CHAPITRE XI
Je ne voulus ni répondre k la lettre ni revoir Tinfidèle. Cependant, un jour, je rencontrai dans la rue un prêtre que je connaissais :
— Je vais , me dit^il , remplir un devoir de condoléance auprès d'une jeune femme, votre voisine, qui verse les larmes de la veuve. Aidez-moi dans cet office charitable.
L'occasion était engageante. J'accompagnai le prêtre. Nous trouvâmes la pauvre veuve éplorée , pâle et languissante. Je lui donnai des conseils au sujet de ses affaires, tandis que le bon prêtre prodiguait ces consolations k Tusage de tout le monde , et qui ne consolent point. On me remercia de mes bontés d'un air agité , attendri ; mon cœur était prêt k se fondre ; mais je m'attachai k la robe du prêtre et sortis avec lui , sans quoi ma faiblesse m'eût encore plongé dans l'esdavage. Une autre fois , c'était au bout d'un mois , une ouvrière chargée de me tailler une veste , m'aborda dans la me en me disant qu'elle avait perdu ses mesures. Je me rendis chez elle. On me fit entrer dans une chambre, où je me trouvai en face de mon infidèle , vêtue de deuil. Andromaque j^^Qt Hector était moins belle que cette charmante fenn^HSlle me salua en rougissant :
— Je n'aurs^Çàs eu l'audace, me dit-elle , de chercher k vous voir si je n'avais une affaire importante k vous communiquer : un marchand riche me demande en mariage. 11 n^y a point de fortune qui pût valoir k mes yeux le bonheur de vivre avec un ami comme vous. Je ne suis pas-iligne de tant de bonheur. Je ne tenterai lK)int de rejeter ma faute sur votre imprévoyance ni sur
liO MÉMOIRES DE CHARLES GOZZt.
la perfidie de celui qui se disait votre frère , et je veoi être seule coupable. J*ai cru devoir vous informer delà circonstance qui se présente. Dictez-moi ma conduite : j*obéirai.
— Mon enfant, répondis-je en lui prenant la main, votre affliction me pénètre jusqu'k Tàme, et votre proposition me touche. Laissons dans le chapitre des accidents le fatal dénoûment de nos amours» sans examiner de quel côté sont les torts ou l'imprudence. Je reste avec le cœur malade pour longtemps ; ne me croyez donc pas indiflérent; mais tel que je me connais, je ne pomrrais plus k l'avenir vous regarder des mêmes yeux. Notre union ferait deux infortunés. Profitez de la leçon. Aflermissez votre esprit et défiez-vous des séductions. Mariez-vous avec votre négociant ; demeurez-lui fidëe , et soyez heureuse.
Je n'entendis pas la réponse que Téruption des larmes m'annonçait ; je baisai tendrement la main de la belle repentante , et je pris la fuite au galop sans donner k l'ouvrière la mesure de ma veste. Peu de temps après cette dernière scène , mon ingrate épousa en effet un négociant. Plusieurs fois je la rencoijMnu bras de son mari , toujours belle et charmante. ^HH^ voyant , elle baissait les yeux ; ses joues se collent d'une jolie teinte de rose, mon cœur battait violemment, et puis quand nous avions fait quatre pas , les paupières de la dame se relevaient, la rougeur s'effaçait de ses joues, mon cœnr reprenait son allure de tous les jours. Ainsi finissent les passions : le feu dcvjent brdke , la braiso cendre, et la cendre, dissipée par le vent, devient néant.