CHAPITRE XIV
LA VIE d'autiste. — PEINTURE DE COULISSES.
Je considère comme un devoir de donner cpielques détails particuliers sur la compagnie Sacchi , avec laquelle je vécus en bonne intelligence pendant vingt-cinq ans. Les comédiens ne cachent guère leurs passions et n'enveloppent pas leur caractère d'une écorce de convention , comme les gens du monde. Je les ai vus de si près que je lisais tous les jours jusqu'au fond de leur cœur. A force de les étudier, j'arrivai k pouvoir mettre dans la bouche de chacun d'eux des sentiments en harmonie avec leurs diverses organisations , des paroles d'accord avec leur tournure d'esprit. Sept d'entre eux avaient le génie de notre comédie nationale, et j'en tirai un bon parti pour restaurer ce genre injustement abandonné. Bientôt la compagnie Sacchi jouit d'ime faveur et d'un crédit extrêmes.
Les acteurs de cette troupe se recommandaient par des vertus particulières assez rares parmi les comédiens. On respirait au milieu d'eux une odeur d'honnêteté qui me détermina tout k fait k m'attacher k leur fortune. Leur union, leur docilité, leurs bonnes mœurs, au moins en apparence ; la règle établie pour les femmes (le ne jamais accepter de cadeaux des jeunes gens ga-
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lants; certains traits de charité dont je fus témoin , int' prévinrent en leur faveur. Lorsqu'une actrice devenait le sujet d*un scandale , on s'assemblait pour examiner la chose, et, si le cas était trouvé grave, on la bannissait de la troupe, quel que fut d'ailleurs son talent. Je ne suis pas difficile ni prude dans mes relations, et j'ai fréquenté toute sorte de gens, mais je n'aurais point accepté la familiarité intime d'une troupe de comédiens dissolus; je ne les aurais pas vus liois» du théâtre, et je ne les aurais pas aimés comme j'ai aimé cette bande joyeuse, qui m'honorait du titre de protecteur de la compagnie.
Qui pourrait compter le nombre prodigieux de prologues et d'adieux en vers que je leur ai donnés et qu'ils récitaient k l'ouverture ou à la fin de chaque saison? Que de compliments au public pour les jeunes débutantes! que de supplications débitées par des lèvres fraîches et tremblantes ! que de chansonnettes intercalées pour celles qui avaient de la voix! Combien leur ai-je fait dire de bagatelles, grand Dieu! combien de feuilles de papier noircies ! que de monologues, de désespoirs , de menaces , de reproches , de prières, de corrections sévères, de leçons morales, de propos amoureux ou passionnés, de lazzi, de niaiseries, de grosses folies , le tout pour quêter cette récompense si ardemment souhaitée , l'applaudissement ! Que de fils j'ai morigénés ! que de tuteurs mystifiés ! que de mariages aux scènes finales !
On me choisissait toujours pour compère à la bénédiction , au bapti^nie , aux fiançailles , pour témoin an\
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naissances. De combien de petits drôles ne suis-je pas le parrain ! J'étais le conseiller , l'arbitre , le médiateur, Texcellent ami , le juge, le poète, le sauveur, toujours avec complaisance et sans sortir du badinage. Toutes les jeunes filles de la troupe avaient des dispositions h bien jouer et Tenvie de réussir ; il fallait les aider , donner des leçons; et comme on écoutait bieti mes avis ! Je leur enseipais la langue , la bonne prononciation ; elles me montraient leurs lettres, ornées des fautes d'orthographe les plus incroyables, que je corrigeais patiemment.
Dans la belle saison , lorsqu'on quittait Venise , suivant l'usage , la poste m'apportait chaque jour un boisseau d'épîtres, les unes gaies, les autres fâchées, quelques-unes tendres. 11 en venait de Milan, de Gènes, de Turin , de Parme , de Mantoue , de Bologne. On me demandait des conseils , on me faisait part de ses querelles, jalousies, amourettes. Je répondais exactement, tantôt sur le ton sévère et paternel , tantôt affectueusement , tantôt avec malice pour éveiller l'esprit , car la correspondance est un exercice très-utile pour la comédienne.
Celui-là se trompe qui s'imagine pouvoir vivre au milieu des actrices sans faire l'amour. Pour mener comme on veut ces pauvres filles , il faut les aimer ou en faire semblant. C'est le moyen de les stimuler , de les diriger , de les conduire au bien , d'élever leurs sentiments et de développer leurs talents. Avec l'amour , on peut les perdre ou les régénérer. Elles sont pétries de pâte amoureuse. A peine ont-elles leurs dents de
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douze ans , que l'amour est déjk leur guide : elles IV perçoiveiit de loin et suivent son flambeau dans le» ténèbres de leur enfance. J*ai assez observé ces êtres faibles et intéressants pour savoir que, sur rariide de l'amour, l'austérité reconnue de la compagnie Sacchi existait en paroles. Avec les actrices , le mot d'amitié est fabuleux ; on le remplace par le mot amour , sans perdre son temps dans les nuances; et, si on parie d'amitié entre femmes , c'est pour se jouer de mauvais tours et se donner des baisers de Judas. Cependant je certifie, comme un honnête témoin, que les comédiennes de notre compagnie fa'saient l'amour avec précaution, décemment, sans éclat et jamais par un vi| intérêt.
Dans la plupart des troupes comiques , on avoue san^ pudeur des manèges blâmables ; on dépouille les jeunes gens; on vit ii leurs dépens; on finit par ne plus rougir, et le langage même tombe bientôt jusqu'au degré repoussant du cynisme. Il y a dans les coulisses deux expressions odieuses k l'usage de la fourberie; l'une est le mot miccheggiarej qui signifie mettre adroitement un amoureux dans l'obligation de faire un présent; l'autre terme est celui de gonzo, qui veut dire niais, dupe, soupirant sans appointements , dont on se moque et qu'on ruine. Dans la compagnie Sacchi, on avait banni ces mots honteux du vocabulaire, et jamais, k ma connaissance,' la chose ne fut pratiquée au théâtre Saint- Samuel. Ces pauvres filles aimaient par instinct, par inclination , et pour suivre scrupuleusement l'exemple de leurs parents. Elles encourageaient de préférence les