‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 98 sur 132 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

en vous lamentant de la maigreur de vos appointements,

je vois avec plaisir que vous pouvez encore vous passer

des fantaisies assez coûteuses.

— Il est vrai, répondit ma commère; j'avais besoin

de ce satin blanc. Sacchi a bien voulu me conduire chez un oiarchand qui m*a donné ces étoffes k crédit, et je suis convenue avec le directeur de lui laisser trois sequins par mois sur ma solde jusqu'à parfait payement de ma dette.

Cette histoire était simple et vraisemblable ; malheureusement , la belle ne savait pas mentir, et ses joues , couvertes d'une rougeur subite, disaient tout autre chose que sa bouche.

— Vous m'avez fait tort , repris-je avec sang-froid ; «[uel besoin aviez-vous de recourir au capo-comico? c'était k moi que vous deviez vous adresser.

La rougeur devint plus vermeille, et s'étendit jusque sur les oreilles et le cou de la dame.

— Eh bien, me dit ma commère, je ne veux pas vous cacher la vérité. Ce vieillard est amoureux de moi ; il m'a fait présent de cet habit; mais je vous prie de croire que je n'ai pris aucun engagement avec sa folle passion.

Ma chère enfant, repris-je, un homme de l'âge de Sacchi n'en serait pas venu au point oii il en est si vous n'aviez point excité sa folie. J'ai combattu pour votre talent méconnu, pour votre honneur attaqué; nous avons vaincu l'ennemi ensemble. Prenez garde de ruiner notre ouvrage pour une robe, et que ce satin blanc tout

ââ6 HÉMOIRES DE CHARLES GOZZI.

neuf ne devienne le plus laid de vos babils. SoDgez que le vieux Sacctii a une femme et deux filles ; qae ces femelles vous détestent déjk et ne sont pas muettes. A ton ou à raison , si le bruit public vous donne pour amant le vieux capo-<X)mico, je serai forcé de battre en retraite. Je ne prétends pas m'ériger en pédant ni régenta votre conduite ; je vous laisserai libre d'agir comme voos l'entendrez; mais adieu le compère et l'ami!

— Que je suis maladroite! disait la beUe en rougissant davantage. Mou cher compère, croyez que je jeite^ rais volontiers le satin par la fenêtre. Maudit soit le métier d'actrice ! On y est sollicitée , tentée k chaque pas, toujours entre la misère ou la honte! Ce vieux fou m'a étourdie en me promettant mille choses dont j'ai besoin : de l'argenterie , des objets de toilette et même des bijoux. Je n'en veux point. Je lui payerai son satin. De grâce , conseillez-moi ; je vous obéirai ponctuellement.

— Je n'ai pas de conseil k vous donner, répondis-je. Sacchi est méchant, vicieux, opiniâtre, brutal, et, de plus , excellent comédien. Il vous tient dans un filet. Si vous refusez le présent, il se vengera; si vous l'acceptez, il vous compromet. Tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.

Deux jours après cette conversation , la Ricci m'annonça gatment qu'elle avait déclaré k SaccM sa ferme résolution de lui payer les trente aunes de satin blanc.

— Le vieux , ajouta-t-elle en riant, m'a regardée de travers et m'a répondu en grommelant : < Fort bien; je

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