CHAPITRE XIX
et qu elle n'ignorait point, la Ricci, qui était eqpèiute, me pria instamment d'être son compère et le pafkin de son enfant. J'acceptai sans hésitation. Elle accoucha d'une fille pendant une tournée k Bergame , et Sacchi tint ma filleule sur les fonts de baptême, par procuration. Le mari de ma protégée était un maniaque, ancien libraire , passionné pour la littérature , s'exténuant k des travaux absurdes, pour courir après une gl^re qui ne voulait pas se laisser atteindre. Le pauvre liomme s'en allait mourant de la poitrine. Son mal augmentant de jour en jour, les médecins lui commandèrent de se rendre k Bologne pour y respirer l'air natal , dernière ordonnance des gens de l'art qui ne savent plus que dire. Jusqu'alors ce mari , tout absorbé qu'il était par ses manies , prétait quelques secours k sa femme contre les calomnies par sa présence et son titre d'époux. Quand il fut parti , je fis entendre k ma protégée que mes visites quotidiennes pouvaient donner sujet k des propos fkcheux , et que je croyais devoir les interrompre. La Ricci baissa la tête ; une larme roula dans ses yeux ; elle murmura ces paroles d'un ton plaintif : c Entourée d'ennemis, privée de mon mari, sur le point d'être veuve, avec j^eux enfants, sans aucun appui , je vais être abandonnée de tout le monde. » Celte désignation me toucha le cœur. Dans mon attendrissement , je pensai que la générosité me faisait un devoir de protéger davantage une personne séparée de son défenseur légal, et je ne cessai point mes visites. Je priai le vieux Sacchi de m'aocompagner ; ce bonhomme se prit d*amitié pour sa
premièie actrice, et nous passions gafment les matiDets k dire mille folies ou % raisonner sur le spectade da jour On nous voyait tous trois ensemble au Ridotto , dans les cerdes, les théâtres, les promenades et chez les restaorateurs. Les langues envenimées se turent; le poUic. honteux d'avoir écouté trop légèrement la calonmie, rendit son estime k une comédienne dont il aimait h personi^t le talent , et je me glorifiais comme d'une bonne œuvre d'avoir réhabilité l'honneur de mon amie et commère.
Les choses en étaient Ik , quand je m'aperçus que Sacchi changeait les heures de ses visites afin de ne plus se rencontrer avec moi chez la Ricci. Souvent il prenait la faite en me voyant arriver ; je le trouvai deux fois dans l'escalier se cachant pour m'éviter. D'autres fois, je reconnus de loin ses grosses jambes qui couraient aussi vite que la goutte voulait bien le permettre. L'idée que notre capthcomico , avec ses quatre-vingts ans, ses infirmités, son sang figé par les glaces de l'âge, pût s'embraser d'une flamme amoureuse, me parut si bouffonne, que je ne m'y arrêtai point; cependant je distinguai bientôt des signes certains de l'incendie qui consumait cet amant podagre , et je riais en songeant que mon entreprise avait extrait du carquois de Gupidon cette flèche ridicule. Un matin , j'entrai chez ma commère plus tôt qu'k l'ordinaire , et je la trouvai étalant sur une table trente aunes de satin blanc, qu'elle contemplait avec ravissement -
— Oh! dis-jc, vous avez fait de la dépense. Tout