‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 56 sur 132 · FIN DE MES DERNIÈRES AMOURS · texte numérisé non relu

FIN DE MES DERNIÈRES AMOURS

Divin Platon » que n*ai-je toujours nage dans les eaux limpides de ta philosophie ! Le coup de foudre qui d rompu à la fois mes amours éthérées et sensuelles oc m'aurait point déchiré le cœur; il n'aurait plongé qu'une seule personne dans la vase terrestre. Aux yeux de mon lecteur je serais de même un niais, mais un niais sans tache.

Un de mes amis de Dalmatie » amené k Venise par la fatalité, vint tomber mi matin chez moi, comme des nues, et me demanda l'hospitalité pour quelques jours. Il entra par hasard dans ma chambre de travail au moment où j'échangeais un mot avec ma jolie voisine. Aussitôt il tira des conjectures, et se mit h plaisanter sur mes amours par les fenêtres et sur la beauté de ma maitresse. Je voulus faire l'homme sérieux; je vantai la sagesse, la modestie irréprochable de la jeune femme, en jurant que jamais je n'avais mis le pied dans la maison de ma voisine; ce qui était vrai. Mon ami, ruse, fin , éveillé h l'endroit du beau sexe , haussa les épaules en disant qu'il avait lu ce que je lui voulais cacher dans mes yeux et dans ceux de la dame.

— Tu es , ajouta-t-il , un excellent ami , sincère et loyal ; mais en amour tu te donnes le ridicule de trop

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faire le discret. Entre nous, il ne devrait point exister de mystères. Ce (pie je sais, je suis prêt k te le dire , et tu manques k la confiance de l'amitié en me déguisant cette bagatelle amoureuse.

— Je te prie, répondis-je avec sévérité , de chasser de ton esprit ces soupçons injustes. Je n'ai aucune relation mystérieuse avec cette dame; mais pour te prouver ma sincérité , je te déclare que si j'aimais cette estimable personne , je me laisserais plutôt arracher la langue que de trahir un tel secret. L'honneur d'une femme doit être gardé dans un tabernacle , et les devoirs de l'amitié ne commandent k personne la légèreté, l'imprudence et la trahison. Tant pis pour l'ami qui s'offenserait d'une discrétion aussi légitime.

Nous discutâmes ensemble le pour et le contre de cette question. Je demeurai ferme dans mon précepte, et mon ami me railla en me disant que je m'exprimais comme un vieux roman espagnol. Tout en raisonnant , il guettait les occasions de voir la jolie voisine. Elle vint k a la fenêtre , et mon ami me dit :

— Puisque tu n'es pas amoureux de cette dame , tu ne trouveras pas mauvais que je lui parle.

Ce diable d'homme se lança dans un lac de bavardages, d'adulations démesurées sur les charmes, les appas, les grkces de ma voisine ; et , pour faire mieux accueillir ses flatteries, il exalta son amitié pour moi . A l'entendre, nous étions deux frères. Ma surprise fut grande lorsque je vis ma maîtresse écouter ces histoires avec complaisance, le sourire sur les lèvres , la langue prompte k la

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riposte et le ton familier. Je me sentais dévoré de jak^sie , et je continuais k jouer l'indifférence avec la mon dans Tâme.

Pour comble de tourments , je connaissais mon acelent camarade pour un cœur d*or , franc ami , serviaUe et honnête, hormis en affaire de femmes. Sur cet artîde, je le savais pirate, et le plus intrépide, le plus actif qni eut jamais écume les mers de Vénus. U était plus âgé que moi, beaucoup plus expert, bien fait de sa personne, expéditif, résolu, la langue bien pendue : il y avait de quoi frémir de crainte. Deux ou trois fois ce maudit homme engagea de ces dialogues avec ma maîtresse, et il ne manquait pas d'appuyer sur l'amitié fratenidle qui nous unissait.

Enfin le pirate devait partir dans quatre jours , à ma grande satisfaction , lorsqu'il vint h la fenêtre , et montrant k la voisine la clef d'une loge :

— Voulez-vous , lui dit-il , venir ce soir avec nous au théâtre de San-Luca voir une comédie? Vous me paraissez triste; la promenade et le spectacle vous feront du ^îeîK. ^

La dame rérUsa , mais faiblement. U insista , et m'appela bien vite k sôîhajde , en me priant de persuadera ma voisine de nous accorder l'honneur de sa compagnie. Ma maîtresse me regardait d'un air qui signifiait clairement : • Que t'en semble? » Le diable d'ami tenait ses yeux invariablement braqués sur les miens pour m'empêcher de faire un signe négatif. J'étais d(k»nccrté, pris au piège et balbutiant. Je me hasardai cependant

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jus<iu'à dire que la signora étail prudente, et que si elle refusait , elle avait sans doute de bonnes raisons k donner de son refus.

— Comment ! s*écria mon ami , tu as le courage de rengager k rester dan& son ennui et sa tristesse ! Ne sommes-nous pas d'honnêtes gens k qui une dame peut se fier?

— Je ne puis le nier , rëpondis-je.

— Eh bien, dit la coquette d'un ton délibéré, j'attends une jeune femme qui vient chaque soir me tenir compagnie depuis que mop mari est absent ; nous irons avec vous toutes deux , et masquées. Attendez-nous k l'entrée de cette rue , deux heures après Y Angélus.

— Brava! s'écria mon camarade. II faut nous égayer ce soir. Après la comédie, nous irons k Yosleria manger un petit souper.

J'étais plus mort que vif, et je persistais k vouloir jouer l'indifférence :

— £st-il possible , pensais-je , qu'en peu d'instants une personne si vertueuse change du blanc au noir et devienne une déhontée? Est-il possible qu'une conversation suffise k ce nouveau venu pour m'enlever cette roaftresse si estimée, qui m'aime tant, et qui songe sérieusement k devenir ma femme légitime?

Les paroles étaient données ; ce qui fut dit fut fait; k l'heure fixée les deux masques descendirent dans la rue. Mon ami se jette sur le bras de ma maîtresse , comme un faucon sur sa proie, et je demeure au service delà commère , grosse blonde, bien nourrie , dont je me souciais autant que d'un garçon. Devant moi, je voyais

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l'ami parlant k voix basse dans l'oreiDe de mon iddi . avec une chaleur qui m'épouvantait , une abondance intarissable, le tout accompagné de roulements d*yeux et de soupirs. J'étouffais de douleur , et mon dépit tournant k l'amertume , je m'écriark part moi :

— Nous verrons si cette héroïne si pure se laissera séduire ! Oui , je voudrais qu'elle succombât pour la beauté du fait et l'honneur de son sexe!

Arrivés au théâtre , nous entrons dans la loge. La blonde ouvre de grands yeux , écoute la pièce et rest^ immçbile comme une statue. JU pirate ne laissait pas on instant de relâche k ma maîtresse , et continuait k lui souffler aux oreilles je ne sais quels propos enflammés qui la troublaient au point de la faire changer de visage. Je feignis , comme un sot , de prêter attention k la oomtfdie, qui me paraissait éternelle. Enfin la toile tombe; nous allons k l'auberge de la Lune, toujours accoupl<^ de la même façon. Le souper n'était pas commandé. Od nous ouvre, en attendant, une chambre, et on apporte des lumières. Mou brigand d'ami retenait le bras de ma maîtresse, et se promenait de long en large avec elle, toujours penché k son oreille, eu lui disant un déluge de paroles dont j'enrageais de ne pas entendre une syllabe. En se promenant ainsi ensemble, k droite k gauche, d'un côté et de l'autre, je les vois tout k coup sortir de la chambre, et entrer tous deux dans une pièce voisine, oîi j'avais remarqué, en passant, un méchant lit. Tant d'audace me confondait. Un nuage obscurcissait ma vue. Le cœur me manquait. Je tombai, pre.sque évanoui , sur le canapé où se tenait la oom-

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