LA PA60TA
: ~ Excusez,., dit-il, que vos seigneuries me pardonnent mon ignorance. Un pauvre Pagoto ne peut s'exprimer en beau langage.
— Parlez comme vous savez, reprit Tingénieur, pourvu que ce soit avec franchise.
. Le père commenta un récit obscur et trivial, où r<m démêlait qu'il avait cru sa ûUe débauchée par le gondolier Marco, à cause de la mauvaise réputation des nicolottû
— Vous vous trompiez, interrompit le Français. Votre fille allait bien réellement épouser Marco, lorsque vous Tavez envoyé quérir. Ce très-haut seigneur albanais et ce très-honorable seigneur dalmate sont venus ici pour témoigner qu faveur de Digia. Il est étrange qu'un père ne sache pas reconnaître par lui-même la vérité sur une telle question. Il faut qu'on vous ait abusé. Nous voulions tous du bien à votre fille. Vous nous avez privés du plaisir de la marier.
— Je lui ai trouvé un autre mari, dit le père, reprenant un peu d'assurance.
— Oui, poursuivit l'ingénieur, François Knapen, n'est-ce pas? C'est lui qui vous a excité à maltraiter voire fille; c*est lui qui Ta calomniée.
— Magaril murmura Dolomir, plût à Dieu 4u*il l'eût calomniée !
— Vous avez la tête dure, à ce que je vois. Et vous, Digia, comment ne prote8tez*vous point?
— Hélas! s'écria la jeune fille en pleurant, je ne
iiA NOOVBIiLÉS ITALftiNNBS.
fais aulre chose du matin au soir; mais ce Knapen a ensorcelé mon père.
— Ensorcelé, ajoula la vieille mère, c est le mol exact*
— Nous briserons le sortilège, reprit Tingteieur. Ûu'on cherche Knapen et qu'on l'amène devant moi.
*»lfe voici} dit le jeune Croate i qui se tenait eaché derrière la porte du oelUer.
Knapen entra et regarda l'ingénieur d'un air in-> solenté
^ Avanceif monsieur, lui dit ringénieur tlraii^ çais. Nous allons vous prouver que vous avez mai agi et porté ie désordre dans cette famille*
Je suis curieux de voir cela» • Rien n'est plus facile. Si Ton vous proposait en mariage une tUle perdue de mcsurs^l'épouseriei-t vous?
Non, monsieur, répondit Knapen.
— Gomment 9p[)elier4ez-vous celui-là qui pren-» drait pour compagne de toute sa vie la mdtresse
d'un autre?
. Le Croate sentit le ooup trop tard) ^1 garda le silence*
— Nous l'appellerions tous un hornmc vil, pouri^uint ringéniet^. Ëh bienl monsieur, de deux choses l'une : ou vous avez trompé Dolomir et càk lomnié sa fille, ou vous êtes cet homme que je viens de qualifier, puisque vous recherciiez la main .de Digia. Qu'avei^voue à répondre?;^
LA PAGOTA. 12$
François Knapen, déconcerté, lança un regard de colère à l ingénieur frao^is. Lorsqu'on aime, dit-il en béaitant, on passe sur bien des petites cboses»..
— Ce n'est point une petite chose, interrompit ringéniettr^ que la réputation d^one jeuQ(d iBlie. Vouleï^voas que je vous dise sur quelle chose vous avez passé? Par amour et par jalousie, vous avez employé de mauvais moyens d^atteindre votre but et d^éearter un rival. Vous avez volé à votre ma!* tresse Taffection et i*estime de son pèi^, pour vous assurer une fiemme que vous estimiei vous*méme« et dont vous connaisiez rinnoceiice, le bon cœur, la douceur et les autres qualités. Il n'y a que Tamour et h jalousie qui puissent atténuer une faute si grave, un procédé si cruel et si malhonnête. Hais vous pouvez encore racheter cette faute en la confessant avec humilité, en réparant le mal, en faisant à la justice et à la vérité le sacriflce d^un amour qui n*est point partagé, en rendant à la jeune fille la tendresse de son père ei le mari que tous lui aves enlevé par des manœuvres coupables. Si vous vous résignez de bonne grâce à ce pénible eflort, le beau rdle sera tout à coup de votre c4té> Nous tous plaindrons, BOUS essaierons de vous iconsoler, et nous dirons qu'il iailait que votre amour fut bien profond pour $Totr entraîné si loin un garçon capable de dé* vouement el de générosité. En somme, c'est ce que jgm ave;i de odieux à faire, car votre première thèse
n'est plus soutenable, et si vous y persistiez, votre honneur n'en réchapperait pas. Pour vous en con-* vaincre, regardez seulement la mine du pauvre Dolomir, que a compris enfin son erreur et ses préventions injustes.
Le Croate, se voyant perdu, ne cherchait plus qu'une issue pour son orgueil. Il n'accepta point la position humble qui lui offrait son adversaire.
— Puisque Digia ne peut se résoudre à m'aimer, dit-il avec émotion, je renonce à elle. Soyez donc satisfait. Cette conspiration contre mon bonheur, qui vous amène de si loin, a réussi au gré de vos désirs. Je n*ai rien à dire de plus, et je ne veux ni consolations ni réparation d'honneur.
^ Bien! Knapen, reprit l'ingénieur, voilà du courage. Ne croyez pas que je sois venu pour vous ravir encore votre fierté. Vous la sauverez du naufrage, et j'avais tort de vous en demander le sacri* lice. Donnez-moi la main pour Tunique fois de votre vie, car il faut que je retourne ce soir à Fiume, d'où je nie rendrai à Xrieste et puis à Venise, et je ne reviendrai probablement jamais à Pago.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de faucon du Croate, tandis qu'il donnait la main à ce maudii inconnu qui renversait tous ses complots en un moment. Le Français devina qu'après son départ Knapen tenterait de se relever ^ mais il ne lui laissa pas longtemps celte espérance. — Maître Dolomir, dit-il, j'emmène avec moi votre fille. Procures-moi
LA PAGOTA.
une barque pour pouvoir traverser le détroit, et pendant ce temps-là votre femme va me faire à diner.
— Ma fille L*. une barque !••• à diner l répéta le père avec étonnemeni. Je ne donne pas à manger, Excellence; ma boutique est une bierrerie.
— Vous allez m'opposer votre grand mot, reprit ringénieur en riant: iVon è usaio^ ce n*est pas Tusage. Mauvais négociant 1 apprenez qu en France, si on demandait à manger à un maréchal ferrant^ il se mettrait à la cuisine, soit par obligeance, soit • par génie du commerce.
Seigneur Français, dit TAlbanais au costume rouge, mon panier de vivres est à votre disposition. Nous dinerons ensemble, si vous voules me faire cet honneur.
Le mousse du brîgantin apporta des viandes froides et du viu qu on servit sur la table de la vendita^ et les trois seigneurs étrangers mangèrent ensemble de bon appétit. Digia, dont la mine était radieuse, changeait les assiettes avec empresse* ment, tandis que la mère préparait le petit bagage de sa fille. On était au dessert, qui se composait d'amandes et de pommes, lorsque Doipniir vint an* noncer que les patrons de barques ne voulaient point prendre la mer à cause du vent contraire.
— Ces gens-ià, dit le vieux Dalmate au seigneur français, vont s'appliquer à vous retenir à Pago, el vous verrez qu*ils emmèneront cette nuit la jeune
IM NOUVBLUi ITAUBNNE8.
iiiie dans llntéheur de l'Ile pour l*eiiipéolièr de perlir vens.
— Mon brigantin ne craint pas le gros temps^dii l'Albanais. Noua irons eqaânUe à Fîuoie» si nous Vtenvùim séalement iln |rilole eourageux, car il noqa
' faut un marin du pays pour nous diriger,
Digia courut dierdier kl meilleur piloie qui lût daus rile : i^était no Yîeux marin point timide, et qui connaissait à merveille les côtes ^ mais il déclai ^^ «Mtement que la traversée était impossiliii^ii Vite de Pago finrme avec le rivage de Croatie on canfd étroit, fort dangereux par certains vents, et où Ton se iNise d'un eèlé ou de Tautre, pour peiif}u!on dévie dn juste chemin.
— Vous 1 entendez, dit le père Doiomir.
— Si vos seigneuries ont envie de se noyer^ Bj/ouit^ Knapen, l'occasion est belle.
L'Albanais et le Dalmate ne savaient que résoudre. L'arcbipel de l'Adriatique est pleiai de passages périlleûx, et la bonne foi du vieux pilote ne pouvait être suspectée. Digia consternée interrofsait sa mère du regard. La mère observait aveo inquiétude les signes d'intel 1 î gence qu 'échangeaient ensemble Dolomir et Kaapen. Le Français ne perdait pas un coup de dent^, et cassait des amandes avec rentrain d'un écolier, te tour des pommes arriva*, il prit la plus grosse en dcuiandant une assiette, et, au moment d'entamer le fruit avec soa oottteau, il s^arréU, comme pour reprendre bil^Mi
LA Pà60Tà« 1^7
^ Qu'as-tu doncy pauvre Digia? dit-il, tu parais agitée!
— Excellence, répondit la Pagota, si nous ne partons pas ce soir, je ne reverrai pas Venise.
— Qui parle de ne point partir? reprit Tingénieur. Ah ! je me rappelle : oet honnête pilote croit qu'il y a du danger, et qu'on ne peut pas sorlir du déUroiU Âaie]reft<-voua là, mon brave, et buvez d'abord un verre de vin. Si Ton vous offrait le double du prix ordinaire pour iranchir la pointe de l ile, que penaiariez-vous du vent contraire et des écueiU? Réfléchissez un moment.
— J ai bien du regret de vous refiiser, monseigneor, répondit le vieux marin ; nous gagnons si. peu ! mais la mer est la maliresBey el nous ne eommandoiis pas au veut.
Diable] puisque le verre de vin et la double paye n'adouciasent point la fureur des vagues, je vois que cela est sérieux ^ et combien de temps durera ce veni contraire ?
— Trois jours et trois nuttsi Excellence, sans interruption aucune*
— C'est comme dans notr^ canal de Brazza, dit le Dalmaie.
— Tout à fait do même, reprit le pilote. L'ile de firazza k>rme un détroit semblable à celui de Pago«
— > Mais on peut doubler la pointe de Brazza par tpus les temps avec un bon brigaotiu ci un pilote ^fang-ijpoid.
— Sans doute, Excellence, et, pour sortir du canal de Pago, c'est encore la même cliose. Assurezmoi que les esprits malins, déchaînés par ce maudit vent de biais, ne me troubleront ni la vue ni le cœur: je vous tiendrai au beau milieu de la passe sans broncher^ mais voilà où est la difliculté. S'il prend fantaisie aux démons de nous briser, je verrai de travers, le cœur me manquera, et adieu la com* pagnie !
— Nous partirons, dit l'ingénieur. Écoute-moi, mon brave, et bois un second verre de vin, — Je suis d'une province de France (pi'on appelle la Vendée. 11 y avait une fois dans un petit port de mon pays un étranger qui voulait s'embarquer par un temps affreux, et sortir du bras de mer que forme Tile de Ré avec le cojUinent. C'était le soir. On voyait une multitude, de phares allumés sur des pointes de rocher pour avertir les navigateurs qu'une mort certaine les attendait au pied de ces écueils, où se brisaient les vagues de FOcéan plus hautes que des montagnes. L'étranger offrit au pilote qui le devait conduire le double du prix ordinaire ; jnais le vieux marin, tout courageux qu'il était, n'osait point exposer sa vie et celle de l'équipage. Quoiqu'il sût son métier, il craignait la malice des démons de la côte, car Tenfer a des factionnaires et des employés préposés aux naufrages sur le rivage de la France tout comme dans l'archipel adriatique. Cependant l'étranger, qui dtnait paisiblement avec
Digitizca
tA PAGOTA* 129
deux seigneurs de ses amis, soutenait qu'on pouvait partir avec tant d'assurance et d'opiniâtreté, que le pilote se mit à l'examiner attentivement* Cet inconnu ne présentait rien de bizarre dans sa personne. 11 portait seulement les cheveux hérissés sur le front et la barbe longue.
£n parlant ainsi, le Français passa la main dans ses eheveux, qu41 dressa sur sa téte, et .il tira sa barbe d'un air sardonique,
— Quand on eut servi le dessert, poursuivit le narrateur, l'étranger prit une grosse pomme et Tenveloppa, comme ceci, dans sa serviette ^ puis il saisit un couteau bien aiguisé, qu'il leva en Pair en disant au pilote : « Si je viens à bout de couper cette pomme jusqu'au cœur d'un seul coup, à travers la serviette, sans entamer le linge, croiras-tu encore que les malins de la côte puissent noyer aisément un homme de mon espèce? » Le pilote jura par toute sorte d'images, objets de son adoration, qu'il partirait, si le seigneur étranger accomplissait ce miracle. H n*était qu'à moitié de ses bavardages Sttperstitieux, lorsque le voyageur laissa leloiuber le couteau en frappant de toutes ses forces. lame pénétra jusqu^au cœur de la pomine; mais, en la retirant, il se trouva que la serviette n'était pas le moins du monde entamée, ce qui assurément tenait du prodige.
L'ingénieur français, comme |>our joindre la démonstration au récit, avait enveloppé la pomme
dans la senriette el frappé fortement avec le côuteau. Dolomir vit la lame pénétrer au cœur d|i fruit, et il s'écria que son linge était perdu ; mais ringénîeur retira le couteau, et montra la serviette parfaitement intacte, au grand ébahissement de la compagnie. Ce tour d'adresse, fort simple quand oh le sait faire, était inconnu à Page. Les témoins, ne doutant plus que ce Français endiablé n'eût le pouvoir de traiter les esprits ée la tempête comme des 'valets, se deinandai^t si leur hôte était un sorcier ou le diable lui-même. Le vieux Dalmate regardait de travers ce convive étrange, qui savourait d'un air innocent et sensuel la pomme coupée par Ten- Iremise des esprits. Le seigneur albanais, doué d*une iitiàgiaation moins impressionnable, bien qn'il ne (Sonnât point lé tour, comprit que ce devait être un escamotage; mais il feignit uue surprise extrême. — A présent, dit-il, je ne vois plus ce qtti ^ut nous retenir dans ce port; mon brigantin ne risque rien. Si le pilote hésite encore, nous parti<^ Tons sans lui. Le seigneur français tièndra la barre du gouvernail ; plût au ciel que j'eusse toujours im timonier comme lui !
' — Vous avez la fol ! dit Knapen, qui avait remarqué un léger somire sur les lèvres de TAlbanais» Peut-être suis-je capable aussi de vous mener à Fiume sans avoir jamais tenu la barre, Atteodeg sêiilement que je coupe une autre pomme de la même façon qiM monsieur ^ si je réussis, vous mfi
LA PA60TA. )dl
donnerez le gonveniail, et je vous promets que nous p^ircHna ensemble.
Le Croate prit une pomme qu'il enveloppa dans le coin d'une servie Itc. Le Français, en regardant q(» préparatifs, déguisait sous un air narquois une inquiétude dont il ne pouvait se défendre^ mais Knapen n eut pas le soin de laisser au linge la li-*' h&rié de se détendre et d'entrer dans la coupure avec la lame ; en outre il frappa obliquement, et il fit une large blessure à la serviette, ce qui excita la gaieté de toute Tassistance^ à l'exception du père Polomir.
— £h bien, mon brave, parlons-nous? dit i'ingé^ nieur au pilote*
Je suis à vos ordres, Excellence, répondit le vieux marin.
. — Tu n'auras point peur des esprits, et le cœur^
1^ main et les yeux ne broncheront point?
. — Non plus que si J'étais de bronze, monseigneur.
— Allons, Digia, prends ton bagage^ embrasse, tes parents, et vous, Dolorair, donnez votre béné-diction à cette aimable enfant*
Après la cérémonie des embrassements et de la bénédiction , IMngénieur s'empara dn bras de la jeune illie et partit en avant, suivi des deux vieillards aux costumes orientaux. Le vent soufflait avec violence ; la mer moutonnait^ et le ciel chargé de nuages avait un aspect sombre et menaçant. On ne voyait pas une voile dans le détroit^ mais l'équipage
132 HOUVELLBS ITALIENNES.
aibanaiS) n'étant point de la paroisse, avait d'au* très superstitions que celles de Pago* 1^ petit navire était neuf et bien construit, l.c pilote se mit à lâ barre avec confiance. Le brigantin déploya ses ailes blanches, sortit du port et gagna le milieu du ca)ial en bondissant sur les vagues. Dolomir et sa femme, assis sur une pierre, le virent manœuvrer avec précision; bientôt il franchit le passage le plus dangereux et laissa derrière lui les écueils. Les deux bonnes gens rentrèrent au logis en soupirant, et rorgueilleux Knapen, qui ne voulait })as montrer son dépit, erra sur les terrains nus des salines pour y pleurer sans témoins.
Aux nuits brûlantes de la canicule avaient suc^ cédé les nuits tempérées de septembre, lorsque je retrouvai Tingénieur assis un soir, à sa place accou* tumée, devant le café Fiorian. le le savais ennemi des écritures inutiles aussi bien que des paroles en l'air; c'est pourquoi je ne m étonnais point de n'avoir reçu aucune lettre de lui. Sans attendre mes questions, il s'empressa de m'annoncer que Digia était à Venise, et puis il me raconta tous les détails de son expédition. Dans la crainte que Marco, avec son incorrigible légèreté, ne fût pas convenablement préparé au retour de sa maîtresse, je voulus Ten avertir. En sortant, je lui avais donné rendez-» vous à la rive de la Piazzetta, Je l'y cherchai à dix heures du soir ; — point de Marco. Je revins à onze heures ; - ooint dé gondole. Le dr61e, habitué à de
Uigiiizeo by Googlc
longues lacunes dans son service, avait profité de mon peu d'exigence pour mener deux Anglais au couvent des Arméniens, et delà au Lido. Colette et lui me vinrent conter le lendemain l'histoire d'un prétendu accident beaucoup trop riche eh invention pour être vraisemblable. J'abrégeais mes reproches pour arriver ù la nouvelle du retour de Digia, lorsqu'on frappa doucement à ma porte. Marco ouvrit et se trouva nez à nez avec la belle Huranelle; La jeune fille s'avança au milieu de la chambre et me fit une révérence en écartant le grand voilé qui enveloppait son visage.
— Pardonnez- moi, me dit-elle avec pétulance, de venir importuner votre seigneurié si matin; mais il faut àbsolunfent que je parle à une personne qui ait de 1 autorité sur ce nicuiotto. Depuis un mois, votre gondolier me fait la cour...
— Vous l'avez voulu, interrompit Marco.
— Oui, je l'ai voulu, perfide! reprit la Muranelle, parce que j'ignorais que tu avais une maîtresse, une fiancée; mais, loi, tu le savais bien. Tout à riieure je viens d'apprendre que cette finncée arrive de Pago pour Vépouser, et Ton me dit cela quand j'ai pris l'hnbitude de t'écouter, et que mon pauvre cœur n'a plus ni force ni courage. Il faut pourlant opter entre la Pagota et moi ; J'espère encore que tu me choisiras, et vous, seigneur français, intercédez pour moi, et donnez Tordre à votre serviteur de m'aimer, comme il le doit.
tSt NOUVELLES ITALIENNES.
— Ifon enfant, répondis-je, la conduite de Marco est abominable • mais on n'aime point les gens par Ordre* Tout ce que je puis Caire, c'est de comman* der à ce libertin d'opter à Finstant. Malgré VengA-* gement sérieux qu'il a pris avec la Pagola, s'il se prononce en votre faveur, il vous épousera.
Nemit ! Excellence, dit Marco sans s'émouvoir^ je ne Tépoiiserai point. La ioza ferait une maîtresse gentille^ amusante et coquette; pour nne femme, il est besoin de qualités plus solides. C'est Digia que je prendrai. .
Les yeux de la jeune fille lancèrent des feiut rouges; èlle frappa du pied en s'écriant d'une voix rauque : Tu épouseras donc une fille borgne et défigurée, car je lui arracherai un œil pour te le jeter à la face*
T. expression de la férocité ne dura qu'un moment sur le visage de madone de la Muranelle. La rougeur de la honte lui monta jusqu'au front; ses lèvres tremblèrent, et comme elle sentit que l'érup*. tion des .larmes allait éclater, elle sortit précipi-*^ tamment. Je m'attendais à pareille scène aveo Plgia, et je commençais à regretter mon intérêt mal placé pour les amours d'un mauvais garnement; mais la Pagotà ne se montra point. Trois jours s^écoulèrent sans qu'on pût découvrir où elle était. On ne l!avait pas vue à son ancien domicile, et les petites porteuse^ d*eau ne savaient pas même qu'elle fût à Venise. Elle reparut enfin le quatrième jour
h A FAGOT A* 136
jdans la cour du palais ducal, où elle puisa de l'ean
pour servir ses clients. Colelto me vint annoncer qu il l'avait rencontrée toujours courant, mais qu'elle n'avait pas daigné le reconnaître» Marco s'é^ tait mis sur son passage et n'avait pas eu plus de sucl^ès^ elle 1 avait repoussé de la main et s'était enfuie au galop, en lui criant de loin qu'il se trompait et prenait une Pagota pour une Murane!le« Lorsque MarcOy Toreille basse, nie demanda conseil, je l'en- Toyaià tous les diables, en lui disant que je ne voulais plus me mêler de ses affaires, et que je l'exhortais à jéûécliir sur la sagesse des proverbes français.
Un soir, après le diner, j'aperçus dans la rue Digia, qui marchait lentement, le menton incliné sur sa poitrine. Elle n'avait plus ses seaux de cuivre et paraissait fatiguée du travail de la journée. Son air abattu et découragé m'inquiéta. Je m'approchai tout près d'elle pour savoir où elle allait, car Venise, avec ses quatre cents ponts, ses détours infinis, ses rues étroites et ses recoins, semble bâtie exprès pour dérouter l'indiscret à la poursuite d'une femme. l)igia roe conduisit dans la Frezzaria^ d'où elle sortit pour passer devant la petite église de San-Fan* tino. Elle arriva au bord du grand canal, qu'elle traversa au traghatto Saint-SamueL Pour ne point la perdre de vue, je me jetai dans une gondole et je passai le grayd canal au même tragheUo, Sur la rive opposée, lorsqu'elle eut payé un sou au passeur, elle tourna dans une petite rue au bout de laquelle était
un rio dont l'eau était claire et profonde. Je me
relirai sous un portique pour l'observer sans qu'elle pût me voir. Digia resta longtemps immobile^ elle chantait à demi-voix une chanson populaire où les rimes en sdrucciolo revenaient fréquemment, selon le mode vénitien. Je distinguai ces paroles du refrain : « Aqua hela^ dolee e iiepiâa,,. — belle eau, douce et tiède, — celui qui n'a plus d'illusions — trouve encore un lit pour rêver — dans ta robe verte et limpide ^ » L'idée me vint que ce chant pouvait être le prélude d'une tentative de suicide. Je sortis de ma cachette. La Pagota ne m'entendit pas. Je fus obligé de lui poser la main sur l'épaule pour la tirer de sa rêverie.
* Digia, lui dis-je, la robe verte de la lagune n'est pas un lit de mort pour une fille chrélienne
comme vous, Pourquoi ? me répondit-elle avec exaltation.
L'eau me connaît bien -, j'y ai vécu et j'y mourrai.
La lagune m'attire pour me bercer dans son sein.
— Dites plutôt que le chagrin vous pousse, Digia.
La vie ne vous a pas élé donnée à condition qu'elle
serait toujours heureuse et facile. Vous devez accep-
1 En dialecte vénitien, les poët6« font rimer ensemble toue
les sdruccioli, c'est-à-dire les mots où raeecmt est placé sar
la syllabe anté-pénuUiùinc. Celte singulière rc^le de prosodie produit des effets très-gracieu\. Pour clioiàir un exemple parmi les mots connus des Parisiens, Ceneroitoln et Semiramide, qui sont des sdruccioU, riment ensemble à Venise.
LA PAGOTA. 137
ter le mal comme le bien jusqu'au terme fixé. D'où vient voire désespoir? Esl-ce de riniidélilé de voiré amant? Voas Taimez donc, tout infidèle qu'il est? Que ne lui pardon nez- vous alors? Marco se repent de sa faute. Il a reçu une leçon dont il profitera ; vous aurez en lui un bon mari. Laissez^moi le soin de l'amener à vos pieds.
«— Jamais! dit la Pagota en se relevant. Ce sont les Vénitiennes intrigantes et rusées qui pardonnent des iniidélités à charge de revanche. Moi, je suis de Pago ; je n^ai pas besoin d'indulgence et je ne par* donne pas. Dites à ce traître qu'il ne me reverra jamais.
La Pagota tourna les talons et s'enfuit comme Atalante. Je la laissai courir, et je retournai à Saint* Marc, oii je racontai à mon ami Tingénicur rinû<délité de Marco, le désespoir de Digia et le mono* logue de fâcheux augure que je venais d'entendre. Le mathématicien se moqua de mes inquiétudes. Ce que j'appelais désespoir n'était, selon lui, qu'une bouderie d*enfant *, mais il me reprocha d'avoir interrompu le monologue. 11 pouvait arriver à présent que la Pagota se crût obligée de se noyer par point d*honneur.
— Si vous la mettez au pied de ce mur-lù, elle sautera dans l'eau, ajouta l'ingénieur. Je vois bien qu'il me faudra donner la dernière main à cette affaire. Amenez Digia chez moi, et je lui poserai la question de telle sorte qu'en moins d'un quart
NOUVEL{.£S ITAilENNBS.
d^henre elle prendra son parti d'être baireuse et
d'épouser son nicolotto. Vous allez dire encore que je ne doute de rien^ mais, quand on a de son coté le bon sens, le plus {ort est fait» il n'y a plus que la fagon de $'en servir,
. Le lendemjaini je montai une longue faction aux puits du palais ducal, et j^y trouvai enfin Digia. fille consentit à me suivre chez le seigneur français qui Vavait enlevée à François Knapen* En entrant dans le bureau de la saline, je tirai ma montre, et je dis à Tingénieur qu'il n'avait qu'un quart d heure. Il jpB répondit que cinq minutes suffiraient, il se tourna ensuite vers Digia, et lui dit avec une lionté çalme i
— Âssieds-toi^ ma mignonne, et sois attentive^ J'ai appris que, dans un accès de douleur, tu avais
eu la pensée de mourir, et cela n'est pas bien. Lorsque je t'ai sauvée des filets du Croate, j'ai coutracté envers ta famille une grande responsabilité. On t'a permis de me suivre, à la condition de le marier à Venise : c'est là le but de ton voyage^ Que pensera-t-on de mon intervention et de ton absence, siée but n'est pas alleiul? Tu conipiomets u la lois ma réputation et la tienne. On croira que tu vis mal, et que je suis complice d'une intrigue.
-^Excellence, répondit la Pagola, ce n'est point ma faute si Marco m'a- trompée et si je ne puis plus Vaimcr. . • . . • « • ,
Tu ne l'aimes plus^ soit^ reprit l'ingénieur \ eU
LA PÀGÛTA. }d9
bien doncî ne pensons plus à lui. Je te présente un autre (^arti, car il faut absolument que tu prenuee «o époux. Ambrosio, le plus jeune de mes gondo»
• Wers, est un garçon bien fait, sage et laborieux, dont je suis content, qui gagne quatre-vingU livres par mois. U t'a vue, tu lui plais; il fàui Tacoepter. Au lieu d'un mariage d'amour, ce sera un mariage raison, maisibrt conveuabie. Auibrosio t'aimera; il 80 çonduira eu galant honuney et tu seras keureuse. Quant à tes envies de suicide, je n'en parle pas ^
' tu ne voudrais pas ma récompemer de mes peines et de mon amitié en me jouant un mauvais tour, en me donnant un chagrin qui empoisonnerait ma vie» Tant d ingratitude serait incroyable, et je t offenserais en insistant davantage sur ce point.
•—Que vous êtes honl s^écria la Pagota. Non, je ne vous affligerai pas^ mais ce que vous me proposer est impossible : je ne veux pas d^Ambrosio.
— C'est que tu ne Tas encore regardé qu'avec indiOérence; aujourd'hui tu le verras sous les traits d'un futur mari| et il te paraîtra charmant. Je ne lui ai parlé de rien avant de te consulter. Nous allons maintenant 1 appeler par cette fenêtre* . — Au nom du cielJ attendez un moment, Excellence...
JDigia se tut, et baissa les yeux.
. — Si, p^ hasard» reprit Tingénieur^ ton aversîoa pour Marco n'était autre chose que de l'amour oifenséi il faudrait prendre gaide à cela. Interroge
uo
un peu Ion cœur, et assure-loi de les sentinnents. Siirlout pas de fausse honte -, considère-moi comme un père, et ne t'avise pas de dissimuler par orgueil
une faiblesse qui nous lirerait tous do Tembarras où nous sommes.
- La Fagota demeurait muette, mais on voyait sa
poitrine se gonfler peu à peu.
— Choisis donc, poursuivit Tingénieur, entre ces trots partis : pardonner à Marco, jeter un voile sur ses fautes et l'épouser, comme cela était convenu, ou agréer les hommages d'Àmbrosio et per-* mettre que je l'appelle par cotte fenêtre pour lui annoncer que je lui ai trouvé une femme bonne et douce^ ou bien enfin retourner immédiatement à Pago pour retomber sous la griflfe du Croate, d'un homme que tu n'estimes point. Si je ne me tompe, le premier de ces trois partis serait incomparable"* ment le meilleur.
— Le premier, murmura Digia... le premier eu effet.
— Les cinq minutes sont passées, dis-je en regar* dant ma montre.
— Oui, répondit Tingénieur, mais depuis deux minutes Tarrèt est rendu dans le cœur de la pauvre
mie.
J'ouvris la porte de Tantichambre, où Marco attendait par mon ordre la fin de la conférence; j*amenai Taccusé, en le tenant par Torcille, jusqu'aux pieds de sa mattresse. — Ton procès est ga«
LA FAGOTA. I4t
gné, lui dis-je. Tu en seras quitte pour faire amende honorable et baiser les mains de Ion jnge.
Le drôle, prosterné à deux genoux, coinmcnça un discours moitié sérieux et moitié comique, où il donnait à la Pagota le titre de mesner grande et de Irès-exccllent et Irès-juste seigneur. Messer grande était le préfet de police de Tancienne république, le magistrat qui jugeait les délits et contraventions des gondoliers. Digia ne put s'empêcher de rire-, elle donna un souDlet à son amant, après quoi ils s'embrassèrent.
A trois semaines de là, le mariage fut célébré dans Téglise de San-Nicolo, on fond du Canareggio. Nous conduisîmes les éponx en gondole découverte, et pour la première fois de sa vie Marco voyagea par eau sans tenir la rame. Pendant la cérémonie, je vis le seigneur patricien au premier rang des invités. En sortant de TégUse, il s'approcha de son ancien iBerviteur, et lui dit avec un dégagement admirable de sa position de débiteur insolvable : — le t'avais bien prédit, Marco, que ma protection et mes bontés te mèneraient à la fortune. Xon bonheur est mon ouvrage, et je m'en réjouis^
Un congé de huit jours, que j'accordai à maître Marco, lui permit de goûter paisiblement ce bon* heur qu'il devait au patricien pendant le premier quartier de sa lune de miel. Le jour où il reprit son smice, il me présenta, de la part de su femme, une branche de rosier grimpant sur laquelle étaient
142 NOUY£Li£S ITALIENNES.
soixante roses, sans compter les boutons. L'ingénieur reçut un cadeau pareil.
Digia, devenue YéniiienDe, quitta le eoelume de Pago. Le régime, le climat et le commerce des gens jdu pays la transformèrent en peu de temps ^ elle mena son mari tantôt à la baguette el tantôt par la ruse, mais elle lui resta fidèle, pour montrer qu elle n était pas Vénitienne tout à fait. Ses cheveux d'un blond clair, mûris par le soleil, prirent cette belle teinte rousse que le Titien [»référait aux autres nuances. Au bout de huit mois, quand je quittai Venise à mon grand regret, on voyait à la taille ar^ rondie de la Pagota qu'elle donnerait bientôt un picolotto de plus jà la population passionnée du Çanareggiù^
Quant au magnifique seigneur doge, dès la première échéance de ceslanoeux à-compte mensuel» qui devaient éteindre son emprunt, il était vemi expliquer avec des fleurs d'éloquence de l'ordre le plus éievé comment il lui était absolument impossible pour cette fois de payer les troie francs conve* nus. Au second mois, mêmes fleurs de rhétorique et même résultat. D'échappatoires en échappatoires, il atteignit le bout de Tan. La dogaiesae aux épaules carrées abusa de lu complaisance de sou locataire avec si peu de retenue, que 1 ingénieur, un beau matin, décampa sans attaidre Texpiratioii de son bail, et, à partir de ce moment, le patricien passa devant son sauveur» son egi^cellent ami, sçn créaa-
LA PAGOTA. 143
' cicr, sans porter la main à ce chapeau de soie lui-
sanl comme un lanal, où Tonl sagace de Colello avait discerné l'indice d une banqueroule, D au Ires expédients, d'autres embarras, d'autres dettes réclamaient toute son attention, toutes les ressources de son génie. L'homme de qui le doge n'avait plus rien à espérer était rayé de la surface du globe, comme si le canal Orfano l'eût englouti.
Le Vomero est situé hors de Naples, dans un lieu
pittoresque. Plusieurs chemins y conduisent, des deux extrémités de la ville, en tournant autour de la montagne où est construit le fort Saint-Elme. Tous les matins descendent, par ces chemins opposés, les laveuses, portant sur leur tête une corbeille ou une secehia de bois blanc qu^elles soutiennent d'imc main, en appuyant Fautre main sur la hanche, comme les jeunes iilles qui environnent Ëiiézer dans le tableau du Poussin* C'est là qu'on blanchit tout le linge de Naples.
Les garçons désœuvrés viennent chercher de la compagnie dans ce salon en plein vent \ quelquesuns se niellent en frais d*esprit, éveillent avec art la coquetterie des laveuses, et font leur cour, toujours sur le ton du badinage. Les plus assidus
finissent par obtenir des signes de préférence. Des
conversations générales on passe aux entretiens particuliers, et puis aux tête-à-tête. En retournant à la ville, des couples isolés s'écartent de la bande. Plus d^une fille a laissé prendre son cœur dans le trajet, plus d'un mariage s^est fait ainsi ^ mais, quand les romans commencés au Vomero ne se dénouent pas à Féglise, la conclusion en est souvent arrosée de larmes, et, par quelque nuit sombre, la sœur qui veille à l'hospice de l'Annonciade voit deux mains tremblantes déposer dans le tour un pauvre enfant sans nom.
Au printemps de Tannée 1844, on citait, parmi les laveuses du Vomero, deux jennes filles, plus belles que les autres, et dont un peintre avait reproduit les figures dans un tableau qui n*était pad sans mérite. L'une était une grande ét forte per* sonne de Tile de Procida, brune comme une grenade, avec des traits d'une régularité classique, les yeux enchâssés à la grecque, les sourcils comme tracés au pinceau, le regard calme et un peu dur, la peau dorée, luisante, mais line et unie comme ie satin, les habitudes du corps majestueusement noncba« lantcs. Elle portait le nom pompeux de Bérénice. L'autre, appelée Giovannina, était petite et svelte, avec des yeux d'un vert de bouteille, pétillants ^intelligence, les cheveux d'un blond ardent, la peau d'une blancheur mate qui résistait à Taotion du sa* leil, la bouche en accolade, la physionomie mobile, expressive, variée comme son humeur, le geste vif,
précis et d'une adresse singulière ; ce type napolw tain, plus rare que le [)reini(>r, compte la gracieuse Cei rilo parmi ses exemplaires les plus aimables.
Bérénice aimait passionnément la parure, les couleurs brillantes et la dorure : les joyaux de sa coiironae se réduisaient à une paire de pendants d'oreilles en corail, une croix en filigrane et un bracelet de boules d'agate formant chapelet ; mais elle ajoutait à ces trésors quantité d autres ornoments moins chers, comme des colliers de pierres ramassées dans les mosaïques en ruine, ou des top« sadcsde glands d'Espagne et de graines de sorbier. Ses cheveux, souvent en désordre, étaient relevés par deux grosses épingles. Le rouge et le jaune do« minaient dans ses vêtements, et une longue frange pendait au bas de son tablier. Giovannina s'habillait plus simplement; elle ne se parait que les dimau'* ches et les jours de fête j les jours de travail, aucune épingle ne brillait snr sa tète, point de collier sur son eou blanc ; mais elle ne smiait pas' sans avoir peigné ses cheveux avec soui, et sa chemisette à mille plis était d'une propreté rare.
Un seigneur étranger, de qui elle avait blanchi le linge, avait dit un jour à Giovannina que le moyen de foire fortune était de travailler avec plus de sèle ét de conscience que ses compagnes paresseuses, de livrer de 1 ouvrage sans reproche, d éviter les taches, de se distinguer enfin sur ses rivales, dont la négli* genee et la mauvaise vokmté forMeni néeessaii»*
148 NOUVBIiLBS ITALIENNES*
ment remarquer et choisir une ouvrière plus habile et plus soigneuse. Ces conseils avaient d^abord étonné Giovannina. L'usage à Naplcs étant de bâcler la besogne et d'en solliciter ensuite le salaire le plus élevé possible au moyen de ruses, de mensodges et d'efîorts d'éloquence, la pauvre iille n avait pas compris du premier coup les avis du seigneur étranger. L'instinct et la tradition de la fourberie obstruaient son esprit et rempôchaient de saisir ce calcul profond où les bénéfices à venir étaient mis au-dessus d'un gain immédiat ; mais, en y rêvant, elle avait fini par sentir la justesse du précepte. Le génie de Tindustrie occidentale s^était révélé à son intelligence* Giovannina se leva matin, se donna de la peine, employa bien son temps, laissa ses compagnes bavarder, et ne tira son linge de Teau que lorsqu'elle le vit d'une netteté complète. La récompense ne se fit pas attendre : on remarqua son ému* latlon» L'hôtel de la Victoire^ où descendent les étrangers les plus riches, l'employa, et, à la fin de chaque semaine, elle recueillit une moisson de
Il fallait à Giovannina un grand parti pris pour travailler si bravement au milieu des quolibets, des chansons et des rires* Les autres laveuses, en voyant son application et son activité, auraient pu deviner facilement d où lui venaient son bonheur et ses bénéfices; mais elles n'imaginèrent point d'autre cause à sa fortune qu'une heureuse étoile. Bérénice
LB VOMBRO. 149 *
se considérait comme une personne de qualité rejetée par une erreur du hasard dans une condition indigne d'elle. Toutes les occasions d'interrompre son travail lui convenaient également. Au premier mot qu'on lui disait, elle se livrait à la conversation sans se faire prier, laissant son oiivrage à la garde de Dieu. Le samedi, elle rendait à ses pratiques du linge coloré de nuages sablonneux ; mais elle inventait chaque fois un nouveau conte fort dramatique pour expliquer la chose par un accident, et, quand on lui adressait des reproches, elle répondait avec une admirable volubilité de langage pour déguiser son indifférence. Au fond, pourvu qu'on lui donnât son salaire, elle ne s'embarrassait guère du reste.
Un matin, il y avait au Vomero une réunion nombreuse, mais non choisie, de rôdeurs venus de Chiaia et de Pausilippe, la plupart beaux, robustes, la langue bien pendue, le bonnet de laine rouge sur Toreille et nus jusqu'à la ceinture. Hormis un muletier, plus cossu que les autres et qui portait veste à ramages, souliers ferrés et chapeau à larges bords, ces jeunes gaillards paraissaient mépriser toute espèce de chaussure, et, entre huit ou dix qu'ils étaient, ils ne possédaient pas six chemises *, du reste, bons compagnons, avides de divertissements et redoutant bien plus le travail que la compagnie des jolies filles. Pour engager l'escarmouche avec, les laveuses , ils commencèrent par s'attaquer entre eux.
IM NOUYBLtfgg ITALIENNES.
Tu prét6n4s que tu es bon 4 fnarier, Giccio, disait un grand garçon bâti comme le gladiatear,
et tu n'as pas seulement voyagé.
^ Je n*ai pas voyagé! s^écria Ciccio avec indir gnatîon. Je suis allé à Saleme» à Pizzo, et jusqu'en vue des côtes de Sicile, où j'aurais abordé sans un orage effroyable qui repoussa en Galabre \^ barqtu» du patron* Ges% toi qui te prétends marin, et qui ne mérites pas. seulement le titr^ de pécheur* As4u jamais failli te noyer» liatieo ?
— Moi ! reprit Matteoi je suis tombé à la mer ep toutes saisons. Appreudsque j'ai péché des dori^d^ et même des thons.
— Des coquilla^yes, des coquillages! dit le muletier. Quant ù Toaia, c'est différent : il ne pêche qvie des laitues, des pois et des carottes ^ c'est pourn quoi, vivant en frère avec des légumes, son visage ressemble à un cocomello.
Riez de mon mélier, pécheur de grenouilles et cocher de malheur, répondit Toma le jardinier; je n'envie point à Ciccio et à Matteo l'avantage de tomber à la mer m iaoYier, ni & don Annibai le plaisir d'avaler en juillet la poussière des grands chemins.
— On est plus en sûreté si^r mes mules que dans une barque, repi'it le muletier Annibal, et il y a
plus de proht à poi ter des Anglais à Capoue que des salades au marché de Sainte-Brigitte. Mais, au lieu de nous quereller, prenons pour juge cette Mie
LB TOMBEO
enfant qui a des mains d'ivoire, des joues de lis, des y«ix d'ambre vert, et qui frotte son linge avec tant
de courage. Elle saura bien nous dire lequel de nous est capable d'acheter son lit de noces.
Ce discours insidieux, qui s'adressait à Giovannîna, n'eut point de succès. La jeune lillc ne leva pas même les yeux, et répondit en frottant son linge avec plus d*ardeur : — le n'ai pas le temps couler des bagatelles et déjuger des dillérends.
— Qu'allons-nous devenir? dit Annibal^ la discorde est parmi les hommes, et Vénus refuse de les mettre d'accord. Heureusement je vois une divinité aux cheveux d'ébène qui sera peut-être moins cruelle, car elle porte dans ses grands yeux la sagesse de sainte Minerve, et je gage qu'elle saurait reconnaître à perte de vue un garçon bon à marier*
Bérénice, interpellée, tira incontinent de l'eau ses beaux bras couleur de cuivre, et regarda en souriant le muletier focétieux.
— Je vous mettrai d^accord, dit-elle, et il me faudra moins de temps qii'à sainte Minerve pour dire un A ve. Rangtihvous tousdevant moi, et attendez un peu que je lise sur vos figures. Vous, seigneur muletier, vous offririez une botte de paille à votre liancée; sur une natte de jonc dormirait la femme du marchand d'huîtres ; le banc d'une barque est un lit dur pour l'épouse d un pécheur de dorades. Ë«st*ce à l'ombre d'un chou que la femme du Jardinier paa-
seraTheure du repos? Non, mes chers seigneurs; celui qui est bon à marier, le voici, et, pour qu'on le distingue des autres, je le marque d^un signe particulier.
En parlant ainsi, Bérénice plongea sa main dans le bassin, et jeta de Teau de savon au Visage d'un garçon de dix-huit ans, construit comme l'Antinous. Toute la compagnie poussa un éclat de rire qui monta jusqu'aux oreilles des factionnaires du fort Saint-Elme.
— ' C'est Nino ! s^écrièrent les jeunes gens, c'est le petit Nino qui a remporté la victoire. Toutes les cartes, les dés et les bonnes chances sont pour lui.
— Vite, demanda une laveuse, vite, seigneur muletiér,' dites-non s qui est don Nino. Quel âge a-t-il? quel métier fait-il ? combien gagne-l-il à la journée? qui sont ses parents? Voyons si Bérénice a bien choisi. r , .
- — r Oh ! répondit Annibal, la signora Bérénice a plus de coup d'œil que Tancienne sorcière de Guma. Les parents de Nino sont de si grands personnages qu'on n'ose les nommer, et puisqu'il ne les connaît pas lui-même, pourquoi sa mère ne serait-elle pas. une comtesse? La madone des trovaielli n-ignore point que son père est un docteur, à moins qu il ne soitcolonei ou marchand de limonade. Ce mystère sera éclairci avant que Noél tombe le jour de saint Ë tienne. Le métier de Nino, c^est de courir comme un lièvre et de danser cpmme un cl^amois. Ce gar-.
LB VOMBRO. 153
çon-là n'a pas son |>areil à trente lienes à la ronde
, pour casser des noisettes avec ses dents. Il gagne à la scopa quand il abat un roi et que son adversaire n'a qu^un cavalier. Est-il un plus bel état sous le soleil? Nino mange sur le marbre, comme im empereur, à rbeure où les carmes ou les franciscains font les distributions de soupes, et il dort dàiis une corbeille d'osier comme le chat d'un évêque. La monnaie dont on lui payera le prix de sa journée n'est point encore frappée, et le lingot qui la contient arrivera d'Amérique, si les corsaires n'arrêtent pas le navire. Mais Nino est un gentil garçon, gai, complaisant, paré de ses talens et de ses qualités comme un agneau pascal de ses rubans, et il ramassera peut-être un sac d'écus en même temps que le cœur d'une fille* Voilà comme il est bon à marier. • ' • — G^est la vérité , dit Nino en saluant la compagnie, le suis un enfant de l'Annonciade. Quand la belle Bérénice aura un carrosse, je courrai devant ses chevaux de Naples à Gaserte, sans perdre la respiration. Je sais aussi faire tourner un verre plein sur un cerceau sans renverser une goutte d'eau, et les seigneurs étrangers qui admirent mes petits talents me donnent la bonne-^nain ; et quand je distribue des violettes aux dames devant la porte de la Villa^RecUe^ il ne m'en reste pas un seul bouquet le soir. La véritable raison pour laquelle je suis bon à marier, c'est que j'ai du bonbeur.
Ifi4 NOUVELLES ITALIENNES.
«-^Oui, dit une vieille laveuse, on voit bien à la figure de don Nino quHl aura toujours du bonheur, li ne sera pas en peine de trouver une femme, et œlle qui lui convient, c^est Giovannina, parce qu'elle a aussi du bonheur, et qu'elle fera une bonne ménagère.
Dispensez-vous du soin de me choisir un mari, répondit la jeune fille. Et vous, seigneur muletier, au lieu de nous distraire de notre ouvrage , racon^ tes-nous une histoire tandis que nous travaillerons. Vous voyez bien que tout le monde ici a les braa croisés depuis u\ï quart d'heure. Ces conversations avec les jeunes gens ne valent rien*
Une histoire ! une histoire ! crièrent les laveu*» ses en retournant à leur ouvrage.
Vous ne pouvies tomber mieux qu'en voua adressant à moi, dit Annibal. Une éducation soignée est de rigueur dans mon état. Lorsque je mène des voyageurs en Calabre et que nous traversons un pays où règne la malaria^ je leur récite des sonnetit d'à* moî*r ou des contes, pour les empêcher de dormir, car celui, qui s'endort est sûr de gagner la fièvre» Écoutez bien Thistoire de la belle Gosentine, que je raconte toujours en passant à Cetraro.
Les hommes^se couchèrent en formant un demir cercle autour du narrateur, et don Annibal, debout au milieu de 1 auditoire, entonna d^une voix forte et sur un mode emphatique, assaisonné de gestes de thé&tre, l'histoire de la balle Coseutina.
Comme U tom parmi des vioMtes, totaam une
étoile au milieu de pâles cierges, la belle Cosenline, retpleodisianie de jeuneftse ei de grftce, brillait par» deesul ses compagnes. Ses yeux d*asarrépandaletil les [>oisons de Tarnour dans toute la province de Ck>8enza, et c était une maladie plus redoutal»le que la llè?re ^ carde tous les malades qu'elle fàisait, un seul pouvait es[)érer de se guérir, et on ne savait pas encore lequel serait préféré. Déjà cette fille ia« sensible avait refusé la main d'Un due^ oelle d*uit général, celle d'un gouverneur de Calabre, cl, dans le palais de l intendance^ un pauvre jeune homme s'en allait dépérissant d*amour et de tristesse. Et cependant elle n'était point ricbc, la belle Cosentinci puisque son père^ simple tonnelier, faisait des cuves pour la vendange, tandis qu'elle filait sa que* nouille.
Ce fut à la noce d'une de ses compagnes qu'elle s'éprit subitement d'une tendresse extrême pour un
beau garyoïi qu'elle ne connaissait point encore. 11 était venu de Cetraro pour marier sa cousinCi le jeune pécheur. 11 ne possédait que sa maisonnette, sa barque cl ses iilets, mais il avait la mine d'un dieu, le courage d'un lion, et il dansait comme un faune* En dansant une saltarelle avec lui, la Gosantine se troubla, et àoa couur de marki^ devint tout
à coup plus tendre qu'un pain de miel* Tandis que
le cœur de la Cosentine fondait comme la cire, celui d(i pêcheur cetrarin s'enflammait comme le sarment, si hien qu'ils se dirent leur amour et qu'on les accorda, en répétant mille fois que ces jeunes gens faisaient un beau couple, et en bénissant les seins féconds des deux mères qui les avaient portés* Au lieu de retourner chez lui, le pêcheur passa une semaine à Cosenza, toujours à côté de sa fiancée. Elle s'appuyait sur son bras le long du chemin qui des* cend à la mer. On prit jour pour célébrer les épousailles, et, en partant pour Cetraro, le iiancé donna ét reçut le baiser de la promesse.
Dans rivresse de son bonheur, le Cetrarin avait oublié Tépoque du passage des thons sur les côtes de Sicile, et, comme le thon n'attend point pour passer que les pêcheurs aient célébré leurs noces, il fallut s'embarquer à la hâte et rejoindre les barques dont on voyait au loin les voiles blanches.
En ce temps-là, le terrible corsaire Cariadin- BarberRousse venait de recevoir du Grand-Turc le gouvernement de Zerbi, en récompense de ses exploits contre les chrétiens, et, comme il voulait monter sa maison, il ^voya un brigantin de guerre sur les côtes d'Italie chercher de bélles esclaves |)our son sérail. Au milieu de la nuit, le vaisseau vint courir des bordées en face de Cetraro et de Cosenza. Un canot aborda sans bruit à peu de distance de ces deux villes. Les Turcs, armés de pistolets et de sa-
LE VOMBRO. /
bres, rôdèrent sur le rivage comme des requins.affilmés. Une troupe de jeanes filles viot à passer pai ini lesquelles était la belle Cosentine, tâchant de distinguer «icore dans le lointain la voile blanche qui emportait ses amours* Quelle aubaine pour les naécréants ! Ils se jetèrent sur les jeunes filles, et ils entraînèrent toule la bande dans leur canot. La pauvre Cosentine fut portée, plus morte que vive, jusqu^au vaisseau de guerre. 0 lamentable aventure 1 ô .situation effroyable! ô désespoir pour. des filles chrélietmes ! De quels gémissements ces infortunées faisaient retentir les airs, c'est ce que l'imagination peut à peine concèvoir. Des ruisseaux de larmes coulaient des yeux des jeunes filles, elles tendaient leurs bras vers la terre ; mais les Turcs souriaient , et le capitaine se réjouissait de son riche butin. . * ^
Cependant la Cosentine était si touchante et si belle dans sa douleur, que l'éqnipagc finit par être ému de pitié en regardant ses pleurs. Le capitaine, s^adoucissant, lui offrit sa liberté moyennant une rançon. — Ne pleurez point, lui dit-il ^ j'enverrai mes gens demander à votre père mille piastres ^ fortes, plus trois colliers d'or, trois bracelets de corail et trois spillone de perles fines, pour donner aux trois favorites du puissant Cariadin; à cé prix, . vous pourrez retourner à Cosenza, et je ne partirai pas avant d*avoir reçu la réponse. Ët le canot reprit la mer, et les rameurs alertes s'éloignèrent en répétant : Oï&zal vogue ! vogue i
Lioogle
A la porte da tonnelier de Gosenia vinrent frapper trois hommes en capuchons blancs : — Ta fille est noire prisonnière. Si tu veux la racheter» dépêchetoi de nons donner mille piastres fortes ponr le puisisant Cariudin, plus ti-ois colliers d'or, trois bracelets de corail et trois spiUùne de perles Unes pour les trois favorites de notfe maître. ^ Hélas I répondit le père, où voulez-vous que je prenne tout Cela? 11 me finudrait vendre ma maison, mes ton* neaux et mes outils, et à quoi me servira de racheter ma (ille, si c'est pour mourir de faim ? Retour- * nei près du capitaine etdites*lui d^ètre plushumaltt) ou bien frappez à la porte de mon frère, qui est plus riche que moi, et priez-le de racheter sa nièce.
A la porte du frère vinrent frapper les Turcs en capuchons blancs: — Ta nièce est notre prisonnière. Si tu veux la racheter, dépôche-toi de nous donner mille piastres forteS| plus trois colliers d'or, troia bracelets de corail et trois spillone de perles fines pour les trois favorites du puissant Cariadin. — Tant de piastres 1 répondit Tonde de la Gosentine, tant J or, de corail et de perles fines pour une fille enlevée I Que ma nièce parte pour Zerbi^ je ne saurais la racheter à si haut prix,
ÏjCS Turcs en capuchons blancs s'en retournèrent à leur canot, et ils allaient partir quand le jeune pécheur arriva de Sicile, et ils lui parlèrent oomme au père et à l'oncle de la belle Cosenline...
— Mais, dit le narrateur en intenrompant son ré^-
LB TOMBIIO. Ifti
fiit, c'est à ce point de rhistoire quUl oonvient de
s'arrêter pour demander à la compagnie ce que ré^ pondit l ainant de la belle Cosentine. Devinez, si- §nori et signarine, devinez, si vous pouvez, la rén poiisc du pêcheur deCetraro.
Je pense, dit Ciccio, que 1 amant de la Coseii<» line se jeta la face contre terre en s^arrachant les cheveux, et quMI toucha le cœur des Tnres en ca» puclions blancs par un discours pathétique.
— Tu es à cent lieues de la vérité, répondit An* nibah
— Moi, dit Matteo. je devine que le pêcheur était un nisé| qu'il amusa les Turcs avec des paroles, et qu'il leur promît les mille piastres, payables à terre, lorsqu'on aurait amené sa maîtresse. Les Turcs, qui étaient des sots, (tonnèrent dans le piège, et, quand ils eurent débarqué avec la belle fille, le pécheur joua des jambes et s'enfuit accompagné de son .amie*
Ce n'est point cela, répondit le muletier.
— Moi, dit Toma, je crois que le pêcheur assembla ses compagnons, qu*il prit d'assaut le brigantin et passa les Turcs au fil de l'épée.
•^Tu rêves, aécria le muletier en haussant les épaules*, ne sais-tu pas que le brigantin était armé de canons chargés à mitraille et tout prêts à faire ^nt de bruit, que les pêcheurs se seraient dispersés comme des pigeons en les entendant mugir à six çonts bra$ de distaoee? Puisque personne rfa de-
Tiné ia réponsé du jeune homme, je reprends mon récit.
Le pêcheur de Cctraro ne poussa pas un cri ni un hélas. 11 ne perdit point son temps à demander grâce, encore moins à inventer des' supercheries inutiles, pas davantage à concevoir dos entreprises téméraires* 11 mena les trois ravisseurs en capu*^ chons blancs* chez un juif qtii avait de^Fargent et des bijoux, et il vendit au juif sa maison, sa barque, ses filets, sa part de la pêche du thon, ses meubles et jusqu^au lit de noces qu'il venait d^acheter^ et il dit aux Turcs : — Prenez, prenez tout ce que je possède. Voici mille piastres fortes pour le puissant Cariadin, plus trois colliers dW, trois bracelets de corail et trois spillone de perles fines pour les trois favorites de votre maitre. Allez, et ramenez bien vite mes amours, et prenez encore cette ceinture qui est tout ce qui me reste 5 je vous la donne afin que vous fassiez diligence. — Les Turcs en (^apu~. chons. blancs s'embarquèrent dans le canot, et ils ramèrent jusqu'au brigantin en chantant: Oizza! voguej vogue I £t la belle Cosentine, rachetée par son amant, l'épousa le lèndcmain.' ! ^
'r '• — C'est ainsi, poursuivit Annibal, qu'en occupant les seigneurs voyageurs on les tient éveillés tout le long des marais pour les préserver de la malaria, A présent, dites un peu si je ne suis pas un brave. con^o^^or»^ et un guide prudent? • ' ' -vDonîÂnnibal reçut des compliments de toute la
compagnie. Les hommes le régalèrent d'une pipe de tabac, et Béi^nice lui offrit du feu en récompcmse'de ses frais d^esprit; Pendant ce' t'ehips-là, Giovannina, qui avait fini sa besogne, chargeait sur sa téte une grande corl)eiUe pldne de linge; qu'elle soutenait de la main gauche, et porCani;de> l'autre main sa secchia^ elle prit le chemin de la ville après avoir gratiiié le complaisant muletier d'un sourire en signe de remerciment. A cent pas du Vomero, elle entendit quelqu'un marcher derrière elle , et , pour laisser le passage libre , elle se rangea' sur le bord du chemin; mais, au' Heu- de passer devant, le petit Nino s'arrêta en face de la jeune fille. ' * ^
— Belle Giovannina, dit^il, je vois bien que vous allez me gronder si je vous dis qu'au lieu d écouter l'histoire de la Gosentine, je n*ai fait qu'admirer votre gi*ftbe et votre doux visage pendant le récit d'Annibal; aussi, de peur d'être mal reçu, je vous parlerai d^autre chose. Cela fait plaisir de voir tra*vailler une fille courageuse comme vous; mais le plaisir devient peine quand la fatigue commence, et vous êtes fatigvée. Ce linge mouillé est bien lourd pour vos bras mignons. Accordez-moi Thonneur de porter votre corbeille au moins jusqu'à la porte de la ville. . . 4
^ — Je n'accepte point de services des jeunes gens, répondit Giovannina^ sous le prétexte d'aider les;^
filles, ils ne songent qu^à les enjôler. J . ;>f
169 NOUVELJLQ^ ITALIENNES.
— Me préserve le ciel de vouloir vous enjôler I reprit Nino. Plus voua ôtes belle et plus je vou» crains* L'abbeste des carmélites ne me semblerait pas plus terrible que vous, avec sa mine sévère et sa guimpe. Oubliez mon âge ; figures^vous quaj^ai quarante ans , et laisses que je vous soulage de votre fardeau.
Puisque vous avez si grand'peur de moi, dit.la jeune fille, sauvei«-vous et ne vous arrêtai pas ici })liis longtemps. Je n ai point sollicité Thonncur de l'aire votre connaissance.
^ La peur m'dte les jambes , reprit Nino , et voire cruauté me déchire le coBur. Mais comment ai-je pu mériter vos dédains, et en quoi suis»je ii)^ digne de vous confiaUre?
^ Franchement, répondit lu jeiuie fille, je vous crois paros^eux, phis pressé de courir après les \^ veuses que de chercher du travail. Vous ne faites point de métier, vous vivez au hasaiti, cl l'on voit bien que si la belle Cosentioe (lu conteur d'histoires vous eût aimé , les Tur^ Taurai^nt ^pnmnée 4 Zerbi.
Si vouMuème, s'écria I^inp» whis qui m m ai-** mez point, vous tombiez entre les mains des Turca,
je vous jure qu'ilâ ne vous emmèneraient point à Zerbi.
. — Et où trouveriez-vous mille piastres fortes
pour le puissant Cariadin, plus trois colliers d'or, trois bracelets de corail et trois apUiom da p^ies
fines pour l^s trois (avoriles de ce seigneur corsaire?
• — Je me vendrais moi-même. IN avant ni maison, ni barque, ni Uiet, je mu ferais esclave à votre place, et je vous dirais : « AlleK, Giovannina, et soyez heureuse; moi, je vais là-bas recevoir des coups de bàlon. Puisque vous ne m'aimez point» qu^ai-je besoin de la yie et de la liberté ? Mon esela- Tage sera moins dur que celui de Tamour. Adieu, retournez chez votre père. » £t les rameurs joyeux vous ramèneraient h terre en ehantant : Oïsza ! vogue I vogue! Mais vous êtes en sûreté ici, vous n'avez rien à craindre de Cariadin, et vous pouvez me mépriser à votre aise, parce que je suis pauvre* Adieu, Giovannina ; j'aurais ou plus de plaisir à mettre votre corbeille sur ma tête que. si c'était une couronne,
Nino tourna sur ses talons et partit en courant. Il retrouva les laveuses en train de plier bagage. I^es jeunes gens profitèrent de Toccasion pour offrir galamment le secours de leurs bras; on se divisa en deux bandes qui rentrèrent à Naples, Tune par Ghiaia et Tautre par la porte d'Antignano. Bérénice, qui avait plus jasé que ses compagnes, était restée seule à la fontaine et se hâtait d'aphever tant bien que mal son ouvrage» Grâce au peu de «oin qu'elle prenait, ce ne fut pas long. Quand elle eut lavé et tordu sa dernière pièce, elle jeta son linge ddm sa
epri^ille, pesa le tout sur se lAte et se dirigée, vers
Pâusilippe d'un pas nonchalant. Nino ne manquji^ pas de venir se planter à côté d'elle. Dans un champ, * il cueillît 'un épi, et avec la barbé du seiglô il chatouilla le cou (le la laveuse. . ' ï i it i — il faut bien, lui dit^il, que je. vous taquine un peu, belle Bérénice ; vous m'avez jeté du savon au visage, et vous me devez un baiser en réparation d'une' oflbnse si grave. Je vous le prendrai tôt ou' tard/ de gré ou de force, par surprise ou âîitr^' ment. * • • *
— La force et la surprise sont de mauvais moyens avec moi, répondit Bérénice. ^« ^ — £t la prière?,.. ' *
* — Ne vaut guère mieux quand une fois j^ai dit non, car je suis bien entêtée, seigneur Nino, je vous en avertis. .* - / i
— Entêtée, .cruelle, impitoyable, fière- et mé«' chante, on le voit sur votre visage^ mais jn m'y prendrai tout, doucement, de loin, sans vous heur- ' ter,*sahs jamais vous dire combien je vous trouve belle, aimable et charmante, et, au moment où vous y penserez le moins, vous me voudrez du bien.* e;^Oh! que je suis aise de savoir votre projet! répondit Bérénice 5 à présent, je me tiendrai sur mes gardes. Vous êtes un rusé compère, et votre plan 'était ezcelient ; mais il ne fallait point me le dire. Vous voilà pris dans votre piège, et je suis
encore plus rusée que vous. . .h
•'«'Bérénice avait commencé par répondre aux atta- «
ques du petit Nino d'un air plus solennel qiie îsî eile eût été la reine Sémiramis en personne ^ mais déjà; son humeur folâtre s^animant peu à peu, elle nionlrait en soniianl les perles de sa bouche, et des éclairs de gaieté jaillissaient de ses yeux . < Fasse le del, reprît^Iie, que cette folie ne me vienne pas de vouloir du bien à un mauvais sujet comme vousl N'ai-je pas laissé voir que je ne suis point sorcière, lorsque je vous ai cru bon à marier?
— Vous êtes plus sorcière que vous ne l'imaginez, dit Nino. Apprenez qu'une tireuse de cartes m'a prédit que j'aurais bientôt de la fortune, et une belle femme I J'ai vu de mes deux yeux les quarante figures du grand jeu se ranger sur la table, et l'image des six nMaiUes revenir trois fois de suite pour me comj^oser un horoscope d'or et de diamant, si bien .que la tireuse de cartes, étonnée de mon botoheni*, m'a recommandé te silence, de peur que toutes les filles ne se disputent l'avantage de partager mon sort. Aussi n'en ai-je dit mot à personne, hormis à une seule fille, à la plus belle des laveuses du Vomcro. • - *
Ces paroles de Nino produisirent une impression profonde sur l'esprit de Bérénice* L'horoscope d*6r et de diamant, la carte des six médailles et la recommandation de la tireuse changeaient absolument la position sociale de ce garçon* Sous les dehors d*un lazzarone^ il devenait évident que Ninô déguisait un enfant gâté du destin. C'était un coup
IM NODTBILSS ITALIENNES.
du ciel pour une fille que de connaître seule cet
étrange secret. L'artifice de langage employé pour en faire la confidence était d'ailleurs d une déiica^ tesse si aimable, que Bérénice en eut un fort battement de cœur. Cependant la belle laveuse s'informa qui était cette tireuse de cartes, et, lorsque Nino lui eut fourni loyalement les moyens de vérifier rexaclilnde et la sincérité de ses paroles, Bérénice se sentit troublée dans le fond de Tàme. Klle voulut dissimuler son émotion en continuant à badiner ; mais Nino s*aperçut qu'elle n'avait plus autant de malice dans le propos. A l'entrûe de la grotte de Pausilippe, le petit lamrone s^approcha doucement de la belle laveuse et lui prit la main. Ils marchèrent ainsi côte à côte jusqu'au milieu de la grotte, où Tobscurité devint complète. Quand la lumière reparut, Nino avait obtenu le baiser qu'il souhaitait sans avoir usé ni de force ni de surprise, et Bérénice, tremblante et suffoquée, se croyait de la meilleure foi du monde bien et dûment fiancée à l'homme le plus fortuné qui iùt dans les Deux* Siciles*
lU
Pendant ce temps-là, Giovannina se reprochait d'avoir repoussé les politesses de fiipo avec plus d^ oniaulé que Q*en coninMnd^ioot la sagesse et la
LB VOMKAO. 187
prudence d'une honnête flUe. L'idée d'avoir offensé ce jeune homme en lui témoignant un mépris qu'il ne méritait pas ia tourmentuit comme un reiiiords« Ëiie y rêva tout le reste du jour, et ne s'endormit qu'après avoir imaginé un moyen de se foire par** donner ses torts. Le lendemain, la compagnie ne manqua pas de revenir au Vomero. On jasa et on raconta des histoires* Sans travailler avec moins d'ardeur qu'à Tordinaire, Giovunnina prit part à la conversation et rabattit un peu de sa lierté accou"* tumée. Quand son ouvrage fut achevé^ elle 8*appro» cha du petit IsazatonG d'un air gracieux et ouvert. Seigneur Nino, lui dit-elle, si vous voulea m^aider et m^aecômpagner un bout de chemin en portant ma corbeille, vous me ferez plaisir.
~ D'où me vient tant de faveur? répondit Nino* Votre bagage est-il plus lourd aujourd'hui qu'hierj ou bien vous sentez -vous les bras moins forts ?
— Ni Tun ni l'autre^ reprit la jeune fille. Je ne sais quelle mouche m'avait piquée hier : je vous ai maltraité, j'en ai regret aujourd hui, et je veux réparer ma faute.
— N'ayez point de regret, dit Nino ; votre dureté m'a fait cbercher fortune nilleurs. Une autre m'a consolé : c'est à elle que je dois mes services*
— Fort bien, seigneur Nino, reprit Giovannina en rougissant. 11 est juste qu'une autre meilleure que moi obtienne la préférence. Gardes pour elle vos bons offices, et daignez seulement agréer mes
excuses; c'est tout ce que j'avais à vous dire» En parlaoi ainsi, la jeune filte promena rapide^ ment ses regards sut le cercle des laveuses. Les yeux de Bérénice, braqués sur elle, lui apprirent elaireinènt:OÙ Nino avait trouvé des consolations. Giovànnina ne parut ni fàcliée ni surprise de celle découverte, et, soulevaat.avecviyaeité^sa^cpj^beUle et sa seccAifl, elle S'éloigna d'un pas alerte, Son indiiiéitençe était bien Jouée, mais ce n'était .qii?une feinte.* A' peu de distance. de:la .fontaine^'^Blle se mordit les lèvres ; deux grosses larmes coulèrent sur ses joues enflammées par la colère, et de tout son coeur elle maudit avec amertume le bon mouvement qui lui avait attiré un allront, car il n'est point de blessure plus sensible à une Napolitaine que celle de rorgueil. Pour comblo d'humiliation, le lendemain, Mino et Bérénice aiïeclèrent de badiner ensemble avec une familiarité que Giovànnina cona* déra comme un nouvel outrage, en sorte q^e son dépit se monla^par degrés jusqu'à un état voisin de la jalousie. ■ ,
L'n incident imprévu vint distraire Giovànnina^ de ces petits chagrins et fixer son esprit sur des in» lérôls plus sérieux. Le seigneur anglais de qui elle a\ait rççu. de si bons avis passa encore à Maples au retour d'un voyage en Orient. Pour lui montrer qu'elle, ayait profité de ses mstructipns, la jeune fille s'empress» de raconter à son prolecteur corn- ^ ment elle était devenue la première lavandcira dç,.
f:;. LE.VQMERO. . tdlè
toate fo vilic, et elle ajoulà qu'iMuffalldît instaser
de ^ouvrage, ianl sa façon de blanchir le linge était appréciée des connaisseurs. A son grand étonnement, le seigneur étranger haussa les épaules. ' — Vous n'enlendez rien aux affaires, dit-il d^un ton hôurru. Ëst-cé>qtiW doit^ jamais réfuser de FottVrage?' Si vôs -briis n'y suffisent pas, employez ceux des aulre.s. Ayez à Vos ordres vingt,» trente, cent'4aveosiBS, selon ^ vos. besbihs;: payèzrles à : la journée;* faite's^les travailler/ survéilleiÉ-léë.'' Fondez lin établissement. Louez des ateliers.' Gagnez de Fargent. Acheteiz du bien avec vos économies; Doublez votre fortune en épousant un homme riche; triplez-la en vendant établissement et clientèle, et retirez-vous du commerce avec dix mille piastres de rente. Mais non ; demeurez ouvrière et /avandara. Vous n'enlendez rien aux affaires.
A ce chapitre si nouveau pour elle du moyen de parvenir j la pauvre Giovannina éprouva comme un vertige. Son imagination méridionale, courant plus vile que son intelligence, lui représentait une autre Giovannina commandant une armée innombrable de laveuses, ayant un palais, une villa, une robe à queue et des laquais en livrée.
■ — 'Jésus, Maria! s'écria-t-elle; est- il possible d'amasser tant de piastres avec de l'eau et du savon?
I' — Assurément, répondit l'Anglais. Tel que vous me voyez, j ai acquis un million de francs h fabriquer des clous, c . i .. , . . -
Eh bien ! donc« très^her seigneur, dites-moi
ce qu'il faut savoir pour entendre les affaires, car je veux les enteudre, el je les entendrai tout à i'heurot si vous daignez m'instruire.
Giovannina multiplia ses questions avec tant de volubilité, tant de rapidité de conception, que rhomme du Nord eut peine à la suivre* En un bmh ment, tous les points obscurs du plan tracé par l'étranger furent éclaircis. Des flots de lumière pé* nétrèrent dans l'esprit de la jeune fille» L'ordre s'y mit peu à peu ; le seigneur étranger finit par avouer que sa protégée entendait mieux les aflaires qu'il ne l'avait cru d'abord^ et Giovannina, dévorée d'ini* patience, partit résolue à mettre à profit ces révélations sans tarder d'une minute.
^ Un matin, Tillustre compagnie du Vomero fui augmentée de six laveuses qu'elle ne connaissait pas. On les interrogea. Elles répondirent qu'elles travaillaient à la solde de leur patronne, la signom Giovannina, maîtresse blanchisseuse, demeurant à la Canciaria^ qui leur avait promis un carlin par tête, plus doux fffwU de bonne-main, si leur ouvrage était achevé pour midi. Une grêle de quolibets égaya la compagnie aux dépens de la maîtresse blanchisseuse, et Bérénice dauba de toutes ses forces sur les prétentions de sa rivale; mais une vieille laveuse en guenilles prit la parole d'un ton sentencieux :
— Ne riez point, dit-elle, car vous n'en avez
LE VOMHO.
point envie, et vous enragez au fond de votre co^ur. Giovannina porte sur son front et dans ses jemi le
signe d*une haiite fortune. La madone des bonnes filles la guide par la main. Riche, riche, elle deviendra, et toi, Nino, tu es un petit sot d'avoir lâché le pan de sa robe j)our te pendre à la jupe trouée de Bérénice. Un autre que toi ramassera le sac d^écus dont Giovannina tient les cordons.
Celle qui parlait ainsi jouissait d'une grande autorité k cause de sa misère et de sa décrépitude. Un silence morne succéda aux propos Ironiques. Bérénice consternée baissa la lêle^ Nino devint rêveur, et la compagnie changea de conversation. Les ouvrières de Giovannina, stimulées par la gratification supplémentaire de deux sous, jouaient des bras avec une vigueur sans pareille. C'étaient six grosses filles solidement b&ties. Elles vinrent à bout de leur tache, et partirent avant midi. Le lendemain, elles apportèrent plus de linge, et demeurèrent plus longtraps au Vomero; enfin, au bout d'une se- Dfiaine, le nombre des ouvrières à gages se montait h dix. il s accrut encore les jours suivants, et les laveuses, ne voyant plus Giovannina, comprirent qu'elle méritait le titre honorable de maîtresse blancliisseuse, et qu'elle cinglait à pleines voiles vers la fortune.
. ^ Que ne faite? vous comme elle? disait Nino à Bérénice* Que n essayez-vous aussi d'être maîtresse MmdiiHeuae el d'avoir des ouvriàrM à gages?
173 NOOVELLBSITALIENKES*
gimt ne riaii point en' ménage,' et: il est jiiste ijntVii: t6us -irnariant^aVéc: moi Wous appoHîez vdtre'^parV dans l'aisance de la maison.
- — A quoi bon? répondit Bérénice. La tireuse de cartes ne vons a*t*e11e pas promis une belle femme et le sort d'un prince? Voulez-vous que je sois encore lavandarm quand vous roulerez carrosse? D*ail* leurs, je ne saurais suivre l'exemple de cette fille; la vieille laveuse, illuminée par la misère, ne nous ra-t-elle pas dit t a Giovannina a du bonheur, n C'est donc en vain que je voudrais faire comme elle. J'aurai aussi mon bonheur, et ce sera de t'épouser, cher Nino. Dépèche^toi de retrouver tes père et mère, et lu verras, quand je porterai un chapeau de' dame et des manches à gigot, que tu ne rougiras point de la figure de ton épouse. ! / - >
Le petit lazzarone ne trouva rien à répliquer ; mais il se gratta la tête en songeant à la sotte ré* ponse qu'il avait faite par vanité aux avances de Giovannina. Parmi les discours de la vieille lAveuse prophétesse, il y avait un mot effrayant à ce sujet. N'était-ce pas du c^ de la maîtresse blanchisseuse qu'il aurait pu rencontrer tout ensemble la fortune et la belle femme de l horoscope? Par conséquent, s'attaeber à Bérénice bavarde, paresseuse et vouée à une médiocrité perpétuelle, n'était-ce pas faire fausse roule? r^ino s'inquiéta bien plus de la rancune dé Giavannina que des engagements pris avec Bérénice. Un manque de foi n'est pas pour arrêter
.? LB .VOHERO. ' 173
un .honnête Jazzarone dans ses projets. Aûa de savoir ju.§qu*où pouniaii aller cette rancune, et si le
mal. était sans remède, INino résolut de rendre «ne visite à la signora Giovaimina. 11 n'était pas fâché de jeierien même temps un coup d'œil sur l'établiesement de la maîtresse blanchisseuse, lin soir, après avoir reconduit Bérénice à Chialai où elle demenrait, il prétexta des affaires importantes, et, à travers le labyrinthe des rues sales et tortueuses du vieux Naples, Mine courut au galop jusqu'à la Conciariaj quartier des tanneurs, dont. on sent de loin les robustes parfums. Devant une maison de sombre apparence, il reconnut deux des laveuses employées par Giovannina, lesquelles, ayant fini leur journée^ se peignaient, réciproquement les cheveux et faisaient ingénument leur toilette au milieu de la rue, suivant* Tuçage de lendroit. Nino passa devant ces deux filles et entra dans la maison. Âu fond d\me petite cour, il aperçut une espèce de hangar sous lequel quatre repasseuses travaillaient encore, Gio-« vannina, le fer en main et les mancheâ relevées,! repassait elle-même un magniiique surplis d'une -i éclatante blancheur. { ''.«y;? îii'^ilf
— Par Bacchus! murmura Nino, les bruits pu-^» blics ne se trompent pas. Voilà un^hel;.4tabii|»M2ment. Ce surplis appartient? à quelque .mofu^nor, t ' et une blanchisseuse qui travaille pour le clergé est assurée de faire fortune. ' ■ ^ ;<>/ -^ù^i
174 NOUVELLES ITALIBNNBS.
le pria de s'asseoir en attendant qu elle eût fini Fouvfage en train , et il se mit à préparar ses phrases en tournant son bonnet de laine entre ses mains. Au bout de cinq minutes, Giovannina déposa son fer, et, faisant un signe de tète gradeux a« jeune visiteur, elle lui demanda ce qu'il désirait. - — Me prosterner à vos genoux, répondit Nino avec eialtation, m^hamtlier devant iroos^ divine Giovannina, me coucher à vos pieds pour que vous marcliiez sur mon corps, cacher mon front dans la poossiàre ou le briger en mille pièces sur ces dalles, si je ne puis rénssir à vous toucher par mon repentir et mon désespoir. Est-il possible que j'aie offensé par d'orgueilleux mensonges un ange de douceur qui daignait s'abaisser jusqu'à moi dans Tintention de revenir sur un mot trop cruel! Est-il possible que j'aie perdu un moment le respect dont j'étais pénétré pour la plus aimable des jeunes filles I Ah ! ne le croyez pas, adorable signorina, je ne suis point Pâmant de Bérénice, je n^ai reçu d'elle aucune consolation; je suis frop malheureux d'avmr mérité votre colère, et, si vous ne me pardonnez mon impertinence, je me laisserai mourir de foim, de foif et de doaleur.
— Ne vous désolez point ainsi, répondit Giovannina en souriant* Je ne vous ca<^erai pas que vos paroles dédaigneuses m^avaient blessée : on n'aime pas à se voir rudoyé quand on fait un effort sur soi* mène pouf réparer une Haute; mais las premiers
Digilized
LB VONSAO, 17$
torts étaient de mon côlé. J'oublierai donc volontiers les vôtres, et nous resterons bons amis* Quant à Bérénice, que in'ini|)orte si vous l'aimez ou non? Si elle vous a donné des consolations, j'en suis bien aise pour vous, car c'est une belle personne.
11 n'en est rien l s'écria Nino ; je voui le jure par toutes les va^înos de la mer, par tous les rochers de Capri. Elle est belle, dite&-vous ? Ah 1 regardez-* vous donc...
C'est bien ; jc^ vous t rois, interrompit Giovanqina. Il ne s'agit point de ma beauté. N'allons pas au delà du sujet de votre visite, et ne gâtez pas vos aflain s en me parlant d'amour.
- — > Pour rien au monde je ne voudrais gâter mes ai&ires, puisqu'elles sont un peu raccommodées, le ferai tous mes elïorls pour ne point vous pailer d'amour \ mais au moins vous me passerez 1 ambi^r ticm de conquérir votre estime. Vous m'avez repro*
chc avec raison d'être fainéant, de n'avoir pas d'état, de vivre au hasard. Je veux travailler, gagner ma vie, faire fortune, 8*il est possible, et plus tard peut-être vous daignerez me dire que je ne suis plus aussi indigne de vous. Encouragez un pauvre garçon bien ignorant, bien mal élevé, rempli de défauta, et qui désire se corriger. Donnez-moi des conseils, je les suivrai. Soyez le bon ange, la madone du pauvre Nino.
— A la bonne heure ! dit la jeune fille ; voilà de bonnes idées, dos sentiments bonnéioft* C'est bien.
Nino*, je suis contente de vous, et je vais tenter quelqu&iphose'en votre faveur, il y: a .en ce moment à rhôlel>de la . FtV?/oiW un seigneur anglais qui me porte intérêt, je vous recommanderai à lui ^ niais il faut me promettre que, sUI yoùs emploie à quelque chose, vous serez un sénviteiir Adèle, assidu et dévoué.Attendez<»>moi;ici ^ je vais m'habilleret nous irons après à la Victoire j car le jour baisse, et Theure du repos est sonnée.
' Nino promit tout ce que voulut sa gentille madone ;
il s assit à terre, palpitant d'espérance et d^ambition, tandis que Giovannina faisait sa toilette. La jeune fille revint bientôt, parée d'une robe d'indienne à fleurs, coiffée d'un voile pour se garantir de la rosée; à travers un fichu de mousseline, on voyait ses épaules rondes 5 son bras blanc orné d'un bracelet de verroterie sortait à demi d'une manche large. Elle portait réventail d'un air aisé. Des gants de fil et des brodequins de toile complétaient sa tenue de bourgeoise en habits de ville. INino crut voir une prinéesse' et répondit en bégayant, lorsque Giovannina lui dit de l'accompagner. Il se tenait derrière la signera, et, durant le trajet, il fallut lui ordonner trois fois d avancer , sMl ne voulait avoir l'air d'un mendiant qui suit une dame. > • L'Anglais était à dîner lorsque Nino. et Giovan- \ nina se présentèrent à rhôtel de la Victoire. Le petit ^lazzaroné attendit sousila jporte cochère,.et la jeune blanchisseuse entra dans* la' maison. 'En sor- !
.9. ' LB TajIBRO, ; î " f 177
ianl de tablc^ l'élirangoriiyinl juiner.un cigare swr^la place [jubliquei. Ntno.tf^td^ dc>totks sèsHnombt^s en voyunl sa prolectricc aboi'der'cel liooimc vélu de noir. Un regard froid et impassible du seigneur inconnu lui iigea le sang \ mais un signe amical et un sourire angé&ique de Giovannina lui rendirent le courage en l'invitant à 8*approcher«
— Puisque vous m'assurez, disait l 'Anglais d'un ton sec et impérieux, que ce drôle n^est pas votre amoureux, mais seulement un pauvre diable à qui vous voulez procurer de l'emploi, je le prends à mon
service, quoiqu'il ait la mine d'un fourbe. '
— Votre seigneurie rintimide, dit Giovannina. Il m'a bien promis de.se conduire honnêtement.
. — Yous m*en répondez, cela suffit, reprit 1 étranger. Je suis encore à Naples pour dcfux mois. II me servira. Bonsoir, Giovannina. Revenez dans trois ou quatre jours. Je vous dirai si je suis content de votre protégé. * * f
Giovannina fit une révérence et partit. L'étranger appela un homme en culotte courte et en cravate blanche que Nino prit pour un ambassadeur : c'était le valet de chambre. Cet homme échangea quelques mots avec son maître dans une langue dont les sons parurent si comiques au petit Napolitain,' qu'il en aurait éclaté de rirè Vil n'eût treinblé de crainte. Le valet de chambre conduisit Nino dans l'appartemrât du seigneur anglais, et, tirant
Digitiz
d'une armoire du linge, de vieux habits et des bottes : — Mettez cela, dit-il en italien.
— Quoi ! s écria Nino, vous me donnez tous ces effets ! Toutes ces bardes m'appartiennent?
— Sans doute; vous ne pouvez servir sir John en coslume de nageur.
11 fallut aider Nino à se chausser et à s'habiller, car il ne savait comment s'y prendre. A chaque nouvelle pièce qu'il mettait, sa joie éclatait par un déluge de paroles. En se mirant dans la glace, lorsqu'il se vit avec des cols de chemise, un gilet de pi^ qué, une vieille veste de chasse, un pantalon de toile, grise, une casquette sur la tête, il crut rêver. L'apparition soudaine du Grand-Turc ne l'aurait pas étonné davantage. Mais, lorsqu'il voulut marcher, il se sentit comme enveloppé d'une camisole de force. Il traînait son admirable chaussure comme un galérien son boulet. Les bretelles surtout le gênaient horriblement. Cependant il ne se plaignit point, de peur qu'on ne lui ôtàt ses nippes, et il se résigna doucement à souffrir pour i^.lre beau. . ^ Que dois-je faire, dit-il, pour le service de son excellence?
Rien, répondit le valet de chambre. On verra plus tard* Pour le moment, il s'agit de dinar» Venes à la table des domestiques.
Le bonheur, 1 ivresse, la gourmandise et 1 ingénuité du laMarone transformé donnèrent le diver* tissement aux laquais de ThèteL Nino savourait dae
Digilized
mets inconnus, débris snoculents du festin des maf- Ires. Le soir, on lui donna un lit de sangle dans im coin. Pour la première fois de sa vie, ii s'étendit entre deux draps de toile, et les délices de sa cou** che le tinrent éveillé pendant la moitié de la nuit. Peu s'en fallut que, pour dormir» il ne prit le parti d'aller ohercher quelque paillasson, tant son mince matelas lui semblait moelleux, comparé à sa natte et à son panier de tous les jours. Le sommeil vint enfin, accompagné de songes dor, et le pauvre garçon s'envola dans un monde féerique, où lu jeunesse, la santé, le bien-être, joints au sentiment de sa nouvelle fortune, le bercèrent jusqu'au matin.
lY.
. A midi, le lendemain, I^ino n'avait encore eu autre chose à faire que de manger, de boire et de
jaser avec les filles d'auberge. Cette vie de cliaiioine lui plaisait fort. Eutin, vers le milieu du jour, son patron lui donna des cartes de visite à porter en ville, en lui recommandant de faire diligence. Nino allait partir quand le seigneur anglais le rappt^la et lui dit :
— Vos gages seront de cinq piastres par mois. Yoicî un a-compte de deux piastres. Si voua avez besoin d'argent, je vous avancerai iee gages d'un
moiâ entier.
180 NOUVeiiLfîS'ITAUffiNlfES
Nmo'coûvritilesdeiix pièces id^argent de baiiers plus passionnés' qde s'ibeût tenii les reliques" de saint Janvier. Après cela , se séritant plus calmet il noua son trésor dans un vieux chiffon <|uirserra tout au fond de sa poche, et il partit pour faire ses commissions, en mettant ses bottes sous son bras afin de courir plus vite. Au bout de vingt minutes, l'Anglais, assis à son bureau, vit à côté de lui son petit domestique tout essoufflé.
— C'est dé||à fini? dit-il sans tourner la tète.
—Excellence, oui, répondit Nino. Votre seigneurie m'avait ordonné de faire diligence.
Voilà du zèle, reprit Tétranger. Prends ces deux carlins de gratification. Je rendrai bon com()te de tes services à Giovannina.
Le troisième jour, Giovannina, parée de sa robe d'indienne et de ses gants de fil, vint en eflèt demander- des nouvelles de son protégé. Le seigneur ailgteis)ayaht assuré qu^il était satisfait» Nino reçut l«s if compliments les plus flatieurs sur sa bonne inine,*: sa toilette, ses bottes et son excellente con-
i Eh bien ! dit-il alors de ce ton comique et plearard que les, Napolitains emploient dans les grandes occasions, eh bien ! chère Giovannina,'où sera la récompense de cette excellente conduite? A . pressai que vous m'accordez un peu d'estime, me déféndre9-%oOfreÀ<roré<lé'iro'us(^aHer'^^^ ' Le visage de la jeune fille prit une expression
moins sévère. Un léger sourire voltigea sur ses lèvres. Elle pencha la lêlc sur son épaule d'un air Attendri. Le mouvement de sa chemisette trahissait l'agitation de son cœur.
— Me parler d'amour ! dit-elle d'une voix altérée, c'est inutile; je sais bien que vous m'aimez. Ahl j'en conviens, il n'est pas de plus grande preuve de tendresse, pour un garçon paresseux comme vous, que de rompre courageusement avec ses mauvaises habitudes et de prendre un état pour me plaire. J'en suis touchée, Nino. Continuez à vous bien conduire, et il n'est pas impossible que je sois un de ces jours la femme d'un bon domestique.
Nino jeta sa casquette en l'air et se mit à faire cent gambades si bouffonnes, que le sérieux de Giovannina n*y résista pas ; mais , au miliéu de ses contorsions joyeuses, le petit lazzarone s'arrêta tout à coup, un pied en Tair, un bras étendu, la bouche ouverte, comme s'il eût aperçu un fantôme. Bérénice était debout en face de lui.
— Danse, danse, perfide! s'écria-t-elle. Voilà donc pourquoi tu ne viens plus au Vomero. C'est pour cette intrigante que tu m'abandonnes I Va, je devine qu'elle t'a séduit par des coquetteries. Je te pardonne ta faute \ mais ta maîtresse blanchisseuse n'est pas où elle se l'imagine avec moi, et je lui apprendrai à me voler mon amant.
' Je n'ai jamais rien volé, répondit Giovannfna,
pas plus un amant qu'autre chose, entendez-vous
N0UYELI.B8 ITAIIENNB8.
cela ? Nino s'est donoé à moâ voloalairement, librement, sans que je Ten aie sollicité, bien au contraire; c'est lui qui est venu me relancer chez moi, où je songeais un peu à lui, je ne le nierai point, parce qu'il est aimable et gentil , mais où je ne l'ai attiré ni retenu en aucune façon. Et, puisqu'il s'est donné à moi librement, je le garde, et je Tépouserai malgré vous , car 0 ne vous aime point. Tout à riieure je viens, pour la première fois, d envX)urager son amour. Le ciel m'est témoin que je ne lui ai qu'à peine avoué ma tendresse pour lui. Ce sont vos menaces qui la font éclater. A quoi voit-on, s'il vous plait, qu^il eat votre amant, si c'est moi qiji'il veut épouser, et non pas vous ?
— Dieu bon ! s'écria Bérénice y on le voit à ceci qu'il m'a promis mariage , qu'il m*a lait la cour quinze jours durant, et que j*ai pris pour sincères ses pjotestations et ses serments. Vous ne nierez pas, j'espère, que vous me Vaves débaucbô. Parle, Nino : m'as-tu traliie, oui ou non? Parle donc, petit monstre !
— Belle Bérénice, calme«-vous, bégaya Nina» 11 vous semble que je vous ai trahie...
— Il me semble I reprit Bérénice, quand je te surprends aux genoux d'une autre! quand tu me délaisses pendant quatre jours pour courir après une jeune fille plus riche que moi et qui t'a payé ces babits que tu portes 1 il me semble I... quand je te trouve changé en seigneur et vétu comme un
LE VOttBliO. 18S
prince! Mais que toi9->je donc là 7 Dieu puissant! il
a des bottes ! Par le sang du divin Sauveur, ce sont bien des boties ! Ah ! je n'en doute plus, le cœur de mon Nino m'a éié ravi ; mais je ne renonce pas à mes droits. Vous me Tavcz séduit, volé, ensorcelé ; il faut me le rendre, ou je ferai un malheur..» Des bottes, juste Dieu !
— Quel malheur feres-^vous? dit Giovannina. Jè ne vous crains pas, et je me moque de votre jalousie. Je TOUS le répète, Nino est venu mê chercher à la Cùneiaria^ où je demeure...
— Ce n'est pas à la Conciaria , interrompit Bérénice, qu'une fille comme toi doit demeurer ; c^est dans le faubourg Capuano. G*est là que les femmes donnent des bottes aux jeunes gens.
Le quartier de la porte Capuane étant celui des femmes de mauvaise vie, Giovannina releva la tète de Tair d'une lionne blessée.
--^ Brisons là , dit-elle. Que Nino dioisisse entre n<WS deux. Je ne Temprchc point devons suivre.
— Je ne vous quitte pas, dit Nino en prenant la main de sa maltresse.
*-Eh bien donc, malheur è vous deut! s'écria Bérénice. Accident sur vous deux! et prenez garde de mourir Tun d'un ioeeo, et l'autre d'une jMffiftff a.
Dans leur dialecte, les Napolitains appellent toceo le coup (le sang ou Fattaque d'apoplexie, et puiPtura la fluxion de poitrine; mais ees deux mots ont encore un autre sens non moins redoutable en ma-
tière de menace : le premier signifie coup de marteaUj et le second piqûre^ ou blessure avec un ins* trumenl aiguisé. Nina devint pâle comme s il eût déjà senti la pointe d un stylet entre ses côtes. Quant à Giovannina, elle se moqua de la malédîc* tion, et rassura son amoureux en lui disant de ne craindre ni coup ni piqûre, que c'étaient des mots de femme en colère, et qu'un bon mariage mettrait fin à toutes ces querelles et récriminations, en foi de quoi elle présenta sa joue ronde à iNino, qui lui donna le baiser des accordailles.
Cependant Bérénice, hors d*elle-même, courut d^un trait jusqu^à l'extrémité du faubourg de Ghiaia. Parmi des pécheurs qui sommeillaient à côté de leurs barques, elle reconnut les formes athlétiques de Ciccio, le galant assidu de la compagnie du Vomero. Bérénice frappa sur l'épaule du dormeur et lui lit signe de la suivre au bord de la mer.
— Écoutez-moi, lui dit-elle en se tournant vers lui impétueusement. Vous m^avez souvent parlé d'amour sur le ton du badinage -, il faut répondre sérieusement aujourd bui : m'aimez-vous?
— Sans badinage aucun, je vous aime, répondit Ciccio, et si je vous l'ai dit en plaisantant, c'est que je vous voyais occupée d'un autre»
— Vous avez bien vu* Mais cet autre, je le déteste à présent; il m'a trahie, offensée mortellement. Vengez-moi, et je suis à vous.
— i 'entends, dit Ciccio : vous êtes jalouse ce soir,
et demain peut-èire vous tomberez aux pieds de
votre INino. Fureur d'amour s'envole pour un mot ou une caresse; quand j'aurai fait ce que vous vou- ^ lez, TOUS en aurez regret et me maudirez.
— Non, je le hais, vous dis-je. Il épouse Giovan- ' nina. Otes-le de ce monde^ et je suis à vous.
i — Tuer un homme est dangereux. Gela sent le» ** menottes, l habit jaune des galères et môme le po-. I - teau fourchu.
,% ^ Un autre m^béira'; j'aurais préféré que ce fftt
! ^» vous. Adieu I
— Attendez un moment, belle Bérénice ; je veux c^-- vous contenter. H y a une fête demain à Fmri di : 'j^ Groita, tout près du Vomero, et selon Tusage on y «/isc^ fera du bruit en tirant des coups de fusil. Chargez-
! ii vous d'y amener Nino. J'aurai ma carabine, et l'on ^ . ♦ pl sait bien qu il arrive parfois dans les lèlcs des acci- . .ii dents d'armes à feu. Mais, si les robes noires me . K poursuivent, me laisserez-TOUs fuir tout seul dans ^ les Abruzzes ?
^ ^ — Par le corps de ma mère, j'irai te rejoindre,
f car j'aurai aussi affaire avec les robes noires ! Celle qui m a ravi mon amant ne périra que de ma main, f Touche là, c'est convenu. Demain, à midi, cachetoi dans le sentier pierreux du Vomero \ tu y rencon* treras Nino. Ne le manque pas ^ le reste me regarde. Prends cette bague comme un gage de ma tendresse. I Adieu ! que la madone des pécheurs te protège et bénisse ma vengeance l
180 NOUVBLLBS ITALIENNES.
€iccio erra limgtenips eomnàe une âne en peine
sur le bord de la mer pl se grattait le front et passait les mains dans ses cheveux crépus en marchant tantôt vitey et tantôt d'iito pas solennel. A la fin, il contempla le gage d'ilmour de Bérénice avec un sourire astucieux : a^élait une bague en plomb qui valait bien deux sflUis. La vue de ce bijou parut lui rendre son courage et sa résolution ; il rentra dans sa masure et décroclia de la muraille une vieille carabine rotf illée. La ncnx et le ressort de cet astensile étaient si usés, qu^on ne pouvait plus ni Fermer, ni le mettre en joue en l'appuyant sur Tépaule^ mais à la rigueur on pouvait encore s'en servir en soulevant le chien avec un doigt et en le laissant retomber. Au moyon de ce procédé, Ciccio brûla une amorce pour s'assurer que son arme n'était pas absolument hors de service. La flamme et Todeur de la poudre éveillèrent sans doute sa férocité, car il s'écria d'un ton emphatique :
— Tu peux encore donner la mort, ô ma vieille amiel non pas de loin, il est vrai, puisqu'on ne saurait ajuster Un homm^ en te maniant ainsi; mais celui qui veut tuer sûrement un rival abhorré ne doit lâcher son coup de feu qu'à bout portant* Terrible instrument de la vengeance de Bérénice, tu me procureras demain la plus belle maltresse du monde! La reine des laveuses du Vomero appartient à riieurenx, à Tintrépide pécheur I
Vers onze heures et demie du nsatin, Nino, en
LE YOMBRO
passant sous la porte cochère de la Victoire, sentit quelque chose accroché au pan de sa veste, il se retourna et tit une petite fille de six ans, fort ié^ gnenillée, qui le suivait comme un chien.
Que me veux-tu, mendiante? dit^il avec arro»
gance.
^ C'est une commission, répondit l'enfant, une commission pour votre seigneurie de la part de sou amoureuse.
— Comment s'appelle mon amoureuse?
— Eh 1 la Giovannina. Donc elle m'a commandé de venn* iei et de dire à votre seigneurie qu'ellé l'attendait dans le chemin du Yomero.
-^Quel chemin?
Le sentier de la Petraral
— Combien as-tu re(;ii pour celte commission? La petite hlle montra une pièce en cuivre d'un
demi-carlin. Nido pensa que Giovannina seule, parmi toutes ses connaissances, était assez riche pour payer si généreusement un message, et, sa défiance étant dissipée par cette Juste réflexion, il partit pour le Vomero. Le sentier indiqué par la petite mendiante, et que les gens du peuple appeU lent Peirara à cause des pierres dont 11 est eiicom* bré, descend rapidement en zigzag sur le roc du fort Saint-Elme. Les détours et les angles des murs de la forteresse en font un lieu favorable pour des rendeaî-vous ou des embuscades.
Aussitôt que Nino se vit enlonoé dans cette soU-.
tude, il se repentit de son imprudence, et voulut revenir en arrière j mais en se retournant il aperçut de loin Bérénice, qui descendait lentement le sen-. tier pour lui couper la retraite. Celte rencontre ne présageait rien de bon* La mine sombre et les sourcils froncés de cette amante irritée semblaient annoncer quelque projet sinistre. Nino se crut perdu. Au rebours du prince Uamlet, qui suivit avec tant de courage le spectre de son père, le lazzarone infidèle prit la fuite à toutes jambes devant la figure menaçante de son ancienne maîtresse* Il descendit en courant le sentier pierreux, au risque de se casser le cou, tant il avait hâte de sortir de ce défilé périlleux. La peur. lui serrait la gorge. Sa respiration était brève, et son cœur sonnait dans sa poitrine comme une cloche d'alarme. Tout à coup, au coin d'un mur, il reconnut à dix pas de lui le pécheur Giccio, portant une carabine sur son épaule. Ciccio appuya la crosse de la carabine sur son ventre et souleva le chien de la batterie, comme pour Tatmer. Nino s'arrêta subitement. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, et une sueur froide lui mouilla les tempes.
— Ce n'est pas à moi que tu en veux, Giccio?
dit-il d'une voix altérée par la frayeur.
— A toi-même, répondit le pécheur avec un rire féroce.
Dans ce moment suprême. Nino voulut implorer le secours de U madone deW ArcOf protectrice par-
iiculière de tous les gens en danger de mort ^ mais il n'eat pas le temps de formuler le v<bu qui l'aurait certainement sauvé. Avant qiril ei\t promis à la madone deux petits flambeaux de cuivre argenté, une explosion terrible interrompit sa prière. Un nuage de fumée lui déroba la figure de son assassin. Le pauvre Nino éprouva une secousse accompagnée d'angoisse* Ses genoux fléchirent, il tomba au milieu des pierres en poussant un cri plaintif, et demeura sans mouveipent.
Bérénice, qui observait de loin cette scène tragique, vit choir la victime et courir vers elle le meurtrier*
— Regarde, lui dit Giccio, j'ai tenu ma promesse ; il est mort î A présent, fuyons ensemble.
— Pas encore, répondit Bérénice ^ je ne suis qu'à moitié de ma vengeance.
— Cest assez pour un jour, reprit Ciccioj tu nous perdrais tous deux, si tu attentais à la vie de ta rivale. Laisse à Giovannina les larmes et le dés* espoir. Fuyons à l'instant.
— Où vas-tu me conduire?
— Dans les montagnes d'Amalfi, où ma sœur habite une chaumière. C est là que nous attendrons que les robes noires nous aient oubliés. Un crime . nous unit pour la vie. Allons, compagne du brigand, du contumace, de Tassassin, suis ton amant I
Giccio pressa fortement le bras de Bérénice l'entraîna dans Naples. Une, barque de pèche qui
190 NOUVELLES ITALIBlIlfBS.
partait recueillit les deux fugitifs et les conduisit à
Sorrenle, où ils prirent le chemin des montagnes. Vers le miliûu de la nuit, ils arrivèrent à Amaltt, Bérénice, épuisée par la fatigue et les émotions de cette journée, chancelait appuyée sur le bras robuslt de son complice.
— Point de remords l point de foiblessel lui dit CIccio avec une lihcrté d'esprit qu'elle trouva sublime j point de crainte ni d inquiétude! Celui qui t'a vengée saura bien te défendre I
Empressons-nous de rassurer le lecteur sur le sort de notre ami ^ïno. La violente secousse qu'il avait ressentie n^était autre chose qne le sursaut causé par la détonation de Tarme à feu. La peur seule avait fait fléchir ses genoui. Le cri plaintif était rîic(7ompagnement naturel de sa chute au mi* lieu des pierres, et c'était la prudence qui lui com* mandait de rester couché sans mouvement, afin que son ennemi le crût mort. En somme, hormis quelques contusions et un accroc à son pantalon de toile» il n'avait rien.
Quand le petit lazzarone eut acquis la certitude, en guignant du coin de Tœil, que les auteurs du goet^pens avaient pris la fuite, il se releva et coarut comme un chevreuil jusqu'à la Conciaria, En
1% VOMSAO.
le iFoyanl arriver hors^l'haleioe et couvert de pous* ttère, Giovannina comprit que son amant venait
d'échapjier à quelque graiitl danger. Nino ne manqoa paad'emJ»eiiir le récit de son aventure de toutes les eireonstancee les plus dramatiques et tes plus
émouvantes qu'il put imaginer. 11 avait lu lté eorps À corp& avec le terrible Ciccio. Deux fois il Tavait terrassé après avoir essuyé le feu de la carabine, dont la balle s'élail détournée par miracle, grâce à la protection de la madone dell' Arcg. 11 avait iailU étouffi^ Tassassin en le pressant entre ses bras, et Ciccio, déconcerté par la vigueur d'un adversaire si redoutable, s était estimé trop heureux de se tirer meurtri de coups, mais vivant encore, de eet effroyable combat. Giovannina poussait de gros soupirs en écoutant ces rodomontades^ elle voulut brosser de ses propres mains les habits du vainqueur, et quand Nino lui eut montré ses coudes écorchés et noircis par les contusions^ elle s'écria dans un élan de tendresse : — Va, tu es un héros, un lion par le courage, un agneau par la douceur du caractère, et de plus un beau garçon. A combien d'hommes qui ne te valaient point n'a-t-on pas élevé des statues ! Je ne sais comment j'ai pu attendre si longtemps pour t' aimer à la £ûlie. Con* duia-«sûi chez le généreui seigneur qui me censeiUe et me protège, et demandons-lui la permission de nous marier.
Le seignew apglais demewga iroid el iaipassibtoi
tandis que Giovantiina lui faisait avec éloquence Taveu de sa passion ponr Nino et le récit des dangers que son amant venait de courir. Son discours manquait absolument d^art et de méthode. Ëlle confondit ensemble les détails du combat et la peinture de ses sentiments, en passant d'une idée à l'autre avec une vivacité incroyable; mais, au milieu de ce pêle-mêle, on voyait aisément que son cœur était profondément touché. Sa pétulance se ralentit un peu lorsqu'elle en vint au véritable but dé la conférence. En murmurant le mot final de mariage^ elle s'arrêta les yeux baissés, et une pudeur charmante colora ses joues.
— Allons au fait, lui dit sir John : est-ce un avis que vous me demandez, ou bien êtes-vous déterminée d'avance à épouser ce garçon?
— Que sais-jc? répondit la jeune fille. Je l'aime, et je vous demande pourtant votre avis.
— Je vais donc vous parler raison, en ami. Ce petit bonhomme est fort au-dessous de vous. Il ne gagnera jamais qu'un salaire incertain dans sa condition de domestique. Vous étiez en passe de faire fortune, dans ce pays où un esprit industrieux n'a pas à craindre la concurrence. Vous pourriez épouser
quelque riche marchand. Un mari gueux deviendra une entrave et vous rejettera dans la médiocrité pour
toute votre vie. Maintenant vous êtes avertie : faites ce que vous voudrez ; mais attendez un peu, que j'adresse en votre présence une question à ce coquin.
ts vdiino. 193
Sir lohn fixa de ses prunelles claires un regard
ferme et pénétrant sur le pauvre Nino.
— Rô|)onils-moi, dil-ii sèchement, regarde-moi en fiice, petit drôle, et tâche de ne point mentir. Est-ce par ambition ou par amour que tu reciierclies Giovannina ?
Eicellence ! s'écria Nino, Yoyez comme elle est belle!
— Bérénice aussi était belle 3 pourquoi l'as-tu abandonnée?
— Parce qu'elle était méchante autant que belle, Excellence. L'événement l'a prouvé. Puis-je aimer qui a voulu me faire assassiner? Ah ! mon bon seigneur, ce qui change en joie et plaisir la peur que je viens d'avoir, c'est cette pensée que la cruelle Bérénice n'a plus de droits sur mon cœur, et que je puis le donner tout entier à ma nouvelle amie, sans mériter un reproche.
— Il a bien répondu, dit Giovannina en battant des mains-, il faut en convenir, si vous êtes juste. Cher seigneur, que me fait un riche marchand ? Que me fait plus ou moins de fortune? Je ne comprends pas bien pourquoi Nino serait au-dessous de moi, et pour quelle raison je n'aimerais pas un domestique. Laissez-moi Tépouser, vivre avec lui, heureuse de ma médiocrité. Il a bien répondu à vos questions. Le même jour, il sort vainqueur d un combat périlleux et de Texamen le plus difficile
qu'un amant puisse subir. Est-il possible qu'une si
194 NOtITBtLBS ITAUENNBS.
grande épreuve n'adouoisse point votre sévérité? L*Ânglai9 continuait à observer la physionomie
mobile du petit lazzarone, qui reflétait comme un miroir tous les sentiments de Giovannina* A la fia, le regard de sir John parut moins dur ; une espèce de sourire dérida ses lèvres minces. L émotion et rattendrisaement de la jeune fille avaient communiqué à rhomme du Nord un semblant de ehaleur, et la pâle flamme de la pitié s'était glissée dans ce ccBur enveloppé de glace.
J'en conviens, dit4l, Nino a bien répondu* Je n'ai plus d'objection à faire à son mariage. Attelezvous toua deux au chariot de la misère, comme des bœuis. Les frais de la noce vous ruineraient ; je m'ea chargerai. Que vous faut-il pour vous marier?
— < Un Ut en fer, une table, deux chaises de paille et quatre ou cinq piastres pour payer le fiacre, la musique et le feslin, l épondit Nino : celui qui possède toutes ces choses n'est plus un lazzarone et peut prendre tenune. .
— Je te les donnerai, reprit sir John.
0 grand saint Lazare I s écria Mino, reçois mes bénédictions dernières; je ne suis plus sous la protection. Saint Anlonin, mon patron, soutenez mon faible cœur dans ce moment d'ivresse, et vous, saints puissants et inconnus, qui protégez les hommes riches, daignez m'accepter sans dédain parmi vos favoris.
Afin que cetie invocation devint eucte sur iem
les points, le seigneur anglais tira incontinent de sa poche Targent nécessaire à Tacquisitioii du mobi-' lier. Les deux fiancés lui baisèrent les mains, malgré ses efforts pour échapper à ces témoignages de respect et de gratitude, et il donna congé pour le reste du jour à Nino, qui partît avec sa maltresse bras dessus bras dessous. Cependant sir John, connaissant à fond 1 esprit inventif des Napolitains, voulut savoir si l'affaire du guet-apens n'était pas une fable. Il en parla au commissaire de police de son quartier^ le commissaire secoua la tête en répondant :
^ J^nterrogerai votre domestique ; mais j'ai sujet de croire que cette histoire est un mensonge.
Nino trembla tomme s'il eût été le coupable, quand on le fit appeler au bureau de police. Il feignit d'abord de ne point comprendre ce qu'on lui demandait; la menace de la prison lui délia pourtant la langue, et il finit par accoucher d*un récit presque véridique de sa rencontre dans le sentier de la Petrara, Peu de jours après, une maisonnette des environs d'Âmalfi fut cernée de grand matin par la maréchaussée. Ciccio et Bérénice, les mains liées avec des cordes et suivis de quatre gendarmes, se rendirent à pied an chemin de fer de Gastellamare; un fiacre les attendait au débarcadère et les mena aussitôt à la police. La carabine, instrument disloqué du crime, fut représentée à Ciccio, qui la reconnut. Par zèle et par tempérament, les magistrats
napolitains ont accoutumé de rendre la justice avec
une impétuosité tout à fàii reinarqnnblc. Les deux prévenus essuyèrent une bordée d'injures, de reproches et de menaces, qu'ils écoutèrent avec des contenances diverses : Bérénice était sombre comme la nuit, et sur son visage fier on Usait l'endurcissement de son cœur, tandis que Ciceio paraissait humble et confus. Lorsque rinierrogaleur demanda quels sujets de haine pouvaient avoir les prévenus contre leur victime, Bérénice avoua, sans hésiter, sa jalousie et sa rancune^ mais Ciccio prit un ton piteux et larmoyant :
— Hélas ! monseigneur, dit-il, je n avais aucun sujet de haïr Nino.
— Alors pourquoi Tavoir tué, misérable assassin, car tu n'ignores pas qu'il est mort?
— Il est mortl répondit Ciccio^. c'est donc de maladie I Comment aurais-je pu le tuer à dix pas de distance, avec cette carabine qu'on ne peut faire partir qu'en appuyant la crosse sur son ventre et en soulevant le chien pour le laisser retomber?
— Scélérat ! reprit le magistrat, n'espère pas me tromper \ à force de perversité, tu auras suppléé au mauvais état de ton arme. Si tu persistes à nier, je te ferai donner cinquante coups de bâton devant le cadavre de ta victime.
— Excellence, s'écria Ciccio en tombant à genoux, puisqu'il faut tout vous dire, voici la vérité 2 il n'y
LE VOMERO. iVf
a point de victime. Que votre seigneurie fasse chercher Nino, et on le retrouvera.
~ Il est donc vivant? demanda Bérénice.
— Bien vivant, si quelque autre ne l'a pas lué, ou s^il n'a point gagné une puniura en courant trop vite.
— Quoi ! pas même hiessé?
— 11 ne lui manque pas seulement un cheveu de
la tête ^ je n avals point mis de balle dans ma cara-. bine.
Ah I chien que tu es ! s'écria Bérénice, traître.
imposteur, vil comédien! Tu t es donc joué de moi et de ma vengeance ?
— Je le croirais volontiers, dit le mac^istrat. Nino se porte à merveille en eifet. Vous mériteriez tous deux d'être incarcérés, roués de coups, privés de nourriture, attachés au poteau et serrés jusqu'au sang avec les pouceites^ car sachez que ma charge toie donne le droit de vous infliger provisoirement les plus beaux supplices. Je vous en fais grâce pour cette fois... Allez» et tâchez de ne plus reparaître devant moi.
— Nous en sommes quittes à bon marché, dit Ciccio quand il fut dans la rue. Réjouis-toi, belle
Bérénice, de mon heureux stratagème. Si j'eusse tàié X^ino, tu ne respirerais point cet air libre et pur.
— Poltron! s'écria Bérénice, ànie basse et sans
courage, oses-tu bien encore m'adresser la parole^
afHrès m'avok volé, par des subterfuges, tinerécomr
pense dout lu n'étais point digne? C'est contre loi que ma vengeance se tournera. Je te poursuivrai de mon mépris; je te déshonorerai aux yeux de tes compagnons; j'empoisonnerai cet air libre que tu te fél icites de respirer.
Giccio pensa que cette colère passerait ; mais une bonne Napolitaine ne pardonne pas facilement. Bérénice raconta aux pécheurs de Chiaia le tour pendable qu'on des leurs lai avait j<Nié, les grands airs qu'il s'était donnés avec elle, et les moiisonge» tragiques dont il avait orné son faux crime. Eiie assaisonna le tout d'épithètes si sévères et é*m^ ironie si terrible, que les pêcheurs prirent fait et cause pour elle, bien qu'au fond ils fussent tous capables d'agir comme leur camarade. Nulle part on ne sait railler et huer les gens comme à Naples. Ciccio fut accablé de sarcasmes. Les reproches des femmes renchérissaient sur les plaisanteries des hommes, et les enfants eux-mêmes, n^osant appro* cher à portée de son bras, le si filaient de loin, ou s'enfuyaient après lui avoir décoché quelque quolibet.
Lorsque Ciccio s'avisa de reparaître au Vomero, l'illustre compagnie loi témoigna ouvertement le peu d'estime qu*eUe fhisaît delni. Les laveuseli blâmèrent unanimement sa conduite, et les jeunes gens .refusèrent do lui parler. Parmi ces laineuses étaient les ouvri^-es de Giovamiina, qui avaient appris de leur maitresse certains détails particu-*
liers sur le guct-apens. Ciccio connut ainsi qu*un Anglais demeurant à Thôlel de la Victoire Tavait dénoDcé à la police ei fait poursuivre. La délaikm se pratique beaucoup à Naples; mais elle y est l'objet de rexécration publique, et les gens désintéressés eux-mêmes prèleraisni volonUers main«>forte à un acte de vengeance contre un dénonciateur» Lt passant qui remarque un filou tirant un mouchoir de la poebe de son voisin s'exposerait à recevoir vne eoitêHata, s'il désignait le voleiir.r En ce pays-là, l'usage est de ne point se mêler des aiïaires des antre», et la nuit, si Ton voit dévaliser un bommei au lieu de lui porter secours, on va mettre de l'argent sur le numéro 13 au premier bureau de loterie. Le muletier Annibal, oracle de la compagnie du Vomero, témoigna énergiqnement son indignation contre les délateui^s en général et contre cet An* glais maudit qui avait envoyé devant la justice un Napolitain. Ciccio, saisissant Voccasion de se réha«biliter, déclara son intention de punir le seigneur anglais, et il prit l'engagement de lui introduire dans le cor|>s la lame de son couteau.
— Si tu fais cela, dit Annibal, tu aui as réparé les fautes, et je t'indiquerai un endroit des montagnes de la Calabre où la justice n'ira point te chercher.
Une dousaine de serments et d'imprécaUonsque Ciccio prononça d^une voix sonore excita Tadmira* tion des laveuses^ un murmure approbateur apprit
au pécheur déchu qu'il venait de reconquérir par
cette belle résolution Testime dont un monient. dWeur l'avait destitué. Cependant une, des ou«. vrières de Giovannina fit à sa maîtresse la confidence des conversations du Voinero. Giovannina courut bien vite avertir son protecteur, qui ne parut pas fort effrayé de ses révélations. Sir John, en se promenant à la Villa-Reale^ remarqua un colosse à moitié nu qui le suivait du regard à travers, la grille du jardin, dont rentrée est interdite aux laszaroni à cause de leur tenue peu décente. Le lendemain, dans le parc de CapQ-di*Monte, il aperçut la même figure. Chaque fois qu'il sortait de chez lui. pour aller dans la ville ou à la campagne, qu'il fût seul ou accompagné, il retrouvait partout ce colosse, rôdant-à grande distance et faisant une mine de conspirateur, sous laquelle on démêlait l'indécision et la timidité. Ënnuyé de ce manège, sir John* voulut en finir. Un matin, il attira son homme dans, une ruelle déserte et marcha droit à lui.
: -—Que me veux-tu? lui dit-il ^ quel est ton dessein en me suivant T
— Je cherche Toccasion de parler sans témoin à votre seigneurie, répondit Ciccio) pas autre chose.
— Eh bien ! parle.
— Elle m a fait grand tort en me dénonçant à la police^ votre seigneurie* Je veux seulement me plaindre à elle de Tinjure qu^elle m^a faite*
— Tu as raison. Je t ai offensé, je le dois une ré*
paration. Attends un peu que j ote mon habit, nous allons bojer ensemble*
— Je ne sais ce que c'est que de boxer, Excellence.
— Quelle diable de réparation te faut-il donc? Explique-toi.
Giccio se mit à cligner de 1 œil en prenant un air fin.
— Votre seigneurie, dit*il, est richissime, gcnérosissime, et moi je ne suis qu'un pauvret... .
— J'entends : c'est de Targent que tu demandes.
— Un pauvret, reprît Giccio; mais, tout pauvre que je suis, je ne voudrais pas une tache à ma réputation, fût-ce pour des montagnes d^or, fût-ce même pour six ducats.
— Va pour six ducats ! je vais te les donner tout de suite.
A Tempressement de sir John, Giccio vit bien
que, s'il eût demandé une somme beaucoup plus forte, il Saurait obtenue avec la même facilité $ c'est pourquoi il recula d^un pas en posant la main
sur sa poitrine , comme un homme profondément blessé.
— Je pardonne à votre seigneurie sa méprise, dit-il avec émotion, elle ne m'a pas compris : je lui disais précisément que je n'accepterais point les six ducats.
C'est juste; tu en auras dix.
Celui, reprit Giccio d'une superbe voix de
Lioogle
basse taille, celui qui ne possède sur la (erre que sa vie, sa liberté et son honneur^ doit estimer son nnique bien à plus haut prix !
— N'abuse pas de ma patience, dit sir John, ou lu n*auras rien* Combien te iaut-il?
— Que votre seigneurie décide elle-même, je m en rapporte à sa généreuse inspiration.
— Avec vingt ducats seras-tu content?
Par un eiïort surhumain, le lazzarone réussit à dissimuler la joie folle qui lui. faisait bondir le cœur.
— Ah! dit-il avec une lippe dédaigneuse, ahl seigneur, vingt ducats pour Thonneur d'un homme!
— Metlons-en vingt-cinq, et n'en parlons plus. C'est bien peu, Excellence.
Allons, je veux te satisfaire, j'irai jusqu'à trente,
— Qu'est-ce que trente ducats pour un seigneur eommevous? Daignes m'écouter, Excellencé : j'ai un cousin sonneur à Nola, et qui me vendra sa place pour trente-deux ducats. Voilà le but de mes désira.
— Je ne te marchanderai pas pour deux ducats de plus.
— Mais le prix de la charfre payé, il ne me restera pas trois ducats pour acheter un habit présentable chez le fripier.
— Tu commences à m'ennuyer avec tes inventions. Je t'accorde les trois ducats pour t'équiper.
il TOMBRO.
— Seigneur, il y a TÎngi milles d'ici à Nok, et lé
voiturin me demandera quatre carli|is pour le voyage. Où les prendrai<-je ?
— Passons encore sur les quatre carlins \ mais, si tu n'as pas Ûni, je supprime tout.
— Excellence, j'ai fini. La route est longue et il fait chaud. Cinq grcmi de plus me suIOront pour le ra^raichissemenl de rigueur.
— Goddam! s'écria sir John, tn n'auras pas les <îiuq grani. Je ne veux point donner ces cinq yrani.
— Ne vous fâchez pas. Excellence.
— On me couperait en morceaux plutôt que de m^arracher ces cinq grani.
— Eh ! n'en parlons plus, Excellenee. Je suis accommodant. J'aurai chaud et soif pendant le voyage, ei j*arrivcrai malade à ^oia \ mais je n'insiste pas.
Le rusé laazarone avait compris que cette bagatelle de cinq sous de Naples allait produire l'ellet de la goutte d'eau; cependant il s'apprêtait à verser •dans le vase de quoi le faire largement déborder, car sir John, n'ayant pas sur lui la somme convenue, emmena son homme à l'hôtel de la VieMrêy et Ciccio employa le temps du trajet à ruminer une nouvelle fourberie. Jamais le pauvre diable n'avait seulement considéré le quart du trésor que le seigneur anglais déposa devant lui sur une table. Le son lie l'argent et l'éelat des pièces bknches le troublèrent au point qu'il crut voir des étoiles en plein midi; mais il sut enfermer en lui-même son
émcrUon, et, après avoir compté la somme de Tair
le plus calme : — Voire seigneurie s'est trompée, dit-ii. Je ne trouve pas là trente-cinq piastres.
— Nous n^avons |ioint parlé de piastres, répondit TAnglais. H y a trente-cinq ducats et quatre carlins \ C'est à prendre ou à laisser
— Donc je les laisse, dit Giccio en poussant du doigt la pile d'écus.
— Décidément, tu refuses ?
— Écoutez-moi, Excellence : mon cousin le sonneur...
— Je n'écoute rien. Qu'il soit (ait comme tu Tas voulu.
Sir John reprit la somme et la mit dans son tiroir le plus tranquillement du mopde.
— Ah ! s'écria Giccio, ne m'enlevez pas cet argent, par charité. Ne me manquez pas de parole, Excellence, car j'en mourrais.
— Tais-loi, coquin, et ne mets pas ainsi ta main dans ta poche pour y chercher ton couteau, car je te brûlerais la cervelle avec ce pistolet. Allons, vite, hors d'ici !
Le seigneur anglais tira de son secrétaire un petit pistolet de voyage ; mais, avant qu'il Teut armé, Giccio avait disparu.
t La piastre vaut un cinquième de pluâ que le ducat.
LE VOKBftO.
Le plus profond désespoir qni se puisse voir sur cette terre est celui d*un lazzarone perdant par sa
faute un gain qu'il pensait avoir acquis. Les mésaventures de ce genre sont fréquentes à Naples ; mais la fourberie n'y reçoit pas encore autant de leçons quelle en mériterait. Ciccio courut comme un fou sur le quai de la Victoire, se jeta sur les dalles, et se cogna vingt fois la téte à se fendre le crftne, en poussant des cris de rage. Lorsqu'il songeait à celte pile de pièces blanches qu'il avait eue sous les yeux et qu'une mauvaise manœuvre lui avait fait perdre, il se pâmait de douleur. Au milieu de ces syncopes, il sentit que jamais, tant que le ciel lui laisserait un souille de vie, il ne renoncerait à ressaisir le trésor évanoui. Depuis ce moment, pas un jour ne s'écoula sans qu'il revint d heure en heure importuner le seigneur anglais, ou demander audience au valet de chambre à la porte de riiôtel, comme un chien qui a peidu son mailre. Peine superûua! Finsistance du méridional se brisait contre Tindifférence flegmatique de 1 liomme du Nord. Sir John ne voulut pas même entendre le solliciteur dévoré de remords^ et, quand il apercevait de loin les yeux flamboyants du pauvre Ciccio, il détournait la tête et passait son chemin.
Pendant ce. temps-là, Nino et Giovannina émis
âÛ6 NOUVELLES ITALIENNES.
ployaient tous leurs moments de loisir à faire les préparatifs de leur mariage. Le jour de la cérémonie était déjà fixé ; sir John avait promis de conduire répousée et d^assister au repas dont il payait les lirais. Sur ces entrefaites, le seigneur anglais donna on matin une commission à Nino *, il s'agissait de porter une petite boile de carton dans un paiais du Vieo FneddOf el de la remettre en main propre à la personne désignée sur Tadresse. Contre son ordinaire, le patron lit à son domestique tant de recommandations, que Mino comprit Timportanœ da message, et sa curiositô en fut éveillée. Avant d^entrer au Vico FreddOy il s'assit paisiblement sur une borne pour examiner le précieux paqoet. Un boa Napolitain travaillé par une envie quelconque n'hésite pas à la satisfaire dès qu^il le peut. Si Pandore eût été Napolitaine, les fléaux auraient eu quelques heures plus tôt la liberté de se répandre sur la terre. Nino ne balança pas une minute. 11 dénoua la simple ficelle rouge, et déroula le papier qui enveloppait la boîte, dont il souleva immédiatement le couvercle^ mais un frisson lui parcourut tout le corps, lorsqu'il vit ime grosse bague en or doucement posée sur le colon et surmontée d'une pierre rouge qui lançait des feux éblouissants.
— Voilà un beau rubis, dit une voix mielleuse; le possesseur de ce bijou est un homme riche.
Celui qui parlait ainsi était un jeune signorino Têtu d'un habit vert, gras du coUei et blanc sur les
LE YOMBRO. 207
coudes, mais garni de presque tons ses boutons de
cuivre. Une cravate jaune en charpie, un pantalon noir festonné du bas par le temps et Tusage, des bottes trop longues et retroussées du bout comme des patins, complétaient le costume de cet élégant, que Nino reconnut pour une personne de qualité à la grâce du langage et des manières plus encore qu'à la recherche de la toilette.
— il est cruel, poursuivit le jeune élégant, il est dur à un pauvre domestique de tenir dans ses mains une fortune et de l'aller porter à une dame qui n*en a pas besoin.
Nino, étonné d'un discours où il retrouvait exactement les pensées qui lui trottaient dans Tesprit, regarda l'inconnu avec des yeux ronds*
— À ta place, ajouta le signorino, je ne m^en dessaisirais pas. Bien sot est celui qui tient une proie si magnifique et la lâche.
— ^ Comment faire pour la garder ? demanda Nino.
— Ton patron est étranger sans doute, reprit rinconnu. Combien de temps encore doit^il passer àNaples?
— Il part dans un mois.
— Ëh bien I tu rentreras à la maison en lui disant que tu as fait la commission. Peut-être il ne s'apercevra de rien, et s'il apprend que tu n'as point remis la bague, tu te cacheras pendant un mois. Viens, Je t^achète ce bijou ; nons le ferma estimer, et je l'en remeUrai la valeur.
Le jenne signorino partit au pas militaire, et s'enfonça, suivi de Nino, dans les détours du vieux Naplcs. Ils entrèrent tons deux dans une maison de chélive apparence , et montèrent un escalier de bois. Un juif, le nez chaussé de ses lunettes, les reçut dans une chambre malpropre qui lui servait à la fois de salon et de cuisine. Après avoir échangé avec le signorino un regard dMntelligence, le juif prit la bague, la tourna entre ses doigts et fit mine d'essayer le métal avec la liqueur d'un petit flacon.
— Il y a pour dix carlins dW, dit-il ensuite. Quant à la pierre, elle est fausse. En tout, cela vaut deux piastres.
— Je m'en doutais ! s'écria le jeune élégant. Fort heureusement pour ce pauvre garçon, j'ai une maltresse qui désire une bague comme celle*ci. J'ajouterai trois carlins au prix d'estimation, et II fera un marché d'or.
— Quinze cartins ! dit Nino. Je croyais que çe bijou valait bien davantage. Ne disiez-vouspas que le possesseur était un homme riche?
— Assurément. Pour acheter une bague de deux piastres, il faut encore avoir une certaine aisance. Tel était le sens de mes paroles. Voici tes quinze carlins. Si l'on découvre que tu as vendu la bague, tu rendras la somme à ton patron, et tu lui diras qu'il gagne trois carlins. Bonjour, mon petit.
Le signmino s'empara de la bague et disparut. Nin0| un peu soucieux de son mardié d'or^ mit les
quinze carlins dans sa poche et retourna chez son maitre en préparant dans sa tète une douzaine de bons mensonges pour faire face à toutes les difficultés de la situation. Il était habile comédien. Lorsque sir iohn Finterrogea sur sa oommissioni il répondit avec une assurance et une simplicité parfaites. Le patron n'eiil aucun soupçon, et Nino, se croyant déjà hors d'affaire, courut montrer à Giovannina la petite somme qu^il devait apporter dans la communauté. C'était, disait-il, le fruit de ses économies, et avec de l'ordre et du zèle il espérait augmenter encore le magot de sa femme chérie.
— Ne t'en mets pas en peine, mon mignon, lui dit Giovannina, Tii es trop beau pour travailler ; c'est moi que cela n garde. Non, je ne veux point que le bien-ainié de mon cœur s'ennuie et se fatigue. Il est admirable à toi d'avoir suivi mes conseils et renoncé à ta vie vagabonde ; mais A présent le sacrifice est fait, et la récompense va commencer. Apprends que j'ai encore augmente le nombre de mes ouvrières. La fortune vient à nous. Je gagnerai cette année plus de mille ducats j nous serons heureux sans travailler beaucoup, et je te ré-^ gâlerai, je préparerai moi-même ton macaroni, je te servirai le chocolat, le café, le vin de Sicile. Tu porteras un chapeau de soie, une veste de velours, une culotte de nankin et des souliers qui brilleront à se mirer dedans. Le dimanche, nous irons, parés
comme des seigneurs, nous promener sur des àncs
à Ischia et manger des figues d'Inde tant que nous en voudrons, et nous chanterons, nous danserons des tarentelles à tomber comme morts sor le gaioa, et nous nous dirons du matin au soir que nous nous aimons. Ohl bénie soit la madone qui nous aura fait une si bonne vie!
EHe en aurait dit ainsi jusqu'au lendemain, la belle Giovannina, tant elle avait de joie dans le cœur*' Les idées se pressaient dans sa jolie téte comme des enfants avides de plaisir à la porte du théâtre de Polichinelle. Nino, tout brûlant d^amour, la dévorait des yeux, et il attendait qu^elle reprit haleine pour saisir la parole à son tour; mais la figure froide et sévère du seigneur anglais entra d'un pas roide et solennel comme )a statue au souper de don Juan, Pour que sir John vînt chercher soo serviteur à la Conciaria^ il fallait qu'il eût à l'entretenir de quelque affaire sérieuse et pressée. Eu effet, l'Anglais toucha du bout de^sa canne Tépaule de iNmo et lui dit : — A qui as-tu remis la boîte que je t'avais chargé de porter au Vieo Freddo ?
A la femme de chambre, réj^ondit Nino sana hésiter.
— Tu as eu tort, puisque je t'avais ordonné de
la remettre à la signera elle-même.
— Excellence, la signera était sortie. Hélas! qu*est*il donc arrivé? Pourvu, mon Dieu, que la boîte n'ait pas été volée!
— Elle été, mais par toi-même.
LE VOMERO. ill
— Ahi! s'écria Giovannina, ▼oilà notre mariage manqué, car je n épouserai pas un voleur et un fourbe. Si tu as dérobé cette boite, ai lu as trompé indignement noire bienfaiteur et notre ami , je romps avec toi, Nino, je te chasse de ma présence* J'arracherais plutôt mm faible cœur avec mes ongles que de le donner à un ingrat, à un homme souillé d'une action in Came.
— Rassure-toi, 6 ma chère 6aiicée, dijt If ino
la majesté d'Hippolyie au pied du trône de son père, ne crains rien \ ton époux est digne de toi. £t TOUS, très-cher seigneur, ne m'accuses pas ainsi sans m'entendre Par le riel qui nous éclaire, je TOUS jure que je. suis innocent. Pour vous prouver ma bonne foi, je me déclare responsable de l'objet perdu; j eu rembourserai la valeur sur mes gages et mes économies, s'il n'est point retrouvé. Combien avez^vons payé ce cadeau, car je devine aisément que c clait quelque bijou ?
— Cent vingt ducats, répondit sir John.
— Tant que cela 1 murmura Nino en changeant de visage*
•«-Tout autant, reprit TAngiais^ mais qu'importe la valeur de la bague Quand tu pourrais la payer,
ce qui est impossible, je ne voudrais pas de ton argent. Mou voleur sera puni, quel qull soit. Je le ferai mettre aux galères. Tu dis que tu as remis la boite à la lemme de chambre. I^ous allons tirer
cela au clair dans un moment. Suis-moi, et monte
derrière mon carrosse.
Nino marcha résolûment jusqu'à la rue. Il ouvrit la portière et baissa le marche pied avec son empressement accoutumé. D une voix liaule et ferme, il transmit au cocher l'ordre de conduire le patron, au Vieo Freddo^ et, quoiqu'il fût au bord d^in abime, il soutint son personnage d'innocent offensé aYec tant d'aplomb, que le seigneur anglais ne savait plus qu^en penser -, mais, une fois derrière le carrosse et livré à ses réilexions, INI no perdit courage \ la pérspective d'une confrontation qui allait infailliblement faire tomber son masque changeait son audace en accablement. Chaque tour de roue le rapprochait du (atal dénoûment. Enfin, quand le carrosse entra dans le Vieo Freddo, la comédie n'étant plus possible, Tacteur déserta la scène. Le cocher fut obligé de descendre de son siège pour ouvrir la portière.
— Où donc est mon domestique? demanda TÂn* glais.
— SûampatOy répondit le cocher.
Il avait décampé en effet, et courait à travers les rues, comme si toute la police du royaume eût été à ses trousses*
Giovannina pleura comme une Madeleine, lors-
LE VONERO. 213
qu'elle apprit l'équipée de Nino el la fuite honteuse qui avait terminé ses fanfaronnades de vertu ; mnis, quand elle eut bien maudit ic coupable cl versé un torrent de larmes, elle sentit, avec un redoublement de douleur, qu*au fond, malgré les fautes, les mensonges et ringratitude de Mno, elle aimait de toute son àme un voleur. Les filles du Midi n'éprouvent pas au même degré que les Françaises le besoin d'estimer 1 objet de leur tendresse ^ une fois que la passion 8*est allumée dans leur eœur, elle ne s^y éteint pas pour un délit de plus ou de moins* Ve9» time est une opération du jugement et non du cœur. Giovannina eut encore plus de pitié que d*indignation en songeant que son amant méritail les galères. Elle voulut lui épargner celte punition terrible, et porta bien vite au seigneur anglais cent vingt ducats en le priant de n'exercer aucune poursuite. Sir John était fort animé contre son serviteur infidèle. Cependant la générosité de sa protégée le piqua d'émulation. 11 refusa l'argent et promit de ne point faire la déclaration du vol commis à son préjudice. Après cette heureuse négociation, Giovannina, poussée sans le savoir par ces instincts antiques dont on trouve tant de restes curieux à Naples, voulut consulter les augures* A défaut de la sibylle de Gumes, dont la caverne était déserte, elle eut recours à une tireuse de cartes pour répandre un peu de lumière sur les ténèbres alfireuses qui enveloppaient sa situation présente et son avoiir»
La cartomancie, et généralement toutes les in« dastries fondées sur la superstition, sont en grande faveur dans les Deux-Siciles, Avec la finesse. Fart inventif et l'esprit qui sy dépensent en magie blanche, on ferait un cours de diplomatie. Dans l'antichambre de la tireuse de cartes, il y avait plus de monde qu'à la porte d'un docteur en droit* Parmi les personnes qui attendaient leur tour, Giovannina reconnut Bérénice. Sur le terrain neutre de la divination, les deux rivales s'approchèrenl l'une de Pautre et se saluèrent avec courtoisie, comme si la sainteté du lieu leur eût fait un devoir d^oublier pour un moment leur ancienne querelle* Bérénice déclara qu'elle était guérie de son amour pour Nino et qu'elle espérait recevoir des cartes quelque avis sur ses relations embrouillées avec le rusé Giccio. Dès lors, tout sujet de rancune étant évanoui, les deux jeunes filles se donnèrent la main et firent la partie de consulter ensemble la sorcière.
C'était une personne renommée pour sa science que la vieille tireuse de cartes, et par conséquent une fine mouehe. Sôus le prétexte de préparer son jeu , elle observa les physionomies de ses deux jeunes pratiques, ou il était facile d'étudier les nuances do leurs caractères. A leur jeunesse et à leur beauté, on voyait bien que l a mou r leur devait donner plus de tablature que Tambition. La violence naturelle de Bérénice et lea hcms instinels de
LB VOHBRO* 215
GiovanniDE se démêlaient dans les regards , les gestes et l'accent da la voix. La simplicité, Tingé^ nuité, rincontineiice de langue vinrent encore en aide à la devineresse, qui n^eut pas grand'peine à faire jaser deux iilles crédules ei sans défiance. Ëlle leur arracha, sans avoir l'air de les interroger, les premiers renseignements dont elle avait besoin ^ mais outre ces indices, qne tout le monde pouvait saisir, elle on découvrit apparemment d'autres plus secrets^ la science des cartes lui ouvrit peut-être quelque voie mystérieuse et. cadiée par où elle pénétra jusque dans les entrailles de son sujet et en fit jaillir des vérités qu on ne lui demandait pas*
Les cartes napolitaines sont an nombre de qui^ rante. Les quatre cow/et^r* sont les épœs, les bâtons^ les médailles et les vases , et dans chaque couleur il y a trois flgures : le roi , le chevalier et le valet. Les autres cartes se divisent comme dans le jeu français, depuis Tas jusqu'au sept, qui est la plus fbrte carte au-dessous des figures. On ne s^étonnera pas que la devineresse, après avoir étalé le jeu, ait aperçu tout de suite sur la table deux jeunes gens amoureux de deux jeunes filles. Les bétons annonçaient quantité d'incidents, de difficultés et de traverses^ du fond des vases sortaient la jalousie, les brouilles, la guerre ; Tas des épées vint révéler une tentative de meurtre, qui fort heureusement n'était point suivie d'eilet, parce que i'épée se trouvait renversée. Suivant l'usage, le roi des monnaies ne
Sl6 NOUVELLES ITALIENNES.
nranqaa pas d'arriver pour jouer le rôle obligé du généreux seigneur qui voulait du bien aux jeunes filles, et leur en aurait fait sans différer, s'il n'eût été empêché dans ses bons desseins par les fautes des amoureux imprudents et remplis de défauts. La sorcière promit à Giovannina qu elle se marierait bientôt, et qu'elle filerait des jours d'or et de soie , pourvu qu'elle se gardât bien des caprices, des boutades et des paroles aigres dont les filles de Naples ne sont point assez ménagères»
— Et moi, dit Bérénice, est-ce que vous ne m'annoncerez pas aussi le mariage ? Je ne demande pas les jours d'or et de soie, mais le mariage^ ne le voyez-vous pas? Hélas ! c'est moi qui ne me suis point assez gardée des paroles aigres. Par des boutades et des injures, j'ai follement éloigné le traître qui emporle mon honneur.
^ A ces questions mêlées de soupirs, la sorcière parut tout à coup illuminée. — 0 Proserpine I ditelle, que vois-je? Qiie vient faire ici le double vase? Me serais-je trompée? Cette carte est celle des naissances... Ahl sainte Vierge ! un enfant, un pauvre enfant ! Et point de mariage ! • .
Bérénice, en proie à une agitation visible, appuya ses coudes sur la table et prit son front à deux inains.
— Non, jo ne me trompe pas, poursuivit aussitôt in devineresse* Le voilà le pauvre petit être , source lamentable et chérie du 4ésespoir de. sa mère. Pas
un homme auprès de son berceau ! Point de cris d'allégresse dans la maison où il recevra le jour, et déjà , déjà s'amasse dans le sein qui le porte un orage de pleurs et de sanglots. — Mais quelle est cette maison de superbe appai*ence? La belle façade, les vasf^ bâtiments ! Qui sont ces anges de bonté en robes noires ? A côté d'une église est situé ce palais. On y remarque une large porte, et tout auprès une espèce de lucarne..»
• — Jamais ! s'écria Bérénice, jamais, tant que sa mère vivra, le pauvre enfant ne sera jeté dans la buca.
Deux larmes cherchaient à glisser sous les cils blonds de Giovannina.
— Elle est trouvée! dit la sorcière^ elle est trou*
vée, l*ftm6 bonne, Tamie sincère et généreuse. C'est
elle qui sauvera la pauvre lille qu un moment de
faiblesse a perdue. Celte carte la désigne aussi
clairement que si on y lisait son nom gravé en
toutes lettres au lieu de ces mots : Regia inieres-
sata ; saluons Vas eauranné^ la carte des belles actions, des chances inespérées, des coups du ciel et des mains secourabies.
^ Cela est merveilleux I s'écria Giovannina. Les cartes ont annoncé tout ce qui se passait dans mon cœur. Oui, je te soutiendrai, je te défendrai, pauvret Bérénice. Tu trouveras chez moi du travail pour gagner ta vie , des secours , des soins , une amie dévouée qui essuiera tes larmes. Oh! que je suis contente d'avoir su faire fortune 1 Va , tu ne man-
%1% NOUVELiM ITALIENNES.
qi|6ra0 de rien ^ms ma inaisoii. Je te donnerai; unç robe pltis belle que la mienne, et, quand ton lâehe aman^ te verra heureuse sans lui, je gage qu'il te tiendra demander sa pari de ton bonheur^ mais» sUi ne vient pas, je Tirai chercher moi-*même, et je ramènerai à tes pieds , ou , s'il refuse de me suivre | ie lui donnerai trente paires de soufflets,
Bérénice jeta ses bras au cou de Giovannina, et les deux amies s'embrassèrent en pleurant.
; — Attention I dit ia sorcière. Voici des cartes importantes : elles recommandent la prudence et 1» ^lodération. Le pêcheurs de Chiaia sont vains et légers \ ils font gloire, comme d'un chef-d'œuvre; d*a-f voir tiré-d^one jolie fille œ qu^ils voulaient, et ils lui montrent ensuite un visage plus hautain que s'ils portaient moustaches. Le roi des bàt(ms s'avance, tenant le rameau de la paix. Écoutez ses avis : (( Filez doux avec Tamant vainqueur, lilles impa* fientes ^ il ne vous sied point de crier et de gronder.^ Et vous, filles courtisées, ne soyez point trop flères; réconciliez-vous avec vos amants, passez sur les défauts dont ils sont cousus. Mariez-vous d'abord, mariez-vous sans différer; mariez-vous, et, quand ce sera fait, si vos époux sont querelleurs, jaloux» libertins et paresseux f c'est alors que vous pourrai^ leur administrer des soufflets. Ne Les ménagez pas^ tapez ferme, comme sur des ânes. » Ainsi s'exprime le roi des ùdlQns^ Allez, mes enfants, et mettez à profit ses sages conseils.
LE VOMEIIO. 219
Quand une Napolitaine se mêle d^étre généreuse,
co qui est rare, elle y met autant d'emportement et de vigueur que dans la haine et la cruauté. Giovanniiia ne malut pan attendre au lendemain pour obéir aux mouvements de son cœur. Elle conduisit chez elle Bérénice, lui donna une chambre dans sa maison et le commandement d'une escouade d^ou*vriÎTcs, avec des appointements fixes et le couvert à sa table. Elle lui prodigua les consolations et les caresses avec cette effusion passionnée qui prête à Famitié des Italiens une grâce toute parliculièrCé L'éta))lissement de la maîtresse blanchisseuse était dans rétatle plus prospère. L'ouvrage y atkrivaitd» tous côtés, et par conséquent aussi les écus. Dès qu'on sut dans le quartier de la Conciaria que le mariage de la belle Giovannina était rompu , les prétendants accoururent en foule. Parmi eux, il y avait des partis assez riches, et môme un militaire de bonne mine dont le sabre faisait un bruit imposant ; mais Giovannina se penchait à Toreille de Bérénice pour lui dire tout bas : — Quelle heureuse inspiration nous avons eue en allant consulter la tireuse de cartes! Sans elle, j'écouterais peut-être ces galants. N^oublions pas les avis du roi des bâtons. Quand nos amants reviendront, soyons indulgentes ; pardonnons-leur d'abord les mensonges, les vols et les fautes^ et puis nous les corrigerons après cela comme des enfants;
Nino eut le e<£ur déchiré par les remords, lors*
qu'il apprit que les jeunes gens se disputaient la main de sa maîtresse. Du moins il ne voulut pas se laisser yaincre par ses rivaux sans avoir tenté une protestation* A l'heure où les rues de tapies appartiennent aux viveurs nocturnes, aux amoureux et aux chanteurs, population nombreuse, mais plus calme que celle de jour , Nino emprunta une vieille guitare h un marchand de contre-marques du tliéàtre des Pupi , qui était de ses amis , et il se rendit à la Conciaria, sous les fenêtres de sa belle. Après avoir un peu gratté sa guitare, il chanta, sur un air populaire et d'une jolie voix de lénor, les couplets suivants :
Ma Giovanni na me méprise :
Je suis voleur et paresseux.
J'ai des boUes, une chemise, £t pourtant je vis comme un gueux.
Giovannina, sois pitoyable ; J'ai menti comme un charlatan ; Mais, au fond, je suis un bon diable.
J'ai volé! mais je Caime tant!
Voux-lu donc épouser un Suisse De la garde de Ferdinand , Ficelé comme une saucisse Dans un habit couleur de sang?
Ahl si Tavais pins de courage.
Ta causerais de bien grands maux.
Quel épouvantable carnage Je ferais de tous meô rivaux !
Mais ne nous tendons pas maUde
LE YOMERO
A pleurer ainsi dans la nuit ; Allons boire une limonade £t soupirer dans un bon lit.
Selon l'usage, Nino passa tour à tour et brusquement du pathétique au badinagc , des pleurs à la rodomontade I et de Thumilité la plus profonde à l'ironie, en variant le mode de chaque couplet. Quelque désespéré que soit un amant napolitain, il accorde une petite part à la plaisanterie dans ses chansons, comme un correctif habile aux prières et aux soupirs. C'est une ruse de guerre à Tadresse des beautés orgueilleuses , et le succès en perpétue la tradition. Tant que Nino resta dans le mode plaintif et mélancolique, rien lie bougea; mais, quand il eut chanté le dernier couplet d'un Ion comique, la fenêtre s'ouvrit tout doucement, et le musicien entendit un pst! qui le rappelait, car il feignait déjà de s'éloigner.
— Petit audacieux, petit mauvais sujet, lui dit la jeune fille, il faut que tu sois bien persuadé de ma faiblesse pour oser encore me parler de ton amour et faire ainsi le plaisant. Ne manque pas de te trouver demain, à vingi'trais heures^ sur le quai de la Victoire j tu sauras à quelle condition je mets le pardon que tu demandes.
Lioogle
Vin . :
Sir John avait invité à dîner Irois Anglais qui passaient à Naples. Le repas était copieur c« jour-, là, et les semniesde la Victoire se suivaient appor-. tant de la' cuisine une quantité de grands piafs fiinianls. Le sommelier servit tant de Marsala, que tout à coup les seigneurs anglais devinrent rouges.
comme des coquelicots. On sortit de table à vingt* trois heures d Italie, c'est-à-dire une heure avant le coucher du soleil. Une brise tiède et parfumée em-^ baumait Tair, et la face de la pleine lune, rubi* conde comme celles des seigneurs étrangers , com^ . mençail à paraître entre les mamelons noirs du* Vésuve. Sir John et ses trois invités, les jambes é( arlées, les reins cambrés pour donner plus de développement à Tabdomèn, marchaient de front, le cigare à hi bouche , sans dire mot et d^in {)as trèslent; ils ne mirent pas moins d'un petit quart, d'he^n e à traverser la place de la Victoire, et ils vcniiient d^exécuter unfe volte-face, lorsqu'ils furent abordés par une jolie fille dont les jupes s'cnlen-. dàient à vingt pas de distance, tant elle marchait, vivement. Cette jeunesse s'arrêta en face de sir Jphn.
— Très-cher seigneur, lui dit-elle j il faut pourtant une fin au supplice que j*endure. Nino s^est conduit avec vous comme un ingrat et un voleur.
tB VOMERO* ^>
hxgez de mes tourments par ce seul mot : je l'aime. Je ne puis me défendre de l'aimer, et je me connais : je n'y résisiefâi pas. J'épouserai uii ingrat et un voleur ; cela est aussi sûr que 1 existence du bon Dieu. £h bien donc I puisque c'est une chose certaine « je* cherche dani ma téte une excuse à mon amotir, et je sens que si vous pardonniez à Nlno, s'il trouvait un moyen de vous arracher un sourire. Un mni* bimveiUa&t, un signe qui res^emhte tant soit peuà un pardon, Je serais tirée de ma peine, car ce sera uo amcgr chagrin pour moi, un dépit à en pleurer tout le jour de mes noeés , si je me marie sans votre bénédiction.
. «-.Vous aurea ina bénédiction, dit sir John, et Nîno s'en passera bien ^ a*il vous épouse.
— Non, cher seigneur; il ne peut s'en passer. Je ne Iç souilrjrai point. Allons^ petit malheureux I viens iei et trouve un mèyen de.toucher ce clément seigneur que tu as olfensé par les fautes cl tes sottises. ' . >
, Nino, qaetié derrière Giovanntnn, parut la tdte basse, le regard en dessous, les bras pendants.
^ Pwvre. moi! ditrii en pleurant, que puis-jO' imaginer pour témoigna? mon repentir? Pécheur, que je suis, d'avoir volé un patron si magnifique et si humain, qui m'avait donné des bottes l Je n'ose plus les porter depuis, mon crime, et je marcheraipieds nus toute ma vie par pénitence, î Lesc trois Anglais, qui n'entendaifliatpas le Na**
politain , deinandèrenl à leur ami de quoi il s'agissait.
— Ce drôle a été mon domest iquc, dit sir John, et jo Tai chassé pour des motifs graves. Poursuivons notre promenade.
Et les quatre Anglais alignés de front s^avancèrent bien lentement, poussant la fumée de leurs cigares avec an sang-ûroid désolant, tandis que Giovannina et Nino marchaient devant eux à recalonSy et parlaient tous deux à la fois.
— Puisque tu ne sais pas exprimer ton repentir, disait la jeune iille, puisque tu ne trouves pas dans Ion cœur vicieux une parole honnête et louchante pour émouvoir la pitié de mon protecteur, petit monstre dMngratitude, je différerai notre mariage d'un mois encore.
Ahimè l dit Nino, je suis perdu; je n'ai plus qu'à me noyer. 0 puissant seigneur, vous de qui dépend mon bonheur, entendez ce qu'elle ditj ayez compassion d'un amant au désespoir.
Le visage de sxt John demeurait impassible, comme s'il eût été de marbre. L état de plénitude des quatre étrangers n'échappa point au coup d œii prompt du petit Nino. A travers ses lamentations, une voix secrète et confuse lui disait que ce silence et cette immobilité déguisaient une sorte d'abrutissement passager dont un homme habile devait tirer parti. Il n'avait dans I cslomac qu'un verre d'eau de (a roalaine du lAon^ le pauvre garçon, et il
se sentit tout à coup supérieur à ces automates engourdis par la bonne chère et le vin. Si la dignité du caractère répondait à l'intelligence, à Tesprit, aux instincts civilisés, au sentiment du beau chez le lazzarone, Naples serait la première ville du monde* Aycc cette espèce de seconde vue qui révèle au méridional Theure critique de sa fortune et Tinstant propice des coups de théâtre et des artifices oratoires, Nino comprit que c^était peine inutile de vouloir toucher des hommes de pierre, et qu'il fallait plutôt les divertir ou les étonner. Sans discontinuer ses prières, il se mit à faire mille gambades extravagantes. Comme dans sa chanson nocturne, il mêla l'élément bouffon au lamentable avec des contrastes firappants. Sir John fronça d'abord les sourcils.
— Va-t'en au diable ! dit-il d'un ton sévère. Nino n'en dansa que plus fort, en exécutant une
saltarelle comique et suppliante d'un art et d'un charme incontestables. 11 imitait le bruit des casta« guettes en faisant claquer ses doigts. Ses bras élevés en demi-cercle au-dessus de sa tête semblaient porter une corbeille de fleurs, et ses pieds nus d'une forme admirable se cherchaient, se chassaient Fun Fautre si rapidement, qu'on avait peine à les suivre du regard.
— 11 danse légèrement, dit un des Anglais.
— Vraiment légèrement, dit un autre.
L*heureux effet des exercices sur l'esprit des
226 N0UVELLB8 ITALIENNES.
quatre seigneurs étrangers était visible. Nino, en* couragé , bondit comme un chevreuil , se laissa retomber sur les mains et marcha les jambes en l'air.
— Gela est prodigieux ! reprit un Anglais.
— - Vraiment prodigieux !
* Cependant Nino partit en faisant la roue des mains et des pieds. Il enfila comme un trait la porte de rhôtel, et revint portant une chaise en équilibre* sur son front. Avec le mauvais goût qui les distingue, les étrangers applaudirent^ parmi ces exercices^ te plus vulgaire et le moins gracieux.
— Vous savez le napolitain? dit un des Anglais à sir John. Priez donc ce garçon de faire encore la roue* Vuima beaucoup laroti^. ^ ' Sir John transmit au petit jongleur k prière du gentleman*
--'Très-Joli! en vérité très-joli! répétèrent les
quatre étrangers. A présent, voyons le tour de la chaise.
Nino recommença les danses et fit sauter la chaise
en équilibre d^une main sur Tautre. Un des seigneurs anglais, dans un accès d'enthousiasme, prit' une piastre et la jeta au jongleur, qui la saisit ftU vol sans interrompre la représentation. Les trois autres seigneurs.voulurent aussitôt jeter des piastres. Nino n*en manqua pas une.
— Asspzî cria sir John en riant, assez, petit drôle! Je te pardonne, et je te permets d'épouser Gkiva&nina.
Lioogle
. * ^ Votre seigneurie daignera honorer mes noces
de sa présence? demanda Nino.
— Volontiers, à condition que tu feras laroue.
• — Tant que votre seigneurie le souhaitera, et vive
la joie !
D'un groupe d'honuues du peuple et de servantes qui regardaient avec de grands éclats de rire les
tours d'adresse de Nino sortit un colosse [u csquc nu^ il s'avança au pas de course en faisant sonner les dalles sous-ses talons. C'était le robuste Ciccio* il paraissait en proie à une exaltation étrange.
— Quejemeure^ dit-il, si votre Excellence ne me rend pas ses bonnes grâces I Â tous péchés miséricordel Je ne suis point un voleur connue Mno. Si je n'obtiens point mon pardon, je vais briser en pièces ce çuagliùne ; je vais le manger tout vivant. Et d'abord, assieds-toi sur cette chaise, mon petit, ^fio que je montre aux seigneurs étrangers la vigueur de mon poignet.
Gîccio prit la chaise par derrière d'une seule main, et, soulevant Nino à bras tendu, il le porta en chantant une marche triomphale. Devant, la porte de l'hôtel était un banc de pierre. Oiccio y courut de Tair d'un Orlando furioso^ saisit la pierre par une des extrémités et la mil debout avec des.attitudes et des jeux de muscles à faire envie à V Hercule Farnèse. Les quatre Anglais se tenaient les flancs de plaisir. Des exclamations peu mélodieuses s'échappaient de leurs lèvres, et finalement ils décer-
Lioogle
nèreni à Tathlète des applaudissements qu'assurément la prùna donna de San-Carlo n'aurait point obtenus d'eux, malgré tout son talent.
— Il n*y a pas moyen de tenir rigueur contre ces gens-là, dit sir John. Après le voleur, il faut ab* soudre le meurtrier.
— Mes victimes sont en bonne santé, puisqu'on les marie, répondit Ciccio. £t mes trente-cinq ducats, Excellence ?
— Viens avec moi, je te les compterai.
— Un moment! dit Giovannina. Ciccio a obtenu le pardon de ses fautes par la force, comme Nino par la souplesse ; mais il a des devoirs à remplir. S'il ne s'engage à épouser Bérénice, ]e m'oppose au payement des trente-cinq ducats.
— Quoi ! s'écria Ciccio, elle ne me déteste donc point? Son mépris, ses injures, ses reproches, que sont-ils devenus? Si je Teusse écoutée, Bérénice m'aurait envoyé aux galères par un chemin plus droit que celui de la Petrara.
— - Tout ^ cela est de 1 histoire ancienne, reprit Giovannina. Quand je dis que tu as des devoirs à remplir, tu m entends assez. Point de femme, point de ducats l'^Et tu vas Rengager par un serment bon et valable devant témoins.
Il promit et jura tout ce qu'on voulut, le fourbe Ciccio, car pour trente-cinq ducats il eût renié les saints, les vierges et les martyrs-, maïs, quand il tint Targent, il partit pour Salerne et n'en revint
LE VOMBRO
qu^après avoir mangé la somme entière en mauvaise compagnie* Pendant son absence, Nino ei Giovannina se marièrent. L'épousée dans ses atours était si belle que les bonnes gens restaient comme en extase sur son passage. Sir John assista an dîner, but à la santé des époux et leur fit un cadeau ; après quoi il quitta Naples pour aller chercher des rhumes et des infirmités dans le pays des brouillards. Ciccio, alléché par les brillantes affaires de rétablissement de la Conciaria^ par l'argent qu'on y gagnait et les vastes plats de macaroni qu'on y vidait, vint de lui-même se prosterner devant Bérénice et implorer sa grâce. Il se maria et reçut tant de soufflets quUi se corrigea, sinon de la fourberie, au moins de son humeur inconstante et vagabonde; il ne quitta plus la maison et devint un mari docile et fidèle.
La prédiction de la tireuse de cartes ne se trouva pas accomplie à la rigueur, puisque l'enfant de Bérénice ne vint pas au monde dans la solitude et Tahandon, et que sa naissance fut, au contraire, célébrée par des cris d'allégresse et des festins homériques; mais la foi de la jeune mère et son respect pour la cartomancie n'en soullVirent aucune atteinte. Bérénice, animée par Texemple de son amie, devint bientôt une blanchisseuse preste et soigneuse. Les deux ménages vécurent en parfaite intelligence, grâce à Taccord des deux femmes et à la méthode qu'elles avaient apprise du roi des
230 NOCVBLtES ITAUëNNES.
bâtons. Tandis que ces dames trayaillaient sans relâche, leurs époux jouaient ensemble à la bazsicap se tricbaienl aux cartes réciproquement, et man*
geaient du malin au soir. Il n'y a point de place pour des cavaliers servants ou des sigisbés autour des femmes laborieuses; quand les deux maris s'a-visèrent de se déranger ou de faire les Jaloux, ils furent menés le b&ton haut et ne recommencèrent plus. Au bout de trois ans, il y avait déjà six enfants dans la maison, tous beaux, jouCUus et vivaces« Les filles seront habituées de bonne heure au tra* vail, et les garçons promettent d'être voleurs et paresseux comme leurs pères*
Peut-être encore aujourd'hui, lorsque Giccio, le chapeau de soie sur la tête, les mains dans ses poches, se promène en manches de chemise, d^un air indolent, devant les boutiques d'orfèvrerie de '{'plède, les guides et. domestiques, de place le montrent aux étrangers, en leur disant avec mystère : T- Observez cet homme terrible. Excellence j c'est un ancien lazzarone qui a fait fortune. 11 a vécu de châtaignes, bu de Peau des montagnes et couché dans les bois pour avoir assassiné ses rivaux en amour. — Mais la vérité est que Ciccio ne fit e( ne fora jamais de mal à personne.
LE BONACCHINO
Quand on voyage dans les. pays méridionaux, il faut être- bon compagnon-, prendre sans colère les petites contrariétés , se résigner à- faire souvent mauvaise chère, rire des fourberies, se consoler â^ètre volé à chaque pals en observant des traits de
caractère, et se débattre comme on peot contre le» inconvénients d'un climat qtii offre tant d'avantiiges* Pendant Thiver que j'ai passé à Naples , favais résolu de ne m'irriterde rien. Ma constance ne fut ébranlée ni par la négligence des domesti-^ ques, ni par les tours pendables des aubergistes, ni par la malpropreté de la ville entière, ni par la cuisine nauséabonde, ni par le vin àcre corrigé avec de Teau trouble, et, lorsqu'on rentrant le soir je netrouvais dans mes bas que quinze ou vingt puces, je me félicitais de mon bonheur.
' Une seule chose a failli plusieurs fois triompher' de ma patience : c'est Tobslination de quelques habitants du pays à nier, par un amour-propre mal
placé) rexisience même des fléaux dont j^avais la magnanimité de ne pas me plaindre. Yit-on jamais un Parisien nier le froid, la neige, la boue de Paris? Quand on gémit, chez nous, de l'obscurité ou de rinconslance du ciel, nous vit^on jamais prendre fait et cause pour le brouillard et les giboulées? A Naples, ce n'est point assez que l'étranger accepte avec résignation toute sorte de calamités : il lui faudrait, pour ne mécontenter personne, admirer une carafe où nagent des têtards, ne parler qu'avec respect d'une punaise ou d*un scorpion, et ne pas sourciller quand même il trouverait une tarentule dans la salade.
le ne saurais dire quels étranges ragoûts me furent servis dans ce pays où Luculius eut jadis une si bonne table, combien de fois on m*oflrit à ôé^ jeûner des œu& qui sentaient le ver à soie et du café au lait de chèvre, combien de fois, étant assis depuis un quart d heure à Torchestre de San-Carlo et pensant me régaler de musique, je fus troublé dans ma quiétude par des démangeaisons aux jambes et obligé de courir chez moi changer de linge et d'habits. Si les jardins d'Ârmide eussent • été peuplés comme les théâtres, les hôtels et les . endroits publics de Maples, Renaud n'aurait pas attendu l'arrivée d'Ubalde pour briser ses chaînes de rose et s'enfuir au galop bien loin de son enchanteresse.
Un matin , je sommdllais à demi, le nés dans
LE BONAGGHINO. 233
la nielle, quand un mille^pieds gigantesque, pas*
sant sur le mur à deux pouces de mon visage, me fit sauter hors du lit. En cherchant mes pantoufles, j'aperçus an milieu de la chambre une espèce de petit lézard à courte queue d'une forme hideuse. Je tombais de Carybde en Scylla. Ce monstre, que je ne connaissais point encore, ouvrit la gueule d^in air menaçant ; nous nous regardâmes tous deux avec des yeux ronds, et cette vilaine béte exécuta sa retraite en se glissant sous la porte sans précipitation et sans frayeur, selon rhabitude des animaux venimeux. Je me dépêchai d'ouvrir mes rideaux et mes volets. Cette opération porta le trouble dans un conciliabule de coléoptères semblables à de gros hannetons noirs qui s'éparpillèrent en courant avec une vivacité fantastique. Lorsque je parlai à mon hôtesse de ces rencontres désagréables, elle me répondit de l'air le plus gracieux : — Segno di primavera e di belia ffiùrmta; c'est le signe du printemps et d'un beau jour.
En France, nous nous contentons des violettes ; mais comme à Naf^es cette gentille fleur s'était prodiguée pendant tout l'hiver, il était juste que le printemps se manifestât par d'autres signes. L'idée de partager ma chambre avec tout ce mondé noe* turne me souriait médiocrement. J'envoyai chercher mon passeport à la police, et je m'embarquai i cinq heures du soir dans le bateau à vapeur de
Messine, un peu agité d une résolution si brusque
231 llOnV^LXBS StCltlBSNBS.
et rêvant aux bons àihis que je laissais dadil eet|0
ville séduisante, où un long séjour pendant mes quartiers d'hiver m'avait créé de douces habitudes, Heure\i8ement il y a dans tout départ un attrait de. riiiconnii , un charme aventureux , un sentiment d'indépendance qui triomphent des regrets, et au bout d'une heure vous vous demandes ce qui pou** vait vous retenir. — Sahit h la Sicile ! Tes insectes, ô Taormine, ne le cèdent en rien à ceux de Naples l Après avoir employé un mois à parcourir, non sans fatigue, le penchant de FEtna et le littoral de Messine à Syracuse, je m'étais installé pour quelque temps à Palerme, oà je me reposais, comme Ânnibal à Capoue. dans de véritables délices. Pour un demi-^ ducat, on me servait à l'hôtel de l'Eure^ des ie&i tins de iSardanapale et des vins exqUis* Un jour^ mon voisin de table, le seigneur Vincenzo, qui éteîf Napolitain , ne faisait que murmurer entre ses dents contre le prix exorbitant du dinér, centre lea mets, contre la qualité du vin, cl il n'eut point de cesse qu^on ne lui eût donné la potion noue comme de l'encre à. laquelle son palais était aeiBOutumé* il me proposa de me conduire dans une piccola 1(h canda où Ion mangeait beaucoup mieux, disait-il| et pour moins d'ai^pant; ma» je connaissais son foible pour les gargotes, et je refusai.
; Xe soir du même jour, je me promenais dans les rues de Païenne avec un Français, M. A. R., grànd T^^ageur et fort épris de la Sicile. Cci^ki mai
LB BONAGGHIMO. S35.
1843. Il y avait dîins Tair jo ne Fais quoi d'onivranl. La brise de mer chuchotait dans le feuillage des • ohénes verts et des tulipiers de la promenade pu-»: blique. La lune se levait derrière le cap Zaferano, qui ressemblait à un grand sphinx baignant ses. pieds dans la Méditerranée. La cloche de la cathédrale appelait les fidèles au Salut avec des sons doux et veloutés. Nous ne disions mot| mon com* pagnon et moi«, nous humions le zéphyr en soupi-» rant, comme si tant de bien-être eût été un excèS' pour nos constitutions de Paririens« Devant la magnifique fontaine de Garoffello, notre voisin le Na* politain vint nous rejoindre. Par un travers d'esprit assez commun en Italie^ cet original crut voir dans notre enthousiasme pour les délices de Palerme un affront à sa ville natale, et il se mit à tourner sa malice contre tout ce que nous admirions avec un parti pris de taquinerie et de dénip^rement qui m'échauffa les oreilles. Je trompai le bout de ma canne dans le bassin de la fontaine, et je lui dis ; — Seigneur Ytneenzo, laissons à chaque pays ses beautés et privilèges. Sans chercher bien loin, voici un agrément dont 4a privation se fait sentir à Na«. pies. Des gerbes d^eau comme celles-«ci ne seraient pas de trop sur votre place du Castello, . ' .
^ — Qu'importe une fontaine ! dit le seigneur Vincenso d'un tir dédaigneux. L'eau de nos citernes ' est la meilleure du monde.
( £lle est si précieuse, répondi^je, qu'i^ faut la-
ménager, sous peine de boire bientôt de l'excellente vase. 11 est vrai qu^on se lave peu à flapies, qu'on n'y prend pas de bains, et qu'on n'arrose jamais les rues; niais je préfère la prodigalité des fontaines de Palerme à une si sage économie.
— Je proteste contre cette critique téméraire, s'écria don Vincenzo piqué au vif. Vous oubliez l'eau de Carmiguano, qui est apportée dans un quartier de Naples par l'aqueduc de Gaserte. Cela touche à l'histoire du pays, qu'apparemment vous ne connaissez pas. Apprenez qu'après la mori de Masanidlo, Tarmée de don Juan d'Autriche s'empara de la ville par cet aqueduc, et c'est ainsi que Naples est retombé sous la domination de l'Espagne.
— Doucement, répondis-je ; ne vous emportez pas. Le vieux quartier qui reçoit Teau de Garmignano est fort éloigné de la ville neuve, et ne contient pas plus de fontaines que les autres. Il n'y a pas un seul ruisseau d'eau vive sur vos dalles brûlantes, où Ton voit remuer la vermine. Quant au fait historique que vous citez, il ne faut pas Tembellir. Lorsque vous dites que l'armée espagnole s'empara de la ville, on pourrait croire que ce fut à la suite d un combat. Or, la vérité est que les lazzaroni eux-mêmes introduisirent les troupes de don Juan dans la place, non-seulement par le conduit dont vous parlez, mais encore par la porte d'AlbOi qu'ils étaient chargés de défendre. Voilà,
LE BONAGCHINO.
seigneur Yincenzo, comment votre indépendance
vous fut ravie.
Un Sicilien d'une figure énergique et belle écoutait notre conversation , nonchalamment appuyé sur la margelle de la fontaine. Cet homme avait un dos et des jambes à soutenir le monde, comme Atlas, Il était en manches de chemise et portait sa veste de velours vert pliée sur Tépaule gauche , conmie un mantelet espagnol, avec la grâce d'un grand seigneur. Il m'encourageait par des regards à la dérobée, et semblait craindre de voir l'avantage rester à mon contradicteur. L'allusion au fait d'armes peu glorieux des lazzaroni lui fit un sensible plaisir.
— C'est toi, Domenico 1 lui dit le Napolitain ; viens-tu ici pour me narguer? Va-t'en au Bargo avec tes pareils.
Le Sicilien, comme s'il n'eût pas entendu, tira paisiblement de sa poche une pipe en jonc qu'il bourra de tabac.
— Manant ! grossier personnage l reprit don Yineenzo, je te défends de fumer sur cette place.
— Et où diable voulez-vous qu'il fume, dis-je, si ce n'est sur une place publique? Laissez ce garçon tranquille, et ne soyez pas si dur au pauvre monde. Donne-moi du feu, Domenico je te tiendrai compagnie en fumant une cigarette.
— Pour la servir^ et de tout mon cœur! répondit le Sicilien en battant son briquet.
B3I N0UVBLL&8 SICILIENNES.
— Éloigne-toi) brigand ! reprit don VinœnsOi 00 je te casse ma canne sur la tète. /
* Le Sicilien ne daigna pas même lever les yeux.
Modères vous, repris-je^ et toi, Domenico, ta ferais sagement de t'en aller. IjC seigneur Yinoenso paraît fort en colère contre toi.
— Il ne me firappera points Excellence, dit Do« menico. Un coup de canne sur la tète et tout ce qui s^ensuit, c^est un événement grave. Je me suis fait tirer les cartes hier, et cela n'était pas marqué dans ma bonne aventure.
— Voilà une raison sans réplique. Je vois que la cartomancie est à la mode ici comme à Napte. *
— Faites donc le philosophe ! me dit le seigneur Vincenzo \ comme si vous n'aviez pas mademoiselle Lenormand ! .
— Eh bien ! répondis-je, que prétendes-voui prouver? Qu'il y a de la superstition en France? J'en conviens Qvçc vous. Je suis superstitieut moi-même en voyage, et je me ferais tirer mon horoscope à Palerme, si je ne craignais de trouver dans les combinaisons des quarante cartés«*.
— Vous ne cxinnaisses pas seulement les cartes napolitaines, interrompit don Vincenzo^ elles ne sont point au nombre de quarante \
^ Députe peu de^temps, on a i^outé aux cartes oapolitaineB les huit, les net^^et les dix, qutinanquaient autrefois, ce qui eu a reportiS le nombre à cinquante-deux, comme dans lé'Jeu français. Les gens du peuple , flièles à leuis tradttKms» 8up«
LE BÛNàCCHINO.
' Le Sidlien tira de sa poche ud vieux jeu de cartes
qu'il me présenta. Je le passai à don Vincenzo, en Lai disant de le vériiier) mais il eu savait bien le compte, et comme il se vit pris en flagrant délit de mauvaise foi, il jeta le jeu à terre dans im transport de colère dont je ne pus m^empôcher de rire. J^offiris à Dominique trois iari pour acheter d'autres cartes, en le priant de boire le reste à ma santé.
— Gomme votre Excellence le commande, répondit le Sicilien en nie pressant la main.
— C'est cela, murmura don Vincenzo, donnes de Parlent à ce bonaeehiné ; mais ne le rencontres pas dans une rue déserte : il pourrait vous en coûter plus de trois tari
Cette odieuse insinuation ne parot produire aucun effet sur 1 impassible Dominique. — D'où vient, demandai-je à M* A. R., quand don Vincenxo se fut Moigné, que les Napolitains, si bienveillants chez eux, deviennent hargneux en Sicile ?
» Gomment voulez-vous, répondit M* A. R., qu'on soit gf^eux avec des gens qui ne vous aiment pas, et qui vous le font sentir à tous moments sans vous le dire jamais en face ? Une longue auile die malentendiis a brouillé ensemble les^deox
priment ces trois cartes, i>uur jouer à la scoj^a et ù la bazzica, qui hont leurs jeux favoris.
' < Le carlin de NapleSi qui vaut dix sous, s'appelle iari à Palerme.
Siciles, et là rancune va toujours grossissant. I^e vrai Sicilien, c'est-à-dire l'homme du peuple, est fier, jaloux et passionné, profondément dissimulé, lorsqu'il juge nécessaire de cacher sa pensée, bien plus habile diplomate que le Napolitain, dont les prétentions à la ruse ne sont point fondées, et qui n'est, à vrai dire, qu'un Sicilien eausu de fil blane. Oii rit ici de la loquacité, de la verve communicative des gens de Naples« Tout change de nom par reffet de Tantipathie. La facilité de commerce, la gaieté s'appellent fort injustement du sans-gène et de rinsolence* Aussitôt qu'un Napolitain s^appro* che d'un groupe de Siciliens, on s'entend pour le tromper et le railler. Cette hostilité perpétuelle finit par le faire sortir de son caractère, naturellement bon. Il devient susceptible et méchant malgré lui, comme noire ami Vincenzo. Pour peu qu'un sujet particulier de haine ou de jalousie, une rivalité d'amour, par exemple, vienne se joindre à ces préventions générales, deux, hommes qui se connaissent à peine se trouvent ennemis acharnés, et se jouent les plus mauvais tours possibles. Voilà où en sont don Vincenzo et Dominique.
— La jalousie, dis-je, est un sentiment sauvage qui m'intéresse peu ; sans cela^ je vous primis de me raconter Thistoire de cette rivalité d'amour.
— Je puis vous la présenter d'un point de vue sympathique, en vous racontant l'histoire de la beauté par qui la guerre fut allumée.
Digilized
LE BONAGGHINO.
— A la bonne heure ! Je ne vous quitte plus que vous ne m'ayez fait ce récit.
I^a musique du régiment se rendait à la promenade, où Tattendait un essaim de jolies femmes. ' Nous nous assîmes près de la Flora, dont les plantes exotiques parfumaient l'air, et, tout en écoutant le concert d'un peu loin, M. A. R. me raconta en ces termes riiistoire du bonacehino Dominique et de la belle Pepina.
Quiconque observe ce qui se passe autour de lui sait, après quelques heures de séjour à Palerme, qu'on n'y songe guère à autre chose qu'à Tamour. Le climat le veut ainsi. Nous sommes à vingt lieues de l'Afrique, sous le même degré que l'Andalousie, sur la terre la plus généreuse du monde, dans une espèce de paradis, où Thomme n'a qu^à se laisser vivre pour être heureux. Ce n'est pas en vain que le proverbe dit : Paiermo felice. Sauf deux ou trois jours par mois où le soufile énervant du sirocco vient changer le bien-être en abattement, il n'y a point de pays où Ton se sente plus constamment dispos de corps et d'esprit.
On distingue aisément parmi les habitants deux
races diverses : l'antique sang de la Sicile et le sang
espagnol ou mauresque. L'élément normand est
242 NOUyELLËS SICILIENNES.
pins rare, maïs on le reconnaît encore dans cer*
. laines parties de l'ile. A Palerme, ces nuances n'existent guère que dans le sexe masculin. Les femmes sont restées Siciliennes, et leur race se •perpétue avec une pureté que je ne saurais expliquer. La plupart sont grandes, sveltes, nobles dans leurs attitudes, filles ont les traits réguliers, des profils de médaille, des mains et des clicveux admirables, et des yeux dont on n*essuie pf^ le feu im** punément. Leur physionomie offre un mélange bizarre d'intelligence et de naïveté, de passion et de coquetterie, d'orgueil et de douceur ; maïs la sensualité domine par-dessus fout le reste. Elles ont bonne envie d'être fidèles, et le plus grand obstacle que rencontre l'amour qui les rechercbe, c'est un autre amour ; mais, si la tentation et Vherbe tendre - s'en mêlent, un faux pas est bientôt fait et conduit à un autre. On ne voudrait pas être ingrate pour un ancien ami, ni injuste pournn nouveau. On se résigne donc à diviser son cœur en deux ou plusieurs parts. La vie se complique bientôt à en perdre la tête. Avec cela, les hommes sont extrêmes en toutes choses : les uns, avides de plaisir, égoïstes 0 sans scrupules^ les .autres, d'une jalpusieintrair table, soupçonneux et féroces. Ce que nous appelons en France querelle ou dépit amoureux devient ici une scène de tragédie qui peut finir mal.
Il y a pourtant des Palermitaines qui gouverlieat leMTs amours avec art et méthode, et qui
LB BONAGGHIlfO.
apprivoisent les jaloux comme le célèbre Martin ses tigres et ses lions. C'est de Palerme que partit jadis l'immortelle Thaïs, qui s'en alla faire la conquête d'Alexandre le Grand, et voulut avoir le spectacle de l'incoidie de Persépolis : celle-là était une mattresse femme. Vous savez avec quelle vivacité on se divertit à Napies les jours de fêtes populaires. On y met plus de passion encore à Païenne. La fête d6 sainte Rosalie, patronne de la ville, dure trois jours, et les cérémonies, les processions, les danses, les plaisirs de toutes sortes excitent dans la population un véritable délire. On vient de fort loin pour voir ce spectacle curieux. Tous les villages des environs ont anssi leurs fêtes patronales, et les habitants de la ville ne manquent pas de s'y rendre. Dans Tauiomne, il n'y a presque pas de jour sans quelque réjouissance publique, et ce sont autant d'occasions éh les jeunes gens ne perdent pas leur temps. Quand ou y va seul, on en revient deux, et si queU qu'un reprocbe à une jeuiie flUe un gros péché, les bonnes gens disent, pour Texeuser: « Que Tôulessvous? C'était à la fêle de tel village, après une douzaine de tarentelles; la pauvrette mit la tète à Tenvers. » A quoi répond quelque philosophe indulgent: a C'est juste. Une iille n'est pas de bronze. «
Parmi les belles personnes qu^on rencontre à chaque pas dans les rues de Palerme, il y en avait une, Vm pa^, d'une beauté incomparable, ua
véritable modèle d*Hébé. Depuis lors, elle est dev^nue une Vénus. Quand je l'ai connue, son esprit et son cœur sommeillaient encore dans la simplicité de Tenfance. Jamais je ne vis rien de si intéressant que cette fleur précoce. ËUe était fille d'un bonne* lier de la rue Macqucda, qu'on appellait don Giuseppc, ci qui possédait une maisonnette avec jardin près de la porte Garini. C'était là que demeurait Pepina. Elle venait rarement à la boutique de son père. On la voyait Taprès-diner à la promenade, et le dimanche à la messe, le plus souvent accompa» gnée d'une jeune fille approchant du même âge qu^elle, et suivie du père escortant une grosse voisine retirée du commerce et qui avait vendu des poissons secs. Don Giuscppe, veuf depuis longtemps, rendait à dame Rosalie, sa voisine, les soins empressés d'un cavalier servant. La fille de la marchande de poissons, sans être aussi belle que Pepina, ne manquait pas de ce qui plait aux hommes. Ses yeux étaient pleins de phosphore, et sa grande bouche, ornée de dents magnifiques, souriait à tous venants. Une envie de plaire, qu'elle ne pouvait dissimuler, perçait dans ses airs de tète, sa démarche, ses gestes et son parler caressant-, aussi disait-on qu'elle chasserait de race, sa mère ayant été galante. Pepina , qui était pourtant la plus jeune, donnait à sa compagne Faustina rcxeinplc d'une tenue modeste, et la rappelait souvent à Tordre par des signes ou des mots à voix basse.
LE BONACCHINO.
Fausiina ne tirait pas grand fruit de l'exemple ét des avis de ce mentor de quinze ans. La nature, plus forte qu'elle, la menait comme un cheval em* porté* Les deux jeunes filles, coiffées seulement de leurs beaux cheveux, relevaient sur leur tête leur châle de mousseline de laine, quand elles passaient au soleil, et le rabaissaient sur leurs épaules en rentrant à Fombre, selon l^nsage du pays. Dans cet exercice fréquent et familier aux femmes de Pa« lerme, Faustina mettait une variété où se trahissait renvie d'attirer les regards. Tantôt elle s'encapuchonnait jusqu'aux yeux en riant, tantôt elle ne voilait qu*un côté du visage, en lançant des œillades, ou bien elle faisait une visière de son éventail, en se cachant aux uns pour être mieux vue des autres; mais si quelque jeune cavalier s'approchait, la vigilante Pepina repoussait Tennemi par un regard sévère. Ces escarmouches se passaient à Favant-^arde, sans que don Ginseppe et dame Rosalie en eussent connaissance, tant ils avaient de bagatelles à se dire.
Pendant ces promenades au bord de la mer, dans un site endianteur, au milieu de la belle compagnie, des équipages, des fleurs et des concerts en plein, air, Pepina étudiait avec curiosité les petits manèges des femmes et des jeunes gens ; elle n'avait pas grand' peine à deviner les secrets de la comédie dans ce monde bienveillant où Ton se cache peu et
où la chronique fait plus de bruit d'une liaison