YOUS
-rr- Non, monsieiir, répondit I(napen«
— Comment api)elleriez<rVOUS celuirlà qui pren^ (Irait pour conop^gne de toute si^ vie la maîtresse d'un autre?
Le Croate septit le coup trop tard^ il garda le «ilence.
— Nous l'appellerions tous un homme vil, poursuivit ringénieur. Ëb bieni monsieur, de deux choses l'une : ou vous avez trompé Dolomir et calopinié sa iille, ou vous êtes cet (lomme que je viens de qualifier, puisque vous recherchez la main de Digia. Qu'avez-voua 4 répondre?
LA PAGOTA. 12S
François Ktiapén, déconcerté, lança un ^egard de colère à Tingénieur français. -* Lorsqu'on aime, dit-il en hésitant, on passe sur bien des petites choses...
— Ce n'est point une petite chose, interrompit llngénieur, que ta réputation d'une Jeune fille. Voalez-vous que je Vous dise sur quelle chose vous avez passé? Par amotir et par jalousie, toUâ avé^ employé de mauvais moyens d'atteindre votre but et d^écarter un rival. Vous avez volé à voti*e mâttresse l'affection et Testimë de son père, {)OUr vous assurer une femme que vous estimiez vdUs-mème, et dont vous Connaissez Finnoceiice, le bon cœur, la douceur et les autres qualités. Il n'y a que l'amour et la jalousie qui puissent atténuer une faute si grave, un procédé si cruel et si malhonnête. Hais vous pouvex encore racheter cette faute en la confessant avec humilité, en réparant le mal, en faisant à la justice et à la vérité le sacrifice d'un amour qui n est point partagé, en rendant à la jeune fille la tendresse de son père et le mari que vous lui avez enlevé par des manœuvres coupables. Si vous vous résignez de bonne grâce à ce pénible effort, le beau rôle sera tout à colip de votre cAté. Nous vous plaindrons, nous essaierons de vous consoler, et nous dirons quMl fallait que votre amour fût bien profond pour avoir entraîné si loin un garçon capable de dé*^ véttement et de générosité. En somme, c'est ce que iims avez de mieux à faire, car Votre première thèse
n'est plus soutenable, et si vous y persistiez, votre honneur n^en réchapperait pas. Pour vous en con<vaincre, regardez seulement la mine du pauvre I>olomir,que a compris enfin son erreur et ses pré* ventions injustes.
Le Croate, se voyant perdu, ne cherchait plus qu^une issue pour son orgueil. Il n'accepta point la position humble qui lui offrait son adversaire.
— Puisque Digia ne peut se résoudre à m'aimer, dit-il avec émotion, je renonce à elle. Soyez donc satisfait. Cette conspiration contre mon bonheur, qui vous amène de si loin, a réussi au gré de vos désirs. Je n*ai rien à dire de plus, et je ne veux ni consolations ni réparation d'honneur.
— Bien! Knapen, reprit Tingénieur, voilà du courage. Ne croyez pas que je sois venu pour vous ravir encore votre fierté. Vous la sauverez du naufrage, et j^avais tort de vous en demander le sacrifice. Donnez-moi la main pour Tunique fois de votre vie, car il faut que je retourne ce soir à Fiume, d où je me rendrai à Trieste et puis à Venise, et je ne reviendrai probablement jamais à Pago.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de faucon du Croate, tandis qu'il donnait la main à ce maudit inconnu qui renversait tous ses complots en un moment. Le Français devina qu^après son départ Knapen tenterait de se relever ^ mais il ne lui laissa pas longtemps cette espérance. — Maître Dolomir, dit*il, j'emmène avec moi votre fille. Procurez-mod
LA PAGOTA. 125
mie barque pour pouvoir traverser le détroit, et pendant ce temps-là votre femme va me faire à dinar.
— Ma fille!... une barque!... à dîner! répéta le père avec étonnement. Je ne donne pas à manger, £ioellence; ma boutique est une bierrerie.
—Vous allez m'opposer votre grand root, reprit ringénieur en riant: Non è usaiOy ce n*est pas 1 nsage. Mauvais négociant ! apprenez qu'en France, si on demandait à manger à un maréchal ferrant, il se mettrait à la cuisine, soit par obligeance, soit par génie du commerce.
— Seigneur Français, dit l'Albanais au costume n>Qge, mon panier de vivres est à votre disposition. Nous dînerons ensemble, si vous voulez me faire cet bonueur.
Le mousse du brigantin apporta des viandes froides et du vin qu'on servit sur la table de la venditOy et les trois seigneurs étrangers mangèrent ensemble de bon appétit. Digia, dont la mine était radieuse, changeait les assiettes avec empressement, tandis que la mère préparait le petit bagage de sa fille. On était au dessert, qui se composait d amandes et de pommes, lorsque Dolomir vint annoncer que les patrons de barques ne voulaient point prendre la mer à cause du vent contraire.
— Ces gens-là, dit le vieux Dalmate au seigneur français, vont s'appliquer à vous retenir à Pago, et vous verrez qu'ils emmèneront cette nuit la jeune
lS6 NOUVELLES ITALIENNES.
fille dans Tin teneur de Ttle pour I*empècher de partir avec vous.
— Mon brîgantin ne craint pas le gros temps, dit TAlbanais. Nous irons ensemble à Finme, si nous trouvons seulement un pilote eôurageux, car il nous faut un marin du pays pour floUs diriger.
Digia courut chercher le meilleur piloté qbi fût dans rile : c*était un vieux marin point timide^ et c{ui connaissait à merveille les côtes ; mais il déclara Nettement que la traversée était ihipossible. L'île de Pago forme avec le rivage de Croatie un ttmal étroit, fort dangereux par certains vehls, et Où Ton se brise d^un côté ou de l'autre, pour peu qu^on dévie du juste chemin.
— Vous Tentendez, dit le père Dolomir.
— Si vos seigneuries ont envie de se noyer, ajouta Knapen, Toccasion est belle.
L*Âlbanais et le bal mate né Savaient que résoudre. L*archipcl de TAdriatique est plein de passages périlleux, et 1& bonne foi du vieux pilote ne pouvait être suspectée. Digia consternée interrogeait sa mère du regard. La mère observait avec inquiétude les signes d'intelligence qu^ébhangeaient ensemble Dolomir et Knapen. Le Français né perdait pas un coup de dents, et cassait des amandes avec Tentrain d'un écoliel*. Le tour des pommes arriva -, il prit la plus grosse en demandant une assiette, et, au moment d'entamer le fruit avec son couteau, il s'arrêta, comme pour reprendre haleine:
LA PA^OtA* 1^
— Qa'as-tu done, pauvre Digià? dit-Il, tu parais a^iéel
— Excellence, répondit la Pagota, si nouB ne partons pas ce soir, je ne reverrai pas Venise.
— Qui parle de ne point partir? reprit l'ingé^ nienr. Ah ! je nié rappelle : t6ei honnôte pilote croit qu*il y a du danger, et qu'on ne peut pas sortir dtt détroit. ASseyec-^vous là, mon bràVe, et buvet d'abord un verre de vin. Si Ton vous offrait le double da pHx ordinaire pour fraribhir U pointe de File, qœ penseriez-vous du vent contraire et des écueils? Réfléchissez un moment.
— l'ai bien du regret de vous reftisek*, monseigneur, répondit le vieux marin ^ nous gagnons si peu ! mé\é la mer est la maîtresse, et nous ne cornmandonii pas au vedt.
— Diable! puisque le vel*ré de vin et la double paye n'adoucissent point la fttreuir des vagues, je vois que cela est sérieux -, el combien de temps durera ce vent contraire?
— Trt>is jours et trois nuits, Ekcellenee, sans interruption aucune.
— C'est comme dans notre canhl de Brazza, dit le Dalmate.
— Tout à fait de même, reprit le pilote. L'Ile dé Brazza forme un détroit semblable à celui de Pago^
— Mais on peut doublet* là pointe de Brazza par tous les temps avec Un bon brigàntin et Un pttote de sang-'Urbid.
— Sans dou(e, Excellence, et, pour sortir d« canal de Pago, c*est encore la même chose. Assuresmoi que les esprits malins, déchaînés par ce maudit vent de biais, ne me troubleront ni la vue ni le cœur : je vous tiendrai au beau milieu de la passe sans broncher; mais voilà où est la difTiculté. S'il prend fantaisie aux démons de nous briser, je verrai de travers, le cœur me manquera, et adieu la com-i pagnie !
— Nous partirons, dit Tingénieur. Écoute-moi, mon brave, et bois un second verre de vin. — Jei suis d'une province de France qu'on appelle lai Vendée. 11 y avait une fois dans un petit port dei mon pays un étranger qui voulait s^embarquer part un temps affreux, et sortir du bras de mer que forme { Tile de Ré avec le continent. C*était le soir. On | voyait une multitude de phares allumés sur desi pointes de rocher pour avertir les navigateurs qu\me mort certaine les attendait au pied de ces écueils, où se brisaient les vagues de TOcéan plus hautes que des montagnes. L'étranger offrit au pilote qui le devait conduire le double du prix ordinaire ; mais le vieux marin, tout courageux qu'il était, n'osait point exposer sa vie et celle de l'équipage. Quoiqu'il sût son métier, il craignait la malice des démons de la côte, car l'enfer a des factionnaires et des employés préposés aux naufrages sur le rivage de la France tout comme dans l'archipel adriatique. Cependant l'étranger, qui dînait paisiblement avec
deux seigneurs ae ses amis, soutenait qu on pouvait partir avec tant d'assurance et d'opiniâtreté, que le pilote se mit à Texaminer attentivement. Cet inconnu ne présentait rien de bizarre dans sa personne. Il portait seulement les cheveux hérissés sur le front et la barbe longue.
En parlant ainsi, le Français passa la main dans ses cheveux, qu'il dressa sur sa télé, et il tira sa barbe d*un air sardonique.
— Quand on eut servi le dessert, poursuivit le
Ciarrateur, l'étranger prit une grosse pomme et l'eneloppa, comme ceci, dans sa serviette ; puis il saisit pn couteau bien aiguisé, qu'il leva en l'air en disant au pilote : « Si je viens à bout de couper cette ij)omme jusqu'au cœur d'un seul coup, à travers la iiserviette, sans entamer le linge, croiras-tu encore me les malins de la côte puissent noyer aisément un homme de mon espèce? » Le pilote jura par toute sorte d'images, objets de son adoration, qu'il partirait, si le seigneur étranger accomplissait ce miracle. 11 n*était qu'à moitié de ses bavardages superstitieux, lorsque le voyageur laissa retomber le couteau en frappant de toutes ses forces. La lame pénétra jusqu'au cœur de la pomme-, mais, en la retirant, il se trouva que la serviette n'était pas le moins du monde entamée, ce qui assurément tenait du prodige.
L'ingénieur français, comme i)our joindre la démonstration au récit, avait enveloppé la pomme
dans la serviette et frappé fortement avec le couteau. Dolomir vit la lame pénétrer au cœur du fruit, et il s'écria que son linge était perdu ; mais ringénieur retira le couteau, et montra là serviette parfaitement intacte, au grand ébaliissement de la compagnie. Ce tour d'adresse, fort simple quand on le sait faire, était inconiiU à Pago. Les témoins, ne doutant plus que ce Français endiablé n*eût le pouvoir de traiter les esprits de la tempête comme des valets, se demandaient si leur hôte était un sorcier ou le diable lui-même. Le vieux Dalmate regardait de travers ce convive étrange, qui savourait d'un air innocent et sensuel la pomme coupée par l'entremise des esprits. Le séfgheur albahais, doué d'une imagitlation hiôlné ithpfessionnable , bien qu'il ne connût point le tour, cotnprit que ce devait être un escamotage; mais il feignit une surprise extrême. — A présent, dit-il, je ne vois plus ce qui peut nous retenir dans ce port ; mon brigantin ne risque rien. Si le pilote hésite encore, notls partirons sans lui. 1^ seigneur français tiendra la barre du gouvernail^ plût au ciel que j'eusse toujours un timonier comme lui !
— Vous avez la fol ! dit Knapcn, qui avait remarqué un léger sourire sur les lèvres de l'Albanais, i^eut-ctre suis-je capable aussi de vous mener â Fiume sans avoir jamais tenu la barre. Attendez seulement que je coupe une autre pomme de la même façon que monsieur; si je réussis, vous me
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donnerez le gouvernail, et je vous promets que nous périrons ensemble.
Le Croate prit une pomme qu*il enveloppa dans le coin d'une serviette. Le Français, en regardant ces préparatifs, déguisait sous un air narquois upe inquiétude dont il ne pouvait se défendre-, mais Knapen n'eut pas le soin de laisser au linge la liberté de se détendre et d'entrer dans la coupure avec la )ame-, en outre il frappa obliquement, et il fit une large blessure à la serviette, ce qui excita I4 gaieté de toute Tassistance, à l'exception du père Dolomir.
— Eh bien, mon brave, partons-nous? dit Tingénieur au pilote.
— Je suis k ^os ordres^ Excellence, répondit le vieux marin.
— Tu n'auras point peur des esprits, et le cœur, la main et les yeux ne broncheront point?
— Non plus que si j'étais de bronze, monseigneur,
— Allons, Digia, prends ton bagage, embrasse tes parents, et vous, Dolomir, donnez votre bénédiction à cette aimable enfant.
Après la cérémonie des embrassements et de la bénédiction , Tingénieur 3'empara du bras de la jeune fllle et partit en avant, suivi des deux vieillards aux costumes orientaux. Le vent soufflait avec violence ; la mer moutonnait^ et le ciel chargé de nuages avait un aspect sombre et menaçant. On ne voyait pas une voile dans le détroit-, mais l'équipage
albanais, n'étant point de la paroisse, avait d'au* 1res superstitions que celles de Pago. I^e petit navire était neuf et bien construit. Le pilote se mit à la barre avec confiance. Le brigantin déploya ses ailes blanches, sortit du port et gagna le milieu du canal en bondissant sur les vagues. Dolomir et sa femme, assis sur une pierre, le virent manœuvrer avec précision-, bientôt il franchit le passage le plus dangereux et laissa derrière lui les écueils. Les deux bonnes gens rentrèrent au logis en soupirant, et Torgueilleux Knapen, qui ne voulait pas montrer son dépit, erra sur les terrains nus des salines pour y pleurer sans témoins.
Aux nuils brûlantes de la canicule avaient succédé les nuits tempérées de septembre, lorsque je retrouvai l'ingénieur assis un soir, à sa place accoutumée, devant le café Florian. Je le savais ennemi des écritures inutiles aussi bien que des paroles en Tair ; c'est pourquoi je ne m'étonnais point de n'avoir reçu aucune lettre de lui. Sans attendre mes questions, il s'empressa de m'annoncer que Digia était à Venise, et puis il me raconta tous les détails de son expédition. Dans la crainte que Marco, avec son incorrigible légèreté, ne fût pas convenablement préparé au retour de sa maîtresse^ je voulus l'en avertir. En sortant, je lui avais donné rendezvous à la rive de la Piazzetla, Je Ty cherchai à dix heures du soir -, — point de Marco. Je revins à onze heures \ — point de gondole. Le drôle, habitué à de
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loogoes lacunes dans son service, avait profité de mon peu d'exigence pour mener deux Anglais au coarent des Arméniens, et de là au Lido. Coletto et lui me vinrent conter le lendemain Thistoire d^un prétendu accident beaucoup trop riche en invention pour être vraisemblable. J'abrégeais mes reproches pour arriver à la nouvelle du retour de Digia, lorsqu on frappa doucement à ma porte. Marco ouvrit et se trouva nez à nez avec la belle Muranelle. La jeune Bile s'avança au milieu de la chambre et me fit une révérence en écartant le grand voile qui enveloppait son visage.
— Pardonnez- moi, me dit-elle avec pétulance, de venir importuner votre seigneurie si matin ; mais il faut absolument que je parle à une personne qui ait de l'autorité sur ce nicolotto. Depuis un mois, votre gondolier me fait la cour...
^ Vous l'avez voulu, interrompit Marco.
— Oui, je l'ai voulu, perfide! reprit la Muranelle, pairce que j'ignorais que tu avais une maîtresse, Qoe fiancée ; mais, toi, tu le savais bien. Tout à Theure je viens d'apprendre que celte fiancée arrive de Pago pour t*épouser, et l'on me dit cela quand j'ai pris l'habitude de t'écouter, et que mon pauvre coeur n'a plus ni force ni courage. 11 faut pourtant opter entre la Pagota et moi ; j'espère encore que tu me choisiras, et vous, seigneur français, intercédez pour moi, et donnez l'ordre à votre serviteur de m'aimer, comme il le doit.
— Mon enfant, répopdiH^f ^^ conduite de Marco çst al)ominabIe \ niais on n'aime point les geos par ordre. Tout ce que je puis faire, c'est de coroman-' der à ce libertin d'opter à l'instant. Malgré l'enga-* gement sérieux qu'il a pris avec la Pagota^ s*il se prpnonpe en votre faveur, il vous épousera,
— r Nenni ! Excellence, dit Marco sans ^'éniouvoir, je ne l'épouserai point. La tozç^ ferait une Quiitresse gentille, amusante et coquette-, pour une femme, il est besoin de qualités plus solides. C^est Digia que je prendrai.
Les yeux de la jeune fille lancèrent des ieiui rpugês) elle frappa du pied en s'écriant d*uiie voix rauque : — Tu épouseras donc une fille borgne et 4é6gurée, car je lui arracherai un œil popr te le jeter à la face.
L'expression de la férocité ne dura qu'un mo^ ment sur le visage de madone de la Muranelle, La rougeur de la honte lui monta jusqu'au front; ses lèvres tremblèrent, et con^me elle sentit que l'éruption des larmes allait éclater, elle sortit précipi^t tamment. Je m'attendais à pareille scène avec Digia, et je commençais à regretter mon intérêt mal placé pour les amours d'un mauvais garnement; mais la Pagota ne se montra point. Trois jours s'écoulèrent sans qu'on pût découvrir oi!i elle était. On ne Tavait pas vue à son ancien domicile, et les petites porteuses d*eau ne savaient pas même qu'elle fût à Venise. Elle reparut enfin le quatrième jour
LA PAGOtA. 135
teu la cour du palaië ducal, où elle puisa dé Teau pour serwit ses clients. Goletto me vint annoncer qu'û Tavait rencontrée toujours dourant, mais qu'elle n'avait pas daigné le reconnaître. Marco s'était mis sur son passage et n'avait pas eu plus de succès; elle rayait repoussé de la main et s'était enfuie au galop, en lui criant de loin qu'il se trompait et prenait une Pagota pour une Huranelle. Lorsque Mareo, Toreille basse, me demanda conseil, je Ten* voyaià tous les diables, en lui disant que je ne voulais plus me mêler de ses affaires, et que je l'exhortais à réfléchir sur la sagesse des proverbes français.
Un soir, après le diner^ j'aperçus dans la rua l^igia, qui marchait lentement^ le menton incliné sur sa poiiritie. Elle n'avait plus ses seaux de cuivre et paraissait fatiguée du travail de la journée. Soii ûr abattu et découragé m*inquiéta. Je m'approchai iMt près d'elle poUr savoir où elle allait, car Venise, avec ses quatre cents ponts, ses détours inflnis, ses nies étroites et ses recoins, semble bâtie exprès pour dérouter l'indiscret à la poursuite d'une femme. Digia me conduisit dans la Fres^arta, d'où elle sor*^ tit pour passer devant la petite église de San-Fantino. Elle arriva au bord du grand canal, qu'elle traversa au traghetto Saint-Samuel. Pour ne point la perdre de vue, je me jetai dans une gondole et je passai le grand canal au même traghetto. Sur la rive opposée, lorsqu'elle eut payé un sou au passeur, elle tourna dails une petite rué au bout de laquelle était
un rio dont Teau était claire et profonde. Je me relirai sous un portique pour l'observer sans qu^elle pût me voir. Digia resla longtemps immobile^ elle chantait à demi-voix une chanson populaire où les rimes en sdrucciolo revenaient fréquemment, selon le mode vénitien. Je distinguai ces paroles du refrain : (c Aqua bela^ dolce e tiepida... — belle eau, douce et tiède, — celui qui n'a plus d'illusicms — trouve encore un lit pour rêver — • dans ta robe verte et limpide *. » Lldée me vint que ce chant pouvait être le prélude d'une tentative de suicide. Je sortis de ma cachette. La Pagota ne m'entendti pas. Je fus obligé de lui poser la main sur Tépaule pour la tirer de sa rêverie.
— Digia, lui dis-je, la robe verte de la lagune n'est pas un lit de mort pour une fille chrétienne comme vous.
— Pourquoi ? me répondit-elle avec exaltation. L'eau me connaît bien ; j'y ai vécu et j'y mourrai. La lagune m'attire pour me bercer dans son sein.
— Dites plutôt que le chagrin vous pousse, Digia. La vie ne vous a pas été donnée à condition qu'elle serait toujours heureuse et facile. Vous devez accep*
^ En dialecte vénUien, les poètes font rimer ensemble tons les sdrtLccioli, c'est-à-dire les mots où l'accent est placé sur ]a syllabe anté-pénultième. Cette singulière règle de prosodie produit des effets très-gracieux. Pour choisir un exemple parmi les mots connus des Parisiens, Cenermtola et Semêramide^ qui sont des sdruccioli, riment ensemble à Venise.
LA PAGOTA. 137
1er le mal comme le bien jusqu'au terme fixé. D'où Tieot votre désespoir? Est-ce de Tinfidélité de votre amant? Vous Taimez donc, tout infidèle qu*il est ? Que ne lui pardonnez-vous alors? Marco se repent de sa faute. Il a reçu une leçon dont il profitera ; TOUS aurez en lui un bon mari. Laissez-moi le soin de ramener à vos pieds.
— Jamais! dit la Pagola en se relevant. Ce sont les Vénitiennes intrigantes et rusées qui pardonnent des infidélités à charge de revanche. Moi, je suis de Page ; je n'ai pas besoin d'indulgence et je ne par* donne pas. Dites à ce traître qu'il ne me reverra jamais.
La Pagota tourna les talons et s'enfuit comme Alalante. Je la laissai courir, et je retournai k Saint- Marc, où je racontai à mon ami l'ingénieur Tinfidélité de Marco, le désespoir de Digia et le monologue de fâcheux augure que je venais d'entendre. U mathématicien se moqua de mes inquiétudes. Ce 4^e j'appelais désespoir n'était, scion lui, qu'une bouderie d*0nfant-, mais il me reprocha d'avoir inlerrompn le monologue. Il pouvait arriver à présent que la Pagota se crût obligée de se noyer par point d'honneur.
— Si vous la mettez au pied de ce mur-là, elle
sautera dans l'eau, ajouta l'ingénieur. Je vois bien
qo'il me faudra donner la dernière main à cette
affaire. Amenez Digia chez moi, et je lui poserai la
question de telle sorte qu'en moins d'un quart
138 N0UVELL88 ITALIENNES.
d'heure elle prendra son parti d'être hetireuse et d'é|)ouser son nicotoiio, Vou& ailes dire encore qud je ne doute de rien; niais, quand on a de son côté le bon sens, le plus fort ëdt fait, il n'y a plus que la façon de s'en ëëtvir,
lie lëndetn&iflj \é nionthi une longue ftction aux puits du palais ducal, et j'y trouvai enfin Digia. Elle donsenfit à Me sUiVfe chëÉ le seigneur français qui Tairait enlcTée à François Knapen. En ëntt^nt dans le bureau de la saline, je tirai ma montre, et je dis à ringériieiir qu'il n*slvàit qu*ud quart d'heure* Il ihe répondit t{ue cihq ininutes siKBrâietit. Il se tourna ensuite vers Digia, et lui dit avec une bonté calme :
— - Assieds-toi, iila hiignohne, et sois attentive. J'ai appris que, dans un accès de douleiir, tu avais eu la pensée de mourir, et cela n'est pas bien. Lorsque je t'ai sauvée des filets du Croate, j'ai contracté envers ta famille une grande responsabilité. On t'a permis de me suivre, à la condition de te marier à Venise : c'est là le but de ton voyagé. Que pensera-t-on de mon intervention et de ton absence, si ce but n'est pas atteint? Tu Compromets à la (bis ma réputation et la tienne. On croira que lu vis mal, et que je suis complice d'une intrigue.
— Excellence, répondit la Pagota, ce n'est point ma faute si Marco m'a trompée et si je ne puis plus l'aimer.
^ Tu ne l'aimes plus, soî(, reprit l'ingénienr 5 el^
La PAGOtA. 139
bien donc! ne pensons plus à lui. Je te présehte un autre parti, car ii faut absolument que tu pretines un époux. Ambrosio, le plus jeune de mes gondoliers, est un garçon bien fait, sage et laborieux, dont je suis content, qui gagne quatre-Vftlgts livres par tfiois. Il t'a vue, tu lui plais; il faut l'accepter. Au lieu d'un mariage d*amour, ce sera un mariage de raison, mais fort cotivenable. Ambrosio t'aimera; il se conduira en galant homme, et tu serais heureuse. Quant à tes enries dé suicide, je n'eti pbrle pas ; lu ne TOudi'ais pai me récompenser de mes peines et de nàon amitié en me jouant du mautaià tour, en me donnant un chagrin qui empoisonnerait ma tie. Tant d'ingratitude serait incroyable, et je t'offenserais en insistant davantage sur ce point.
—Que Vous êleâ bon! s'écria la Pagota. Non, je ne TOUS affligerai pas ; mais ce que tous me proposez est impossible : je ne veux pas d' Ambrosio.
— C'est que Itt ne l'as encore regardé qu'avec indifférence; aujourd'hui tu le verras sous les traits d'uD futur mari, et il te paraîtra charmant. Je ne lui ai parlé de rien avant de te consulter^ Nous allons maintenant l'appeler par cette fenêtre.
-- Au nom du ciell attendes un moment. Excellence...
Digia se tut, et baissa les yeux.
» Si, par hasard, reprit Tingénieur, ton aversion pour Marco n'était autre chose que de l'amour ofaisé) il faudrait prendi^ garde à cela, interroge
un peu ton cœur, et assure-toi de tes sentiments. Surtout pas de fausse honte; considère-moi comme un père, et ne t^avise pas de dissimuler par orgueil une faiblesse qui nous tirerait tous de Fembarras où nous sommes.
La Pagota demeurait muette, mais on voyait sa poitrine se gonfler peu à peu.
— Choisis donc, poursuivit Tingénieur, entre ces trois partis : pardonner à Marco, jeter un voile sur ses fautes et Tépouser, comme cela était convenu, ou agréer les hommages d'Ambrosio et permettre que je Tappelle par cotte fenêtre pour lui annoncer que je lui ai trouvé une femme bonne et douce; ou bien enfin retourner immédiatement à Pago poinr retomber sous la griffe du Croate, d^un homme que tu n'estimes point. Si je ne me tompe, le premier de ces trois partis serait incomparablement le meilleur.
— Le premier, murmura Digia... le premier en effet...
— Les cinq minutes sont passées, dis-jeen regardant ma montre.
— Oui, répondit Tingénieur, mais depuis deux minutes Tarrèt est rendu dans le cœur de la pauvre fille.
J'ouvris la porte do Tantichambre, où Marco attendait par mon ordre la fin de la conférence; j*amenai l'accusé, en le tenant par Toreilie, jusqu'aux pieds de sa maltresse. — Ton procès est ga-
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gné, lui dis-je. Tu en seras quitte pour faire amende honorable et baiser les raains de ton juge.
Le drôle, prosterné à deux genoux, commença un diseours moitié sérieux et moitié comique, où il donnait à la Pagota le titre de messer grande et de très-excellent et très-juste seigneur. Messer grande était le préfet de police de l'ancienne république, le magistral qui jugeait les délits et contraventions des gondoliers. DIgia ne put s'empêcher de rire; elle donna un soufflet à son amant, après quoi ils s'embrassèrent.
A trois semaines de là, le mariage fut célébré dans l'église de San-Nicolo, on fond du Canareggio. Nous conduisîmes les époux en gondole découverte, et pour la première fois de sa vie Marco voyagea par eau sans tenir la rame. Pendant la cérémonie, je vis le seigneur patricien au premier rang des invités. En sortant de Téglise, il s'approcha de son ancien serviteur, et lui dit avec un dégagement admirable de sa position de débiteur insolvable : — Je t'avais bien prédit , Marco , que ma protection et mes bontés te mèneraient à la fortune. Ton bonheur est mon ouvrage, et je m'en réjouis.
Un congé de huit jours, que j'accordai à maître Marco, lui permit de goûter paisiblement ce bonheur qu'il devait au patricien pendant le premier quartier de sa lune de miel. 1^ jour où il reprit son service, il me présenta, de la part de sa femme, une branche de rosier grimpant sur laquelle étaient
14i NOUVELLES ITALIENNES.
soixante roses, sans cotntiier les boutons. L'ingénieur reçut un cadeau pareil.
DigiS) devenue Vénitienne, quitta le costume de Pago. Le régime, le climat et le commerce des gens du pays la transformèrent en peu de temps; elle mena son mari tantôt à la baguette et tantôt par la ruse, mais elle lut resta fidèle, pouf montrer qu'elle n^était pas Vénitienne tout â fait. Ses cheveux d'un blond clair, mûris par le soleil, prirent cette belle teinte rousse que le Titien préférait aux autreë nuances. Au bout de huit mois, quand je quittai Venise à mon grand i^egret, on voyait à la taille arrondie de la Pdgota qu'elle donnerait bientôt Un nicolotto de plus à la popiilation passionnée dû Canareggiot
Quant BU magnifique seigneur doge, dès là première échéance de ces fameux à-compte mensuels qui devaient éteindre son emprunt, il était venu expliquer avec des fleurs d'éloquence de Tordre le plus éleVé comniënt il lui était absolument impossible pour cette fois de payer les thois frahds convenus. Au second mois, mêmes fleurs de rhétorique et même résultat. D'échappatoires en échappatoires, il atteignit le bout de Tan* La dogareSse aux épaules earrées abusa de la complaisance de son locataire avec si peu de retenue, que Tingénieur, un beau matin, dééampa sans attendre Texpit^ation de son bail, et, à partir de ce tnoinent, le patricien passa devant son sauveur^ sott etoellenl anti, son Créah^
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cier, sans porter la main à ce chapeau de soie luisant comme un filnal, où i*œil sagace de Coletto avait discelmé Findice d'une banqueroute. D auti^s expédients, d'autres embarras, d'autres dettes réclamaient toute son attention, toutes les ressources de son génie. L'homme de qui le doge n*avait plus rien à espérer était rayé de la surface du globe, comme si le canal Orfano Teût englouti.
Le Vomero est situé hors de Naples, dans un lieu pittoresque. Plusieurs chemins y conduisent, des deux extrémités de la ville, en tournant autour de la montagne où est construit le fort Saint-Ëlroe. Tous les matins descendent, par ces chemins opposés, les laveuses, portant sur leur tête une corbeille ou une secchia de bois blanc qu'elles soutiennent d'une main, en appuyant Tautre main sur la hanche, comme les jeunes filles qui environnent Éliézer dans le tableau du Poussin. C'est là qu'on blanchit tout le linge de Naples.
Les garçons désœuvrés viennent chercher de la compagnie dans ce salon en plein vent ; quelquesuns se mettent en frais d'esprit, éveillent avec art la coquetterie des laveuses, et font leur cour, toujours sur le ton du badinage. I^s plus assidus finissent par obtenir des signes de préférence. Des
conversations générales on passe aux entretiens particuliers, et puis aux têle-à-téte. En retournant à la ville, des couples isolés s^écartent de la bande. Plus d^une fille a laissé prendre son cœur dans le trajet, plus d'un mariage s^est fait ainsi; mais, quand les romans commencés au Vomero ne se dénouent pas à Téglise, la conclusion en est souvent arrosée de larmes, et, par quelque nuit sombre, la sœur qui veille à Thospice de TÂnnonciade voit deux mains tremblantes déposer dans le tour un pauvre enfant sans nom.
Au printemps de Tannée 1844, on citait, parmi les laveuses du Vomero, deux jeunes filles, plus belles que les autres, et dont un peintre avait reproduit les figures dans un tableau qui n'était pas sans mérite. L'une était une grande et forte personne de nie de Procida, brune comme une grenade, avec des traits d*une régularité classique, les yeux enchâssés à la grecque, les sourcils comme tracés au pinceau, le regard calme et un peu dur, la peau dorée, luisante, mais fine et unie comme le satin, les habitudes du corps majestueusement nonchalantes. Elle portait le nom pompeux de Bérénice* L^autre, appelée Giovannina, était petite et svelte, avec des yeux d'un vert de bouteille, pétillants d'intelligence, les cheveux d'un blond ardent, la peaa d'une blancheur mate qui résistait à l'action du soleil, la bouche en accolade, la physionomie mobile, expressive, variée comme son humeur, le geste vif.
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précis et d*une adresse singulière -, ce type napolitain, plus rare que le premier, compte la gracieuse Orrîto parmi ses exemplaires les plus aimables.
Bérénice aimait passionnément la parure, les couleurs brillantes et la dorure : les joyaux de sa couronne se réduisaient à une paire de pendants d oreilles en corail, une croix en filigrane et un bracelet de boules d agate formant chapelet ; mais elle ajoutait à ces trésors quantité d'autres ornements moins chers, comme des colliers de pierres ramassées dans les mosaïques en ruine, ou des torsades de glands d*Espagne et de graines de sorbier. Ses cheveux, souvent en désordre, étaient relevés par deux grosses épingles. Le rouge et le jaune dominaient dans ses vêtements, et une longue frange pendait au bas de son tablier. Giovannina s'habillait plus simplement; elle ne se parait que les dimanches et ie^ jours de fête; les jours de travail, aucune épingle ne brillait sur sa tète, point de collier sur son cou blanc ; mais elle ne sortait pas sans avoir peigné ses cheveux avec soin, et sa chemisette à mille plis était d'une propreté rare.
Vn seigneur étranger, de qui elle avait blanchi le linge, avait dit un jour à Giovannina que le moyen défaire fortune était de travailler avec plus de sèle et de conscience que ses compagnes paresseuses, de livrer de Touvrage sans reproche, d'éviter les taches, de se distinguer enfin sur ses rivales, dont la négli- 8^oe et la mauvaise volonté feraient nécessaire-^
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ment remarquer et choisir une ouvrière plus habile et phis soigneuse. Ces conseils avaient d'abord étonné Giovannina. L'usage à Naples étant de bâcler la besogne et d'en solliciter ensuite le salaire le plus élevé possible au moyen de ruses, de mensonges et d'efforts d'éloquence, la pauvre lille n'avait pas compris du premier coup les avis du seigneur étranger. LUnstinct et la tradition de la fourberie obstruaient son esprit et l'empêchaient de saisir ce calcul profond où les bénéfices à venir étaient mis au-dessus d^un gain immédiat ; mais, en y rêvant, elle avait fini par sentir la justesse du précepte. I>e génie de l'industrie occidentale s^était révélé A son intelligence. Giovannina se leva matin, se donna de la peine, employa bien son temps, laissa ses compagnes bavarder, et ne tira son linge de l'eau que lorsqu'elle le vit d'uue netteté complète. La récompense ne se fit pas attendre : on remarqua son émulation. L'hôtel de la Victoire^ où descendent les étrangers les plus riches, l'employa, et, à la fin de chaque semaine, elle recueillit une moisson de carlins.
Il fallait à Giovannina un grand parti pris pour travailler si bravement au milieu des quolibets, des chansons et des rires. Les autres laveuses, en voyant son application et son activité, auraient pu deviner facilement d'où lui venaient son bonheur et ses bénéfices; mais elles n'imaginèrent point d'autre cause à sa fortune qu'une heureuse étoile. Bérénice
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se considérait comme une personne de qualité rejetée par une erreur du hasard dans une condition indigne d^elle. Toutes les occasions d'interrompre son travail lui couYenaienl également. Au premier raol qu'on lui disait, elle se livrait à la conversation sans se faire prier, laissant son ouvrage à la garde de Dieu. Le samedi, elle rendait à ses pratiques du linge coloré de nuages sablonneux ; mais elle inventait chaque fois un nouveau conte fort dramatique pour expliquer la chose par un accident, et, quand OR lui adressait des reproches, elle répondait avec une admirable volubilité de langage pour déguiser son indifférence. Au fond, pourvu qu'on lui donnât son salaire, elle ne s'embarrassait guère du reste. Un matin, il y avait au Yomero une réunion nombreuse, mais non choisie, de rôdeurs venus de Chiaia ^t de Pausilippe, la plupart beaux, robustes, la langue bien pendue, le bonnet de laine rouge sur loreille et nus jusqu'à la ceinture. Hormis un muletier, plus cossu que les autres et qui portait veste à ramages, souliers ferrés et chapeau à larges bords, ces jeunes gaillards paraissaient mépriser toute espèce de chaussure, et, entre huit ou dix qu'ils étaient, ils ne possédaient pas six chemises -, du reste, bons compagnons, avides de divertissements et redoutant bien plus le travail que la compagnie des jolies filles. Pour engager Tescarmouche avec les laveuses, ils commencèrent par s'attaquer
entre eux.
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^— Ta prétends que tii es bon à marier, Ciocio, disait un grand garçon bâti comme le gladiateur, et tu n'as pas seulement voyagé.
^ Je n*ai pas voyagé ! s'écria Ciccio avec indignation. Je suis allé à Salerne, à Pizzo^ et jusqu^n vue des côtes de Sicile, où j'aurais abordé sans un orage effroyable qui repoussa en Galabre la barque du patron. C'est toi qui te prétends marin, et qui ne mérites pas seulement le titre de pécheur. As-tu jamais failli te noyer, Matteo?
— Moi ! reprit Matteo, je suis tombé à la mer en toutes saisons. Apprends que j'ai péché des dorades et même des thons.
— Des coquillages, des coquillages! dit le muletier. Quant à Toma, c'est différent : il ne pêche que des laitues, des pois et des carottes ; c'est pourquoi, vivant en frère avec des légumes, son visage ressemble à un cocomello.
— Riez de mon métier, pécheur de grenouilles et cocher de malheur, répondit Toma le jardinier ; je n'envie point à Ciccio et à Matteo l'avantage de tomber à la mer en janvier, ni à don Annibal le plaisir d'avaler en juillet la poussière des grands chemins.
— On est plus en sûreté sur mes mules que dans une barque, reprit le muletier Annibal, et il y a plus de proQt à porter dos Anglais à Capoue que des salades au marché de Sainte-Brigitte. Mais, au lieu de nous quereller, prenons pour juge cette belle
enfant qai a des mains d'ivoire, des joues de lis, des yeux d'ambre vert, et qui frotte son linge avec tant de courage. Elle saura bien nous dire lequel de nous est capable d'acheter son lit de noces.
Ce discours insidieux, qui s'adressait à Giovannina, n'eut point de succès. La jeune fille ne leva pas même les yeux, et répondit en frottant son linge avec plus d'ardeur : >- Je n'ai pas le temps d'écouter des bagatelles et déjuger des différends.
— Qu'allons-nous devenir? dit Annibal; la discorde est parmi les hommes, et Vénus refuse de les mettre d'accord. Heureusement je vois une divinité aux cheveux d'ébène qui sera peut-être moins cruelle, car elle porte dans ses grands yeux la sagesse de sainte Minerve, et je gage qu'elle saurait reconnaître à perte de vue un garçon bon à marier.
Bérénice, interpellée, tira incontinent de l'eau ses beaux bras couleur de cuivre, et regarda en souriant le muletier facétieux.
— Je vous mettrai d'accord, dit-elle, et il me faudra moins de temps qu'à sainte Minerve pour dire un Ave. Rangez-vous tousdevant moi, et attendez un p<'U que je lise sur vos figures. Vous, seigneur muletier, vous offririez une botte de paille à votre fiancée; sur une natte de jonc dormirait la femme du marchand d'huUres ; le banc d'une barque est un lit dur pour l'épouse d'un pêcheur de dorades. Est-ce à l'ombre d'un chou que la femme du jardinier pas*
seraTheure du repos? Non, mes chers seigneurs; celui qui est bon à marier, le voici, et, pour qu'on le distingue des autres, je le marque d'un signe particulier.
En parlant ainsi, Bérénice plongea sa main dans le bassin, et jeta de Teau de savon au visage d'un garçon de dix-huit ans, construit comme TÂntinoûs. Toute la compagnie poussa un éclat de rire qui monta jusqu'aux oreilles des factionnaires du fort Saint-Elme.
— C'est Nino! s'écrièrent les jeunes gens, c'est le petit Nino qui a remporté la victoire. Toutes les cartes, les dés et les bonnes chances sont pour lui.
— Vite, demanda une laveuse, vite, seigneur muletier, dites-nous qui est don Nino. Quel âge a-t-il? quel métier fait-il? combien gagne-t-il à la journée? qui sont ses parents? Voyons si Bérénice a bien choisi.
— Oh! répondit Annibal, la signora Bérénice a plus de coup d'œil que l'ancienne sorcière de Guma. Les parents de Nino sont de si grands personnages qu'on n'ose les nommer, et puisqu'il ne les connaît pas lui-même, pourquoi sa mère ne serait-elle pas une comtesse? La madone des trovatelli nignore point que son père est un docteur, à moins qu'il ne soit colonel ou marchand de limonade. Ce mystère sera éclairci avant que Noël tombe le jour de saint Etienne. Le métier de Nino, c'est de courir comme un lièvre et de danser comme un chamois. Ce gar*
çon-là n*a pas son pareil à trente lieues à la ronde pour casser des noisettes avec ses dents. H gagne à hscopa quand il abat un roi et que son adversaire n aqifun cavalier. Est-il un plus bel état sous le soleil? Nino mange sur le marbre, comme un empereur, à Vbeure où les carmes ou les franciscains font les distributions de soupes, et il dort dans une corbeille d'Osier comme le chat d^un évoque. La monnaie dont on lui payera le prix de sa journée n'est point encore frappée, et le lingot qui la contient arrivera d'Amérique, si les corsaires n'arrêtent pas le navire. Mais Nino est un gentil garçon, gai, complaisant, paré de ses talens et de ses qualités comme un agneau pascal de ses rubans, et il ramassera peut-être un sac d'écus en même temps que le cœur d'une fille. Voilà comme il est bon à marier.
— C'est la vérité , dit Nino en saluant la compagnie. Je suis un enfant de l'Annonciade. Quand la belle Bérénice aura un carrosse, je courrai devant ses chevaux de Naples à Caserte, sans perdre la respiration. Je sais aussi faire tourner un verre plein sur un cerceau sans renverser une goutte d*eau, et les seigneurs étrangers qui admirent mes petits talents me donnent la bonne-main ; et quand je distribue des violettes aux dames devant la porte de la Villa-Realej il ne m'en reste pas un seul bouquet le soir. La véritable raison pour laquelle je suis bon à marier, c'est que j'ai du bonheur.
— Oui, dil une vieille laveuse, on voit bien à la figure de don Nino qu'il aura toujours du bonheur. Il ne sera pas en peine de trouver une femme, et celle qui lui convient, c^est Giovannina, parce quVlle a aussi du bonheur, et qu^ellefera une bonne ménagère.
— Dispensez-vous du soin de me choisir un mari, répondit la jeune fille. Et vous, seigneur muletier, au lieu de nous distraire de notre ouvrage, racmitez-nous une histoire tandis que nous travaillerons. Vous voyez bien que tout le monde ici a les bnis croisés depuis un quart d'heure. Ces conversations avec les jeunes gens ne valent rien.
— Une histoire ! une histoire ! crièrent les laveii* ses en retournant à leur ouvrage.
•* Vous ne pouviez tomber mieux qu^en vous adressant à moi, dit Annibal. Une éducation soignée est de rigueur dans mon état. Lorsque je mène des voyageurs en Calabre et que nous traversons un pays où règne la malaria^ je leur récite des sonnets d'àmour ou des contes, pour les empêcher de dormir, car celui qui s'endort est sûr de gagner la fièvre. Écoutez bien l'histoire de la belle Gosentine, que je raconte toujours en passant à Cetraro.
Les hommes se couchèrent en formant un demiœrcle autour du narrateur, et don Ânnibal, debout au milieu de Tauditoire, entonna d^une voix forte et sur un mode emphatique, assaisonné de gestes de théâtre, l'histoire de la belle Gosentine.