CONCLUSION
LeB Mémoires qu'on vient de lire furent écrits par Charles Gozzi en 1780. Les derniers mots , ajoutés en 1797 , nous ap« prennent que le manuscrit est resté pendant dix-sept ans entre les mains de l'auteur avant la publication. On peut regretter qu'un scrupule superflu ait empêché Gozzi de raconter l'histoire de sa vieillesse, car l'intérêt de son livre ne réside point dans l'importance des événements , mais dans la forme du récit et le tour d'esprit dn personnage. H eût été piquant de voir quels changements l'âge et le temps ont dû faire dans cette organisation poétique. Les renseignements sur les dernières années de la vie de Charles Gozzi sont presque nuls. C'est encore de ses lettres et de ses poésies qu'on peut essayer de tirer les conjectures les plus vraisemblabtes.
Il existe dans ses Mémoires un passage que les témoignages des contemporains ont rendu suspect. La bonne foi de Tau* teur dans sa façon de raconter l'aventure dn pauvre Gratarol n'est pas parfaitement démontrée. Son amitié pour Théodora Ricd a toutes les apparences d'un sentiment plus tendre. Beaucoup de témoins désintéressés ont expliqué en deux mots l'origine et le sujet de cette querelle comique : a Gozzi , disaiton , était amoureux de la Ricci. Un jeune fat l'a supplanté. Il s'est vengé en mettant sur la scène le rival avec tous ses ridicules. » L'opinion générale se trompe quelquefois dans les afliedres de ce genre; cependant il est rare qu'elle soit tout à fait le rebours de la vérité. Puisque notre poèfte ne veut pas absolument avouer qu'il ait eu de l'amour pour la première actrice de la compagnie Sacchi , on peut lui faire l'honneur de le croire ; mais alors son amitié était passionnée , ombrageuse et exigeante. Probablement, les efforts de Gozzi pour ramener cette jeune femme à de bons sentiments et au respect de soimême, son désir de la rendre honnête et digne d'une estime qu'il lui accordait par avance, comme un à-compte sur des vertus qu'elle n'avait pas encore, ses soins trompés et ses espérances déçues par l'arrivée d'un muscadin sans mérite,
â9G MEMOIRES DE CHARLES GOZZI.
ont excilé en lui un dépit profond , offrant tous les caracier& de la jalousie. Les quarante ans de Charles Gozzi, son humeur raisonneuse, ses occupations, ses travaux considérables, ses systèmes qu'il expose lucidement sur la conduite qu'un poète doit tenir parmi les comédiens, cent autres raisons encore permettent de croire que l'auteur a été sincère dans h récit de sa liaison avec Théodora ; il se serait, d'ailleurs, avili aux yeux de son amie elle-même à lui parler sans cesse de vertu , en mettant à profit pour son plaisir les mauvais principes qu'elle avait reçus. Cette hypocrisie est une supposition qu'on ne doit pas admettre sans des preuves évidentes. Mais à l'égard de Pierre-Antoine Gratarol , c'est autre chose.
£n voulant faire de son amie une Lucrèce, comme il le disait, Charles Gozzi sacrifiait à une idée noble et généreuse sa propre faiblesse pour une femme charmante. Dans œs conditions, son amitié avait le droit de se montrer jalouse, et Gozzi obéissait à un sentiment humain fort connu , qu*un poète espagnol a mis en scène dans la pièce du Chien du jardinier. Il ne voulait point qu'un autre lui enlevât œ qu'il avait respecté. Charles Gozzi comptait sans son hôtesse, c'està-dire sans la vie de coulisses , sans l'enivrement des succès , sans le besoin , les séductions de toute sorte , la légèreté de tête, le peu d'avantages que tirait alors une actrice de ses bonnes mœurs, le peu de gré qu'on lui savait d'être honnête, et même le peu de créance que trouvait sa vertu. Gratarol devait naturellement renverser les beaux projets de notre poète , détruire en un moment le fruit de ses belles leçons. Le conquérant n'eut qu'à paraître, et il vainquit, sa boîte de dragées à la main. Gozzi , avec sa morale et ses frais d'éloquence^ ne pesa pas autant qu'un diablotin de Naples, et une fois la révolution opérée dans les idées de la jeune actrice, le chien du jardinier n'avait même plus la ressource de finir comme cet autre chien de la £able, qui mangq le dîner de son maître après l'avoir bien défendu.
On conçoit aisément que Gozzi, préoccupé, c^gnnépar la chute éclatante de sa jolie commère , écrivant sur ces entrefaites une comédie^ ait puisé dans sa colère et son dépit la verve dont il avait besoin. Il y a précisément, dans les Drogues de P^mour , un certain duc Alexandre amoureux d'une princesse, et à qui lo fat Adonis donne beaucoup d'om-
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brage. Le duc croit son sot rival plus aimé que lui ; sa jalousie en devient furieuse. La princesse, capricieuse et fantasque « tout en préférant le duc, s'amuseà le tourmenter en feignant pour le personnage ridicule un amour qu^elle n'a pas. Au dénoûment, le fat est mystifié; c*est la seule différence de situation entre la comédie et la réalité. Gozzi a beau le nier, il est impossible qu'il ne se soit pas livré aux véritables mouvements de son âme en écrivant cette pièce. Le choix du sujet, les personnages, les caractères, tout indique qu'il a employé à cet ouvrage plus que de la sensibilité poétique.
Maintenant, pour être juste, il faut reconnaître que la maladresse de la Ricci , l'avidité du vieux capo-comico et la malice du public ont fort aidé l'auteur et dépassé de beaucoup ses intentions. La pensée de Gozzi a été matérialisée par des travestissements, des imitations grossières qui ont changé une œuvre d'art en satire particulière. La volonté suprême du conseil des Dix a complété ce spectacle curieux , digne du temps d'Aristophane. Le gouvernement a décidé que la punition du pauvre Gratarol servirait d'exemple aux jeunes gens infatués des modes anglaises , et aux autres secrétaires du sénat qui seraient tentés de fréquenter les coulisses et de faire du scandale. Gozzi n'a été que l'instrument de cette correction publiquement administrée ; mais, au fond , il a dû rire de se voir si bien vengé. Son feint désespoir n'est probablement qu'une façon d'amuser le lecteur.
Les ouvrages de Charles Gozzi renferment certains passages remarquables sur les idées de la fin du dix-huitième siècle. On voit cette imagination délicate et impressible, qui s'est toujours nourrie de petites fantaisies, s'étonner et s'effrayer des événements qui se préparent. Le mot de liberté lui fait peur, et il n'ose pas essayer d'eu comprendre le sens. Il l'appelle rêverie philosophique, afin de ne point s'y arrêter. Dans une lettre écrite en 1780 , il définit les idées nouvelles t des cris arrachés aux peuples par de vieilles souffrances, mais auxquelles on ne répondra point. » Déjà , dans la pièce de r Oiseau vert, représentée en 1765, il avait lancé des épigrammes mordantes contre la philosophie française. Jean- Jacques Rousseau était le seul des grands esprits de ce siècle pour lequel il eût une admiration avouée. Voltaire l'épouvantait; il le comparait à ces machines d'Archimède, qui , du
haut des remparts de Syracuse , portaient la destruction dans le camp romain.
Cependant , en 1797 , au moment où Gozzi livrait ses Mémoires à rimprimeur » après les avoir laissé dormir pendant dix-sept ans, la France tehait tète à l'Europe entière; le 18 marsestprécisémentladatedu passage du Tagliamentoetdela capitulation deGradisca, qui livrait les provinces vénitiennes aux armées de la république française. Gozzi dut être un peu confus de son incrédulité en voyant ces effets gigantesques des a rêveries philosophiques. » Il écrivait alors à madame Cenet : « Vous pouvez être Gèred'appartenir à une nation qui ne recule devant aucun danger, et qui mourrait plutôt que de se laisser violer. Il n'est rien de plus beau que d*ètre sauvé par son désespoir. Le spectacle auquel nous assistons doit vous remplir d'un orgueil légitime ; mais je suis Vénitien dans l'âme, et vous m'excuserez de pleurer, s'il faut que l'exaltation de votre patrie entraîne l'abaissement et la mine de la mienne. »
En effet, peu d'instants après, l'aristocratie de Venise votait légalement sa propre déchéance, son abdication. Elle s'éteignait au bout de quatorze siècles d'existence sans avoir tenté un effort pour se sauver , s'enveloppant de son manteau, comme César, mais pour rendre l'âme avant que le poignard l'eût frappée* Lorsque les lois françaises furent mises en vigueur , les patriciens, ayant perdu leurs privil^es, se virent obligés de compter avec leurs créanciers , ce dont ils s'étaient dispensés jusqu'à ce jour. Quelques grandes maisons passèrent de l'opulence à la détresse par la plus simple application de l'axiome de justice : a Payer ce qu'on doit, i Ce fut pour Charles Gozzi une occasion de comprendre le véritable sens du mot égalité. On trouve à ce sujet un passage cuneuz dans une lettre à madame Cenet , portant celte date : Pordenone, l'an V^ de la liberté italienne.
a Je sais à présent pourquoi notre pauvre Gaspard possédait une philosophie pratique bien supérieure à la mienoe. C'est vous , madame , qui lui avez apporté de votre pays une dose de bon sens et de lumières que vous n'avez point voulu communiquer à d'autres. Je n'avais pas besoin de réfléchir beaucoup pour comprendre qu'un nom illustre , au lieu de permettre de faire le mal impunément , aurait dû obliger cer-