CHAPITRE IV
demeurai confondu et changé en statue. La belle releva la tète, et commença par m'accabler de reproches amers.
— Ma chère enfant, lui répondis-je avec simplicité, ce n*est pas ma faute si une fille qui s'est donnée au payeur de la cour n'est plus digne de ma tendresse.
Elle devint pâle , et se mit k crier , en demandant qui était l'infôme calomniateur.... Je lui coupai la parole :
— Ne vous fatiguez point, lui dis-je, k vouloir vous justifier; je sais tout de bonne source, et je ne suis ni un inconstant , ni un ingrat, ni un rêveur.
J'attendis alors la protestation de la vertu et le cri de Imnocence; mais la jeune fille baissa la tête pour éviter mes regards ; et au milieu de ses sanglots, je démêlai ces tristes aveux :
— Tu as raison : je ne suis plus digne de ton amour. Ce méchant homme m'a longtemps persécutée. Il s'est entendu avec ma sœur atnée, en lui donnant deux boisseaux de farine. Les prières, les mauvais consefls, les menaces de celte sorcière... enfin, avec une horrible répugnance... Ah! maudite sœur, maudite indigence , maudite farine ! . . .
Elle n'en put dire davantage , sufibquée par la douleur et l'éruption d'un torrent de larmes. Mon illusion s'envolait. Mes yeux croyaient encore voir une Vénus; mais mon cœur platonicien me représentait une furie. Je demeurai muet. Dans ma bourse étaient quelques pauvres ducats , en bien petit nombre. Je tirai cette
(X) mémoihes de Charles gozzi.
I)Ourse de ma poche » et , sans proférer une parole , je b laissai tomber doucement dans le plus beau sein qui se soil jamais offert h mes regards ; après quoi je ni*eDfuis, hors de moi, navré de douleur, courant par les rues de la ville, et répétant avec rage : Maudit payeur, maudite sœur, maudite indigence, maudite farine !
Je n'ai plus revu Tidole de mes premières amours. Je pensai crever sous le fardeau d'une passion trop lourde pour les forces d'un enfant , mais que je réussis pourtant k surmonter. J'appris avec plaisir, peu de temps après cette aventure , que l'infortunée jeune fille avait épousé un employé ; je perdis ensuite ses traces , et ne cherchai pas k les retrouver.