RUE DE LILLE
Lorsqu'un poète aimé de son vivant tombe après sa mort dans un oobli profond , il est rare que cet oubli soit injuste. On a d'ailleurs tant de^piaisir à i^resser J^ torts du public, qu'il se trouve toujours des critiques disposés à s'en charger; on pousse même souvent le zflift jusqu'à vouloir réhabiliter de vieux nofàf sur lej^ls Toubli s'était légi Anement assis , et que la ponssiëre dÉ^H^ P^s à recouvrir en dépit des efforts qu'on a faits pour iHBcouer. Charles Gozzi a le malheur de figurer parmi ces flambeaux éteints, et c'est assurément une fâdieuse présomption contre son mérite; cependant tout homme éclairé qui jettera les yeux sur une page de cet écrivain original , le reconnaîtra pour un des esprits les plus distingués de l'Italie, et même pour Tune des sources inconnues où la littérature actuelle a puisé tout un monde d'idées. Il suffira de dire, pour justifier cette opinion, qu'Hoffmann, à qui nous avons tant emprunté, devait à l'étude de Gozzi une partie de son talent. Lorsqu'on a cru que Charles Nodier s'ins{Hrait d'Hoffmann, c'était dans Gozzi qu'il prenait son bien, car Nodier savait trop uù se cachaient les bonnes sources pour s'arrêter aux ruisseaux qui en sortaient. N'est- il pas curieux de voir aujourd'hui les Italiens nous emprunter souvent les mêmes choses que nous tenons des Allemands, et que ceux-ci avaient dérobées aux Italiens il y a moins de cent ans ; ne pas reconnaître leur propriété à cause des changements opérés par le travail d'assimilation , et revenir ainsi à euxmêmes après trois métamoqihoses successives? Le genre fantastique, parti de Venise en 1750 , avec le train d'un fils de bonne famille, y rentrera quelque jour en haillons, comme l'enfant prodigue , et si défiguré que ses compatriotes ne la
2 riOTlGE SUR CHARLES GOZZI.
reconnaîtront plus. Gozzi oât mort au moment où Venise s'éteignait; il n'est ps éCDnnant que dans le naufrage d'une république un poète se trouve submergé. Entraîné par les circonstances à faire de la satire, Gozzi s'est jeté ensuite dans la fantaisie avec encore plus de succès ; il faut bien que la littérature française rende au Vénitien ce qu'elle lui doit , en l'avouant au moins pour un de ses créanciers.
Il y a peu de satires mauvaises et qui manquent leur but , soit parce que les vices, les^ridicul^^t le mauvais goût donnent toujours beau'jeu à qui veut l^kpoiqûer, soit parce qu'on n'écrit guère une satire que d^'iin moment de colère et de passion. Gilbert «fêtait qu'un déclamateur ennuyeux dans ses odes ; un jour il jette un regard d'en^te d'amerluftie sur le siècle des madrigaux , des petits soupflPR'de la philosophie , et aussitôt il trouve en lui une veine poétique qui ne ^ serait jamais ouverte sans le dépit et la misère. Régnier , iJJbide , querelleur et chagrin , fit asseoir la poésie sur les bancs des cabarets , mais elle ne lui fut jamais si docile que lorsqu'il s'irrita contre lui-même et contre les tristes lieux où il avait usé sa santé. De toutes les formes que peut prendre la satire, la plus énergique et la plus agréable est assurément la comédie. Aristophane, bravant Cléon en plein théâtre, et jouant luimême lei^le du Paphlagonien, qu'aucun acteur n'oseaocepter, devient une puissance capable de faire trembler le chef de la république; il fallait toute la liberté d'Athènes pour qu'un tel spectacle fût permis , et que l'auteur mourût dans son lit. Molière, avec l'appui de Louis XIV, se retrouve dans les heureuses conditions d'Aristophane; la cour, les faux dévots, les médecins et les précieuses s'en sont aperçus. Certes , il y a loin d'Aristophane et de Molière au Vénitien Gozzi ; mais la liste des comiques satiristes est tellement bornée que le nom de Gozzi arrive bientôt après ces deux grands noms, ce qui prouve que la comédie n'a pas eu souvent son franc parler. Avec son esprit ironique, ses locutions vigoureuses, cet emporte-pièce que la nature lui avait mis au bout de la langue.
son cœur naïf et bon , son caractère taciturne, signe distinctif du génie comique, peut-être Gozzi n'eût-il pas demandé mieux que de jouer sur le théâtre de San-Samuel les doges , le conseil des Dix , l'inquisition politique , et tous les trafiquants orgueilleux du livre d*or; une petite difficulté Ta retenu, c'est qu'au premier mot un peu hasardé, on leût étranglé à soixante pieds au-dessous du sol, ou donné en pâture aux zanvires des plombs du palais ducal. On ne lui abandonnais que deux ennemis, le mauvais goût de la littérature et le débordement des mœurs. 11 abattit le premier; quant au second , c'était un mal chronique dont Venise ne pouvait plus guérir.
On ne doit pas s'étonner si le portrait du comte Gozzi n'est pas flatté, puisqu'il a été tracé par ses ennemis dans les prologues de leurs comédies : • Voyez-vous là-bas un homme qui se chaufie au soleil sur la place de Saint-Moïse? Il est gn^o^^ > nuiigre, pâle, et un peu voûté. Il marche lentement, lesmain^ derrière le dos, en comptant les dalles d'un air sombre. Partout on babille à Venise , lui seul ne dit rien ; c'est un «fcgnor comte encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès. Ohl que cela est généreux de languir parce que nous savons divertir la foule qui honore tous les soirs notre théâtre! — • Oui^ répondit Gozzi , je me promène dans (es coins soli' laines. Je ne cours pas , comme vous autres , dans tous les cafés delà place Saint-Marc pour mendier des applaudissements et démontrer aux garçons limonadiers l'excellence de mes systèmes. Il faut bien aller au spectacle le soir , et comme vo^ avez empoisonné la scène de vos drames larmoyants , il est vrai que je languis, car vous donnez de l'ennui aux colonnes même du théâtre... V '
Au ton qui règne dans l'attaque et la riposte , on voit que les poètes vénitiens se disaient assez crûment leurs vérités. Aujourd'hui que la guerre est finie et oubliée, il nous importe peu que les lois de la politesse n'aient pas été observées ; cette façon hardie et personnelle de s'exprimer en présence d'un public intelligent, comme l'était celui de Venise au milieu du
ristophanien. Les allusions en sont plus faciles à saisir ^ le commentaire plus simple et moins arbitraire, ce qui dispense heureusement le biographe et le critique de faire effort d'imagination.
La famille de Gozzi était noble et originaire du Frioiil. Il y a eu (tes Gozzi à Pordenone , à Udine , à Padoue , et même eo Dalpuatie. Si on voulait absolument expliquer pourquoi cet écrivain avait dans la plaisanterie une tournure d'esprit gauloise, avec V humour du Nord dans les moments d'émotion et une imagination tout à fait orientale , on pourrait dire que ces qualités opposées lui venaient du sang dalmate souvent mêlé à celui des croisés de tous pays qui allaient en Palestine. On ferait ainsi au génie de Gozzi une généalogie hétérogène, où Pervis Modes se trouverait allié à Rabelais et à Shakspeare, mais on risquerait de tomber dans des aperçus plus ingénieux que vrais ; et comme la vérité mérite quelques égards, je laisse les ^allèles à d'autres plus hardis ou plus exercés.
En 1750, Venise n'était plus la reine des mers. Le gouvernement affaibli n'avait conservé de son ancim nerf politique qu'une humeur ombrageuse et perfide. I>es vieilles institutioAS, il ne restait que ies inconvénients : Tinquisition d'Ëlat, les délacions et le système déplorable de fermer les yeux au peuple en l'avilissant. Le commerce était ruiné depuis longtemps par la découverte du cap de Bonne-Espérance , et les inœurs étaient tombées dans un relâchement extrême. La police regardait de travers lesjeunes gens sérieux. Pour se faire bien voir, il fallait déguiser le goût innocent de l'étude sous les formes de la bouffonnerie , du plaisir ou de la licence. Oo devait paraître ne songer qu'à rire et faire l'amour. Le peuple, poussé dans cette voie, adoptait volontiers cette manière de vivre en paix avec son gouvernement. On employait les nuit» en fêtes et en débauches , la moitié du jour à dormir, le reste à courir après des intrigues galantes, et on ne manquait pas lo eoir d'aller nu spectacle pour causer cl prendre Oe^ sorbet*
Ce public évaporé, intelligent et civilisé, ne demandait qu*à se divertir, applaudir, juger les différends entre les poëtes , et donner le prix à qui trouvait le meilleur moyen de lui plaire.
Il y avait alors à Venise une académie nouvellement fondée, qui, sous les apparences d'une réunion consacrée à la folie et au burlesque, cachait un but littéraire utile et sage, le perfectionnement de la langue et le culte du toscan. Le gouvernement lui passait ses travaux sérieux à cause de Textravagance de son nom et de ses statuts. Elle s'appelait académie des granelleschi. Les membres de cette académie étaient des savants, des bibliophiles, des poëtes et des écrivains distingués. On était en rapports avec Tacadémie de la Crusca , on introduisait à Venise les bons livres florentins , et on y répandait le goût du style pur et naturel, que le ribombo et le galimatias avaient détrôné depuis longtemps.
Tout le bien que les granelleschi avaient fait se trouva détruit un beau jour parGoldoni, écrivain barbare, qui n'avait d'esprit qu'en parlant patois. Goldoni , pénétré de la lecture de Molière, avait adopté ce poëte pour son modèle ; mais comme il traduisait aussi les continuateurs de Molière, il se croyait sur les traces du plus grand comique du monde , tandis qu'il suivait à la piste Destouebes et tous les auteurs de troi»ème ordre. Jusqu'alors la comédie italienne n'avait pas observé de règles. Les acteurs italiens ayant au plus haut degré le doDjprécieux de l'improvisation , la moitié de la pièce était écrite , Tautre moitié abandonnée à l'inspiratiqi^des acteurs. La portion écrite était en^ toscan , l'autre en dialecte. Ce genre existe encore à Naples, où il jouit d'une faveur méritée. AtiMjpe» quatre masques bouffons et improvisateurs revenaient ftna toutes les pièces : le Tartaglia , bredouilleur ; le ttjbidin , caricature bergamasque ; le Brighella , représenqjK les orateurs de places publiques et d'autres types populafres; et enfin le célèbre Pantalon, le bourgeois vénitien personnifié avec tous ses ridicules, et dont le nom a une étymologie digne d'un commentaire. Ce mot vient de piarUa-
leone (plaote-lion); les anciens marchands de Venise, dans leur fureur d'acquérir des terres au nom de la république , plantaient à tout propos le lion de Saint-Marc sur les lies de la Méditerranée; et comme ils venaient se vanter de leur conquèle, le peuple se moquait d'eux en les baptisant plantelions. Ce démocratique sobriquet rappelle Tavenlure de Cicéron, poursuivi par les enfants de Rome, qui criaient derrière lui : Reperiitj invenU! parce queCicéron n*arrivait jamais au sénat sans assurer qu'il avait trouvé et découvert une conspiration nouvelle. Le titre de piantaleoni du xix* siècle pourrait être justement décerné aujourd'hui à une autre nation qui plante le lion sur les lies de toutes les mers avec encore plus de constance que les anciens marchands de Venise.
Les quatre rôles à caractère étaient joués en 1750 par des acteurs d'un grand talent, si on en croit Gozzi , qui les aimait passionnément. Ce genre prêtait singuliëremeat à la satire, puisque les quatre masques jouissaient du privilège de faire rire le parterre aux dépens de qui ils voulaient. C'est cet art déréglé, mais piquant , animé et original, que Goldoni résolut d'anéantir au nom de Molière, qui avait emprunté à l'Italie les Sbrigani et les Scapins, dont le théâtre français s'était fort bien accommodé. Goldoni voulut remplacer la comédie italienne par un genre froid et dégénéré auquel Gozzi donnait le nom de flebile , ce qui veut dire à volonté pkUniy ou déplorable. De peur de heurter trop brusquement le goât du momen^ Goldoni donna d'abord sa petite pièce de V Enfant d'Arlequin , qui eut du succès , même en France. C'était une manière do s'introduire en traître dans le camp ennemi. A peine eut-il assuré son crédit sur le public de Venise , quHl abandonna la troupe de San-Samuel pour celle du théâtre Sant'- Àngelo, où l'onjouait des traductions. Il passa du genre bgufToo à la comédie prétentieuse de Destouches, puis au draifê.larrooyant, qui devenait à la mode à Paris, et il crut avoir sauvé et régénéré le théâtre. L'abbé Chiari, écrivain amix>ulé , traduisait aussi de son côté les pièces françaises en
pbébus oltramontain , si bien qu*en peu de temps la comédie nationale di^porut , et que la troupe de Sacchi sortit de Venise pour aHer chercher fortune en Portugal.
Peu de temps après , Gozzi composa son premier poëme satirique : La Tartane. II en donne lecture aux granelleschi , et l'académie éclate en applaudissements à ce passage qui définit la comédie larmoyante : « Ces spectacles sont urq omelette battue... On mélange ensemble des morceaux incomplets, des caractères que la nature ne pourrait pas seulement rêver, des figures méconnaissables, des homélies, des métaphores et du patois de gondoliers; il pleut des arguments de pièces à la douzaine , et puis on se redresse, les joues enflées , le pied en dehors, et on dit : nous avons réformé le théâtre... Autrefois OQ faisait tout simplement de la poésie; aujourd'hui il faut des vers martelliens ' , si longs, si durs à fabriquer, d'une matière si coriace, qu'on y va des dents, des pieds et des mains, comme les cordonniers cQusent leurs souliers. On se donne beaucoup de peine , mais on a réussi à faire parler hé* breu aux muscs. »
< Regardez le pauvre public de Venise : en quel état il est tombé! N'ayant plus d'endroit où il puisse se divertir honnêtement, il va dans les tavernes, et perd ce qui lui restait encore de respect pour les bonnes mœurs. Cependant reprenons un peu d'espérance, car le poêle nous prédit pour la fin de l'année le retour 9é Sacchi et de Zanoni , ces acteurs inimitables qui ramèneroni avec eux les pHisirs, la gatté italienne, et la pantalonnade plus profonde qu'on ne le croit à voir son air innocent. & Goldoni , enflé par un succès éphémère , proclame dans ses préfaces son dessein « d'arracher à la comédie nationale ses masques de cuir, » expression choquante et cruelle donl^se repentira. « Continuez donc, poètes nouveaux, à sonner vos cloches de bois qui appellent les papillons au con- ^«sloirc. Tout cela aura une fin , et alors que ferez-vous? Vous
' l-' Trn martrltleo répond à l'aleiandrin frinçats
vendrez de l'onguent , vous direz la bonne aventure eo p^n air, et vous débiterez de ces marchandises qu'on ne donne qu'au comptant. »
L'académie des granéUescki demandait Timpression de la nrtane. Gozzi refuse de la donner au libraire ; mais il en accorde une copie à son ami Daniel Farsetti , qui l'envoie imprimer en France et en répand dans Venise un millier d'exemplaires sans la permission de l'auteur. Les Vénitiens, rieurs et inconstants, ne se irisaient aucun scrupule de berner le poète qu'ils avaient accablé hier de caresses et de sérénades. Goldoni en appelait encore à l'auditoire qui vra'ail chaque soir à San-Salvatore. Les amis de Gozzi lui représentèrent que le silence n'était plus possible , que la satire ne suffisait pas, et que le public avait le droit d'exiger une pièce meilleure que celle du genre critiqué : a César, répondit Gozzi, a pris son temps pour passer le Rubicon , et vous autres vous m'y poussez la tète la première en répandant ma satire dans les cafés; il faut à présent que je nage ou que je me noie. > Sur ces entrefaites , le tremblement de terre de Lisbonne ayant chassé Sacchi du Portugal, Gozzi n'eut plus aucun prétexte de retard. Un matin , le petit théâtre de San-Samuel, fermé depuis cinq ans , est nettoyé avec soin , et sur la porte on voit une grande affiche qui annonce : V Amour des trois oranges, fable en cinq actes , imaginée exprès pour rflibener les quatre masques nationaux , et soumettre au publie quelquas allégories peu déguisées. •
Le signor Prologue est un petit enfant qui se glisse entre la toile et la rampe pour faire trois saints et dire d*un éltr naïf que l'auteur, par grand extraordinaire, va faire représenter une pièce nouvelle qui n'a été jouée nulle part. La troupe demande pardon aux spectateurs de ne pas leur Wnner un ouvrage vieux, traduit^ usé, paré des plumes du paon, embelli par de grosses sentences. Là-dessus l'enfant se retire, et la pièce commence.
C'était un véritable conte de nourrice que le public écouta
en palpitant de plaisir, mais dont le lecteur ne se soucierait guère aojoord*hoi, et que Gozzi appelait une baliverne magique propre à ressusciter la comédie dell* arte.
Tout en riant d'un succès populaire gagné à peu de frais, Gozzi n'entend pas précisément raillerie sur l'article des féeries orientales. V Amour des trois oranges le captive lui même à la représentation; il s'émeut devant sa propre invention. Cette première pièce n'était qu'un canevas, il faut aller plus loin, restaurer ce que Goldoni a détruit, tracer des règles à la comédie delP arte , et créer en même temps un genre nouveau, le ^ïkf^flahesque. Cette résolution épouvanta la coalition Chiari et Goldoni. Les prologues de San-Salvatore et de SantAngelo miient leurs bonnets de travers , et attaquèrent ouvertement Gozzi ; mais il était trop tard, la foule désertait . on courait aux fables de nourrice.
Voilà donc l'édifice péniblement élevé par Goldoni et Chiari renversé en trois jours. Goldoni , voyant son théâtre désert, partit brusquement pour la cour de France, qui lui faisait des offres brillantes. En employant un terme consacré dans les arts , on peut dire qu'à cette époque finit la première manière de Charles Gozzi. Il y aurait tout un parallèle à faire entre la guerre des deux écoles vénitiennes et celle à laquelle notre génération a pris part en 1829. Comme en France, on reprochait à l'une des écoles de Venise l'ennui et la froideur, à l'autre le mépris des règles. Gozzi a eu gain do ^use, mais plus tard on le négligea complètement. Les ouvrages dits classiques furent repris, ce qui a amené la décadence irrémédiable de la comédie italienne en lui ôtant ^n génie national.
^ victoire de Gozzi aurait pu être définitive, s'il n'avait P^ eu lui-même quelques-uns des défauts de ses antagonistes, ^n style n'était pas exempt de reproches. Par haine des alexandrins et de l'emphase, il écrivait avec un abandon fâcheux. La rime est si facile en italien , que ce n'est guère la peine d'adopter un rhythmc pour ne faire que des vers
iO NOTICE SUR CHARLES GOZZI.
blancs; et Gozzi ne voulait décidément pas rimer, excepté dans les occasions où son sujet devenait tout à fait poétique. Ces irrégularités, qui se supporteraient en anglais, produisent un effet déplorable dans Tidiome coulant et mélo> dieux de la Toscane; aussi les classiques vénitiens, indignés de leur déconfiture, s'écriaient-ils douloureusement : « Au moins, nos barbarismes rimaient ensemble I »
Charles Gozzi fut un peu étonné de n'avoir plus personne à combattre. Les sonnets admiratifs pleuvaient chez son concierge. On l'appelait FAristophane de TAdriatique; le public demandait encore des fahles^y sans songer que, les allégories n'étant plus de saison , la moitié de l'intérêt s'était évanoui. Plus de genre flebile^ plus de phébus, ni de vers soporifiques, ni de dialectes barbares; plus de contre-révolution à faire, et partant plus de satire possible. Gozzi se tourna un peu inquiet vers le sévère et judicieux Gaspard, son frère aîné.
— Carlio mio, lui dit Gaspard , prends garde à toi. Avec la colère s'en va l'inspiration satirique. C'est quand on n*a plus de rivaux qu'on tombe. Iras-tu sans passion te créer des motifs de guerre? Si tu t'avises de toucher aux grands ou à la politique, on te fera jouer le premier rôle dans une tragédie dont la dernière scène sera un monologue dans une prison. Prends garde à toi ; redeviens simple granellesco^ ou bien brise les flèches et les armes pointue»; puise dans ta seule fantaisie, et si tu réussis ^ tu sauras que le ciel t*a fait véritablement poêle.
Le conseil de Gaspard était bon. Charles Gozzi s'enferma pendant deux mois dans son cabinet. Il oublia les querelles poétiques et se jeta dans la fantaisie. C'est de là que sortit la charmante et puérile Turandot, qui a eu l'honneur d'être traduite par Schiller, représentée dans toutes les grandes villes d'Allemagne, et commentée sérieusement par Hoffmann, qui avait de bonnes raisons pour admirer Gozzi , comme on le verra tout à l'heure.
« Si Peau (TAne in*était contée^ j'y prendrais un plaisir extrême, » disait ie bonhomme la Fontaine. Je le crois bien, car Peau ttj4ne est un fort joli conte; mais l'histoire de Turandot est bien plus belle encore. On peut la lire dans le recueil de Dervis Moclès , traduit par M. Pétis de la Croix. Gozzi , en l'ornant des charmes du dialogue et des masques comiques , rn a fait son œuvre capitale. Calaf , fils de Timur, roi d'As- (racan , battu par ses ennemis et dépouillé de ses Ëlats, arrive errant et inconnu aux portes do Pékin. Il remarque un grand mouvement dans le peuple , et demande s'il se prépare une fêle; mais on lui apprend que la foule s'assemble pour voir une exécution sanglante. Turandot, unique enfant de l'empereur de la Chine, jeune fille d*une beauté incomparable, d'un (sprit profond et ingénieux, a l'âme noire et sauvage. Son \ière voudrait la marier avant de lui laisser l'empire ; mais elle déteste tous les hommes. L'empereur Altoun-Kan a vainement employé les menaces et les prières pour la fléchir ; il est faible et adore sa Glle. Tout ce qu'il a pu obtenir d'elle , c'est il« conclure avec lui un traité bizarre dont il a juré sur l'autel d'observer les conditions. Les princes qui aspirent à la main (le Turandot doivent paraître au divan , en présence des docteurs. La princesse leur proposera trois énigmes. Celui qui les devinera toutes trois épousera Turandot et héritera de l'empire, mais ceux qui ne réussiront pas auront la tôle tranchée. Tels sont les termes du traité ; on est libre de n'en point courir les risques. L'orgueilleuse jeune fille espère que Oi» conditions effrayantes écarteront les amoureux. Cependant plusieurs princes ont déjà péri , et ce matin même on va décapiter le fils du roi de Samarcande , qui n'a pas pu deviner les énigmes.
Kn effet , une marche funèbre résonne au loin. Le bourreau dé(X)se sur la porte de la ville la tète du malheureux prince : « Si j*étais le père de cette fille barbare, s'écrie Calaf indi- Kné, je la ferais mourir dans les flammes ! » Aussitôt arrive le Jîoiivorneur du jeune homme décapité; il jette à terre le
12 I^OTIGE 8UR CHARLES 60ZZI.
fatal portrait de Turandot, le foule aux pieds, et sort en pkuranC. Galaf ramasse le portrait. Les bonnes gens chez qui il loge le supplient de ne pas regarder cette peinture dangereuse ; mais il se moque de leur frayeur. Il regarde le portrait , et tombe dans une rêverie profonde , frappé au cœur subitement. Il parie à l'image de Turandot , il lui demande s'il est vrai qu'un visage si beau cache une àme si cruelle ; puis il s'écrie qu'il veut tenter la fortune, et répond aux larmes de son hôtesse par ce raisonnement d'amoureux : « Si je ne réussis pas, je trouverai un terme à ma vie misérable, et j'aurai du moins contemplé avant de mourir la beauté la plus rare qui soit au monde. » Calaf n'écoute plus rien , et marche tout droit au palais impérial.
Altoun-Kan est le plus bénin des empereurs. II pleure de tout son cœur en faisant couper la tète à une foule de charmants princes auxquels il aimerait bien mieux donner sa 611e ; il se lamente avec son secrétaire Pantalon. Calaf est introduit, et on lâche de le faire renoncer à son projet; mais l'amoureux inébranlable répond :
Moile pretendo, o Tanodotte la ipoaa.
c Je prétends mourir ou épouser Turandot. » On assemble donc le divan. C^a princesse parait au milieu de ses femmes et voilée : « Voici la première fois , dit-elle à ses confidentes, que je sens de la pitié pour un homme. » La suivante Addma éprouve plus que de la pitié , car elle s'enflamme tout à coup pour Calaf. L'orgueilleuse Turandot commande au prétendant de s'apprêter à mourir; puis elle prend le ^uofio academico pour débiter sa première énigme , que Calaf devine tout de suite, à la grande stupéfaction du divan. La seconde énigme, celle de l'arbre dont les feuilles sont noires d'un côté et blanches de rautre, n'était pas encore connue du temps d'Altoun-Kan ; cependant Calaf devine que cet arbre est l'aonée avec ses jours et ses nuits. « Il a touché le but , dit Pan-
talon, qui ne comprend rien aux énigmes. — Du premier coup et dans le milieu , ajoute Tartaglia , qui n'y voit que <lu feu. — Princesse, dit Adelma , cet homme est votre maître ; il sera votre époux. — Tais-toi , répond Turandot indignée , que le monde s'écroule plutôt. Je déteste cet homme , et je moarrai avant d'être à lui. *>
Cette exclamation fournit à Calaf Toccasion de montrer son amour et sa grandeur d'âme en assurant qu'il n'épousera jamais la princesse par force; mais le bon Altoun-Kan déclare qu'il faudra bien qu'on se marie , et il engage même sa fille à prendre ce parti sans aller plus loin. « Sposa sua fa la mortel répond Turandot: que son épouse soit la mort! » Elle ee lève et, d'une voix plus forte qu'auparavant, débite la troisième et dernière énigme :
« Dis-ihoi quelle est la terrible bête féroce , à quatre pieds et ailée , bonne pour qui l'aime , et altière avec ses ennemis ; qui a fait trembler le monde , et qui vit encore orgueilleuse et triomphante? Ses flancs robustes reposent solidement sur la mer insconstante ; de là, elle embrasse avec sa poitrine et ses serres cruelles un immense espace. Les ailes de ce nouveau phénix ne se lassent jamais de couvrir de leur ombre heureuse la terre et les mers. •
Après avoir prononcé le dernier vers, Turandot soulève le voile qui cachait son visage et fixe ses yeux sur Calaf. Ce coup de théâtre réussit. Le pauvre prince, étourdi par la beauté de l'artificieuse jeune fille^ reste confondu et sans voix. Profitons du moment de trouble de Calaf pour remarquer la flatterie que l'énigme adresse à la seigneurie de Venise. Turandot aurait dû retourner toute la dernière moitié de son discours, et dire : « Elle a fait jadis trembler le monde; mais, hélas 1 aujourd'hui elle n'est plus ni orgueilleuse , ni triomphante, et les ailes de l'ancien phénix , fatiguées et repliées tristement, ne couvrent plus de leur ombre la terre ni les mers. » Calaf se remet enfin de son étourdissement, et, malgré l'inexactitude de la proposition, il devine que la bête fé-
roce est le lion juâte et terrible de l'Adriatique. Tout le divaa bafc des mains ; l'empereur embrasse son gendre , et la princesse tombe en faiblesse au milieu de ses femmes. Ed Tain Turandot demande une nouvelle épreuve ; le débonnaire Altoun se met en fureur et la menace de sa malédiction. Alors Calaf s'interpose ; il supplie l'empereur d'avoir pitié da chagrin de sa fille ; il ne peut supporter l'idée d'avoir fiait couler les larmes de Turandot , et renoncera plutôt à elle, et même à la vie, que de lui déplaire. On se décide à un accommodement. A son tour, Calaf proposera une énigme a la princesse, et lui donnera jusqu'au lendemain pour la deviner; mais si elle ne trouve pas la réponse à la prochaine séance du divan , elle se résoudra au mariage. Turandot accepte ces conditions. Voici l'énigme de Calaf : a Quel est le prince qui a été réduit à mendier son pain, à porter de vils fardeaux pour soutenir sa vie, et qui, parvenu tout à l'heure au comble de la félidlé, retombe, en ce moment , plus malheureux qu'il n'a jamais été? 9 Calaf, inconnu de tout le monde à Pékin, éloigné de ses États perdus, pense que Turandot ne pourra jamais savoir son nom ; mais il a affoire à la plus rusée des femmes. La nuit vient, Calaf, retiré dans un appartement que l'empereur lui donne, s'endort sur une ottomane. L'eunuque Truffaldin , dévoué à Turandot , arrive à pas de loup , tenant à la main une branche de mandragore qu'il pose sous l'oreiller du dormeur afin de le faire parler en rêvant. Calaf s'agite, change souvent de posture. Truffaldin attribue ces mouvements à la vertu de la mandragora II imagine d'interpréter chaque geste par une lettre de l'alphabet , et compose ainsi un nom ridicule qu'il court bien vite porter à sa maltresse.
Après la sortie de Truffaldin , Adelma parait. Elle réveille Calaf et lui déclare son amour avec une délicatesse mêlée de passion que Gozzi pouvait mieux exprimer qu'un autre, étant plus habitué à recevoir des déclarations d'amour qu'à en fiiirc, comme on le verra par ses mémoires. La défiance de Calaf s'endort; il compatit à la faiblesse d*Adelma : « Vous
êtes perdu , lui dit la perfide créature, Turandot a4bpnné votre mort, et demain, au point du jour, vous serez as^lffhé. » A ces mots, le prinoe, au désespoir d'avoir inspiré tant de haine à sa maîtresse, s'écrie : «O malheureux Calaf ! ô Timur, mon père I voilà le dernier coup de la fortune I » En vain Adeima engage le pauvre amoureux à fuir avec elle. Il n'a plus la force de vouloir sauver sa vie.
Sol d'amore e dl morte son espace.
i Je ne suis plus capable que d'aimer et de mourir. » Adeima possède le grand art familier aux femmes de mêler le faux et le vrai. Ses mensonges sont accompagnés de larmes brûlantes et sincères. Cependant elle échoue, et ne songe plus qu'à perdre Calaf eo dévoilant à Turandot le secret qu'elle vient de surprendre.
Le jour parait. Dans son impatience d'avoir un gendre , l'empereur a déjà peigné sa barbe. On assemble le divan. Turandot arrive environnée de ses femmes. Elle est énigmes, et se cache le visage de son mouchoir, ce qui remplit de joie le vieil Altoun : « Le mariage, dit-il , la distraira. • On apporte l'aulel sur lequel brûlent les restes d'un sacrifice. Aussitôt que Turandot aura avoué sa défaite , on l'unira au vainqueur. — « Il n'est pas encore temps, dit l'orgueilleuse princesse avec un air de triomphe, vous pouvez éteindre le feu sacré. Si j'ai laissé à cet étranger son espérance, c'était pour mieux me venger en le faisant passer plus cruellement du glaisir à la peine. Écoutez-moi tous : Calaf, fils de Timur, je te connais. Sors de ce palais ; cherche ailleurs une autre femme, et apprends jusqu'où va la pénétration de Turandot. » A ces mots^ la désolation est générale. Calaf reste sans mouvement. L'empereur pleure. Pantalon s'arrache les cheveux, et Tartaglia bégaye trois fois plus qu'auparavant. Enfin Calaf, dans le* transport de sa douleur^ tire son poignard et s'avance jusques aux marches du trône : a Tiranna, dit-il à sa maîtresse , ton triomphe est encore incomplet ; mais je vais le satisfaire. Ce
Calaf^e tu connais, et que tu délestes, va mourir à te» pieds. » Le cœur de la superbe Turandot s'amollit enfin , elle s*élance au bas du trône, et retient le bras du jeune prince prêt à se frapper, en lui disant avec tendresse :
virer dCTt per me ; ta m' hal vlnta.
a Tu dois vivre pour moi ; je suis vaincue. » L'empereur et le divan se remettent bien vite à pleurer de plaisir; Addma, seule, voyant que le prince est perdu pour elle , saisit le poignard tombé des mains de Calaf et veut se tuer; heureusement elle prononce auparavant un petit discours qui donne le temps à Turandot de s'opposer à son dessein. On se prépare à marier les amants , et la jeune première qui est une Chinoise du wiii* siècle, s'approche de la rampe , regardant le parterre avec des yeux en coulisse pour assurer qu'elle est revenue de ses préventions injustes contre les hommes; elle déclare qu'elle voit là-bas une réunion de garçons pour qui die se seet de Tamitié : « Donnez à mon repentir, leur dit^ie, quelque signe bénévole de votre pardon ; » et ie parterre applaudit.
On ne peut se le dissimuler, Turandot aurait pour nous le défaut d'être un ouvrage puéril. Un de ces spectateurs prosaïques et raisonnables dont Hoffmann avait une si grande hori^ur, serait en droit de trouver que l'empereur est trop faible de céder aux caprices de cette princesse extravagante» et que les^rands airs d'une petite fille orgueilleuse mériteraient une bonne correction, et non pas l'honneur de fournir matière à une comédie héroïque. Le reproche ne manquerait pas absolument de vérité ; mais combien y a-t-il dans les vieux sujets tirés de l'antiquité de fables invraisemblables et un peu puériles ! Elles sont consacrées et viennent de la Grèce, au lieu de venir des Arabes. Euripide et Sophocle leur ont fait des vêtements divins ; mais ajoutez à la froide raison et au prosaïsme impassible du spectateur haï d'Hoffmann une ignorance complète dos traditions antiques , supprimez ce que l'é-
NOTICE SUR CUARLKS GOZZl. 17
ducalion a enfoncé à grands coupa de marteau dans cette t^i dure, et soumettez Racine et Corneille à son rare jugement*. Vous verrez Mithridate, amoureux à soixante ans d'une jeune fille, devenir un vieux fou ; Bajazet un garçon trop léger qui écrit des billets compromettants ; Béréuice une femme importune que le roi est trop bon de ne pas faire mettre à la Bastille. Quant aux personnages de Corneille, il n'y en aurait pas un qui ne fût un homme a chapitrer vivement pour Tempôcher d'agir sans cesse d'une façon diamétralement opposée soit aux convenances du monde , soit à ses véritables ÎDléréts.
Sans aucun doute, le parterre français rirait quand Turandot se lèverait pour réciter ses énigmes avec le tuono academico, et cependant le mouvement du voile rejeté en arriére, et qui déconcerte Calaf, est éminemment dramatique; et Hoffinann, en parlant de celle scène, dit qu'il ne l'a jamais vu représenter par une jolie actrice sans s'écrier avec enthousiasme, comme le désespéré Calaf : « O bellezaa ! 6 splendort 9 Je souhaite aux gens qui appelleront Hoffmann un enfant Tintetlig^nce et le goût de l'auteur du Pot d!oT. Combien les auteurs comiques français devraient envier à Gozzi la liberté dont il jouissait et la parfaite latitude que lui laissaient les Vénitiens I Quelle aisance ! quelle variété d'invention! quel laisser aller entre le public et lui 1 D'une part, on ne vient que pour s'amuser ; de Tautre , on ne cherche qu'à trouver toutes sortes de moyens de divertir les gens. Dans la Femme ser» peut, pièce , il est vrai , fort compliquée, le poète a besoin de placer une exposition nouvelle entre le troisième et le quatrième acte, aCn de préparer le dénoûment. Rien de plus simple : le Truffaldin Sacchi, habillé en vendeur de re/asioni^ se présente avec le manteau court et troué, le chapeau râpé, la barbe en désordre : « Gentilshommes et gentilles dames , voici la nouvelle, remarquable et authentique relation de la grande bataille qui a été livrée pendant cet eûtr*acte. Vous y verrez comment le géant Morgon , accompagné de deux mil-
l^ns de Maures farouches , a donné i^assaut à la ville de Téilis; comment^ avec le secours du ciel, la forteresse a résisté aux efforts des infidèles... etc. Cela vient de paraître. Oo ne le vend que la bagatelle d'un soldo, »
— Maître Sacchi , disait Tauteur dans la coulisse, vous distribuerez ce papier pour rien.
— Bahl répond Timpresario , je serais donc un plus mauvais vendeur de relazioni que les crieurs des rues, ai on ne me payait pas? Je prétends qu'on me donne autant de sous qu*il y a de spectateurs.
Et le public de rire et de payer. En France, TrufTatdin, avec sa relation et son manteau troué, eût essuyé une bourrasque de sifflets, et le lendemain Tauteur se serait mis en travail de quelque pièce d'un irréprochable ennui.
Laissons de côté la Donna Serpente , les Gueux heureux , la Zobéidey le Mostro Turchino et V Oiseau vert^ qui composent le ré^t\x>\tefiahesque de Gozzi , pour suivre de préférence l'homme pendant cette période remarquable de son génie. A force d'exercer sa fantaisie et de voir représenter devant lui ses conceptions originales, notre poète vivait entouré de magiciens arabes, de nécromans thessaliens, de derviches et de faquirs dangereux par leurs ruses. A force de faire le métier de providence et de fatalité avec toutes ces créations bizarres, Gozzi entra jusqu'au c u dans le monde fantastique; les puissances occultes dont il s'était servi se tournèrent un beau jour contre lui , et se mirent à le tourmenter. Cependant , au rebours d'Hoffmann , qui s'est cru plus tard affligé du même malheur, Charles Gozzi ne tremblait point devant ses ennemis invisibles. Il s'irritait avec l'exagération italienne, et gardait son sérieux pour faire rire les autres.
Si on en croyait Gozzi , la pluie tomberait pour lui seul , aussitôt qu'il met le nez dehors, et rien ne lui arriverait comme à tout le monde. Cependant tout le monde est en droit d'en dire autant que lui. Chacun a son chapitre des Contraiempi, orné de méprises effrayantes , de personnages bizarres et de fala-
Ijtés imprévues dont on a le droit de faire des monstre#Qui ne connaît pas cette disposition d'esprit dans laquelle tout change d*aspect et s'éclaire d'une lumière fantastique? Alors la queue du diable passe entre les basques de tous les habits, et si quelqu'un vous appelle d'un autre nom que le vôtre , vous êtes au pouvoir de l'enfer. Dans les mains de Gozzi , le fantastique , soutenu par la pantalonnade vénitienne, prend des proportions énormes. L'auteur a bien l'air de croire à la vertu des paroles cabalistiques par lesquelles l'âme de Tartaglia passe dans le corps du roi , son maître , tandis que l'imprudent monarque s'amuse à entrer dans le corps d'un cerf; mais il exagère assez les choses pour vous faire entendre que cela n'est pas parfaitement croyable! Hoffmann, au contraire, est effrayé réellement, et veut vous forcer à partager son épouvante.
Transportez la scène des CorUratempi en Allemagne : n'avez-vous pas l'écolier Anselmus, qui ne peut jamais saluer un grand personnage sans renverser une chaise; le petit Zacharie, avec ses transformations, et le conseiller Tussmann , qui voit une tète de renard sur les épaules de son voisin l'horloger, et tout ce monde de gens qui se fantasmcUisent dans les cabarets de Berlin ou de Nuremberg? Assurément^ il est impossible de nier roriginalité d'Hoffmann ; mais jusqu'à quel point s'est-il approprié celle de Gozzi? Combien le poète vénitien Fa-t-il aidé â s'exalter, à se mettre en dehors de luimême, pour se voir agir , penser et se faire manœuvrer comme les masques de la comédie deW arte ? Combien Charles Nodier a-t-il emprunté à Gozzi , qu'il a suivi de près dans ses voyages en Daimatie? A quel degré la Fée aux miettes , 'Prilby^ et tant d'autres ouvrages, sont-ils parents des CGmédies/iabesques et du chapitre des Contratempif Turandot et l* Amour des trois oran(/6< ont engendré les Tribulations d'un directeur de spectacle et les articles sur les marionnettes. Néopbobus est le neveu de Burchiello , et ses diatribes sont venues à Paris avec un bon vent sur la Tartane des in» ffuences^ longtemps après l'année bissextile 1756.
âO NOTICE SUR eu ARLES GOZZI,
TaxfKs que d'autres ont passé leur vie entière dans le fao« tastique, Gozzi, trop fort pour s'y arrêter, n'y demeure qu'un instant; il prend la chose comme un badinage, dont son air fâché fait tout le charme , et en conscience le fantastique ne devrait jamais être pris autrement. Le reste est de la folie ou de l'affectation. N'oublions pas surtout que le chapitre des Conr Iratempi est une production du xviu* siècle.
C'est une existence heureuse et variée que celle de Gozzî , surtout dans son époque fiabesque. Qui n'a envié le sort du poète comique jeté dans le tourbillon de la vie d'artiste, an milieu d'une troupe d'acteurs intelligents, et d'actrices jolies, qui doivent à ses travaux et à ses conseils leur gloire et leur pain quotidien? Qui n'a désiré connaître la vie aventureuse décrite par Goethe dans tVilhelm Meisierl Charles Gozzi faisait mieux que de jouir du pittoresque et de la liberté du monde des coulisses; il exerçait le rôle de génie du bien dans ce conQit perpétuel de passions : il refusait de voir le mal , et souvent, de peur d'être blâmé par lui, on n'osait pas commettre une mauvaise action.
Le temps, qui détruit tout, laissa Charles Gozzi vivre heureux et tranquille pendant quatorze ans, au milieu de ces acteurs qu'il aimait et qu'il avait perfectionnés. Celte belle époque ne fut qu*une suite de succès , de relations gaies et cordiales, de bonne harmonie et de receltes copieuses. On se réunissait deux fois par semaine chez le compère Sacchi; le vin de Chypre échauffait les conversations; la jeunesse et la beauté des actrices, leur coquetterie, leurs folles espérances de mariage, mettaient Gozzi dans la plus douce position dont puisse jouir un auteur. Tout alla le mieux du monde tant que le patron de la troupe n'eut de préférence marquée pour personne; mais un beau jour , une œillade plus meurtrière que les autres et mieux ajustée pénétra jusqu'à son cœur : ce fut le signal de !a discorde , de la désorganisation , et même de la décadence du poète comique.
Une actrice, la signera Teodora Ricci , captiva tout à coup
Charles Gozzi , à tel poiot qu*il négligea ses anciennes amitiés et ses intérêts pour être plus entièrement à son amitié nouvelle. Gozzi, qui avait tant professé Thorreur des compilations, emprunta et compila pour plaire à la Ricci. Il traduisit lët^usfave fVasa de Piron , la Chute de dona Elvira , pièce espagnole, la Femme vindicative^ etc. Le public applaudissait par complaisance, mais il ne reconnaissait plus le père original , hardi et volontaire de Turandot et des Trois oranges. Gozzi, mécontent, bouda contre les Vénitiens pendant quelques années. Il laissa la Ricci jouer son antiq^ répertoire d'ouvrages classiques et usés. Ce temps de repos ne fut pas inutile à cet esprit dérouté. Le poète se retrempa dans le silence. On le revit comme autrefois se promener dans les coins et les petites rues, le menton incliné, comptant les dalles, et justifiant son sobriquet de solitaire. 11 recommençait à parler tout seul et à murmurer des vers d'un air sombre et distrait. L*été de la Saint-Martin ranima encore une fois sa verve. Il eut un retour vers la satire, non^as comme dans sa jeunesse, contre de fausses locutions, des drames traduits, le patois chioggiote, ou d'autres bagatelles indignes d'échauflér la bile d'un homme mûr. Les ridicules ne lui arrachaient plus que des sourires, ce fut sur les vices qu'il Gxason regard pénétrant. Le débordement des mœurs était parvenu à un degré d'effronterie tout à fait révoltant. Le génie satirique de Gozzi ne pouvait voir de tels excès sans leur dire un <not, et comme le sujet en valait la peine, l'émotion se mêlant à la plaisanterie, il trouva une quatrième manière, non plus gauloise comme dans la Tartane , ni orientale comme dans \e& fables et les allégories, ni italienne comme dans les pantalonnades; l'indignation et le chagrin lui inspirèrent cette ironie amère et touchante que Shakspeare avait mise dans la bouche du prince Hamlet. Trois satires seulement, et très-courtes, sortirent de ce dernier jet, mais ce furent les meilleurs fruits qu'ait portés cet arbre si fécond. Prenons celle de ces pièces de vers qui termine le recueil.
33 NOTICE SUR CHARLES GOZZl.
Une pauvre femme du peuple, jeune et jolie, appelée BeUai était devenue folle de douleur de ce qu'on avait lue son mari dans une querelle de taverne. Comme elle ne faisait de mal à persénne , et que sa folie était au contraire tendre et bienveillante , on la laissait courir les rues et demander raumône. Son nom était devenu proverbe : faire comme Betta la folle signifiait aller trop loin dans ses affections et être dupe de son cœur. Gozzi s'empara de ce personnage intéressant , et c'est Betta qui parle ainsi aux femmes vénitiennes, en stances de huit vers :
« Belles dkmes , si Je vous demandais qui je suis , vous me répondrlex : Passe ton chemin ; nous savons que ta es Betta la folle. — J'en conviens : je m'appelle Betta ; mais pour qae vous jugiez de Tétat de mon esprit, je vous dirai quelques paroles un peu brusques. Je vous prouverai que nous sommes toutes sœors, et que nous nous ressemblons comme Louis et Ludovic.
> Et qu'arriverait-il si , notre procès une fols jugé , nous allions changer de nom? Parce que je cours seule au milieu des rues, vous vous accordez pour dire : Elle est folle 1 — Vous êtes donc sages , par^que ?ous courez dans la ville, accompagnées de tous les mâles de Venise , excepté de vos maris P
» Mes promenades sont innocentes ; les saluts et les sonrires que J'adresse aux passants n'offensent pas les mœurs ; mais que dit-on de vous par derrière , de vos circuits dans les ruelles détournées ; de vos minauderies , de vos clignements d'yeux et de votre démarche lascive ?
* Quand je suis maussade et que je garde le silence , c'est que je n'ai rien à répondre à qui me parle ; et vous autres vous tournez le dos aux gens , et vous faites les revêches pour tâcher de rendre fou qui vous aime.
» 11 est vrai que , si quelque polisson porte les mains sur moi , je lui donne une rebuffade. Aussitôt vous dites : Le mal est dans sa cervelle.'— Mais vous, vous acceptez l'insolente caresse, et apparemment vous avez raison , puisque vous êtes sages et mol folle.
> Quand il me plaît d'avoir un amoureux , je lui fais les yeux doux au milieu de la place publique. Aussitôt vous criez : Betta la folle va commettre quelque Inconvenance! —Si j'étais sage comme vous, je saurais que, dans un coin obscur, ou quand les rideaux de la gondole sont fermés , on peut sans crainte... Ëpargnez-moi le reste.
» J'aime bien mettre de belles plumes de coq sur ma tête. Mes
brasaelets de gousses d'ail sont Jolis. Sur mon pauvre sein, yoye» ce riche morceau d'un vieux mouchoir déchiré. Tantôt Je mêle et je ooae mes cheyeui , tanlùt je les éparpille. Quelquefois Je me coiffe aT6C soin d'une corbeille , signes certains de mon incurable démence.
• Mois celui qui a le temps d'examiner vos crinières y verra passer en uo mois trente guirlandes. Vos cheveux changent à tons moments : à présent à la française , tout à l'heure à l'anglaise. Vile des fleurs de tous les paysl Oies étranges formes de tête que vous vous donnez 1 On voit bien qu'il y a dans ces tétes-là on grand Jugement.
> Sotte que Je sulsl je loge pour rien ehes le Jardinier ou la pauvre fruitière. A ceux qui m'abordent Je ne coûte jamais plus d'un denier. Ce n'est pas savoir se conduire. On ruine son mari , on ruine ses enfants. Eh quoi 1 point de viande à dîner ! le rôti reste chez le boucher? Voilà le moment de ruiner un amant.
• Le désespoir de voir mon mari mort, c'est là ce qui m'a rendue folle : honteuse faiblesse 1 Si J'avais été forte comme vous antres , Je me serais réconfortée en apprenant mon veuvage. Une folle plenre son mari parce qu'elle l'aime. Heureusement cela est rare ; la sage rit , et tôt s'amourache d'un autre quand ce n'est pas fait d'avance.
» Oh I qu'il est beau de comprendre bien ce que dit le monde ! Les brebis qui sortent de l'étable ne savent pas distinguer le faux du vrai ; le vrai descend dans les abîmes , le faux est là qui leur crève les yeux; la renommée tourne autour du troupeau avec sa trompette, choisit une brebis sans cervelle , et crie : Je te salue . 6 Salomon !
• Enfin , Il faut que Je vous le dise , et faites attention , car Je tem en mol le souffle de la sibylle : les grimaces de mon corps sont le miroir de vos Ames; Je vous enseigne ainsi à modérer le boaillonnement de vos cervelles. Voulez-vous être sûres de votre raison? faites avec votre cœur et votre esprit le contraire de ce <lQe fait ma personne. Alors vous serez sages. Adieu , femmes ! »
L'année 1797 était arrivée. Les armées républicaines et les graves événements qu'elles apportèrent à leur suite éteignirent U)us les petits intérêts. On ferma tous les théâtres, et la politique régna seule à Venise. Gozzi assista à la chute de son pays, aux trahisons, aux folies de la magnifique seigneurie, à l'abandon méprisant du général français, à l'entrée des baïonnettes allemandes , à rélection dérisoire du doge Manino,
24 NOTICE SUR CHARLES GOZZl.
son ami. Dieu sait ce qu'étaient devenus dans ce conflit les Pantalons et les TrulTaldins ! On n'en entendit plus jamais parler, et Tannée de la mort de Charles Gozzi n'est pas même connue. Ce génie bizarre passa comme une de ces comète» dont on n*a pas eu le temps d'étudier la marche. Aussitôt qu'on ne le vit plus , on l'oublia.
A quel point cet injuste oubli a été poussé en Italie, et particulièrement à Venise, c'est ce que j'aurais refusé de croire si je ne l'avais vu par moi-m'èmo. Au mois d'octobre 1843 , étant à Venise, je cherchais sur les affiches de théâtre une pièce qui ne fût pas traduite du français. On joua un soir, au théâtre ApoUo , une comédie de Goldoni , et je prô un billet. Au premier mot ^ je reconnus le Dépit amoweux^ grossièrement transformé. Dans mon désappointement, je sortis en disant qu'il n'y avait pas moyen de voir en Italie une pièce italienne, et que Gozzi avait eu bien raison de se moquer des plagiaires. Mes voisins se mirent en fureur contre moi , et me soutinrent en face que leur Goldoni était trop riche pour voiries autres, et que les Amants querelleurs ne devaient heo à personne, ce qui ne me persuada point. Le lendemain, je demandai chez plusieurs libraires les comédies de Gozzi; à peine si on savait ce que je voulais dire. Enfin, dans une petite boutique, on me tira de la poussière un vieil exemplaire oublié sur un rayon depuis quarante ans, et on me donna les dix volumes pour le prix du papier.
Lorsque Gozzi, jetant un regard inquiet sur ses œuvres, s'était effrayé de leur originalité , le pressentiment qui lui représentait ses fables oubliées et les oripeaux de Goldoni sortant de l'eau n'était pas un effet du hasard. Il sentait que le mot de régulière attaché à l'œuvre de Goldoni serait un jour le morceau de liège qui devait l'arracher du fond des lagunes. Les véritables poètes, les hommes de fantaisie, « qui ne vivent pas d'emprunt et ne se parent point des plumes du paon , » n'auront jamais pour eux que la minorité des gens intelligents et éclairés. Cette minorité leur fait rare-
ment défaut; mais une immense majorité se prononcera toujours pour ceux qui suivent les chemins battus; elle reviendra là où est rornière, et laissera ceux qui ne marchent sur les traces de personne se perdre dans l'oubli. Le sort du poëte de fantaisie sera donc, non-seulement d'être oublié, mais encore de reparaître, au bout d'un certain temps, comme une nouveauté sous le nom d'un autre. Certes , lorsque Hoffmann se mit à imaginer ses personnages bizarres , on ne douta pas qu'il n'eût puisé ces excellentes folies dans sa cervelle : cependant on ne peut nier qu'il se soit inspiré de Gozzi. Qui eût osé soupçonner la Fie d'artiste de ne pas être un souvenir de jeunesse raconté par Hoffmann avec tous ses détails les plus exacts? Cependant ou ne sait plus qu'en penser en voyant que Gozzi , trente ans auparavant , écrivait un chapitre semblable dans sa peinture de la compagnie Sacchi. La chanteuse Teresa aurait-elle été aussi capricieuse dans ses amours avec le maître de chapelle, si la Téodora Ricci B^t pas fait damner le poëte comique vénitien? Le chagrin et les déception^ d'Hoffmann se sont bien augmentés de ceux de Gozzi. Jouant aux méprises de U enchaînement des choses^ du Pot dor et de Zacharie^ ce sont absolument des amplifications du chapitre des CorUratempi, Hoffmann a beaucoup loué Gozzi et vanté ses pièces fiabesques^ àt poésie, les caractères comiques de son théâtre, et tout ce qui n'avait aucun rapport avec les contes fantastiques ; mais il s'est bien gardé de parler du reste. Ajoutons que , si la Tartane n*eût pas coulé à fond les faiseurs de galimatias et les novateurs vénitiens , nos fabricateurs de mots n'eussent pas essuyé sous cette forme la fine et terrible bordée que Nodier leur envoyait il n'y a que cinq ans. Gozzi a encore sur ses imitateurs l'avantage d'avoir écrit en vers. U n'est ni juste ni décent que ses inventions soient introduites en France de seconde main , tandis que le créateur d'un genre original et applaudi n'est qu'à peine connu de nous.
Si je n'ai pas réussi à donner de ce poêle aimable l'opinion
qu'il mérite , ses ouvrage sont là , le lecteur peut les ouvrir sans avoir à craindre d*y trouver de l'ennui , car Gozzi écrivait pour un public bien plus léger et plus impatient que nous. On ne s'inquiétait guère à Venise des lois du bon goût , ni des leçons sur la dépravation des mœurs, ni des colères de l'académicien solitaire contre les patois barbares; il fallait d'abord amuser son monde. Une minute d'ennui eût tout perdu, et renvoyé les spectateurs immédiatement d'un théâtre h l'autre. Charles Gozzi savait cacher son but moral ou littéraire sous l'apparence du plaisir et de la récréation ; derrière la nourrice racontant des histoires aux petits enfants, on reoonnatt sans peine le philosophe. Cet alliage de la force satirique , du bon sens critique , du merveilleux oriental , du fantastique et de la pantalonnade italienne , a quelque chose d'étrange et de surprenant, comme l'existence de Venise elteméme. C'est bien de la ville féerique des lagunes que ce génie complexe devait sortir, et le public français , qui a le privilège de distinguer et d*aimer ce qui se fait de bon ea tous pays, ne refusera pas à Charles Gozzi une place dans son estime.
Si Gozzi eût prévu qu'on s'emparerait en Allemagne de ses idées, il eût donné plus de développements à la partie fantastique des mémoires qu'on va lire; aGn démettre ce côté de l'ouvrage ptais en relief, j'ai cru (]pvoir faire quelques changements dans l'ordre des matières. L'auteur n'a pas observé la marche chronologique des événements de sa vie^ dans le but de réunir ensemble les faits et les féflexions qui se rattachent à un même sujet. Son portrait physique et moral , et quelques anecdotes de nature à faire connaître son caractère forment un chapitre particulier. Ses amours sont racontées à la suite l'une de l'autre ; ses querelles littéraires et sa guerre contre l'école de Goldoni occupent tout un livre. Ses procès et discordes de famille remplissent un autre livre ; ses vision» et aventures surnaturelles un troisième livre. Il résulte de cette façon de procéder une monotonie fâcheuse. Le chapitre des amours, celui des querelles, celui des procès, semblent
trop lon^, tandis qu'au contraire^ en racontant les choses par ordre de date, elles auraient eu assez de variété pour paraître plutôt trop abrégées. Une étude approfondie de ces Mémoires et quelques recherches à d'autres sources m'ont permis de rétablir dans la traduction l'ordre chronologique des faits. C'est peut-être un manque de respect envers l'auteur, mais cela était nécessaire dans Fintérét de Touvrage. Charles Gozzi a le mérite, fort rare parmi les écrivains de son pays, de chercher la concision du style et de haïr l'emphase ; cependant, malgré sa bonne envie d'ôtre sobre, il ne serait pas un véritable Italien si, en traduisant sa prose en français, on n'était pas encore obligé d'abréger certains passages trop diffus. Quant à l'originalité du personnage , elle est si frappante , exprimée par lui-même si galment et de si bonne grâce , qu'elle ne pourrait manquer de se faire sentir dans toutes les langues du monde.
PRÉFACE m L'AUTEUR.
Si je croyais être un homme d'imporlance , comme un grand saint, un grand jurisconsulte, un gmod philosophe, ou même un grand littérateur , je ne m'aviserais pas d'écrire l'histoire de ma vie; je laisserais ce soin aux romanciers, dont le métier est d'émerveiller les lecteurs , ou aux zélés qui s'imposent le devoir d'édifier la postérité par de beaux wemples. J'ai vu trop d^hommes dou^ de quelque talent se couvrir de ridicule et attirer sur leur dos quantité de disgrâces, par la folle estime qu'ils avaient d'eux-mêmes. Ces gens-là, dans l'aveuglement de la vanité, s'habillent d'un certain nolime (angere qui les rend ombrageux comme des poulains indomptés. Si, par aventure, ils daignent faire leur apologie, ils se donnent des brevets de demi-dieux ; les deux tiers du monde sootcomposés d'envieux de leur gloire rêvée. Leur parole amère accable le prochain, qui ne tombe pas prosterné devant te burfesqueno/i me tançfere.hoséhges qoe, dans leur clémence, ils accordent à un petit nombre de pei^nnes , brillent par la modération , et ces personnes dignes de leur bienveillance sont toujours les sots qui les admirent ou les coquins qui les flattent.
Ma principale étude a été de me (aire à moi-même mon procès et de rebjMtre la pétulance de mon amour-propre, depuis que j'ai rmerqué autour de moi, sur tous les visages, dans toutes les démarches , les physionomies et les regards , cette arrière-pensée générale : 4 Regardez-moi, contemplez, respectez et craignez-moi. >» J'ai trouvé quelque profit à celte étude, c'est pourquoi, bien que je parle beaucoup de moi dans ces mémoires sur ma vie, ma famille, mes voyages et mes œuvres littéraires , je les publie avec un véritable sentiment d'humilité. Je n'ai mérité ni les encens de ceux qui m'aiment ni les libellés injurieux dont mes ennemis m'ont honoré. Je remercie les premiers de leur bonté, sans haïr
30 PRÉFACE DE L*AUTEUB.
les autres de la soif qu'ils ont eue de me déchirer. C'est vivre que d'avoir des amis et des ennemis; on excite la sympathie ou l'antipathie par son aspect, son visagp, par un parler oo lent ou rapide, ou prolixe ou laconique, et même par son tempérament , sans que les mœurs ni la conduite y soient pour rien. J'ai excité des aversions basées sur ces motife indépendants de ma volonté; en conséquence, j'écrirai mon portrait, afin qu'on puisse, si l'on veut, se divertir à craytkuier ma caricature, et j'essayerai la peinture fidèle de mon cœur, de mes pensées et de mes goûts , afin que les esprits envenimés et ingénieux me puissent repr^nter avec malignité sans s'écarter du vrai et sans craindre un démenti.
Nous avons tous dans Tintelligence une lentille optique, qui par ses reflets nous présente les objets de ce monde sous un certain jour. Si j'ai quelque brin de philosophie , ma lentille optique incline i^us vers l'humeur de Démocrile que ve» celle d'Heraclite. Quand j'ai puisé dans ma cervelle, éclairé par les reflets de la susdite lentille, c'a été ordinairement pour Taire rire par des caprices et des badinages. Comme j parmi les objets que j'ai choisie pour but de mes traits efr de mes satires^ l'imposture et l'hypocrisie ont été ceux que je préférais, f ai acquis un nombre imposant d'ennemis. Je me^ttii» rappelé souvent au milieu d^mes guerres satiriques cem belle sentence d'un sage : a Avec les traits et l^sel vous amusez , maïs vous ne gagnez point les cœurs. » Sans me flatter d'avoir désarmé mes ennemis en me moquant de moi-même après m^étre moqué d'eux, je ne m'embarrasse pas de leur colère, et je donne le récit sincère de ma vie afin qu'ils puissent rire à mes dépens tout à leur aise. " ^^
MÉMOIRES
DE