SUITE DE MES DERNIÈRES AMOURS
Huit grands jours s'étaient écoulés sans que j'eusse aucune nouvelle de ma jolie voisine. Un matin, die vint dans sa chambre de travail, et aussitôt qu die m'aperçut, die me jeta un caillou envdoppé d'un papier, puis elle s'enfuit. Je déroulai le billet et j'y lus ces mots : < Aujourd'hui je sortirai après le dîner, avec permission de mon mari. Soyez k l'heure accoutumée au pont Storto; vous y trouverez la gondole au mouchoir blanc. Il faut que je vous parle. »
Je volai au rendez-vous. Ma voisine ne se fit pas attendre. Un air de gaité que je ne lui connaissais pas encore embellissait son charmant visage. Elle ordonna au gondolier de nous conduire d'abord sur le grand canal, et ensuite k Sainte-Marguerite.
— En vérité, me dit-elle en riant , je crois que vous £tes sorcier : tout ce que vous aviez prédit est arrivé.
Elle tira de son sein une nouvdle lettre du moi inconnu. Cette lettre était de la même écriture que la première, du même style et rédigée avec la même emphase. Le mot remerciait ma voisine d'avoir daigné lui donner le portrait, et il s'engageait par seiment k le porter toujours sur son cœur. 11 se plaignait de ne plus voir sa souve.-aine k la fenêtre; mais il comprenait bien que la
prudence exigeait de lui ce sacrifice, et il s'y résignait , tout en jurant a son amie une étemelle fidélité. Pour nionti*er jusqu'où allait sa tendresse et surtout sa confiance , il racontait k la jeune dame ses petites affaires d'intérêt. Une certaine lettrQ de change qu'il attendait avec impatience, et que la poste n'apportait point, lui donnait du souci. Enfin , ce moi impudent et misérable priait la dame de lui prêter 20 sequins pour suppléer a la lettre de change en retard , et il promettait de restituer religieusement celte somme k la fin du mois.
En lisant cet ignoble écrit , je sentis le rouge me monter au visage; et ma voisine, qui s'aperçut de mon indignation , éclata de rire de la meilleure gr&ce du monde. Je lui demandai en tremblant comment elle avait répondu k cette insolence.
— Absolument comme vous me l'aviez conseillé, diu elle. L'occasion le commandait impérieusement. Je confesse que j'ai mal parlé de vous, et je vous prie de me le pardonner. Le fourbe, déconcerté par ma colère, voulut insister, mais je lui imposai silence. Je lui défendis de m'apporter désormais des messages et billets , en lui disant que j'avais le dessein bien arrêté de briser toute relation avec vous; et vous voyez , par notre tôle-k-tête dans cette gondole, combien ce dessein sévère est irrévocablement fixé dans mon esprit. Mais il faut que je vous apprenne une heureuse nouvelle : mon mari a saisi notre homme en flagrant délit de vol , ouvrant un tiroir pour y prendre quelques ducats. U a mis aussitôt k la porte le voleur et son épouse. J'ai témoipé un peu de pitié; j'ai parlé en faveur des coupables , mais de telle
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façon que mon mari n*a eu garde de s'adoucir. Une aumône m'a Tait bénir de ces coquins , et le ménage est enfin sorti de la maison depuis trois jours.
— Eh bien ! m'écriai-je, voilk qui est k merveille. A présent, si votre mari demande le portrait, il devinera qui Ta volé. Je me réjouis de vous voir enfin tirée de voire peine.
— Hélas ! reprit la jeune dame en soupirant , que ne puis-je recevoir chez moi un ami comme vous, dont les entretiens me seraient si profitables! De quel secours vous seriez k mon esprit accablé! Quels soulagements pour ma tristesse! Gela n'est pas possible; non mari est trop rigide sur l'article des visites. Aimez-moi pourtant , et croyez que mes sentiments pour vous vont audelk de l'estime. Soyez assuré que je rechercherai souvent les occasions de vous voir et de vous parler, tant que ces entrevues ne vous ennuieront point. Votre retenue , vos manières honnêtes me rassurent et m'enhardissent; et que pourrais-je craindre? Je connais les devoirs du mariage, et je sais de reste que je mourrais plutôt que de les oublier.
La gondole abordait k Sainte-Marguerite. Je m'emparai de la plus belle main du monde , et je voulus la porter k mes lèvres; mais ma charmante voisine retira brusquement cette main.
— Non , dit-elle, c'est k moi de baiser la main de mon guide et de mon sage conseiller.
Elle tenta, en efiet, de prendre une de mes mains , et je la retirai k mon tour. Dans ce moment la porte de la gondole s ouvrit , et je sautai k terre, ivre, étourdi.
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malade , tandis que le barcarol emportait mes amours k — Ce serait un crime, pensais-je en retournant chez moi , que de ne pas aimer une personne si vertueuse. Voilà enfin le phénix que j*ai tant cherché.
O Don Quichotte ! combien mon jeune cœur ^tait semblable au tien !
Peu de jours après cette entrevue , un nouveau caillou, enveloppé dans un billet, vint tomber dans ma chambre, et m'apporta ces mots concis : < Pont 5(or(o , gondole... visite k une cousine en couches. > Qui eût manqué au rendez-vous? Je n'y manquai point.
Imagine qui pourra la joie, la vivacité, la grâce et Tentrain de cette aimable enfant au moment où je venais de m'asseoir près d'elle. Nos conversations étaient gaies, tendres, affectueuses. Nous échangions beaucoup de sentiments et quelques traits d'esprit. Nos caresses n'allaient pas loin : elles se bornaient k des serrements de mains. Jamais entre nous une parole ou un geste dont la modestie pût s'offenser. Nous étions amoureux fous l'un de l'autre ; mais le respect surpassait encore l'amour. Bien souvent revenaient le billet au caillou , le pontStorto et la gondole. A chaque fois, mon amie allongeait les heures que nous passions ensemble , et diminuait d'autant les heures consacrées k ses visites en ville. Nous allions k la Giudecca, puis k l'tle de Murauo. Quelque treille solitaire nous recevait sous son
* Pour comprendre le sentiment exprimé par cet étrange mouvement de scène , Il est nécessaire de savoir qu'en Italie baiser la main, raéme d'une dame, est considéré comme un signe d'bumiiilé beaucoup plus grand qu'en France.
Il'
ombre , et nous mangions de petites coDations, toujours en badinant, riant, jurant de nous aimer toute la vie; toujours modestes et toujours soupirant quand il fallait nous séparer.
Nous ^ons arrivés ainsi au plus haut degré que paisse atteindre une passion sans reproche. Le vous s'était changé en toi; mais nos innocentes délices consistai^t dans le plaisir de nous regarder, de rire ensemble , d*ëtre assis côte k côte. Un jour, je demandai k mon amie rhistoire de son mariage.
— Comment n'y ai-je pas songé ! dit-elle en badinant. Cette histoire pourra t'intéresser. Tu sauras donc que je suis née comtesse. Mon père avait deux filles, et je suis la plus jeune. C'était un libertin que mon père. Il a dissipé tout son bien. N'ayant plus de dots k nous donner, il maria ma sœur aînée avec un marchand de blés. Un négociant, âgé de cinquante ans, devint amoureux de moi et demanda ma main. Je l'ai épousé sans répugnance , malgré mes quinze ans , parce que je le savais bon et d'un caractère doux. Depuis deux ans je suis sa femme. Sauf quelques manies d'austérité, il me traite bien , me fait vivre dans l'abondance et m'aime avec idolâtrie.
— Et depuis deux ans, dis-je, vous n'avez point encore eu d'enfant?
La jeune dame rougit et devint sérieuse.
— Votre curiosité, répondit-elle, aborde le sujet de mes tourments et de ma tristesse : mais ce n'est pas k un ami comme vous que je puis dissimuler mes peines. Apprenez que mon mari est phlhisique , condamné par les