chansons. Les commensaux les plus sérieux de la maison ne manquèrent pas de s'enquérir des travaux dUm jeune homme si sage ; ils s'attendaient à voir sortir de son cabinet quelque ouvrage d'une érudition solide. Leur surprise fut grande quand le marquis

leur apprit que son intention n^était point d^entrer en communication avec le public, qu'il ne prétendait cultiver les sciences que pour son amusement, el que le véritable bonheur d'un philosophe était précisément de ne chercher ni la gloire, ni le bruit, de ne faire aucun usage de son instruction, et de s^endormir plus content d'une bonne action que du succès d'un gros livre. Au rebours des savants ordinaires qui se passionnent chaque jour davantage pour leurs occupations, le seigneur Germano négligea peu à peu la géologie et les ruines antiques. L'encre se figea dans son écritoire. Ses amis lui reprochèrent d'abandonner Tétude ; il leur répondit qu'en prenant de Tàge, il faHait devenir* raisonnable, connaître le prix du temps, et retrancher sur les heures de récréation, l^es amis eurent bien de la peine à s'empêcher de rire en songeant que le marquis passait des matinées entières dans son jardin, vôtu de sa robe de chambre, à s*en(retenir gravement avec son jardinier, et qu'il maniait luimême la serpe et l'arrosoir pour tailler des arbustes et arroser les fleurs les plus simples.

Un jour, le seigneur Germano demanda sa berline de voyage, et se fit conduire dans ses diverses propriétés. 11 avait des fermes à Taormine, des vignes d'un grand rapport sur le penchant de TEtna, des maisons à Catane. Il employa huit jours à examiner toutes choses, à interroger les gens et à prendre

des notes* En revenant à Messine, il appela son in-

306 NOUVELLES SICTLIBNNBS.

tendant : « Je savais depuis longtemps que tu me volais, lui dit-il avec douceur; mais, avant de te congédier, j^ai voulu m assurer que tu aurais de quoi vivre en sortant de chez moi, car je vais donner en ta personne une leçon aux serviteurs infidèles. Gomme tu seras repoussé de tout le monde, j'ai attendu que tu fusses pourvu. Aujourd'hui, tes larcins se montent à six mi le dunUs; avec cela, tu ne niiinqueras de rien dans tes vieux jours, si tu as de Tordre; en cx)nséqiicncc, je puis te chasser et te dire que tu es un coquin. » L^iniendant, confondu de voir son patron si bien instruit, fut en même temps ravi du le trouver si indulgent ; il confessa ingénument ses friponneries, et partit avec le butin qu'on lui laissait, epuis ce moment, le seigneur Gcrmuno administra sa fortune lui-même. On le félicita d'avoir fait un exemple sur un malhonnête homme, et il répondit : « La philosophie deviendrait une chose stérile et même nuisible, si elle nous empêchait de veiller à nos affaires et de nous occuper de notre prochain, n

Pour mettre en pratique sa nouvelle règle de conduite, le marquis prit l'habitude de se lever matin et de consacrer trois ou quatre heures avant le déjeunrrà parcourir les environs de sa villa. On lui sellait un mulet exenc à franchir les torrents, et, sur cette monture paisible, il s'enfonçait dans les montagnes de Gallidoro, pays sauvage et pittoresque, où l'incroyable fécondité de la nature ne

LE MBZZO-MATTO. 307

produit , faute de bras , que désordre et encombrement. Le seigneur Germano ne rencontrait pas une métairie ou une cabane sans y entrer et s'informer commment on vivait là-dedans; quand il y trouvait le découragement et la misère, il donnait aux pauvres montagnards des secours et des const'ils, et ne sVn allait point sans avoir obtenu d'eux la promesse de secouer leur inertie. Dans une de ces promenades matinales, le marquis aperçut, au bord d un torrent cnOé par les pluies du printemps, une g'ande vi belle iille de dix-huit ans qui cherchait Kntiroil favorable pour passer le gué-, elle n'avail pour tout vôlement qu'une chemise longue, et déjà elle mettait un pied dans Teau lorsqu'elle s'arrêta en voyant arriver quelqu'un. —J'espère, mon enfant, lui dit le cavalier, que vous n'allez pas vous plonger dans cette eau glaciale.

— Si fait, seigneur marquis, répondit la jeune ii»e. Que votre Excellence passe la première, et je serai sur l'autre rive presque aussitôt qu'elle.

— Voilà comme on gagne des maladies, ma Mie. Puisque tu me connais, monte en croupe à ^«tédemoi. Nous passerons ensemble.

Sans plus de façons, la jeune fille posa son pied »u sur celui du cavalier, saisit le pommeau de der- J-'crc de la Felle et sauta d'un bond sur la croupe ^^ mulet. Lorsqu'elle eut arrangé décemment sa themise sur ses jambes en manière de jupon, elle » appuya d'une main sur l'épaule du seigneur Ger-

mano, et le mulet se mit en marche. De Tautre côté du torrent, le marquis dit à sa compagne : — Tu es mieux là que parmi les pierres et les ronces, ma mie. Restes-y ; je te mènerai chez loi ; cela le reposera, et, chemin faisant, tu me raconteras ce que fait ton père, comment il se nomme, s*il a beaucoup de famille et si on est heureux à la maison.

— Mon père, répondit la jeune fille, est le pauvre Matteo, fermier de votre Excellence. Plus d^une fois il m'a dit : « Zita, va porter du lait et des œufs à la villa Germana. » Et j^ai eu Thonneur de voir votre seigneurie dans son jardin par la fenêtre de ia cuisine. Notre famille n'est pas nombreuse. Mon père n'a d'autre enfant que moi, et il a tant grondé ma mère de ne lui avoir point donné un garçon pour Taider au travail, qu'à la (in je Tai apaisé en lui promettant d'être aussi forte, aussi active qu'un homme, de faire autant de besogne et de ne point me marier. Le soir, quand j'appelle mes chèvres, elles entendent ma voix à un mille de distance ; je porterais quatre gerbes de blé sur ma tête d*ici à Gallidoro sans me rc|)oser. Mon bras n'est pas gros ; mais je ne suis pas embarrassée pour jeter une botte de paille sur une charrette, et mon père n'ose plus gronder.

En parlant ainsi, la Zita étendait son bras délicat, dont le soleil n'avait pas encore altéré la blancheur.

— Tu sais jeter en Tair une botte de paille, dit

LE HEZZO-MATTO. 309

ic marquis, et tu ne sais pas que ton bras est d'une forme admirable. La Vénus de Syracuse n'en avait pas de si beaux.

— Il ne faut point me dire cela, Excellence. Tant mieux pour cette dame de Syracuse, si elle n'a pas besoin de travailler! Moi, j'ai promis de rester fille. Que je sois belle ou laide, peu importe ; mais je sens que si ma tôle partait, mon serment ne m'arrêterait plus, et c'est pourquoi j'ai peur des galanteries.

— Ton serment ne vaut rien, reprit le marquis. Les belles filles comme toi sont faites pour être mariées et pour donner beaucoup d'enfants à notre mourante Sicile. Est-ce que dans ces montagnes tu ne connais pas quelque part un garçon bien bâti qui te parle d'amour?

— Quant à du bonheur dans notre maison, répondit la Zita, comme votre seigneurie me le demandait tout à riieure, il y en aurait assez si le pain ne manquait jamais. Lorsque les poules ne pondent point et que les chèvres ne donnent pas de lait, mon père a de l'humeur et ma mère s'inquiète. Cependant, avec la protection de la sainte Vierge, on joint toujours les deux bouts de Tan.

— A force de joindre les deux bouts, reprit le seigneur Germano, on devient vieux, et avec l'âge arrivent les infirmités. Quand ton père et la mère ne pourront plus travailler, il ne sera plus temps de leur donner un gendre.

— Un gendre voudrait emmener sa femme ehex lui.

— C'est selon le métier qu'il ferait. Ce pays estil si désert que tu n^y puisses trouver celui dont tu serais volontiers la femme? Réponds-moi comme à un ami.

— Des gens de notre condition, réi)ondit la Zita, doivent s^estimer bien heureux d'avoir un patron humain et bon comme votre Excellence. Tout ce que nous souhaitons, c^ost qu elle ne vende pus ses biens à quelque seigneur de la terre ferme qui nous traiterait sans pitié.

Un groupe de cactus sur lequel séchait du linge annonça le voisinage d^une habitation.

— Voici notre maison, poursuivit la Zita; je vais avertir mon père de votre visite et cueillir des citrons pour pi*éparer la limonade.

La jeune fille sauta lestement à terre et courut en avant comme une biche. Sur le seuil de la métairie, le marquis ftit reçu par son fermier avec de grandes démonstrations de respect. Tout respirait la pauvreté dans celte humble maisonnette, composée d'une grande pièce qui servait de chambre à coucher, de grange et de magasin. L'étable aux chèvres n'était séparée de cet appartement que par une barrière. Deux grabats, couverts de paille de maïs, représentaient les lits; la porte et une lucarne sans vitre étaient les seuls passages ouverts à la lumière. Point d'autre objet de luxe qu'une

LE MB220*MAtTO. 3ll

image de la Madone sans cadre et un bouquet d'iris ei de génet d'Espagne; mais ia beauté de la Zita, sa jeunesse, sa vivacité, sa voix fraîche, entretenaient dans ce sombre réduit le mouvement et ia joie. Sur une table bancale, on servit du miel, des oranges, des limons et de Teau de source pour le rH^eseo. Tandis que le marquis faisait honneur à cette modeste collation, le fermier, le bonnet à la mais, ei la bonne femme, appuyée sur Tépaule de sa fille, admiraient les belles manières que déployait leur patron à éplucher des fruits. Après avoir bien raisonné de la prochaine récolte, du prix de Tavoine et de la culture du blé de Turquie, le seigneur Germano se tourna vers la jeune fille, dont les grands yeux observaient tous ses gestes.

— Maintenant, dit-il, à nous deux, Zita; je veux que tu te maries.

— Votre Excellence a raison, dit la mère. N'estil pas vrai que ce îemipéché de laisser notre famille s'éteindre ?

— Elle ne s'éteindra pas, reprit le marquis. Ë(*oute*moi, Zita : t<i as évité de répondre à mes questions tout à l'heure ; mais devant père et mère je te forcerai bien à t'expliquer. As-tu un amoureux, oui ou non ?

La Zita leva les yenx au ciel, ce qui veut dire non en pantomime sicilienne,

— Eb bien 1 poursuivit la seigneur Germano, je te doi^ne quinze jours pour trouver un mari qui te

plaise. Ne t^inquiète que de sa figure et de son ca* ractère. J ^entends qu'il soit jeune, de bonne mine et d'un heureux naturel. Le reste me regarde.

— Je n'étais point d*avis, dit le |ière, qu'elle prît un mari -, mais puisque votre Excellence se charge de tout, c'est fort différent.

— Je me charge de tout en effet. Passé ce délai de quinze jours, si la Zita n'a pas encx>re trouvé de prétendant, je lui en choisirai un moi-même, et je lui promets dès aujourd'hui cinquante ducats par an de pension à chaque enfant qu'elle aura, pour Tencourager à en faire beaucoup.

Le marquis vida son verre de limonade, prit son chapeau et sa cravache, et demanda son mulet. Suivant Fusage du pays, le métayer et sa femme baisèrent la main de leur patron ; la Zita s'approchait à son tour, lorsque le seigneur Germano lui toucha le menton et lui déposa un baiser sur le front en lui disant: — Voilà pour t'apprendre que tu es bonne à marier. Quoiqu'il n'y ait rien de plus aimable que d'être belle sans le savoir, il faut pourtant que cela finisse. Adieu, ma mie. Dans quinze jours, nous commanderons ta robe de noce.

Pendant quinze jours, le marquis vint tous les matins à la ferme savourer la limonade au miel préparée par la belle Zito, et disserter sur Félève

lE MEZZO-HATTO. 313

des- chèvres et la fécondité des poules avec autant déplaisir que s'il se fût agi des révolutions du globe. Cette simplicité de mœurs, qui pourrait sembler étrange en France, est fort ordinaire en Sicile. La compagnie de la villa Germana ne s*en étonna point, et Ton n'aurait jamais donné au marquis le nom de mezzo-maitOy s'il ne l'eût mérité par d'autres singularités. Le quinzième jour arrivé, le seigneur Gerroano demanda au bonhomme Matteo où était son gendre.

— J'attends, ré|)ondit le père, que votre seigneurie me le présente; je l'accepterai les yeux fermés, et il sera bien reçu de tout le monde ici.

— Mon choix est fait, repris le marquis. Demain je vous amènerai Thomme sur qui j'ai jeté les yeux, et si la Zita le trouve à son goût, nous conclurons tout de suite.

En retournant chez lui, le seigneur Germano descendait au pas un sentier tortueux, lorsqu'il entendit une voix de contralto d'une force prodigieuse qui l'appelait de bien loin. 11 arrêta son mulet pour chercher d'où venaient ces cris. Au bout (le cinq minutes, il aperçut une femme qui courait au faite de la montagne. Bientôt une paire de talons nus fit résonner la terre du sentier, et la Zita parut, à peine esoufflée par une traite d'un mille à toutes jambes.

— Excellence, dit-elle, je pensais que cette fantaisie de me marier vous sortirait de la tète, et que

3l4 NOtJtBLLBft SIClLlEMNfift.

oé délai de quinze jours était une plaisanterie. Puisque tout cela est sérieux, il faut que je tous parle : j'ai un amoureux ; je n'ai point osé Tavouer à mon père. Vousseriez bien bon, si vous vouliez faire semblfint de choisir précisément celui dont Je deviendrais la femme plus volontiers que de tout autre.

— Fille sournoise, répondit le marquis, pourquoi me dire cela au dernier moment, quand j'ai déjà formé d'autres projets? Ton amoureux est*il au moins jeune, ardent, beau de visage et d'une haute slalure ? car, pour rien au monde, je ne consentirais à te marier avec un homme contrefait ou rachitique.

— Excellence, c'est un garçon de vingt et un ans qui nous battrait tous deux d'une seule main ; il a de Tesprit et il compose des chansons si jolies que je Técouterais chanter du matin au soir^ mais ce n'est point un fainéant. Il fait le service de messager entre Taormine et Kandazzo , et deux fois i^ar semaine il passe dans ces montagnes pour prendre les commissions des métayers. Je l'ai renconlré souvent en gardant mes chèvres, et, je ne sais comment cela est venu, je me suis aperçue qu'il me plaisait un peu, et puis davantage, et enfin tout à fait. Il n'en sait rien encore, car je n'en conviens pas avec lui, de peur qu'il n'ait plus autant de zèle à me parler de son amour.

— Sicilienne que tu es ! Comment se nonuuc toa amoureux ?

LB MKZZO'IATTO. 3l5

— Carlo, Excellence ; Carlo, pour la senrir.

— Es-tu bien sûre de Taimer?

^ Très-sûre , Excellence. Je me sais attachée à lui parce que je le connaissais. N'est-il pas juste d aimer ceux qu'on voit souvent? A Tidée d en épouser un autre, j'éprouve un serrement de cœur, et quand je pense à Carlo , je le trouve beau comme un dieu.

— Le drôle ! murmura le marquis ; il est aimé ! 11 aura là une femme parfaite, un vrai chef-d'œuvre. Quels yeux ! quelle taille ! droite comme un cierge ! et quelle voix!... une |)oitrine d'acier 1 0 Sicile, tes fruits sont beaux , mais trop rares, hélas ! — Sois tranquille, Zita ; tu épouseras ton Carlo. Je l'enverrai chercher à Taormine, et je le présenterai demain à ton père. Va , retourne à la maison , et dors paisiblement, ^9^Af a mta. Je veux que tu sois contente.

Le muletier Carlo avait son écurie au village des Jardin»^ situé sur la grand'route de Messine à Calane, au pied du roc escarpé que domine l'antique Tauramenium, Un domestique tin livrée lui vint dire que le marquis avait à l'entretenir d affaires importantes. On lui donna une place à côté du cocher sur le siège d*un fourgon de campagne ^ un couple de chevaux fringants le conduisit en deux heures à douze milles de son village. Il ouvrit de grands yeux en voyant , au bout d'une avenue de platanes, la façade mauresque de la villa Germana,

la pièce d^eau où se baignaient les nymphes de bronze, et Tescalieren fera cheval surmonté du péristyle orné de colonnettes et de trèfles percés à jour. Le luxe des appartements Tétonna bien plus encore; ce n^était partout que soie et velours. Carlo voulait ôter ses souliers de peur d'user les mosaïques, et si le marquis n'eût pas joui dans la contrée d'une réputation de bon chrétien , le muletier Taurait pris pour un sorcier, tant il y avait de livres dans son cabinet et de ramages sur sa robe de chambre. De son côté , le seigneur Germano parut exa* miner Carlo avec curiosité.

— Par Bacchus! dit-il, voilà un solide gaillard* Quelles épaules! quelles jambes! Viens un peu devant cette glace, mon garçon, que je voie lequel de nous deux est le plus grand. Tu as un pouce de plus que moi. C^est à merveille. La Zita t'appartient de droit.

— Monseigneur, répondit le muletier, il ne Taut point se fier aux apparences. Un homme a Tair solide, mais souvent ce n*cst qu*un pauvre diable. Les épaules, les jambes, cela ne prouve rien, si Testomac est faible. Quant à cette Zita dont vous parlez, je ne sais ce que c'est.

— Je devine, reprit le marquis : tu vas commencer par de la défiance et des mensonges ; mais je suis de ce pays, et toutes les ruses me sont connues. Tâchons d*abréger : tu aimes la fille de mon fermier Matteo *, je m'intéresse à ces bonnes gens. Si tu veux

épouser la Zita , je t^avertis que je lui donne mille ducats de dot et une pension de cinquante ducats à chaque enfant qu*elle aura. Tu es libre de la refuser; je lui trouverai sans peine un mari qui ne se plaindra point de maux d'estomac.

— Ce serait trop d'audace à moi, répondit Carlo, que de contredire votœ Excellence. Supposons donc, pour lui plaire, que j'aime la Zita et que j'accepte la proposition.

— Tant de complaisance me touche. Puisque tu consens à feindre, pour un instant, d'aimer ta maitresse et de recevoir une dot sur laquelle tu ne comptais pas, nous irons ensemble chez la Zita, et je te présenterai à la famille de ta future.

Le bonhomme Matteo, qui ne savait pas un mot de ces pourparlers, agréa le gendre qu'on lui pro« posait, et fut édiflé de la docilité de sa fille.

— Je ne vois, dit-il , qu'une objection à faire : Carlo voudra sans doute emmener sa femme k Taormine.

— Assurément, interrompit le marquis. Mon dessein n*est pas de marier ces enfants pour qu'ils vivent sous des toits différents. Je vous fournirai un garçon de ferme qui prendra la place de votre fille et fera son ouvrage.

Cette promesse ayant levé la dernière difficulté , les amoureux échangèrent le baiser des fiançailles. On décida que la cérémonie aurait lieu àGallidoro, et on fixa le jour du mariage au lundi de Pâques.

318 NOCTELLES StCILlBRNES.

Maitre Carlo eiil la permission de faire sa cour. Hormis le lempsqiie laî prenait son serrice de messager, il consacrait le reste à sa future. Quand la Zita avait de l'ouvrage, il Taidait, ou bien il lui chantait, en s'accompa<rnant de la guitare, des chansons dont il composait leà paroles et la musique. Un domestique du marquis vinl à la ferme chercher Tunique robe que possédait la^eune fille; pour la premièie fois, cette robe sortit de l armoire un autre jour que le dimanche, et avec ce modèli% une couturière de Me.^sine lit la parure complète de Icpousée. Il fallut essayer cette parure, et la Zita, vùtue de soie, coiffée d'un voile et chaussée de souliers blancs, eut une syncope en se voyant si bt'lle. Des larmes roulèrent dans ses yeux, et il lui sembla qu'elle aimait trois fois davantage le protecteur el le fiancé à qui elle devait ces atours.

Un incident vint cependant traverser tous ces projets. Maître Carlo attendait un soir le courrier de Mf'ssine a Catane, qui devait lui remettre les depô hes pour Randazzo et les villages des monta(>iies. Averti par le bruit des grelots el le fouel du posliN Ion, il descendit dans la rue. A sa grande surprise, le char-à-bancs passa rapidement devant lui sans s*îurôtor, et le courrier no daigna pas tourner la lèlc. C'fit\o crut reconnaître le mépris dont on s'empresse d'accabler les gens frappés d'une disgrîlc** ; il suivit la voiture en courant, et il la vit s'arrêter devant une petite locawla* — N'avez-vous pas d^

dépêches à me remettre? dit -il au courrier* Sans répondre un mot et sans paraître s*apercevoir qiril y avail là quelqu'un, le courrier ouvritson coffre et en tira plusieurs paquets. Un homme velu d'habits neufs, le galon d'argent au chapeau, sortit du cabaret, s'empara des bagages d'un air important, et se mit à causer en napolitain avec le courrier.

— Ces paquets, dit Carlo « doivent être déposés liiez moi. Si vous venez ici pour prendre ma place, ayez la bonté de me montrer votre brevet de messiiger, car je n'ai point reçu Tavis de ma destitution. Le Napolitain en Sicile, pour peu qu'il soit investi d'une ombre d'autorité, se considère comme en pays conquis. Plus ses fonctions sont infimes, plus il les relève par la hauteur des manières et par la sévérité du langage. Carlo, comprenant que ces deux pachas se donnaient le plaisir de l'humilier, attendu paisiblement qu'il leur plût de s'expliquer; mais aucune explication n'était nécessaire. Les recommandations du courrier au nouveau messager sur lu service quil devait faire écluircirent tous les doutes. Les deux Napolitains entrèrent dans la maison (>our prendre des rafraîchissements. On remit p<mdnnt ce temps-là les chevaux au cliar-à-bancs; les voyageurs remontèrent à leurs places, le courrier désaltéré sauta sur le siège, et le postillon fouetta ses clievaux. Carlo, seul dans la rue, se promena de long en large devant la maison. La servante de la locanda^ qu'il connaissait, sortit pour aller à la

fontaine. Il interrogea cette fille, et il apprit qu'un certain don Ffancesco, arrivé le jour même, et qui faisait parade de son crédit à la direction des postes de Messine, se disait titulaire de l'emploi de messager entre Taormine et Randazzo. Maitre Carlo demanda conseil à sa pi|)e de jonc. L*amitié du marquis étant son unique bien sur la terre avec l'amour de la Zita, il prit sa meilleure mule et se rendit à la villa Germana, où il parvint avant la nuit.

— Mon ami, lui dit le marquis après Tavoir écouté, je conviens avec toi que cette façon de procéder ne se voit que trop souvent dans noire pays; mais nous devons supposer qu'un retard ou un accident imprévu a empêché l'avis de ta destitution d'arriver aux Jardins avant ton remplaçant. Je te félicite de ta patience et de ta modération. Tu aurais pu seulement, sans amertume ni colère, forcer ce titulaire nouveau à te montrer son brevet, et, s'il eût persisté dans son superbe silence, exiger la remise des dépêches.

— Oh ! que je suis fâché de n'avoir point pensé à cela ! s'écria Carlo. Le chagrin de perdre mon emploi, la crainte de manquer mon mariage, et puis le dédain, l'assurance de ces deux hommes, tout cela m'a rendu stupide. Hélas! Excellence, que devenir à présent, sans ctat, sans ouvrage, avec deux mules sur les bras et le loyer d'une écurie ?

LE MEZZO'WATTO* 321

— N'es-tu pas honteux, reprit le marquis^ de gémir ainsi à ton âge et pour si peu de choses? Ces doléances sont ridicules; il faut gagner ta vie. Mets-toi sur les places publiques, offre tes mules aux Anglais qui voyagent. Tous les fonctionnaires de ce pays, jusqu'aux facteurs et aux postillons, étant des Napolitains, tu faisais une exception à la règle. Si tu veux conserver ma protection, voici le moment de montrer du courage ^ je n'aime pas les gens faibles et pleureurs.

Carlo se retira confus de la triste figure qu'il venait de faire, et au desespoir d'avoir manque de vigueur et de présence d'esprit. 11 se coucha sur le sable et y demeura une heure sans mouvement à ruminer sa faute. L'idée lui vint alors que, ce Fran* cesco ne partant de Taormine qu'au point du jour, on pouvait, en marchant toute la nuit, arriver à temps pour le rencontrer sur le chemin de Francavilla, lui enlever les dépêches de gré ou de force, et faire une dernière fois le service de messager. Sans communiquer son projet à personne, Carlo donna une portion d'avoine à sa mule et partit pour les montagnes. Il connaissait les sentiers de traverse, et fit si grande diligence, qu'il arriva bien avant le lever du soleil au point où le messager devait infailliblement passer pour se rendre à Francavilla.

Don Francesco, tenant par la bride son mulet chargé de dépèches, aperçut dans un mauvais che^

min maître Carlo équipé en messager comme lui. Il devina le danger de cette rencontre et voulul sonder le terrain en habile diplomate. — Bonjour, don Carlo, dit-il avec bonhomie. Vous vous êtes levé matin, et je dois être le premier à vous souhaiter une heureuse journée.

— Vous n'étiez pas si poli que cela hier, répondit Carlo. Votre langue s*est dégourdie dans la nuit, à ce qu'il me semble. Puisque je vous trouve d'humeur à donner audience , faites-moi la grâce de me montrer le brevet qui vous autorise à prendre ma place.

— Croyez-vous par hasard, reprit le Napolitain, que j'usurpe des fonctions qui ne m'appartiennent pas?

— Je n*en sais rien* Voyons votre brevet.

— Apprenez que le garçon de bureau de la direction des postes à Messine est le parrain de lenrant d'un de mes cousins. Il m'a dit un jour : « Francesco, tu devrais entier dans notre administration. )} Je n'en avais pas grande envie ; mais on se lasse de vivre dans les cafés, et j'ai pris cette bagatelle en attendant mieux.

— Vous êtes un homme de qualité, riche, puissant, bien apparenté, admirable et supérieur au reste des mortels, comme tous les Napolitains; mais voyons votre brevet.

— Je Tai laissé à Taormine.

*— Cela est fâcheux pour vous. Tant que je n'au-

LB HEZZO'MATTO. 32.3

rai point reçu Tavis de ma destilution, je puis et je dois me considérer comme titulaire. Vous allez, s'il vous plaît, me livrer les bagages et dépêches.

— Rien ne presse, reprit le Napolitain. Causons encore un moment \ nous pous entendrons comme une paire d'amis et de compatriotes. J^aime les Siciliens...

— Oui, interrompit Carlo, le matin et dans les chemins creux ^ à la ville, c'est autre chose. Je ne suis pas votre ami. Qiumt â votre compatriote, cela vous plait à dire. Je ne sais guère de géographie, mais je pensais que nous étions sur un de ces morceaux de terre environnés d eau qu'on appelle des iles, si j'ai bonne mémoire.

— Votre mémoire, répondit le Napolitain, est égale à votre esprit. J'ai ouï dire aussi que les hommes avaient inventé des machines de bois qui voguaient sur la mer et qui servaient à passer du continent sur ces morceaux de terre entourés d'eau. Cela s'appelle, je crois, des bateaux.

— Tu as bien retenu le nom de ces machines maudites. Maintenant que tu as déployé autant d'instruction que de (inesse, rends-moi mes dépêches.

— Les hommes, reprit Francesco, ont encore imaginé un ustensile de fer aiguisé qu'on appelle couteau, et qui sert à se défendre contre les voleurs de grands chemins.

Le Napolitain tira en cfiet de sa poche un cou-

324 NOUVELLES StdILtENNES.

teau; mais, avant qu'il se fût mis en posture de combattant, Carlo lui saisit le bras et le prît à la gorge.

— Mo! mo! cria Francesco. Reste tranquille. Voici tes dépêches^ emporte-les et fais-en tout ce que tu voudras.

Carlo jeta le couteau* dans les broussailles, transporta brusquement les bagages d'un mulet sur Tautre, et partit en poussant un hourra victorieux. Son triomphe ne fut pas de longue durée. Francesco ne manqua pas d'aller raconter à Taormine comment le brigand Carlo^ assisté d'autres bandits armes jusqu'aux dents, Tavait couché en joue avec une espingole chargée à mitraille. Après une résistance héroïque il avait dû céder, bien malgré lui, nu nombre et à la violence. Lorsque maître Carlo revint aux Jardins y il y trouva un sergent et un gendarme qui lui commandèrent de les accompagner à Taormine. Sans témoigner aucune émotion, il appela un muletier de ses amis qui passait sur la route. — Nicole, lui dit-il, les deux seigneurs gendarmes me conduisent chez le seigneur commissaire pour m'cxpliqiier avec mon successeur. Charge-toi de porter ces dépèches au bureau de poste. Je te prie d'avoir soin de mes mules pendant mon absence.

Déjà Carlo avait averti son camarade par un clignement d yeux qu*il s'agissait de se tirer des griffes des Carthaginois.

— SufBt! répondit Nue c en baissant un peu la

LB NEZZO-HATTO. 325

paupière de VœW gauche. Ne va pas te tromper de chemin. H y a tant de ruines et de sentiers à chèvres là-haut, qu'on peut s'égarer. Regarde la tète blan* che de TEtna qui s*élève au-dessus des autres montagnes ; on dirait un vieillard entouré de ses enfants. Reçois sa bénédiction et la mienne. Tes mules ne manqueront de rien.

En montant à Taormine, Carlo pria dévotement en son âme sainte Agathe deCatane et sainte Rosalie de Palerme de lui inspirer la dissimulation et la fourberie que réclamait sa position critique, et il attendit avec confiance qu'une personne de Tescorte voulût bien commencer la conversation. — Ton affaire, lui dit le vieux sergent, n'est pas aussi bonne que tu as Tair de le penser.

— C'est selon, répondit Carlo. Si on méjuge sans m*entendre, elle peot être mauvaise.

— Yeux-tu que je te donne un moyen de sortir d'embarras?

— Deux moyens valent mieux qu^un. Je vous écoute.

— Tu es jeune, adroit et bien bâti. Tu ferais un beau soldat. Demande à contracter un engagement volontaire. Vous autres Siciliens, vous considérez comme un privilège de n'être pas sujets à la conscription ; c'est au contraire une exclusion et un malheur; vous y perdez des chances infinies de fortune au lotio de l'existence. Tel que tu me vois, si ma passion pour la guerre ne m*eût retenu sous

les clrap^aux, j'aurais en ^h fois PoofasiQp d'cpotiser (leH ve.iive$ puissamment richo^ ^ppi^s de roon unjforrpe. Et piiU, tP. pourrais Ip pays, les av^o- Uire^; tu verrais Mapl^ç!

.-r Naples! ^ écria le ge|ulaFm0t Quelle vî)le! qujBJle Gûple f}ans le§^u^ff 1 P^ ffo^^i c4« ftf^p/ A la nuity vingt mille lumière^ §i|ns mèche JD||U$aen t d^ fp^raillçs {)ar 4es petits tj^oifs ^t ijapn^^nt la ^^piMlft 4'Mne elafté aussi vive gue cpl)e 4m M^M? Ijcs iî^tfos^ç «fi Proi^en}, et )^ (^uUqqea iHpminée^ plalent lppr§ Jrpsqrs au^ yg}j* éblpMi^ 4^ pa^rs^nt§. (74^ BOWf' ' ^ /¥:^^P r

— ÛPel|p Bompfil q^ipl ImxqI Fppét^ Çfir)9 en o^iyifiijt j}i^e larei3 |)iMîc)]e.

— Et, reprit le vieux ^ergept, s^i§T:jji que \Q\\i est pQWr Iq miljiîjir^ à Pjaple§? L'uRiforme dp (in drap bleu, les galops (|'argpot, le;s lor^a^e;; ^p §hal^a sopt d*up elTe). tel qp*ou peqt le dirp tout ({^s : le bourgeois en habit de ville s'efface à côlé ^u ^l({^t et ne brille iii p]u3 i{i ppips qu'i:n^ c{i^4^)l6. f n plein midi. Engage-toi, jeune homme.

TT- fpi^ ïïjeurs -d'pnyie, répopdi^ Carjfl; nais, hélas! ma qualité dp Sipilien ^st pn obst^pjp.

— Pas jnsurmpntab|e. Tu as de bopqes îiolp^- Op t'a lî^issé exerpçr le^ fqnçtiqns de p)ess^ger-, on te recevra parmi le§ eprôlé§ yolpnlaifes, si Ip montres du zèle.

Deux senjipr^ se présentèrent ^ refl^rfSc f)g la ville délaj)rcp f}q T^qfminç,

LB MKZZO-llATTO. fl2>

— Seigneurie ttiilitaircS, dit CaHrt^ H tné Vient un srntpiile. Là gMré a dèô dattgers- Oil peul recevoir une balle dâns ^(iël(|(]è bataillé: Décidétrietit je reste en Sicile. Qiiâtit au seigneur cbmtnisffaire, il lîsi mnlhenrètiseitièril [prévenu eoûtremoi par ttion èhniihii; Je hé le verrut pas. Voifcl voire chctniil pour âllfT chez lui \ je prends TautFe et tous fiouhiiité un bon voyage.

Carlo poussa dit eoude ses deux voîdins si rudement, qtrîl les flt châîiéeler; et il partit eomme uif lièvre; Le vieux sergent lui cria d'arrêter s il ne voulait t>A*lr d'un coup de tèrsetia; mais, avant que te pistolet de poche fftt rtrmé, Carlo avait tourriô dans une ruelle. Le gendarme, le sabre à la main^ poursuivit son homme aussi vite qu'il put. Au bout de cent pas, il arriva sur un terrain encombré de ruines et coupé de plusieurs sentiers. Une petite fille de quaire ans vint à passer; le gendarme lui tlcmKnHa Jiricl fchéuilil avait pris un hrtmririè porWnt lîi i'èhié et M ceinture fbuge des thitlciîefs? L'enfant, qui recdhriilt râfcccnt dfe là iéhé fenhè, né répdhdit pas et fe'erifiiif en nlbntrânt la Wngue â cefc ètrariger. Sur un bloc de faiarbi-e, iiii ftioirte domînicdin, pai^îîblemcnt assis, contemplait les reflets Jorés dn crépitsdile stir les ridges dé! l'Etna.

— Mon père, lui dit le gendarme-, Uh criminelcchfcpl^ n'a-t-il pas traversé ce terrain?

" t^ saint moine, sans détourner les yeux, remua les grains de son chapelet et murmura tout bas sa

patenôtre. An bout du terrain couvert de ruines, le gendarme trouva son sergent toujours courant comme lui* Après avoir fait quelques pas ensemble, ils furent arrêtés par une haie d'aloês dont les grandes feuilles présentaient leurs pointes afRlées comme des lames de poignard. Tandis qûMls cherchaient un moyen de franchir ce rempart, ils virent à deux portées de fusil, sur un pic fort élevé, Carlo grimpant comme un chat parmi des rochers et des vignes sauvages. Le sergent remit sa tersetta dans sa poche, le gendarme son sabre au fourreau, et ils reprirent ensemble le chemin de Taormine en maugréant contre les dominicains, les feuilles d*aloês et la Sicile entière.

Le marquis, informé de l'équipée de Carlo, voulut tenter une démarche en faveur de ce pauvre garçon* Il demanda son carrosse et se fit mener au cabaret où le messager Francesco avait élu domicile. Aussitôt que le seigneur Germano eut décliné ses noms et qualités, le Napolitain se confondit en salutations et en compliments. 11 offrit un siège et se tint debout.

— Voire déclaration, lui dit le marquis, me parait un peu exagérée. Carlo est incapable de détrousser les passants à main armée. Depuis long-

LE MEZZO-NATTO. 329

temps on ne voit plus de brigands dans le pays. Je viens vous prier amicalement de rétablir la vérité des Taits.

— Excellence, répondit Francesco, il est cerlain que Carlo in^a enlevé par la violence des dépêches que j'avais le droit de porter. De plus il m^a injurié, oflcnsé. 11 n'y a qu'un moment, rien n'aurait pu le soustraire à ma vengeance; vainement il serait venu se prosterner à mes pieds, je serais resté inébranlable ; mais, sur un simple mot de votre Excellence, je sens déjà que ma rigueur m'échappe, et je vais être tout disposé à m'en tendre avec votre seigneurie*

«— Nous nous entendrons d^autant plus facilement que je n*ai point de grâce à vous demander.

— Excellence, reprit Francesco, je suis séduit par 1*') politesse flatteuse dont votre seigneurie m'honore. Pour lui plaire, je dirai tout ce qu'elle voudra. Je retirerai ma plainte; je déclarerai que ce n'est point Carlo qui m'a enlevé mes dépèches.

— Gardez-vous-en bien, s'écria le marquis, n'allez pas faire de nouveaux mensonges. 11 ne s'agit que ^e dire la vérité, rien de plus ni de moins, selon le devoir d'un honnête homme.

— Le hasard a servi votre Excellence en Famé* nant ici. Je suis un honnête homme, et j'ai une horreur particulière du mensonge.

Francesco fit le tour de la chambre et passa devant le marquis eu tenant sa main droite ouverte

derrière son dos. — Votre seigneurie, repril-îl, est très-noble, très-riche . très-illustre. Un petit signe d^amitié va sceller notre heureux accord.

La main ouverte passa et repassa devant le visage dif marquis comme pour solliciter ce sigde d'amitié qui devait sceller TheOreux actofd. Cependant Fraticescd prit dès inflexions de voit moins fliHêes et itioin^ crfréâsantes en ajotitaht : -^ Un procès est toujours iine affaire désagréable. Quel chagrin 4 quel dépit pour moi s'il m'était im|K>ssible d*éparghrf à ce pautre Garto uti d6m6lé avec la justice !

Rien he tombant encore dans la tndiH ouverte, Franccsco |>oursuivit : — Dévaliser un messager est grave !

— Un faux lêrtihignrtgc e^t plus grave encore, interrompit le nlahjnis; Rëfiiâer avec orgueil el insolence d'exhiber ses titres friand on vient s'empa^c^ dfe là place d'un Hofcime deStittié, c'est Inal agir. Si Carlo est poursuivi et condfimné, un pro^ès en peut suivre rih autre; La Vérité flhiral par se faire jour à travers les mehsongèè ; je là respecte trop l)buf donner Seulement uii grano h ceux {jhl fte remuent pas les lèvt-es sans rofft»hser; Puisqtte vous êtes un honnête homme, vous rctirfcréîi iritre fausse décWralidW. Mi revoir, ttiaiti'e Fràncescô.

I^ marquis laissa ses chevaux au bourg des Jàrdins et gravit à pied le chemin escarpé de Taormine |)ôur se rendre chez lé commissaire qui avait dressé piiocès-vçrbal. Le conimi^aire reÇul le seigneur

LE MEZZÔ-MATTO. 331"

Germano avec beaucoup d'égards et phêta une oréillfe îitiontive à sa requête. — Votre EtccUench, dit-îl enssùite, trié fait envisager la (liiestioil sous un jour entièrement nouveau. L*insolence de Francesco esctise la vivacité du ittcssager desiitufi; Les déi)êcheÀ d'niflëiir^ ôrlt ëtë fldèletnerit portées à letir âestiiiaiidn, et je j)ensc, côriiWe votre seigneurie; que les bH^aiids et Tesi^ingôle sont des fictions; Nous île donnerons point suite à ëettè iiffaire.

— Cette assurance, dit le marquis èh se levant, dissipe toutes mes craintes. Agréez fheà temerelments et civilités. . .

— Votre j^ei^tieuHe; reprit le commissaire,- n'ou- Mie-f-elie (lias quelque choèe sîir ttia tafblé?

— Ndrî, t*épbMdH le thàriiuis, j'ai mëâ ^aUtd et faiâ canne. H ne me manque rien.

— La pbsitioil dé ebiiiiimiibè èât désastreli^ , pourdtiitit l6 tôlnttliâsaife èti changeant dé ton ; quand on a commence à ordinale iiii (irècès,- il est tottjotirs difficile d'en ai-rêtèt le côurà;

— Celui-ci est désormais impossible, ^époriclît le marlfuis. Si on s*avtsait de le pousser plus avant, je me présenterais comme témoin, et je révélerais dès parlîtrilàritôs fiiftestes pdùr les ordinateurs. Seigneur commissaire, je stiis votre serviteur.

AfiMs le départ du rHarqnis, le commissaire donna AU diable ce gentilhomme iddvitge qui ne voulait rien entendre au:! progrès de la civillsatibn en ma- *

tière de procédure. II aurait volontiers continué les poursuites, si la perspective d'une méchante affaire pour lui-même ne l'eût effrayé; mais il se promit de prendre sa revanche en tracasseries. De son côté, le marquis était résolu à se porter aux dernières extrémités plutôt que de recourir aux petits expédients qui auraient aplani toutes les difficultés. Un exprès envoyé à la recherche de Carlo avait uni par le découvrir dans le bosco de TEtna, d*où il ne voulait plus sortir. Le marquis ne put obtenir des autorités que des réponses vagues sur la position de son protégé, en sorte que le pauvre Carlo, toujours menacé d'une arrestation, ne rentra chez lui qu'en tremblant, Matteo et sa femme, nourris dans la crainte de Dieu et des Carthaginois , déclarèrent qu'ils n'osaient donner leur Aile à un homme qui ne savait pas même s'il était ou non contumace. Le jour fixé pour le mariage était passé. La Zita regardait en soupirant sa parure de noce; Carlo frissonnait à la vue d'un gendarme, et le seigneur Germano enrageait de ces empêchements qui retardaient l'union de deux jeunes gens de belle stature, et par conséquent l'accroissement de la population sicilienne.

Sur ces entrefaites , un ingénieur -en tournée d'inspection observa que la barrière de bois qui fermait l'avenue de la villa Germana empiétait sur le tracé de la route postale de Messine à Catane. On fit un procès-verbal, et le marquis reçut sommation

LE MBZZO-NATTO.

de reculer la barrière de trois bras» Cette rigueur était d'autant plus étrange, que la route, mal entretenue et coupée par les torrents qui descendent des montagnes, est tantôt large et tantôt étroite, selon les voies que tracent les voitures sur le bord de la mer. Le marquis se rendit à pied au bout de son avenue pour examiner Tétat des choses* Après avoir mesuré les distances, il s*assura que la barrière avançait dHm bras^ mais non de trois. Il marqua lui-même la place où devaient être plantés les poteaux, et il envoya immédiatement des ouvriers qui reculèrent la barrière d'un bras. Le marquis reçut de nouvelles sommations. 11 n'en tint compte. On lui fit un procès. Le meilleur avocat du pays fut chaîné de celte affaire. Tandis qu*on plaidait, le seigneur Germano, assis devant un café de Messine, buvait une limonade au milieu d'un cercle de curieux. Un père capucin, qui avait souvent trouvé un gtte à la villa Germana, vint s'asseoir près de son hôte, et lui dit à Toreille : — Mon fils, vous qui passez pour Thomme le plus sage et le plus savant de ce pays, est*il vrai que vous plaidiez pour une barrière de bois? — Mon père, répondit le marquis, je sui5 fort au-dessous de ma réputation. Il est lempt qu'on me retire une estime que je ne mérite point. Vous ne savez pas combien d'idées folles le sirocco fait éclore dans ma cervelle. Quelles preuves de sagesse le monde se croit-ll donc en droit d'exie^T d'un pauvre homme qui a été amoureux de U

Sâl MOUI^BLLBS SiClLtEiHKES

fille de soH iermièi*, H ^ul fait cependant tout r>e qiril |)ènt poiir U marier ateè un simple muletier^ rioh parce tjù'ëllé i* ëësàë dé lui lilàire; mais parce €(irîl kimb éribèrfe plùâ fjuë ceitc fille tine awrre peréonriedofittl SR^ ^éH^idfire Ikttnftfc le fils bfen plutôt (JWe rrtinàfril? Êst-cë Ift Sfe co^!dh^^e en sage?

— PeaMlrè; i-ëpiriUe ijapnclrt. Toas dvet éu tcw ifibtir$^ et je lié t>tfiâ leé jU^er saris connaître le (btid de Ydtrè pën§ée; Maîâ que tous iniporlènt deux bras de téif àiti dt i/he fearriôre de bolS? Est-ce la peirië j)Onf fei peu de bîiWilldr et Ûè faire parler toute là ville?

• ^— Si vous connaissiez le fend de ma pensée, rê^ pd^dit Id mîtrqitfi^, VObs iëtriet prëèî^ment qittjf celte barrière de bois est pôtir mol d'une ihi|)ortancè iticorfipdfablé. De TiësUe de ce pttk^s dépendent nia fortune, ma coiidiiltë à venir dans le commerce dèi hottïtfieè; tnû liberté peut-être. Vcrici juslemeilt moii avocat qui sdft de l'atidiehcfe. Noos allons ap|)rendré Tarrèt de mon deâtin.

I/avocat vint annoncer que son elient était eondatrtné à payer lés frais et une amende dé seize tari (un |leu moins de huit francs);

— Seijçé tûri! S'écria le mafquis, cela est exorbitîtht. Où vdHt-dh c|iie je ptehrtè seize* toHP Ocîelî que devenir? Je suis désormais un hdmirte itisol vdbie, sans asile, eh uh mot Un vrai Sicilien. 11 faut que j'^ié rccouts è mort ami le prince***; lui seul est assez riche et assez généreux pour m*aider à sortir

du plus maiiv"is pas où je sois tombé de ma vie.

Les assistants rirent ^e cette plaisanterie. Le marquis, après une longue visite chez le prince **% Kvmt s'asseoir dans un p.q|ii du caf^. 11 pdrl^jt seul et gesticulait avep véliégiiBpcQ. Qn \^ï d^m^^da eq badinaol s'il avait pu «e ppoeMPep la spmmo dj^MÛi» ten.

-T'i^aihftai«pQuppb0rpi}é,be9iipqMPFéfl^hi,répfînr dilril; i'ai comultô le |*EiQce, H pe qM« j'^v^ia prévu nasi que trop certain ; il u\q spi^n impossible d9 pajep TaiBende et les fr^aia du prpcè». Je ^pi§ biep 4<ie cela peut sembler iaeroyabta ; in^is je m ea rapporte au p^se capucin, et quand il n) aufji eui lendu, c*est àliii que je renvôrisai lespHrieu^ pt l^s inteFTQgiiteurs désœuvrés* lear je vsis ayoir de Is I^t blature,

Cjnq oiioutôs da (^onY^rsaiiau avep Iç pire (Sj^pur cio suRireiit m marquis pour e>pliflM^r te mysl^ro de wi langage et dp aa conduite. U nioine prit pn air grave et dit aux assistant» s -r l^ mv^^^v i^pp. mamin^ plaisante points ses raisons ^pnt bppnps. U ne peut pas payer les seise tari. Suspendes yptrq jugement ju^u*à la fln (\e cette afTHirp.

T- Par Dieu ! s*écria un jeune hpmmp» je ne vpis nen U de ipystérleux. Le marquis est tout simpler nient un mez^ormaêiQ.

Et en moins d'une heure |a ville entière répéta que le «ûgneuF (ieiui)9no étsif «in me^90T.rmiH>*

336 NOOVBLtfift filCILtENKBS.

Le lendemain de sa condaronation, notre mar-» quis congédia poliment tous ses commensaux, en leur donnant un dîner d'adieu, où il fit servir de la vaisselle de faïence et des fourchettes de bois. Le désastre survenu dans sa fortune Tobligeait, disaitil, à cette réforme dans l'état de sa maison. Après le repas, qui n'en fut pas moins excellent, une voiture emporta la batterie de cuisine et les assiettes de faïence. Pendant la semaine qui suivit ce dernier festin, des charrettes et des fourgons passèrent souvent au milieu de la nuit sur le chemin de Gailidoro. Lorsqu'on signifia au marquis Tordre de payer l'amende et les frais, et de reculer la barrière de bois, il répondit qu'il n'en ferait rien, et cette réponse aggrava fort la situation. Les huissiers se présentèrent un matin pour saisir le mobilier ; le valet de chambre leur ouvrit les portes, et aussitôt leurs mines s'allongèrent : ils ne trouvèrent partout que les quatre murs, pas un meuble ni un ustensile, pas un habit ni une pièce de linge, point de carrosse sous la remise ni de chevaux à Técurie. Les rayons et les planches de la bibliothèque avaient disparu avec les livres; un hamac suspendu à deux clous servait de lit au patron du logis. — C'est une chose rare à Messine qu'un sujet de conversation publique. Les habitants de cette ville endormie

LE IIEZ20-1IATT0. 337

saoimërent à la nouvelle du voyage infructueux des huissiers; les détails de l'expédition fournirent un second chapitre à Thistoire du procès. Des gens clairvoyants avaient déjà reconnu dans le palais du prince *** des tableaux et objets d'art de la villa Germana, aux mains dudit prince et sur sa cravate les bagues et Tépingle ornée de diamants du marquis. On attendit avec impatience les épisodes de cette petite guerre, et quand le tnezzo-mattOj avec sa veste de toile, son chapeau de moissonneur et ses souliers garnis de clous, vint rôder à Messine, on recueillit ses paroles comme autrefois à Athènes celles de Timon le misanthrope. Il mangeait à la trattcria la plus simple, au prix le plus modique, et couchait à l'auberge. Pour un granoy il marchandait pendant une heure. On remarqua que ses anciens domestiques ne cherchaient point de places et qu*il les employait à des messages. Un jour, devant le café qui servait de quartier général au seigneur Gennano, s'arrêtèrent deux mulets conduits par maître Carlo. On apprit ainsi que le marquis allait partir, et l'alarme se répandit parmi les observateurs. Un groupe nombreux se forma autour du mezzo-maito. Dans les paniers du mulet aux bagages, on le vit mettre son hamac et une chemise qu'il venait d'acheter; il enfourcha l'autre mulet, et salua la compagnie. — Signor marchese, lui dit un plaisant, nous

allons nous ennuyer tant que vous serez absent.

33t NOtjyfLLES ^IÇlIftBNIïES.

Avqc rhqpimi^ s^qs^^cizp turi s'éloigne ]p joio ^eMeSf sincr

. ~ .J>p «Mi§ f^cbA, rfiD»ndi| le raRfflujs. ^^ yo»^ 91 jJpnnq le sp^fil^f le ijsw JQlIgt^mw î i> ^h mt^ que 1^ cité 4e T^^n^ ait ^n ^mif .

.^ — Çpminenj! i(op§ vefis FPn^e? ^ C^Mln^ en cet éqMÎRage, qpaf)d le goMprifif ^PM^ ¥ fflPQefaii en

rr- t^fi (îfiHFFier! l'iépri» te ipprfl«lf» ï WïjsWrWUê?

l^t QH dq la tefftga q^f «pp| 4ef; f|)aj^i?8 ije ir-apfrr Bprt sic|.ljefl§, pn PÇW te«lli j) 8tf YfW» W^»» ««Wf« «t

l^ çqiïj||jign|e 4g gim ^ff^i C^Flg, 8iA^HjlRt giFi^H et artiste pariai la§ p^pIfiUer^. V^a^ (i^rpn9 epfeiQT l}lp le pii^iUem- iqéqagfl 4» WPP4«,

— Pprf, hiqn , r^pfii )i$ elâ^B^» WW »»wa * C».l?ne av^nl iiq ffjpis. j^» hR vWi§ 4qÇ|»Q BPÎn» d^ cppinji^^lpqg, Qfp (^i;i|igB^.^vei|« pi|f aji'ofi pi^lle yf[îtr^ t^ie^ Bftx? SftjW lfir<i P>§1 MW9 JPlifi^owm^.

ni ÛHf^ndje ^i:ft| q^^rié ppfnfpe yi»q«, r^ppndil \0 m^Tum, ^i^ tèt^ aura plu§ 4q valenF. Aq prjip qq est )e bei«, |^ #tF9 l^f^i^ Uf^f b«llfl i^^mM^ll^il- Maî$ voqs m^ faites Pf^rflre moq leq^gs. Je ^puf popcher cQ spjr 4 T^pfpiiiie.

Notre homme fouetta son^ IFII!^} ^\ ^ R>H en rii^u^ft ài'qqîbr« 4'»» yjeqjK pwf^plqia qu^ )q| «erYait

LE MEZZO-ÉETtO. 339

f îlla,' il vît le (îohclerge assis sur lés débris de la barrière cjliî avait éifi. détruite.— ftbrijonr, Pippo, dii le manjUiâ, as-iti exécuté mes ordres ?

— hè tk)IHi en pdihl, ttxcéllencéi. J'ai feiivoyè les' ouvriers qui travaillaient sur la terrasse. Le mastic mani]iic en ptiiSiciir^ eddroUs, éi \à pluie iie tardera pas à tomber dans les apparteiAènts. J*ài laissé les portes et les fetiêtres ouvertes. 1^' Vent k déjà cassé l>eaacoiifi de i'itres. Lé jardinier ifarrosc |)liis les fleurs. Des mauvaises herbes commencent à pdiisser dans leè plate's-bàndes. Lds taches (îù voisin Glacomo sont venues pàitrë éxit là peloiisë. des chévrés sont ocbdp^es à tbrid^e vo^ arbustes. Si ^otre seigneurie voulait entrer chez elle un fhômènt, elle serait pèut-ôlrc d^avîs d'arrêter cèS dégâts.

^-=- Faià fcc que je te dik , Pippo. tlHe des statues de la pièce d'eau chnficdllé kut ses pîcfls ; n'y touche pa^ : je désire c(u*Hlë tbfnbd clans le basfeiri. Lorsque raqneHud ^rftéhdommàgë, th laisseras Teaii formei* des rtlisseauit ààhs là cour.

— Cdhittie votfë ëéigrifeurie fc èàmniàhdë \ friais cela brisé le èa^tif.

• -^ EH bièli ! t6h cœur sera sofnblîlbie k ma barrière, honnête PliijK). Une barrière brisée suffit à garder une propriété en fuilics.

— J'ai entehdu, féJKinail le fcoiicierge.

— Excellence, dit Carlb en secouant là tète, tout cela est d'un triste présage pour mes amours.

^Mon amii reprit le marquis, iii tohiiaitras un

jour comment ton mariage et ma barrière, tes amours et mon procès ne sont qu'une même aflaire. Ce voyage que j^entreprends^ c'est précisément à la recherche de Tincident qui doit réparer du même coup ton désastre et le mien.

— Votre seigneurie en sait plus long que moi ; je m'en rapporte à elle.

— Et tu fais bien, mon garçon. — Adieu, Pippo ; aie toujours le même soin de la maison jusqu'à mon retour.

Le seigneur Germano prit un plaisir inOni à regarder de près et dans tous ses détails ce littoral de Messine à Catane dont on ne saurait goûter le charme pittoresque par la portière d'un carrosse. La route située entre la chaîne de FEtna et le rivage de la mer Ionienne offre à chaque pas des points de vue admirables. Cependant, aux environs de Forza, le marquis découvrit devant lui un vastaespace de terrain où serpentait la route poudreuse au bout de laquelle paraissait Taormine sur son rocher comme un nid de colombe. — C'est à présent, dit le voyageur, que maître Carlo peut déployer ses talents pour occuper nos loisirs pendant ce dernier trajet. Un peu de musique viendrait à propos.

Carlo prit sa guitare, joua un prélude fort long et se mit à chanter à tue-téte« d'une voix haute et sur un mode lent et cadencé dont le pas de son mulet marquait la mesure, une romance de sa composition qui obtenait alors un brillant succès sur tous

LE MEZZO-MATTO. 34l

les chemins de la Sicile. Pour donner un échan- Ullon d^un morceau de ce mérite, il faut que la traduction en soit d'une fidélité scrupuleuse. Le pre* mier couplet contenait ce qui suit :

Ce mulet que tu m^as vendu, II avait les yeux louches Et mangés par les mouches.

Tu me dois un éeu.

Afin de laisser à son auditeur le temps de méditer cette belle entrée en matière, le musicien répéta sur sa guitare sa ritournelle mélancolique, et il reprit :

A terre il est tombé deux fois.

0 la maudite béte !

Il m*a fendu la tête.

Deux écus tu me dois.

— A combien d'éciis, demanda le marquis, l'indemnité s*élèvera-t-elle ?

— A cent, répondit Carlo en sonnant de sa guitare.

^Oh! reprit le seigneur Germano, voici un poème de longue haleine.

Le chanteur poursuivit :

J'avais rendei-vous dans un bois Avec la grande Lise, Qui n'a qu'une chemise.

Ttois écna to me dois*

34f NOUVELLES SICILrENMES.

— Mon garÇôn^ dit \ë ram-qiiis; si U\ supprimais hi Htobmellë , je connaîtrais une heure plus tôt le dénoûnient àb Xapopôlàha:

Carlo, voyant sque là curiosité du patiXHi était éveillée, ne répondit pas et joua sa riloumeile avant de continuer : .-

Trajan accourut, à la voix De ma gentille amie.

J*ai de la Jalousie.

Quatre écu8 tu me dois.

1 e seigneur GeriUnno Convint par son. silence quo les interruptions de la guitare ne nuisaient pas aucharme de la poésie de grands chemins, et que maître Carlo, par un juste sentiment de Tart, savait faire une part égalé aiix sens él à Timaginalion, en ajoutant à Tintérêt.du récit la jouissance de Toreille. La série des aventurée etroséetfpar le mauvais état du mulet aux yeux louches se déroula comme une chàlh'e de bêïit dnhéàiix. Le ttàfqtfte p»tâ ïïfle attention soutenue à cette ^ibfiW, et lorsqti'îl se iît afrivè à Tàdfmînfr featisàVoif dé|)Rèié te Hncfuïntièmeécu, il fut au regret d'avoir marché si i^le^. Dîttls litiè' i^trttf MMdiiy^brt sc^fvrt atl viiizzô'ikatto une portion dé macaroni mèlêtfti i'rantte, èoiît Cârîo . mangea sa part. '

— En vérité , dit le marquis , je ne dînais pas mieux du temps qiie j'avais un cuisinier assisté de six marmitons. Songeons maintenant au coucher. La nuit sera tiède. J'ui avisé soos le hangar despo-

' LE NEZzd-MÀtTO. 343

têaux bù Ton siiâpëiidra mon hdniac ; je (lormirai là comme un héat.

L'àiibergii;te eut beau fefiër et vànler là lirôprelé de SCS Uts èi dtà sa biàncÂériâ^ le mafqîiis linl forme pôlir lé fiaitièic éi le hâhgàK II y dbrrriil en effet de si bon cobtif, /{lië 1ë lendemaiH Cr-ifto eut bien de fâ pè1bë à rSveiller. Le soleil, à moitié .<^orti de la mer, pfôfHèiià'il iiri fcie( d'alràln pb'ur nnlldh Les deux voyageHré Se rcmîfent eri tbule, Hprès avoli' bu le coup ily rétrîér. Là seHohdc paUîc dd la rortiahce dci^cèiît écuè remplit Sgrëablehicht la liiaHhèe. On dormit dëu:t fiëhrc§ à Âci-Beillè, et la èlocliè de Sïithle-JïgjJlhe n'avait j)flis bticbre sonné VAngelvs; lorsque le rtJarqnîs erit^a dinis le Corso de Câlane, là ptà^ grande ville et la plus riche de H Sièilè après PdièffHie. tl j avait IHule àûn^ le Cofso; des calèches dècotivferidè itifcHaiPht les} dithifeS ati bord de là mër. Lefe libttrgcoîsèiS enVélopJiées dé leiirâ donhfînoâ nbirà tiiàrbhf'iiënt solennel lemcnt cdmmë dcâ nonnes en procession , et |)àràieht les â3illades dë^ étiidîàïits avec ledrs capucfiônS: Ndtrë ttdrqdls éîait côHtiii de là plupîirtdesp&Sb'a'iils- fl rendait âdroi le cl â gdbclîë déS ^àldls â toiit le' îtldfîdc. Quelques personnes é'élonfièrcntdevoir un éî grand soigneur voyager sur xitt ttiuldt ; mâiâ ôh ti'alme dùns ce pays-iâ ni la crtfiqiic ni la médisance ; les fantaisies de chacun sont rcspeciéc^, et Ton pchsa qlie le marquis allait à pétiteâ journées poUr mieux jouir du paysage. "

Le seigneur Germano loua une chambre fort modeste à Pauberge de la Couronne. A sa première sortie dans les rues de Calaiio , on le retrouva en costume de moissonneur. Au lieu d^un carrosse de louage , il prit un âne , selon Tliabitude des gens l)eu aisés, pour faire un petit nombre de visites seu* lement à des savants et à des bénédictins. On ne le vit fK>int dans les palais où il avait beaucoup d'amis. Cette façon de vivre ressemblait peu aux mœurs ordinaires. On pensa qu'il avait des raisons de garder une sorte d'incognito, ou qu'une amourette ramenait à Cataoe, et on ne voulut point le gêner. Des gens de Messine apportèrent enfin le mot de Ténigme. L'histoire de la barrière de bois et des seize tari se répandit de proche en proche. Les gens bienveillants et discrets, qui n'auraient pas voulu déranger une personne amoureuse ou affairée, ne craignirent point d'interroger un mezzo-niaiio. En peu d*instanlP, notre homme eut la position nouvelle qu*apparemmont il souhaitait.

Un jour, à la sortie du sermon, le marquis regardait, avec d'autres curieux, les jolis minois des toppatelles, — c'est le nom qu'on donne aux femmes en domino noir. — Sous le portail du dôme, un groupe de jeunes filles parlait en riant du mezzo-maCto. Une personne remarquablement belle se détacha du groupe où l'on jasait sous le capuchon, et jeta, en passant, un regard si doux et si compatissant au seigneur Germano, qu*il en fut remué : — Signe-

rina, dit-il en s'approchant , vous n'avez donc pas envie de vous divertir aux dépens de Thomme aux seize tari ?

— Hélas! répondit la toppatelle, je n'ai Tenvie de me divertir aux dépens de personne. Je suis aussi messa-matta^ mais c'est de chagrin.

— La fortune n'a guère de cœur, si elle s'acharne après une personne comme vous. Vos beaux yeux me paraissent fatigués par les larmes ou le travail de nuit.

— Votre seigneurie ne se trompe pas : je travaille et je pleure.

— Eh bien ! la rencontre d'un fou de mon espèce porte bonheur; confiez-moi vos chagrins.

— Il y a cela de bon dans mes chagrins, dit la toppatelle, que je puis les raconter en peu de mots et sans rougir. A seize ans, je perdis père et mère. Une vieille parente, fort pauvre, me recueillit chez elle ^ les infirmités avaient aigri son humeur; elle me reprochait le pain que je mangeais. Un soir que je la menais à l'église, elle me gronda si durement, que j'en pleurais de dépit au milieu de la rue. Un jeune homme, qui nous avait suivies , s'assit à côté de moi au Salut et me dit à l'oreille : « Garmina, je sais qu'on vous maltraite et que vous souffrez. Ma* riez-voifs; on ne vous grondera plus. Je vous offre, avec mon cœur, l'indépendance et la tranquillité. Nous ne possédons rien ni l'un ni l'autre ; mais nous 84>mmes jeunes , et , quand on aime , la peine

346 NOOV.BttBS 81GILIBNIIE8*

et ie trarail se changent eri plaisirs, u le i^egardai avec attendrissement beloi qtii seicprirtfait aîn^i. C'était un beau garçon; je lus dans ses yetJx TliMi-^ nètetè de son âme. Pour toute réponse ; je Ibi tendis la main; Il vint à la maison et me dettiând» en mariage. Ma vieille pafenie,' béurèase dé de débarrassef dé nioi , ne fit pbintd*oppesilioh; J^épottsai Antonio Alëssi. La joie et l'amour habitèrent dans .notre ménage tant qii'il fut là , le pauvre An'= tonio. H travaillait à la fabrique des cartes à jotterv Ali bout d*mi an^ je lut donnai un hrl enfant , qui fait à cette heure toute ma consolation; ie he mis quelle fatale idée vint à dion mari d*alier vdir un cousin qu'il avait à Syracuse; Il partit malgré tnes preËi^entinients. Trois jours après ^ il m'écrivit une Icftlre désespérée; dans laquelle il ni'aunon^it spn engâgetnent coihme matelot à bord d'un vaisseaiJ; };e eousih de Syracuse ni*appr1t ensuite quej mon AhtoBto ayant quelquefois navigué dans une iperonare\ ses ccTnniiissanees en marine et Son air déterminé ataieiil ïltiiré l'atVefniion d*Uh enrôleur de matelots. On chercha d'abord à le séduire ^ eothme il fésistâit, 00 lui lendit un piégc,* et on l'aida un peu à s'engager vtilontiiirement par defs menaces et des coups de bâton.

. — Corps du Christ ! s'éeria le marquis^ la pressé dès marins ti'eât pas permise iei^

— Tout ce qui se fait n'est pas toujours permis,

— H fallait réelclmer^ crier, jeter (eu et flamme.

— Chaque jour ;)m^ne ses fatigues, reprit Carmîna. lion enrant a six mois. Pour le nourrir, il faut que je me nourrisse moi-même. Ne savez*vous pas qu'à soliiciter on per(l son temps et sa peine en ce pays-ci ? Quand je travaille trop, mon lait s'écfaauSfe. Je voudrais dormir^ et le chagrin m'en empêche. Je pleure, et je me reproche mes larmes. Tandis qu'une voisine gardait mon enfant, je viens d'offrir un petit cierge à sainte Agathe, et je vous demande si, en sortant de là, je pouvais être disposée à rire aux dépens de mon prochain.

Devant la maison de Garmina, le marquis de* manda la permission d^entrer pour voir le nourrisson, ce qui lui fut accordé avec empressement. Il tourna autour du berceau, découvrit un peu Tenfant dont il admira la mine fraîche et les bras potelés : — Le beap marmot I dil-il en «e frottant les mains. On n'eo t^H pMoiiit^&sez comme celui- là. Ce sérail gr&nd dpmm^ge do perdra ce fruit de la Sipile. Popr U opn^rv^'P HQMfl ^eillepaa mv^ U ini^r^«

^ la yoj)c di4 s^igngur GeripanQ, T^enfent ouvrit 1^^ yei^x pi pqi|SS4 d^9 cris aigus : la force dp ses poumon^ fiit un nqpveau siujet d*cnthousijâsme pour Ip P^^rfl^i^- QiK'^nd CnrBiiaa eut rpidprmi k n)§rfnot, ejl/e prit %do puyrfige*, m^i^ à peine tutelle ffi\^ trpif pqiRU» quHI lui fallut quitter Taig^ijlq pûi|ç refpurnep w berceau et ptiant^r une

848 NOUVBLLBS S'CILIEMNES.

— Ne vous agitez pas ainsi, dit le marfuis. Chantez en travaillant, tandis que je bercerai le bambin.

Camiina chanta une complainte de nourrice, dont le refrain était : Dormi puviriddu ! La douceur de Taccent sicilien prêtait à ces mots un charme particulier. Depuis un quart d'heure, le marmot ne bougeait plus, et le marquis voulait toujours bercer. La mère tourna la télé sur sou épaule et chanta en souriant : « Si Ton voyait une Excellence transformée en bonne d'enfant, on Tappèlerait meszo-malto. Dors, pauvre petit ^ un grand seigneur te berce. Dormi puviriddu ! »

Soit que la rencontre d'un mezso-maiio porte bonheur, soit que noire marquis eût des talents particuliers dans son métier de bonne d'enfant, il est certain que le marmot et sa mère se trouvèrent bien des soins qu'il leur rendait assidûment. Les yeux de Garmina reprirent bientôt leur premier éclat, Tembonpoint de la santé reparut sur ses joues, et les voisins, remarquant plus d*aisance dans la maison, admirèrent reflicacité du petit cierge offert à Sainte-Agathe-la-Vieille. Un soir, le seigneur Germano vint annoncer à sa nouvelle amie que ses vastes projets et sa mystérieuse entreprise rappelaient à Syracuse. Il semblait, à

Teniendrc, que le salut de la Sicile dépendit de ce voyage fantasque ; il ajouta que, de loin comme de près, il saurait secourir le marmot et la mère. Carmina laissa tomber son aiguille.

— Yilain fou que vous êtes, dit-elle avec vivacité, in*enverrez-vous aussi de loin les consolations, les paroles affectueuses, les soins de tous les instants qui mlnspiraient le courage, Tespérance et là gaieté? Gardez vos secours et ne m'enlevez pas mon ami.

— Le moyen de ne point quitter ceux qu'on aime, c est de les suivre où ils vont, répondit le marquis.

— Eli ! puis-je vous suivre avec un enfant de six mois, sans nouvelles de mon mari, sans savoir si le pauvre Antonio est mort ou vivant ?

— Ce sont là, reprit le marquis, autant de raisons de partir avec moi. Apprenez qu*un invisible lien rattache Tenlèvement d^ Antonio à la perte de mon fatal procès. Le jour où je trouverai ce que je cherche, nous remporterons une triple victoire. Carlo, le muletier aux bras de fer, épousera la Zita à la poitrine d'acier, votre mari vous sera rendu, je se* couerai le fardeau qui m-accable en payant enfin celte horrible dette de seize tari qui fait de moi un vagabond et un rebelle aux lois, ma barrière de bois se relèvera de sa chute, et si le malheur voulait que le pauvre Antonio Alessi eût rencontré la

mort en pleine mer, je vous pourvoirai immédiate*

S50 NOtIVBLtfiS dtGlLtÈNNfiS*

ment d*un autre époux, aussi tendre et aussi dévoue que lui, car il faut à votre bambin une légion de frères et de sœurs, à moins que rous ne préfériez vous brouiller avec qrioi et ne me revoir jamais. Voilà qui est convenu : vous m^accompagnei à Syracuse.

— Je n'entends rien à votre langage de mezzo^ maiio^ répondit Carmina, mais j'ai confiance en vous et je vous accompagnerai, fût-ce au bout du monde.

Pour installer copimodépaent la mère et Tenfant, notre hoiprae augmenta son convoi d'un mulet. On déposa le marmot dans un des paniers. Garmina, les pieds dans Tautre panier, pouvait surveiller son poup0n et lui donner le sein tout en voyageant. Carlo se réjouit beaucoup d'emmener si bonne compagnie. Afin d'év|tor les attroupements do curieux et d'importuns, la caravane se mit en marche au point du jpur ^ elle sortit de la ville par la porte Ferdinanda» et elle était d^j^ loin lorsqu on apprit à Catane que le mezzo-maiio portait ailleurs ses bîr zarreries. |^a guitare et la littérature de grands chemins de maître Carlo remplirent agréablement les loisirs dos voyageurs. Vers quatre heures de France, le seppnd jour, les fers dos mulets commencèrent ^ résonner sur l'antique voie de pierres construite p^r Hi^ron, l'ami des Rpmain^. La tombe d'^rchimède apparaît au nfiilieu d^ désert de marbre où ^*élev4 j^dis Syracuse, qui fut, dan^ le

LE MBZie-IIATTO; 861

moméài de 8a splendeur, la plus gfdndé TÎIIe du inonde et la plus peuplée; — ^ Mes amis, dit le sen ^ur Germano^ nous atone de Taranee ^ on ne tehne les portes de la plaee dé guerre qu'une heure après le coucher du soleil. Reposons-nous

Sur les débris de la grande porto d'Ëxapildn, le marquis 9 debout et les bras croisés, cdntemplii Te^pâce immense que couTrail autrefois le quartier d'Ëpipolis. — Trots ihillés à parcduri^, dit-il avec emphase, trois milles avant de rencontrer une hàbi<^ tation, une muraille debout, et pourtant nous sommes à Syracuse! Un mlllibn et demi d^bothmês onti été réimis dans cette enceinte. Salut à la ritaié d'Athènes et de Rome! Quelle foule siir ces placeâ publiqdes! quel mouvement dans ce port I Adintrei ees temples^ ces palais, fees chefs-d*iBUvré des ârls^ ees voiles innoihbrables qui sillonnent la. mer, ce eeniÉiieroe florissant, ces vaillantes armées qui ont battu Aleibiade, Niciaset Démoathènel O Syrat^useT en aucun lieu de la terre il ne fait- meilleur vivre, que S0U8 \oh ciel clément. Je ne m*étonne point de cette population qiii s*agite dans tén seitk eomihâ une fourmilière; A qui donc fera-t-^n jamais croire qtie la civilisation voudrait s^en aller là-bas, dafas le stupide et barbare septentrion, dans ces contrées ingrates et glacées où César envoyait ceux qu'il n'aimait plus mourir de^ consomption? Quelle idée burlesque ! Demandes au savant Archimède si cela

est possible ! Que deviendrait Syracuse?.... Des décombres, d'informes décombres!

Le marquis, voyant que ses compagnons le regardaient avec des yeux inquiets, se tut et cacha son visage dans ses mains. Peu à peu il s'af&issa, comme écrasé par quelque pensée désolante. Il s'assit et finalement se coucha les bras en croix, la face contre terre. Des sanglots sortaient de sa poitrine, et il couvrait de baisern la pierre de l'antique porte d'Ëpipolis Maître Carlo crut devoir avertir le patron que Theure de V Angélus approchait. Le marquis se releva, et la gaieté lui revint en passant sur le pont-levis de la Syracuse moderne, qui n'est autre que Tancien quartier d'Ortigia. Â Tauberge del Sole^ le seigneur Germaiio choisit de bonnes chambres, et il sortit à pied pour voir la ville. Au bout d'une demi-heurette^ Carlo le retrouva, les coudes appuyés sur le parapet de la fontaine Arethuse, engagé dans une escarmouche de quolibets avec une douzaine de laveuses plongées dans Teau jusqu'au genou.

IjC mezzo-matto, étant peu connu à Syracuse, ne fut point gêné par ses antécédents de savant, d'homme sage et de grand seigneur pour s'y faire une belle réputation de fou. On le prit tout de suite pour ce qu'il voulait paraître. On s'amusa de ses allures d*écolier en vacances, de son langage incohérent et du cortège bohémien qu'il traînait après Un. Le limonadier de la rue Macslranza, chez qui

on venait recueillir les propos du mezzo-matto afin de les colpori(3r, gagna beaucoup d*argent. Un ma. tin, le plus habile médecin du pays, qui n'en savait pas long, raconta chez le limonadier qu'un ouvrier du port était mort d'une maladie qui ressemblait au choléra. Ce fait inquiétant amena la conversalion sur les souvenirs funèbres de la première invasion du fléau. On se rappela qu'en 1837 Palerme avait perdu le tiers de sa population, et que, sous le prétexte absurde d'empoisonnements, on avait massacré vingt personnes à Syracuse même. Cela dit, la compagnie se dispersa, et chacun s*en alla de son côté répandre Talarme dans la ville.

Depuis peu de jours, on voyait dans les rues de Syracuse un pauvre Napolitain qui parcourait la Sicile en jouant de la cornemuse. Cet homme était maître en son art et donnait des leçons à 2 sous le cachet aux chevriers siciliens. I^e zampognaro jouait aussi devant les hôtels et les traUarie pour le divertissement des étrangers. Le soir même du jour où des bruits de choléra s'étaient répandus dans la ville, il soufflait des morceaux de choix devant l'au. berge del Sole. Notre marquis, étonné du goût que montrait cet homme et du parti qu'il savait tirer de son instrument, se mit à la fenêtre pour voir quelle mine avait ce virtuose ambulant. 11 reconnut une de ces mâles figures napolitaines dont la misère, les privations, les brûlures du soleil et la malpropreté ne détruisent jamais le caractère de beauté classi- «

«(lié. Le Napolitain, a(ppuyé du conde contre lé mur, lès jambes croisées, son tnantoau en loqucà dra[)c irotnnfje celiii d'un cnnpcï'eiîr, enflait les âons de sa zanipogna en aVtiste cô'tfèbrhraè. Son rfîr d6ux, înlelligent, patient et résigné, saboUne envie de plaire et (î\iniusfef , îrfspfifèréht att niârqiirs une compassion p'rôfôndé. toiit à côiip le? ftiu^cieri s'sirf'êti au plue bel endroit dir rtiorceartî \ il jeta defe regards effarés siû un grdu{)è de ^thi M peuple qiii débôticbail âiîi coin de la rue; et 11 g'èlèfnça dans l'auberge, dohl il ferma la porte. La foule, arihce de bâtons et cld fourches, arriva bientôt en i)oùssant des htfrli;mcnts sauvages •, le chef de ïa bande deftuîridâ i\\i'on lui livrât l'cmpois^nneor pouf eH faire jusllëe.

— 11 fl'y il 1<0ÎAI d'ferapJoisonneur, répoîidît !è niàtijfuis dif fisltit dé âdn btflcc^ ; Il n'y a que des pcbreux èl des ignoi'Jfnts. Vèus he tdùcHëi^ pafS i *e" pauvre NapoUtdhï.

— Nous voutoThs Ife zàmpà^flnro; il tiàiis l'aurons, dria une tioHte fétffme èiî UhtrMffiiàtft iki btlai ; an l'a envoyé de Naples pouf jëtef du f)oisoM dansidsfoniatnes.

— Eirbieri ! dit le marquis,* af){H)r(e£-rii6i di T^'tf d'Aréthiisë, et, si je tdrifbèlmtllMë fktBt efa avè^r bn,* je vous livferffï le xa^pa^nàrb:

Maître Caria qui Se prottfenait «Jur les rèMipnHs, cutendii le tuitolte et ^etnprèsStf d'àeco^ir. Il fendît ta foule, et m6nia sui* le perron de l'ihibefge : ^Bespectexy dit-il, )'a<itoriiè de Deiltti qui votis

LE HÈZZO-IIÀTTO. 355

parle ; c'est tin bon Sidlien, et de (iflusun homme de qualité. Retirez- vous, puisqu^il Toiis le recommande:

Ce dîscodfs n*aiiraU produit adcdtl èflbt ^fir des {!cn^ exaspérés, ai Caricf n^eùt i(jouté; éfi reirous- ^nt les inanches dé ^ èhemise, qu'il a^somirièrait les récalcîtrdnts. La tiguenr et les poings ferrtiés de l-orritèur prèrërent às^t de forcé à ^n élocftiencè pour causet un thôment d'hésllatiôh. Le ft(ap(](iis ^li profita pdur prorioricer tirié Hartfftgoè qfii apâisâr Vômcufè mi grand regret de la femme au balai; Le Na|io1i(nin, qui balbutiait dè§ prières à getiôtix dans un coin, se croyait df»jà ahïmassato.

>- Remets-tdi de Ié frayetir ^ lui dit le marquis, \o rassemblehiejit est dissi[^é. Je t'attâèhë à thà filersontië, et je fè protégerai tant qb^it tel plsiira d& rester en Sicile.

l-<e zampogndro n'abhcfrf point sort ptttef^; il se rëlerà d'un borid mi ses fified^, et debtfnda cd^blerf sa Jteitçmnme lui ëonnerëit de giiges prfi- ffloîs: Le marquis M bffrlt deux (!f)àslrès, lé logement et H nourriture. — Excellence, réfv(irtdii-il, la nampogna estuu bel initfiinriènt, niatà qui fatigUë là poitrine. Pour en jouer soir et matin, sans marchander, ce iresi pM tt6p de <fdls iJiaStrës.

— Je t*en dtàinnrat cin^ cH arrivant à llcssine, <litle mârqnisj mais ce sera pour payer lo'n p^^sdge sor le bateau dé Naples^ car je voie bien que, si . nolis vivions longteiiijis avec tbi, nbus deviondriôiid t<tade8b9iifiyo8« ,

Les bouffonneries du pauvre sampogtiaro introduisirent pourtant dans la maison du seigneur Germano un élément qui ajouta desagréments nouveaux aux plaisirs de la vie bohémienne. Carlo, tout en faisant la guerre au Napolitain maledetlo, le prit en amitié* Carmina, qui avait de la voix, apprenait ses chansons populaires, et le patron riait de ses lazzis. Un soir, au retour d^une promenade dans les sites magnifiques du mont Rosso, le marquis rentrait à Syracuse, entouré de tout son monde. Carmina cban» tait avec accompagnement de guitare et de zam^ pogna , et le poupon , bercé par le pas de la mule, dormait dans son panier, lorsqu'on entendit un grand bruit de grelots et de clochettes. Ijc patron interrompit la musique et commanda de faire silence. Du haut de sa monture, Carmina vit une lettiga escortée par des cavaliers , et qui suivait le bord de la mer. Ce convoi venait de Noto, chef-lieu de la province. Carlo, qui se connaissait en voyageurs, assura que la lettiga devait porter une belle dame ou un grand personnage.

— Attention 1 s^écria le marquis. Voici ce que je cherche.

La lettiga^ ornée de papier peint et soutenue par deux mulets de haute taille , avançait rapidement. La bande des promeneurs se rangea pour laisser le passage libre. Un vieillard, en uniforme de général et d^une figure belle et vénérable, mit la tète à la portière. 11 sourit dans ses moustaches grises, et

LE BIEZZO-MATTO« 357

adressa un salut plein grâce et de courtoisie au seigneur Gcrmano de l^air d'un homme qui voudrait lier conversation. Le marquis rendit le salut, et fit marcher son mulet de manière à se tenir à portée de la voix.

— N'est-ce pas au seigneur marquis Gcrmano que j\'ii rhonneur déparier? demanda le vieux militaire.

— A lui-même, mon général.

— Je suis charmé de rencontrer une personne de votre mérite, seigneur marqtiis. Je sais que le vulgaire vous prend pour un mezzo mattOy mais on m'a raconté de vous un trait qui forait envie à l'homme le plus sage. Nous en reparlerons à Syracuse ; je prétends vous témoigner mon estime ailleurs que dans ce désert. Des bruits de choléra et de troubles m'amènent dans cette province; mais on ma déjà dit à Noto que je n'aurais pas besoin d'user de mes pouvoirs , grâce à votre courage et à votre humanité.

—Ah ! s'écria le marquis, si vous aviez le temps de m'écouter, que d'autres occasions je pourrais vous offrir de déployer votre autorité ! que de blessures à fermer, que de malheureux à protéger je pourrais mettre sous vos yeux !

— Parlez, au nom du ciel ! dit le général. Cette rencontre est une bonne fortune pour moi. J'ai beau interroger, fureter, menacer : soit par haine, par peur ou par flatterie, on me dissimule tout. Dieu soit loué! je trouve enfin un homme de cœur et un ami.

-^ Et moi, Dieu soit loué! je trouve eofin une

âô8 NOUVfiLLBS ëiciLlBfthES.

âme noble, honnête et généreuse. Depuis asscx longtemps je la cherche de ville en ville ; {xiiir Tau ilt-er sur mori dieniîn, J'aurais vdulu èttlpHr ce pays du bruit dé mds extravagances. Nous nMrôns pas loin, mon général, pour découvrir ce qu'où vous cache. J*en ai fait â dësseiît trion bagage de voyageur. Celte charmante temme que vous voyez là-bas et qui allaite son enTaiit, c'est liiie pauvre affligée dont le mari a été ràccolé par des recruteurs de la marine. Depuis six niois, elle ignore ce que devient ce mari, s'tt est encore vivant, et cependant elle a graiid besoin de lui. Si la Providence ne m*eûl reridiî fou tout exprès pour la circonstance, celte femme allait mourir de misère et d'épuisemeni avec son nourrisson. Ce jeune muletier aux larges épaules, qui tient une guitare, âvaii im peiii emploi de mes* éagcr : on l^a destillië pour donner sa place à im I^âpolitaiii, et oii eh avait lé droit; mais le succès-' sobr désigfié iirit S*éfri^arei' de la jilace avec insoièH&i et ne daigna pas infinie ëxiiibëi* soli brevet. tHàïirë tatld, qtij û iè coétif biëh pldcë ^ justéitietït fiiqdé de ce nfièpfis, à dessaisi ses dét)ècbeS et fait son service un jour de plus qu'il lié devait. On Ta arrêté; 11 s'est échappé dès niîiins des gendafmés, et depdis lors je rie puis obtenir qu'on dise nëtleitteht s'il est contumace ou s'il peut circuler en îil)èrié. Comme on n'oserait s'emparer de lui en ma ])résencè pour des raisons qiie je vous confierai plus iardj^il me suit comme moîi ombre, de peur d'ac-

LE lfEZ2O-MATT0, 359

cidenl. Au rpoipent où lui arriva ce malheur, Carlo allait épouser un superbe t)rin de fiUe qu*il aime, et son mariage est ajourné indéfiniment. Gorpment donc voiliez- vops y mou général, qpe la Sicile re-; trppye jainai3 }es ^jx or)i|)|ons d'hfibmnUji qu*el|e eu^ du temps ^e Strabpn? cQfpipent vpulez-voqs qiiq son s^in fécond f^e 9fi (]e9^et;e ps)s, 3) le§ jeunes mar}3 yogpent en Rl^ipe mer pi si )es ^moureuji s'enfuieni cpfnpig deç malfaiteurs 7

— Marquis, dit le g^péral, je vqms vois des lappiiB^ dans les yeux, essuyez-l^sj npus ferons en ^qrte quci vos jeunes ge^s enfbrassent l(^ur§ ^^f??fn^s pour vous contenter. Il y s| enpofe upe personne dpnt je veux çonnaitfç particulièremeift )es sujets de pl^i^le ; c'est )^ seigpeifr Cerm^no, c>s^ cet Ifomme rare ^f, bon,q»)i i;'aul))|e en pefisant aux autres etquifi sauvé ]p zauipqgnafH*

Ifi ifi^rquis aporoçhfi sq^ ïs\u\^1 de la poptjèr^ (et parla fort longtemps au général y mais si b^s que per^nnpp'a su ce qu'il disait. Il fallait qu^ ce fût quelque cbosed*énqfmoet de §ais|ssifnt, par Je vjeux militaire mordait ^e^ mpustacbcs ^t fronçait )ea sourcils d'un air dlpdignation et de fureur. — Voilà donc, s écria-t-il , pomment on se conduit quand on se croii hors de tpule surveillance? Voilà comme on se fait aimer dans un pays où il faudrait au moins de la modération et de rhonnôlcté à défaut d'inlcU ligcnce et d'habileté I Ah! j'ai bien fait de passer daps çcttp province \ j'emporterai des docpfpenta

36Ô NOUVELLES ât(llLtENNES.

précieux , Cl nous allons rédiger ensemble un rapport d'un inlérôl extrême,

— Attendez un peu, reprit le marquis ; les plaintes et les déclamât ions d^in mezzo-malto ne suHiscnt pas. Prenez le temps de constater lexactitude des faits. Une enquête vaut mieux que ma parole.

— Point d'enquête ! répondit le général ; on me déguiserait encore la vérité. Vous me dicterez vousmême, et je tiendrai la plume. C'est vous seul que je consulterai. A mon âge, on ne se trompe plus sur la droiture et la sincérité des gens. Le meszo-maUo seul a ma confiance. Donnez-moi la main. Je vous estimais avant de vous connaître ; à présent, je vous aime. Quand tous les maux que vous m*avez signalés seront guéris, quand vos jeunes gens auront femme et enfants , promettez-moi de rentrer dans votre château, de rappeler auprès de vous les artistes et les savants , et de vivre en homme réconcilié avec son siècle et ses concitoyens.

— Général, dit le marquis, vous touchez du doigt ma folie. Je n'ai qu'une passion , qu^un amour, la pauvre Sicile. Pour en faire une figure allégorique, il faudrait représenter une femme parfîûtement belle et couverte de haillons. Plus elle est misérable, et plus je Taime. Si vous cherchiez, une lanterne à la main, comme Diogène, un fou disposé à mourir obscurément, dans un coin, sans gloire et sans consolation, pour elle, pour la ranimer un instant, pour lui rendre une parcelle de cette vie, de ce com-

inerce, de ce mouvement qu^elie avait dans les siècles évanouis, je serais votre homme.

— Vous ne mourrez point, répondit le général, et la Sicile ne s'en portera que mieux. Je prends les devants et je vous attends à Syracuse. Retournez près de vos amis ; apprenez-leur qui je suis, et faites qulls ne haïssent pas un vieux soldat bien endurci au mal et que vous voyez cependant ému de leurs souffrances jusqu'au fond de ses entrailles. Au revoir, mon cher Germano; ce moment ne s'effacera jamais de mon souvenir.

Dorant trois jours, le général et le marquis demeurèrent enfermés dans les bureaux de la sousintendance. Us se séparèrent ensuite en s'embrassant; Tun partit pour Palerme,d'où il devait se rendre à Naples, avec un rapport secret et volumineux ; l'autre, parvenu au but qu'il avait tant souhaité, reconduisit chez elle donna Carmina et revint àTaormine avec maître Carlo, en lui disant qu'il pouvait passer la tète haute devant tous les gendarmes du monde. I.e beau muletier, vêtu de neuf, conduisit à l'église de Gallidoro sa fiancée parée des atours qu'elle ne croyait plus faits pour elle. La Zita eut des frissons de bonheur sous son corsage de soie. Il lui sembla que le petit bracelet d'or, présent de noce du cher seigneur Germano, était la main de la fortune elle-même qui lui pressait le bras pour la mener vers son fidèle Carlo. Sa toilette fit l'admiration des paysans, et le marquis la trouva si

belle sous son voile d'épousée, qu'il lui échappa des murmures d'envie que maitre Carlo prit pour un badinage, d'autant que le patron se frotta les mains en ajoutant qu'il espérait porter bientôt sur les fonts baptismaux un marmot plus joufHu encore que celui de Garmlna. La noce fut célébrée au cabaret ; on dansa sur le rivage de la mer, aux sons des cornemuses et des guitares; Torchestre était dirigé par le zampognaro. A la nuit, un ancien ouvrier d'artillerie tira deux petites fusées volantes qui excitèrent des éclats de joie mêlée de frayeur. On servit un diner homérique en plein vent, et une charrette ornée de feuillage, autour de laquelle dansaient les jeunes gens, conduisit les deux époux à leur domicile.

Au bout d'un mois , le marquis reçut une lettre du général dont il ne lut que cette phrase à ses amis : a Vous ne soupçonnez pas, cher Germano, quelle peine il faut se donner pour faire un pea de bien; que de gens ont intérêt à s*y opposer! combien il est plus facile et moins dangereux de se taire et de laisser au mal la bride sur le cou ! Espérez et attendez cependant. » Connaissant le noble caractère, la réputation brillante et récemment acquise de son illustre ami , notre marquis attendit avec confiance le moment de relever triomphalement sa barrière de bois et les nymphes de sa pièce d'eau. — Il attendit. — Le bateau postal n*apporta plus I icn |H>ur lui. .^^^^

Sur le littoral de la Sicile, ont vit errer le mezzo- Maito avec son mulet et son hamac , parlant tantôt comme Socrate, tantôt comme Pasquino. Malgré cette vie vagabonde , au premier enfant qu'eut la femme de Carlo , les quartiers de la pension de cinquante ducats arrivèrent aux termes convenus. Ix' mari de Garmina rentra dans son ménage lorsqu'il eut achevé le temps de son engagement. A force de jouer en conscience le personnage d^homme à moitié fou , le marquis Germano Test devenu tout à fait, comme le prince Hamlet, et la lettre du général qui lui annoncera le gain de sa cause le trouvera probablement assis sous une douché d^enu froide.

Fi:S DES NOIÎVKLLES SICILIENNES.

Page 1