‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 72 sur 132 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

blique que j*avais mis sous les yeux des monarques du monde un tableau fidèle de leurs faiblesses, où ils devaient puiser de grandes leçons.

Mes adversaires ne raillaient plus de si bon cœur. Dans leur dépit, ils enflèrent leur gosier pour dire que Teffet de mes pièces tenait k la féerie, k Tappareil théâtral , aux transformations et aux mouvements des machines , et ils niaient la faible part qu'on pouvait accorder au mérite du style, k la versification, k Tintérét du sujet, aux intentions morales et aux allégories, présentées avec quelque bonheur. Je voulus donc écrire une pièce dépouillée de cet appareil théâtral et de ce jeu de machines qu'on me reprochait. Ma comédie de Turandot^ entièrement privée des prestiges d'optique, répondit victorieusement k ces attaques, et le silence de mes ennemis fut l'aveu éloquent de leur défaite. Turandot est mon ouvrage le plus soigneusement écrit , et celui que je considère comme le meilleur. Je puis le dire sans trop de vanité, parce que le mérite en appartient au charmant conte persan d'oiije l'ai tiré.

Sacchi et sa troupe comique s'attachaient k moi et me regardaient comme un dieu. De mon côté, je les prenais en grande amitié. L'engouement dont Goldoni et Chiari avaient longtemps profité se calmait sensiblement. La recette diminuait k San-Salvatore et k Saint- Jean-Chrysostome, tandis qu'on atteignait tous les soirs le maximum k Saint-Samuel. C'étaient Ik des faits accablants. Bientôt la désertion devint irrémédiable. Les /Irames grossiers de Chiari se jouaient dans le désert. I^s acteurs, désolés, demandaient des contes de nour-

168 MÉMOIRES DE CHARLES GOZZf.

rice et des comédies fiabe$que$. Le pauvre Chiari n*ai savait point faire. D quitta la place et partit pour TA* mérique , pensant avec raison que les Trufialdins et Pantalons ne le poursuivraient pas si loin. Goldoni résista plus longtemps. 11 aurait pu sans doute partager avec moi la vogue , en renonçant k ses miséi-aUes systèmes; mais son orgueil eût trop souffert de pratiquer un genre qu'il avait si amèrement critiqué. D perdit courage et quitta Venise pour aller à Paris, ob le théâtre italien dépérissait. U acheva de l'y enterrer. Je demeurai seul mattre du terrain. La troupe de Saochi, après avoir été aux expédients, devint la première, la plus riche et la plus aimée des trois compagnies cooiiques, et je laisse k juger si j'y fus adoré, caressé, flatté par les acteurs jeunes et vieux, par les actrices belles ou laides; mais que dis-je? de laides, il n'y en avait point.

Page 1