‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 78 sur 132 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

bleaux , des décorations de lu\e , des transformations barlesques, des bouffonneries sans art. On ne tint pas compte du sens allégorique , des satires sur les mœurs, ni des enseignements dont mes febles n'étaient que le prétexte. On ne s'attacha qu'k l'apparence et aux accessoires. Une mode ridicule, insupportable, vint justifier les critiques de mes ennemis vaincus.

Comme s'il eût suffi de mettre des fées en scène pour mériter des applaudissements, on vit sortir de terre un amas de merveilles , d'absurdités, de sortilèges, defant^isi^ énervées, insignifiantes, puériles, incapables de fraf^r l'imagination. C'était une pitié aussi bien que les pièces larmoyantes, barbares et invraisemblables de mes devanciers. Je devenais à mon tour le fondateur d'une école insipide. Les auteurs affamés de ces sottises étaient plus dipes de compassion que de colère ; mais, en m'obstinant à écrire des fables de nourrices , j'aurais bientôt mené ce genre capricieux au cimetière, et ma réputation eût été ensevelie k ses côtés. Goldoni , de Paris ou il était, suant sang et eau pour réveiller le théâtre italien de cette capitale, entendit le retentissement de mes comédies fantastiques ; il daigna s'abaisser jusqu'à envoyer a Venise une fable du même genre intitulée : Le bon et le mauvais génie. Cette pièce eut le même succès que les miennes. Si le dessein de Goldoni était de montrer qu'il pouvait m'égaler dans ce genre , il prouva une vérité que je savais déjà, et mon orgueil ne fut nullement mortifié du bon accueil qu'il reçut.

On se tromperait fort si l'on croyait que l'époque de mes triomphes scéniques a été la plus heureuse de ma

18â MÉMOIRES DE CHARLES GOZZI.

vie. C'est au contraire le moment oîi les infortunes ta plus cmefles commencèrent k m'affliger sans rdàdie La collection de mes comédies fantastiques se réduit à dii ouvrages; mais plût au ciel que je ne fusse jamais entrt dans ce monde effroyable de la magie! J'abandonnai, trop tard pour mon repos, ce genre dangereux et compromettant. Après la représentation des Deux nuits pénibles, la dernière de mes féeries, je crus devoir garder le silence et interrompre me^ travaux , pour deux raisons que je vais dire :

Quelques symptômes d'indifférence se maniffôtaient dans le public. La compagnie Sacchi ne me témoignait plus le même respect. Les vanité se donnant carrière, chacun attribuait le succès k son petit mérite ; chacun prenait des airs importants et faisait la mouche du coclic. On ne m'écoutait plus; on voulait interpréter les rôles a sa façon et mettre de côté mes avis. Le bon accord et l'ensemble en souffraient. Sans montrer de mauvaise humeur , je prétextai de mes affaires de famille , et je ne promis plus de comédies pour la saison procliaine. Le public, accoutumé k certaines rations régulières, murmura de ne pas voir paraître la nouveauté attendue. Il l'eût peut-être accueillie froidement si je l'eusse donnée; il la demanda impérieusement parce que je la refusais. On apostropha les acteurs en scène pour leur reprocher de m'avoir écarté de leur théâtre. La troupe des comédiens accourut se mettre k mes pieds et m'accabla de prières et de caresses. Au lieu de leur rire au nez selon mon habitude, je demeurai sérieux; mais ](' déclarai mon intention bien ferme de ne plus faire ô

Page 1