CONCLUSION
taines personnes à faire mieux que le vulgaire ; mais croiriezvous que j*ai atteint mon grand âge sans ra'imaginer qu'il fût possible de toucher à Tabus des privilèges? Voici qu'un beau jour les hommes se trouvent égaux devant la justice, et je m*étonne quHl en ait pu être autrement. Je ne serai jamais qu'un vieil enfant; et, comme je ne veux ni contredire tout mon passé ni mentir à ma conscience, par amour-propre ou par entêtement , je regarde , j*écoute et je me tais. Quelque chose que je puisse dire, il y aurait, d'ailleurs , contradiction entre ma raison et mes sentiments. J'admire avec effroi ces vérités terribles et années du glaive , qui descendent du haut des Alpes ; mais mon cœur vénitien saigne et se déchire quand je vois ma patrie perdre jusqu^à son nom. Vous allez dire que j'entends les choses petitement^ et que je devrais être fier de me rattacher à une mère patrie plus vaste et plus forte; mais, à mon âge, on n'a plus la souplesse et Félasticilé des jeunes gens. Sur la rive des Esclavons est un banc où je m'asseois plus volontiers que partout ailleurs; je m'y trouve bien. Vous n'oseriez pas me dire que je dois aimer tout le reste de la rive autant que ce coin de prédilection : pourquoi donc voulezvous que je recule les frontières de mon patriotisme? C'est à mes neveux qu'il appartient de faire cette besogne-là. »
Depuis l'extinction de la compagnie comique de Sacchi , Charles Gozzi n'avait écrit que deux pièces pour le théâtre de St-Jean-Chrysostome; l'une de ces pièces était un ballet appelé la Fille de Vair , qui eut un grand succès. Pendant les dernières années de la république de Venise, Gozzi avait encore publié quelques vers de circonstance, et ces poésies fugitives ont plus de force et d'éclat que les productions de sa jeunesse ; elles sont écrites surtout avec plus de soin et de pureté. Après le naufrage du gouvernement vénitien , notre poète se condamna au silence. Au milieu des grands événements qui troublèrent l'Europe, il considéra le règne des fantaisies comme fini à jamais pour lui. Il vécut paisiblement à la campagne , tantôt chez son frère Almoro , tantôt chez le jeune Massimo , dont les enfante l'aimaient l)eaucoup , et lui donnaient en badinant le titre de grand-père. Quand il se sentait pris de ses accès d'humeur solitaire^ il se retirait dans sa maison de San-Cassiano , ou dans la province du Frioul. Il mourut du temps de l'empire , et les ingrats Vénitiens ont