‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 3 sur 132 · LA PA60TA · texte numérisé non relu

LA PA60TA

d*Othe1lo. La Mignon de Goethe était née dans le pays du soleil ; transportée au fond de la froide AlleniH|rne, elle pleurait la patrie lointaine ; les chansons du nicolotto pleurent, dans le sein même de Venise, la pairie expirante. Interrogez-le avec bien=- Teillance, et il oubliera la faim pour se plaindre de l'ennui. De là son insubordination, son penchant à enfreindre les règlements de police, son goût pour les expéditions prohibées et pour la guerre d'éco* liers que les carabines de la douane ornent parfois d'épisodes dramatiques.

Lorsque Digia, sortant de son nid à Theure des oiseaux et toujours courant par habitude, tournait sous les piliers du palais Faliero, le plus âgé des deux barcarols noirs Tagaçait au passage. Tantôt il lui offrait de la mener en gondole, tantôt il lui de^ mandait si elle allait à un rendez*vous, et si son galant était un marchand de la Mercefia ou du Rialto. La Pagota, sachant bien que les escarmouches avec messieurs les gondoliers de Venise finissent par des propos à faire rougir les filles, doublait le pas en baissant les yeux ; mais, à la fin de la journée, lorsqu'elle rentrait à la maison, elle regardait à la dérobée le barcarol, et, comme elle le voyait souvent couché sur le ventre, la tète entre les mains et les coudes sur la pierre, dans l'attitude d*un homme au désespoir, elle se sentait prise de compassion pour ce pauvre garçon, qui sans doute n'avait point trouvé l'emploi de ses bras robustes.

Un matin , — c'était le moment des badinages , — le nicoloUo apostropha la jeune fille d'un ton plus sérieux qu'à Tordinairc, et la pria de s^arrêler pour lui rendre un service. Au Heu de s^enfuir, Dîgia mit un pied sur la rive, et, regardant en face le gontlolier noir : — J'espère, pour votre honneur, lui ditelle, que votre dessein n*es( pas de vous moquer Je moi. Quel service avcz-vous à me demander? Je vous le rendrai volontiers, afin que vous cessiez de faire le mauvais plaisant.

— Approchez sans crainte, gentille Pagota, reprit le nicolotto; je ne badinerai plus avec vous, et je vous parlerai comme à un archevêque. Il s'agit de faire une reprise à la veste de mon frère, le petit Coletto. Ce seigneur de qualité, que vous voyez ici présent, veut louer notre gondole pour la journée entière, à la condition que nous aurons une tenue convenable, car il doit conduire les dames de sa famille à la saline de Saint-Félix. Or la veste du pauvre Colette est décousue au beau milieu du dos. Je ne suis pas habile couturière; puisque vous vous êtes levée plus tôt que le soleil, venez au secours du gondolier matineux. Prenez ce fil et cette aiguille, et, do vos doigts mignons, réparez le dégât. Si vous nous refusez ce service, Coletto et moi nous allons manquer une affaire importante et perdre notre journée.

Digia prit la veste à ramages du petit Coletto, qui avait été taillée dans quelque fragment de

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lideaii ou de housse de fauteuil, et, après avoir en* filé Taiguilie , la Pagolu s'assit au bord de la rive pour coudre plus commodément.

— Quoique farouche, reprit le barcarol noir , je savais bien que cette belle Pagotine était une brave fille. Et maintenant, Excellence, si votre seigneurie Ta pour agréable, nous pouvons faire notre contrat. Le personnage à qui s'adressait ce discours était un petit homme de cinquante ans, à tète grise, pâle de visage et grêle de corps, dont les yeux clignotants et la bouche béante annonçaient peu d'intelligence et encore moins de caractère. On l'aurait cru stupide, si par instants Texpression de TasUice n*eût donné à ses traits une animation soudaine. Son habit noir dont les boutons montraient leurs entrailles, son chapeau râpé, mais brossé avec un soin extrême, ses gants dix fois raccommodés et ses souliers cculés trahissaient une résistance désespérée aux assauts de la plus cruelle des misères, celle de l'homme bien né, obligé de sauver les apparences, et qui doit au nom qu'il porte, à l'éducation qu'il a reçue, au monde où il vit, un extérieur décent, un visage serein et le silence le plus complet sur ses privations. Le gondolier noir ne se trompait pas en traitant ce gentilhomme délabré d'excellence et de signor di gvalità; c'était en eflct le dernier rejeton mâle d'une des plus illustres maisons de Taristocratie vénitienne. 11 comptait parmi ses ancêtres plusieurs doges, dont un anté-

rieur au célèbre coup d*État nommé le Berrar del consiglio, qui réduisit à sept cents le nombre des familles appelées aux fonctions publiques. De temps immémorial, les aïeux de cet homme avaient occupé les plus hauts emplois et les plus difficiles dans ce gouvernement si souple et si inflexible tour à tour, qui avait tenu tête à TEurope entière pendant ia moitié du seizième siècle.

— Notre contrat! répondit le grand personnage, il est tout fait. Tu sais bien ce que vaut ta journée.

— Seigneur, oui, reprit le barcarol; pour deux rameSy cela vaut un napoleone d^arzento.

— Cinq francs! s'écria Thomme de qualité; tu plaisantes sans doute. Crois-tu que je me sois levé si matin pour me laisser attraper? Mais d'abord parlons de livres vénitiennes et non pas de monnaies barbares'.

— Combien donc votre Excellence me veut-elle donner?

Le grand seigneur leva quatre doigts en Tair et referma subitement la main.

— C'est bien peu ! dit le gondolier. Qui ne donne guère doit au moins promettre. J'ai dans Tidée que votre Excellence deviendra sénateur, peut-être même doge, ou, qui plus est, inquisiteur d*État; qu'elle me dise seulement : Je te reconnaîtrai lorsque tu viendras te prosterner sur mon chemin, et je te placerai

- 1 La IWre véDitienne ne vaut que 60 centimes.

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dans ma maison le jour où la république nous sera rendae.

Le patricien, voyant que ce rêveur courait audevant des leurres et des mensonges, accueillit avec empressement la fable proposée.

— Par mes ancêtres les conquérants de Chypre I dit-il, je te le promets. Tu seras, si le cas échoit, mon premier gondolier ou celui de ma femme.

— Le vôtre. Excellence, le vôtre, s'il vous platt. ie connais la signera de réputation ; elle n'est pas facile à servir. J'ai votre protection, et je m*y tiens ^ mais je réclame celle de la dogaresse en faveur de mon épouse légitime, car, si la république tarde à revenir, je ne l'attendrai pas pour me marier.

— Je placerai ta femme parmi les suivantes de la mienne, à la condition que tu me conduiras aujour«- (l'hui à Saint-Félix pour trois livres.

^ Un moment ! s'écria le gondolier en se tournant vers Digia. Gentille Pagota, vous avez entendu les fKiroles solennelles du magnifique seigneur ; il dé- [end de vous de partager avec moi les bienfaits d*an doge, ou tout au moins d'un sénateur. Vous iles belle, je suis un bon diable; nous avons tous deux un état, et nous sommes laborieux. Acceptezmoi pour mari. Son Excellence va nous donner la bénédiction du premier magistrat de la république, et le rabais d*une livre sur mon contrat sera de Tardent bien placé. Je m'appelle Marco. Voici ma maii). &t-ce convenu?

Digia 11 elait pas fort au courant de la politique; elle ne savait ni ce que les traites de 1815 avaient fait de Venise, ni de quel pays étaient les canons braqués sur la Piaxzelta. L'ile de Pago, qui avait toujours appartenu à la sérénissime seigneurie, demeurait dans son esprit invariablement attachée au sort de la métropole, et, puisque les Pagotes servaient à boire aux bourgeois de Venise, n'était-ce pas une preuve qu'elles les devaient considérer comme leurs patrons et leurs maîtres? On disait bien, à la vérité, que le palais ducal était désert et la ville administrée par des militaires en habits blancs qui venaient de fort loin; mais cet état de choses n*était évidemment que provisoire. La pro* position du gondolier noir paraissait aussi courtoise que sage, grâce à la protection du généreux patricien. Ce qu'il y avait d^absurde et de chimérique dans les espérances de Marco fut précisément ce qui frappa Timagination de la jeune fille.

— Marco, dit-elle, votre langage est celui d'un honnête homme; mais on ne se marie pas ainsi à première vue. Je suis empêchée d'ailleurs par des motifs graves. Avant de quitter Pago, j'ai contracté une espèce d'engagement avec un jeune Croate, fils dun ami de mon père, et qui m'a demandée en mariage. François Knapcn est un garçon violent, dont rhumeur s'accorde mal avec la mienne; je n'ai pas voulu que nous fussions régulièrement fiancés. Je lui ai seulement promis de ne point encourager

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d'autre amoureux sans lui en donner avis. Au fond, je ne le crois pas fort occupe de moi. Je lui ferai donc connaître voire proposition, la rencontre pro- Yidentielle de ce très-magnifique et puissant seigneur qui daigne s^intéresser à vous et à moi, et, si François Knapen, étonné de tant de circonstances extraordinaires, me rend ma liberté, si mon père n'exige pas que je retourne à Pago, je deviendrai volontiers votre femme, aussi vrai que Je m^appelle Digia Dotomir. Vous le voyez, je vous parle avec confiance, et, maintenant que vous savez tout, je consens à vous donner la main de bon cœur, sous les conditions que je viens de vous dire.

— C'est cela, mes enfans, dit le patricien. Soyez bénis et unis conditionnellement , à perpétuité, comme le manche et la cognée qui sont et demeurent mariés Tun à Tautre sous cette condition expresse qu'un accident ne viendra point les séparer, et, puisque ta veste de Cotetto est enfin raccommodée, que la gondole m^attende dans deux heures à la rive de Saint-Moïse. C'est là que ma femme et ma fille désirent s*embarquer, afin que le beau monde, en passant à Bocca-di-Piazza^ les voie partir en toilette de gala. Les travaux de la saline sont terminés d'hier. L'ingénieur français, associé du richissime banquier Ronzilli, nous donne le régal d*nne collation splendide à San-Felice. C'est une connaissance importante que j'ai faite là pour le succès de mes vastes projets. Bonjour, Digia! Marco,

tu me serviras encore au même prix, car j*aurai souvent Toccasion d^aller à la saline avec mon intime ami, l'associé du richissime RoriziUi \ Je t'ai exhibé ma protection. Tu auras la préférence sur tous tes compagnons.

Marco, étourdi de la promesse du patricien, ne remarqua point le sourire fourbe que faisait ce futnr doge, et Digia, regardant avec attention Tamoureux si bien recommandé qui lui tombait des, nues, contemplait naïvement les traits énergiques, la mine intrépide et la haute taille du gondolier noir. Coletto seul, dont la part se réduisait à zéro dans les projets politiques comme dans les amours, avait observé les visages et distingué vaguement la poussière d'or que le patricien jetait aux yeux de son frère. Dans le coin où il se tenait tapi comme un chat, il murmurait de la folie et du mauvais contrat de Marco; mais on ne songeait guère à lui. Après le départ du magnifique seigneur, Digia et son amant se séparèrent en se promettant de jaser ensemble tous les matins sous les colonnes du palais Faliero. La Pagota entra chez Técrivain public du marché aux poissons, et sortit bientôt avec deux lettres qu'elle mit à la poste, Tune pour son père, l'autre pour François Knapen. Elle courut ensuile au palais ducal, où ses compagnes, réunies autour

^ Sous ce nom mélodieux , le lecteur aura recomiu M. le baron de RoUucbild.

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des puits, commençaient à slnquiéter de son absence. Vers huit heures, une flotlille de gondoles s'enfonçait dans les lagunes par le canal de Murano. Les barcarols joutaient de vitesse, comme ils ont coutume de faire dans les parties de plaisir. Marco et son frère, seuls nicoloiti de la bande, seraient plutôt morts à la peine que de laisser passer devant eux les ceintures rouges.

— Le beau métier que nous faisons là ! dit le fielit Coletto. Ramer ainsi pour trois livres !

—Qu'importe? répondit Marco. Ne vois-tu pas derrière nous la gondole de Tingénieur associé du richissime RoDzilli, de cet homme qui a marchandé la Turquie au sultan, et qui Taurait achetée, si on eût voulu la lui vendre? Ce n*est pas sans dessein qu'un patricien de famille dogale se lie avec de telles gens. Il leur empruntera dix millions de svanzies pour rétablir le conseil des dix et la quarantie.

— Le grand Turc, reprit Coletto, les millions, le conseil des dix, Texhibition de la protection et lamitiéde Ronzilli pourraient bien être des contes. Je crains que le doge ne t'ait berné*

— Et pourquoi, petit imbécile?

— Pour épargner douze sous.

La saline de Saint-Félix, dont les travaux furent achevés en dix-huit mois, est une de ces créations

qui apprennent aux populations du Midi à connaître la puissance et le génie de notre siècle industrieux. I^s Vénitiens, qui aiment à se croiser les bras ci à disserter, se donnèrent le passe-temps de raisonner à fond sur cette grande entreprise, et d'en critiquer en détail Texécution. Comme il naît toujours des difficultés imprévues dans les travaux de ce genre, les causeurs nocturnes du café Florian se plurent à croire pendant dix-huit mois que Tingénieur se trompait, que ses plans étaient des fanfaronnades, et que les capitaux engagés se noieraient à Tendroit où avaient péri des soldats d'Attila. Us en avaient dit autant de Téclairage au gaz, et depuis lors ils ont hué les ouvriers du puits artésien, ce qui n*a pu empocher ni le gaz de prendre feu, ni Teau souterraine de jaillir, ni les compagnies françaises d^exploiter le sel, le gaz et Icau, à la barbe des capitalistes du pays. C^était pour mettre fin aux critiques et à rincrédulilé des ignorants que Tingénieur français avait invilé quelques personnes à une petite fôte. La digue de seize kilomètres de circonférence, les bassins, les canaux, les écluses, et surtout les deux machines à vapeur qu'on fit manœuvrer, ne laissèrent aucun doute sur hi réalité de Tentreprise. Il parut avéré qu*unc grande saline existait à dix milles de Venise dans une Ile des lagunes. Deux cents ouvriers mangèrent le festin de la crémaillère^ et les invités, assis à une autre table, firent honneur à une collation copieusement servie. Les bar-

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earels, animés par le vin et les pâtés de jambon, témoignèrent leur enthousiasme pour l'industrie occidentale en se grisant, et le petit Colette luimême, voyant l'ingénieur offrir des fruits à la femme et à la fille du patricien, crut à TeflScacité de la protection de ce futur doge, à Tamilié de Ronzilli, et à la fortune de son frère.

Malgré la fatigue de celte journée, Marco était à sou poste le lendemain devant le palais Faliero, avant que le soleil eût doré le sommet des campaniles. Du haut du petit pont, la Pagota lui envoya un salut de la main, à la manière italienne -, puis clic vint s'asseoir au bord de la rive pour écouter le rccit du voyage à Saint-Félix et des splendeurs de la fête. Le commerce des gens riches avait échauffé Timagination du pauvre barcarol. Marco fit des châteaux en Espagne. Aussitôt que le patricien aurait contracté son emprunt de dix millions, la gondole, louée à Tannée, devait être ornée de rideaux de soie et d'un tapis de Turquie. Les deux gondoliers, habillés par le patron, devaient recevoir des restes de velours pour Thiver et de nankin pour Tété. Quant au bonnet et à la ceinture, ils resteîaient noirs, et par conséquent le doge se verrait engagé par ses antécédents à prendre fait et cause ?ouT les nicolotti contre les castellani pendant tout son règne, ce qui devait être un événement grave àans Vhistoirc de Venise. Digia, moins exaltée que son amant, lui fit observer qu'il portait des bas dé-

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chirés, et lui promit, en attendant les rideaux de soie, le tapis de Turquie et la veste de velours, de lui tricoter une paire de bas de coton dans ses mo* inents de récréation. Aussitôt que ÏÀngelus annonça le lever du soleil, la Pagota prit sa course pour aller à ses affaires. Elle venait de partir, lorsque le patricien arriva muni de nouvelles ruses diplomatiques parfaitement déguisées sous sa mine débcmnaire et stupide. Cette fois, il s^agissait d^un mariage. Le seigneur ingénieur était tombé amoureux fou de la signorina en lui versant un verre de vin de Chypre, et, quoique ce fût un médiocre parti pour une famille patricienne, il fallait ménager sa passion, afin d^obtenir par son entremise les secours et l'appui de Ronzilli. Pour cela, un certain étalage de luxe était nécessaire *, on ne devait pas négliger d'aller au fresco, le soir, en gondole découverte, pour entendre la musique du régiment avec toute laà belle société de Venise. Jusqu'au rétablissement de la république, le futur doge ne pouvait consacrer à ce surcroit de dépense que la somme d^une livre par soirée. C'était le quart de ce qu*on donne habituellement; mais, au moyen de nouveaux leurres et d'une augmentation de gages, en paroles, sur sa fortune à venir, le patricien réussit à conclure ce marché réciproquement avantageux, malgré l'opposition du petit Coletto.

Dès le second jour, en revenant du fresco^ soa Excellence s'aperçut qu'elle n*avait point sa bourse

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dans sa poche. Cet oubli devint l'occasion d'une légère modification au contrat. Il fut convenu que le patricien payerait toutes les courses ensemble à la fin de chaque mois, et le gondolier s'estima heureux de s'associer à la fortune de son protecteur en lui faisant crédit. Comme il fallait pourtant vivre en attendant l'époque du payement, Digia, qui partageait les illusions et la foi de Marco, lui oiTrit son petit trésor, en sorte que les économies de la Pagola furent employées à nourrir les gondoliers du magnifique seigneur. Une demi^heureite de conversation par jour, pendant une semaine, avait suffi pour établir entre Digia et Marco cette communauté de sentiments qui entraine à sa suite la communauté d^intérèts. Une lettre de Page apporta d'ailleurs Tautorisation des parents au mariage de leur fille. Le bonhomme Doloroir avait trop d'enfants pour élever la moindre objection à leur établissement. Quant à François Knapen, il ne répondit pas; que ce fàt indiiférence ou mépris, Digia s'en émut fort peu, et se regarda comme délivrée de tout engagement avec ce jeune orgueilleux. L'amour s'étend rapidement dans le cœur d'une honnête fille, quand le devoir ne le contrarie point : l'inclination nouvelle de la Pngota, encouragée par le consentement du père et par Tabdicalion du fiancé croate, prit ises franches coudées et ne laissa plus de place, dans eei esprit prévenu, ni au doute ni à la prudence. Au bout d'un mois, les deux amants commencé-

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rent à songer aux préparatifs de leur mariage, aux formalités d*usage , aux frais de la noce et aux emplettes de rigueur. C'était le jour même où les petites économies de la Pagota se trouvaient mangées^ mais la créance sur le patricien dépassait de quelques livres la somme dissipée. Marco prépara son compliment au patron pour réclamer le payement de son salaire. Il y avait précisément fresco ce soir -là. J^e barcarol attendit au pont Saint-Moïse. L'heure sonna. La musique du régiment parut dans sa barque sur le grand cannl, entourée d'un essaim de gondoles*, mais la famille du patricien ne vint point à la rive. Coletlo, soupçonnant quelque fâcheuse affaire, se mit eh observation au tragfietto Saint-Moïse. Il accourut bientôt, le visage décomposé. — Me croiras-tu, dit-il à son frère*, me croiras-tu quand je te dirai que le doge se moque de nous? Je viens de le voir passer avec sa femme et la jeune signorina dans la gondole à quatre rames de Tingénieur. Les dames ont des robes blanches et des éventails, et le magniGque seigneur porte un chapeau neuf qui reluit comme un fanal.

— Par Bacchus ! s'écria Marco, cette familiarité avec IHngénieur français est un signe certain de grand succès. Les éventails et le chapeau neuf prouvent que l'emprunt sur la banque Ronzilli va se conclure, s'il n*est pas déjà signé. A bientôt la veste de velours et les gages fixes !

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— Que tu es bote ! dit Colello en haussant les épaules; d^emprunt, il n^y en aura minga, de veste de velours et de gages minga, et, quand même il y aurai i snrcès pour le patron, tu ne recevrais pas Targent qui t^est dû. Le doge n'a plus besoin de toi; il ne daignera pas seulement le donner congé, car il faudrait payer, et il trouve plus commode de perdre la mémoire.

— Une banqueroute ! murmura Marco, c'est impossible ! Ne fais point de telles suppositions, Coletto; c*est outrager la majesté de Venise ancienne et moderne. Cela nous porterait malheur.

— Et maintenant, reprit Coletto poursuivant son idée, comment déjeunerons-nous demain ?

— J'irai à Vherberie^ et le cousin Ambrosio, qui vend des légumes, me donnera bien à crédit une mesure de pommes de terre ou de topinambours.

Le marché de i'herberie^ situé derrière Tancicn palais des ambassadeurs de Turquie, est consacré à la vente des fruits, des herbages et des fleurs. Marco s y rendit à Thcure où les chefs de cuisine et les ménagères économes viennent chercher leurs provisions à des prix d'une modicité incroyable. Une dame de haute taille, aux épaules carrées, qu'on aurait prise pour une mendiante, si elle n'eût porté un vieux chapeau brûlé par le soleil, était en conférence avec le cousin Ambrosio, et débattait âprement le prix d'une douzaine d'artichauts. Le marchand demandait neuf sous, la dame en offrait trois,

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disant qu'elle ne prendrait que les fonds et qu^elle laisserait les feuilles. Ambrosio descendit jusqu^à cinq sous \ mais la dame fit mine de s'en aller, et le marchand la rappela bien vite. On tailla les douze artichauts et la signera les mit dans son panier, à côté d'un gros poisson. Elle tira ensuite sa bourse» où se trouvaient en tout et pour tout quatre sous vénitiens, et quand elle en eut donné trois : — I) ne tient qu'à vous, ditH^Ue au marchand, d*avoip la dernière pièce, car il me faut encore deux beaux plats de dessert.

C'était la femme du patricien. Tandis qu'où lui servait pour ses trois centimes autant de fraises de monlagne et de cerises que son panier en pouvait contenir, Marco, le bonnet à la main, cherchait, par des questions insidieuses, à savoir quels seraient les convives de la signera; mais un regard sévère lui fit sentir son impertinence. Lorsque la dame fut partie, Marco obtint sans trop de peine les topi-* nambours promis au petit Colette, et il s'en alla rôder autour du palais '^''^ qui perlait le nom historique du patricien. A la porte d'eau^ il aperçut la gondole de l'ingénieur en station sur le canal et Qon parée. La cabine, enlevée, était déposée sous le vestibule avec les rames. Marco se perdait dans les. conjectures, lorsque le patricien sortit du palais et passa devant son créancier d'un air aussi indifférent que s'il Teût rencontré pour la première ibis de sa vie.

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— Exoellenoe , dit le nieoMio à voii basse, un mal par charité !

Le grand seigneur s'arrèla en fronçant le sourcil : -Qiii es-tu? dit-il sèchement^ que me veux-tu? le ne te connais point.

— Qi|oi ! s'écria Marco, votre Excellence ne reconnaît déjà plus son serviteur ! Que sera-ce donc lorsqu elle portera la robe noire du sénat ! Heureusement il Y avait deux témoins au contrat que nous avons fait ensemble.

Le patricien comprit que, pour cette fois, il serait difficile de nier la connaissance, et il changea de batterie. — Imprudent! dit-il d'un ton mystérieux, >oilà comment les conspirations échouent. Toujours quelque homme du peuple trahit le secret par sottise ou par défiance. Regarde-moi : ne suis-je plus Varrière-neveu du vainqueur des Candiotes? As-tu confiance en moi?

— Je vous crois comme si vous étiez mon père, i^pondit Marco; mais d'où vient que vous ne m*employei plus le soir ppur aller au fresco? D où vient que la gondole du Français est amarrée à votre escalier d'eau comme chez elle.

— Uaudit rustre! tu sais mes projets et tu 01 'interroges ! Quand le Français m'oilre sa gondole, puis-je la refuser? Apprends-donc qu'il demeure ici, que depuis hier il reçoit Thospitalité dans ma maison, que ce soir il dîne chez moi...

— i^ssez! p^ ui) mo^ de plus, Excellence ; je de-

vîne tout. Mais il faut manger, et vous me devez la somme de...

— Silence! interrompit le doge. Le secret le plus profond...

— J'ai compris. Quand pourrez-vous me payer?

— Dans quinze jours, un mois peut-être. Jusquelà ne bouge pas.

— Que je sois étranglé si je vous donne signe de vie!

Il n est point de conspiration ni de secret à garder qui puisse empêcher un Vénitien de courir après Tnrgent qu^on lui doit. Dès le lendemain, Marco sonnait à la porte du magnifique seigneur et revenait lui demander le prix de ses courses. Le patricien fit le tour de la chambre à grands pas; tout à coup il se frappa le front en s^écriant : —Tu arrives à propos; suis-moi*

Au, bout d'une longue galerie sans meubles, le patron frappa doucement à une petite porte. De l'intérieur, quclqu^un répondit avanii ! Dans ce seul mot, Marco reconnut Taccent français. L'ingénieur préparait la solde de ses ouvriers; des piles d'écus rangées sur le bureau brillaient d'un éclat fascina* teur. A l'ordinaire^ le patricien n'avait qu'un filet de voix, mais dans les occasions capitales la passion lui rendait une puissance de poumons digne d*un saltimbanque. — 0 mon ami, s'écria-t-il en levant les mains vers le ciel, voyez dans quel abîme effroyablé je vais être englouti ! voyez de quelle espèce de

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créanciers je suis réduit à essuyer les reproches! Un «iaUotio^ seigneur français, un misérable barcarol me vient demander son salaire, et je ne puis le payer! Parle, Marco, dis toi-même à mon généreux ami combien je te dois.

Le gondolier, interdit, se repentait déjà de sa démarche. — Excellence, répondit-il, rien absolument; je ne réclame rien.

— Oh! le bélître! murmura le doge, il va tout perdre !

-* Mon cher voisin, dit le Français en souriant, ne vous désolez point. Je vous prêterai la somme dont vous avez besoin pour vous défaire de ces dettes criardes. Demain nous en reparlerons; mais je vous avertis que je n'entends pas être pris pour dupe. L'usage à Venise est de ne pas même saluer les gens qui vous ont ouvert leur bourse. Il faul, s*il vous plaît, agir d'une autre sorte avec moi. l^ur la rareté du fait , je tiens à recevoir de vous des preuves de bonne volonté. Vous me rendrez donc de mois en mois un faible à-compte sur la somme P^tée, ne fût-ce que cinq francs ou moins encore, pourvu que je vous voie arriver chez moi et faire ^l« d*honnéle et consciencieux débiteur.

— Si je savais que mon cœur fût celui d'un ludas, dit le patricien en se frappant la poitrine...

— Do grâce, interrompit l'ingénieur, pas d'exagération. Entre amis, n'abusons pas des scènes déchirantes. Demain vous aurez votre argent, lie pro-

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mettes-vous un à-compte pour la fin de chaque mois?

— Par le jour qui nous éclaire, s'écria le magnifique seigneur, par le soleil témoin de vos bienOaîis, par tous ceux qui ont porté avant moi le nom illustre de...

«*• N'allez pas plus loin, reprit le Français. Réservons les serments pour une occasion plus importante. Combien m'apporterez -vous le mois prochain?

. — Trois francs, répondit le doge, trois francs pour ne point mentir.

— Va donc pour trois francs 1 ie saurai si vous êtes homme de parole.

— 0 mon noble ami, reprit le patricien, mettez le comble à votre générosité en ne parlant pas de cet emprunt à ma femme.

— A personne au monde, mon cher voisin. Vous serez content de ma discrétion. Au revoir. Excusezmoi si je ne vous reconduis pas.

Le doge sortit suivi de Marco. Sous le vestibule du palais, il fit une gambade et s'arrêta en posant les mains sur ses genoux. Le gondolier prit la même posture, et tous deux se regardèrent en pouffant de rire.

— « Demain vous aurez votre argent ! » dit I0 patricien répétant les paroles du Français.

— L'emprunt est fait ! s'écria Harco) votre Excellence va palper des écus qui viendront de la caisse

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deRoDzilli! Quelle somme yohs doit-oû donner?

— Qui le sait? C'est selon l'inspiration du dernier moment.

— Et demain tous me payez mon salaire.

Gomme si un ressort mécanique Teût fait mouvoir, le doge se redressa, et, reprenant sa mine béante et stupide : — L'intérêt de l'État, dit-il, passe avant le tien.

— Seigneur, reprit Marco, je ne pais plus atten*^ <ire. Tout mon avoir est absorbé ; j'en suis aux dettes et aui expédients, et la faim m'aurait mené au ci-^ metiére dans la barque des pauvres, si la Digia ne m'eût offert tout ce qu'elle possédait.

— Gomment ! s'écria le grand seigneur, ta maltresse avait des épargnes, et tu ne m*en as rien dit, homme l^er ! La Digia aurait pu placer ses capitaux dans la grande maison de banque que je vais fonder avec les écus de Ronzilli, et je lui aurais payé six pour cent d'intérêts.

— Au diable les intérêts! dit Marco ^ c'est le ca* pital qu il nous faut pour nous marier.

^ Tu l'auras ; mais je vais être fort occupé de- >oain : on ne fait pas un emprunt au plus riche financier du monde sans des formalités et des écritures. Ne manque pas de venir chercher ton argent ^rès demain, au boUo, ni plus tôt, ni plus tard.

— Ne craignez point que je l'oublie, Excellence. C'était afin d'éviter plus sûrement la visite de son

créanoier que le magnifiqne seigneur lui indiquait

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rheure précise du boUo (une heure après midi). Est-il besoin de dire que Marco ne trouva personne h la maison et qu'il revint dix fois sans être plus heureux? Lorsqu'enfin il rencontra son débiteur, le doge avait eu le temps de préparer quantité d'échappatoires entièrement neuves. La misère et les dettes augmentèrent de jour en jour ; le courage et raclivilédc la Pagota ne suffisaient point à subvenir aux dépenses de trois personnes, et Goletto, qui avait les dents longues, commençait à se révolter. Un soir, Marco, accoudé sur le parapet d'un pont, observait les fenêtres du palais '*'^'^. Il vit allumer un lustre qui répandit des flots de lumière. Bientôt des gondoles passèrent sous le pont et déposèrent sur la rive des dames en parure de bal. Par la porte de terre entra un pâtissier, sa corbeille sur la tète. Le patricien donnait une grande fête. Marco, ne conce* vaut pas quel motif empêchait cet homme de pré* lever sur les millions de Ronzilli le salaire d'un gondolier, se sentit profondément atteint dans sa religion et son amour pour la postérité des conquérants de Chypre. Son esprit déroulé cherchait un reste d*cspérance dans robscurilé même de son malheur. Coletlo lui enleva sa dernière illusion en expliquant Ténigme par le mot de banqueroute.

— Le bon Dieu le punit, ajouta le petit drôle, parce que tu as abandonné la contrebande pour faire le laquais, comme un gondolier rouge.

— Eh bien ! répondit le nicololto, malédiction

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sor les magnifiques seigneurs ! accident sur leurs projets! et que la madone des contrebandiers, touchée de mon repentir, rende sa protection au pécheur égaré!

AOn que le lecteur puisse apprécier exactement la valeur de la créance du pauvre Marco, nous l'introduirons pour un instant dans le ménage du patricien nécessiteux.

la veille de Texcursion à San-Fclice, le doge mangeait en famille un dîner composé'd^une soupe aux piselli et d'un plat de polenta sur lequel se béquetaient trois gros moineaux francs honorés du nom de becs-figues. La dogaresse aux épaules carrées lançait des regards foudroyants à son époux, qui baissait le nez sur son assictie et n'osait dire mot, de peur de provoquer une explosion. La jeune fille, grande et belle personne aux bras d'ivoire et aux cheveux d'ébène, la tète penchée sur Tépaule droite, mangeait ses pois un à un du bout des lèvres.

— Oserai-je vous demander à quoi vous rêvez ? dit la dame à son mari. Est-ce encore à quelque partie d'échecs du café Florian ?

— ' voyais, répondit le patricien, que vous

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étiez bien aise de ma rencontre avec ringénieur eheis Florlan, et de Tinvitation que je vous ai procurée pour la (été de la salioe.

— Jusqu'à présent, dit la signora, la rencentre, rinvitation et la fête ne sont que des occasions de dépenses» Que m'importe une partie de plaisir f G*est à notre fille que je pense. Êtes-vous un père ou un homme de marbre ?

— Si le sang humain se vendait, je me ferais saigner pour ma fille. Où faut-il aller? Que dois-je entreprendre? A qui voulez- vous que je parle et que dirai-je?

— Pensez-vous m'embarrasser? reprit la dogaresse. 11 faut que vous donniez un bal avant la fin du printemps, deux ou trois soirées de musique pour faire entendre la voii de l'enfant. La belle compagnie va bientôt se rendre aux eaux de Recoaro; il faut que nous y allions passer un mois. En attendant la saison des eaux, il faut qu'on nous voie en gondole découverte ^ufresco et à la fête du Redentore. Voilà ce qu'un père doit à sa fille. Êtes* vous en mesure de nous donner cela ?

— Un bal ! des soirées de musique! un voyage à Recoaro ! répondit le patricien, et où voulez-vous que je prenne l'argent nécessaire à tant de dépenses ?

— Je vais vous le dire : puisque vos immortels aïeux (que Dieu les bénisse! ) ont dissipé tout leur bien et ne vous ont laissé, pour soutenir réclât de

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