‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 2 sur 132 · DE SINIGAGLIA · texte numérisé non relu

DE SINIGAGLIA

Un matin du mois de juillet, trois jeunes.gens, (|ui se promenaient dans la galerie des Procnratie Nuove, h Venise, s'arrêlèrent devant roffice des bateaux à vapeur de Tricste, pour examiner une afiicbe qu'on venait d^exposer à l'instant devant la porte. Celle affiche, imprimée sur deux colonnes, en allemand d'un côté, en italien de Taulre, portait en gros caractères ce titre peu harmonieux pour des oreilles méridionales : Dampfschifffahrl^ c'està-dire tt navigation à vapeur. » La profusion remarquable des consonnes et particulièrement les trois/ de suite excitaient Thilarité de mes jeunes Vénitiens

2 NOOVELLES ITALIENNES.

gens rieurs et enclins à la critique. Ils se livraient à des commentaires et à des plaisanteries où Ton sentait Tantipathie des deux races autant que celle des deux langues. L'affiche annonçait que la compagnie des pyroscapheSy à l'occasion de la foire de Sinigaglia, ferait pendant quinze jours un service direct et quotidien entre Venise et cette ville. Le prix des places était modéré. Les bateaux parlaient le soir pour éviter l'ardeur du soleil. Le beau temps, la pleine lune, le calme de la mer, l'attrait d'une excursion dans un pays en fêle, me décidèrent à m'embarquer. Je pris le petit bagage nécessaire pour un voyage de deux semaines, et à six heures du soir je saluais de loin Venise, qui déjà ressemblait à une ville flottante.

Une famille anglaise est rornemcnt obligé des places de première classe sur tout bateau bien garni de passagers. Le pyroscaphe jouissait de cet avantage. A côté de leur mère, grosse femme couperosée, se tenaient assises deux jeunes misses aux poignets minces, aux tailles de poupées, chaussées de souliers pointus et lombrclle à la main. Le père, vieillard replet et goutteux, s'endormait sur son double menton, tandis que deux garçons aux jambes grêles, en vestes rondes, se disputaient le télescope porlatif pour lorgner les campaniles dont les pointes se perdaient dans les vapeurs de Thorizon. La femme de chambre faisait le thé, préservatif inutile du mal de mer. Quatre abbés et un archi-

prêtre causaient en pur toscan. Deux dandies lombards parlaient milanais. Un ofGcier de la corvette la Mariannay qui depuis a ^>éri corps et biens, fumait son cigare d*un air indifférent. Le personnel des premières places n'offrant rien d^original, je passai aux secondes ; j'y remarquai tout d'abord une bande nombreuse de figures hétéroclites qu'on aurait pu prendre pour des brigands, si on les eût rencontréis dans un bois, mais que je reconnus pour des comédiens ambulants. 11 y avait aussi des marchands forains de divers pays, et puis une jeune fille tyrolienne d'une beauté rare, vêtue de son costume national, et dont la fraîcheur, les mains blanches et le linge propre faisaient ressortir admirablement les mines cuivrées, les cheveux en désordre et les guenilles de haut goût de tout son entourage. De grands paniers, d'où s'échappaient des loques à paillettes, contenaient évidemment la défroque dramatique de la troupe. Plusieurs toiles roulées sur des bâtons représentaient les affiches illustrées des pièces du répertoire. Les visages des artistes, maigres et peu Qeuris, paraissaient animés d*une expression flam« bpyante où le génie comique avait moins de part que l'appétit, car Theure du festin approchait. La jeune première, aux mains courtes, à la taille épaisse, tira d'un sac de toile une galette jaune et gluante en pâle de maïs, qu'on partagea équitablement et qui fut engloutie en trois minutes. Un vase de fer-blanc rempli d'eau circula de bouche en

bonchc, et Texpression du recueillement se répandit bientôt sur toutes les physionomies.

Comme les grands capitaines qui mangent la soupe du soldat par politique, le capo comico, directeur de la troupe, prit sa ration de galette et but à récuelle commune. Une tasse de café noir fut le seul luxe quMl osa se permettre. Ses compagnons assoupis pardonnèrent cet excès de sensualité à rhomme supérieur dont Timagination, toujours éveillée, ne se reposait pas même à Theure de la digestion. Il n^élait pas besoin d'examiner au microscope le seigneur directeur pour voir qu'il ne nageait pas absolument dans Topulence. De son manteau roussâtre sortaient, conune d*un gros paquet d'amadou, ses bottes informes, dont les blessures ouvraient un large passage à la poussière et à Thumidité. Sous les coups do la mauvaise fortune, cet homme avait contracté l'habitude de tourner souvent vers le ciel ses regards pleins d'intelligence et de feu, soit pour élever son âme au-dessus d'un monde de tribulations, soit pour défler l'ennemi, comme l'impétueux Ajax; mais il ne s'égarait pas longtemps dans les profondeurs de l'immensité. Son coup d'œil, vif et pénétrant, redescendait soudain sur la terre pour diviser les humains en deux classes distinctes, — les gens aussi pauvres que lui, dont il ne faisait point de cas, et ceux qui paraissaient plus riches, avec lesquels il s'empressait de nouer des relations.

Sans doute le capo comico conçul de restime pour moi, en remarquant que je portais des bottes moins malades que les siennes, car il m'adressa un sourire gracieux et se recula sur son banc pour m'engagcr à m'asseoir près de lui. — On voit bien, me dit-il, que votre seigneurie ue va point à Sinigaglia pour acheter du chanvre. Extrômcment loin de ma pensée Tenvie d'importuner votre seigneurie par des questions indiscrètes ! mais ou je me trompe fort, ou elle n'a point de goût pour le commerce, et le seul but de son voyage est de se divertir.

— Vous ne vous trompez pas, répondis-je.

— Que je m'estimerais heureux, reprit le directeur, si les représentations de notre modeste compagnie comique pouvaient obtenir les applaudissements (le votre seigneurie durant son séjour h Sinigaglia. C'est aux personnes éclairées qu'il appartient d encourager les eflbrts de Tartistc et de diriger le goût du public sans éducation, en signalant les passages où le comédien montre du talent. Sans trop de présomption, j'ose espérer que le choix de nos pièces et le mérite de Texécution ne vous déplairont pas. Nous n'avons point dans notre compagnie de ces artistes hors ligne qui effacent leurs camarades et ne souffrent à côté d'eux aucun rôle important : ces vanités dévorantes sont la ruine des trou{)es comiques. Parmi nous, chacun fait de son mieux, sans perdre de vue la perfection de Ten-

semble, à laquelle nous contribuons tous dans la mesure de nos forces.

— On n'observe pas ce sage précepte avec assez de scrupule dans les théâtres des grandes villes, répond is-je.

— Voyez-vous là-bas, reprit le capo comieOy ce gaillard qui sourit d'un air ironique, tout en s^endormant ? 11 ne tiendrait qu'à lui de dominer ses voisins, d'absorber Tattention et de reléguer les autres rôles au second plan, sauf à gàler la représentation {onr accaparer les applaudisscmenis; mais, avec un tact admirable, il se modère dans l'intcrêl de Touvrage, et ne donne carrière à toute sa verve que dans les intermèdes. C'est un homme universel : Truffaldin à Bergame, Pantalon à Venise, f odeur à Bologne, nous le verrons quelque jour Pancrace ou Polichinelle à Naples, si nous réussissons à nous établir dans cette ville fortunée où la vieille comédie italienne fleurit encore.

— 11 ne faut pas vous dissimuler, dis-je, que vous trouverez à Naples d( s acteurs charmants, incomparables dans le genre bouffon.

— Tant mieux ! répondit le directeur : le mérite des troupes rivales est le meilleur stimulant de l'émulation ; mais j'ai étudié le répertoire des petits théâtres napolitains, et j'y ai déjà remarqué un défaut que nous avons soin d'éviter, l'abus de la farce. Les Pancraces et les Polichinelles ont tout envahi. Les lazzis sont devenus l'élément principal.

1« sujet de la pièce n'est plus qu'un prétexte, un cadre insignifiant, dont le public s'est accoutumé à ne tenir aucun compte. Cliez nous, au contraire, l'intérêt du drame, le développement des passions, voilà ce qu*on ne perd jamais de vue; les lazzis viennent après, pour reposer le spectateur, pour le distraire un moment et le préparer à des émotions nouvelles.

— Votre théorie, dis-je, est pleine de bon sens, et je vois avec plaisir que vous étudiez la poétique de votre art tout en courant les foires. Nous n'avons en France qu'un seul écrivain qui ait su marier habilement ensemble le drame avec l'élément comique : c*est un auteur appelé Sedaine...

— Je le connais bien, interrompit le directeur. Votre Sedaine est un grand maître, et je le place audessus de noire Goldoni, qui l'a certainement imité dans ses derniers ouvrages. Avant de quitter Venise pour chercher fortune à Paris, lorsque Goldoni a fait la Bottega di Cqffè^ les Burujfe Chioggiolte et tant d'autres tableaux où la verve ne fait point ou* blierla trivialité du style, la véritable comédie était encore lettre close pour lui. Sedaine lui a montré le chemin qu'il devait suivre \ mais par malheur son talent épuisé ne répondit pas à l'appel. L'imagination se trouva éteinte quand le goût fut épuré. Quelle déplorable situation pour un poète que de sentir trop tard ce qu'il aurait pu faire et de voir tout son bagage englouti dans Tocéan de l'oubli !

J'y songe en soupirant lorsque notre compagnie joue la Botiega di Cafjè^ car c'est une des bagatelles de notre répertoire. Pauvre Goldoni ! je voudrais, par une compassion pieuse, faire représenter plus souvent ses ouvrages -, mais il n'y a pas moyen : rintérêt de la troupe passe avant toutes choses.

Je demandai au capo comico où il avait trouvé dans la littérature italienne de meilleures comédies que celles de Goldoni.

— Vous allez vous moquer de moi, me répondit-il, si je vous dis que je fais moi-même les pièces que nous jouons. Assurément elles ont beaucoup de défauts, mais enfin ce sont d'autres défauts que Tabus de la farce, la bassesse du sujet et la trivialité du langage. Hormis lesTrufTaldins et les Pantalons, nos personnages parlent en italien pur.

— Seigneur directeur, dis-je, vous raisonnez si bien que je ne doute plus de Texccllence de vos représentations. J'assisterai certainement à l'ouverture de votre petit théâtre, et je prendrai un plaisir infini à découvrir, dans votre compagnie ambulante et modeste, le bon goût, le juste sentiment de Fart et les inspirations heureuses que vos artistes devront à votre habile direction. Permettez-moi cependant de vous dire à lorcille qu'il vous manque lUie chose essentielle. Un peu de beaulé sur le minois de la jeune première ne serait pas de trop pour faire excuser les hyperboles dont il faut que Tamoureux soit prodigue.

Pour la première fois de ^ vie, le eapo eomico examina rhéroîiie de sa troupe avec Tidée de lui trouver les agréments physiques de la femme. Son regard prit une expression touchante de hienveillance et de pitié. — J en conviens, me dit -il, la pauvrette n'est pas belle; mais Tamourest une passion folle, une sorte de fatalité qui ne se discute pas. On ne doit jamais s'étonner qu'une femme ait su plaire. Celle-ci d'ailleurs est un sujet précieux : quel courage et quels poumons! Combien de fois, avec Testomac vide, a-t-elle représenté des filles de rois! Si elle était plus jolie, la vanité, la coquetterie, les séductions la perdraient peut-être, et puis voudrait - elle encore faire notre cuisine, coudre nos costumes et parer aux difficultés de chaque jour avec un zèle infatigable? Elle aurait des caprices, des galants à ses trousses; ou nous Tenlèverait peut-être; les bonnes mœurs sont le plus beau titre de notre compagnie à l'estime publique.

— Ces considérations, répondis -je, sont d'un sage; avouez pourtant que, s'il se présentait une Colombine comme celle-ci, vous n'hésiteriez pas à l'admettre dans votre compagnie comique.

En parlant ainsi, je montrai au directeur la petite Tyrolienne dont les yeux limpides et la bouche fine offraient un mélange gracieux d'esprit et de candeur. Le capo eomico regarda la jeune fille de lair d'un capitaine recruteur en présence d'un con-

scrit bien bâti. Une espèce de sursaut changea les pUs de son vaste manteau. Il ôta sa casquette et. passa ses doigts dans ses longs cheveux en s^écriant avec dépit : — Ah! pourquoi faut^il qu'une injuste réprobation pèse sur le plus aimable des arts? S*il est vrai que dans le métier de comédien la dignité de rhomme et la réserve de la femme reçoivent quelques atteintes, est-il plus louable de se livrer au vol patenté qu on appelle commerce, à Tusure dé* guigée sous le nom de banque, au meurtre ou au pillage honorés du titre pompeux de défense do la patrie? Sans doute, il nous faudri^it une Colpmbine comme celle-ci; mais quels préjugés stupides u'a^ t-on pas semés dans cette tête si frairhe I Cependant . j'essaierai, je lui parlerai. Oui, je veux sonder cette ' jeune imagination, et si j y découvre le germe d]un talent , l'apparence d'une vocation , je mettrai le feu à la poudrière.

Avec cette promptitude de résolution et ce sansgène qui distinguent les méridionaux, le directeur s'approcha de la petite Tyrolienne, et au bout d'un quart d'heure la conversation était fort animée* Dieu sait quels tableaux trompeurs, quels n^irages insidieux le tentateur sut présenter à Tesprit de la pauvre fille! Une langue dorée qui parle tout une nuit peut mener loin l'ingénue qui prêle roreille sans déiiance. Au point du jour, lorsque je reniontai sur le pont après avoir essayé sans succès de dormir dans une cabine, mon racoleur pérorait encore.

LA FOtRË DE StNIGAGLÎA. Il

Le capitaine du pyroscaphe, qui connaissiait la jetirie Tyrolienne, lui dit en passant : — Eh bien I Maria, voici le moment d'ouvrir ta boîte et d'olTrir ta marchandise aux seigneurs passagers.

Tandis que Maria cherchait sa boîte dans les bagages, le capo eomico vint à moi et me dit lout bas : — Cest une affaire presque terminée. La petite a du goût pour le théâtre, de la mémoire, de l'intelligence, de Tespièglerie, toutes sortes de bonnes dispositions. Je lui ai communiqué cet enthousiasme, ce feu sacré qui fait la puissance du comédien amoureui de son art. L'attrait irrésistible de nos représentations achèvera cette conquêle. Elle est à hous. Si votre seigneurie demeure à Sinigaglîa jusqu'à la tin de la/^tf, elle assistera pent-êlre aux débuta de ma nouvelle recrue. Elle en sera tavie. L'enfant n'a aucun vice de prononciation. Par bonheur, son pays natal est Bolzano, dans le Tyrol italien, oii Ton parle le dialecte de Trente. D'ailleurs, elle sait le vénitien et même le toscan. Le son de voix est mélodieux, le geste sobre. Elle réussira dans le drame et la haute comédie. C'est une orgatiisation sympathique et tendre. ParBacchus! que je sois roué vif si elle m'échappe!

Suivant le conseil du capitaine, la jeune fille présentait aux passagers pa boîte garnie d'un assortiment de parfumerie cl de mercerie. Tout en marchandant une paire de bretelles, je lui demandai s'il était vrai qu'elle eût envie de jouer les Colom-

bines. — Ce n'est pas Tcnvie qui me manque, répondit-elle, mais le courage de prendre un si grand parti. Apprendre un rôle, le réciter sans me trouliier, sans faire attention à celte foule si redoutée dont une ligne de feu me séparera , répondre aux lazzis de Truiïaldin, duper le vieux Pantalon et désespérer le Lcandre ou le Mario, cela me semble facile.

— Voyez-vous la friponne 1 interrompit le directeur. Quelle ruse dans ses yeux, et <comme la malice relève déjà le coin de ses lèvres !

— Mais, reprit la jeune fille, ce qui me charmerait par-dessus tout, ce serait de représenter une princesse enlevée par des corsaires, ou une bergère arrachée à son fidèle amant par un ravisseur abominable, d'être persécutée, enfermée dans une tour, et môme poignardée au dernier acte, si le sujet de la pièce et le poète le permettaient. Allez , je vous assure que je saurais pleurer et m'évanouir aussi bien que personne au monde.

— Quel «résor! s'écria le capo comico. Des cheveux blonds avec des yeux noirs, de la mélancolie, de la finesse, de la vivacité, selon loccasion : elle réunit tous les avantages. Qu'elle serait charmante échevclée, éperdue, poursuivie par un brigand sans pitié 1 Maria, ma mignonne, ne t'en dédis plus-, tu es de la troupe, et tu auras part entière dans les bénéfices énormes que nous allons faire.

— Réfléchissez, Maria, réfléchissez encore, dis-je

en appuyant sur chaque moi. Ne vous pressez pas, prenez le tomp.s de consulter vos parents.

— Hélas! répondit la jeune fille, je n*aiplusni père ni inère. Il me reste seulement une vieille tante qui est une sainte femme, une personne illuminée, d'une haute dévotion, que Tesprit du Seigneur visite quetlquefois, chez laquelle on va comme en pè- * lerinage. Pour tout l'or de la terre, je ne voudrais pas encourir la malédiction de ma tante Susanna. Quant aux gens de mon pays, je sais d*avance ce qu'ils diront : sMls me voient revenir à Bolzano, dans trois ou quatre ans, avec une bourse bien garnie, je serai une fille adroite, une comédienne, une artiste qui fera honneur à sa ville natale ; si au contraire la bourse est vide, on m'appellera folle, aventurière, coureuse de tréteaux. Il y a aussi dans la vie de théâtre des choses qui répugnent, certains costumes qui choquent la modestie...

— Ne t^embarrasse pas de cela, interrompit le capoeomico; à la grande rigueur, tu pourras refuser les rôles qui ne te plairont pas. Nous débuterons à Sinigaglia par un ouvrage où la scène représente une Ile des Indes; tu verras avec quelle décence mes sauvages sont vêtus. Nous allons alK)rder dans les Etats du saint-i)ère , et je sais trop mon monde pour m'esposer aux censures de rautorilé.

— Je crains encore, reprit la jeune fille, cet abandon, cette malpropreté où les comédiens paraissent plongés*

— Quelle malpropreté? s'écria le directeur en cachant ses mains noires dans les plis de son manteau. Voilà un étrange scrupule! A-t-on jamais refusé de Teau à quelqu*unen Italie? D'ailleurs, ma belle, qui t'empêche d'emporter avec loi ces pains de savon, celte eau de Cologne et loute celle pacotille de petite-maîtresse que tu vends aux voyageurs?

— C'est bien mon intention , répondit la jeune Tyrolienne.

— Croyez-moi, Maria, refléchissez encore, dis-je avec le plus de solennité qu'il me fut possible. Mais, puisque le seigneur directeur vous fait des offres si brillantes, il ne peut se dispenser, pour montrer sa galanterie, de vous acheter quelque pièce de votre pacotille.

I.e capo comico sentit le piège que je lui tendais. Il voulut fane parade de sa magnificence et commença par marchander une chaîne de montre en similor, un canif à quatre lames, un flacon d'essence à parfumer le mouchoir; puls il descendit aux objets d'un prix plus modique, et flnalement, après bien des pourparlers, il acheta un cent d'épingles qu'il paya un sou, et encore avec autant de grimaces que si on lui eût arraché l'âme. Dans les regards de la jeune fille, notre homme démêla le soupçon de son avarice ou de sa misère. Pour réparer cet échec, il déclama sur le bonheur de la vie d'artiste avec une faconde entraînante et .colorée dont la pauvre Maria fut si éblouie, qu'elle n^eut

l'A F01H9 PB SINIGAGLU. ]&

plus le loisir de songer combien Torateur était pius prodigue de ses paroles que de sa monnaie. Au milieu de sa plus brillante période, un point blanc apparut sur la côte, que les matelots montrèrent aux passagers : c'était Sinij^aglia. Une heure après, Itî pyroscaphe entrait dans le port. La Bèvre du débarquement mit fln au]( conversations. Chacun se jeta sur son bagage. Afin d'éviter les frais de transport, le seigneur directeur chargea ses malles et ses paniers sur les épaules des acteurs , et la troupe ambulante fit son entrée, suivie par une population turbulente, qui semblait lui promettre un public indulgent et passionné.

Sinigaglia est une petite ville agréablement siluée À Vembouchure de la Misa, dont le cours entier, depuis les Apennins jusqu'à la mer, est bordé de paysages charmants. La citadelle , d un aspect formidable, a de Timportance comme monument et comme ouvrage stratégique. Le port, quoique petit, est excellent, et les privilèges de \si foire franche^ qui exemptaient des droits de douane les marchandises de tous les pays, avaient attiré des navires du littoral de l'Adriatique. Des Eagusins, desHonténégrinSf des marchands de Trieste et de Zara, des Turcs deCattaro se promenaient sur le quai, parés de leurs

habits (le fête. Des musiciens de carrefour donnaient la sérénade aux jiersonnes qui se montraient sur leurs balcons, l^s cuisines en plein air exhalaient leurs parfums de friture et de fromage, et les jongleurs, les bohémiens et les charlatans faisaient sonner la clarinette et In grosse caisse. Une grande baraque de planches, encore inhabitée, attendait évidemment une troupe d^acleurs ; je compris que ce devait être le théâtre réservé à mes compagnons de voyage. Vers midi, la chaleur devenant accablante, les bruits, la musique et les fourneaux s'éteignirent peu à peu. On ferma les fenêtres, et la ville s'endormit pour se réveiller à cinq heures. J'avais trouvé sans peine un logement dans une maison particulière, mais le diner fut difficile à obtenir. Les auberges étaient pleines, et dans les ^raftorie les convives, en manches de chemise, criaient tous à la fois après les servantes. Cependant je réussis à me faire donner un riz au safran et une tranche de nom," holo^ que je m'empressai de payer pour aller m'élablir au café de la rue Mnestra, sous un auvent dont la brise agitait les festons. Déjà on y parlait de rarrivée des artistes forains et de la première représentation, qui devait être donnée le soir même. Pendant le temps du repos, la troupe s'était installée. Les décors étaient prêts. Une grande toile peinte, ornée de figures, annonçait le titre de la pièce, et je reconnus avec plaisir que la curiosité publique était excitée. Après avoir pris le café, je

me dirigeai tout doucement vers la baraque de bois. Ad sommet de Tédince, j'aperçus de loin celte inscription : Compania cotnica del signor Tampicelli, Plus bas, on voyait sur la grande affiche un lion ot un singe qui paraissaient causer ensemble, et en m'approchant je lus enfin ce fameux titre de la pièce, auquel je ne m'altcndais gnère : // Navfragio di La Perttgia^ ossia l'Isola dei Cannibali^ colla scimia riconoscenie ed il leone terribile, c'està-dire : «le Naufrage de I^ Peyrouse, ou Tlle des Cannibales, avec le singe reconnaissant et le lion terrible. • Telle était cette surprise que le seigneur directeur m avait ménagée avec tant de discrétion 1 tel était le sommaire de cet ouvrage qui devait réunir avec tant d'art le pathétique à la gaieté, qui devait effacer les comédies de Goldoni, les charmantes farces napolitaines, et dont l'inspiration avait été puisée dans Tétude approfondie du théâtre deSedaine! .

Malgré Tenvie de rire, à laquelle je ne résistai point, la voix de ma conscience me rappela qu'il ne fallait pas juger un ouvrage sur le titre. Sous cette annonce trop explicative, Tauteur pouvait avoir déguisé quelque pensée ingénieuse, quelque vérilé piiiloFopliique, comme Charles Gozzi dans ses féeries de VOiseau verl et des Trois Oranges, Résolu k pousser Texpérience jusqu'au bout, je revins piendrc un billet aussitôt que le bureau fut ouvert, et je m'installai sur la première banquette. En

moins d^un quart d'heure, la salle sq trouva pleine. On entendit le coup de sonnette du régisseur ; le petit orchestre racla louverture, et le rideau se leva. Dans un vestibule nu et enfumé comme ceux de nos tragédies classiques, une espèce de marquis râpé, entouré de gens plus mal vêtus que lui, examinait une grande carte déployée sur une table. L'exposition m'apprit que c'était le roi Louis XVI donnant à sa cour une leçon de géographie, dans le château de Versailles. On introduisit le célèbre navigateur La Peyrouse. Par une antique loi des IH3tits théâtres italiens, ce héros de la pièce était habillé à l'espagnole, en manteau court, eûiffé d'une toque à plumes, ceint d'une épée plate qui finissait par un trèfle, et chaussé d'un tricot trop large si souvent porté que les genoux ressemblaient à des poches. Ce costume idéal a l'avantage de désigner à première vue le personnage dont les malheurs et la vertu doivent exciter l'intéi^t du spectateur.

C'était avec des gestes d*énergumène et des cris de damné que le monarque français et Thabile navigateur réglaient ensemble Titinéraire d*un voyage autour du monde. Louis XVI, connaissant les dan* gers d'une si longue entreprise, embrassait le savant marin la larme à Tœil et rentrait dans ses appartements. Aussitôt après, le signer Pantalon, qui se trouvait par hasard à Versailles, brûlant du. désir de voir la Chine et le Japon, suppliait avec

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mille lazzis divertissants Tillustre La Peyrouse de remmener, sur son vaisseau. Le commandant, bon prince, cédait aux prières du bourgeois vénitien, et Eantalon courait faire ses préparatifs pour s'embarquer sur la Boussole avec sa fille Sméraldine, qui n'avait pu voir sans émoi ion le beau visage, le grand air et la toque de La Peyrouse.

Au second acte, le décor représentait une ile ipconnue de Tocéan Indien, Un singe blessé d'une flèche exprimait ses souffrances par des cris aigus. Un lion saisi de pitié répondait aux plaintes du singe par des mugissements terribles. Le tonnerre et les éclairs complétaient celte scène d'une belle horreur, et dans le fond du tableau les regards découvraient, au milieu des vagues, une planche taillée en forme de navire, qui s'abimait peu à peu dans le sein de la mer. Bientôt cette planche disparaissait entièrement, et trois personnes abordaient à la nage dans Tile : c'étaient La Peyrouse, Pantalon et Sméraldine, qui seuls avaient survécu au naufrage de la Boussole. Sans prendre le temps de faire sécher ses habits, le généreux La Peyrouse, versé dans la botanique, pansait la blessure du singe . au moyen de plantes médicinales dont Sméraldine exprimait le suc précieux. L'animal guéri montait sur un arbre, après avoir témoigné sa reconnaissance par une pantomime touchante. Tout à coup des hurlements annonçaient l'arrivée des sauvages. Sméraldine, faiblement rassurée par la contenance

intrépide du La Peyrouse-Almaviva, fondait en la-mes, cl Panlnlon, tremblant de tout son corps, regrettait amèrement Venise et la boutique d'orfé* vrerie qu'il avait tenue dans cette ville bienheureuse. Inutiles regrets ! une horde de cannibales entourait les naufrages et se mettait en mesure de les faire cuire à petit feu.

Cependant, du haut de son observatoire, le singe surveillait ces apprêts barbares. Il se glissait dans la coulisse sans ôtre remarqué. Déjà les victimes renonçaient à défendre leur vie, quand le lion terrible^ guidé par \e singe reconnaissant, s'élançait au milieu des sauvages et se préparait à les dévorer, ce qu'il aurait exécuté, si La Peyrouse, d\\n geste imposant, ne l'eût prié d'attendre encore une minute. Avec autant d'éloquence que de bonté, le grand navigateur reprochait aux cannibales la férocité de leurs mœurs. Au nom d'un Dieu clément qu'il promettait de leur faire connaître, il les engageait à ne plus manger de chair humaine. L'approbation du lion terrible ayant achevé de les persuader, les sauvages tombaient aux pieds de Torateur et lui proposaient de régner sur leur tribu. En attendant l'arrivée de quelque vaisseau dans ces parages, La Peyrouse daignait accepter ce petit gouvernement, et Sméraldine, en devenant son épouse, partageait avec lui la couronne. Ce dénoûment peu vraisemblable me fit craindre pour le succès de louvrage. Pendant la longue tirade qui

ramenait les sauvages à des sentiments chrétiens, je regardai à la dérobée les visages des spectateurs. L.a plupart trahissaient une émotion réelle, et derrière moi j'aperçus la jeune Tyrolienne, les yeux inondés de larmes, qui sanglotait dans son mouchoir. Après la chute du rideau, on rappela les artistes, et une triple salve d'applaudissements frénétiques couronna cette œuvre naïve, en sorte que je me relirai tout honteux de mon insensibilité.

An café de la rue Maoslra, il n'y avait qu\me voix sur le mérite de la compagnie comique. La troupe chantante, qui venait de représenter VErnani de Verdi au grand théâtre, n'avait pas eu le même bonheur, et je remarquai, aux critiques qu'on en faisait, combien le goût de ce public était plus délicat en musique qu*en littérature. Une fioriture manquce de dona Sol avait blessé tout l'auditoire de Fopéra ; on discutait avec acharnement sur la cavatine, lorsque l'apparition de la Tyrolienne aux doux yeux vint changer le sujet de la conversation. Tous les regards se portèrent sur celte figure aimable, et de toutes les bouches sortirent ces flatteries que les Italiens décochent aux jolis visages en manière de soupirs et de déclarations d*amour : GraziosOj bel- /ina, carina! etc. Le costume de Maria, qui n'était pas exempt de recherche, servait d*enseigne à sa boutique portative, en attirant l'attention sur la marchande : il se composaild'un corsage de velours, 80U8 lequel on voyait un foulard coquettement

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plissé en forme de gorgerette, d^une jupe courte en soie grise, et d'une ceinture attachée par une boucle de cuivre doré. Le chapeau tyrolien, orné d'une plume d'épenier, donnait à cette fille des monta— gnes un certain air indépendant que la douceur de la physionomie lempérait agréablement. Maria vint poser sa boîte de parfumerie sur la table où je prenais une glace, et me demanda ce que je pensais du Naufrage de La Peyrouse,

— Si vous étiez, répondis-je, dans les conditions d'un spectateur ordinaire, je respecterais rémolion profonde que vous a causée cet ouvrage foraiu^ mais, puisqu'il s'agit pour vous d'embrasser une cairière pleine de déboireg et de périls, je vous parlerai sans ménagement, J'ai trouvé la pièce insipide, répisode des animaui^ ridicule, et tous les artistes auKiessous du médiocre, sauf le Pantalon, qui ne manque pas de gaieté. Il faut être dans un pays en fête et sevré de spectacles pour écouler cela jusqu'au bout. Réfléchissez encore avant de vous associer à cette compagnie comique, dont le directeur, avec ses belles paroles, n'a fuit que prouver par un nouvel exemple cette vérité bien connue: qu on peut raisonner le mieux du monde sur un art qu'on pratique fort mal.

Maria me regarda d'un air mécontent, comme si j'eusse voulu lui ra\ir sa foi et son enthousiasme. — Non, dit-elle en levant les yeux au ciel, on ne se trompe pas lorsqu'on pleure et qu'on palpite dç

plaisir et de crainte. Parce que la générosité du singe reconnaissant ne vous a point ému, en est-elle moins sublime? Votre seigneurie a le cœur dur, 5oilà tout ce que j'en conclus ; mais, quand même elle seule aurait jugé sainement cet ouvrage en restant insensible au milieu de cette foule atten^ drie, nous ne sommes pas ici en France. Mon dessein n^est pa6 d*allef jouer la comédie au delà des monts ; c'est au public de Venise, de Sinigaglia, d*Ancône, que je désire plaire.

— Vous me consultez, répondis-je, à la condition que je vous conseillerai ce dont vous aves enTÎe.

— Peut-être aussi que votre seigneurie me donne des avis que je ne lui demande pas. La question est celle-ci : suis^je capable, oui ou non^ de jouer le rôle de la Sméraldine ?

— ^ Beaucoup mieux que la jeune première de la troupe, je n'en doute pfts.

— Que fautai donc de plus? Puisqu^on fait des évêques avec des hommes, ne peut-*on d'une fille de mon âge faire une comédienne 7

— Soyee comédienne, Maria, je ne vous en détourne plus. Jouez votre rôle dans les pièces effroyables de maître Tampicclli, et tâchez de sauver votre vertu des griffes de vos confrères les cannibales. Est-re que vous n'avez pas laissé à Bolzano quelque amoureux dont le souvenir puisse vous préserver des chutes ?

— On a toujours des amoureux, répondit la jeune fille ; mais mon cœur est libre et fier.

— Ne faites pas soniicr trop haut votre fierté. Maria. Défiez-vous de votre engouement pour le théâtre*, défiez-vous du jeune premier de la troupe, de ses phrases boursouflées, de ses métaphores ; tout cela est du clinquant, comme sa toque et son manteau galonné. Craignez surtout cette familiarité de la vie errante qui engendre souvent un dérégie* ment lamentable.

— La fille la mieux gardée, répondit Maria, est celle qui se garde elle-même. 11 ne me faudra ni singe l'econnaissant, ni lion terrible pour me défondre contre les cannibales des coulisses.

— Et que dira votre tante Susanna, qui est une sainte femme, lorsqu'elle apprendra que sa nièce court les foires avec des baladins ?

— Elle ne le saura pas, à moins que vous n'alliez exprès dans son village pour me dénoncer. L^essen» tiel est de ne rien faire de mal, et je vous répète que je suis de force à me défendre. A côté de Teau de Cologne, il y a des petits couteaux dans ma boite ; mais je n^aurai pas besoin de m'en servir.

Une peinture de la vie italienne serait incomplète, si on en écartait absolument la silhouette de l'agent officieux qui prélève un misérable courtage sur la galanterie. Ce personnage obséquieux, inévitable, fabricateur inépuisable de mensonges et de fourberies, est un type éminemment méridional. Puisque

nous le rencontrons ici, accordons-lui le pcassage ; lâchons, en rébauchant, d'oublier ce qiril a de repoussant pour Tenvisager de son cô(é comique, afin que le lecteur nous pard nne de Tavoir mené en si mauvaise compagnie.

Dans Tinslant où Maria exprimait sa ferme résolution de vivre sagement, une conspiration contre sa vertu se tramait à deux pas dVJie. Un homme en reiHngote jaune offirait ses services à un jeune Américain, capitaine d*nn navire marchand, et dont les yeux étaient constamment fixés sur la belle Tyrolienne. L'homme au sourire mielleux promettait monts et merveilles de son entremise, tout en appuyant sur les difficultés de la négociation. Il lui fallaitdu temps, disait-il, et Targent nécessaire pour se faire écouter de la petite marchande, en lui achetant quelques objets de parfumerie. Un écu suffirait à cette entrée de jeu ; pour peu que son Excellence consentit à ce léger eurrifice, le premier compliment serait porté séance tenant^ avec les précautions et rhabilelé que réclamait une affaire si délicate, car on voyait bien que cette jeunesse en était à son primo ptisso, L'Américain donna dans le piège et tira de sa poche un écu romain. Aussitôt l'ambassadeur vint accoster la jeune fiile. Avec ce flair subtil qui distingue les gens de son métier, il reconnut tout de suite Tinnocence sauvage d'une enfant des montagnes ^ c'est pourquoi il ne se hasarda

point à leffaroucher inutilement. Il prit un air

16 K0tVfiLLE8 ITALIBHNBS*

mystérieux pour chuchoter de choses insignifiantes, et, quand il eut acheté un briquet de cinq baîocs, il retourna rendre compte au seigneur étranger de ces heureux préliminaires. Le marin, qui était un homme ponctuel, demanda combien de temps il lui faudrait attendre, et l'homme répondil sans hésiter qu'à moins de mort subite l^affaire serait certainement conclue lo quatrième jour, a midi moins un quart»

Le personnage à la redingote jaune avait remarqué que je Técoutais d'une oreille. Il vint s'asseoir près de moi. — Ces Anglais sont tous les mêmes, me dit-il en haussant les épaules. Ils s'imaginent que tout doit plier à leur caprice, et si on avait la sottise de s'oxpOser à quelque désagrément pour les contenter, ils ne vous remercieraient pas. Quand ils vous ont donné d'avance un pauvre écu, et qu on réclame ensuite la récompense de ses peines, ils vous répondent : Tutto è pagato. G*est un mot qu'ils apprennent dans leur pays avant de s'embarquer pour Tltalie. J'ai ouï dire qu'autrefois ils étaient généreux; à présent il n y a que leur défiance qui soit égale à leur avarice.

— Cette défiance, répondis-je, est impardonnable en effet, lorsqu'elle tombe sur un honnête homme comme vous ; mais vous vous trompez : cet étranger est un Américain, et non un Anglais. Que comptezvous faire d'ici au quatrième jour, à midi moins un quart ?

LA FOIRE DE 3If9IGAGI.I4. 27

— Ne m'occuper de cet Américain non plus que du prêtre Jean des Indes.

— Mais il vous interrogera sur vos démarches ?

— Eh bien ! je lui répondrai en mettant la oho^e ' à si haut prix, que son avarice me débarrassera de . sa défiance.

— Et s'il est plus prodigue que vous ne le sup*' poseï? s'il consent à payer la somme fabuleuse que vous imaginerez ?

— Nous aurons le chapitre des contre-temps im«» prévus.

— Fort bien ; mais s*il s'explique lui-môme avec Maria, et s'il découvre que vous n'avez pas même . parlé de lui à la jeune fille, le chapitre des coupa de bâton pourrait faire suite à celui des contre^temps.

— Un mauvais quart d'heure est bientôt passé.

— Vous avez réponse à tout.

— C'est que je suis philosophe. Un accident futur n euste pas ; chaque heure suffit à sa tâche \ occu*pons-nous du présent. Au lieu de courir après le gibier du Tyrol, plaise à votre seigneurie d'observer que dans cette partie de Tltalie sont le^ plus belles* femmes du monde, et que, pendant ces quinze jours de fête, Tenviede s'amuser, de se parer, leur tourne la tête. Je prie votre Excellence de daigner regarder ma carte.

Sur un bout de papier à sucre, je lus ces mots grossièrement imprimés : // vero Giuseppej çombi^

natore di piaceri. — D'où vient, lui dis-je, celle précaution de vous intituler le véritable Joseph?

— Excellence, le talent a toujours des plagiaires. Je m^appelle bien Joseph, et comme j*ai réussi a me faire une clientèle considérable à Rome, à Ancône et ailleurs, des intrigants sans esprit et sans éducation n^ont pas manqué d'usurper ce nom, que seul j'ai su rendre fameux. Ils prétendent tous s*appeler Joseph, et ils poussent le plagiat jusqu'à se vêtir de la même couleur que moi, et puis, au premier mot qu'ils disent, l'étranger, stupéfait de voir des ignorants et des bélîtres, s'écrie : a Voilà donc ce Joseph dont on vante la politesse et les belles manières! » Ces méprises sont désolantes, et de là vient que je cherche à dérouter les contrefacteurs. Si votre Excellence veut m'employer, je lui montrerai que je suis le véritable Joseph. Aussi utile aux seigneurs cavaliers qu'aux gentilles dames, j'épargne aux uns les poursuites, les recherches, le temps perdu, les factions à la belle étoile, et par conséquent les rhumes et les fluxions-, aux autres lesœillades compromettantes, les ports de lettres et les écritures, si dangereuses au double point de vue de la preuve incontestable et de la faute d^orthographe. Quand on pense que |K)ur une faible rétribution tant de périls et d'ennuis sont évités !...

— Joseph, interrompis-je, c'est grand dommage que vous fassiez de votre intelligence un si méchant emploi.

— Que voulez-vous, Excellence ? bien peu de gens 5onl à leur place dans ce monde. Qu*on me donne seulement un prieuré...

— il serait en bonnes mains I

— Parlons d'aff^i ires. Excellence. Une dame rom<:ine, veuve, jeune et belle, arrivée ici depuis un mois |K>ur prendre des bains de mer, attend d*un jour à l'autre des lettres de son secrétaire qui doivent contenir dcs*valeurs. Un retard qu'elle ne s'explique pas dans cet envoi de fonds est la cause d'un embarras momentané dans ses finances...

— N'allez pas plus loin, Joseph, je connais cette histoire; on me Ta racontée à Venise la semaine dernière et dans les mêmes termes.

— Les brigands ! murmura Joseph , ils m'ont volé jusqu'à mes histoires. Nous avons encore à Si* nigaglia la fille d'un apothicaire dont le père, assez riche, est membre correspondant de la société de la Lésine

— Joseph, cette histoire-là n'est pas de vous. On me Ta faite à Florence l'an passé, sur la place de Satnte-Marie-Nouvelle.

— Mille tempêtes! s'écria le combinateur en se mordant les lèvres, votre seigneurie aurait dû m'avertir qu'elle avait fréquenté les Florentins, je ne lui aurais point servi ces fables ordinaires par les* quelles nous commençons toujours. Cette fois, je lui dirai la vérité pure et simple. Une jeune femme,

récemment mariée à un homme d'un âge mûr et par conséquent jaloux...

— Arrêtez, Joseph ! je vais achever Thistoire : la signera doit de l'argent à Torfévre, à la couturière, au parfumeur, et elle tremble que son jaloux ne vienne à découvrir qu'elle ne paye point ses fournis* seurs. Le créancier qui Tincommode le plus est son coiffeur, pauvre diable chargé do famille, qui n'a pas le temps d'attendre et c(Vii importune la dame pour une somme chétive.

— Bravo ! s'écria le véritable Joseph en éclatant de rire. Votre seigneurie en sait aussi long que moi| mais quimporfe la vérité de l'histoire, pourvu que la signera soii belle?

— H importe fort peu en effet-, sachez seulement que je ne suis pas dupe de ce vernis romanesque dont vous prétendez embellir votre commerce.

— Eh bien ! je me piquerai d'honneur. Que je perde mon litre de véritable Joseph, si je n'apporte demain à votre seigneurie une histoire entièrement neuve et accompagnée de preuves! En attendant , Excellence, encouragez ma franchise par un petit régal,

— Voici itoispaoli que je vous donne à la condition que vous me tiendrez au courant de votre af<faire avec le capitaine américain.

Maître Joseph s'engagea par les serments les plus sacrés à ne me cacher aucun détail, et après avoir empoché son régala il i^e salua jusqu'à terre en me

disant : — Donc nous combinerons quelque cbos^ pour demain.

Pendant les trois jours suivants, T Américain | atec une discrétion et une patience admirables, regarda vingt fois sans sourciller la jeune Tyrolienne passer et repasser devant lui. Quand elle lui pré^ •entait sa boite ouverte, il y prenait au hasard un objet quelconque et le payait sans dire une parole; mais on voyait bien, à son air opiniâtre, qu'il n'enr tendrait pas raillerie , s'il venait à découvrir lep mensonges du combinaieur^ et j^étais curieux de savoir comment Joseph s'y prendrait pour lui faire supporter un retard. Le quatrième jour, à midi moins vingt minutes , Tétranger arriva au café. Il regarda sa montre et demanda une glace. I^aria Bravait point paru de la matinée. Cette circon3tance eoromençait à m'inquiéter, lorsque je vis accourir de loin Tillustre Joseph, qui se parlait à lui-même et faisait une mine effarée comme un homme frappé d*un malheur imprévu. — Excellence, dit-il en seatuyant le front» tout va mal, tout est perdu ! Un fâcheux eontre-temps,,. Jamais rien de sem** blable ne m^est arrivé ; mais qui pouvait deviner une pareille chose?...

— Quelle chose? demanda le marin.

— Figurez-vous cela, Excellence : cette jeune fille, où l'ambition va->t<-elle se nicher?.,, cette marchande d'épingles s'est mis dans Tesprit de se faire comédienne! Le vieux Tampicelli Ta enrôlée dans

sa troupe. Ce matin, elle a jeté aux orties son savon et ses fioles, et, à celte heure même où je vous parle, elle étudie avec le capo comico- le rôle d'Angela dans la pièce du Hoi ours^ qu'on va représenter à la fin de la semaine. Que votre seigneurie s'imagine , si elle peut, mon saisissement, ma colère, mon dépit, lorsqu en venant lui rappeler sa promesse, je trouve la vendeuse d'eau de Cologne transformée en jeune première, a Bonhomme, m'at-elle dit d*une voix aigre et hautaine, je suis occupée. Je répète mon rôle. Ne me rompez pas la tête. )) Et moi, démonté, stupéfait, intordit comme un sot par tant d'audace, j'ai battu en retraite , sans même lui répondre qu'elle était une impertinente.

Le capitaine regardait son messager d'un air froid et scrutateur ; mais il avait aifaireà un maître fourbe. Il ne trouva dans Taccent ni dans le geste aucun indice de tromperie. Le soupçon se dissipa, et cet homme si volontaire n'osa pas môme témoigner sa mauvaise humeur. — Joseph , dit-il , vous avez bien fait de ne pas appeler la jeune fille impertinente.

— Non, par le ciel! j'ai mal fait au contraire, reiiril le combinatevr. Se jouer ainsi d'un seigneur de qiialité, d'un cœur généreux ! Oh ! s'il ne s'agissait que de moi, je rirais des prétentions de cette Sméraldine de carrefour; mais j'avais des engagements avec votre seigneurie, et je me vois forcé de

lui manquer de parole. Mille diables! que le tocco de l'apoplexie me tombe sur la tête , si je ne me venge de cette mijaurée!

— Joseph , dit le capitaine , une comédienne n'est pas plus inabordable qu'une marchande de savon.

— En général, cela est vrai ; mais cette carognetie se croit déjà un premier sujet. Elle vous rançonnera. Dieu me pardonne! Dans la disposition où je Tai trouvée, je gage qu'elle ne m'aurait pas écoulé, à moins que je n'eusse parlé de quelque somme énorme, inouïe, comme par exemple dix ou quinze napoléons d'or. Mieux vaut songer à autre chose , Excellence.

— Je ne veux pas songer à autre chose, dit l'Américain. Quand j'ai commencé de songer à une chose, il ne me convient pas de songer à une autre, entendez-vous? Je donnerai les dix napoléons d'or.

— Quoi! comment? votre Excellence...

La bouche ouverte, les yeux hors de la tète, maître Joseph avait besoin, pour en croire ses oreilles, d entendre une seconde fois cette promesse, qui lui donnait des éblouissements. — Corps de Bacchus! s*éeria4-il quand le marin eut répété sa proposition, Totre seigneurie se connaît en magnificence; elle m'en dira tant que je briserai tous les obstacles comme du verre. Et pour ma peine, que daignerat-elle me donner? Son grand cœur n'oubliera pas dans sa libéralité les dangers de ma profession.

— Cinq autres napoléons pour vous, Joseph*

— Qu'elle m'avance un petit à-compte.

— Vous avez reçu une piastre, c'est assez ; pas un bafoc, pas un centime de plus*, allez!

Lorsque Joseph passa devant moi, je lui fis signe d'approcher. — C'est vous, lui dis-je, que le signor Tampicelli devrait enrôler dans sa troupe; vous avez joué votre personnage admirablement. Cette mine effarée, cette bouche de travers, ces yeux roulant dans leurs orbites, tout cela était d*un naturel parfait. Et ce dialogue avec la jeune fille, j*espère, pour votre gloire, que c'est une invention.

-^ Il n*y a d'exact, répondit Joseph, que lés débuts prochains de la petite. Les meilleurs mensonges sont ceux qui se mêlent avec un peu de vérité ; mais je suis pris dans un piège. Cinq napoléons d'or, sans compter ce que je pourrais recevoir dû l'autre main! Ne pas même tenter de les gagner, quelle lâcheté! Joseph, tu le tenteras 1

— Gare aux coups de bâton , Joseph ! gare à la prison I

— Cinq napoléons d'or. Excellence! J'en ferai une fièvre quarte, si je ne réussis pas.

Vainement je voulus détourner ce coquin de son projet, vainement je lui représentai que le pilori pouvait se trouver au bout de l'aventure : il ne m'écoûtait plus et revenait à ses cinq napoléons d'or comme Harpagon à son argument de sans doL Sa cervelle en ébullition enfanta quelque machination

LA FOIRE DE SlNIGAGLtA. 85

diabolique. Un sourire cupide remua toutes les rides de son visage. Tout à coup il se frotta les mains en s'écriant : — Tengo una combinazione !

£t le eombinateur partit avec tant de vélocité , que les pans de sa redingote jaune s'ouvrirent comme les ailes d'un scarabée.

Le grand jour de la foire de Sinigaglia est le 22 juillet. Dès la veille au soir, il y eut un redoublement de vacarme. On dansa des tarentelles sous ma fenêtre jusqu'à minuit, et les passants s'invitaient eux-mêmes à ce bal improvisé. L'orchestre, composé de pifferari venus de Rome, tirait de ses instruments des sotis à déchirer le tympan. Après le départ des flfres , les guitares sonnèrent Taccompagnement d'une improvisation où Brennus, les Gaulois, Jules César et sainte Madeleine se rencontraient dans une longue suite de rimes en octaves. La danse avait cédé le pas à la poésie. Vers trois heures , cette épopée se trouvant finie, j'espérais clore Tœil t quand un vieillard et une petile fille vinrent chanter, sur un mode sépulcral , un duo religieux dans lequel le bon Dieu assurait sur l'honneur qu'il était toul-puissant et éternel. Bientôt Vangelus annonça le lever du soleil , et, les pétards s*unissant aux cloches, il fallut saluer avec tout le

monde le jour consncrc à sainte Madeleine, patronne de la ville. Un mouvement extraordinaire régnait déjà dans les rues. Quelques personnes, dont la brise du matin éveillait Tappétit, mangeaient en ptein air et se faisaient des niches d'écoliers, comme en carnaval. Par une petite lucarne, un bon bourgeois d*une figure grave descendit un panier attaché au bout d^une ficelle, et se mît à débattre avec plusieurs fruitières à la fois le prix d*une livre de cerises. Après bien des cris el des signes télégraphiques, lorsque enfin on tomba d*accord et que la livre de cerises fut pesée, le l)ourgeois fit remonter son panier vide et referma la lucarne, enchanté de sa mystification. C'était une façon de payer son tribut à la joie générale.

L'affiche illustrée du théâtre de Tampicelli annonçait les débuts d'une jeune première de grande espérance, sous le nom de la Marietta, dans la pièce du Re orso, comédie féerique du célèbre poète Carlo Gozzi. Je compris que ce devait être le Roi cerf de Gozzi, dont on avait fait un ours, probablement parce que la troupe ne savait comment représenter un cerf et qu'elle avait une peau d'ours dans son magasin. A louverluredu bureau, j'aperçus mailrc Joseph distribuant des billets à quatre ou cinq vauriens de son espèce au milieu de la place publique. Dans l'intcricur de la salle, je reconnus encore sa redingotejnunesurle dernier gradin des secondes

places, d'où il faisait des signes de connivence à d'autres spectateurs de mine patibulaire.

Ls Roi cerf est une des meilleures pièces féeriques de Carlo Gozzi. Dc^rame, roi de Serendippc, le plus aimable et le plus beau prince de rOrient, cherche une femme sans pouvoir la trouveis car il veut ôtre sûr, avant de se marier, que sa fiancée Faime véritablement. A cet effet, un magicien de ses amis lui a donné une pagode en bois doré, qui sourit et fait des grimaces lorsqu'une belle, alléchée par la couronne de Serendippe, feint un amour qu'elle ne ressent point. Grâce à ce présent funeste, Dérame, (out charmant qu'il est, court le risque de vivre et de mourir dans le célibat. Quatre cents jeunes filles, qui toutes prétendaient adorer leur monarque, ont déjà subi l'épreuve, et toujours la pagode, placée dans le cabinet du prince, a dénoncé par son rire sardonique l'ambition cachée au fond du cœur et le mensonge des tendres paroles. Une seule personne aime réellement le roi, et précisément parce qu'elle Taîmc, elle redoute cet examen que tant d'autres ont recherché. C'est la Vénitienne Angela, lille chérie de Pantalon, ministre des finances. Son tour étant venu de subir l'épreuve, il faut qu'on la traine de force dans le cabinet du roi. Au lieu des protestations d'amour auxquelles il est accoutumé. Dérame s'étonne de voir cette belle enfant trembler de tout son corps et pleurer à chaudes larmes. La pudeur offensée d'Ângela éclate en doux reproches :

as NÛtlTILLIS ITALIENHSS.

à 0 mon prince, dit la jeune Vénitienne, quel besoin aviez<-vou8 de mHnfliger cette humiliation ? 8U1 fallait donner ma vie pour vous, j^en ferais le sacrifice s mais ne pouviez- vous me laisser restimé de ce monde injuste et cruel qui va m'accabler quand vous aurez publié votre 4édain pour moi. Faites au moins que cette épreuve soit la dernière, et que d'autres filles innocentes, d'autreâ cteurs hon<* tiètes ne soient plus exposés à pareil afi'ronL Per^ nettes ensuite que je retourne dans mon pays pour y cacher ma honte et mon chagrin : c'est la seule grAce que je vous demande. >i Défame regarde la pagode, et, voyant qu^elle ne rit pas, il prend les mains de la jeune fille et lui pose la couronne sur la I6te en s^écriani :

. — Oui, cette épreuve sera la dernière, car il y a désormais une reine à Serendippe!

A peine le mariage est'^il célébré, que Dérame se sent possédé d'uue fantaisie bien plus singulière et plus funeste que la première. « Est-ce pour ses vertus, pour ses qualités que sa femme Taime, ou seulement pour sa figure? Si son âme habitait un corps moins jeune et moins beau, Angela Taurnitelle préféré? » Le magicien Durandarto lui-même ne sait que répondre à cette question saugrenue ; mais, pour contenter cet esprit si ingénieux à se tourmenter, il donne au prince une formule cabalistique au moyen de laquelle son âme pourra s'in* troduire dans tous les cadavres qu'il lui plaira de

LA POIliB DE SIRfGAGLIA. SO

ressuficitePv Là-dessus. Dérame part pour la chasse, déterminé à revenir au palais sous la 0gure de quelque homme du peuple.

Cependant Tartaglia, bègue et stnpide, quoique premier ministre, a deuk misons également bonnes de haïr son maître x il aurait vpulu faire épouser à Dérame sa Slle, que la pagode a rejetée ; en outra le vieux drôle se permet d'être amoureux de la reine. La vengeance et la jalousie le poussant, Tartaglia guette Tooeasion d'assassiner son maître, les bois et la chasse lui paraissent favorables à sod coupable projet. Il suit le prince pas à pas. Dérame et le ministre arrivent seuls dans un site pittoresque où uu eerf atteint ^i'uq coup de feu vient tomber mort. Pour essayer la puissance de sa formule cabalistique, le roi conçoit l'idée de passer, pour un instant, dans le corps de cet animal. Tartaglia, ^îi*il a Timprudence de consulter, l'engage fort à faire cette expérience. Le roi prononce les paroles ^ftgiques à Toreille du cerf, qui se ranime peu à POQ) et le corps de Dérame tombe sur la terre privé ^ mouvement. Aussitôt le traître Tartaglia, qui a i^tenu la formule, s'empare de la dépouille royale; A passe dans le corps de son maître, si décidé à n'en plus sortir qu'il fait célébrer ses propres funérailles, et, pour se débarrasser à jamais de Dérame, il ordoniie un massacre général de tous les cerfs dans Ids forêts du royaume.

Quelle est la surprise de la belle Angela en voyant

4ù NOUVELLES ITALIENNES.

son cher époux revenir de cette fatale partie de chasse bègue et stupidc! Tartaglia, sous la figure du prince, a conservé non -seulement son odieux caractère, mais encore son vice de prononciation. La reine, qui ne reconnaît plus ni Tesprit ni les nobles sentiments de son époux, se querelle avec lui et le chasse de son appartement. Pendant ce temps-là, Déraine échappe au carnage des cerfs en se glissant dans le corps d^un pauvre bûcheron quUI a trouvé mort de froid dans la forêt , ce qui prouve qu'il y a des malheureux jusque dans le royaume fortuné de Serendippe. Sous la peau de ce bûcheron. Dérame vient demander l'aumône à la porte du palais, et la reine, guidée par un secret pressentiment, se prend de passion pour ce mendiant, au grand scandale de Tartaglia, qui commence à murmurer des caprices de sa femme.

Sur ces entrefaites, une petite chienne, que la reine aimait beaucoup, vient à mourir en mal d'enfant. La belle Ângela s^amuse à exagérer son chagrin; elle pleure, elle trépigne, elle fait enrager ses femmes et traite son époux comme un valet. Tartaglia en perd la tête. Pour apaiser un moment celte douleur frénétique, il imagine de ressusciter ranimai si regretté, en lui prêtant son âme. Sous la forme de la chienne favorite,- il espitre aussi obtenir de cette Vénitienne fantasque les caresses qu'elle lui refuse; mais à peine Tartaglia est-il sorti de son enveloppe royale, que Dérame aux aguets rentre en

LA FOIRB DE SINIGAGLIA. 4l

possession de son corps. II étrangle la chienne, et raconte à Angola tous les événements mystérieux qu'elle n'avait pu comprendre, et dont l'enchanteur Durandarto vient conlirmer l'explication. Dérame, corrigé de son inquiétude d*esprit, laisse Angola I aimer à sa guise, et, pour remercier le magicien, il met à la disposition de ce savant personnage sa fortune et son royaume de Seiendippe, à quoi ré- |ioud Durandarto : — a Gouverner n'est pas mon métier. C'est assez de changer les hommes en bôlcs ei les bêtes eu hommes pour divertir Thouorable assistance. Avec la pièce finit mon pouvoir surnaturel-, et vous, messieurs et mesdames, si nos meta* morphoses ont eu Tart de vous plaire, accordez par un signe de vos mains à rcnchanleur et au poète b récompense de leurs sortilèges. »

Sauf quelques variantes et le changement du cerf en ours commandé par les difficultés de la mise en scène et Tétat du vestiaire, la troupe de Tampicelli représenta exactement ce conte de nourrice écrit en vers blancs. Lorsque Angela, guidée par Pantalon y fit son entrée avec son costume neuf à l'ancienne mode de Venise, sa beauté, sa jeunesse et Ba fraîcheur éblouissante produisirent une sensation profonde. Un frémissement de plaisir, plus flatteur que les applaudissements, parcourut tous les rangs de lauditoire. Le trouble et Témotion inséparables d'un début tournèrent au profit de l'actrice, quand la jeune première fut amenée tremblante devant ie

451 NOUVELLES ITALIBNKBS.

roi Dérame;* mais, au premier vers qu'elle récita, j'entendis celte espèce de chant monotone et ea^ dencé dont on ne sort plus une foiç qu'on s'y est engagé. Cette fille, si simple hors de la scène, en prenant le diapason du théâtre, n^avait plus bnibre dénaturai. Toutes les inflexions se ressemblaient; le hasard ou la coupe du vers décidait du sens des phrases, dont Toreille déroutée perdait souvent 4e fil. Cependant le public, |h3u difficile, écoutait patiemment, et il n'aurait peut-être pas remarqué Tennui et le ridicule de ce récitatif, si des gens malveillants ne l'eussent averti. Un bâillement affecté, parti du fond de la salle, excita des rires étouffés. Bientôt une voix de fausset imita les intonations de la jeune première; des amis imprudents voulurent applaudir : ce fut In signal des sifflets. Maître Joseph , debout sur sa banquette et armé d'une clef, dirigeait la cabale. Maria joua son rôle jusqu'au bout avec un véritable courage, et, dans la scène où Angela devient capricieuse et fantasque, je crus remarquer à travers la tempête quelques intentions heureuses, quelques éclairs d'in* telligence et de comique -, mais il n'était plus temps, le public n'écoutaitplusel cherchait dans le bruit et les huées un dédommagement au spectacle manqué. Ix>rsqueia salle fut évacuée, je montai sur le théâtre. J y trouvai la Marietta dans le plus affreux désespoir-, elle cachait son visage dans ses mains, et de grosses larmes coulaient entre ses doigts. Le

LA rOlEB DB SimGAGhlAf 4^

diraeleiip, asaU près d'elle sur un bpnc de bois, tâchait de la eonsoler, — Ne pleure ppiat, ma belle, disail-il. Une cabale était organisée d'avancç contre les débuts par quelque eiivieux des sucpès de notre compagnie. Il est fâcheux que tu ^ies vUf dès le preoiier jour, le revers de U médaille \ mais lu cpn» naîtras aussi le bon côté. Il n'y a p^s un de nous i, ^Mi pareille disgrâce ne soit arrivée. Voici notr^ ami le seigneur français qui te dir^ co^oie moi quel lu n*as point 4u tout mal joué ton r^le*

1^ capo eomiœ me faisait signe de vonir à son aide; je gardai le silence, Un derpief brpuhaha mêlé de sifflets parvint encore ^i|x oreilles de Maria. -— Lesentendec-vous? dit-elle en frappant du pied^ ils me sifflent jusque dans la rue. Hélas 1 mon boi| Tampicelli, c'est vous qui m'^v^z attiré pet affront^ en me poussant sur ce maudit théâtre oî!| j§ n'osais pes monter. Cette épreuve cruelle «flf? h dernière ; je n'aurai pas le courage de m'e^ipos^f m^ second^ fois aux insul te* de vos ennemis.

— Haria^ dis-Je, pourquoi nfâ parliez -ypus pa« ainsi tout à rheure , quand vous teniez & peu pr^ le même langage au roi Itérame? Yotrp accent est Ample et touchant à cette heure; d'où vient que gur la scène vous n'aviez plus ces inflexions justes et naturelles?

— Vous trouvez donc que j'ai mal joué? s*écria la jeune fille avec vivacité. Vous trouvez donc que j'ai mérité les sifflets et les huées?

— Je ne dis pas cela; mais je doute que vous puissiez devenir une bonne comédienne.

— Oh ! alors, repril-elle, tout est dit. Je renonce au métier; je retourne à ma boite de parfumerie et à mon commerce; je repars pour Venise, Vérone et Milan. Je me suis trompée, voilà tout. Cette leçon me servira; je vous remercie de votre sincérité. A présent que mon parti est pris, je me sens plus calme, et je vais dormir.

— C'est cola, dit le eapo comico^ va dormir, ma fille. Nous en reparlerons demain.

El lorsque la Marietla se fut retirée, Tampicelli ajouta : — Elle resterait au théâtre, si on leût applaudie ; elle restera parce qu'on Ta sifHée , pour prendre une revanclie, et nous ferons en sorte qu^elle triomphe de la cabale. Le théâtre est comme le cabaret : qui a joué jouera.

Le lendemain de grand matin, dans une méchante auberge où la jeune première occupait, au fond d^un corridor sombre, une chambrette dont elle avait corrigé Taspect misérable à force d'ordre et de propreté, quelqu'un frappa doucement à la porte disloquée. Pensant que ce devait être la servante, Maria ouvrit le verrou. Une tète chauve et ridée parul, et Thommo h la redingote jaune entra en souriant d'un air caulrlcux.

— Que me voulez-vous? demanda la jeune fille un peu effrayée.

— Ne craignez rien, ma chère enfant, répondit

LA FOIRE DE SIMGAGLIA. 4ô

Joseph en s*asseyant dans un coin. Je l*aime la petite marchande; je mMntéresse à la gentille comédienne-, je lui veux du bien, beaucoup de bien; Toilà ce qui m^amène.

— A qui en avez-vons? reprit la Marietta*, est-ce à la marchande ou à la comédienne?

— Ijc titre n'y fait rien, ma mignonne; marchande ou comédienne, votre gracieuse petite personne est toujours la même. Donc vous n*avez point réussi au théâtre Tampicetli : c'est un malheur dont la beauté, la jeunesse et d'autres succès efTaceront le souvenir; mais je me suis dit ce matin : 1^ pauvrette doit avoir du chagrin-, elle pleure de ses beaux yeux, allons la consoler.

— Il n'est pas en votre pouvoir de me consoler*

— Peut-être. Qui le sait? La consolation ! elle ne voyage pas, comme un prince, avec un courrier devant son carrosse; elle ne se fait pas annoncer au son du cor; elle souffle, comme le vent, du côté où on ne Tattendait point, et, zeste! elle entre à Timproviste.

— Eh bien ! dépèchez-vous donc de me consoler, au lieu de faire tant de bavardages.

— Sang de la madone ! il n*y a pas une de mes paroles qui ne pèse un grain d*or, et vous appelez cela des bavardages! Écoutez-moi bien, ma toute belle : la fiera va finir dans huit jours. Les étrangers réunis à Sinigaglia vont s'éparpiller comme des oiseaux. Aujourd'hui on les voit; ils mettent la

main à la poche; ils en tirent de bons écus, qu'ils distribuent pour leur plaisir» et puis demain oo ne les connaît plus-,, on ne sait où ils sont. L'occasion s'est envolée, et les écqs avec elle. Parmi ces étrangers, il se trouve de jeunes cavaliers riches, discrets et généreux. Quatre napoléons dorqu*oa te prêterait à condition de n^ jamais les rendre, seraitrce donc une si mauvaise affaire?

Le combinatûur fit une pose en attendant reflet de cette insinuation ^ mais, comme la jeune fille se taisait, il ajouta : — Quand je dis quatre napoléons^ c'est le moins qu^on puisse espérer. Avec ma longue pratique, je saurais extirper, si tu me secondais, le double de cette somme,.. Quoi ! tu restes rauettel eh bien ! tranchons le mot : le seigneur cavalier irait jusqu'à dix pièces d'or. Compte sur tes doigts, ai tu peux, combien il faudrait vendre de cent d'é*" pingles pour réaliser un tel capital I

— Toute ma pacotille, dit, Tingénuè, ne vaut pas cinquante livres de France, Avec le capital dont vous parlez, je pourrais acheter la charge.de pre-» i;nière Kellnerinn dans une aubergq ou daos une bierrerie klïeni^ o\x à Bolzano; mais quelle apparence qu*un étranger, même riche et généreux, me prête une si forte somme sur ma bonne mine et sans condition?

— 11 y a une petite condition, ma elle coûte si peu!

— Et laquelle?

LA roiRB DE 8INICA6LIA. 47

— Peste soit de Tinnocence ! murmura le cornttnalfftfr. Puisque tu ne devines point, je vais donc parler clairement. Il ne s'agit que d*êtrc pendant un jour ou deux la sposina du seigneur cavalier.

Les joues de la Tyrolienne prirent subitement la couleur de deux grosses pèches. — Je comprends , dit-elle, ee que vous entendez par ce mot de petite ép<mse. Voilà donc les consolations que vous m'apportez! Allez dire k celui qui vous envoie qu'avant de descendre si bas, je me plongerai dix (ois ce couteau dans le cœur. Et maintenant que je sais qui vous êtes, sortez d1ci à Finstant. Votre présence n'est pas un danger pour mon honneur, mais elle pourrait nuire à ma réputation.

— Ne vous échauRez pas, répondit Joseph en ricanant. Je m'en vais, belle Angela; poursuivez lé cours de vos succès de théâtre; après les sifflets, les pommes cuites et les oranges!

— Tu m'as donc sifflée, misérable.^ s'écria la Marietta. En effet , il me semble que je t'ai vu parmi les cabaleurs avec ta lévite jaune. Puisque je te tiens, il Tant que je me venge. Tu ne sortiras pas d'ici sans emporter un souvenir de ma colère.

Avec l'agilité d*une chatte, la jeune première sauta au visage de l'homme à la redingote jaune et lui enfonça ses ongles dans \e faciès. Maître Joseph leva le poing pour se défendre; mais tout à coup la montagnarde se trouva d'un bond h l'autre bout de la chambre. Sur une table où étaient son livre de

comptes et ses papiers, la Marietta saisit un encrier de liège qu*clle lança de toutes ses forces à la tête du comhinaieur. Le projectile atteignit mailre Joseph sur le nez, et rilhislrc redingote jaune fut tachée d*cncrc en vingt endroits. Devant un ennemi si redoutable, il fallut lâcher pied : le Mercure ouvrit la porte et la referma derrière lui ^ mais on connut qu'il n'avait point d'ailes aux talons, car le bruit de ses galoches résonna lourdement, accompagné d'une kyrielle dlmprécations , dans les ténèbres du corridor.

Il est à remarquer, pour Thonneur des mœurs italiennes, que les combinateurs ne font point fortune. Les gens du pays ne veulent pas de leurs services. S'ils ne trouvaient à dupar quelques étrangers assez novices pour croire à leurs histoires, ils ne gagneraient pas Teau qu'ils boivent. Maître Joseph, n^ayant pas une garde-robe aussi variée que celle du marquis de Moncade, eut recours au savon pour réparer le dégât de sa lévite : mais il ne réussit qu'à étendre davantage Tencre en la délayant et à fondre agréablement les contours des taches. Quand il eut hoché la tôle en maudissant la vertu farouche de la Marietta, il remit tranquillement sa redingote avariée pour retourner à ses affaires. Une grêle de quolibets Tassaillit au café de la rue Maeslra; il ne s'en émut pas le moins du monde, et il fit bien, car, au bout d'un quart d'heure, on ne s'occupait déjà plus de lui. Cependant le seigneur américain fut

ctioqué (le cette tenue malséante. — Joseph, dit-il avec sévérité, poiirquoi èles-vous ainsi marqué de noir des pieds à la têle?

— Excellence, vcposidil le combinaieur^ c'est un moyen de me faire reconnaître de loin. Les plagiaires qui me volent tous mos expédients n'auraient point inventé celui-là.

— Oh I reprit l'étranger, cette idée est détestable ; allez changer d'habit tout de suite.

— A quoi bon, Excellence?

— Je ne veux pas que mon messager ressemble à une |>antlière, entendez-vous?

— Excellence, je n'ai pas d'autre habit. A moins qne votre seigneurie ne m'avance une pièce d*or sur noire grand contrat , le véritable Joseph court le risque d'être à jamais moucheté.

— Voici une pièce d'or; allez changer d'habit.

— Pour vous obéir, Excellence; mais auparavant votre seigneurie daignera m'écouter, si je lui communique d'heureuses nouvelles. Je savais bien que la Marietta rabattrait de sa fierté quand nous l'aurions siffléc pour nos douze sous; elle en a rabattu.

— Je ne vous avais pas commandé de la siffler, Joseph.

— Il est vrai, Excellence, j'ai pris cela sur moi. Lerésultat a dépassé mes espérances; la petite s'est adoucie, apprivoisée comme un agneau. Tout a été convenu pour le dernier jour de la/era, à une

5Ô NOUVELLES ItÀLIÉNKBd.

heure avant midi. C'est un peu matin , mais nous sommes comédienne, quoique sifllée ; le soir appartient à Tart dramatique. Donc , jusqu'au moment fixé, ne vous occupez de rien , ne vous inquiétez plus, ne bougez, ne dites mot. Vous gâteriez tout. Excellence. Attendez en paix , attendez ce qui ne peut manquer d'arriver.

— J*altendrai, Joseph, et je vous commande à présent d'applaudir la Marietta.

— Gomme il vous plaira, Excellence. Voulez-vous qu'elle soit rappelée vingt-quatre fois sur la scène au milieu d'une pluie de fleurs?

— le veux bien,

— Quinze billets de do(i«e baloos pris d^avancd au bureau suffisent pour organiser un triomphe complet. G*est Tallhire d'une piastre et demie, sans compter le prix des bouquets.

— Je donne deux piastres.

-^ La Frezzolini et la Ristauri sont éclipsées, dit le combinateur en empochant Targent. Surtout n^ vous montrez point, Excellence; pas un mot, pas un signe! Nous tenons beaucoup à la discrétion.

— Je ne dirai pas un mot, allez changer d*habit« Comme Tavait prévu le capo eomico, la Marietla

consentit à paraître une seconde fois dans la pièce ûu Roi ours Les cabaleurs se retrouvèrent à la porte; mais le mot d'ordre était différent. Sans se concerter avec les amis de la direction, ils portèrent aux nues ce qu'ils avaient insulté la veille. Une

I,A FOIHB B9 SINIGA6LIA. $1

triple salve aocueîllit la jeune première à son entrée; toutes ses tirades furent applaudies. On la Ft'demanda entre chaque acte, et , à la fin du spectacle, elle fut rappelée vingt-quatre fois sur la scène, ni plus ni moins, selon la promesse de maître Jo^ >eph. La pluie de fleurs fut un peu maigre; mais on se rattrapa sur les cris, les trépignements et le^ Juoral qui ne coûtaient rien. C'était un bruit à faii'ç crouler la salle, et quand le rideau tomba pour ne plus se relever , la Marietta , palpitante et ivre de joie, se jeta dans les bras de son directeur. L.e moment eût été mal choisi pour répéter mes avertissements sur les périls et les déboires de la vie d'artiste; mes félicitations auraient été noyées avec tant d^autres, que je les crus inutiles. Ce fut la Marietta qui m envoya demander le lendemain , par une fille d*auberge, pourquoi on ne me voyait pas» Je me rendis à Tinvilation. La Sméraldine était descendue d*un étage. Dans une vaste chambre, assise auprès du directeur sur un canapé mangé des vers, devant un guéridon taché de graisse, l'idole du public achevait sa collation. Elle me tendit la main et me dit avec une gaieté charmante :

-^ Quel dommage que vous arriviez si tard ! Vous auriez entendu tout à Thenre le seigneur Tampicelli me dire des douceurs à mourir de rire. Vous ne savez pas? Je suis un soleil, une perle et un jas* oio ! La fortune de la compagnie et la mienne dé« pendent de moi. Il faut que j'aie soin de ma per*

sonne comme si j*étais devenue tout à coup une petite comtesse de Vienne sujette aux attaques de nerfs, ou une princesse de Milan bien pâle et bien blasée, mettant à Tépreuve la patieuce d'un sigisbé, d'un patito et de trois ou quatre secrétaires intimes ! Bientôt je vais vous donner des commissions, des lettres à porter, des emplettes à faire. Mais priez donc notre directeur de recommencer ses belles phrases !

Tampicelli riait du bout des lèvres, et Fingénue ne songeait pas qu'elle s'égayait peut être sur les préludes d'une déclaration d'amour.

— J*ai quelque envie, reprit-elle, de faire la signora et Tenfant gâté, d'avoir des petits chiens, une chaise à porteurs, une habilleuse, un balcon sur la rue avec un sofa et des pots de fleurs, de changer trois fois de toilette par jour et de manger à la française. J'inviterai mes amis à venir prendre !e chocolat.

— Ayez tous les soirs l'ovation d'hier, dit Tampicelli, et l'on vous passera vos fantaisies.

La troisième représentation du Re orso^ sans être aussi brillante que la seconde, fut encore assez belle et assez lucrative pour satisfaire le directeur. La Marietlacrut tout de bon sa fortune faite. Tampicelli lui démontra qu'une personne de son mérite ne devait plus se prodiguer en public hors du théâtre, en sorte qu^elle resta enfermée. Pendant ce temps-là, maitre Joseph dormait sur Tune et Pau*

Ire oreille, et laissait le seigneur américain compter les heures en attendant le dernier jour de la fiera. Les eombinateurs eux-mêmes ne pensent pas à tout. Nuire homme jugea que sa lévite mouchetée de noir lui pourrait servir quelques années encore, et, au lieu de porter inutilement au fripier la pièce d'or destinée à l'acquisition d'un habit, il la serra précieusement dans son gilel. Ce mépris des convenances était une faute grave. Lorsque le seigneur capitaine vit son messager reparaître toujours semblable à une panthère, il en fut scandalisé d'abord, et puisses soupçons s'éveillèrent. Je l'entendis murmurer entre ses dents :

— ^Jecroisquecethommecstuncoquinetunfourbe.

— M en doutez pas, dis-je tout bas, comme en me parlant à moi-même.

Aussitôt l'Américain me regarda en face et ôta son chapeau : — Est-ce aussi votre opinion, monsieur? me demanda-t-il d'un ton presque poli.

— Oui , monsieur, répondis-je. Votre situation me rappelle une scène de Shakspeare où Ion voit lago promettre à Roderigo de Caire agréer ses hommages à la belle Desdemona...

L'étranger jura dans sa barbe en style de marin, et, frappant sur la table avec une canne de jonc, il commanda au garçon de lui amener Thomme tacheté de noir qui causait devant la porte avec des jeunes gens. Maître Joseph s^approcha en saluant comme un maître de danse.

$4 NOCTELLES ITALIENNES.

^ OÙ est votre habit noir? lui dit rAméricain*

-> Excellence, je Tai trouvé si beau , que je le garde pour les dimanches.

— Allez le mettre sur-le-champ. Si vous revenet encore avec celte peau de béte, je saurai par là que vous vous êtes joué de moi , et je vous casserai ma canne sur les épaules.

Le combinateur ne se troubla point. L^expression de rhonnêteté injustement accusée répandit sur ses traits je ne sais quoi de sévère et de noble. — Si je m*étais joué de votre seigneurie , dit-il en élevant la voix, ce ne serait pas ce jonc léger qu'il faudrait me briser sur les épaules , ce serait le marbre de cette table. Ah! votre Excellence doute de ma parole, de ma bonne foi , do mon zèle peut-être! Eh bien, je lui ferai savoir quel homme est le véritable Joseph. Je vais le mettre, cet habit noir que je réservais pour un jour plus solennel. Avec celte toilette neuve, que je dois à la générosité de votre seigneurie, je me rendrai immédiatement chez une personne que je n'ai pas besoin de nommer, et dans une heure, — c*est bien entendu, — dans une heure je reviens chercher votre Excellence pour k conduire où elle n'espérait aller que le dernier jour de la fiera. Après cela, qu'elle doute de moi s'il lui plaît; je ne lui demanderai rien pour ma peine.

Joseph sortit d'un pas tragique, comme le fils de Thésée après avoir pris le jour à témoin de la pureté de son cœur. L'Américain demeura interdit, et moi-

LA FOIBB DC SmiGAGLIA. ftS

même je n'aaraîs trop su que penser, si le dernier mot, par lequel le cotnbinateur déclarait renoncer à soa salaire, n'eût ouverteroent blessé la vraisem- Uaiica. L'heure s'écoula, le quart d'heure de grâce ii la suite, et Joseph ne revint pas. Au bout de deux heures, TAoïéricain comprit qu'il était joué. Les promesses, les récits accompagnés de circonstance^ minutieuses, eurent enfin leur véritable caractère, celui de Timposture. Maître Joseph, embrouillé dani^ ses propres filets, avait tranché la difficulté en par-* tant pour Rome.

Le dernier jour de la >fera , la moitié des étran-* gers avaient déjà fait comme le prudent combina^ Uur. Tampicelli , remarquant une baisse dans les leeettes, plia bagage avec sa troupe. Un rassemblement se forma autour des artistes, qu^on regarda monter comme à l'assaut dans un grand voiturin traîné par trois chevaux, dont un en arbalète, tous trois nuaigres et osseux, mais parés de grelots , de plumes de paon et de papier doré avec un luxe qui sembjait une raillerie barbare de leurs écorchures et de leurs infirmités. La Marietta, vive, joyeuse et pimpante, me tendit la main avant de monter dans ce carrosse; elle ouvrit sa boite de marchande ambulante et prit au hasard divers objets. — Je n'ai plus que faire de cela, me dit-elle-, acceptez un petit souvenir de notre rencontre. Voici un miroir, un peigne de poche et une brosse h ongles. — C'e»t assez, c'est trop, Maria, lui dis-je*

Mais elle roe pria d'accepter avec tant de grâce et de pétulance, que je ne résistai plus. Au moment de s*embarqiier, elle me glissa encore dans la poche deux pains de savon et une douzaine de pnsse-lacets, et puis elle sauta sur le marchepied du coche, qui roula lourdement sur les cailloux en produisant un bruit de ferraille semblable à celui d*un caisson d'artillerie. Le seigneur américain , immobile et droit comme un peuplier, fumait son cigare et regardait les préparatifs et le départ de la compagnie comique. — Il est clair, me dit-il quand le convoi eut disparu, que Thomme tacheté de noir s'est moqué de moi. La Marietta n'a pas eu Tair de me connaître.

— Les combinateurs n'en font pas d'autres, répondis-je. Vous serez en droit de briser votre jonc sur les épaules de celui-ci la première fois que vous le rencontrerez.

-— Je n'aurai jamais cette satisfaction. Demain je pars pour Corfou sur mon brick. Bonjour, monsieur!

— Et moi, pour Venise, sur le pyroscapbe. Serviteur, monsieur !

Tandis que le brick américain prenait la direction de Corfou et le bateau à vapeur celle de Venise, le voilurin cheminait lentement sur le bord de la mer par trente degrés de chaleur au thermomètre

Lk FOIRE DE SINIGAGLIA. 57

de Réaumur. La Marietta portait dans sa jeune imagination toute une volière d'illusions dorées. Le bon accord de ses camarades, les cajoleries du directeur, les succès de la troupe, dont elle se croyait avec raison le plus bel ornement, lui promettaient une vie douce et heureuse. Cependant, h la première étape du voiturin, la cage aux illusions s'ouvrit, et un des gais oiseaux prit sa volée. Les femmes commencèrent à se quereller ; les hommes se dirent mille injures, comme des crocheleurs. Cette bonne harmonie, que le capo comico avait tant vantée pendant la traversée de Venise à Sinigaglia, n'existait pas même en paroles. Tampicelli voulut mettre le holà I on ne Técouta point. La Marietta, pensant qu'on aurait plus d^égards pour elle, essaya d'intervenir ; la fureur des mégères se tourna aussitôt contre la Tyrolienne, et on lui adjugea partentière dans les insultes et les gros mots. Quand la querelle fut apaisée, la compagnie comique causa tranquillement de son séjour à Sinigaglia. La Marietta découvrit alors que la plupart de ses associés étaient des escrocs et des sujets détestables. L'un se vantait d'avoir emporté quelques pièces du mobilier de son hôt^l garni -, Tautre avait laissé des dettes chez des marchands assez fous pour lui faire crédit. Toute la troupe riait de ces équipées, et Ton voyait bien que, si ce n eût été la crainte des tribunaux, ces artistes auraient volontiers travaillé de nuit sur les grands chemins.

En arrivant à Ancône, après deux journées péni^ bles, la jeune première demanda limidement au directeur s'il ne songeait pas à lui donner un peu d'argent sur les recettes de la fiera. Tampicelli répondit que ses comptes seraient achevés le lendemain. Sur une feuille de papier couverte de chiiïres, ces fameux comptes furent enfin balancés par doit et avoir^ et les calculs du capo comico se trouvèrent si parfaits, que la part entière de tous les chefs d'emploi se réduisait à zéro. Cette nouvelle n^étonna aucun des artistes, excepté la jeune première. Ce fut alors que la volière s*ouvrit entièrement, et que Tillusion la plus brillante s'élança dans Tcspace. Tampicelli s^aperçut de l'impression fâcheuse que ce désappointement produisait dans Tespritde sa meilleure actrice. — Ma fille, lui dit-il, ne nous laissons pas abattre pour si peu. Ancône est une grande ville ; un public trois fois plus nombreux que celui de Sinigaglia, plus riche, plus éclairé, nous attend avec impatience, car nous sommes annoncés. Fais courage ^ ma chère, et prends confiance en moi.

Dans la pièce qu'on répétait pour l'ouverture du théâtre d'Ancône, il y avait plusieurs rôles de femmes. Le jour de la représentation. Maria reconnut, dès rexiK)sition, que ses compagnes s'entendaient pour la gêner et la troubler. On l'insultait à voix basse tandis qu'elle récitait son rôle ; on lui faisait manquer ses sorties, et, dans un moment où

Tancienne Sméraldine devait lui toucher le bras, elle se sentit pincer jiis((it'au sang. Lorsqu'elle Tonlut se plaindre, après le spectacle, on lui ferma la bouche par un torrent d'invectives si grossières, qu'elle prit la fuite pour aller pleurer dans sa chambre. — Que je suis malheureuse! dit-elle en se jetant sur son lit. Que vais-je devenir au milieu d^ennemis acharnés après moi, qui me déchirent avec leurs ongles et qui ne craignent pas de compromettre la représentation pour satisfaire la rage que leur inspirent mes succès? Et personne au monde pour prendre ma défense !

En ce moment, la porte s^ouvrit, et le jeune premier de la troupe se présenta, paré de sa toque et de son manteau court. — Belle Harietta, dit-il, essuie tes larmes. Non, tu n'es pas abandonnée du monde entier. Je veux être ton défenseur, ton chevalier. J'assommerai à grands coups de poing toutes ces harpies ^j'écraserai sous mes pieds les envieuseà de ton admirable talent.

Et le jeune premier faisait trembler le plancher sous ses bottes de couleur café au lait.

— Ahl j'ai donc un ami! s'ccrîa la jeune fille. Vous qui avez si bien joué la scène de La Peyrouse et du singe reconnaissant, vous ne me laisserez pas dévorer par ces cannibales !

— Je les traiterai comme des bêtes féroces, reprit le jeune premier d^une voix terrible; mais, divine Harietta, quand j*aurai pour jamais écarté de ton

chemin ces misérables reptiles, permets au plus tendre des amcintsde poser un genou en terre pour recevoir de la dame de ses pensées la récompense que la beauté doit au courage, au dévouement et à la générosité.

— No vous imaginez pas cela, répondit impétueusement la Marietta en sautant à bas de son lit. Si vous mettez à ce prix votre dévouement, je n en veux point. Je m'en passerai bien. Allez porter ailleurs vos consolations hypocrites, et ne restez pas ainsi à genoux devant moi, car vous perdez votre peine et vos paroles, je vous avertis.

—Non, dit le jeune homme à la toque de velours, je ne puis quitter cette posture qui exprime si exactement Tétat de mon cœur.

— Je vous la ferai bien quitter, répondit la jeune première; je vous forcerai bien de sortir d'ici, en vous jetant à la tête cette écritoire, qui m'a déjà débarrassée d'un importun et d'un faux consolateur.

La Marietta s'était armée de l'encrier fatal au combinateur de Sinigaglia*, mais lorsqu'elle se tourna, le bras en l'air, du côté de l'amoureux La Peyrouse, il avait disparu. Au bout d'un moment, la porte s'ouvrit encore, et le vieux Truflaldin se glissa dans la chambre en faisant son sourire vaniteux et narquois.

— Qu'ai-je appris, dit-il, ma pauvre enfant! On t'a maltraitée; on t'a pincée, injuriée jusque sur la scène ! Je te vais donner le moyeu de mettre à la

raisoQ foules ces créatures. Tu sais qu'elles mecraigaeni comme le feu, que je les fais rentrer sous lerre quand elles s^avisent de me chercher querelle. Les lazzis, les railleries et les vociférations, c'est ma spécialité, c'est mon emploi 5 par élat, il faut que j*aie la langue venimeuse. Sous la protection de rimprovisaleur de la troupe, tu seras respectée, redoutée, à Tabri des attaques, comme le mouton dans la bergerie. Je suis vert encore, d'une santé de fer, et tu n^ignores pas que je suis obligé de me grimer pour représenter les pères ridicules. Je t*aimerai, je te protégerai beaucoup mieux qu'un jeune homme...

En parlant ainsi, le Truffaldin baisait les mains delà jeune première, mais un regard foudroyant rinlerrompit. — Félicitez- vous, lui dit Maria, de n'être en effet qu'un vieillard et de ne pas m^inspirer de crainte avec vos baisers de comédie^ car si je vous croyais dangereux, vous laisseriez ici vos deux yeux ou la |)eau de votre vilain masque. Je vous pardonne en faveur de votre âge et de voire esprit. Allez, cl ne me faites plus souvenir d^un moment de sottise que je vous promets d'oublier.

Tampicelli vint aussi exhiber sa protection.

— Ma mignonne, dit-il avec bonté, je ne souffrirai pas que des femmes jalouses te dégoûtent de notre compagnie. Ces discordes sont Télément de dissolution des troupes comiques. On te doit une réparation, tu l'auras.

— Hélas ! répondit la jeune fille, préservez-moi

é2 NOUVELLES ITALIENNES.

plutôt des poursuites des hommes que de la méchanceté des femmes !

Le directeur fit le tour de la chambre à grands pas.

— Écoule, dit-il ensuite. Ma vieille expérience me suggère nn moyen excellent de mettre Gn à tes ennuis. C*cst une mesure de bonne adrni^ nistration et l'inspiration d^un cœur qui t'aime. La favorite, la compagne, l'associée du capo comico ne sera plus en butte ni aux malices des femmes ni aux déclarations d*amour des acteurs.

— Quoi ! mon bon Tampicelli, vous me faites sérieusement une proposition de mariage ! s^écria la jeune fille.

— Je te l'aurais faite depuis longtemps, si je n'avais laissé à Bologne une femme malheureusement trop légitime et trois enfants en bas âge.

La Marielta ne répondit rien, mais elle tira de Tarmoire son petit trousseau de linge et le rangea dans sa hoile, dont elle passa la bretelle autour de son cou. Elle allait partir, quand le directeur épouvanté la pria humblement, à mains jointes, de ne point abandonner sa pauvre troupe comique, de ne [K)int le ruiner de fond en comble. Comme il la vît indécise, il redoubla d'éloquence ^ le son de sa voix s'altéra ^ des larmes roulèrent dans ses yeux, et la naïve jeune première sentit sa colère s'évanouir. Elle consentit à rester encore. Trois jours après cette soirée si remplie d'émotions, rafFiche illustrée an-

Lk FOIRE DE SINIGAGLIA, 63

DODçaU la représentation des Tre Gelosi^ au bénéfice de la signora Marietta.

Il y avait dans la troupe un garçon nommé Franceseo, de mœurs plus douces que les autres, plus poli et un peu moins voleur, qui remplissait les fonctions de régisseur et doublait parfois les rôles de Léandre. C'était le seul homme de qui Maria n'eût point à se plaindre. Dans le trajet de Sinigaglia à Ancône, Francesco avait laissé tomber du sac aux accessoires un méchant pistolet de bois qui ne valait pas vingt baîocs. Tampicelli Taccusa d'avoir vendu cette arme de luxe, et le soupçon d'une si grave infidélité engendra des discussions, des reproches pleins d'aigreur. Une heure avant Ja représentation des Tre Gelosi, le régisseur vint rappeler au eapo comico qu'il y avait un souper à la dernière scène, et qu'un plat de macaroni devait être servi : cet accessoire ne se trouvait, point dans son sac. Le directeur ne daigna pas répondre. On commença le spectacle ; la salle était bien garnie, et le premier acte eut du succès. Francesco, voyant que le dénoûment serait manqué si le souper ne paraissait pas, sortit un moment du théâtre et se promena dans la rue en proie au sombre chagrin de Tartiste privé des objets nécessaires à Tcxercice de sa profession. Par une fenôtre du rez-de-chaussée, il aperçut chez un voisin les apprêts d'un souper. La servante déposait sur la table un plat de maca-rooi. Le régisseur s'élance dans la chambre, saisit

Taccessoire important que le hasard lui offrait, et rapporte en triomphe sur la scène. Ce Irait de courage et de génie fut mal récompensé. I>e lendemain, le bourgeois volé porta plainte. Au lieu de remercier et de soutenir le régisseur, Tamptcelli l'abandonna sans pitié au tribunal de simple police, qui Tenvoya en prison pendant vingt-quatre heures. Lorsqu*il en sortit, le cœur ulcéré, Francesco rencontra la jeune première triste et pensive ; elle venait de recevoir le produit de son bénéfice, qui se montait, selon les comptes du directeur, tous frais déduits, à vingt-cinq paoli (douze francs cinquante centimes). — Ma pauvre Marietta, dit-il, vous êtes indignement trompée. La recette s'élevait à plus de cinquante écus romains. Je quitte ce directeur ingrat et rapace, et je retourne dans mon pays. Partez avec moi; je vous accompagnerai jusqu'à Vérone, et de là vous irez facilement à Bolzano.

— C'est peut-être ce que j'aurais de mieux à faire, dit la jeune fille en regardant d*un air piteux ses vingt-cinq paoli. La misère nous envahit; nous ne déjeunons pas tous les jours et nous ne dînons pas sept fois par semaine. Je suis lasse de ce régime. Vous êtes un honnête garçon, Francesco, emmenezmoi.

Sans avertir personne et sans faire d'inutiles adieux, Francesco et la Marietta prirent ensemble le chemin de la Lombardie, tous deux légers de bagage et d'argent, mais gais, bien portants et

eochanlés de leur escapade : ils avaient déjà parcouru six lieues à pied, quand le seigneur Tampicelli découvrit qu'il n*avait plus ni jeune première ni régisseur.

A la fin d'octobre, trois mois après la foire de Sinigaglia, la Gazelle de Venise publia des détails curieux sur les débordements périodiques de TAdigc. Un peintre' français me proposa de faire une excursion dans le Tyrol italien. Du haut du campanile de Saint-Marc, nous regardâmes les montagnes de Bellune, coifTées d'un immense turban de nunges noirs. Le ciel pur de Venise avait pris un peu de |)dleur, et, afin que la reine des lagunes pût jouir dans son bain des douceurs de Tautomne, la nature se déchaînait sur la terre ferme. J ^acceptai la proposition du peintre français. Nous primes le chemin de fer de Padoue, et le velocffero nous mena en douze heures à Trente. De là nous entrâmes dans les montagnes, en évitant le cours de TAdige, qui avait rompu la roule postale. Notre excursion dura plus longtemps que nous ne l'avions prévu. Nous visitâmes le Brenner, Inspruck, la montagne de l'Aigle^ des glaciers, des châteaux construits sur des pointes de rochers. Au boutde quinze jours, nous étions revenus à Brixen, et,

comme l'Àdige était rentré dans son lit, mon compagnon de voyage alla retenir deux places au bureau de l'omnibus de Bolzano, tandis que j'entrais dans une bierrerie. C'était le matin. 11 n y avait personne dans la grande salle. Un garçon, dont la figure ne m'était pas inconnue, nettoyait les vitres des fenêtres. Pour ne p^s le distraire de son occupation, la KellnerinUy parce de son tablier blanc et du portefeuille à serrure, insignes de son emploi de confiance, daigna me servir elle-même. En déposant un pot de bière devant moi, elle poussa un cri de surprise. Je reconnus la Marietta,*un peu maigrie, mais toujours fraîche et jolie.

— Eh ! je vous croyais en Italie, lui dis-je, courant les fiere avec Tampicelli et mariée tous les soirs au roi Dérame.

— Chut ! me répondit-elle. Parlez plus bas. On ignore ici que j'ai régné à Serendippe. Gardez-m'en le/ecret. L'omnibus ne part que dans une heure; j'aurai le temps de vous raconter mon histoire. Ah ! Jésus ! quelles aventures, quelles tribulations ! Vous aviez bien raison de jeter de l'eau sur le feu de mon enthousiasme pour le théâtre. La faim, la fatigue, la chaleur, le dénûment, les mauvais traitements!... Que sais-je? J'étais un souffre-douleur pour les femmes, un pauvre gibier toujours pourchassé par les hommes. Mais, à propos, Tampicelli était un menteur, un traître, un pervers...

^- Calmez-vous, Maria, dis-je en riant, et parlez

LA FOIRE DB SINIGAGtIA. 67

moins vite. Si ¥0us courez ainsi la poste, votre histoire sera difDcile à comprendre.

La Kellnerinn prit une chaise^ posa ses coudes sur la table, et, après avoir mis un peu d^ordre dans ses idées, elle me fit le récit qu*on vient de lire au chapitre précédent.

— Et qu'est devenu, dis-je à Maria, cet honnête Francesco, qui vous a sauvée des griffes du Tampicelli?

- Le voici là-bas, reprit-elle. En voyageant, nous avons pris de Tamilié l'un pour l'autre. Arrivés à Vérone, il nous en coûtait de nous séparer. Je Tai engagé à venir dans leTyroI, et quand le patron de celle bierrerie m'a offert la place de Kellnerinn, ie lui ai proposé un garçon sage et rangé dont il a accepté les services. Francesco est un bon sujet. le Vaime un peu, et, quand je l'aimerai tout à fait, nous serons bien près de nous marier, puisqu'on doit publier les bans la semaine prochaine. Vous voyez donc que je suis une heureuse fille, et qu il n'y a personne sur la terre dont je puisse envier le sort.

— Cette conclusion me parait d*une justesse incooieslable.

La voiture attelée interrompit notre conversation. J« m'embarquai pour Bolzano, Trente et Venise. Depuis lors, six ans se sont écoulés. Je ne sais ce ^ue sont devenus ni la gentille Tyrolienne, ni le signor Tampicelli, ni le capitaine américain. Quant

ÙS NOUVELLES ITALIENNES.

au vero Giuseppe^ un de mes amis, qui revenait d^talie le mois passé, Ta rencontré à Sienne dans le courant de Tété, toujours murmurant contre les plagiaires et récitant aux étraugers les mômes mensonges, toujours vêtu de sa lévite jaune mouchetée de noir, toujours s'intitulant le seul vérilable Joseph, mais n'avouant pas que sa ressemblance avec une panthère est le stigmate infligé en sa personne aux combinaieurs par la vertu d'une petite comédienne ambulante.

LA PAGOTA

Il n^est point de touriste en Italie qui n'ait regardé avec plaisir les porteuses d'eau de Venise courant au pas gymnastique, d'un air preste et affairé, sur les dalles de la place Saint-Marc. Quoiqu elles parlent un dialecte peu différent du vénitien, on voit bien, à leur costume pittoresque, à leur petite taille, à leurs traits, délicats, qu'elles ne sont |)oint de la race antique des Venètes. On les appelle Bigolante ou Pagote, Le premier de ces deux noms tient à leur métier, le second au pays d où elles viennent. Pago est une lie froide et stérile de l'Adriatique, située le long des côtes escarpées de la Croatie. Dans toutes les grandes villes, certaines industries sont exercées par des étrangers à qui la force de Tusage donne une sorte de privilège. C'est ainsi qu'à Paris la Normandie envoie des nourrices, la Bourgogne des bonnes d'enfants, et l'Auvergne des charbonniers. A Venise, la profession de porteuse d'eau appartient presque exclusivement aux

filles de Pago. Du fond de Tarchipel dalmatique, elles viennent gagner leur dot, et se dépêchent de servir le bourgeois vénitien pour retourner se marier dans leur pays, où leurs fiancés les altendent. Assurément, il faut qu'elles portent bien des mètres cubes d'eau pour amasser de quoi faire un trousseau, car on ne leur paye qu'un sou par voie, et encore le sou vénitien ne vaut que trois centimes*, mais leurs seaux de cuivre sont petits, on peut aller bien des fois à la citorne dans une matinée, et puis les garçons de Pago n'exigent point qu'une fille soit aussi riche qu'une héroïne du Gymnase*

Pendant Tété de 1845, qui fut pluvieux et firoid en France, il faisait à Venise une chaleur intolérable. Des vapeurs lourdes et suffocantes donnaient au ciel cette couleur terne qui semble annoncer quelque phénomène précurseur de TApocalyi»se. L'eau des lagunes, étant peu profonde et renouvelée lentement par les marées faibles da l'Adriatique, atteignait un degré de chaleur si élevé, que les bains ne servaient plus à rien. La nuit seule ramenait l'air respirable; aussi la ville entière était-elle debout jusqu'à trois heures du matin. Un jour, ma parona de casay comme disent les Vénitiens, toucliée de mon accablement, vint me proposer un bain à domicile composé d'eau de mer rafraîchie par de l'eau de citerne. On apporta dans ma chambre une baignoire de bois qui fut emplie aux trois quarts avec l'eau du canal qui passait

LA PAGOTA. 71

soas mes fenêtres; plusieurs toies d'eau de puits

donnèrent ensuite à ce bain autant de fraîcheur

que i*en pouvais souhaiter. La Pagota chargée de

cette opération était une jeune fille dont la phy-

lionomie, à molnsd^être bien trompeuse, annonçait

no cœur innocent et bon* Je ne sais quoi d^honnéte

et de mélancolique prêtait a son visage un charme

ineiprimable. La coquetterie n'avait point de part

à la propreté de sa toilette. Deux grosses nattes de

cheveux blonds couvraient à moitié ses oreilles, où

pendaient de larges boucles d'or semblables à des

cachets de montre. Elle portait un chapeau de

feutre haut de forme et sans bords, d'une coupe

originale, orné d'un rameau d'arbre vert. Ce n'était

point par misère qu'elle marchait sans souliers,

mais par état, pour se préserver des chutes, car

Teau des lagunes dépose sur les marches des rives

et des petits ponts de Venise un enduit verdâtre

sur lequel on glisse plus aisément avec des chaus*

sures que pieds nus, et dont un proverbe populaire

conseille aux passants de se défier.

Tandis que la Pagota voltigeait de la baignoire au puits, je m'aperçus que de temps à autre elle essuyait du revers de sa main des larmes qui coulaient le long de ses joues. Je saisis le moment où elle vidait sa necchia pour lui demander la cause de son chagrin. Elle fixa sur moi ses grands yeux bleus, comme pour démêler si cette question était dictée par l'intérêt ou seulement par la curiosité, après quoi elle

me répondit : — Pensez de mon chagrin ce que vous voudrez, hormis une seule chose, c*est que je Taie mérité par une mauvaise conduite.

Cette réponse fière augmenta mon intérêt. Je voulus insister pour obtenir une confidence, mais la Pagola venait de verser dans la baignoire son dernier seau d^eau. Elle s'enfuit en me criant de loin : Bagno pronto! Heureusement la parona^ qui ne se piquait ni de discrétion ni de laconisme, avait appris à bâtons rompus tout ce que je désirais savoir. Au premier mot que je lui en dis, elle ouvrit Técluse aux peiegolezze^ c'est-à-dire aux commérages décousus et prolixes. Ainsi que je Tavais prévu, Tamour était la véritable cause des pleurs de la Fagota; ce grand chagrin ne faisait que commencer alors, et comme je demeurai encore une année à Venise, j'eus le loisir d'en observer la suite et la fin.

Digia était la seconde fille d'un pauvre cabareticr de Pago, chargé d'une famille nombreuse. Depuis trois mois, elle exerçait à Venise le métier de porteuse d'eau. Sa sœur aînée lui avait laissé, en retournant au pays natal, une clientèle considérable dans le sestiere de Saint-Marc. Déjà elle avait envoyé des secours à son pore, et, dans un coin de la chambrcttc qu'elle habitait au fond du Canareggio^ elle cachait un petit trésor, fruit de ses économies, tout composé de pièces de cuivre et qui aurait tenu dans le creux de sa main, si elle l'eût converti en argent. Digia sortait de chez elle au point du jour.

LA PAGOTA. 73

1^ serrantes les moins paresseuses étaient encore à leur petit lever, lorsqu'elle venait frapper à leur porte, sa voie d^oau sur l'épaule. Il y avait loin de chez elle à Saint-Marc; chaque matin, Digia passait une vingtaine de ponts, et entre autres celui qui touche au vestibule du palais Faliero, dont la façade murée rappelle encore éloquemment la rigueur des lois de Venise au moyen âge. Au-dessous de ce pont, dans un rio qui décrit des courbes capricieuses, deux barcarols nettoyaient et préparaient leur gondole avant Theure du travail. Le plus âgé avait à peine vingt ans; l'autre n'en comptait pas quatorze. Tous deux portaient la ceinture et le bonnet noirs des nicoloUi^ grands rôdeurs de nuits, grands contrebandiers, gibier difficile à saisir, ennemis mortels des barcarols rouges, a[)pelés castel- ^('^ni^ el des douaniers en habits verts '•

Le nieolotto se croit noble par la rame, comme on Vêtait jadis par Tépée. Trop indépendant pour se lier par un contrat de longue haleine, il ne s'abais- ^rait pas volontiers à servir au mois ou à Tannée, i moins que le patron ne fût un ancien seigneur du livre d'or. Quant aux étrangers, il ne leur offre ses %rvices que dans Tintention de les duper, et s'il les trouve au fait du tarif, il les plante là pour cou*

' U guerre des nkolofii et des caslellani date du treizième tiècle. Les premiers tirent leur nom de la paroisse de San-Nicolo, les seconds de celle de Saint-Pierre du Castello.

rir après des gains aventureux. Pour voir et observer le nieoloito^ il faut Taller chercher dans le Canareggio^ labyrinthe inextricable d où il sort rarement, et dans lequel les Vénitiens eux-mêmes s'égarent. Sans connaître Thistoire de son pays, le ntco/o^/oregrelte vaguement des institutions gothiques, impossibles aujourd'hui, et qu'il ne se mêle point de juger. Il lui suffit de savoir par ouï-dire qu'elles ont fait durant cinq cents ans la gloire et la fortune de Venise. Son caractère parait léger, inconstant, comme celui de TAthénien, son esprit, vif et frivole ; il a surtout la repartie prompte et une certaine élégance dans le langage. Un bon mot, une malice, un récit plaisant, l'amusent comme un enfant. Toute chose belle, gracieuse, bien faite, depuis un tour de cartes jusqu'à un air d opéra, excite son enthousiasme. La vue d'une jolie fille éveille particulièrement sa verve et sa bonne humeur. Tous ses goûts sont ceux de l'homme civilisé; mais un mal sans nom Tuttriste et le mine sourdement; ce mal, qui ressemble à la nostalgie, et dont les accès le prennent dans la solitude ou la nuit, lui inspire ces chants empreints d'une sombre tristesse qu*on entend sortir de quelque gondole glissant dans l'om» bre, et auxquels, pendant une soirée terrible, le cœur mortellement blessé de la malheureuse Desdemona répondit comme un écho plaintif. C'est le gondolier du temps présent, celui que Rossini a écouté, qui chante ainsi, et non pas celui du siècle

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