‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 57 sur 132 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

mère blonde. Nous demeurâmes en silence pendant un bon quart d'heure , elle muette par tempérament , et moi muet par excès de douleur. Au bout de quinze minutes, le couple eflrontë sortit de la maudite chambre dans un désordre significatif, oii je lus clairement mon infortune. La coupable osa s'approcher de moi d'un air gracieux et me tendre ses bras souillés. Par un mouvement involontaire , je la repoussai rudement. Ma maîtresse confuse et mortifiée, mon ami étonné, la commère blonde ouvrant ses gros yeux , et moi surmontant mon indignation , nous formions tous quatre un tableau ridicule. Je tourne ma colère contre l'hôte qui n'apporte pas le souper. Une larme glisse sur la joue prostituée de l'infidèle. L'aubergiste arrive et charge la table de mauvais ragoAts. 0 Thyeste! j'ai compris toute l'horreur du festin que te servit ton frère, lorsque tu goûtas de la chair de tes enfants! Nous étions au supplice, hormis la commère blonde, qui donnait carrière k son appétit. Je critiquai la comédie dont je n'avais pas écouté une scène , avec une rigueur k laquelle on reconnut l'irritation de mon esprit. Mon traître ami baissait la tête, un peu honteux de sa lâcheté ; mais il avalait le souper sans rancune; mon ingrate portait lentement à sa bouche sa main tremblante, et je vidais mon verre en souhaitant que le vin fAt empoisonné. L'aubergiste payé , nous parlons. Nous reconduisons les dames jusqu'k leur porte , et je puis enfin articuler le bonsoir qui termine cette odieuse partie de plaisir. A peine la porte refermée, mou ami se tourne

vers moi , et me regardant en face avec une incroyaUtî impudence :

— C'est ta faute, me dit-il. Pourquoi m'âs-tu nié ce que j'avais vu? pourquoi fais-tu rindiflerent quand tu es amoureux? Si tu m'eusses confié la vérité, j'aurais respecté ta maîtresse. C'est ta faute.

— J'ai dit la vérité; répondi&-je d'un ton glacé; mab jV jouterai une chose non moins vraie : ma voisine a consenti k nous accompagner parce que je me suis porté caution de ta délicatesse, et tu nous a trompés tons deux. Ne me parle plus d'anîiitié : tu t'es joué de moi en me faisant remplir un rôle infâme.

— Ces griefs-là, s'écria-t-il, n'ont de poids que dans tes balances romanesques. Le^ femmes sont des démons l^ers , et les plaisirs que nous leur volons n'ont rien ï démêler avec l'amitié. Pourquoi puises-tu dans ton imagination un vernis sublime dont tu ornes ce sexe variable? Toutesles femmes, froides, passionnées, chastes, prudentes, je les ai trouvées les mêmes sur un point; un peu d'adresse m'a suffi pour vaincre. Je profite de leur fragilité sans me laisser prendre , et je saute pardessus le fossé des passions , oii tu trébuches comme un fidèle berger.

— Fort bien, répondis-je; il ne manque au bélier que le don de la parole pour exprimer des sentiments pareils aux tiens sur ses amours avec les pécores du troupeau.

— Tu es un enfant. Les années t'apprendront à connaître mieux ces divinités si respectées. Je suis meilleur

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que loi. Mais la commère blonde n'est point dépourvue de charmes ; il faut qu'elle ait son tour. Demain j*irai chez elle pour tenter un assaut , et 'je te ferai part du succès.

— Vaoîi tu voudras, et me laisse en repos.

U s'en alla songer k sa commère blonde , et je rentrai dévoré par les serpents de la jalousie et de la rage» qui me tinrent éveillé jusqu'au matin. Gomme si le sort eût voulu me rendre plus amère et plus humiliante la perte de mes illusions , mon ami échoua grossièrement auprès de la commère. Le destructeur de mes amours trouva une tigresse dans cette créature insignifiante , et il quitta Venise furieux , portant sur son visage les marques de son échec, gravées par des ongles vertueux , pudibonds et mal taillés.

Mon orgueil me déclara que je ne devais jamais revoir une maîtresse si tendrement aimée. 11 fallait eifacer le souvenir de ses grâces, de nos Musports, de taat de moments si doux ; mon cœur s'amollissait et demandait k se soulager par un torrent de reproches. Ces oppositions constituent les pires des souffrances, et j'étais dans les meilleures conditions pour faire un homme parfaitement malheureux. Le^ tableau révoltant de la chute de mon idole , en revenant h mon esprit , m'excitait k la haine, et, dans cette image était le spécifique capable de»me guérir. Triste remède au plus triste des maux.

Dix jours s'étaient écoulés sans que j'eusse consenti k revoir la cause de mon martyre, lorsque j'entendis rouler dans ma chambre le caillou i)orteur accoutume d<*.

notre correspondance. Je le ramassai sans me moDtrer. J'ouvris la lettre et j'y trouvai la plus étrange jusUfication dont une femme se soit jamais avisée :

c Tu as raison , me disait la belle, ma faute est inopardonnable. Je ne prétends pas l'avoir expiée par du jours de pleurs sans interruption. Au moins je puis pleurer k mon aise et sous un bon prétexte , car mon mari se meurt k Papoue. Plût k Dieu que toutes mes larmes Aisseut pour ce pauvre mari ! Mais je suis deux fois coupable, envers lui et envers toi, et je me fais horreur k moi-même par ce double crime.

> Ton ami est un démon , qui m'a ensorcdée. 11 se disait affligé, malheureux, et lié avec toi d'une amitié tendre. Il m'assurait que tu m'approuverais de l'avoir un moment consolé par ma complaisance. Gela semble incroyable» et, cependant, je te le jure, cet homme m'a si bien troublé la cerveUe que j'ai cru faire une finesse sans Conséquence. Je suis tombée sans savoir ce que je faisais , et la raison m'est revenue trop tard, quand j'étais au fond de l'abtme.

> Abandonne-moi dans ma honte , fuis une misérable indigne de toi. Je mérite de mourir désespérée. Reçois un adieu terrible : 4idieu pour toujours. »

La situation de cette jeune veuve me touchait de pitié. J'aurais voulu lui offrir les conseils et les secours d'un ami ; mais c'eût été m'exposer au danger de redevenir amant, et pour ^ rien au monde je ne voulais retomber sous la domination d'une personne que ma philosophie et ma délicatesse me représentai^t comme un être avili. Je remportai la victoire sur mon cceur.

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