‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 99 sur 132 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

sais d'où part le coup. Soit, vous payerez cet habit. >

— JMa pauvre commère, m'écriai-je, ce satin-lk vous coûtera plus de larmes que de sequins !

En effet , dès le même jour, le capo-comico lança contre la première actrice les sarcasmes les plus mortifiants ; il lui adressa des critiques et des reproches injustes au sujet de sa profession. Sur le théâtre même, dans les improvisations , il accabla cette jeune femme de traits satiriques pour faire rire le parterre k ses dépens. Enfin , dans la coulisse et devant dix témoins , ce misérable , égaré par la jalousie, eut la cruauté de dire tout haut que la vertu de la Ricci s'éveUlait trop tard, et que, si elle devait payer le satin blanc, elle eât mieux fait de prendre cette résolution trois jours plus tôt. La pauvre femme voulut protester contre cette lâche insinuation ; mais l'horreur de cette insulte lui ôtant ses forces , elle tomba évanouie. Je savais Sacchi capable de tout , et je ne doutai pas que les fanfaronnades de ce séducteur octogénaire ne fussent d'insignes mensonges. Le soin de mon propre honneur m'engageait h m'écarter de cette fange; mais, en m'éloignant, j'achevais la mine d'une femme persécutée et sans défense.

Le lendemain, je trouvai la Ricci noyée dans les larmes. Elle me jura par les serments les plus sacrés, avec le cri de l'innocence, et cette fois sans rougir, que Sacchi était un imposteur. EUe me supplia, les mains jointes et le visage inondé de pleurs, de ne pas ajouter foi aux perfides propos de ce scélérat.

— Rassurez-vous, lui dis-je : je ne choisirai pas ce moment pour vous retirer mon amitié. Demeurez calme;

2â8 MEMOIRES DE CHARLES GOZZI.

ne faites point d* éclat nouveau, et laissez-moi le soîd de ramener votre ennemi k de meilleurs sentiments. Si vov^ ne me donnez pas d'autre motif de m'éloigner de vous, ce ne sera pas encore pour cette fois.

L*endroit sensible des comédiens et surtout d'an directeur de troupe, c'est l'intérêt. Tout k coup je suspendis mes visites k la Ricci et mes apparitions ao théâtre. On répétait alors une nouvelle comédie de moi. Je n'allai point k la répétition du matin , ui le soir dans les coulisses. On envoya demander si j'étais indisposé; je répondis que je me portais k merveille. On renvoya un second messager pour savoir quelle raison m'avait empêché d'assister k la répétition et au spectade du soir ; je répondis que j'avais des affaires, et que ma présence était inutile. Le jour suivant, point de Gozzi k la répétition du matin, ni dans les coulisses. Grand murmure parmi les comédiens. On interrogea la Ricci ; elle assura que depuis plusieurs jours elle ne me voyait plus. Enfin, on me députa officiellement Louis Benedetti, neveu de Sacchi. L'ambassadeur entra chez moi d'un air d'autant plus lamentable qu'une pluie battante avait trempé toute sa diplomatique personne. 11 me peignit éloquemmeot l'inquiétude et l'agitation causées par mon absence, dont on cherchait k s'expliquer la cause.

— Mon ami, répondisrje, la cause est facile à deviner : Sacchi se soucie fort peu de ma présence aux coulisses ou aux répétitions. Je ne suis ni un poète h gages, ni un homme de paille. Le capo-comico déteste la Ricci, ne fait que crier après elle, l'accable de bourrades et de reproches, l'insulte grossièrement en face de ses

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