LA FOIRE
DE SINIGÂGLIA
Un malin du mois de juillet, trois jeunes gens, qui se promenaient dans la galerie des Procuraiie Niiove, h Venise, s'arrêtèrent devant l'oflice des bateaux h vapeur de Trieste, pour eiaminer une aftiche qu'on venait d'exposer à l'instant devant la porte. Celle afiichc, imprimée sur deux colonnes, en allemand d'un côté, en italien de Tantre, portait en gros caractères ce tiUo peu harmonieux pour des oreilles méridionales : Vam^schifjfahrl^ c'està-dire tt navigation à vapeur. » La profusion remarquable dos consonnes et particnllèienicnt les tiois/
de suite excitaient 1 hilarité de jeunes Vénitiens
gens rieurs et enclins à la critique. Ils se livraient
à des commentaires et à des plaisanteries où l'on sentait Tantipathie des deux races autant qne celle des deux langues. L*affîche annonçait que la compagnie des pyroscaphes, à l'occasion de ta foire de SinigagUa, ferait pendant quinze jours un service direct et quotidien entre Venise el cette ville. Le prix des places était modéré. Les bateaux partaient le soir pour éviter l'ardeur du soleil. Le beau temps, la pleine lune, le calme de la mer, Fattrait d'une excursion dans un pays en fête, me décidèrent à m cmbarquer. Je pris le petit bagage nécessaire pour un voyage de deux semaines, et à six heures du soir je saluais de loin Venise, qui déjà ressemblait à une ville flottante.
Une famille anglaise est rornement obligé des places de première classe sur tout bateau bien garni de i)assagcrs. Le pyroscaphe jouissait de cet avantage. A côté de leur mère, grosse iemme couperosée, se tenaient assises deux jeunes misses aux poignets minces, aux tailles de poupées, chaussées de souliers pointus et l'ombrelle à la main. Le père, vieillard replet et goutteux, s*endormaît sur son double menton, tandis que deux garçons aux jambes grêles, en vestes rondes, se disputaient le télescope portatif pour lorgner les campaniles dont les pointes se perdaient dans les vapeurs de Thorlson. La lenime de cbambre faisait le thé, préscrvalif inutile du mal de mer. Quatre abbés et un archi<
prôtre causaient en pur toscan. Deux dandies lom* bards parlaient milanais. Un officier de la corvette la Marianna^ qui depuis a }>éri corps et biens, fumait son cigare d'uu air iudiflérent. Le personnel des premières places n oûrant rien d^original, je passai aux secondes ; j 'y remarquai tout d^abord une bande nombreuse de ligures hétéroclites qu'on aurait pu prendre pour des brigands, si on les eût rencontrés dans tin bois, mais que je reconnus pour des comédiens ambulants. Il y avait aussi des marc baiuls forains de divers pays, et puis une jeune iiiie tyrolienne d'une beauté rare, vêtue de son costume na* tional, et dont la fraîcheur, les mains blanches et le linge propre faisaient ressortir admirablement les mines cuivrées, les cheveux en désordre et les gdenilles de haut goût de tout son entourage. De grands paniers, d où s'échappaient des loques à paillettes, contenaient évidemment la déCroque dramatique de la troupe. Plusieurs toiles roulées sur des bâtons rejtrésen talent les affiches illustrées des pièces du répertoire. Les visages des artistes, maigres et peu fleuris, paraissaient animés d*une expression flamboyante où le génie comique avait moins de part que Tappétit, car 1 heure du festin approchait. La jeune première, aux mains courtes, à la taille épaisse, lira d'un sac de toile une galette jaune et gluante en p4le de mais, qu'on partagea équitable* ment et qui fut engloutie en trois minutes. Un vase de fer-blanc rempli d'eau circula de bouche en
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bouche, el l'expression du recueillement se répandit bientôt sur toutes les physionomies.
Comme les grands capitaijîos qui mangent la soupe du soldai par polilique, le capo comicOy directeur de la troupe» prit sa rali<m de galette et but à IMcuelle commune. Une tasse de café noir fut le seul luxe qu'il osa se pcrmellie. Ses compagnons assoupis pardonnèrent cet excès de sensualilé à rhomme supérieur dont Pimagination, toujours éveillée, ne se reposait pas même à l'heure de la digestion. 11 n'était pas besoin d'examiner au microscope le seigneur diiecteur pourvoir qu'il ne nageait pas absolument dans ropulcncc. De son manteau roussàtre sortaient , comme d'un gros paquet d'amadou, ses bottes informes, dont les blessures ouvraient un large passage à la poussière et ri l'hnmidilé. Sous les coups de la mauvaise fortune, cet homme avait contracté l'habitude de tourner souvent vers le ciel ses regards pleins d'inlelligence et de feu, soit pour élever son âme au-dessus d'un monde de tribulations, soit pour défier l'ennemi, comme l'impétueux Ajax; maïs il ne s'égarait pas longtemps dans les profoiideurs de rimmcnsité. Son coup d'œil, vif et pénétrant, redescendait soudain sur la terre pour diviser les humains en deux classes distinctes, — les gens aussi |>auvres que lui, dont il ne faisait point de cas, et ceux qui paraissaient plus riches, avec lesquels il S'cmpressail de nouer des relations.
Sans doule le eapo eomico conçul de l'estime pour moi) en remarquant que je portais des bottes
moins malucles qoe les siennes, car il m adressa un sourire gracieux et se recula sur son banc pour m'engûger à m^asseoir près de lui. — On voit bien, me dit-il, que volie seigneurie ne va point à SinigiigUa pour acheter du chanvre. Extrêmement loin de ma pensée l'envie d'importuner votre seif^ncurie par des questions indiscrètes î mais on je me trompe fort, ou elle n a point de goût pour le commerce, et le seul but de son voyage est de se divertir.
— Vous ne vous trompez pas, répond is-jc.
— Que je m'estimerais heureux, reprit le directeur, si les représentations de notre modeste compagnie comique pouvaient obtenir les applaudissements de votre seigneurie duraut son séjour à Sinrgnglia. C'est aux persoimes éclairées qu'il appartient d encourager les eHorts de Tartistc et de diriger le goût du public sans éducation, en signalant les passages où le comédien montre du talent. Sans trop de présomption, j'ose espérer que le choix de nos pièces et le mérite de Texécution ne vous déplairont pas. Nous n avons point dans noire compagnie de ces artistes hors ligne qui rfîa cent leurs camarades et ne soulîrent à côté d eux aucun rôle important : ces vanités dévorantes sont la mine des troupes comiques. Parmi nous, chacun fait de son mieux, saus perdre de vue la perfection de L en-
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semble, à laquelle nous conlribaous tous dans la mesure de dos forces.
— On n'observe pas ce sage préccple avec assez de scrupule dans les Ihéàtrcsdes grandes villes, répondis*je.
— Voycz-vons là-bas, reprit le capo comico^ ce gaillard qui soui il d un air ironique, tout en s en* dormant ? 11 ne tiendrait qu'à lui de dominer ses voisins, d'absorber ralleniion et de reléguer les autres rôles au second plan, sauf à gàler la représentation fonr accaparer les applaudissements ^ mais, avec un tact admirable, il se modère dans rinlérêt de l'ouvrage, et ne donne carrière à toute sa verve que dans les intermèdes. C'est .un homme universel : Truffaldln à Bergame, Pantalon à Venise, ' ocfeur à Bologne, nous le verrons quelque jour Pancrace ou Polichinelle à JNaples, si nous réussis^ sons à nous établir dans cette ville fortunée où la vieille comédie italienne fleurit encore.
. — 11 ne faut pas vous dissimuler, dis-je, que vous trouverez à Naples des acteurs charmants, incomparables dans le genre houflbn.
— Tant mieux! répondit le directeur: le mérite des troupes rivales est le meilleur stimulant de Témulation ^ mais j'ai étudié le lépcrloire des petits théâtres napolitains, et j'y ai déjà remarqué un défaut que nous avons soin d éviter, Tabus de la farce. Les Pancraces et les Polichinelles ont tout envahit Les lazzis sont devenus 1 élément principal^
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le sujet de la pièce n'est plus qu'un prétexte, un cadre insignifianiy dont le public s'est accoutumé à ne tenir aucun compte. Chez nous, au contraire, l'intérêt du drame, le développement des passions, voilà ce quW ne perd jamais de vue; les lazzis viennent après, pour reposer le spectateur, pour le distraire un moment et le préparer à des émotions nouvelles.
— Votre théorie, dis-je, est pleine de bon sens,
et je vois avec plaisir que vous étudiez la i)(>étique de votre art tout en courant les foires. Nous n'avons en France qu^un seul écrivain qui ait su marier habilement ensemble le drame avec rélément comique : c'est un auteur appelé Sedaine...
— Je le connais bien, interrompit le directeur* Votre Sedaine est un grand roaitre, et je le place audessus de notre Goldoni, qui Ta certainement imité dans ses derniers ouvrages. Avant de quitter Venise pour chercher fortune à Paris, lorsque Goldoni a fait la Bottega di Cq/f^, les Barujfe Chiogyiotte et tant d autres.tableaux où la verve ne fait po^nt•o^-* blier la trivialité du style* la véritable comédie était en( ore lettre close [lour lui. Sedaine lui a montré le chemin qu'il devait suivre; mais par malheur son talent épuisé ne répondit pas à Tappel. L'ima* gination se trouva éteinte quand le goût fut épuré. Uueile déplorable situation pour un poète que de sentûr trop tard ce qu^il aurait pu faire et de voir (out son bagage englouti dans Tocéan de Toubli!
s* NOUVELLES ITALIENNES.
J'y songe en soupirant lorsque notre compagnie joue la BoUega di CaJJè^ car c'est une des bagatelles de notre répertoire. Pauvre Goldoni ! je voudrais, pai' line compassion pieuse, faire représenter plus souvent ses ouvrages ; mais il n'y a pas moyen : rintérét de la troupe passe avant toutes choses.
Je demandai au capo comîco où il avait trouvé dans la littérature italienne de meilleures comédies que celles de Goldoni.
— Vous allez vous moquer de moi, me répondit-ily si je vous dis que je fais moi-même les pièces que nous jouons. Assurément elles ont beaucoup de défauts, mais enfin ce sont d'autres défauts que l'abus de la farce, la bassesse du sujet et la trivialité du langage. Hormis lesTruffaldins et les PantalonSi nos personnages parlent en italien pur.
— Seigneur directeur, dis-je, vous raisonnez si bien que je ne doute plus de Texcellence de vos représentations. J'assisterai certainement à l'ouverture de votre petit tlu'iUie, et je prendrai un plaisir infini à découvrir, dans votre compagnie ambulante et modeste, le bon goût, le juste sentiment de l'art et les inspirations heureuses que vos artistes devront à voire habile direction. Permettez-aioi cependant de vous dire à Toreille qu'il vous manque une chose osscnlit lle. Un peu de beauté sur le minois de la jeune première ne serait [»as de trop pour faire excuser les hyperboles dont il Caut qi|e*ramoureux soit prodigue.
LA FOIRE Ofi SINIGAGLIA. ^ 9
Pour la premièi*e fois de sa vie, le eapo comico examina lliéroîiio de sa troupe avec Tidée do lui
trouver les «agréments j)lïysjques de; la fcriiinc. Son regard prit une expression touchante de bienveillance et de pilié. — J en conviens, me dit -il, la pauvrelle n'est pas hellc; mais raiiiouresl une passion folle, une sorte de fatalité qui ne se discute pas. On ne doit jamais s'étonner qu'une femme ait su plaire. Celle-ci d'ailleui s est un sujet préi ieiix : quel courage et quels poumons* Combien de fois, avec Testomac vide, a-t-elle représenté des filles de rois! Si elle était plus jolie, la vanité, la coquetterie, les séductions la perdraient peut-être, et puis voudrait -elle encore faire notre cuisine, coudre nos costumes et parer aux difficultés de chaque jour avec un zMc infatigable? Elle aurait des caprices, des galants à ses trousses; on nous Tenlèveralt peut-être; les bonnes mœurs sont le plus beau titre de notre compagnie à Testime publiqne.
- Ces considérations, rc[iondis-ie, sont d'un sage-, avouez pourtant que, s'il se présentait une Golombine comme ceUe*ci, vous n*hésiteriez pas à l'admettre dans voire compagnie comique.
En parlant ainsi, je montrai au directeur la petite Tyrolienne dont les yeux limpides et la bouclie fine offraient un mélange gracieux d'esprit et de candeur. Le capo co)nico regarda la jeune fille de l air d'un capitaine recruteur en présence d'un cou-
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scrit bien bâti. Une espèce de sursaut changea les plis de son vasta manteau. Il ôta sa casquette et passa ses doigts dans ses longs cheveux en s^écriant avec dépit : — Ahl pourquoi faut-il qu'une injiiste réprobation pèse sur le plus aimable des arts? S'il est vrai que dans le métier de comédien la dignité de riionime et lu réserve de la femme reçoivent quelques atteintes, est-il plus louable de se livrer au vol patenté qn on appelle commerce, à l'usure dé* guisée sous le nom de banque, au meurtre ou au pillage honorés du titre pompeux de défense de la patrie? Sans doute , il nous faudrait une Golombîne comme celle-ci ; mais quels préjugés stupides n'at-on pas semés dans cette tête si fraîche I Cependant j'essaierai, je lui parlerai. Oui, je veux sonder cette jeune imagination, et si j'y découvre le germe d'un talent, Tapparence d'une vocation, je mettrai le feu à la poudrière.
Avec cette promptitude de résolution et ce sansgêne qui distinguent les méridionaux, le directeur s approcha de la petite Tyrolienne, et au bout d*un quart d'heure la conversation était fort animée. Dieu sait quels tahliaux trompeurs, quels mirages insidieux le tentateur sut présenter à Tesprit de la pauvre ûllel Une langue dorée qui parle tout une nuit peut mener loin l'ingénue qui prête l'oreille sans déiiance. Au point du jour, lorsque je remontai sur le pont après avoir essayé sans succès de dor^ mir dans une cabine, mon racoleur pérorait encore.
LA FOIRE DE SINIGAGLIA. Il
Le capitaine du pyroscaphe, qui connaissait la jeime Tyrolienne, lui dit en passant: ^ Eh bien! Maria, voici le moment d'ouvrir ta boîte et d olfrir la marchandise aux seigneurs passagers.
Tandis que Maria clieri liait sa boîte dans les bagages, le capo comico vint à moi et me dit tout bas :
C'est Une afTeiFè presque terminée. La petite a du goût pour le théâtre, de la mémoire, de l'inlelligence, de Tespièglerie, toutes sortes de bonnes dispositions. Je lui ai communiqué cet enthon*siasme, ce feu sacré qui fait la puissance du comédien amoureux de son art. L'attrait irrésistible de nos représentations aclièvera cette conquête. Elle est à nous. Si votre seigneurie demeure à Sinigaglia jus^ qu^à la fin de l^fiern^ elle assistera peut-être aux débuts de ma nouvelle recrue. Elle en sera ravie. L'enËint n'a aucun vice de prononciation. Par bon«> lieur, son pays nulal est Bolzano, dans le Tyrol italien, où l'on parle le dialecte de Trente. D'ailleurs, elle sait le vénitien et même le toscan. Le son de voix est mélodieux, le geste sobre. Elle réussira dans le drame et la haute comédie. C'est une organisation sympathique et tendre. Par Bacchusl que je sois roué vifs! elle m'échappe I
Suivant le conseil du capitaine, la jeune fille présentait aux passikgers sa boîte garnie d'un assortiment de parfumerie et de mercerie. Tout en marchandant une paire de bretelles je lui demandai s'il était vrai qu'elle eût envie de jouer les Colom-
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bines. — Ce n'est pas Pcnvie qui me inani|iio, ré-
|joii(iil-elic. mais le courage de prendre un si grand parti. A|iprcndro un rôle, le réciler sans me trouliler, saii» faire atleiilion à celle foule si redoutée dont une ligne de ieu nie séparera, répondre aux lazzis de Truifaidin, duper le vieui Pantalon et désespéier ic Léandre ou le Mario, cela me semble facile.
— Voyez-vons la friponne I interrompit le dircc*^ teur. Quelle ruse daus ses yeux, et comme la malice relève déjà le coin de ses lèvres !
— Mais, reprit la jeune fille, ce qui nie charmerait par-dessus tout, ce serait de représenter une princesse enlevée par des corsaires, ou une bergèie arrachée à son Adèle amant par un ravisseur abominable, d'être persécutée, enfermée dans une tour, et même poignardée au dernier acte, si le sujet de la pièce et le poêle le permettaient. Allez , je vous assure que je saurais pleurer et m*évanouir aussi bien que personne au monde.
— Quel trésor I s'écria le capo comico. Des cheveux blonds avec des yeux noirs, de la mélancolie, de la iinesse, de la vivacité, selon Toccasion ; elle réunit tous les avantages. QuWle serait charmante échevelée, éperdue, poursuivie par un brigand sans pitié! Maria, ma mignonne, ne Cen dédis plus; tu es de la troupe, et tu auras part entière dans les bénéfices énormes que nous allons faire.
— Réfléchissez, Maria, réfléchissez encore, dis-je
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en appuyant stir chaque mot. Ne vous pressez pas, prenez le lomp-i de ( oiisuUcr vos |)ar(Mits.
— Hélas! répondit la jeune lilic, je n'ai plus ni père ni mère. 11 me reste scnlcmcnl une vieille tanlequî est une Fîiintc femme, une personne illuminée, (l'une haule dévotion, que Tesprit du Seigneur visite quelquefois, chez laquelle on va comme en lerinage. Pour tout IW de la terre, je ne voudrais pas encourir la malédiction de ma lanle Susanna. Quant aux gens de mon pays, je sais d'avance ce qu'ils diront : sMls me voient revenir à Bolzano, dans trois ou quatre ans, avec une bourse bien garnie, je serai une fille adroite, une comédienne, une artiste qui fera honneur à sa ville natale *, si au cohtraire la bourse est vide, on m'appellera folle, aventurière, coureuse de tréteaux. 11 y a aussi dans la vie de théâtre des choses qui répugnent, certains costumes qui cboquonl la modestie...
— Ne t'embarrasse pas de cela, interrompit le capoeomieo; à la grande rigueur, tu pourras refuser les rôles qui ne te plairont pas. Nous débuterons à Sinigaglia par un ouvrage où la scène représente une ile des Indes*, tu verras avec quelle décence mes sauvages sont vêtus. Nous allons aborder dans les Etals du sainl-[)rro , cl je sais trop mon monde pour m'exposer aux censures de 1 aulorité.
— Je crains encore, reprit la jeune fille, cet aban« don, cette malpropreté où les comédiens paraissent plongés;
— Quelle nialproprelé? s'écria le tlirectcuren cachant ses mains noires dans les plis de son manteau. Voilà nn étrange scrupule! A-t-on jamais
relusc de Teau à quelqu iiii en Italie? D aillciirs, ma belle, qui t'enipôclie dYin porter avec Loi ces pains de savon, cette eau de Cologne et toute cette pacotille de pelite-maltresse que tu vends aux voyageurs?
^ C'est bien mon intention y répondit la jeune Tyrolienne*
— Croyez-moî, Maria, réfléchissez encore, dis-je avec le plus de soleuiiilé qu lime fut possible. Mais, puisque le seigneur directeur vous fait des offres si brillantes, il ne peut se dispenser ^ {)0ur montrer sa
galanterie, de vous acheter quelque pièce de votre pacotille.
eapo comico sentit le piège que je lui tendais.
Il voulut faire parade de sa magnificence et commença par marchander une chaîne de montre en similor, un canif à quatre lames, un flacon d^essence à parfumer le mouchoir; [>tiis il descendit aux objets d'un prix plus modique, et hnalement, après bien des pourparlers, il acheta un cent d épingles qu'il paya un sou, et encore avec autant do grimaces que si on lui eût arraché Tàme. Dans les regards de la jeune fille, notre homme démêla le soupçon de son avarice ou de sa misore. Pour réparer cet échcc> il déclama sur le bonheur de la vie d^artiste avec une faconde entraînante et colorée dont la pauvre Maria fut si éblouie, qu*ell6'n^eilt