‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 50 sur 132 · MES DERNIERES AMOURS · texte numérisé non relu

MES DERNIERES AMOURS

Boccace aurait su faire une de ses jolies noavellt's avec l'histoire de mes dernières amours. Je ne pourrai m'eâipécher de m*étendre sur ce sujet , qui me tient au cœur, et je demande, pour cette fois, la permissioD d'être un peu longuet dans mon récit.

En retournant sous le toit de mes pères, j'avais repris possession de ma cliambrette , située à l'étage supérieur de la maison. Je m'y livrais , pendant des journées entières, k mes études frivoles. Tout en écrivant, rimant et lisant, j'entendais une voix angélique et fraîche qui chantait des ariettes d'une mélodie plaintive et sur des paroles mélancoliques. Cette voix douce sortait d'une maison voisine, séparée de la nôtre par une nielle trèsétroite. Mes fenêtres étaient en face de celles de cette autre maison. Le hasard ne pouvait manquer de me faire voir la belle chanteuse, assise auprès de son petit balcon, et courant du linge avec l'air le plus modeste. En m'appuyant du coude sur le bord de ma fenêtre , je tne trouvai si près de cette jeune femme que, sous peine d'être incivil , je ne pouvais me dispenser delà saluer. Elle me rendit mon salut avec courtoisie. Cette personne, h peine âgée de dix-sept ans et nouvellement mariée, était pour-

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vue de tous les charmes que la nature peut prodiguer k cel Age si brillant. Elle avait la peau d'une blancheur éblouissante, la taille fine et bien prise , le regard singulièrenient honnête et suave, le maintien presque majestueux. Les formes de la poitrine, des bras et des mains, offraient une distinction et une pureté de lignes» admirables. Un ruban rouge qui entourait son front et qui soutenait par derrière un nœud épais de cheveux magnifiques, lui faisait une coifiure k l'antique parfaitement en harmonie avec sa physionomie sérieuse. Malgré tant de charmes, l'expérience de mes amours passées m*ayant un peu découragé , je retenais avec force mon cœur trop platonicien.

A Venise , on voit sa voisine de si près quand la seule largeur d'une rue vous sépare d'elle; on rencontre si souvent et si volontiers ses segards, lorsqu'elle est jolie, que la familiarité se met entre elle et vous sans que vous y pensiez. On est tout étonné, un beau matin, de s'être informé de sa santé, de son ménage, de la façon 8ont elle a passé la nuit. La voisine se plaint de l'influence du siroco; et, après quelques propos insignifiants, vous seriez fâché qu'elle vous crût incapable de rien dire de mieux , car il ne faut pas qu'elle vous tienne pour un sot. C'est avec celte idée que je demandai un jour 11 cette jeune femme pourquoi elle ne chantait jamais quâîes airs lugubres. Elle me répondit qu'étant d'un teiiipéran^nt mélancolique , et chantant pour se distraire, elle ne trouvait que dans la musique la plus triste un soulagement ii son humeur noire.

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— Mais, M dis-je, vous êtes jeune, charmante, parée avec recherche; d*oh vient donc cette trist^se qui ne s'accorde point avec votre âge, et qui me rempUt d'étonnement?

— Si vous étiez femme, répondit-elle en souriaDt, ji'ous sauriez quelle impression peuvent produire sur Tesprit d'une femme la vie et les choses de ce monde.

Le parfum légèrement philosophique de cette rqM>nse me toucha au cœur. La décence , le sérieux , rhonnéteté, la bonne éducation de cette jeune Vénitienne me la représentaient comme supérieure de beaucoup aux sauvages Dalmatines que j'avais connues. Je m'habituai k supposer tout bas que ma voisine pouvait devenir cette amie vertueuse et simple dont mon âme romanesque avait fait le rêve. Tout en craignant pour mon repos , je revenais sans cesse k la fenêtre engager quelque petit dialogue , et sans doute la voisine avait beaucoup de linge k coudre , car elle ne bougeait de son balcon. Pour la distraire, je lui parlais d'un ton gai, mêlant k la métaphysique des plaisanteries burloiques. Je réussissais k peine k lui ;iï rLicfHT dvs sourires iihfn.reeptibles. Celte gravité me \\iqmni au jm; la vivant^ des dialogues s'en ressentait. Nous disciitions cl raîs^ opinions ensemble, et, quan<l je m'É*ch:iulfais, hi voJMra; plantait son aiguille dans sun uuviïitîe, ni'rcouuiit aiec attention comme si j'eusse vU: tiri livre ditti^tilç à ctïniprendre , et puis elle me réjxuKlaii hrièvemenl , avec xm esprit, un bon sens et une inielligencequi éveillaient ea moi l'espérance et le désir.

Ces causeries duraient depuis plus d'un mois , lors-

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«iu*un jour la jeune femme, en me voyant, se mit à rougir d'un air inquiet et mécontent. Tandis que je parlais de choses générales , eUe semblait plus inquiète et plus irritée, comme si die eût attendu de moi quelque explication. Je l'estimais trop , et j'avais trop peu de fatuité pour penser qu'elle s'attendit k une déclaration d'amour; c'est pourquoi, ne comprenant rien k son agitation, je lui dis que je lisais sur son visage des préoccupations qui devaient rendre ma présence importune. Je la saluai en me disposant k fne retirer de la fenêtre ; mais elle se leva de son siège et me rappela.

— Restez, de grâce, me dit-elle. N'avez-vous pas reçu, il 3^a deux jours, un billet de moi, en réponse k une fettrè^que vous m'aviez écrite? et ne vous a-t-on pas remis un petit portrait?

— Quel billet? quelle réponse? quel portrait? demandai-je étonné. Je ne sais rien de tout cela.

— 0 Dieu! !?écria-t-elle en retombant dans son fauteuil , malheureuse que je suis ! on m'a trompée !

Après d'autres exclamations de douleur et d'efiroi , la belle affligée reprit un peu de courage.

— Aujourd'hui, me dit-elle avec vivacité, j'ai la permission d'aller k Ia-4riudecca, chez une de mes tantes qui est au couvent. Yenez, k vingt et une heures, au pont Storto, k Sainte-Apollinaire. Vous verrez une gondole k la rive , par la fenêtre de laquelle sortira un mouchoir blanc. Entrez dans cette gondole sans hésiter et vous m'y trouverez. Vous apprendrez dans quel l>éril mon imprudence m'a jetée. Soyez mon conseiller,

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et si je. mérite votre compassion , ne me la refusez pâ5. Je vous crois bon et sage, et me fie k vous.

Cela dit, elle disparut comme une ombre. Je demeurai stupéfait , me creusant la cervelle sans pouvoir rien deviner , mais résolu k chercher au port Storto la gondole au mouchoir blanc. Je dînai h la hâte, et je volai k Sain te- Apollinaire. La gondole arriva au moment fixé; j'aperçus le mouchoir, et je descendis auprès de ma voisine , aussi charmé de m'asseoir k côté d'une si belle personne , que désireux d'apprendre l'histoire roy^ térieuse du billet et du portrait k la miniatore.

La dame était resplendissante* Ses yeux brillai^t k travers le voile noir. Des perles ortiaient son cou d'ivoire, ses Outilles et ses doigts. Elle donna l'ordrc^jta^ gondolier de fermer les rideaux, et nous voguMplTers le couvent de femmes de la Giudecca. Du ton le plus doux et les paupières bai.ssti^s , nui voisine nu.- donianda pardon de m'avoir déraiïgt^ , et nie supplia de ne \mni prendre d'elle une mauvaise opinion à cmm de tse rendezvous de nature k ccimpromeMre une iHi'sonne d'honneur et mariée. L'estim».^ <|irelle avait pour mm caractère, ma prudence et ma raison , avait pu seule la déterminer k cette démarche hasardée.

— Venons au fait, dit-elletaiifin. Mon embarras est grand ; mais , avant tout , ne savez-vous pas que mon mari donne chez lui Thospitalité k un ménage de deux personnes pauvres qui occupent au rez-de-chaussée de sa maison une chambre et une cuisine?

— Je vous assure, répondis-je, que j'fgnorais absolument rexislence de ces deux personnes.

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