‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 9 sur 132 · IZ VOMERO. S · texte numérisé non relu

IZ VOMERO. S

on homme auprès de son berceau ! Point de cris d'allégresse dans la maison où il recevra le jour, et déjà , déjà s'amasse dans le sein qui le porte un orage de pleurs et de sanglots. — Mais quelle est cette maison de superbe apparence? La belle façade, les vastes bâtiments ! Qui sont ces anges de bonté en robes noires ? A côté d'une église est situé ce palais. On y remarque une large porte , et tout auprès une espèce de lucarne...

— lamais ! s'écria Bérénice, jamais, tant que sa mère vivra , le pauvre enfant ne sera jeté dans la buca. I>eux larmes cherchaient à glisser sous les cils Monds de Giovannina.

*-Elle est trouvée! dit la sorcière*, elle est trouvée, r&me bonne, Tamie sincère et généreuse. C'est elle qui sauvera la pauvre fille qu^un moment de faiblesse a perdue. Cette carte la désigne aussi clairement que si on y lisait son nom gravé eii toutes lettres au lieu de ces mots : Regia inieres^ M/a ; saluons Vas couronné, la carte des belles actions, des chances inespérées, des coups du ciel et des mains secourables.

— Gela est merveilleux ! s'écria Giovannina. Les cartes ont annoncé tout ce qui se passait dans mon cœur. Oui, je te soutiendrai, je te défendrai, pauvre Bérénice. Tu trouveras chez moi du travail pour gagner ta vie, des secours, des soins, une amie dévouée qui essuiera tes larmes. Oh ! que je suis

contente d'avoir su faire fortune 1 Va ^ tu ne man-^

quera» d% Tïm ian« ma maisoDi h te donnerai une vobe plus i)ime que U mi^ne, ei, quand ton 14cbo amant \a \arra bc^ureua^ «ani lui| je gage qu'U te viendra demander sa part de ton bonheur) maiSf s'il ne vient pas, je Tirai cbereber moi-mâmet et je Vamènerai & tes pieds, ou , s'il refuse de me suivre , je lui donnerai trente paires de souQletSt . Bârénioe jeta ses bras au cou de Giovannina, et lea deux amies s'embrassèrent en pleurant* . — Attention l dit la sorcière. Voici des cartes importantes : elles recommandent la prudence et la modération* Le pftcbeurs de Gbiaia sont vains et légers*, ils font gloire, comme d'un cbef-d'muvre, d'avoir tiré d'une jolie QUe ce qu'ils voulaient» et ils lui montrent ensuite un visage plus hautain que s'ils, portaient moustaches. Le roi des b(Uon$ s'avance, tenant le rameau de la paii^* £oQutez ses avis 9 i( Files doux avec l'amant vainqueur, filles impatientes j il ne vous sied point de crier et de grondeft Et vous, filles courtisées, ne soyet point trop lières ; réconcilies-vous avec vos amants, passez sur les défauts dont ils sont cousus. Mariez-vous d'abord, mariez-vous sans différer^ mariez-vous, et, quand ce sera fait, si vos époux sont querelleurs, jaloux, libertins et paresseux , c!est alors que vous pourrez leur administrer des soufflets. Ne les ménages pas^ lapez ferme, comme sur. des ânes. » Ainsi s'exprime le roi des M/eiu, Allez, mes .enfants, et mettez à profit ses sages conseils.

Quand Une Napolitaine se mêle d'èlfe généreuseï ce qui est rare, elle y met autant d*emportenient tit de Tjgueur que dans la haine et la cruauté. Giovan^ ôma ne voulut pas attendre au lendemain pour obéir aux mouvements de son cœur. Elle conduisit chei elle Bérénice, lui donna une chambre dans sa maison et le commandement d*une escouade d^ou^» ▼rières, avec des apjpointements fixes et le couverte la table. Elle lui prodigua les consolations et les caresses avec cette efitasion passionnée qui prête à Tamitié des Italiens une grflce toute particulière. L'établissetuent de la maîtresse blauchlsseuse était dans Tétat le plus prospère. L'ouvrage y arrivait de tous c6té8, et par conséquent aussi les écus. Dès qu'on sut dans le qpartier de la Con^iaria que le mariage de la belle GioVannina était rompu , les prétendants accoururent en Toute. Parmi eux, il y avait des partis asses rioheé ^ et méam un militaire de bonne mine dont te sabre fiiisait un bruit imposant ; mais Giovannina Se penchait à l'oreille ée Bérénice pour lui dire tout bas : — Quelle heureuse inspiration nous avons eue en allant (k>nsulter la tireuse de cartes! Sans aile. J'écouterais peut-être ces galants. N'oublions pas les avis du roi des bàions. Quand nos amants reviendront i soyons indulgentes ; pardonnons-lenr d'abord les menaoogeS) les vols et les fautes, et puis nous les corrigerons après cela comme des enfants.

Nino eut le eesur déchiré par les remords, lors*

(|u*il apprit que les jeunes gens se disputaient la main de sa maîtresse. Du moins il ne voulut pas se laisser vaincre par ses rivaux sans avoir tenté une protestation. A l'heure où les rues de Naples appartiennent aux viveurs nocturnes , aux amoureux et aux chanteurs, population nombreuse, mais plus calme que celle de jour , Nino emprunta une vieille guitare à un marchand de contre-marques du théâtre des Pupij qui était de ses amis , et il se rendit à la Çonciaria, sous les fenêtres de sa belle. Après avoir un peu gratté sa guitare, il chanta, sur un air populaire et d'une jolie voix de ténor, les couplets suivants ;

Ma Glovannlna me méprise :

Je suis Yoleur et paresseux.

J*ai des bottes, une chemise.

Et pourtant Je vis comme un gueux.

GiOYatmina, sois pitoyable ; J'ai menU comme un charlatan ; Mais, au fond, je suis un bon diable.

J'ai volé! mais Je Taime tantl

Veux-tu donc épouser un Suisse De la garde de Ferdinand , Ficelé comme une saucisse Dana un habit couleur de sang ?

Ah ! si J^avals plus de courage, ' Tu causerais de bien grands maux.

Quel épouvantable carnage Je ferais de tous mes rivaux !

. Mais ne noua rendons pas malade

tS YOIIERO. 221

A pleurer ainsi dans la nuit ; AlioDS boire une limonade Et soupirer dans un l>on lit*

Selon Fusage, Nino passa tour à tour et brusque* ment du pathétique au badinage, des pleurs à la rodomontade, et de rhumilîté la plus profonde à l'ironie y en variant le mode de chaque couplet. Quelque désespéré que soit un amant napolitain, il accorde une petite part à la plaisanterie dans ses chansons, comme un correctif habile aux prières et aux soupirs. C^est une ruse de guerre à Tadresse des beautés orgueilleuses , et le succès en perpétue la tradition* Tant que Nino resta dans le mode plaintif et mélancolique, rien ne bougea; mais, quand il eut chanté le dernier couplet d^un ton comique, la fenêtre s'ouvrit tout doucement, et le musicien entendit un pst! qui le rappelait, car il feignait déjà de s'éloigner.

— Petit audacieux, petit mauvais sujet, lui dit la jeune fille, il faut que tu sois bien persuadé de ma iiaiblesse pour oser encore me parler de ton amour et faire ainsi le plaisant. Ne manque pas de te trouver demain, à vingMrois heures, sur le quai de la Victoire ; tu sauras à quelle condition je mets le pardon que tu demandes.

2it NOUVEClfiS tTÀLlÉNNRS.

. Sir John avait invité à dtner trois Anglais qai passaient à Naples. Le repas était copieux ce jourljà,etles servantes de la Victoire m suivaient apportant de la cuisine une quantité de grands plaU fumants* Le sommelier servit tant de Marsala, que tout à coup les seigneurs anglais devinrent rouges comme des coquelicots. On sortit de table à vingttrois heures d^ltalie, c'est-i\-diro une heure avant le coucher du soleil. Une brise tiède et parfumée em-^ baumait l'air ^ et la face de la pleine lune, rubiconde comme celles des seigneurs étrangers ^ com* mençait à paraître entre les mamelons noirs du' Vésuve. Sir John et ses trois invités, les jambes écartées, les reins cambrés pour donner plus de développement à Tabdomen , marchaient de front, le cigare à la bouche , sans dire mot et d'un pas trèslent; ils ne mirent pus moins d^m petit quart d'heure à traverser la place de la Victoire, et ils venaient d'exécuter une volte-face , lorsqu'ils furent abordés par une jolie fille dont tes jupes s'entendaient à vingt pas de distance, tant elle marchait vivement. Cette jeunesse s'arrêta en face de sir John.

— Très-cher seigneur, lui dit-elle, il faut pourtant une fin au supplice que j'endure. Nino s'est conduit avec vous comme un ingrat et un voleur.

iugeft de nie&tourmenis pat* C6 seul tiMi ! je raime.: Je ne puis me défendre de rnîmer, et je me connais : je n'y résistei^ai pas. J ^épouserai uh ingrat et un v(ylear ; cela est aussi sûrque l'existence du bon E>ieu. Eh bien donc ! puisque c*est une chose certaine, jecherche dans ma tète une excuse à mon amour, et je tetla que si tous pardonniez à Ntno, s'H trouvait^ un tnojren do tous arracher un sourire, tin mot^ biMtettlant, un signe qui ressemble tant soit pei)' à un pardon, je* serais tirée de ma peine, car ce sera un amer chagrin pour mot, un di^t à en pleûfer tmii le jour éé tnes noces , ^i je me marie sans totre bénédtelion.

'^ Voua aure2 ma bénédtctioti, dit sir John; et Nino s'en passera bien, É'tl.voifS épouse. *

— Non, cher seigneur; il ne peut s^en passeir; Je' ne le SouiDrirai point. Allons, petit malheureux! tiens Ici et trouve on fnùyen de. tolichee et élément ' seigneur que ttt as ottbnsé ^t tes foutes et tes' sottises. . ^

Nino, caché derrière Glovannina, parut la tête basse, le regard en dessus, les bras pendants.

— Pauvre fnof ! dlt*-il en pleurant, que puts*je imaginer pour témoigner mon repentir? Pécheur, que je suis, d'atoir volé un patron si magnifique etsi humain, qui m'avait donné des bottes ! le n'ose' plus les porter depuis mon crime, et je marcherai pieds ti&ê toute ma vie par pénitence.

Les ttoia Anglais, qui pVptendaiefit fna le Na-<

I>oUtaiii y demandèrent & leur ami de quoi il s'agissait,

^ *- Ce drôle a été mon domestique, dit sir John, et je Tai chassé pour des motifs graves. Poursuivons notre promenade.

Et les quatre Anglais alignés de front s'avancèrent bien lentement, poussant la fumée de leurs cigares avec un sang-froid désolant, tandis que Giovannina et Mino marchaient devant eux à reçu* Ions, et parlaient tous deux à la fois.

— Puisque tu ne sais pas exprimer ton repentir, disait la jeune fille, puisque tu ne trouves pas dans ton cœur vicieux une parole honnête et touchante pour émouvoir la pitié de mon protecteur, petit monstre dUngratitude, je différerai notre mariage d'un mois encore.

'^Ahitnè! dit Nino, je suis perdu; je n^ai plus qu'à me noyer. 0 puissant seigneur, vous de qui dépend mon bonheur, entendez ce qu'elle dit; ayez compassion d'un amant au désespoir.

Le visage de sir John demeurait impassible, comme s'il eût été de marbre. L'état de plénitude des quatre étrangers n'échappa point au coup d'œil prompt du petit Nino. A travers ses lamentations, une voix secrète et confuse lui disait que ce silence et cette immobilité déguisaient une sorte d'abrutissement passager dont un homme habile devait tirer parti. 11 n'avait dans Testomac qu'un verre d'eau de )a fontaine du Lion^ le ps^uvrQ garçon, et il

lE YOMBRO, 225

se sentit tout à coup supérieur à ces automates en. gourdis par la bonne chère et le vin. Si la dignité du caractère répondait à l'intelligence, à l'esprit, aux instincts civilisés, au sentiment du beau chez le lazzarone, Naples serait la première ville du monde» Avec cette espèce de seconde vue qui révèle au méridional l'heure critique de sa fortune et l'instant propice des coups de théâtre et des artifices oratoires, Nino comprit que c'était peine inutile de vouloir toucher des hommes de pierre, et qu'il fallait plutôt les divertir ou les étonner. Sans discontinuer ses prières, il se mit à faire mille gambades extravagantes. Gomme dans sa chanson nocturne, il mêla l'élément bouffon au lamentable avec des contrastes frappants. Sir John fronça d'abord les sourcils.

— * Va-t'en au diable ! dit-il d'un ton sévère. Nino n'en dansa que plus fort, en exécutant une saltarelle comique et suppliante d'un art et d'un charme incontestables. H imitait le bruit des casta* guettes en faisant claquer ses doigts. Ses bras élevés en demi-cercle au-dessus de sa tète semblaient porter une corbeille de fleurs, et ses pieds nus d'une forme admirable se cherchaient, se chassaient l'un Vautre si rapidement, qu'on avait peine à les suivre du regard.

— 11 danse légèrement, dit un des Anglais.

— Vraiment légèrement, dit un autre.

L'heureux effet des exercices sur l'esprit des

fiSé NOUVBLlfift ITALIENNES. *

quatre éeîgiieufs étrangers était visible. Nitlô, encouragé , bondit cômmô un chevreoil , se laissa retomber sur les mains et marcha les jambes eu l^aîr.

— Cela est prodigieux ! reprît un Anglais.

— Vraiment prodigieux !

Cependant Nîno partit en Ikisant la roue des mains et des pieds. Il enfila comme un trait la porte de Thôtel, et revînt portant une chaise en éqHÎlîbrft sur son front. Avec le mauvais goût qui les distingué, les étrangers applaudirent, parnlî ces exercices, te plus vulgàii^ él le moins gracieux.

— Vous saveî lé napolitain? dit un des Anglais k sir John. Priez donc ce garçon de faire encore h ^oUe. i *aimo beaucoup h roue.

Sir Johri transmit au petit Jonglsur la prière dti gentleman.

— très-jolî! en vérité très-joli! répétêivnt les quatre étrangers. A présent, voyons le tour At la chaise.

Nino recommença les danses et fit sauter la chaise en équilibre d*une maîn sur l'autre. tJn des seigneurs anglais, dans un accès d'enthousiasme, prit une piastre et la jeta au jongleur, qui la saisit «u vol sans interrompre la représentation. Les troii^ autres seigneurs voulurent aussitôt jeter des piss-^ très. Nino n'en manqua pas une.

— Assez! cria sir John en riant, assez, petit drôle ! Je te pardonné, et je te permets d^épouser Giovannina.

— Votre adgneurie dmpera tigaorer m^s qoc^ 4^ M présence? demanda Nino.

— Tolonliers, à condition quQ tu feras laroMc^

— Tant que votre aeigneurie le souhaitera» ^t vive la joîe !

D'un groupe d'hommes du peuple et de servantes qui regardaient avec de grands éclats de rire les tquTS d'adresse de Nino sortitqn colosse, presque nu^ il s'avança au pas de course en (aisant sonner les dalles sous.ses talons. G^était le robuste Cicçio. 11 paraiasait en proie k une ei^altation étrange,

-^ Que je meure^ dit-il, si vptre Excellence ne me rend pas ses bonnes grâces I A tous péchés miséricorde! Je ne suis point un voleur comme Nino. Si je n'obtiens point pion pardon , je vais briser en pièces ce guaglione; je vais le manger tout vivant. Et d'abord, assieds-toi sur cette chaise, mop petit, aGn que je montre aux seigneurs étrangers la vigueur de mon poignet.

Ciccio prit la chaise par derrière d'une seule main, et, soulevant Nino à bras tendu, il le porta en chantant une marche triomphale. Devant la porte de l'hAtel était un banc de pierre. Ciccio y courut de l'air d'un Orlando furiospj saisit la pierre par une des extrémités et la mit debout avec des attitudes et des jeux de ipuscles & faire envie à V Hercule Parnise* Les quatre Anglais se tenaient les flancs de plaisir. Des exclamations peu mélodieuses s'échappaient de leura l^es, et Qnalenent ils djîcer-

nèrent à Fathlète des applaudissements qu^assuré* ment la prima donna de San-Carlo n'aurait point obtenus d'eux, malgré tout son talent.

— Il n'y a pas moyen de tenir rigueur contre ces gens-là, dit sir John. Après le voleur, il faut absoudre le meurtrier.

— Mes victimes sont en bonne santé, puisqu^on les marie, répondit Giccio. Et mes trente-cinq ducats. Excellence 7

-^ Viens avec moi, je te les compterai.

— Un moment! dit Giovannina. Giccio a obtenu le pardon de ses fautes par la force, comme Nino par la souplesse ; mais il a des devoirs à remplir. S'il ne s^engage à épouser Bérénice, je m'oppose au payement des trente-cinq ducats.

— Quoi ! s^écria Giccio, elle ne me déteste donc point? Son mépris, ses injures, ses reproches, que sont-ils devenus? Si je l'eusse écoutée, Bérénice m'aurait envoyé aux galères par un chemin plus droit que celui de la Petrara.

— Tout cela est de Thistoire ancienne, reprit Giovannina. Quand je dis que tu as des devoirs à remplir, tu m'entends assez. Point de femme, point de ducats ! Et tu vas t'engager par un serment bon et valable devant témoins.

Il promit et jura tout ce qu'on voulut, le fourbe Giccio, car pour trente-cinq ducats il eût renié les saints, les vierges et les martyrs; mais, quand il tint l'argent, il partit pour Salerne et n'en revint

LE VOMEHO. S2d

qa'après avoir mangé la somme entière en mauvaise compagnie. Pendant son absence , Nino et Giovannina se marièrent. L'épousée dans ses atours était si belle que les bonnes gens restaient comme en extase sur son passage. Sir John assista au dtner, but à la santé des époux et leur fit un cadeau ; après quoi il quitta Naples pour aller chercher des rhumes et des infirmités dans le pays des brouillards. Ciccio, alléché par les brillantes affaires de rétablissement de la Conciaria, par l'argent qu'on } gagnait et les vastes plats de macaroni qu'on y vidait, vint de lui-même se prosterner devant Bérénice et implorer sa grâce. Il se maria et reçut tant de soufflets qu'il se corrigea, sinon de la fourberie, au moins de son humeur inconstante et vagabonde; il ne quitta plus la maison et devint un mari docile et fidèle.

La prédiction de la tireuse de cartes ne se trouva pas accomplie i la rigueur, puisque l'enfant de Bérénice ne vint pas au monde dans la solitude et rahandon, et que sa naissance fut, au contraire, célébrée par des cris d'allégresse et des festins homériques; mais la foi de la jeune mère et son respect pour la cartomancie n'en souffrirent aucune atteinte. Bérénice, animée par Texemple de son amie, devint bientôt une blanchisseuse preste et soigneuse. Les deux ménages vécurent en parfaite intelligence, grâce à l'accord des deux femmes et à

la méthode qu'elles avaient apprise du roi des

S13Q NODVELii;^ JT^USNNfiS.

bâtons. Tandis que ces dames travaillaient sans (çlàcbe, leurs époux jouaient eunemble à la bazzica^ ce trichaient aux cartes réciproquement, et nian* geaient du matin au soir* U n'y a point de place pour des cavaliers servants ou des sigisbés autour des femmes laborieuses^ quand les deux maris ^'a* visèrent de se déranger ou de faire les jaloux, ils furent menés le b4ton haut et hq recommencèrent plus. Au bout da trois ans, il y avait déjà six enfants dans la maison, tous beaux, jouCBus et vivac^, l^s filles çeront habituées de bonne heure au travail, et les garçons promettent d'être voleurs et paresçeux comme leurs pères.

Peut-être. encore aujourd'hui, lorsque Ciccio, le chapeau de soie sur la tète, les mains dans ses poches, se promène en manches de chemise, d'ua air indolent, devant les boutiques d*orfévrQrle de Tolède., les guides et.domestiques.de placele montrent ayx étrangers en leur disant avec mystère : -7- Observez œt homme terrible, Excellence^ c^est un ancien lazzarone qui a fait fortune. Il a vécu de châtaignes, bu de Teau des montagnes et couché dans les bois pour avoir a^asainé ses rivaux en amour. — Mais la vérité est que Çiccio ne fit et ne fera jamais de mal à personne.

LE BONACCHINO

Quand on voyage dan^ léâ pays tnéridlonatix, 11 hai 6tre boti eompagnon/ prendre sans colère lei petites contrariétés , se résigner à^ tsAte souvent Inanvaide chère, rire ded fourberies, se consoler d'être voté à chaque pas en observant des traits dé caractère, et se débattre comme on peut contre lé9 inconvéflients d*un climat qui ofil'e tant d'avait-* toges. Pendant Thiver qué j^ai passé à Naples , l'avais résolu de ne m'ifritér de rien. Ma constance ne fut ébranlée ni par la négligence des domesti-' qties, ni par les tours pendables des aubergistes, tii par la malpropreté de la ville entière, ni parla cui^ sine nauséabonde, ni par le vin acre corrigé avec de Teau irouble, et, lorsqu^en rentrant le soir)e ne trouvais dans mes bas qne qninze ou vingt puces, Je me féltchais de mon bonheur.

' Vue Seule chose a faflM plusieurs fois triompher de ma patience : c'est Tobstination de quelques ha-' bitwta dtrpays â nier, par un amours-propre mal

placé, l'existence même des fléaux dont j^avais la magnanimité de ne pas me plaindre. Vit-on jamais un Parisien nier le froid, la neige, la boue de Paris? Quand on gémit, chez nous, de Tobscurité ou de rinconstance du ciel, nous vit-on jamais prendre fait et cause pour le brouillard et les giboulées? A Naples, ce n^est point assez que l'étranger accepte avec résignation toute sorte de calamités : il lui faudi*ait, pour ne mécontenter personne, admirer une carafe où nagent des têtards, ne parler qu'avec respect d'une punaise ou d'un scorpion, et ne pas sourciller quand même il trouverait une tarentule dans la salade.

Je ne saurais dire quels étranges ragoûts me fu-> rent servis dans ce pays où LucuUus eut jadis une si bonne table, combien de fois on m'ofirit à dé* jeûner des œufs qui sentaient le ver à soie et du café au lait de chèvre, combien de fois, étant assis depuis un quart d'heure à Torchestre de SaihCarlo et pensant me régaler de musique, je fus troublé dans ma quiétude par des démangeaisons aux jambes et obligé de courir chez moi changer de linge et d^habits. Si les jardins d'Armide eussent été peuplés comme les théâtres, les hôlels et les endroits publics de Naples, Renaud n'aurait pas attendu l'arrivée d'Ubalde pour briser ses chaînes de rose et s'enfuir au galop bien loin de son enchan*

Un matin, je sommeillais à demi, le nez dans

LE BONAGCHINO. 233

la ruelle, quand un mille-pieds gigantesque, passant sur le mur à deux pouces de mon visage, me fit sauter hors du lit. En cherchant mes pantoufles, j'aperçus au milieu de la chambre une espèce de petit lézard à courte queue d'une forme hideuse. Je tombais de Carybde en Scylla. Ce monstre, que je ne connaissais point encore, ouvrit la gueule d'un air menaçant; nous nons regardâmes tous deux avec des yeux ronds, et cette vilaine bète exécuta sa retraite en se glissant sous la porte sans précipitation et sans firayeur, selon Thabitude des animaux venimeux. Je me dépêchai d'ouvrir mes rideaux et mes volets. Cette opération porta le trouble dans un conciliabule de coléoptères semblables à de gros hannetons noirs qui s'éparpillèrent en courant avec une vivacité fantastique. Lorsque je parlai à mon bdfessede ces rencontres désagréables, elle me répondit de l'air le plus gracieux : — Segno di primavera e di bella giomata; c'est le signe du printemps et d'un beau jour.

En France, nous nous contentons des violettes ; mais comme à JNaples cette gentille fleur s'était prodiguée pendant tout l'hiver, il était juste que le printemps se manifestât par d'autres signes. L'idée de partager ma chambre avec tout ce monde nocturne me souriait médiocrement. J'envoyai chercher mon passeport à la police, et je m'embarquai à cinq heures du soir dans le bateau à vapeur de

s, un peu agité d'une résolution si brusque

Ht NODViLfcHB ifQILlllTNBS.

et rêvant viMt botis amis que ja laisfMîs datis œtlè TÉlle séUuisanle, où un long séjour fondant tnes quartiers d'hirer mouvait créé de douces habitudes* Héurdùsdment il y a dans tout départ un attrait de rinconnu , un charme aventureux , un sentiment d'indépendante qui triomphent des regrets, et au bout d'une heure vous vous demandes ce qui pouvait voua retenir* «^ Salut à la Sicile I Tes insectes, à Taormine, ne le codent en rien à cent de Naples I Après avoir employé un mois ft parcourir^ non sans fatigue, te penchant de l'Etna et le littoral de Messine à Syracuse, je m'étais installé pour quelque temps ft Palermô) où je m6 rë[>odais, comme Annibal t Gapoue^ dana de véritables délices. Pom un demi** ducat, on me aervait à l'hôtel de F Europe des fea-» tins dé Sbrdanapale et des vins exquis» Un jour^ mon voisin de table, le seigneur Vincenao, qui était Napolitain, ne faisait que murmurer entre aee dents contre le prix exorbitant du dîner, contre les mets, contre la qualité du vin, et il n'eut point de cesse qu*on ne lui eût donné la potion noire comtne de l'encre à laquelle son palais était accoutumé» Il me proposa de me conduire darts une piveola lo^ eanàa où l'on mangeait beaucoup mieux, disait-ili et pour moins d'argent; mais je eonnaisaaia son feible pour les gargotes, et Je refusai. . Le soir du mèiâe jour, je me promen$i« dans les rues de Palerme avec un Français, 11. A. R«, grand voyageur. et fort épris de la Sicile^ C'était en mai

LE BÔNACdHtNOi Sdft

ii4i. n y àVait dans Talr je ne sais (|uoi d'ertivranh Là brise d« mer cbiiclioiaii dans le feuillage de» diênes terts et des tulipiers de la promenade pu** bliqde. La lune se levait derrière le cap Zaferano/ qui ressemblait à un grand sphinx baignant ses* pieds dans la Méditerranée. Là cloche dfe la cathédrale appelait leâ fidèles au SaM avec des sons doux et Telûdtés. Nous ttè disions moi, mon com»pagnon et moi ; nous humions le ^eéphyr en soupi-^ rant, comme si tant de bien-être eât été un excè» pour nos constitutions de PAk*isiehâ. Devant la ma« ^iflque fbniaitie de Garoflëllo, notre VoMa le Nà« poUtain vint nous rejoindre. Par un travers d'esprit. <Hez commun en Italie, cet original èrut voir dans* notre enthousiasme pour les délices de Palerme Un. aflhmtà to ville nAtale, et il se mit ft tourner sa thzMtiè Contre tout ce ciue nous admirions avec un parti pri« de taquinerie et de dénigrement qui m'échaufik les oreilles. Je trempai le bout de ma cînne dans le bassin de la fontaine, et je lui dis î. -^ Seigneur Vtncemso, laissons è chaque pays ëea teautés et privilèges. Sans cherôher bien loin, voici un agrément dont la privation se fait sentir à Na« V^es. Des gerbes d'èau comme eelles-H;i ne seraient pta de trop sur votre place du Casièlh.

-^ Qu'importe une fontaine ! dit le seigneur Vin« eêbxo d'un. air dédaigneux. L'eau de nos blêmes est la meilleore éû monde.

•^ filles al précieua^, répondisse, qu'il GmiI la'

ménager, sous peine de boire bientôt de rexoelleotô vase. Il est vrai qu'on se lave peu. à Naples, qu'on n*y prend pas de bains, et qu'on n'arrose jamais les rues; mais je préfère la prodigalité des fontaines de Palerme à une si sage économie.

— Je proteste contre cette critique téméraire, S'écria don Yincenzo piqué au vif. Vous oubliez l!eau de Carmignano, qui est apportée dans un quartier de Naples par Taqueduc de Gaserte. Cela touche à l'histoire du pays, qu'apparemment vous ne connaissez pas. Apprenez qu'après la mort de Masaniello, l'armée de don Juan d'Autriche s'empara de la ville par cet aqueduc, et c'est ainsi que Naples est retombé sous la domination de l'Espagne.

— Doucement, répondis-je; ne vous emportez pas. Le vieux quartier qui reçoit l'eau de Carmignano est fort éloigné de la ville neuve, et ne contient pas plus de fontaines que les autres. Il n'y a pas un seul ruisseau d'eau vive sur vos dalles brûlantes, où l'on voit remuer la vermine. Quant au fait historique que vous citez, il ne faut pas l'embellir. Lorsque vous dites que l'armée espagnole s'empara de la ville, on pourrait croire que ce fut à la suite d'un combat. Or, la vérité est que les lazzaroni eux-mêmes introduisirent les troupes de don Juan dans la place, non-seulement par le con« duit dont vous parlez, mais encore par la porte d'Albe, qu'ils étaient chargés de défendre. Voilà,

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se^enr Vino6Dzo, comment votre indépendance TOUS fut ravie.

.Un Sicilien d'une figure énergique et belle écou* tait notre conversation , nonchalamment appuyé sur la margelle de la fontaine* Cet homme avait un dos et des jambes à soutenir le monde, comme Atlas. Il était en manches de chemise et portait sa Teste de velours vert pliée sur Tépaule gauche, conune un mantelet espagnol, avec la grâce d'un grand seigneur. Il m'encourageait par des regards à la dérobée, et semblait craindre de voir l'avantage rester à mon contradicteur. L'allusion au fait d'armes peu glorieux des lazzaroni lui fit un sen*flible plaisir.

-* C'est toi, Domenico 1 lui dit le Napolitain ; vieos»tu ici pour me narguer? Ya-t'çn au Borgo avec tes pareils.

U Sicilien, comme s'il n'eût pas entendu, tira paisiblement de sa poche une pipe en jonc qu'il l>oarra de tabac.

^ Manant ! grossier personnage ! reprit don Yin- <^nzo, je te défends de fumer sur cette place.

— Et où diable voulez-vous qu'il fume, dis-je, si ce n'est sur une place publique? Laissez ce garçon tranquille, et ne soyez pas si dur au pauvre monde. I^ne-moi du feu, Domenico ; je te tiendrai com« P&gnie en fumant une cigarette.

•^ Pour la servir j et de tout mon cœur! répondit ie Sicilien en battant son briquet.

136 NODYlLiïlA BlOtLtfeiïNBS.

«^ Éloigne-toi, brigand ! reprit don VlnôâMOiOli je te casse ma canne sur la tète.

' Le Sicilien ne daigna pas tnème lever le» yMt.

-^ HodérelB vous, repHs-je; et toi, Dotnenico, ta ferais sftgetnent de t'en aller. Le seigneur Viiieenio parait fort en colère contre toi.

-^ Il ne me frappera point, Excellence, dit Do^ tnenico. Un coup de canne sur la tète et tout ce qui s'ensuit, c'est un événement grave. Je me suis fiiit tirer les cartes hier, et cela n*était pas tnarqué dans ma bonne aventure.

•— Voilà une raison sans réplique; Je Vois que la T^rtomancie est k la mode ici comme à Hapléb.

— Faites donc le philosophe ! me dît le seigneur Vincencd; comme si toiis n*aviee pas madenflcriselle Lenormand I

— Eh bien ! répondis-je, que • préténdet-lroitt prouver? Ou*iI y a de la superstition en France? J'ed conviens avec Vous. Je suis superstitieux moi-même en voyage, et je me ferais tirer mon lioroscope à Palerme, si Je ne craignais de tromer dans les combinaisons des quarante oarteSé.t

«*^ Vous ne connaiMex pas èéulemeni les caries napolitaines, interrompit don VincenzD; elles hè sont point au nombre de qiuirante '«

^ Depuis peu de temps, on a ^oatë aux cartes napolitainei les huit^ les net^ei les dix, qu) manquaient autrefois, ce qui en a reporté le nombre à cinquante-deux, éommë dans le jeu français. Les gens du peuple, Adèles à lettfs trâdHIens, mip^

LS BOIIAGQitttO. VMt

Le Sidliaa tira de m poohe un vieay jeu de cartes qa'il me préseoU* Je le passai k don Yiucenio, en lui disant da to vérifier } mais il en savoit bien le Qompte, et comme il se vit pris en flagrant délit de mauvaise foi, il jeta le jeu à terre dans un transport de colère dont je ne pua m'empècher de rire* roflns à Dominique trois toH pour acheter d'au^ très cartest en le priant de t)oire le reste à ma

ISQté.

-« Gomme votre Exeellenoe le eomni<indet ré-> pondit le Sicilien en me pressant la niain«

**• C'est oela» murmura don Vinoenxoi donnes de l'srgent à on ba$uwkim ; mais ne le rencontres pas 4&ns nne ruo déserte : il poorrait vous en coûter plus de trois lort \

Cette odieuse insinuation ne parut produire soeim eSet sur Timpassible Dominique. -^ D'où ^eni, demandai"je à M* A* R,, quand don Vincenso ^ fut éloigné, que les Napolitains, si bienveillants dies eua, deviennent hargneux en Sicile 7

*- Comment voules^vous, répondit H, A. R., W'on soit gracieux avec des gens qui ne vous aiment pas, et qui vous le font sentir à tous roo* QMts sans vous le dire jamais en face 7 Une longue «Aie de malentendus a brouillé ensemble les deux

vaillent ces trois cartes, pour JODcr à la seopa et à la bauica, 9Ql aont leurs Jeux favoris.

* Le eorMi Se Maplei, qpi vaut dix low, t'apprile iah à hltone.

UÙ NOUYELLBS SICILIENNES.

Siciles, et la rancune va toujours grossissant. Ije vrai Sicilien, c'est-à-dire Thomine du peuple, esl fier, jaloux et passionné, profondément dissimulé, lorsqu'il juge nécessaire de cacher sa pensée, bien plus habile diplomate que le Napolitain, dont les prétentions à la ruse ne sont point fondées, et qui n'est, à vrai dire, qu'un Sicilien cousu de fil blanc. On rit ici de la loquacité, de la verve communicative des gens de Naples. Tout change de nom par l'effet de l'antipathie. La facilité de commerce, la gaieté s'appellent fort injustement du sans-gëne et de l'insolence. Aussitôt qu'un Napolitain s'approche d'un groupe de Siciliens, on s'entend pour le tromper et le railler. Cette hostilité perpétuelle finit par le faire sortir de son caractère, naturellement bon. Il devient susceptible et méchant malgré lui, comme notre ami Yincenso. Pour peu qn'un sujet particulier de haine ou de jalousie, une rivalité d'amour, par exemple, vienne se joindre à ces pré^ ventions générales, deux hommes qui se connaissent à peine se trouvent ennemis acharnés, et se jouent les plus mauvais tours possibles. Voilà où en sont don Yincenzo et Dominique.

— La jalousie, dis-je, est un sentiment sauvage qui m'intéresse peu ; sans cela, je vous prierais de me raconter Thistoire de cette rivalité d'amour.

— Je puis vous la présenter d'un point de vue sympathique, en vous racontant l'histoire de la beauté par qui la guerre fut allumée.

LE BONACCHINO. 24l

— A la bonne heure ! Je ne vous quitte plus que TOUS ne m'ayez fait ce récit.

La musique du régiment se rendait à la promo^ nade, où l'attendait un essaim de jolies femmes. Nous nous assîmes près de la Flora, dont les plantes exotiques parfumaient Tair, et, tout en écoutant le concert d'un peu loin, M. A. R. me raconta en ces termes Vhistoire du banacchino Dominique et de la belle Pepina.

Quiconque observe ce qui se passe autour de lui

saiit, après quelques heures de séjour à Palerme,

qu'on n'y songe guère à autre chose qu'à Tamour.

iA climat le veut ainsi. Nous sommes à vingt lieues

de l'Afrique, sous le même degré que TAndalousie,

SUT la terre la plus généreuse du monde, dans une

^pèce de paradis, où l'homme n'a qu'à se laisser

vivre pour être heureux. Ce n'est pas en vain que le

proverbe dit : Palermo feliee. Sauf deux ou trois

jours par mois où le souffle énervant du sirocco

vient changer le bien-être en abattement, il n'y a

point de pays où Ton se sente plus constamment

*wpo8 de corps et d'esprit.

On distingue aisément parmi les habitants deut

^ces diverses : l'antique sang de la Sicile et le sang

^PVnol ou mauresque. L'élément normand est

%i% N0UVB|.iB8 &IG|l»IBIfNBS.

pitts mrei mm m le reconnaît encore dans certaines parties de Tile. A Païenne, ces nuancer n^existent guère que dans le sexe masculin. Les femmes sont restées Siciliennes, et leur race se perpétue avec une pureté que je ne saurais expliquer, La plupart sont grandes, sveltes, nobles dans leurs attitudes. Ellei ont les traits réguliers, des profils de médaille^ des mains et des cheveux admi-> râbles, et des yeux dont on n*essuie pas le feu impunément. Leur physionomie offre un mélange bizarre dlntelligence et de naïveté, de passion et de coquetterie, d'orgueil et de douceur ; mais la sensualité domine par-dessus tout le reste. Elles ont bonne envie d'être fidèles, et le plus grand obstacle que rencontre Tamour qui les recherche, c'est ua autre amour \ mais, si la tentation et C herbe tendre s'en mêlent, un faux pas eat bientôt fait et ooaduii à un autre. On ne voudrait pas être ingrate pour un ancien ami, ni ipjuste pour un nouveau. On se résigne donc à diviser son cœur en deux ou plusieurs parts, La vie se complique bientôt à en perdre la tête. Avec cela, les hommes sont extrêmes en tout&s choses ; les uns, avides de plaisir, égoïstes et sans scrupules^ les autres, d'une jalousie intrai* table, soupçonneux et féroces. Ce que nous aiglons en France querelle ou dépit amoureux devient ici une scène de tragédie qui peut finir mal.

Il y a pourtant des Palemûtaines qui gouver- *ept leur« wourB «t^ vi et méthode, et i^ui

LIS kôitÂci2¥KrO.' • M)

appritoisetit les jaloui eomme le célèbre Mftrtin ses Ugres et ses lions. C'est de Pslerme que partit jadis rimmortelle Thaïs, qui s'en alla &ire la coAquête d*A.lexandre le Grand, et toialut arolr le spectacle de rincendie de PersépoUs : celle-là était une mftl^ tresse femme. Vous savez avec quelle vivacité on se divertit à Naples les jours de fêtes populaires. On j met plus de passion encore à Palerme. La ffite dé sainte Rosalie, patronne de la ville, dure trois jours, et les cérémonies, les processions, les danses, les plaisirs de toutes sortes excitent dans la population un véritable délire. On tient de fort loin pour voir ee spectacle curieux. Tous les villages des entirons ont aussi leurs fêtes patronales, et les habitants de la ville ne manquent pas de s'y rendre. Dans l'àu^ tomne, il n'y a presque pas de jour sans quelque réjouissance publique, et ce sont autant d'occa* sions Où les jeunes gens ne perdent pas leur temps* Quand on Jr ta seul^ on en revient deux, et si quel* qu'Un reproche à uùe jeune flUe un gros péché, les bonnes gens disent, pour l'excuser : a Que voulez-^ vous? C'était à la fête de tel village, après une dounine de tarentelles; la pauvrette avait la tête à renvers» v A quoi répond quelque philosophe faidulgent: « C'est juste.. Une iille n'est pas de bronze, s

Parmi les belles personnes qu'on rencontre à chaque pas dans les rues de Palerme, il y en avait une, l'an passé, d'une beauté incomparable, uii

véritable modèle d^Hébé. Depuis lors, elle est devenue une Vénus. Quand je l'ai connue, son esprit et son cœur sommeillaient encore dans la simplicité de Fenfance. Jamais je ne vis rien de si intéressant que cette fleur précoce. Elle était fille d*un bonnetier de la rue Macqueda, qu'on appellait don Giuseppe, et qui possédait une maisonnette avec jardin près de la porte Carini. C^était là que demeurait Pepina. Elle venait rarement à la boutique de son père. On la voyait Taprès-diner à la promenade, et le dimanche à la messe, le plus souvent accompagnée d'une jeune fille approchant du même âge qu'elle, et suivie du père escortant une grosse voisine retirée du commerce et qui avait vendu des poissons secs. Don Giuseppe, veuf depuis longtemps, rendait à dame Rosalie, sa voisine, les soins empressés d'un cavalier servant. La fille de la marchande de poissons, sans être aussi belle que Pepina, ne manquait pas de ce qui plait aux hommes. Ses yeux étaient pleins de phosphore, et sa grande bouche, ornée de dents magnifiques, souriait à tous venants. Une envie de plaire, qu'elle ne pouvait dissimuler, perçait dans ses airs de tôle, sa démarche, ses gestes et son parler caressant; aussi disait-on qu'elle chasserait de race, sa mère ayant été galante. Pepina, qui était pourtant la plus jeune, donnait à sa compagne Faustina Tèxemple d'une tenue modeste, et la rappelait souvent à Tordre par des signes ou des mots à voix basse.

IB BONACGHINO. 245

Fattstina ne tirait pas grand fruit de l'exemple et des avis de ce mentor de quinze ans* La nature, plus brte qu'elle, la menait comme un cheval em« porté. Les deux jeunes filles* coiffées seulement de leurs beaux cheveux, relevaient sur leur tête leui châle de mousseline de laine, quand elles passaient au soleil, et le rabaissaient sur leurs épaules en rentrant à l'ombre, selon l'usage du pays. Dans cet eiercice fréquent et familier aux femmes de Pa« lerme, Faustina mettait une variété où se trahissait Tenvie d'attirer les regards. Tantôt elle s'encapu* chonnait jusqu'aux yeux en riant, tantôt elle ne ^roilait qu*un côté du visage, en lançant des œillades, ou bien elle faisait une visière de son éventail, en se cachant aux uns pour être mieux vue des autres; mais si quelque jeune cavalier s'approchait, la vigilante Pepina repoussait l'ennemi par un regard sévère. Ces escarmouches se passaient à Vavant-garde, sans que don Giuseppe et dame Rosalie en eussent connaissance, tant ils avaient de bag^^elles à se dire.

Pendant ces promenades au bord de la mer, dans

on site enchanteur, au milieu de la belle compa-

pûe^ des équipages, des fleurs et des concerts en

plem ûr, Pepina étudiait avec curiosité les petits

n^anéges des femmes et des jeunes gens *, elle n'avait

pas grand'peine à deviner les secrets de la comédie

dans ce monde bienveillant où l'on se cache peu et

^ la chronique fait plus de bruit d'une liaison

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