‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 43 sur 132 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

à coup de prendre un homme pour un monstre avec un accord unanime ; que le même nombre d'individus se soieut plus tard et encore tout k coup, avec la même unanimité, avisés de reconnaître que le monstre était bien un homme? Sont-ce Ik des choses naturelles? Aussitôt que ma mère eut réclamé son douaire , on s'écria que Charles Gozzi voulait se séparer de ses parents, au lieu de vivre en commun comme auparavant. Dès que je cherchai k faire rentrer des rentes arriérées, k faire payer quelques débiteurs mal dispqsés, on m'accusa de vouloir tout prendre. Je m'opposais k un partage ruineux pour tout le monde, et on répéta que Charles Gozzi demandait k régenter sa famille sans examen et sans contrôle. Mon frère Gaspard avait envie de se faire entrepreneur du théâtre Sant'-Augelo; je l'en dissuadai. On cria aussitôt : c II veut empêcher son frère de s'enrichir par jalousie et par pure malice. > Gaspard prit le théâtre malgré mes avis, et il y perdit de l'argent, c Voyez , disait-on, ce noir démon qui jouit de la ruine de son frère! > Gomme si j'eusse été la cause de ce mauvais succès. Une dame veuve, comtesse Ghellini , liée intimement avec ma mère, avait embrassé ses intérêts contre moi, et conseillait k ma famille de m'intenter un procès. Une seule conversation que j'eus avec cette dame suffit pour la faire revenir de ses préventions. Ou dit alors que j'avais ensorcelé la comtesse Ghellini , et que j'étais depuis longtemps marié secrètement avec elle. Je soutiens qu*k mon sujet un vent vertigineux soufflait sur la ville.

Comme il m'importait de sauver ma famille et de l'ar-

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rêier au bord du précipice , bien plus que d'être saw tache aux yeux des bavards el même aux yeux de mes parents, je tins ferme contre tous les orages. La mort de mou père avait rompu le funeste projet de contrat. Le droit et la force étant de mon côté, je pouvais m*opposer aux actes de mauvaise gestion , sauf h passer pour un cupide ou un tracassicr pendant quelque temps. Je demeurai donc inébranlable dans ma ligne de conduite. Mon frère François , qui revint de Corfou sur ces entrefaites , approuva tout ce que j'avais fait et me prêta son appui. Nous nous partageâmes les peines. Il se chargea de réclamer le recouvrement de nos rentes, arrérages el droits de péage dans le Frioul , tandis que je poussais de front plusieurs procès k Venise. François mit tant d'étourderie dans ses poursuites, qu'il ne servit h rien ; mais je ne me rebutai point , et travaillai des pieds et des mains a démêler la quenouille de nos affaires.

Un jour que je cherchais une liasse de papiers fort importants, on m*avoua aaivement que ces papiers avaient été vendus au poids îi un charcutier, preuve évidente de la parfaite administration de ma belle-sœur. A cette nouvelle, je me sentis défaillir. Je courus che^ le susdit charcutier, et , par un bonheur inouï, je retrouvai une gi^ande partie des papiers, parmi lesquels étaient des titres de propriété, des fidéi-commis et des baux courants. L'incurie seule suflisait-elle à produiit" un désordre aussi étrange ? je me le demande encon» avec incertitude. Ma belle-sœur, effrayée derénormitti de sa faute, et craignant sans doute d'être inquiétée au sujet de ses actes pleins de prudence, vonlut obtenir

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e la famille une quittance générale et une approbation u passé. Mes frères et sœurs signèrent , et je me laissai lier k donner aussi ma sipature. Cette complaisance ae valut bon nombre d'éclaircissements. Un trait de )luine ayant annulé les anciennes fautes, on ne fit plus auiant de mystère de ces erreurs pardonnées , et je pus mesurer l'étendue des désastres. L'idée me vint alors de pousser les choses k la dernière extrémité pour arriver plus vite au moment de la réaction. Je résolus de quitter la maison et de me séparer complètement de ma famille, afin d'y rentrer bientôt , justifié, triomphant et béni de tous.

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