‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 8 sur 132 · LE T01I8R · texte numérisé non relu

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Corame la rose parmi des violettes, comme une étoile au milieu de pâles cierges, la belle Cosontine, respleodissante de jeunesse et de grâce, brillait par* dessus ses compagnes. Ses yeux d'azur répandaient les poisons de Tamour dans toute la province de Cosenza, et c'était une maladie plus redoutable que la lièvre ^ carde tous les malades qu'elle faisait, un seul pouvait espérer de se guérir, et on ne savait pas encore lequel serait préféré. Déjà cette fille insensible avait refusé la main d'un duc, celle d'un général, celle d'un gouverneur de Galabre, et, dans le palais de Tintendance, un pauvre jeune homme s en allait dépérissant d'amour et de tristesse. Et cependant elle n'était point riche, la belle Gosentine, puisque son père, simple tonnelier, faisait des cuves pour la vendange, tandis qu'elle filait sa quenouille.

Ce fut à la noce d'une de ses compagnes qu'elle s'éprit subitement d'une tendresse extrême pour un beau garçon qu'elle ne connaissait point encore. Il était venu de Cetraro pour marier sa cousine, le jeune pécheur. 11 ne possédait que sa maisonnette, sa barque et ses filets, mais il avait la mine d un dieu, le courage d'un lion, et il dansait comme un faune. En dansant une saltarelle avec lui, la Cosentine se troubla, et son cœur de marbre devint tout

à coup plus tendre qu^un pain de miel. Tandis que le cœur de la Gosentine fondait comme la cire, celui du pécheur cetrarins^enflammait comme le sarment, si bien quUls se dirent leur amour et qu^on les accorda, en répétant mille fois que ces jeunes gens faisaient un beau couple, et en bénissant les seins féconds des deux mères qui les avaient portés. Au lieu de retourner chez lui, le pêcheur passa une semaine à Gosenza, toujours à côté de sa fiancée. Elle s^appuyait sur son bras le long du chemin qui descend à la mer. On prit jour pour célébrer les épousailles, et, en partant pour Getraro, le fiancé donna et reçut le baiser de la promesse.

Dans rivresse de son bonheur, le Getrarin avait oublié répoque du passage des thons sur les côtes de Sicile, et, comme le thon n^attend point pour passer que les pécheurs aient célébré leurs noces, il fallut s^embarquer à la hâte et rejoindre les barques dont on voyait au loin les voiles blanches.

En ce temps-là, le terrible corsaire Gariadin- Barbe-Rousse venait de recevoir du Grand-Turc le gouvernement de Zerbi, en récompense de ses exploits contre les chrétiens, et, comme il voulait monter sa maison, il envoya un hrigaiitin de guerre sur les côtes dllalie chercher de belles esclaves |)Our son sérail. Au milieu de la nuit, le vaisseau vint courir des bordées en face de Getraro et de Gosenza. Un canot aborda sans bruit à peu de distance de ces deux villes. Les Turcs, armés de pistolets et de sa-

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bres, rôdèrent sur le rivage comme des requins affiimés. Une troupe de jeunes filles vint à passer parmi lesquelles était la belle Cosentine, tâchant de distinguer encore dans le lointain la voile blanche qui emportait ses amours. Quelle aubaine pour les mécréants ! Ils se jetèrent sur les jeunes filles, et ils entraînèrent toute la bande dans leur canot. La pauvre Gosentine fut portée, plus morte que vive, jusqu'^au vaisseau de guerre. 0 lamentable aventure ! à situation effroyable 1 ô désespoir pour des filles chrétiennes ! De quels gémissements ces infortunées faisaient retentir les airs, c^est ce que l'imagination peut à peine concevoir. Des ruisseaux de larmes coulaient des yeux des jeunes filles, elles tendaient leurs bras vers la terre; mais les Turcs souriaient, et le capitaine se réjouissait de son riche butin.

Cependant la Gosentine était si touchante et si belle dans sa douleur, que l'équipage finit par être ému de pitié en regardant ses pleurs. Le capitaine, s^adoucissant, lui offrit sa liberté moyennant une rançon. — Ne pleurez point, hii dit-il ; j'enverrai mes gens demander à votre père mille piastres îortes, plus trois colliers d or, trois bracelets de corail et trois spillone de perles fines, pour donner sux trois favorites du puissant Cariadin ; à ce prix, ▼ous pourrez retourner à Gosenza, et je ne partirai pas avant d*avoir reçu la réponse. Et le canot reprit la mer, et les rameurs alertes s'éloignèrent en repeint : Oixsa! vogue ! vogue!

A la porte du tonnelier de Gosenza viarenl frapper trois hommes en capuchons blancs : — Ta fille est notre prisonnière. Si tu ?eux la racheter, dépêche^ toi de nous donner mille piastres fortes pour le puissant Cariadin, plus tiois colliers d or, trois bracelets de corail et trois spillone de perles fines pour les trois favorites de notre maître. — Hélas ! répondit le père, où voulex-vous que je prenne tout cela? 11 me faudrait vendre ma maison, mes tonneaux et mes outils, et à quoi me servira de racheter ma fille, si c*est pour mourir de faim? Retournez près du capitaine et dites-lui d'être phis humain, ou bien frappez à la porte de mon frère, qui est plu» riche que moi, et priez-le de racheter sa nièce.

A la porte du frère vinrent frapper les Turcs en capuchons blancs : — Ta nièce est notre prisonnière. Si tu veux la racheter, dépèche-toi de nous donner mille piastres fortes, plus trois colliers d or, trois bracelets de corail et trois spillone de perles fines pour les trois favorites du puissant Cariadin. — Tant de piastres I répondit Toncle de la Cosentine, tant d or, de corail et de perles fmes pour une fille enlevée ! Que ma nièce parte pour Zerbi ; je ne sau» rais la racheter à si haut prix.

Les Turcs en capuchons blancs s en retournèrent à leur canot, et ils allaient partir quand le jeune pécheur arriva de Sicile, et ils lui parlèrent comme au père et à Toncle de la belle Cosentine...

— Mais, dit le narrateur en interrompant son ré*

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dt, c*est à ce point de I^histoire qu'il convient de s'arrêter pour demander à la compagnie ce que répondit l*amant de la belle Gosentine. Devinez, signoH et signorine, devinez, si vous pouvez, la réponse du pécheur de Cetraro.

— Je pense, dit Ciccio, que l'amant de la Cosentine se jeta la face contre terre en s'arrachanl les cheveux, et qu'il toucha le cœur des Turcs en capuchons blancs par un discours pathétique.

— Tu es à cent lieues de la vérité, répondit Annibal.

— Moi, dît Matteo. je devine que le pécheur était un rasé, qu'il amusa les Turcs avec des paroles, et <p<'il leur promit les mille piastres, payables à terre, lorsqu'on aurait amené sa maîtresse. Les Turcs, qui étaient des sots, donnèrent dans le piège, et, quand ils eurent débarqué avec la belle flile, le pécheur jooa des jambes et s'enfuit accompagné de son amie.

— Ce n'est point cela, répondit le muletier.

— Moi, dit Toma, je crois que le pécheur assembla ses compagnons, qu'il prit d'assaut le brigantin et passa les Turcs au fil de Tépée.

—Tu rêves, s'écria le muletier en haussant les épaules-, ne sais-tu pas que le brigantin était armé de canons chargés à mitraille et tout prêts à faire Ittit de bruit, que les pécheurs se seraient dispersés comme des pigeons en les entendant mugir à six oents bras de distance? Puisque personne n'a de-

viné la réponse du jeune homme, je reprends mon récit.

Le pécheur de Cetraro ne poussa pas un cri ni un hélas. Il ne perdit point son temps à demander grâce , encore moins à inventer des supercheries mutiles, pas davantage à concevoir des entreprises téméraires. Il mena les trois ravisseurs en capuchons blancs chez un juif qui avait de l'argent et des bijoux, et il vendit au juif sa maison, sa barque, ses filets, sa part de la pèche du thon, ses meubles et jusqu^au lit de noces qu'il venait d'acheter, et il dit aux Turcs : — Prenez, prenez tout ce que je possède. Voici mille piastres fortes pour le puissant Cariadin, plus trois' colliers d'or, trois bracelets de corail et trois spillone de perles fines pour les trois favorites de votre maître. Allez, et ramenez bien vite mes amours, et prenez encore celte ceinture qui est tout ce qui me reste ; je vous la donne afln que vous fassiez diligence. — Les Turcs en capuchons b'ancs s*embarquèrent dans le canot, et ils ramèrent jusqu^au brigantin en chantant: Oizza! vogue ! vogue ! Et la belle Cosentine, rachetée par son amant, l'épousa le lendemain.

— C'est ainsi, poursuivit Annibal, qu*en occupant les seigneurs voyageurs on les tient éveillés tout le long des marais pour les préserver de la malaria. A présent, dites un peu si je ne suis pas un brave contastorie et un guide prudent?

Don Annibal reçut des compliments de toute la

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compagnie. Les hommes le régalèrent d'une pipe de tabac, et Bérénice lui offrit du feu en récompense de ses frais d'esprit. Peudant ce temps-là, Giovannina, qui avait fini sa besogne, chargeait sur sa tête une grande corbeille pleine de linge qu'elle soutenait de la main gauche, et portant de Taulre main sa secchia^ elle prit le chemin de la TÎIIe après avoir gratifié le complaisant muletier d'un sourire en signe de remerciment. A cent pas du Vomero, elle entendit quelqu'un marcher derrière elle , et , pour laisser le passage libre , elle se rangea sur le bord du chemin ; mais, au lieu de passer devant, le petit Nino s'arrêta en face de la jeune fille.

— Belle Giovannina, dit*il, je vois bien que vous allez me gronder si je vous dis qu*au lieu d'écouter l'histoire de la Gosentine, je n'ai fait qu'admirer votre grâce et votre doux visage pendant le récit d'Annibal ; aussi, de peur d'être mal reçu, je vous parlerai d'autre chose. Cela fait plaisir de voir travailler une fille courageuse comme vous; mais le plaisir devient peine quand la fatigue commence, et vous êtes fatiguée. Ce linge mouillé est bien lourd pour vos bras mignons. Accordez-moi l'honneur de porter votre corbeille au moins jusqu'à la porte de la ville.

— Je n'accepte point de services des jeunes gens, répondit Giovannina ; sous le prétexte d'aider les filles, ils ne songent qu'à les enjôler.

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— Me préserve le ciel de vouloir voue enjôler! reprit Nino. Plus vous êtes belle et plus je voue crains. L'abbesse des carmélites ne me semblerait pas plus terrible que vous, avec sa mine sévère et sa guimpe. Oubliez mon ftge*, figurei*vou8 que j*ai quarante ans , et laisseï que je vous soulage de votre fardeau.

— Puisque vous avez si grand'peur de moi, dit la jeune fille, sauvez-vous et ne vous arrêtez pas ici plus longtemps. Je n^ai point sollicité l'honneur de faire votre connaissance.

— La peur m*6te les jambes , reprit Nino , et votre cruauté me déchire le c^ur. Hais comment ai*je pu mériter vos dédains, et en quoi sois-je in* digne de vous connaître?

— Franchement, répondit la jeune fille, je vous crois paresseux, plus pressé de courir après les la* veuses que de chercher du travail. Vous ne faites point de métier, vous vivez au hasard, et Ton voit bien que si la belle Cosentine du conteur d'histoires vous eût aimé , les Turcs l'auraient emmenée à Zerbi.

— Si vous-même, s'écna Nino, vous qui ne m'ai* mez point, vous tombiez entre les mains des Turcs, je vous jure qu'ils ne vous emmèneraient point à Zerbi.

— El où trouvericz-vous mille piastres fortes pour le puissant Cariadin, plus trois colliers d or, trois bracelets de corail et trois spilione de perles >

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fines pour les trois tBTorites de ce seigneur corsaire?

— Je me vendrais moi-même. N'ayant ni maison, ni barque, ni filel, je me ferais esclave à votre place, et je vous dirais : « Aller,, Giovannina, et »yei heureuse ; moi , je vais là-bas recevoir des ccmps de hâton. Puisque vous ne m'aimes poinl, qo*ai-je besoin de la vie et de la liberté? Mon escla* ^e sera moins dur que celui de Tamour. Adieu, retournez chez votre père. » Et les rameurs joyeux vous ramèneraient à terre en chantant : Oizza ! vogue 1 vogue! Mais vous êtes en stkreté ici, vous n'avez rien à craindre de Cariadin, et vous pouvez ne mépriser à votre aise, parce que je suis pauvre. Adieu, Giovannina; j'aurais eu plus de plaisir à niellre votre corbeille sur ma tète que si c'était une couronne.

Mino tourna sur ses talons et partit en courant. U retrouva les laveuses en train de plier bagage. 1» jeunes gens profitèrent de Toccasion pour offrir galamment le secours de leurs bras ; on se divisa en deux bandes qui rentrèrent à Naples, Tune par Chiaia et Tautre par la porto d'Antignano. Bérénice, qui avait plus jasé que ses compagnes, était restée leule à la fontaine et se hfttait d'achever tant bien que mal son ouvrage. Grâce au peu de soin qu'elle prenait, ce ne (ùt pas long. Quand elle eut lavé et tordu sa dernière pièce, elle jeta son linge dans sa coitaille, posa le tout sur sa tête et se dirigea vers

Pausiiippe d^un pas oonchalant. Nino ne manqua pas de venir se planter à côté d'elle. Dans un champ, il cueillit un épi, et avec la barbe du seigle il chatouilla le cou de la laveuse.

— Il faut bien, lui dit-il, que je vous taquine un peu, belle Bérénice -, vous m*avez jeté du savon au visage, et vous roe devez un baiser en réparation d'une offense si grave. Je vous le prendrai tôt ou tard, de gré ou de force, par surprise ou autrement.

— La force et la surprise sont de mauvais moyens avec moi, répondit Bérénice.

— Et la prière?...

— Ne vaut guère mieux quand une fois j*aî dit non, car je suis bien entêtée, seigneur Nino, je vous en avertis.

— Entêtée, cruelle, impitoyable, fière et méchante, on le voit sur votre visage^ mais je m y prendrai tout doucement, de loin, sans vous heurter, sans jamais vous dire combien je vous trouve belle, aimable et charmante, et, au moment où vous y penserez le moins, vous me voudrez du bien.

— Oh! que je suis aise de savoir votre projet! répondit Bérénice; à présent, je me tiendrai sur mes gardes. Vous êtes un rusé compère, et votre plan était excellent ; mais il ne fallait point me le dire. Vous voilà pris dans votre piège, et je suis encore plus rusée que vous.

Bérénice avait commencé par répondre aux atta-

ques du petit Nino d*un nir plus solennel que si elle eût élé la reine Sémiramis en personne ; mais déjà, son humeur folâtre s'animant peu à peu, elle montrait en souriant les perles de sa bouche, et des éclairs de gaieté jaillissaient de ses yeux.

— Fasse le ciel, reprit-elle, que cette folie ne me vienne pas de vouloir du bien à un mauvais sujet comme tous ! N'ai-jc pas laissé voir que je ne suis point sorcière, lorsque je vous ai cru bon à marier? —Vous êtes plus sorcière que vous ne l'imaginez, dit Nino. Apprenez qu'une tireuse de cartes m'a prédit que j'aurais bientôt de la fortune, et une Wle femme ! J'ai vu de mes deux yeux les quarante figures du grand jeu se ranger sur la table, et Vimage des six médailles revenir trois fois de suite pour me composer un horoscope d'or et de diamant, si bien que la tireuse de cartes, étonnée de mon bonheur, m'a recommandé le silence, de peur que toutes les filles ne se disputent l'avantage de partager mon sort. Aussi n*en ai-je dit mot à per- ^nne, honnis à une seule fille, à la plus belle des laveuses du Vomero.

Ces paroles de Nino produisirent une impression profonde sur l'esprit de Bérénice. L'horoscope d'or et de diamant, la carte des six médailles et la recommandation de la tireuse changeaient absolument la position sociale de ce garçon. Sous les de- ^^^ d'un lazzaroue, il devenait évident que Nino déguisait un enfant gâté du destin. C'était un coup

du ciel pour une fille que de connaître seule cet étrange secret. L'artifice de langage employé pour en faire la confidence était d'ailleurs d'une délicatesse si aimable, que Bérénice en eut un fort battement de cœur. Cependant la belle laveuse s'informa qui était cette tireuse de cartes, et, lorsque Nîno lui eut fourni loyalement les moyens de vérifier l'exactitude et la sincérité de ses paroles, Bérénice se sentit troublée dans le fond de Tàme. Elle voulut dissimuler son émotion en continuant k badiner ; mais Nino s'aperçut qu'elle n'avait plus autant de malice dans le propos. A rentrée de la grotte de Pausilippe, le petit lazzaronc s'approcha doucement de la belle laveuse et lui prit la main. Us marchèrent ainsi côte à côte jusqu'au milieu de la grolte, où l'obscurité devint complète. Quand la lumière reparut, Nino avait obtenu le baiser qu'il souhaitait sans avoir usé ni de force ni de surprise, et Bérénice, tremblante et sufibquée, se croyait de la meil* leure foi du monde bien et dûment fiancée à l'homme le plus fortuné qui fût dans les I>eui- Siciles.

ni

Pendant ce tem(^-là, Giovannina se reprochait d'avoir repoussé les politesses de Nino avec plus de cruauté que n'en commandaient la sagesiie et la

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prudence d'une honnête fille. L'idée d^airoir ofiensé ce jeune homme en lui témoignant un mépris qu'il oe méritait pas la tourmentait comme un remords^ Elle y rêva tout le reste du jour, et ne s'endormit qu après avoir imaginé un moyen de se faire pardonner ses torts. Le lendemain, la compagnie ne manqua pas de revenir au Yomero. On jasa et on raconta des histoires. Sans travailler avec moins d'ardeur qu'à l'ordinaire, Giovannina iH*it part à la conversation et rabattit un peu de sa fierté accoutumée. Quand son ouvrage fut achevé, elle s'approcha du petit lazzarone d'un air gracieux et ouvert.

— Seigneur Nino, lui dit-elle, si vous voulez m aider et m*accompagner un bout de chemin en portant ma corbeille, vous me ferez plaisir.

— D'où me vient tant de faveur? répondit Nino. Votre bagage est-il plus lourd aujourd'hui qu'hier, ou bien vous sentez -vous les bras moins forts ?

— Ni l'un ni l'autre, reprit la jeune fille. Je ne sais quelle mouche m'avait piquée hier : je vous ai maltraité, j'en ai regret aujourd'hui, et je veux réparer ma faute.

— N'ayez point de regret, dit Nino ; votre dureté ro*a fait chercher fortune ailleurs. Une autre m'a consolé : c'est à elle que je dois mes services.

— Fort bien, seigneur Nino, reprit Giovannina en rougissant. Il est juste qu'une autre meilleure que moi obtienne la préférence. Gardez pour elle vos bons offices, et daignez seulement agréer mes

excuses; c'est tout ce que j'avais à vous dire.

En parlant ainsi, la jeune (iMe promena rapidement ses regards sur le cercle des laveuses. ïjes yeux de Bérénice, braqués sur elle, lui apprirent clairement où Nino avait trouvé des consolations. Giovannina ne parut ni fâchée ni surprise de cette découverte, et, soulevant avec vivacité sa corbeille et sa seechia^ elle s'éloigna d^un pas alerte. Son indifférence était bien jouée, mais ce n'était qu'une feinte. A peu de distance de la fontaine, elle se mordit les lèvres ; deux grosses larmes coulèrent sur ses joues enflammées par la colère, et de tout son cœur elle maudit avec amertume le bon mouvement qui lui avait attiré un affront, car il n'est point de blessure plus sensible à une Napolitaine que celle de Torgueil. Pour comble d'humiliation, le lendemain, Nino et Bérénice affectèrent de badiner ensemble avec une familiarité que Giovannina considéra comme un nouvel outrage, en sorte que son dépit se monta par degrés jusqu'à un état voisin de la jalousie.

Un incident imprévu vint distraire Giovannina de ces petits chagrins et fixer son esprit sur des intérêts plus sérieux. Le seigneur anglais de qui elle a\ait reçu de si bons avis passa encore à Naples au retour d'un voyage en Orient. Pour lui montrer qu'elle avait profité de ses instructions, la jeune fille s'empressa de raconter à son protecteur comment elle était devenue la première lavandara de

loute la ville, et elle ajoula qu'il lui Tallait refuser de louvrage, tant sa façon de blanchir le linge était appréciée des connaisseurs. A son grand étonnement, le seigneur étranger haussa les épaules.

— Vous n'entendez rien aux affaires, dit-il d'un ton bourru. Est-ce qu'on doit jamais refuser de ! ouvrage? Si vos bras n'y sudisent pas, employez ceux des autres. Ayez à vos ordres vingt, trente, cent laveuses, selon vos besoins; payez-les à la journée, faites-les travailler, surveillez-les. Fondez un établissement. Louez des ateliers. Gagnez de largent. Achetez du bien avec vos économies. Doublez votre fortune en épousant un homme riche; triplez-la en vendant établissement et clientèle, et retirez-vous du commerce avec dix mille piastres de rente. Mais non ; demeurez ouvrière et lavandora. Vous n'entendez rien aux affaires.

A ce chapitre si nouveau pour elle du moyen de parvenir^ la pauvre Giovannina éprouva comme un vertige. Son imagination méridionale, courant plus vite que son intelligence, lui représentait une autre Giovannina commandant une armée innombrable de

laveuses, ayant un palais, une villa, une robe à

queue et des laquais en livrée.

— Jésus, Maria! sécria-t-clle; est- il possible d'amasser tant de piastres avec de Teau et du savon?

— Assurément, répondit TAnglais. Tel que vous me voyez, j*ai acquis un million de francs à fabriquer des clous.

— Eh bien ! donc, très^cher seigneur, dites-moi ce qu'il faul savoir pour entendre les affaires, car je veux les entendre, et je les entendrai tout à Theure, si vous daignez mMiistruire.

Giovannina multiplia ses questions avec tant de volubilité, tant de rapidité de conception, que Thomme du Nord eut peine à la suivre. En un mo* ment, tous les points obscurs du plan tracé par Tétranger furent éclaircis. Des flots de lumière pénétrèrent dans Tesprit de la jeune fille. L'ordre s j mit peu à peu ; le seigneur étranger finit par avouer que sa protégée entendait mieux les affaires qu'il ne Tavait cru d'abord, et Giovannina, dévorée d'impatience, partit résolue à mettre à profit ces révélations sans tarder d'une minute.

Un matin, Tillustre compagnie du Yomero fut augmentée de six laveuses qu'elle ne connaissait pas. On les interrogea. Elles répondirent qu'elles travaillaient à la solde de leur patronne, la signera Giovannina, maîtresse blanchisseuse, demeurant à la Cancicwiaj qui leur avait promis un carlin par tète, plus deux grani de bonne-main, si leur ouvrage était achevé pour midi. Une grêle de quolibets égaya la compagnie aux dépens de la maîtresse blanchisseuse, et Bérénice dauba de toutes ses forces sur les prétentions de sa rivale; mais une vieille laveuse en guenilles prit la parole d'un ton sentencieux :

— Ne riez point, dit-elle, car vous n'en aves

point eovie, et vous enragez au fond de votre cœur. Giomnnina porte sur son front et dans ses yeux le signe d'une haute fortune; La madone des bonnes fiiies la guide par la main. Riche, riche, elle deviendra, et toi, Nino, tu es un petit sot d'avoir Iftché le pan de sa robe pour te pendre à la jupe trouée de Bérénice. Un autre que toi ramassera le sac d^écus dont Giovannina tient les cordons.

Celle qui parlait ainsi jouissait d*une grande autorité à cause de sa misère et de sa décrépitude. Un silence morne succéda aux propos ironiques. Bérénice consternée baissa la tèle-, Nino devint rêveur, et la compagnie changea de conversation. Les ouvrières de Giovannina, stimulées par la gratiûcation supplémentaire de deux sous, jouaient des bras avec une vigueur sans pareille. C'étaient six grosses filles solidement bâties. Elles vinrent à bout de leur lAche, et partirent avant midi. Le lendemain, elles apportèrent plus de linge, et demeurèrent plus longtemps au Vomero; enfin, au bout d'une semaine, le nombre des ouvrières à gages se montait i dix. il s'accrut encore les jours suivants, et les laveuses, ne voyant plus Giovannina, comprirent qu'elle méritait le titre honorable de maîtresse blanchisseuse, et qu'elle cinglait à pleines voiles vers la fortune.

— Que ne faites -vous comme elle? disait Nino à Bérénice. Que n'essayez-vous aussi d'être maîtresse bUncbissouaB et d'avoir des ouvrières à gages? L^ar-

gent ne nuit point en ménage, et il est juste qu>n vous mariant avec moi vous api)ortiez voire part dans l'aisance de la maison.

— A quoi bon? répondit Bérénice. La tireuse de cartes ne vous a-t-elle pas promis une belle femme et le sort d'un prince? Voulez-vous que je sois eo* core lavandara quand vous roulerez carrosse? D'ailleurs, je ne saurais suivre l'exemple de cette fille ; la vieille laveuse, illuminée par la misère, ne nous Ta-t-elle pas dit : « Giovannina a du bonheur. » C'est donc en vain que je voudrais faire comme elle. J'aurai aussi mon bonheur, et ce sera de t'épouser, cher Nino. Dépêche-toi de retrouver tes père et mère, et tu verras, quand je porterai un chapeau de dame et des manches à gigot, que tu ne rougiras [K>int de la figure de ton épouse.

Ije petit lazzarone ne trouva rien à répliquer; mais il se gratta la tète en songeant à la sotte réponse qu'il avait faite par vanité aux avances de Giovannina. Parmi les discours de la vieille laveuse prophétesse, il y avait un mot effrayant à ce sujet. N'était-ce pas du côté de la maîtresse blanchisseuse qu'il aurait pu rencontrer tout ensemble la fortune et la belle femme de l'horoscope? Par conséquent, s'attacher à Bérénice bavarde, paresseuse et vouée à une médiocrité perpétuelle, n'était-ce pas faire fausse roule? Nino s'inquiéta bien plus de la rancune de Giovannina que des engagements pris avec Bérénice. Un manque de foi n'est pas pour arrêter

on honoèle lazzarone dans ses projets. ÂGn de savoir jusqu'où pourrait aller cette rancune, et si le mal était sans remède, Nino résolut de rendre une visite à la signera Giovannina. Il n'était pas fâché de jeter en même temps un coup d'œil sur rétablissement de la maîtresse blanchisseuse. Un soir, après avoir reconduit Bérénice à Chiaia, où elle demeurait, il prétexta des afiaires importantes, et, à travers le labyrinthe des rues sales et tortueuses du vieux Naples, Nino courut au galop jusqu'à la CoU'ciaria^ quartier des tanneurs, dont on sent de loin les robustes parfums. Devant une maison de sombre apparence, il reconnut deux des laveuses employées par Giovannina, lesquelles, ayant fini leur journée, ^ peignaient réciproquement les cheveux et faisaient ingénument leur toilette au milieu de la rue, suivant Tusage de lendroit. Nino passa devant ces deux filles et entra dans la maison. Au fond dUme petite cour, il aperçut une espèce de hangar sous lequel quatre repasseuses travaillaient encore. Giovannina, le fer en main et les manches relevées, repassait elle-même un magnifique surplis d'une éclatante blancheur.

— Par Bacchus! murmura Nino, les bruits punies ne se trompent pas. Voilà un bel établissement. Ce surplis appartient à quelque monsignoTy et une blanchisseuse qui travaille pour le clergé est assurée de faire fortune.

H souhaita ensuite le bonjour à la signortna, qui

le pria de s'asseoir en attendant qu^elIe eût fini l'ouvrage en train , et il se mit à préparer ses phrases en tournant son bonnet de laine entre ses mains. Au bout de cinq minutes, Giovannina déposa son fer, et, faisant un signe de tète gracieux au jeune visiteur, elle lui demanda ce qu'il désirait.

— Me prosterner à vos genoux, répondit Nino avec exaltation, m'humilier devant vous, divine Giovannina, me coucher à vos pieds pour que vous marchiez sur mon corps, cacher mon front dans la poussière ou le briser en mille pièces sur ces dalles, si je ne puis réussir à vous toucher par mon repentir et mon désespoir. Est-il possible que j'aie offensé par d'orgueilleux mensonges un ange de douceur qui daignait s'abaisser jusqu'à moi dans l'intention de revenir sur un mot trop cruel ! Est-îl possible que j'aie perdu un moment le respect dont j'étais pénétré pour la plus aimable des jeunes filles! .4h ! ne le croyez pas, adorable signorina, je ne suis point l'amant de Bérénice, je n'ai reçu d^elle aucune consolation; je suis trop malheureux d'avoir mérité votre colère, et, si vous ne me pardonnez mon impertinence, je me laisserai mourir de faim, de Foif et de douleur.

— Ne vous désolez point ainsi, répondit Gîo%'annina en souriant. Je ne vous cacherai pas que vos paroles dédaigneuses m'avaient blessée : on n'aime pas à se voir rudoyé quand on fait un effort sur soimême pour réparer une faute; mais les premiers

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torts étaient de mon côté. J^oublierai donc volonliers les vôtres, et nous resterons bons amis. Quant à Bérénice, que in'inii)orte si vousTaimez ou non? Si elle vous a donné des consolations, j'en suis bien aise pour vous, car c'est une belle personne.

— Il n'en est rien ! s'écria Nino ; je vous le jure par toutes les vagues de la mer, par tous les it>cher8 <ie Caprî. Elle est belle, dites-vous? Àh 1 regardesvous donc...

— C'est bien ; je vous crois, interrompit Giovannina. Il ne s'agit point de ma beauté. N'allons pas au delà du sujet de votre visite, et ne gâtez pas vos aftairt's en me parlant d'amour.

— Pour rien au monde je ne voudrais gâter mes affaires, puisqu'elles sont un peu raccommodées. Je ferai tous mes efforts pour ne point vous parier d'amour ; mais au moins vous me passerez l'ambilion de conquérir votre estime. Vous m'avez reproché avec raison d'être fainéant, de n'avoir pas d'é- Idt, de vivre au hasard. Je veux travailler, gagner ">& vie, faire fortune, s'il est possible, et plus tard peut-être vous daignerez me dire que je ne suis plus aussi indigne de vous. Encouragez un pauvre garçon bien ignorant, bien mal élevé, rempli de défauts, et qui désire se corriger. Donnez-moi des conseils, je les suivrai. Soyez le bon ange, la madone du pauvre Nino.

^ A la bonne heure! dit la jeune fille ; voilà de boanes idées, des sentiments honnêtes. C'est bien,

Nino; je suis contente de vous, et je vais tenter quelque chose en votre faveur. 11 y a on ce moment à Thôtel de la Victoire un seigneur anglais qui me porte intérêt, je vous recommanderai à lui ; mais il faut me promettre que, s1l vous emploie à quelque chose, vous serez un serviteur fidèle, assidu et dévoué. Mtendez-moi ici ^ je vais m'hnbilleret nous irons après à la Victoire^ car le jour baisse, et Theure du repos est sonnée.

Ninopromit toutcequevoulutsagentille madone; il s*assit à terre, palpitant d'espérance et d^ambilion, tandis que Giovannina faisait sa toilette. La jeune fille revint bientôt, parée d'une robe d'indienne à fleurs, coiiTée d^un voile pour se garantir de la rosée; à travers un flchu de mousseline, on voyait ses épaules rondes -, son bras blanc orné d'un bracelet de verroterie sortait à demi d'une manche large. Elle portait l'éventail d'un air aisé. Des gants de fil et des brodequins de toile complétaient sa tenue de bourgeoise en habits de ville. Nino crut voir une princesse et répondit en bégayant, lorsque Giovannina lui dit de l'accompagner. 11 se tenait derrière la signora, et, durant le trajet, il fallut lui ordonner trois fois d'avancer , s^il ne voulait avoir Tair d'un mendiant qui suit une dame.

L'Anglais était à dîner lorsque Nino et Giovannina se présentèrent à l'hôtel de la Victoire. Le petit lazzarone attendit sous la porte ox>Ghèrp, et la jeune blanchisseuse entra dans la maison. En sor-

ianl de table, Télrangcr vint fumer un cigare sur la place publique. Nino trembla de tous ses membres en voyant sa protectrice aborder cet homme vôtu lie noir. Un regard froid et impassible du seigneur inconnu lui tigea le sang ; mais un signe amical et un sourire angélique de Giovannina lui rendirent le courage en Tinvitant à s'approcher.

— Puisque vous m'assurez, disait TAnglais d^un ton sec et impérieux, que ce drôle n^est pas votre amoureux, mais seulement un pauvre diable à qui TOUS voulez procurer de l'emploi, je le prends à mon service, quoiqu'il ait la mine d'un fourbe.

— Votre seigneurie l'intimide, dit Giovannina. Il m'a bien promis de se conduire honnêtement.

— Vous m'en répondez, cela suffit, reprît l'étranger. Je suis encore à Maples pour deux mois. Il me servira. Bonsoir, Giovannina. Revenez dans trois ou quatre jours. Je vous dirai si je suis content de votre protégé.

Giovannina fit une révérence et partit. L'étranger appela un homme en culotte courte et en cravate blanche que Nino prit pour un ambassadeur : c'était le valet de chambre. Cet homme échangea quelques mots avec son maître dans une langue dont les sons parurent si comiques au petit Napolitain, qu'il en aurait éclaté de rire s'il n'eût tremblé de crainte. Le valet de chambre conduisit Nino dans l'appartement du seigneur anglais, et, tirant

d'une armoire du linge, de vieux habits et des bottes : — Mettez cela, dit-il en italien.

— Quoi ! s'écria Nino, vous me donnez tous ces eiFets! Toutes ces bardes m'appartiennent?

— Sans doute; vous ne pouvez servir sir John en eostome de nageur.

Il fallut aider Nino à se chausser et à s^habiller, car il ne savait comment s'y prendre. A chaque nouvelle pièce qu'il mettait, sa joie éclatait par un déluge de paroles. En se mirant dans la glace, lorsqu'il se vit avec des cols de chemise, un gilet de piqué, une vieille veste de chasse, un pantalon de toile grise, une casquette sur la tête, il crut rêver. L'apparition soudaine du Grand-Turc ne l'aurait pas élonné davantage. Mais, lorsqu'il voulut marcher, il se sentii comme enveloppé d'une camisole de force. Il traînait son admirable chaussure comme un galérien son boulet. Les bretelles surtout le gênaient horriblement. Cependant il ne se plaignit point, de peur qu'on ne lui ôtàt ses nippes, et il se résigna doucement à souffrir pour être beau.

— Que dois-je faire, dit-il, pour le service de son excellence?

— Rien, répondit le valet de chambre. On verra plus tard. Pour le moment, il s'agit de dinar. Venez à la table des domestiques.

Le bonheur, l'ivresse, la gourmandise et l'ingénuité du lazzarone transformé donnèrent le divertissement aux liiquais de l'hôtel. Nino savourait des

mels inconnus, débris succulents du festin des maf- Ires. Le soir, on lui donna un lit de sangle dans lin coin. Pour la première fois de sa vie, il s'étendit enlre deu\ draps de toile, et les délices de sa couche le tinrent éveillé pendant la moitié de la nuit. Peu s en fallut que, pour dormir, il ne prit le parti d*aUer chercher quelque paillasson, tant son mince matelas lui semblait moelleux, comparé à sa natte et à son panier de tons les jours. Le sommeil vint eiiGn, accompagné de songes d'or, et le pauvre garçon s*envola dans un monde féerique, où la jeunesse, la santé, le bien-être, joints au sentiment de sa nouvelle fortune, le bercèrent jusqu'au matin.

À midi, le lendemain, Nino n'avait encore eu autre chose à faire que de manger, de boire et de jaser avec les filles d'auberge. Cette vie de chanoine lui plaisait fort. Enfin, vers le milieu du jour, son patron lui donna des caries de visite à porter en ville, en lui recommandant de faire diligence. Nino allait partir quand le seigneur anglais le rap()ela et lui dit :

— Vos gages seront de cinq piastres par mois. Voici un à-compte de deux piastres. Si vous aves besoin d'argent, je vous avancerai les gages d'un mois entier.

180 NOUVELLKS ITALIENNES

Nino couvrit les deux piccns crargent de baiser plus passionnés que s'il eût tenu les reliques dt saint Janvier. Après cela, se sentant plus calme, i noua son trésor dans un vieux chiffon qu'il serr; tout au fond de sa poche, et il partit pour faire ses commissions, en mettant ses bottes sous son bras afm de courir plus vite. Au bout de vingt minutes, FAnglais, assis <^son bureau, vit à côté de lui son petit domestique tout essoufflé.

^ C'est déjà fini? dit-il sans tourner la tête.

— Excellence, oui, répondit Nino. Votre seigneurie m'avait ordonné de faire diligence.

— Voilà du zèle , reprit l'élranger. Prends ces deux carlins de gratification. Je rendrai bon compte de tes services à Ciovannina.

Le troisième jour, Ciovannina, parée de sa robe d*indienne et de ses gants de fil, vint en effet demander des nouvelles de son protégé. Le seigneur i anglais ayant assuré qu'il était satisfait, Nino reçut les compliments les plus flatteurs sur sa bonne mine, sa toilette, ses bottes et son excellente conduite.

— Eh bien ! dit-il alors de ce ton comique et pleurard que les Napolitains emploient dans les grandes occasions, eh bien ! chère Ciovannina, où sera la recompense de cette excellente conduite? A présent que vous m'accordez un.peu d'estime, me défendrez-vous encore de vous parler d'amour?

Le visage do la jeune fille prit une expression

noins sévère. Un léger sourire voltigea sur ses lénés. Elle pencha la tète sur son épaule d'un air ittendri. Le mouvement de sa chemisette trahissait l'agitation de son cœur.

— Me parler d^amour ! dit-elle d'une voix altérée, c'est inutile ; je sais bien que vous m'aimez. Ah ! j'en conviens, il n'est pas de plus grande preuve de tendresse, pour un garçon paresseux comme vous, que de rompre courageusement avec ses mauvaises habitudes et de prendre un état pour me plaire. J en suis touchée, Nino. Continuez à vous bien conduire, et il n*est pas impossible que je sois un de ces jours la femme d'un bon domestique.

Nino jeta sa casquette en l'air et se mit à faire cent gambades si bouifonnes, que le sérieux de Gio- . vannina n*y résista pas; mais, au milieu de ses contorsions joyeuses, le petit lazzarone s'arrêta tout à coup, un pied en l'air, un bras étendu, la bouche ouverte, comme s'il eût aperçu un fantôme. Bérénice était debout en face de lui.

— Danse , danse , perfide ! s'écria-t-elle. Voilà donc pourquoi tu ne viens plus au Vomero. C'est pour cette intrigante que tu m'abandonnes ! Va, je devine qu'elle t'a séduit par des coquetteries. Je te pardonne ta faute \ mais ta maîtresse blanchisseuse n est pas où elle se Timagine avec moi, et je lui apprendrai à me voler mon amant.

— Je n'ai jamais rien volé, répondit Giovannina,

pas plus un' amant qu'autre chose, entendez-vous

I8t NOUVELLES ITALIENNES-

cela? Nino s'est donné à moi irolontaireinent, librement, sans que je Ten aie sollicité, bien an contraire ; c'est lui qui est venu me relancer chez moi, où je songeais un peu à lui, je ne le nierai point, parce qu'il est aimable et gentil , maison je ne Fai attiré ni retenu en aucune façon. Et, puisqu'il s'est donné à moi hbrement, je le garde, et je 1 épouserai maVgré vo«s, car il ne vous aime point. Tout à l'heure je viens, pour la première fois, d'encourager gon amour. Le ciel m'est témoin que je ne lui ai qn'à peine avoué ma tendresse pour lui. Ce sont vos menaces qui la font éclater. A quoi voil-on, «'il vous plaît, qu'il est votre amant, si c'est moi qu'il veut épouser^ et non pas vous ?

— Die» bon ! s'écria Bérénice; on le voit à ceci qu'il m'a promis mariage , qu'il m'a fait la cour quinze jours dorant, et que j'ai pris pour sincères ses protestations et ses sermenU. Vous ne nieres pas, j'espère, que vous me l'avez débamché. Parle, Nino : m'as-tu trahie, oui ou non? Parle donc, petit

monstre !

— Belle Bérénice, calmez-vous, bégaya NinOi II TOUS semble que je vous ai trahîe.««

— Il me semble I reprit Bérénice, quand je te surprends aux genoux donc autre! quand ta me délaisses pendant quatre jours pour courir «près une jeune fille plus riche que moi et qui t'a payé ces habits que lu pertes» il me semble!»., quand je te trouve changé en seigneur et velu comme un

LE VOJISRO. IM

prince! Mais que vois^je donc là ? Dieu puissant! il a des boites ! Par le sang du divin Sauveur, ce sont bien des belles ! Ah ! je n'en doute plus, le cœur de mou Nino ni*a été ravi ; mais je ne renonce pas à mes droits. Vous me Tavez séduit, volé, ensoncelé; il faut me le rendre, ou je ferai un malheur— Des bottes, juste Dieu !

— Quel malheur lieres-vous? dit Giovanoîna. le ne vous crains pas, et je me moque de votre jalousie. Je vous le répète, Nino est venu me chercher à la Conciaria^ où je demeure...

— Ce n^eel pas à la Cmeiaria , Interrompit Bénéfice, qu'une fille cooine toi doit demeurer ; c'est daos le faubourg Capummos C'est là que les femmes domient des bottes aux jeunes gens.

Le quartier do la porte Gapuane étant ee)tti des femmes de mauvaise vie, Giovasnina releva la tète d^ Tair d'une lionne blessée.

-^ Brisons là, dit-elle. Que Mino choisisse enire iiom deux. Je ne lempêche point de vous suivre.

«— ie ne vous quitte pas, dît Nino en prenant la main de sa maîtresse.

*^Eh bien d<mc, malheur à vous deu&! s'écria Bénéoice. Accident sur vous deuxl et prenez garde àe mourir l'un d'un tœeo^ et l'autre d'une punltira.

Dans leur dialecte, les Napolitains appellent tocco le eoop de sang ou l'attaque d'apoplexie, et put^ i^ra )a fluxion de poitrine^ mais ces deux mots ont ^eore nu autre seps non moins nedoulable en ma-

tière de menace : le premier signifie coup de marteaUj et le second piqûre^ ou blessure avec un instrument aiguisé. Nino devint pâle comme s'il eût déjà senti la pointe d^un stylet entre ses côtes. Quant à Giovannina, elle se moqua de la malédiction, et rassura son amoureux en lui disant de ne craindre ni coup ni piqûre , que c^étaient des mots de femme en colère, et qu'un bon mariage mettrait fin à toutes ces querelles et récriminations, en foi de quoi elle présenta sa joue ronde h Nino, qui lui donna le baiser des accordailles.

Cependant Bérénice , hors d'elle-même , courut d^un trait jusqu'à Textrémité du faubourg de Chiaia. Parmi des pêcheurs qui sommeillaient à côté de leurs barques, elle reconnut les formes athlétiques de Ciccio, le galant assidu de la compagnie du Yomero. Bérénice frappa sur Tépaule du dormeur et lui lit signe de la suivre au bord de la mer.

— Écoutez-moi, lui dit-elle en se tournant vers lui impétueusement. Vous m'avez souvent parlé d'amour sur le ton du badinage^ il faut répondre sérieusement aujourd'hui : m'aimez-vous?

— Sans badinage aucun, je vous aime, répondit Ciccio, et si je vous l'ai dit en plaisantant, c'est que je vous voyais occupée d'un autre.

— Vous avez bien vu. Mais cet autre, je le déteste à présent; il m'a trahie, offensée mortellement. Vengez-moi, et je suis à vous.

— J'entends, dit Ciccio : vous êtes jalouse ce soir,

et demain peuUôire vous tomberez aux pieds de votre Nino. Fureur d'amour s'envole pour un mol OD une caresse ; quand j'aurai fait ce que vous voulez, vous en aurez regret et me maudirez.

— Non, je le hais, vous dis-je. Il épouse Giovaniiina. Otez-le de ce monde, et je suis à vous.

— Tuer uu homme est dangereux. Cela sent les menottes, Thabit jaune des galères et même le poteau fourchu.

— Un autre m'obéira; j'aurais préféré que ce fût TOUS, Adieu I

— Attendez un moment, belle Bérénice*, je veux TOUS contenter. Il y a une fête demain à Fuori di Grotta^ tout près du Yomero, et selon Tusage on y fera du bruit en tirant des coups de fusil. Chargezvous d y amener Nino. J^aurai ma carabine, et l'on sait bidn qu'il arrive parfois dans les fêtes des accidents d'armes à feu. Mais, si les robes noires me poursuivent, me laisserez-vous fuir tout seul dans les Abruzzes ?

— Par le corps de ma mère, j'irai te rejoindre, <^r j*aurai aussi affaire avec les robes noires ! Celle qui m'a ravi mon amant ne périra que de ma main. Touche là, c'est convenu. Demain, à midi, cacheloi dans le sentier pierreux du Vomero ; tu y rencontreras Nino. Ne le manque pas ; le reste me regarde. Prends cette bague comme un gage de ma tendresse. ^Aieu ! que la madone des pécheurs te protège et

unisse ma vengeance I

Ciocio erra longiemps cotnme luie âme eo peina sur le bord de la mer ; il se grattait le front et passait les mains dans ses cheveux crépus en marchant tantôt vite, et tantôt d'un pas solennel* A la fiq, il contempla le gage d'amour de Bérénice avec un sourire astucieux ; c'était une bague en plomb qui valait bien deux sous, La vue de ce bijou parut lui rendre son courage et sa résolution \ il rentra dans sa masure et décrocha de la muraille une vieille carabine rouillée. La noix et le ressort de cet ustensile étaient si usés, qu'on ne pouvait plus ni Tarmer, ni le mettre en joue en Tappuyant ^ur Tépaule ; mais à la rigueur on pouvait encore s'en servir en soulevant le chien avec un doigt et en le laissant retomber. Au moyen de ce procédé, Ciccio brûla une amorce pour s'assurer que son arme n'était pas absolument hors de service. La flamme et Todeur de la poudre éveillèrent sans doute sa férocité, car il s'écria d'un ton emphatique :

— Tu peux encore donner la morlj ô ma vieille amie! non pas de loin, il est vrai, puisqu'on ne saurait ajuster un homme en te maniant ainsi; mais celui qui veut tuer sûrement un rival abliorré ne doit lâcher son coup de feu qu'à bout portant. Terrible instrument de la vengeance de Bérénice, tu me procureras demain la plus belle maîtresse du monde ! J^ reine des laveuses du Vomero appartient à l'heureux, à l'intrépide pécheur !

Vers onze heures et demie du matin, Nino, en

LE VOMBRO. 197

pasaol fious la porte cocbèreiie U Vietoire, sentit quelque chose accroché au pan de sa veste. U se reiouroa et vit une petite filie de six ans, fort déguenillée, qui le suivait comme un chien.

— Que me veux-tu, mendiante? dit-il avec arro<* gance.

^ C est une commission, jépondit Tenfant, une oDmmîsskm pour voir^ seigneurie de la ps^i de son amoureuse.

— ' Comment s'appelle mon amoureuse?

-- Ëb ! la Giovannina. Donc elle m'a commandé devenir ici et de dire à votre seigneurie qu'ellç \*at tendait dans le chemin du Vomero.

— Quel chemin?

^ L« sentier de la Peiraral

— Gmibien as -tu reçu pour cette commission? La petite fille montra une pièce en cuivre d'un

demi-carlia* Nioo pensa que Giovannina seule, parmi toutes ses connaissances, était assez riche pour payer si généreusement un message, et, sa défiance étant dissi^iée par cette juste réflexion, il partit pour le Vomero* Le sentier indiqué par la petite mendiante, et que les gens du peuple appcl- I^^ot Peirara à cause des pierres dont il est encoml^ré, descend rapidement en zigzag sur le roc du fort Saint*Elme. Les détours et les angles des murs de la forteresse en font un lieu favorable pour dejs rendez-vous ou des embuscades.

Aussitôt que Nino se vit enibncé dans cette soli-

tude, il se repentit de son imprudence, et voulut revenir en arrière*, mais en se retournant il aperçut de loin Bérénice, qui descendait lentement le sentier pour lui couper la retraite. Cette rencontre ne présageait rien de bon. La mine sombre et les sourcils froncés de cette amante irritée semblaient annoncer quelque projet sinistre. Nino se crut perdu. Au rebours du prince Hamiet, qui suivit avec tant de courage le spectre de son père, le lazzarone infidèle prit la fuite à toutes jambes devant la figure menaçante de son ancienne maîtresse. Il descendit en courant le sentier pierreux, au risque de se casser le cou, tant il avait hâte de sortir de ce défilé périlleux. La peur lui serrait la gorge. Sa respiration était brève, et son cœur sonnait dans sa poitrine comme une cloche d*alarme. Tout à coup, au coin d'un mur, il reconnut à dix pas de lui le pécheur Ciccio, portant une carabine sur son épaule. Ciccio appuya la crosse de la carabine sur son ventre et souleva le chien de la batterie, comme pour Tarmer. Nino s'arrèla subitement. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, et une sueur froide lui mouilla les tempes.

— Ce n*est pas à moi que tu en veux, Ciccio? dit-il d'une voix altérée par la frayeur.

— A toi-même, répondit le pécheur avec un rire féroce.

Dans ce moment suprême. Nino voulut implorer le secours de la madone deW 4rc0j protectrice par-

liculîère de tous les gens en danger de mort ; mais il n'eut pas le temps de formuler le vœu qui l'aurait certainement sauvé. Avant quMl eût promis à la madone deux petits flambeaux de cuivre argenté, une explosion terrible interrompit sa prière. Un nuage de fumée lui déroba la figure de son assassin. Le pauvre Nino éprouva une secousse accompagnée d'angoisse. Ses genoux fléchirent, il tomba au milieu des pierres en poussant un cri plaintif, et demeura sans mouvement.

Bérénice, qui observait de loin cette scène tragique, vit choir la victime et courir vers elle le meurtrier.

— Regarde, lui dit Ciccio, j'ai tenu ma promesse : il est mort ! A présent, fuyons ensemble.

-^ Pas encore, répondit Bérénice ; je ne suis qu'à moitié de ma vengeance.

— C'est assez pour un jour, reprit Ciccio; tu nous perdrais tous deux, si tu attentais à la vie de ta rivale. Laisse à Giovannina les larmes et le désespoir. Fuyons à l'instant.

— Où vas-tu me conduire?

~ Dans les montagnes d'Amalfi, où ma sœur habite une chaumière. C'est là que nous attendrons que les robes noires nous aient oubliés. Un crime nous unit pour la vie. Allons, compagne du brigand, du contumace, de l'assassin, suis ton amant!

Ciccio pressa fortement le bras de Bérénice et l'entraina dans Naples. Une barque de pèche qui

190 NOUVELLES ITàLIINNES.

partait recueillit les deux fugitifs et les couduisit à Sorrente, où ils prirent le chemia des montagnes. Vers le milieu de la nuit, ils arrivèrent à Amalfi« Bérénice, épuisée par la fatigue et les émotions de cette journée, chancelait appuyée sur le bras robusl^ de son complice.

— Point de remords! point de faiblesse 1 lui dit Ciccio avec une liberté d'esprit qu'elle trouva sublime^ point de crainte ni d'inquiétude ! Celui qui t'a vengée saura bien te défendre !

Empressons-nous de rassurer Le lecteur sur le sort de notre ami Nino. La violente secousse qu'il avait ressentie n'était autre chose que le sursaut causé par la détonation de l'arme à feu» La peur seule avait fait fléchir ses genoux. Le cri plaintif était l'accompagnement naturel de sa chute au mi* lieu des pierres, et c'était la prudence qui lui coromandait de rester couché sans mouvement, afin que son ennemi le crût mort. En somme, hormis quelques contusions et un accroc à son pautalon de toile, il n'avait rien.

Quand le petit lazzarone eut acquis la certitude, en guignant du coin de l'œil, que les auteurs du guet-apcns avaient pris la fuite, il se releva et courut comme un chevreuil jusqu'à la Conciaria, En

LB YOMBftO. 191

le Toyant arriver bors d*haleine et (rouvert de potlssière, Giovantiina comfyrit que son amant venait d'échapper à quelque grand danger. Nino ne manqua pas d'embellir le récit de son aventure de toutes les circonstances les plus dramatiques et les plus émouvantes qu'il put imaginer. Il avait lutté corps à corps avec le terrible Ciccio. Deux fois il l'avait terrassé après avoir essuyé le feu de la carabine, dont la balle s'était détournée par miracle, grâce à la protection de la madone dell" Arcoé 11 avait failli étoufier Tassassin en le pressant entre ses bras, et Ciccio, déconcerté par la vigueur d'un adversaire si redoutable, s'était estimé trop heureux de se tiref meortri de coups, mais vivant encore, de cet effroyable combat. Giovannina poussait de gros soupirs en écoutant ces rodomontades^ elle voulut brosser de ses propres mains les habits dd vainqueur, et quand Nino lui eut montré ses coudes écorchés et noircis par les contusions, elle s'écria dans un élan de tendresse : — Va, tu es un hérosy un lion par le courage^ un agneau par la douceur du caractère, et de plus un beau garçon. A dombien d'hommes qui ne te valaient point n'a-t-on pas élevé des statues ! Je ne sais comment j'ai pu at-* tendre si longtemps potfr t'airner à la folie. Conduis-nloi chez le génèrent seigneur qui me conseille et me protège, et demandons-lui la permission de nous marier.

}je seigneur anglais demeura froid et impassible^

tandis que Giovannina lui faisait avec éloquence Taveu de sa passion pour Nino et le récit des dangei^ que son amant venait de courir. Son discours manquait absolument d^art et de méthode. Elle confondit ensemble les détails du combat et la peinture de ses sentiments, en passant d'une idée à Tautre avec une vivacité incroyable; mais, au milieu de ce pêle-mêle, on voyait aisément que son cœur était profondément touché. Sa pétulance se ralentit un peu lorsqu'elle en vint au véritable but de la conférence. En murmurant le mot final de mariage^ elle s'arrêta les yeux baissés, et une pudeur charmante colora ses joues.

— Allons au fait, lui dit sir John : est-ce un avis que vous me demandez, ou bien êtes-vous déterminée d'avance à épouser ce garçon?

— Que sais-je? répondit la jeune fille. Je l'aime, et je vous demande pourtant votre avis.

— Je vais donc vous parler raison, en ami. Ce petit bonhomme est fort au-dessous de vous. Il ne gagnera jamais qu'un salaire incertain dans sa condition de domestique. Vous étiez en passe de faire fortune, dans ce pays où un esprit industrieux n'a pas à craindre la concurrence. Vous pourriez épouser quelque riche marchand. Un mari gueux deviendra une entrave et vous rejettera dans la médiocrité pour toute votre vie. Maintenant vous êtes avertie : faites ce que vous voudrez ; mais attendez un peu, que j 'adresse en votre présence une question à ce coquin.

Sir John fixa de ses prunelles claires un regard ferme et pénétrant sur le pauvre Nino.

— Réponds-moi, dit-il sèchement, regarde-moi en (ace, petit drôle, et tâche de ne point mentir. Est-ce par ambition ou par amour que tu recherches Giovannîna ?

— Excellence ! s^écria Nino, voyez comme elle est belle!

— Bérénice aussi était belle ^ pourquoi Tas-tu abandonnée?

— Parce qu^elle était méchante autant que belle, Excellence. L'événement Ta prouvé. Puis-je aimer qui a voulu me faire assassiner? Ah ! mon bon seigneur, ce qui change en joie et plaisir la peur que je viens d'avoir, c'est cette pensée que la cruelle fiérénice n'a plus de droits sur mon cœur, et que je puis le donner tout entier à ma nouvelle amie, sans mériter un reproche.

— Il a bien répondu, dit Giovannina en battant des mains ; il faut en convenir, si vous êtes juste. Cher seigneur, que me fait un riche marchand ? Que me fait plus ou moins d^ fortune? Je ne comprends pas bien pourquoi Nino serait au-dessous de moi, et pour quelle raison je n'aimerais pas un domestique, laissez-moi Tépouser, vivre avec lui, heureuse de ma médiocrité. Il a bien répondu à vos questions. Le même jour, il sort vainqueur d'un combat périlleux et de l'examen le plus difficile qu'un amant puisse subir. Est-il possible qu*une si

grande épretivc n'adoncisse point ▼ofrc sévérité?

L* Anglais continuait à observer la physionomie mobile du petit lazzarone, qni reflétait comme un miroir tous les sentiments de Giovannina. A la fin , le regard de sii" John parut moins dur ; une espèce de sourire dérida ses lèvres minces. L^émolion et Kattendrissement de la jefine fille avaient communiqué à rhomme du Nord un semblant de chiileor, et la pâlie flamme de la pitre s*étffit glissée dans ce cœur enveloppé de glace.

"-^ J'en conviens, dit-il, Nino a bien répondu. Je n'ai plus d^objection à faire à son mariage. Attelezvous tolis deux an ehariot de la mkère, comme des bœufs. Lês frais Aé la noce vous ruineraiait ; je m'en chargerai. Que vous fauf-il pour vous marier?

— Un lit en fer, une table, deux chaiscfs de paille et quatre ou cinq piastres pour pa^cr le fiacre, la musique et le festin, répondit Nino : celui qui possède toutes ces choses it'esî plus un lazearone et peut prendre femme.

— Je te les donnerai, reprit sir John-

**- 0 grand saint Lazare ! s'écria Nino, reçois mes bénédictions dernières ; je ne suis plus sous ta protection. Saint Antonin, mon patron, soutenez mon faible cœur dans ce moment d'ivresse, et vous, saints puissants et inconnus, qui protégez les hommes riches, daignez m'accepter sans dédain parmi vos favoris.

Afin que cette invoeation devint exacte sur tous

les points, le seigneur anglais Ura incontinent de sa poche Targent nécessaire à Tacquisition du mobi* lier.Les deux fiancés lui baisèrent les mains, malgré ses eflbrts [lour échapper à ces témoignages de respect et de gratitude, et il donna congé pour le reste du jour à Nino, qui partit avec sa maîtresse bras dessus bras dessous. Cependant ^ir John, connaisr sant à fond Tesprit inventif des Napolitains, voulut savoir si l'afEaire du guet^pens n'était pas une iable. Il en parla au commissaire de police de son quartier; le commissaire secoua I4 tète en réfpon-^ daot :

— J'interrogerai votre domestique; mais j'ai sujet de croire que cette histoire est un mensonge»

Nino trembla comme s'il eût été le coupable, quand on le fit appeler au bureau de police. Il feignit d'abord de ne point comprendre ce qu'on lui demandait; la menace de la prison lui délia pourtant la langue, et il finît par accoucher d*un récit presque véridique de sa rencontre dans le sentier de la Peirara. Peu de jours après, une maisonnette des environs d'AmalQ fut cernée de grand matin par la maréchaussée. Ciceio et Bérénice, les mains liées «▼ee des cordes et suivis de quatre gendarmes, se i^odirent à pied au chemin de fer de Castellamare; Qn fiacre les attendait au débarcadère et les mena aussitôt à la police. La carabine, instrument dislo-* qtié du crime, fut représentée à Ciceio, qui la reeonmit. Par sèle et par tempéramenl, les magiatraU

napolitains ont accoutumé de rendre la justice avec une impétuosité tout h fait remarquable. Les deux prévenus essuyèrent une bordée d'injures, de reproches et de menaces, qulls écoutèrent avec des contenances diverses : Bérénice était sombre comme la nuit, et sur son visage fier on lisait l'endurcissement de son cœur, tandis que Ciccio paraissait humble et confus. Lorsque Tinterrogaleur demanda quels sujets de haine pouvaient avoir les prévenus contre leur victime, Bérénice avoua, sans hésiter, sa jalousie et sa rancune; mais Ciccio prit un ton piteux et larmoyant :

— Hélas ! monseigneur, dit-il, je n'avais aucun sujet de haïr Nino.

— Alors pourquoi Tavoir tué, misérable asssissin, car tu n'ignores pas qu'il est mort?

— Il est mort! répondit Ciccio; c'est donc de maladie ! Comment aurais-je pu le tuer à dix pas de distance, avec cette carabine qu'on ne peut faire partir qu^en appuyant la crosse sur son ventre et en soulevant le chien pour le laisser retomber?

— Scéléral ! reprit le magistrat, n'espère pas me tromper; à force de perversité, tu auras suppléé au mauvais état de ton arme. Si tu persistes à nier, je te ferai donner cinquante coups de bâton devant le cadavre de ta victime.

— Excellence, s'écria Ciccio en tombant à genoux» puisqu'il faut tout vous dire, voici la vérité : il n'y

a point deyictime. Que votre seigneurie fasse chercher Nino, et on le retrouvera.

— Il est donc vivant? demanda Bérénice.

— Bien vivant, si quelque autre ne Ta pas tué, ou s*il n'a point gagné une puntura en courant trop vile.

— Quoi I pas même blessé?

— 11 ne lui manque pas seulement un cheveu de ia tête-, Je n'avais point mis de balle dans ma carabine.

— Ah ! chien que tu es ! s'écria Bérénice, traiire, imposteur, vil coméilien ! Tu t'es donc joué de moi et de ma vengeance ?

— Je le croirais volontiers, dit le magistrat. Nino se porte à merveille en eiïet. Vous mériteriez tous deux d'être incarcérés, roués de coups, privés de nourriture, attachés au poteau et serrés jusqu'au sang avec les poucettes^ car sachez que ma charge me donne le droit de vous infliger provisoirement les plus beaux supplices. Je vous en fais grâce pour celte fois... Allez, et tâchez de ne plus reparaître devant moi.

— Nous en sommes quittes à bon marché, dit Ciccio quand il fut dans la rue. Réjouis-toi, belle Bérénice, de mon heureux stratagème. Si j'eusse ttié Nino, tu ne respirerais point cet air libre et pur.

— Poltron ! s'écria Bérénice, âme basse et sans courage, oses-tu bien encore m'adresser la parole,

après m'avoir volé, par des subterfuges, une récom-

108 NOUYELiBS ITALIENNES.

penee doui tu n'étais point digne? C'est contre toi que ma vengeance se tournera. Je te poursuivrai de mon mépris ; je te déshonorerai aux yeux de tes compagnons; j'empoisonnerai cet air libre que tu te félicites de respirer.

Ciccio pensa que cette colère passerait ; mais une bonne Napolitaine ne pardonne pas facilement. Bérénice raconta aux pécheurs de Chiaia le tour pendable qu'un des leurs lui avait joué, les grands airs qu'il s'était donnés avec elle, et les mensongers tragiques dont il avait orné son faux erime. Elle assaisonna le tout d'épithètes si sévères et d*une ironie si terrible, que les pécheurs prirent fait et causa pour elle, bien qu'au fond ils fussent tous capables d'agir comme leur camarade. Nulle part on ne sait railler et huer les gens comme à Naples. Ciccio fut accablé de sarcasmes, Les reproches des femmes renchérissaient sur les plaisanteries des hommes, et les enfants eux-mêmes, n'osant approcher à portée de son bias, le sifflaient de loin, ou s'enfuyaient après lui avoir décoché quelque quolibet.

Lorsque Ciccio s'avisa de reparaître au Vomero, l'illustre compagnie lui témoigna ouvertement le peu d'estime qu'elle faisait de lui. Les laveuses bli* mèrent unanimement sa conduite, et les jeunes gens refusèrent de lui parler. Parmi ces laveuses étaient les ouvrières de Giovannina, qui avaient appris de leur maîtresse certains détails particu-

LE YOHEBO. 109

Uers sor le guet-apeos. Ciano connut ainsi qu'un AngiaU demeurant à Thôlel de la Victoire Tavait dénoncé à la police et fait poursuivre. La délation se pratique beaucoup à Naples; mais elle y est l'objet de l'exécration publique, et les gens désintéressés eux-mêmes prêteraient volontiers main-forte à un acte de vengeance contre uii dénonciateur. Le passant qui remarque un filou tirant un mouchoir de la poche de son voisin s'exposerait à recevoir une eolteUaia, s'il désignait le voleur. En ce pays-|^, Tusage est de ne point se mêler des affaires des autres, et la nuit, ai Ton voit dévaliser un homme, au lieu de lui porter secours, on va mettre de l'argent 6ur le numéro 13 au premier bureau de loterie. Le muletier Annibal, oracle de la compagnie du Yomero, témoigna énergiquement son indignation contre les délateurs en général et contre cet Anglais maudit qui avait envoyé devant la justice un Napolitain. Ciccio, saisissant l'occasion de se réhabiliter, déclara son intention de punir le seigneur anglais, et il prit l'engagement de lui introduire dans le corps la lame de son couteau.

— Si tu fais cela, dit Annibal, tu auras réparé les fautes, et je t'indiquerai un endroit des montagnes de la Galabrc où la justice nira point te chercher.

Une douzaine de serments et d'imprécations que Ciccio prononça d'une voix sonore excita l'admiration des laveuses ) un murmure approbateur apprit

au pécheur déchu qu*il venait de reconquérir par cette belle résolution Testime dont un moment d^erreur l'avait destitué. Cependant une des ouvrières de Giovannina fit à sa maîtresse la confidence des conversations du Voroero. Giovannina courut bien vite avertir son protecteur, qui ne parut pas fort effrayé de ses révélations. Sir John, en se promenant à la Villa-Reale^ remarqua un colosse à moitié nu qui le suivait du regard à travers la grille du jardin, dont l'entrée est interdite aux lazzaroni à cause de leur tenue peu décente. Le lendemain, dans le parc de Capo-di-Monlc, il aperçut la même figure. Chaque fois qu'il sortait de chez lui pour aller dans la ville ou à la campsigne, qu'il fût seul ou accompagné, il retrouvait partout ce colosse, rôdant à grande distance et faisant une mine de conspirateur, sous laquelle on démêlait rindécision et la timidité. Ennuyé de ce manège, sir John voulut en finir. Un matin, il attira son homme dans une ruelle déserte et marcha droit à lui.

— Que me veux-tu? lui dit-il; quel est ton dessein en me suivant ?

— Je cherche Toccasion de parler sans témoin à votre seigneurie, répondit Ciccio; pas autre chose.

— Eh bien ! parle.

— Elle ma fait grand tort en me dénonçant à la police, votre seigneurie. Je .veux seulement me plaindre à elle de l'injure qu'elle m'a faite.

— Tu as raison. Jo t'ai offensé, je te dois une ré-

paraiion. Allends un peu que j'Ate mon habit, nous allons boxer ensemble.

— Je ne sais ce que c'est que de boxer, Excellence.

— Quelle diable de réparation le faut-il donc? Explique- toi.

Ciccio se mit à cligner de Toeil en prenant un air fin.

— Votre seigneurie, dit-il, est richissime, gênérosissime, et moi je ne suis qu'un pauvret...

— J'entends : c'est de Targent que tu demandes.

— Un pauvret, reprit Ciccio 5 mais, tout pauvre que ]e suis, je ne voudrais pas une tache h ma réputation, fût-ce pour des montagnes d'or, fût-ce même pour six ducats.

— Va pour six ducats ! je vais te les donner tout Ae suite.

A Teropressement de sir John, Ciccio vit bien que, s*il eût demandé une somme beaucoup plus forte, il l'aurait obtenue avec la même facilité; c'est pourquoi il recula d'un pas en posant la main sur sa poitrine , comme un homme profondément blesfié.

— Je pardonne à votre seigneurie sa méprise, dit-il avec émotion, elle ne m'a pas compris : je lui disais précisément que je n'accepterais point les six ducats.

— C'est juste; tu en auras dix.

— Celui, reprit Ciccio d'une superbe voix de

basse taille, celui qui ne possède sur la terre que sa vie, sa liberté et son honneur, doit estimer son unique bien à plus haut prix !

— N*abuse pas de ma patience, dit sir John, ou tu n*aura6 rien. Combien te faut-*il?

— Que votre seigneurie décide elle-même, j» m'en rapporte à sa généreuse inspiration.

— Avec vingt ducats seras-tu content?

Par un effort surhumain, le lazzarone réussit à dissimuler la joie folle (jui lui faisait bondir le cœur.

— Ahl dit-il avec une lippe dédaigneuse, ah! seigneur, vingt ducats pour Thonncur d'un homme!

T^ Mettons-en vingt-cinq, et n'en parlons plus.

— C'est bien peu, Excellence,

— Allons, je \ei}% le satisfaire, j'irai JMsqu'à trente.

— Qu'est-ce que trente ducats pour im seigneur comme vous? Daignez m'écouter, Eiiccllence : j'ai un cousin sonneur a Npla, et qui me vendra sa place pour trcntc-dcux ducals. Voilà le but dç meç désirs.

— Je ne te marchanderai pas pour deux ducals de plus»

— Mais le prix de la charge payé, il pe me restera pas trois ducats pour acheter un habit présentable chez le fripier.

— Tu commences à m'ennuyer avec tes inventions. Je t'accorde les trois ducate pour l'équiper.

Ls vomeho. 203

— Seigneur, il y a vingt ihllles d'ici à Nola, et le Toilurin roe demandera quatre carlins pour le voyage. Où tes prendrai-je ?

— Passons encore sur les quatre carlins ; mais, si ta ri'as pas fini, je supprime tout.

— Excellence, j'ai fini. La route est longue et il fait ctiaud. Cinq grani de plus me sufBront pour le rafraîchissement de rigueur.

— Goddam! s'écria sir John, tu n'auras pas les cinq grani. Je neveux point donner ces cinq grani.

— Ne vous fâchez pas, Excellence.

— On me couperait en morceaux plutôt que de m'arracher ces cinq grani.

— Eh ! n'en parlons plus, Excellence. Je suis accommodant. J*aurni chaud et soif pendant le voyage, et j'arrivrrai malade à Nota ; mais je n'insiste pas.

I^e rusé lazzarone avait compris que cette bnga* telle de cinq sous de Naples allait produire leffet de la goutte d'eau; cependant il lapprètait à verser dans le vase de quoi le faire largement déborder, car sir John, n'ayant pas sur lui la somme convenue, emmena son homme à Thôtel de la Victoire^ ot Ciccio employa le temps du trajet à ruminer une nouvelle fourberie. Jamais le pauvre diable n'avait seulement considéré le quart du trésor que le seigneur anglais déposa devant lui sur une table. Le son de l'argent et l'éclat des pièces blanches le troublèrent au point qu'il crut voir des étoiles en plein midi; mais il sut enfermer en lui-même son

émotion, et, après avoir compté la somme de Pair le plus calme : — Voire seigneurie s est trompée, dit-il. Je ne trouve pas là trente-cinq piastres.

— Nous n'avons point pailé de piastres, répondit l'Anglais. Il y a trente-cinq ducats et quatre car-lins \ Cesi à prendre ou à laisser

— Donc je les laisse, dit Ciccio en poussant du doigt la pile d*écus.

— Décidément, tu refuses ?

— Écoutez-moi, Excellence : mon cousin le sonneur...

— Je n*écoute rien. Qu'il soit fait comme tu l'as voulu.

Sir John reprit la somme et la mit dans son tiroir le plus tranquillement du monde.

— Ah ! s'écria Ciccio, ne m'enlevez pas cet argent, par charité. Ne me manquez pas de parole. Excellence, car j'en mourrais.

— Tais-toi, coquin, et ne mets pas ainsi ta naaîn dans ta poche pour y chercher ton couteau, car je te brûlerais la cervelle avec ce pistolet. Allons, vite, hors d'ici !

Le seigneur anglais tira de son secrétaire un petit pistolet de voyage; mais, avant qu'il l'eût armé, Ciccio avait disparu.

* La piastre vaut un cinquième de plus que le ducat.

LE VOIIEBO. 205

Le plus profond désespoir qui se puisse voir sur celte terre est celui d*un lazzarone perdant par sa faute un gain qu'il pensait avoir acquis. Les mésaventures de ce genre sont fréquentes à Naples ; mais la fourberie n'y reçoit pas encore autant de leçons qu'elle en mériterait. Ciccio courut comme un fou sur le quai de la Victoire, se jeta sur les dalles, et se cogna vingt fois la tête à se fendre le crâne, en poussant des cris de rage. Lorsqu^il songeait à cette pile de pièces blanches qu^il avait eue sous les yeux et qu^une mauvaise manœuvre lui avait fait perdre, il se pâmait de douleur. Au milieu de ces syncopes, il sentit que jamais, tant que le ciel lui laisserait un soufDe de vie, il ne renoncerait à ressaisir le trésor évanoui. Depuis ce moment, pas un jour ne s écoula sans qu*il revint d*heure en heure importuner le seigneur anglais, ou demander audience au ^alet de chambre à la porte de l'hôtel, comme un cluen qui a perdu son maître. Peine superflue! ^insistance du méridional se brisait contre Tindiffcrence flegmatique de Thomme du Nord. Sir John ne voulut pas même entendre le solliciteur dévoré <te remords, et, quand il apercevait de loin les yeux Oamboyants du pauvre Ciccio, il détournait la tète et passait son chemin.

Pendant ce temps-là, Nino et Giovannina cm-

ployaient tous leurs moments de loisir à faire le préparatifs de leur mariage. Le jour de la cérémonie était déjà fixé -, sir John avait promis de conduin l'épousée et d'assister au repas dont il payait Ici frais. Sur ces entrefaites, le seigneur anglais donns un matin une commission à Nino^ il s'agissait d< porter une petite boîte dé carton datis un palais du Vico FreddOy et de la remettre en main propre à Ja personne désignée sur Fadresse. Contre son ordinaire, le patron fit à son domestique tant de recommandations, que Nino comprit Fimportance du message, et sa curiosité en fut éveillée. Avant d entrer au Vico Freddo, il s'assit paisiblement sur une borne pour examiner le précieux paquet. Un bon Napolitain travaillé par une envie quelconque nhésite pas à la satisfaire dès qu'il le peut. Si Pandore eût été Napolitaine, les fléaux auraient eu quelques heures plus tôt la liberté de se répandre sur la terre. Nino ne balança pas une minute. Il dénoua la simple ficelle rouge, et déroula le papier qui enveloppait la boite, dont il souleva immédiatement le couvercle; mais un frisson lui parcourut tout le corps lorsqu'il vit une grosse bague en or doucement posée sur le coton et surmontée d'une pierre rouge qui lançait des feux éblouissants.

— Voilà un beau rubis, dit une voix mielleuse; le possesseur de ce bijou est un homme riche.

Celui qui parlait ainsi était un jeune signorino vêtu d'un habit vert, gras du collet et blanc sur les

LE YOMBRO. 207

fMides, mais garni de presque tous ses boutons de uivre. Une cravate jaune en charpie, un pantalon loîr festonné du bas par le temps et Tusage, des K»tles trop longues et retroussées du bout comme les patins, complétaient le costume de cet élégant, pie Nino rei^onnut pour une personne de qualité k la grâce du langage et des manières plus encore |u'à la recherche de la toilette,

— 11 est cruel, poursuivit le jeune élégant, il est dur à un pauvre domestique de tenir dans ses mains une fortune et de Taller porter h pne dame qui D*en a pas besoin.

Nino, étonné d'un discours où il retrouvait exactement les pensées qui lui trottaient dans l'esprit, regarda l'inconnu avec des yeux ronds.

— A ta place, ajouta le signorino^ je ne m'en dessaisirais pas. Bien sot est celui qui tient une proie si magnifique et la lâche.

— Comment faire pour la gajder? demanda Nino.

— Ton patron est étranger sans doute, reprit l'inconnu. Combien de lemp^ encore doit-il passer à Naples ?

— Il part dans un mois.

— Eh bien ! tu rentreras à la maison en lui disant que tu as fait la commission. Peut-être il ne s'apercevra de rien, et s'il apprend que lu n'as point remis la bague, tu te cacheras pendant un mois. Viens, h l'achète ce bijou 5 nous le ferons estimer, et je t'en remettrai la valeur.

Le jeune signorino partit au pas milUaire, et s*enfonça, suivi de Nino, dans les détours du vieuiL Naples. Us entrèrent tous deux dans une maison de chétive apparence , et montèrent un escalier de bois. Un juif, le nez chaussé de ses lunettes, les reçut dans une chambre malpropre qui lui servait à la fois de salon et de cuisine. Après avoir échangé avec le 5t^nortiio un regard d*intelligence, le juif prit la bague, la tourna entre ses doigts et fit mine dVssayer le métal avec la liqueur d'un petit flacon.

— II y a pour dix carlins d'or, dit-il ensuite. Quant à la pierre, elle est fausse. En tout, cela vaut deux piastres.

— Je m*on doutais ! s écria le jeune élégant. Fort heureusement pour ce pauvre garçon, j'ai une maîtresse qui désire une bague comme celle-ci. J'ajouterai trois carlins au prix d'estimation, et H fera un marché d'or.

— Quinze carlins ! dit Nino. Je croyais que ce bijou valait bien davantage. Ne disiez-vous pas que le possesseur était un homme riche?

— Assurément. Pour acheter une bague de deux piastres, il faut encore avoir une certaine aisance. Tel était le sens de mei paroles. Voici tes quinze carlins. Si Ton découvre que tu as vendu la bague, tu rendras la somme à ton patron, et tu lui diras qu'il gagne trois carlins. Bonjour, mon petit.

Le signorino s'empara de la bague et disparut. Nino, un peu soucieux de son marché d'or, mit les

quinine carlins dans sa poche et retourna chez son maître en pn^parant dans sa lêle une douzaine de bons mensonges pour faire face à toutes les difficullcs de la situation. Il était habile comédien. Lorsque sir John l'interrogea sur sa commission, il répondit avec une assurance et une simplicité {tarfaites. Le patron n^eut aucun soupçon, et Nino, se croyant déjà hors d'affaire, courut montrer à Giovannina la petite somme quUl devait apporter dans la communauté. C^était, disait-il, le fruit de ses économies, et avec de Tordre et du zèle il espérait augmenter encore le magot de sa femme chérie. — Ne t'en mets pas en [leine, mon mignon, lui (lit Giovannina. Tu es trop beau pour travailler ; cest moi que cela regarde. Non, je ne veux point que le bien-aimé de mon cœur s'ennuie et se fatigue. 11 est admirable à toi d'avoir suivi mes conseils et renoncé à ta vie vagabonde ; mais à présent le sacrifice est fait, et la récompense va commencer. Apprends que j'ai encore augmenté le nombre de mes ouvrières. La fortune vient à nous. Je gagnerai cette année plus de mille ducats ; nous sen>ns heureux sans travailler beaucoup, et je te régulerai, je préparerai moi-même ton macaroni, je le servirai le chocolat, le café, le vin de Sicile. Tu porteras un chapeau de soie, une veste de velours, Que culotte de nankin et des souliers qui brilleront ^ se mirer dedans. Le dimanche, nous irons, parés

comme des seigneurs, nous promener sur des àncs

ftlO NOUVELLES ITALIENNES.

à l3chia et manger des figues d'Inde tant que nous en voudrons, et nous chanterons, nous danserons des tarentelles à tomber comme morts sur le gazon, et nous nous dirons du matin au soir que aous nous aimons. Oh ! bénie soit la madone qui nous aura fait une si bonne vie!

Elle en aurait dit ainsi jusqu'au lendemain, la belle Giovannina, tant elle avait de joie dans le cœur. Les idées se pressaient dans sa jolie tête comme des enfants avides de plaisir à la porte du théâtre de Polichinelle. Nino, tout brûlant d'amour, la dévorait des yeux, et il attendait qu'elle reprit baleine pour saisir la parole à son tour; mais la figure froide et sévère du seigneur anglais entra d'un pas roide et solennel comme la statue au souper de don Juan. Pour que sir John vint chercher son serviteur à la Conciaria, il fallait qu'il eût à Tentretenir de quelque afiaire sérieuse et pressée. En effet, l'Anglais toucha du bout de sa canne Tépaule de Nino et lui dit : — A qui as-tu remis la boite que je t'avais chargé de porter au Yico Freddo ?

— A la femme de chambre, réjiondit Nino sans hésiter.

— Tu as eu tort, puisque je t'avais ordonné de la remettre à la signera elle-même.

— Excellence , la signera était sortie. Hélas ! qu'est-il donc arrivé? Pourvu, mon Dieu, que la boite n'ait pas été volée!

— Elle l'a été, mais par toi-même.

j.£ y0M«RO* 811

— AAi! s^écria Giovannina, voilà notre mariage manqué, car je n'épouserai pas un voleur et un fourbe. Si tu as dérobé cette boite, si tu as trompé indignement notre bienfaiteur et notre ami , je romps avec toi, Nino, je te chasse de ma présence. J*arracberai3 plutôt mon faible cœur avec mes ongles que de le donner à un ingrat, à un homme souUlé d'une action infâme.

— Rassure-toi, ô ma chère fiancée, dit IVinp avec la majesté d'Hippolyte au pied du trône de son père, ne crains rien \ ton époux est digiie de toi. Et vous, trèsr-cher seigneur, ne m'accusez pas ajnsi sans m'entendre Par le ciel qui nous éclaire, je vous jure que je suis innocent. Pour vous prouver Bia tionne foi, je me déclare responsable de Tobjet P^du \ j'en rembourserai la valeur sur mes gages et mes économies, s'il n'est point retrouvé. Combien avez-vous payé ce cadeau, car je devipe aisément que c'était quelque bijou ?

— Gaii vingt ducats, répondit sir Joha.

— Tant que cela ! murmura Nino en changeant de visage.

— Tout autant, reprit l'Anglais ; mais qu'importe h valeur de la bague f Quand tu pourrais la payer, ce qui est impossible, je ne voudrais pas de ton argent. Mon voleur sera puni, quel qu'il soit. Je le ferai mettre aux galères. Tu dis que tu as remis la boite à la femme de chambre. Nous allons tirer

cela au clair dans un moment. Suis-moi, et monte derrière mon carrosse.

Nino marcha résolument jusqu'à la rue. Il ouvrit la portière et baissa le marche pied avec son empressement accoutumé. D'une voix haute et ferme, il transmit au cocher Tordre de conduire le patron au Vico Freddo^ et, quoiqu'il fût au bord d'un abime, il soutint son personnage d'innocent offensé avec tant d'aplomb, que le seigneur anglais ne savait plus qu'en penser; mais, une fois derrière le carrosse et livré à ses réflexions, Nino perdit cou* rage; la perspective d'une confrontation qui allait infailliblement faire tomber son masque changeait son audace en accablement. Chaque tour de roue le rapprochait du fatal dénoûmenl. EnGn, quand le carrosse entra dans le Vico Freddo^ la comédie n'étant plus possible, Tacteur déserta la scène. Le cocher fut obligé de descendre de son siège pour ouvrir la portière.

~ Où donc est mon domestique? demanda l'Anglais.

— Scampato^ ré|)ondit le cocher.

Il avait décampé en effet, et courait à travers les rues, comme si toute la police du royaume eût été à ses trousses.

VU

Giovannina pleura comme une Madeleine, lors-

qu'elle apprît Téquipée de Ninoet la fuîle honteuse qui avait lerminé ses fanfaronnades de vertu ; mais, quand elle eut bien maudit le coupable el versé un torrent de larmes, elle sentit, avec un redoublement de douleur, qu'au fond, malgré les fautes, les mensonges et l'ingratitude de Nino, elle aimait de toute son âme un voleur, l^s filles du Midi n'éprou- Tent pas au même degré que les Françaises le besoin d*estimer Tobjet de leur tendresse ; une fois que la passion s*est allumée dans leur cœur, elle ne s'y éteint pas pour un délit de plus ou de moins. L'eslime est une opération du jugement et non du cœur. Giovannina eut encore plus de pitié que d'indignation en songeant que son amant méritait les galères. Elle voulut lui épargner cette punition terrible, et porta bien vite au seigneur anglais cent vingt ducats en le priant de n'exercer aucune poursuite. Sir John était fort animé contre son serviteur infidèle. Cependant la générosité de sa protégée le piqua d'émulation. Il refusa Targent et promit de ne point Csiire la déclaration du vol commis à son préjudice. Après cette heureuse négociation, Giovannina, poussée sans le savoir par ces instincts antiques dont on trouve tant de restes curieux à Naples, voulut consulter les augures. A défaut de U sibylle de Cumes, dont la caverne était déserte, die eut recours i une tireuse de cartes pour ré* P&ndre un peu de lumière sur les ténèbres affreuses qui enveloppaient sa situation présente et son avenir.

La cartomancie, et généralement toutes les industries fondées sur la superstition, sont en grande faveur dans les Deux>Stciles. Avec la finesse, Tart inventif et Tesprit qui s'y dépensent en magie blanche, on ferait un cours de diplomatie. Dans l'antichambre de la tireuse de cartes, il y avait plus de monde qu^à la porte d'un docteur en droit. Parmi les personnes qui attendaient leur tour, Giovannina reconnut Bérénice. Sur le terrain neutre de la divination, les deux rivales s'approchèrent Tune de l'autre et se saluèrent avec courtoisie , comme si la sainteté du lieu leur eût fait un devoir d'oublier pour un moment leur ancienne querelle. Bérénice déclara qu'elle était guérie de son amour pour Nino et qu'elle espérait recevoir des cartes quelque avis sur ses relations embrouillées avec le rusé Ciccio. Dès lors, tout sujet de rancune étant évanoui, les deux jeunes filles se donnèrent la main et firent la partie de consulter ensemble la sor* cière.

C'était une personne renommée pour sa science que U vieille tireuse de cartes, et par conséquent .une fine rpouçlie. Sous le prétexte de préparer son jeu 9 elle observa les physionomies de ses deux jeunes pratiques , où il était facile d'étudier les nuances de leurs caractères. A leur jeunesse et à leur beauté, on voyait bien que Tamour leur devait donner plus de tablature que Tambition. La violence naturelle de Bérénice et les bons instincts de

Ciovannlna se démêlaient dans les regards, les gestes et Faccent de la voix. La simplicité, Tingénuilé, Tincontinence de langnc vinrent encore en aide à la devineresse, qui n'eut pas grand'peine à faire jaser deux filles crédules et sans défiance. Elle leur arracha, sans avoir Pair de les interroger, les premiers renseignements dont elle avait besoin ; mais outre ces indices, que tout le monde pouvait saisir, elle oti découvrit apparemment d'autres plus secrets ; la science des cartes lui ouvrit peut*êlfe qiielque voie mystérieuse et cachée par où elle pénétra jusque dans les entrailles de son sujet et en fit jaillir des vérités qu'on ne lui demandait pas.

Les cartes napolitaines sont au nombre de quarante. Les quatre rai//tfttf* sont les épéesy lesMtons^ les médailles et les tases , et dans chaque couleuf il y a trois figures : le roi , le chevalier et le valet. Les autres cartes se divisent comme dans le jeu français, depuis Tas jusqu'au sept, qui est la plus forte carte au-dessous des figures. On ne s'étonnera pas que la devineresse, après avoir étalé le jeu, ait a|)crçu tout de suite sur la table deux jeunes gens amoureux de deux jeunes filles. Les bâtons annonçaient quantité d'incidents, de difficultés et de traverses; du fond des vases sortaient la jalousie, les brouilles, la guerre ; Tas des épées vint révéler une tentative de meurtre, qui fort heureusement n'était point suivie d'effet, parce que l'épée se trouvait renversée. Suivant l'usage, le roi des monnaies nd

manqua pas d'arriver pour jouer le rôle obligé du généreux seigneur qui voulait du bien aux jeunes niles, et leur en aurait fait sans différer, s'il n'eût été empoché dans ses bons desseins par les fautes des amoureux imprudents et remplis de défauts. La sorcière promit à Giovannina qu'elle se marierait bientôt, et qu'elle filerait des jours d'or et de soie, pourvu qu'elle se gardât bien des caprices, des boutades et des paroles aigres dont les filles de Naples ne sont point assez ménagères.

— Et moi, dit Bérénice, est-ce que vous ne m'annoncerez pas aussi le mariage? Je ne demande pas les jours d'or et de soie, mais le mariage-, ne le voyez-vous pas? Hélas ! c'est moi qui ne me suis point assez gardée des paroles aigres. Par des boutades et des injures, j'ai follement éloigné le traître qui emporte mon honneur.

A ces questions mêlées de soupirs, la sorcière parut tout à coup illuminée. — 0 Proserpine ! ditelle, que vois-je? Que vient faire ici le double vase? Me serais-je trompée? Cette carte est celle des nais* sances... Ah! sainte Vierge! un enfant, un pauvre enfant I Et point de mariage!

Bérénice, en proie à une agitation visible, appuya ses coudes sur la table et prit son front à deux mains.

— Non, je ne me trompe pas, poursuivit aussitôt la devineresse. Le voilà le pauvre petit ôlre, source lamentable et chérie du désespoir de sa mère. Pas

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