CHAPITRE XVI
effroi que Constantin Zucalà est un petit homme, menu et grêle, qui n'offre pas avec moi un seul trait de ressemblance. Mais, arrêtons-nous; gardons un silence prudent sur beaucoup d'autres méprises, et parlons des contre-temps et persécutions.
Que Ton fût en hiver ou en été, j'en prends k témoin le ciel, jamais, au grand jamais, une pluie subite ou d'orage ne tomba sur la ville sans que je fusse hors de ma maison et privé de parapluie. Jamais cette pluie ne cessa tant que je me tins k l'abri sous quelque portique ou dans un café ; au contraire , le déluge ne manqua jamais d'augmenter avec furie. Enfin , las d'attendre ou obligé par quelque affaire k continuer mes coursas , je ne sortis jamais de mon refuge sans être mouQlé jusqu'aux os. De retour chez moi , trempé par l'averse , jamais, au grand jamais, le soleil ne manqua de reparaître aussitôt que j'eus passé le seuil de ma maison.
Huit fois au moins sur dix, pendant tout le cours de ma vie, lorsque je voulais être seul , et que je m'apprêtais k travailler, quelque visiteur fâcheux vint m^interrompre et pousser ma patience k ses dernières limites. Huit fois au moins sur dix, lorsque je commençai k faire ma barbe, on sonna aussitôt, et quelque personne pressée voulut me parler sans délai. La plupart du temps ce furent des gens de qualité que je ne pouvais prier d'attendre, et je dus toujours ou essuyer k la hâte le savon déjk étalé sur mon visage , ou me présenter le rasoir k la main , avec le menton rasé d'un côté seulement.
Dans la saison la plus belle de Tannée, k l'époque
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même de la sécheresse, y eut-Q jamais entre les dàReè une seule petite mare d'eau stagnante sans qa uu esprii malin conduisit justement mon pied distrait dans cette eau?
Je devrais sans doute hésiter a parler du contre-temffê suivant ; mais je brave le ridicule, et je prétends mentionner ce fait, qui m*a trop souvent assassiné. Ce sera ma vengeance. Jamais, lorsqu'une de ces petites misères auxquelles la nature nous condamne me força de ehercher dans la rue un coin solitaire, les démons ainemis ne manquèrent de faire passer près de moi quelque belle dame; ou bien une porte s'ouvrait , et j'en voyais sortir toute une compagnie, au grand désespoir de ma modestie. Roi des génies, n'as-tu pas de honte de descendre si bas dans ta rancune? Ce ne sont là que des bagatelles, j'en conviens; mais ces détails, venant se jomdre à d'autres persécutions plus cruelles, composent un ensemble qu'on peut appeler une vie amère et lamentable. On verra , par la fin de ces mémoires , que mes aventures , querelles et démêlés avec le seigneur Pierre-Antoine Gratarol , k qui je ne voulais aucun mal, doivent être attribués k la méchanceté de mes ennemis invisibles. En attendant le moment de raconter ces aventures, je rapporterai ici d'autres contre-temps sérieux pour moi et comiques pour le lecteur.
La maison paternelle, oU je demeurai longtemps seul, était située dans la rue de la Reine, paroisse de San-Gassiano. Dans le moment de la villégiature, je partis un jour pour le Frioul , afin de revoir mes deux frères Gas-