‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 24 sur 132 · CHAPITRE lil · texte numérisé non relu

CHAPITRE lil

sans songer où nous étions, de plus en plus enflammés par le bonheur de causer librement ensemble. Finalement, la nuit étant fort avancée, nous jugeâmes prudent de ne plus chercher cette fraîcheur qui jetait l'incendie dans nojs sens. En reconduisant ma bienaimée k sa maison , je passai devant la porte de mon logis.

— Faites-moi une grâce , me dit la jeune fille ; puisque mes sœurs dorment , et qu'il me faudra rentrer k la dérobée , quelques instants de retard ne comptent plus; montrez-moi votre appartement.

Je tire ma clef; j'ouvre la porte et nous entrons. Le soldat qui me servait avait laissé, comme d'habitude, une lampe allumée sur un guéridon. La jeune fille s'assit sur mon lit, et je me plaçai près d'elle. Un trouble mvincible pénétra dans nos cœurs. La nuit , le silence , la faible clarté de la lampe nous inspiraient k la fois plus de hardiesse et plus de crainte qu'a l'ordinaire. Ajoutez k cela les ardeurs dévorantes du climat de ce pays, et la puissance du mois de juillet, et vous aurez uue idée de la situation.

— Ecoute-moi , me dit la jeune fille. Il me serait facile de taire un secret qui m'a coûté un fleuve de larmes; peu de femmes a ma place se feraient scrupule de te laisser dans l'erreur ; mais je préfère la honte au mensonge , et je veux t'ouvrir mon âme. Sache donc qu'il y a deux ans, le colonel ***, en garnison k Zara, m'a séduite, enlevée par force de ma maison , et lâchemeut abandonnée , trois jours après avoir consommé mon déshonneur. Si cette confession me rend détestable

a les yeux , accorde-moi une dernière grâce, c'est de me tuer.

 ces mots elle fondit en larmes et tomba éperdue k mes pieds. Je connaissais ce colonel pour un célèbre libertin , que ses prouesses auraient mené devant la justice, sans le grand crédit de sa Tamilie. Je ne doutai point de la vérité de Thistoire. J'essuyai les pleurs de la pauvre fille, et je m'efforçai de la consoler. Ce qu'dle perdait dans mon imagination , elle le regagnait dans mon cœur par Tmlérêt et la compassion que méritait sou infortune. Je la plaignais, je la rassurais, je lui jurais avec tous les serments les plus tendres que mon amour ne s'offensait point d'un malheur expié par tant de larmes. Elle pleura de recon* naissance, et puis de joie en voyant l'heureux effet de sa franchise et de son ingénuité. A force de maudire l'infâme colonel, le scélérat, le traître, le ravisseur; k force de m'indigner , de donner des consolations à la pauvre victime, et de protester de la clémence paternelle de mon amour, il se trouva que le petit démon dalmate avait éteint la lampe pour mieux cacher sa rougeur, ou pour m'inspirer plus de courage, si bien que le point du jour nous surprit encore ensemble, et fort chagrins de le voir paraître sitôt.

Je m'empressai de considérer mon petit démon comme une perle d'un prix inestimable. Nous étions plongés dans les flammes d^une passion égale des deux parts , et nous nous imaginions dérober notre charmant secret aux regards du monde , lorsque peut-être c'était le secret de la comédie. Ma maîtresse se montra toujours

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tendre, siocëre, dévouée, toujours agitée de la crainte de me perdre. Je ne prévoyais plus de fin k mon amour, et je songeais avec effroi que dans moins de trois ans expirait mon engagement militaire : inquiétude louable , mais superflue ! La bizarrerie des mœurs dalmatiques avait formé nos liens : elle se chargea aussi de les rompre.

II arriva que le provéditeur général fut obligé de se rendre aux bouches de Caltaro pour remédier h des querelles et désordres surv^enus entre les populations pastroviques et les Turcs. Il me fallut m'embarquer avec la cour. Grand Dieu ! que de larmes , d* angoisses, de spasmes, de serments de fidélité, h cet instant déchirant de la séparation !

Mon absence dura en tout quarante jours , qui me semblèrent quarante années. A peine de retour, je m'apprêtais à courir chez ma divinité , lorsque le comte Vilio, grand écuyer de Son Excellence , mauvais sujet, mais bon camarade, et qui était resté k Zara, me prit à part, et me dit :

— Gozzi , je sais que vous avez de Tamitié pour une jeune fille que je connais. Je manquerais à mes devoirs ^i je ne vous avertissais de ce qui s'est passé pendant votre absence. Le payeur de Son Excellence était amoureux depuis longtemps de cette jeune fille , et la pour-^ suivait inutilement. 11 a su choisir le moment et profiter de votre éloiguement. J'ignore quels moyens il a employés, mais je suis certain qu'il a réussi. Faites ce que vous voudrez de cet avis.

Les paroles du comte YUio furent autant de scorpion:; qui me rongèrent le cœur ; cependant je voulus paraître brave et indifférent k ma disgrâce.

— II est vrai, répondis-je , que j'avais de TaffectioD pour cette jeune fille ; mais nos relations étaient innocentes. Je l'ai toujours trouvée honnête et modeste, a je crains que vous ne soyez trompé par les forfanteries d'un fat.

— Par Dieu! s'écria le comte dans son langage de Brescia , je sais ce que je dis, et je connais le monde , mieux qu'un enfant de dix-sept ans. J'ai rempli mon devoir; c'est assez.

Il me laissa bouleversé. Je renforçai mon ardent désir de courir me jeter dans les bras de ma maîtresse , et je m'enfermai chez moi, portes et fenêtres closes, évitant les occasions de rencontrer l'infidèle. Les ambassades de la Génoise qui gouvernait mes chemises furent mal reçues, et repoussées par des réponses sèches, laconiques , oii l'on voyait que je ne voulais point d'explication. Au fond , j'espérais que ma belle étsdt innocente et lâchement calomniée, et j^attendais le triomphe de son innocence.

En passant , un jour , devant la maison d' Apergi , je vis à la fenêtre la vieille propriétaire, qui me pria de monter. Je me rendis k sa prière, persuadé que la bonne dame allait me donner enfin l'éclaircissement désiré. Elle m'introduisit dans une chambre où je me trouvai, k ma grande surprise, en face de Tobjet de mes premières amours, noyé dans ses larmes. Je

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