‹ Nouvelles italiennes et siciliennesChapitre 3 sur 7 · NOnVBLLBS ITALfBNNES · texte numérisé non relu

NOnVBLLBS ITALfBNNES

naiare di piaeerL — D'où vient, lui dis-je, celle précaution de vous intituler le véritable Joseph ?

— Excellence, le talent a toujours des plagiaires. Je m'appelle bien Joseph, et comme j'ai réussi à me faire une clientèle considérable à Rome, à Ancône et ailleurs, des intrigants sans esprit et sans éducation n'ont pas manqué d usurper ce nom, que seul j'ai su rendre fameux. Ils prétendent tous s'appeler Joseph, et ils poussent le plagiat jusqu'à se vêtir de la même couleur que moi, et puis, au premier mot qu'ils disent, Tétranger, stupéfait de voir des ignorants et des bélîtres, s^écrie : « Voilà donc ce Joseph dont on vante la politesse et les belles manières! » Ces méprises sont désolantes, et de là vient que je cherche à dérouter les contrefacteurs. Si votre Excellence veut m'employer, je lui montrerai que je suis le véritable Joseph. Aussi utile aux seigneurs cavaliers qu'aux gentilles dames, j'épargne aux uns les poursuites, les recherches, le temps perdu, les factions à la belle étoile, et par conséquent les rhumes et les fluxions; aux autres lesœillades compromettantes, les ports de lettres et les écritures, si dangereuses au double point de vue de la preuve incontestable et de la faute d^orthograplie. Quand on pense que pour une faibhi rétribution tant de périls et d'ennuis sont évités I...

— Joseph, interrompis-je, c'est grand dommage que vous fassiez de votre intelligence un si méchant emploi.

LA POIRB DB SllfIGÀGLIA. 29

— Que voulez-vous, Excellence ? bien peu de gens FonI à leur place dans ce monde. Qu'on me donne seulement un prieuré...

— Il sciait en bonnes mains!

— Parlons d'affiiires. Excellence. Une dame romaine, veuve, jeune et belle, arrivée ici depuis un mois pour prendre des bains de mer, allend d*un jour à l'autre des lettres de son secrétaire qui doivent contenir des valeurs. Un retard qu^elle ne s'ex[>lique pas dans cet envoi de fonds est la cause d un embaixas momentané dans ses iinances...

— ÎS\ilIez pas plus loin, Joscpli, je connais cette histoire^ on me Ta racontée à Venise la semaine dernière et dans les mêmes termes.

— Les biigandsl murmura Joseph, ils m'ont volé jusqu'à mes histoires. INous avons encore à Sinigaglia la fille d'un apothicaire dont le père, assez richo, est membre correspondant de la société de la Lésine

— Joseph, cette histoire-là n'est pAs de vous. On me Ta faite à Florence Tan passé, sur la place de

Sainte-Marie-Nouvelle.

— Mille tempêtes 1 s'écria le combinateur en se mordant les lèvres, votre seigneurie aurait dû m'avcrtir qu'elle avait fréquenté les Florentins, je ne lui aurais point servi ces fables ordinaires par lesquelles nous commençons toujours. Cette fois , je lui dirai la vérité pure et simple. Une jeune femme,

récemment mariée à un homme d'un âge mûr et par conséquent jaloux...

— Arrêtez, Joseph l je vais achever l'histoire : la signora doit de Pargent à Torfévre, à la coutarière, au parfumeur, et elle tremble que son jaloux ne vienne à découvrir qu^elle ne paye point ses fournis* seurs. Le créancier qui Tincomniode le plus est son coiflcur, pauvre diable chargé de famille, qui n'a pas lû temps d'attendre et qui importune la dame pour une somme ohétive.

— Bravo! s'écria le véritable Jospph en éclatant de rire. Votre seigneurie en sait aussi long que moi^ mais qu'importe la vérité de l'histoire, pourvu que la. signora soit belle?

— 11 importe fort peu en effet ^ sachez seulement que je ne suis pas dupe de oe vernis romanesque dont vous prétendez embellir votre commerce.

— Eh bieni je me piquerai d honneur. Que je perde mon titre de véritable Joseph, si je n apporte demain à votre seigneurie une histoire entièrement neuve et accompagnée de preuves! En attendant , Ë^cellence^ encouragez ma franchise par un petit régal.

— Voici trois paoli que je vous donne à la condition que vous me tiendrez au courant de votre affaire avec le capitaine américain.

. Maître Joseph s'engagea par les serments les plus sacrés 4 ne me cacher aucun détail, et après avoir empoché son régal ^ il me salua jusc(u'à terre en me

LA FOIRE DB SfWIGÀGLIA. 81

disant : — Donc nous combinerons quelque ch(m pour demain.

Pendant les trois jours suivants , TÀméricain , avec une discrétion et une patience admirables, regarda vingt fois sans sourciller la jeune Tyrolienne passer et repasser devant lui. Quand elle lui pvésenlait sa boite ouverte, il y prenait au hasard un objet quelconque et le payait sans dire une parole; mais on voyait bien, à son air opiniâtre, qu'il n'entendrait pas raillerie , s il venait à découvrir les mensonges du eanUiimieur, et j'étais curieux de savoir comment loseph s'y prendrait pour lui faire supporter un relard. Le quatrième jour, à midi moins vingt minutes , l^étranger arriva au café, il regarda sa montre et demanda une glace. Maria n'avait point paru de la matinée. Celte circonstance commençait à m inquiéter, lorsque je vis accourir de loin l'illustre Joseph, qui se parlait à lui-même et faisait une mine effarée comme un homme frappé d'un malheur imprévu* — Excellence, dit-il en s'essuyant le front, tout va mal, tout est perdu t Un fâcheux contre-temps... Jamais rien de semblable ne m'est arrivé ^ mais qui pouvait deviner une pareille chose ?•••

— Quelle chose? demanda le marin.

— Figurez-vous cela, Excellence : cette jeuneûUe, où Tambition va-t-elle se nicher?.,, cette marchande d'épingles s'est mis dans l'esprit de se faire comédienne I Le vieux Tampicelli Ta enrôlée dan^

32 HOUVELLBS ITALIENNES.

sa troupe. Ce malin, elle a jelé aux or lies soa savon et ses fioles, et, à celte heure même où je vous parle, elle étudie avec le eapo eamieo le rôle d^Angela dans la pièce du iioi ours^ qu'on va représenter à la fin de la semaine. Que votre seigneurie s'imagine , si elle peul, mon saisissement, ma colère, mon dépil , lorsqu en venant lui rappeler sa promesse, je trouve la vendeuse d^eau de Cologne transformée en jeune première. « Bonhomme, m'at-elle dit d'une voix aigre et hautaine, je suis occupée. Je répète mon rôle. Ne me rompez pas la tète. » Et moi, démonté, stupéfait, interdit comme un sot par tant d'audace, j'ai battu en retraite , sans même lui répondre qu'elle était une impertinente.

Le capitaine regardait son messager d un air froid et scrutateur ; mais il avail aiVaire à un maître fourbe. Il ne trouva dans Taccent nt dans le gesfe aucun indice de tromperie. Le soupçon se dissipa, et cet homme si volontaire n osa pas même témoigner sa mauvaise humeur. — Joseph, dit-il , vous avez bien fait de ne pas appeler la jeune fille impertinente.

— Non, par le ciell j'ai mal fait au contraire, reprit le eombintsUitr, Se jouer ainsi d*un seigneur

do qualité, d'un cœur généreux ! Ohl s'il ne s'agissait que de moi, je rirais des prétentions de celte Sméraldinede carrefour; mais j'avais désengagements avec votre seigueui ie, et je me vois forcé de

LA KOlftiS D£ SINIGACLIA. 33

lui manquer de parole. Miile diables! que le tocea de l'apoplexie me lombe sur la tète , si je ne me venge de celle mijaurée!

— Josepb y dil le capitaine , une comédienne n'est pas plus inabordable qu'une marchande de savon.

— En général, cela esl vrai ^ mais cette carognetie se croit déjà un premier sujet. Elle vous rançonnera, Dieu me pardonne! Dans la disposition où je l'ai trouvée, je gage qu'elle ne m'aurait pas écoulé, à. moins que je n'eusse parlé de quelque somme énorme, inouïe, comme par exemple dix ou quinze napoléons d'or. Mieux vaut songer à autre chose, Excellence.

— Je ne veux pas songer à autre chose, dit l'Américain. Quand j ai commencé de songer à une diose, il ne me convient pas de songer à une autre, entendez-vous? Je donnerai les dix napoléons d'on

— Quoi! comment? votre Excellence...

. La bouche ouverte, les yeux hors de la tôte, maître Joseph avait besoin, pour en croire ses oreilles,

d'entendre une seconde fuis celte promess(!, qui lui donnait des éblouissements* — Corps de Bacchus! s'éo'ia-t-il quand le marin eut répété sa proposition, votre seigneurie se counail en magnificence; elle m'en dira tant que je briserai tous les obstacles comme du verre. Et pour ma peine, que daignerat-elle me donner? Son grand cœur n'oubliera pas dans sa libéralité les dangers de ma professiou.

34 NOUVELLES ITALIBUNES*

^ Cinq autres napoléons pour vous, Joseph.

» Qu'elle m'aTance un petit à-compte*

— Vous avez reçu une piastre, e'est assez ^ pas un baïoc, pas un centime de plusj allez!

Lorsque Joseph passa devant moi, je lui fis signe d'approcher. — C'est vous, lui dis-je« que le signor. Tampicelli devrait enrôler dans sa troupe \ vous avez joué votre personnage admirablement. Cette mine eflkrëe, cette bouche de travers, ces yeux roulant dans leurs orbites, tout cela était d'un naturel parfait. Et ce dialogue avec la jeune iille, j'espère, pour votre gloire, que c'est.une invention.

— Il n'y a d'exact, répondit Joseph, que les dô« buts prochains de la petite. Les meilleurs mensoi>geàsont ceux qui se mêlent avec un peu da vérité; mais je suis pris dans un piège. Cinq napoléoM d'or, sans compter ce que je pourrais recevoir de Tautre main! JNe pas même tenter de les gagner, quelle lâcheté! Joseph, tu le tenteras I

— Gare aux coups de bâton, Joseph! gare à la prison I

— Cinq napoléons d'or. Excellence I J*en ferai

une fièvre quarte, si je ne réussis pas.

Vainement je voulus détourner ce coquin de son projet, vainement je lui représentai que le pilori pouvait se trouver au bout de l'aventure : il ne m'écoutuit plus et revenait à ses cinq napoléons d'or comme Harpagon à son argument de sans dot. Sa cervelle en ébuUition enfanta quelque machlnalton

diabolique. Un sourire cupide remua toutes les rides

de son visage. Tout à coup il se frotta les mains en «'écriant : — Tengo una combinazione !

£t le eùmbimteur partit avec tant de vélocité , que les pans de sa redingote jaune s^ouvrirent comme les ailes d'un scarabée.

Ul.

Le grand jour de la foire de Sinigaglia est le 22 juillet. Dès la veille au soir, il y eut un redoublement de vacarme. On dansa des larenlelles sous ma fenêtre jusqu'à minuit, et les. passants s'invitaient eux-mêmes à ce bal improvisé. LWehestre, composé de pijferari venus de Rome, tii ait de ses instruments des sons à déchirer le tympan» Après le départ des fifres , les guitares sonnèrent Taccompagnement d une improvisation où Brennus» les Gaulois, Jules César et sainte Madeleine se rencontraient dans une longue suite de rimes en octaves. La danse avait cédé le pas à la poésie. Vers trois heures , celte épopée se trouvant hnie, j'espérais clore l'œil, quand un vieillard et une petite fille vinrent chanter, sur un mode sépulcral , un duo religieux dans lequel le bon Dieu assurait sur Thon-

neur qu'il était tout-puissant et éternel. Bientôt r^(/^//6/?<s annonça le lever du soleil, et, tes pétards

s' unissant aux cloches, il luUul saluer avec tout le

monde le jour consacré à sainte Madeleine, p«n-

tronno do la ville. Un moiivcmont exli.ioidinniro régnait déjà dans les nies. Quelques personnes, dont la brise du malin éveillait l'appétit, mangeaient en plein air el se faisaient des niches d'écoliers, comme en carnaval. Par une petite lucarne, un bon bourgeois d*une figure grave descendit un panier attaché au bout d'une ficelle, et se mit à débattre avec plusieurs fruitières à la fois le prix d'une livre de cerises. Après bien des cris et des signes télégraphiques, lorsque enfin on tomba d accord et que la livre de cerises fut pesée, le l)ourge(ns ût remonter son panier vide et referma la lucarne, enchanté de sa mystification. C était une façon de payer son tribut à la joie générale*

L^affiche illustrée du théâtre de Tampîcelli annonçait les débuts d'une jeune première do grande espérance, sous le nom de la Marietta, dans la pièce du Re onto, comédie féerique du célèbre poète Carlo Gozzi. Je compris que ce devait être le hnicerf de Gozzi, dont on avait fait un ours, probablement parce que la troupe ne savait comment représenter un cerf et qu'elle avait une pcnu d'ours dans son magasin. A Touvcrluredu bureau, j'aperçus mailrc Jo5:eph distribuant des billets à quatra ou cinq vauriens (le son espèce au milieu de la place publique. Dans rintcrieur de la salle, je reconnus encore sa redingote jaune sur le dernier gradin des secondes

LA FOIAB DE SINIGA6LIA; 07

j)laces, d'où il faisait des signes de connivence à d'aatres spectateurs de mine patibulaire.

Is IRoi ceffesi une des meilleures pièces féeriques de Cailo Gozzi. Déramc, roi de Sercndippc, le plus aimable et le plus beau prince de rOrient, cherche une femme sans pouvoir la trouver, car il veut être sûr, avant de se marier, que sa fiancée Taime véritablement. A cet effet) un magicien de ses amis lui a donné une pagode en bois doré, qui sourît et fait des grimaces lorsqu'inio belle, alléchée par la cou-r ronne de Serendippe, feint un amour qu^elle ne ressent point. Grâce à ce présent funeste. Dérame, tout charmant qu'il est, court le risque de vivre et de mourir dans le célibat. Quatre cents jeunes ûlles, qui toutes prétendaient adorer leur monarque, ont déjà subi l'épreuve, et toujours la pagode, placée dans le cabinet du prince, a dénoncé par son rire sardonique l'ambition cachée au fond du cœur et le mensonge des tendres paroles. Une seule personne aime réellement le roi, et précisément parce qu'elle laime, elle redoute cet examen que tant d'autres ont recherché. C'est la Vénitienne Angola, fille chérie de Pantalon, ministre des finances. Son tour étant venu de subir l'épreuve, il faut qu'on la traîne de force dans le cabinet du roi. Au lieu des protestations d'amour auxquelles il est accoutumé, Dérame s'élonne de voir cette belle enfant trembler de tout son corps et pleurer à chaudes larmes. La pudeur olfensée d'Angela éclate en doux reproches :

M ItûllYItLBi ItALlBHNSi.

« 0 mon princè, dit la jeune Vénitienne, quel besoin avie^vovs Aé m'infliger œita humiliation 7 S il fallait donner ma vie pour vou«, j'en ferais le aacriûce ; mais ne pouviez-vous me laisser Teslime de œ monde injuste et cruel qui va m'accabllBr quand vous aures publié votre dédain pour mol. Faitesau moins que celle épreuve soit la dernière, et iiue d'autres filles innocentes» d'autres cœurs hontiêles Ile soient plus exposés à pareil afiront. Per- «ettez ensuite que je retourne dans mon pays poiir f cacher ma honte et mon chagrin : c'est la seule grâce que je vtflis demande. » Dératne regarde la pagode, et, voyant qu'elle ne rit pas, il prend les jnains de la jeune fille et lui pose la couronne sur la téte en s'écriani :

. — Oui, cette épreuve sera la dernière, ear il y a

désormais une reine à Serendippe!

A peine le mariage est-il célélMTé» que Dérame se Sioai possédé d'une fantaisie hkn plus singulière et plus funeste que la première, k Est-ce pour ses vertus^ pour ses qualités que sa femme Taime, ou seulement pour sa figure? Si son âme habitait un corps moins jeune et moins beau, Angola Taurait* elle préféré? » Le magicien Durandarto lui-même ne sait que répondre à cette question saugrenue^ mais, pour contenter cet esprit si ingénieux à se tourmeoteTi il donne au prince une formule cabalistique au moyen de laquelle son âme pourra s'iniroduwe dans tous les cadavres qu'il lui plaira de

LA rOlRB DE SINIGÀGLIÀ. 80

ressusciter. Là-dessus. Dérame part pour la chasse, déterminé à revenir au palais sous U figure de quelque homme du peuple.

Cependant Tartaglia, bègue et stupide, quoique premier ministre, a deux raisons également bonnet de haïr son maître : il aurait voulu faire épouser à Dérame sa fille, que la pagode a rejelée ; en outre le vieux drôle se permet d'être amoureux de la reine. La vengeance et la jalousé le poussant,' Tartaglia guette Toccasibn d'assassiner son maître*' Les bois et la chasse lui paraissent favorables à son coupable projet. 11 suit le prince pas à pas. Dérame et le ministre arrivent seuls dans un site pittoresque où uu cerf allcint d'un coup de feu vient tomber mort. Pour essayer la puissance de sa formule cabalistique, le roi conçoit Tidée de passer, pour on instant, dans le corps de cet animal. Tartaglia, qu'il a l'imprudence de consulter, l'engage fort à faire cette expérience. Le roi pvoilonee les parole^ magiques à Toreille du cerf, qui se ranimé peu è peu, et le corps de Dérame tombe sur la terre privé de mouvement. Aussitôt le traître Tartaglia, qui à retenu la fbrmule, s^empare de la dépouflle royale; il passe dans le corps de son maître, si décidé à n'en pluê sortir qu'il fait célébrer ses propres funérailles, et, pour se débarrasser à jamais de Dérame, il or-* donne un massacre général de tous les cerfs dans les forêts du royaume.

' QtteileesiUfurpriseddiabdlaAngelaenfOjaBt

son cher époux revenir de cette fatale partie de chasse bègue et siuptdc! Tartaglia, sous la figure du prince, a conservé non-seulement son odieux oarao» tère, mais encore son vice de prononciation. La reine, qui ne reconnail plus ni Tesprit ni les nobles sentiments de son époux, se querelle avec lui et le chasse de son apparlement. Pendant ce temps-là, Dérame échappe au carnage des cerfs en se glissant dans le corps d'un pauvre bûcheron quMI a trouvé mort de froid dans la forêt, ce qui prouve quil y a des malheureux jusque dans le royaume fortuné de Serendippe. Sous la peau de ce bûcheron, Dérame vient demander l'aumône à la porte du palais, et la reine, guidée par un secret pressentiment^ se prend de passion pour ce mendiant, au ^rand scandale de Tartaglia, qui commence à murmurer des caprices ^ie sa femme.

. Sur ces entrefaites, une petite chienne, que la reine aimait beaucoup, vient à mourir en mal d'en* lant* La belle Angela s'amuse à exagérer son chagrin; elle pleure, elle trépigne, elle fait enrager ses femmes et traite son époux comme un valet. Tartaglia en perd la tête. Pour apaiser un moment cette douleur frénétique, il imagine de ressusciter ranimai si regretté, en lui prêtant sou âme. Sous la forme de la chienne favorite, il espère aussi obte* nirdc cette Vénitienne fantasque les caresses qu'elle lui refuse^ mais à peine Tartaglia est-il sorti de son çnveloppe royale, que D^rame aux aguets rentre en

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possession de son corps. 11 étrangle la chienne, el raconte à Angela tous les événements mystérieux qu'elle n^avait pu comprendre, et dont i'enchanleur Durandarlo vient confirmer rexplication.Dérante, corrigé de son inquiétude d'esprit, laisse Angela Taimer à sa guise» et, pour remercier ie magicieni il met à la disposition de ce savant personnage sa fortune et son royaume de Serendippe, à quoi répoiid Durandarlo : — a Gouverner n'est pas mon métier. C'est assez de changer les hommes en bôles et les bêles en hommes pour diverlir l'honorable assistance. Avec la pièce finit mon pouvoir siurnalu» rel ; et vous, messieurs et mesdames, si nos méta* morphosesonteu l'art de vous plaire, accordez par un signe de vos mains à l'enchanteur et au poète la récompense de leurs sortilèges. »

Sauf quelques variantes et le changement du cerf en ours commandé par les diflicultés de la mise en scène et i état du vestiaire, la troupe de ïauipi* celli représenta exaclenient ce conte de nourrice écrit en vers blancs. Lorsque Angela, guidée par Pantalon , jQt son entrée avec son costume neuf à l'ancienne mode de Venise, sa beauté, sa jeunesse et sa fraîcheur éblouissante produisirent une sensation profonde. Un frémissement de plaisir, plus llalteur que les applaudissements, parcourut tous les rangs de Tauditoire. Le trouble et l'émotion inséparables d'un début tournèrent au profit de ractrice, quand

là jeune première fut amenée tren^bl^nta devant i«

M Dérame; mais, au premier vers qu'elle récita, j'entendis coite espèce de chant monotone et cadencé dont on ne sort plus une foie qu'on s'y est' engagé. Cette fille , si simple hors de la scène, en prenant le diapason du théîltre, n'avait plus ombre dénature!. Toutes les inflexions se raisenAlaient ^ le hasard *bii la eoitpe du vers décidait du sens des phrases, dont roreille déroutée perdait souvent le (iL Cependant le public, peu difOcile^ écoutait pa-* tiemment, et il n'aurait peut-être pas remarqué l*ennui et le ridicule de ce récitatif, si des gens malveillants ne l'eussent averti* Un bâillement af-* fecté, parti du fond de la salle, excita des rtres étouffés. BientcM une voix de fausset imita les îtt» tonations de la jeune première; des amis impru-^ dents voulurent applaudir : ce fut le signal des sifflets. Maître loseph , debotit sur sa banquette et armé d'une clef, dirigeait la cabale- Maria joua son rôle jusqu'au bout avec un véritable courage, et, dans la scène où Angela devient capHcleust et fontasque, je crus remarquer à travers la tempête quelques intentions heureuses, quelques éclairs d'in<^ telligence et de comique \ mais si n'était plus temps, te public n'écoutait plus et cherchait dans le bruit et les huées un dédommagement au s[)ectacle manqué.

Lorsque la salle fut évacuée, je montai sur la théâtre. J'y trouvai la Marielta dans le plus affreux désespoir i elle cachait son visage dans ses mains, ^t de grosses larmes ccmlaSent entre ses dcngts* Le

LA roiAi »i .siif iM0tu» m

directeur) mm près d'elte sur mi basa de bois, tâchait de la consolBr* Ne pleiim pMbI» m belle^

disait-il. Une cabale était organisée d'avance contre tes débuts par quelque envieux de^ &\ÀCcè^ de noire . éoinpftgnie. Il est filcheuz que lu aies vu, dès la premier jou i , le revers de la médaille ; Hiais lu con^ uaiXias aussi le bou coté. Il n'y a pas un de nous à qui parailla. disgrâce ne soit arriviie. Voici uotiKi ami le seigneur français qui. te dirâ eemme moi que tu n as {)oinl du tout mai joué loi) rôle.

ÏjQ capo comica oie faisait signe de venir à son aide^ je gardai le sileBee» Un dernier brouhaha mêlé de silllels parvint encore aux oreilles de Maria. — Les enlendez-vuus2 dit*eUe m Irappant du pi^| ils nui sifflent jusque dans la jnie» IMasI «on bon TampiccUt, c'est vous qui m'avez attiré cet affront, en me poussant sur ce maudit Ibéàtre où je n^osais pas monter. Cette épreuve anieile aera la dnmière ; je n'aurai pas lé courage de in'exposer une seconde fois aux insultes de vos ennemis.

^ Marîay dis<»J«) pourqim nïB pàrUas-rrous paa ainsi lonti rheure , quand foua teaiea à peu prèa le même langage au roi Dérame? Votre accent est simple et touchant à cette heure; d'où vienl que sur la scène voua n'aviez plus ces inflexkma justes al naturelles?

* Vous trouves donc que j'ai mai joué ? s'^ia la jeune fille avec vivacité. Vous trouvai done qiie j^i

4nérité les sii](lets et les huées ? '. «

44' NdOVBLLBS ITALIENNES; '

• — ^ Je ne dis pas cela; mais je doute que vous puissiez devenir une bonne comédienne*

— Oli 1 alors, reprit-elle, tout esl dit. Je renoDce au métier; je retourne à ma boite de parfumerie et à mon commerce \ je repars pour Venise, Vérone et Milan. Je me suis trompée, voilà tout. Cette leçon me servira; je vous remercie de votre sincérité. A présent que mon parti est pris, je me sens plus calme, et je vais dormir.

— C'est cola, dit le capo comico, va dormir, ma fille. Noiis en reparlerons demain.

Et lorsque la Marietia se fut retirée, Tampicelli ajouta : — Elle resterait au théâtre, si on Teùt applaudie; elle restera parce qu'on Ta siCQée, pour prendre uiie revanctie, et nous ferons en sorte qu'elle triomphe de la cabale. Le théâtre est comme le cabaret : qui a joué jouera.

' Le lendemain de grand nôatin, dans une méchante auberge où la jeune première occupait, au fond d un corridor sombre , une chambrette dont elle avait corrigé l'aspect misérable à ibrce d'ordre ■et de propreté, quelqu'un frappa doucement à la porte disloquée. Pensant que ce devait être la ser-* vante. Maria ouvrit le verrou. Une tête chauve et ridée parut, et Thoinme à la redingote jaune entra en souriant d'un air cauteleux.

Que me voulez-vous? demanda la jenne fille iun peu effrayée.

— Ne craignez rien, ipa chère enjant, répondit

Joseph en 8*asseyant dans un coin. Je Taime la pe« tite marchande; je m intéressc à la gentille comédienne-, je lui veux du bien, beaucoup de bien; voilà ce qui m'amène.

— Â qui en avez-vous? reprit la Marietta; est-ce à la marchande ou à la comédienne?

— Le litre n'y fait rien, ma mignonne; marchande ou comédienne, voire gracieuse petite peiv» sonne est toujours la même. Donc vous n'avez point réussi au liiéàlre TampicelLi : c'est un mai'* heur dont la beauté, la jeunesse el d'autres .succès effaceroul le souvenir; mais je me suis dil ce matin : |ja pauvrette doit avoir du chagrin \ elle pleure de ses beaux yeux, allons la consoler.

— 11 n'est pas en voire pouvoir de me consoler.

— Peut<4tre. Qui le sait? La consolation ! elle ne voyage pas, comme un prince, avec un courrier devant son carrosse; elle ne se fait pas annoncer au son du cor; elle souffle, comme le vent, du côté où on ne Tatlendait point, et, zeste 1 elle entre à l'improviste.

— Eh bien! dépêchez-vous donc de me consoler, au lieu de faire tant de bavardages.

— Sang de la madone ! il n*y a pas une de mes paroles qui ne pèse un grain d or, et vous appelez cela des bavardages! Écoutez-moi bien, ma toute belle : la fiera va finir dans huit jours. Les étrangers réunis à Sinigaglia vont s éparpiller comme des oiseaux. Aujourd'hui on les voit; ils mettent la

Digiiized

49 NOIITBI.f.Bft ÎTALIBlllfEt.

main è la poche; ils en tirent de bons écas, qu'ils

distribuent pour leur plaisir, et puis demain on ne les ct>nnslt plus;, on ne sait où ils sont. L'oo« casion s!est envolée, et les écus avec elle. Parmi ces étrangers, il se trouve de jeunes cavaliers riches, discrets et généreux. Quatre napoléons d'or qu'on te prêterait à condition de ne jamais les rendre, seraitH^e donc une si mauvaise affaire? »

Le eombinatêur fit une pose en attendant VdtH de cette insinuation ; mais, comme la jeune lilie se taisait, il ajouta : Quand je dis quatre napoléons, c est le moins qu'on puisse espérer. Avec ma longue pratique, je saurais extirper, si tu me secondais, le double de cette somme... Quoi ! tu restes muette! eh bien! tranchons le mot : le seigneur cavalier irait jusqu'à dix pièces d'or. Ck>mpte sur tes doigts, si tu peux, combien il faudrait vendre de cent d'épingles pour réaliser un tel capital 1

— Toute ma pacotille, dit Tingénue, nt vaut paa cinquante livres de Frajice. Avec le capital dont vous parlez, je pourrais acheter la charge de pre-» mièM Sieilnerinn dans une auberge ou dans une bierrerie à Trente ou à Jciolsano,* mais quelle appa» renée qu'un étranger, même riche et généreux, me prête une si forte somme sur ma bonne mine et sans condition?

— Il y a une petite eenditUm, ma elle coûte si peu!

< ^JStlaqu^le?

— Péête «oit de Tifinocence ! raiirtntira le «wibinatfiur. Puisque tu ne devines point, je vais donc parler elairument. 11 ne s'agit que d*étre pendant un jour on deux la sposina du eieigneur cavalier.

Les joues de la Tyrolienne prirent subitement la Dôuleur de deux grosses pèches. Je comprends j dît-ellé, ee que vous entendez par ce mot de petite épouse. Voilà donc les consolations que vous m'apportez! Allez dire à celui qui vous envoie qu'avant de descendre si bas, je me plongerai dix fois ce oou*teau dans le cœur. Et maintenant que je sais qui vous êtes, sortez d'ici à Tiuslant. Votre présence n'est pas un danger pour mon honneur, mais elle

pourrait nuire à ma répulalîoil.

— Ne vous échauffez pas, répondit Joseph en ricânant* le m^en vais, belle Angela^ poursuives te t^rs de vos succès de théâtre; après les sifflets, les pommes cuites et les oranges !

— Tu m'as donc sifflée, misérable f s'écria la Ma- Tîetta. fin effet, il me semble que je t^ai vu parmi les cabaleurs avec ta lévite jaune. Puisque je te tiend, il faut que Jè me venge. Tu ne. sortiras pas d*ici sans en^porter iin souvenir de ma colère.

Avec Tagilité d'une châtie, la jeune première sauta au visage de Thomme à la redingote jaune et

lui enfonça ses ongles dans le fades. Maître JoseiA leva le poing pour se défendre: mais tout à ( oup la montagnarde se trouva d'un bond à l autre bout de

4fi chambre. Bar nne table où étaient son livre de

48 NOUVBLl^BS ITALIENNES.*

comptes et ses papiers, la Marietta saisit un encrier de liège qu'elle lança de toutes ses forces à la tète

du combinaleur. Le projectile atteignit maître Joseph sur le nez 9 et rilluslre redingote jaune fut lâchée d'eiuro en viii'^l eiulroits. Devant un ennemi si redoutable, il fallut lâcher pied : le Mercure ouvrit la porte et la referma derrière lui ; mais on connut qu'il n'avait point d'ailes aux talons, car le bruit de ses galoches résonna lourdement, accompagné d'une kyrielle d'imprécations, dans les ténèbres du corridor.

Il est à remarquer, pour Thonneur des mœurs italiennes, que les combinateurs ne font point fortune. Les gens du pays ne veulent pas de leurs services. S'ils ne trouvaient à dupar quelques étrangers assez novices pour croire à leurs histoires, ils ne gagneraient pas l'eau qu'ils boivent. Maître Joseph, n'ayant pas une garde-robe aussi varice que celle du marquis de Moncade, eut recours au savon pour réparer le dégât de sa lévite : mais il ne réussit qu'à étendre davantage Tencre en la délayant et à fondre agréablement les contours des taches. Quand il eut hoché la tôle en maudissant la vertu farouche de la Marietta , il remit tranquillement sa redingote avariée pour retourner à ses affaires. Une grèle de quolibets Tassaillit au café de la rue Maestra \ il ne s'en émut pas le moins du monde, et il fit bien, car, au bout d'un quart d'heure, on ne s'occupait déjà plus de lui* Cependant le seigneur américain fut

LA FOIJiB DB S|NI6A6I.IA« 49

choqué lie celte teuue malséante. — Joseph, dii-il avec sévérité, pourquoi ètes-vous ainsi marqué de noir des pieds à la téte?

— Excellence, répoiulil le combinateur, c'est un moyen de me faire reconnaître de loin. fjQs plagiaires qui me volent tous mes expédients n'au« raient point inventé celui-là.

— Oh I reprit l'étranger, cette idée est détestable; allez changer d*habit tout de suite.

— A quoi bon, Excellence?

— Je ne veux pas que mon messager ressemble à une |)anthère , entendez-vous ?

— Excellence, je n'ai pas d'autre habit. A moins que votre seigneurie ne m'avance une pièce d'or sur notre grand contrat , le vérUubU Joseph court le risque d'être à jamais moucheté.

— Voici une pièce d'or ; allez changer d'habit.

— Pour vous obéir, Excellence; mais auparavant votre seigneurie daignera m*écouter, si je lui communique d'heureuses nouvelles. Je savais bien que la Marietta rabattrait de sa iierté quand nous l'au-^ rions siffléo pour nos douze sous; die en a ra* battu.

Je ne vous avais pas commandé de la sifiler, Joseph.

— H est vrai, Excellence, j'ai pris cela sur moi.

Le résultat a dépassé mes espérances; la petite s'est

adoucie, apprivoisée comme un agneau. Tout

a été convenu pour le dernier jour de la fiera^ à une

M NOOVILLIS ITÀLlANUBft.

heure avant midi. G-est un peu matin , mais nous Bomniei oomédienne, quoique sifAée; lesoirappar» tient à l'art drâmaliquc. Donc ^ jusqu'au moment flié, ne V0U9 occupez de rien ^ ne vous inquiétez plus, ne bougez, ne dites mol. Vous gâteriez tout^ Excellence. Attendez en paix ^ attendez ce qui ne peut manquer d'arriver*

^ J'attendrai, Josopli, et je vous commande à présent d applaudir laMarietta*

— Gomme il vous plaira, l£Kcelleooe« Voulea-vons quelle soit rappelée vingt-quatre foisaur la scène au milieu d'une pluie de fleurs?

Je veux bion.

— Quinze billets de douze baiœs pris d'avaoee au bureau suffisent pour organiser un triompha complet. C'est Tailaire d une piastre et demie» sans compter le prix des bouquets*

— Je donne deux piastres.

^ La Frezzolini et la Ristauri sont éclipsées,, dit 4e embinaimr en empochant Targeni. Surtout no vous montrez point, Excellence^ pas un mot|pas un signa! Nous tenons beaucoup à la discrétioa*

— Je ne dirai pas un mot, allez changer d'habit. Gomme l avait prévu le capo comico^ la Marietta

consentit à paraître une seconde fois dans la pièce du Roi ours Les cabaleurs se retrouvèrent à la porte; mais le mot dWdre était difiérent. Sans se concerter avec les amis delà direction, ils portèrent aux nues ce qu ils avaient insulté la veille* Une

Lk FOIRB Dl ilNICAGLIA* ftl

triple salve accueillit la jeune piemière à son en- 'irée; toutes ses tirades furent applaudies. On la fedèmandr entre eh^ue acte, et» à la fin du speor IHéld, elle fût rappelée ¥ingt-(|uatre feîasur la seènd, 4)i plus ni moins, selon la promesse de maître Jo^ jMpb. La pluie de fleura fui un peu maigre; maia oij aefattrapa sur les dris, les trépignements et les Jîiora! qui ne coûtaient rien. C/élait un bruit à faire crouler la salle, et quand le rideau tomba pour ne jilus se relever , la Marieila « palpitante et ivre de joie, se jeta dans les bras de son directeur. Le mo» meut eût été mal choisi pour répéter mes averlissements sur les périls et les déboires de la vie d*ar- 'tisie; mes félicitations auraîetit été noyées avec t&nt d'autres, que je les crus inutiles. Ce fut la Marietta qui m'envoya demander le lendemain, par •une fille d'auberge, pourciuoi on ne me voyait pas. • je me rendis à riuvilalion. La Smérabline était descendue d'un étage* Dans une vaste chambrai assise auprès du directeur sur un canapé mangé des vers, devant un guéridon taché de graisse, l'idole •du public achevait sa collation. £ile me tendit la •liiaita et me dit avec une gaieté charmante : ' ' — Quel dommage que vous aiiiviez si tard! Vous auriez entendu tout à riieure le seigneur TampieelH me dire des douceurs à mourir de rire. Vous ne savez pas? Je suis un soleil, une perle et un jasmin 1 La fortune de la compagnie et la mienne défmdebt de mm. Il but que f de soin de ma pep»

sonne comme si j^étais devenue tont à coup nnè

petite comtesse de Vienne sujette aux attaques de nerfs, ou une princesse de Milan bien pâie et bien blasée, mettant à TépreUvela patience d^un sigisbé,

d'un patito et de trois ou quatre secrétaires intimes I Bientôt je vais vous donner des commissions, des lettres à porter, des emplettes à faire. Mais pries

donc notre directeur de recommencer ses belles phrases !

Tampicelli riait du bout des lèvres, et Tingé* nue ne songeait pas qu'elle s'égayait peut èire sur les préludes d'une déclaration d'amour.

— J ai quelque eiivie, reprit-elle, de faire la «ignora et Tenfant gâté, d'avoir des petits chiens, une chaise à porteurs, une habilleuse, un balcon sur la vue avec un sofa et des pots de fleurs, de changer Irois fois de toilette par jour et de manger à la française. J'inviterai mes amis à venir prendre le chocolat.

— Ayez tous les soirs l'ovation d'hier, dit Tarn-

picelli, et Ton vous passera vos fantaisies.

La troisième représentation du iie orso^ sans être aussi brillante que la seconde, fut encore assez belle ci assez lucrative pour satisfaire le directeur. La Marietlacrut tout de bon sa fortune laite. Tampicellî lui démontra qu'une personne de son mérite ne devait plus se prodiguer en public hors du théà* tre , en sorte qu'elle resta enfermée. Pendant ce temps-là, maître Joseph dormait sur Tune et i'au*

tre oreille, et laissait le seigneur américain compter les heures en attendant le dernier jour de la fiera. Les combinateurs eux-mêmes ne pensent pas à tout. Noire homme jugea que sa lévite mouchetée de noir lui pourrait servir quelques années encore, et, au lieu de porter inutilement au fripier la pièce d'or destinée à l'cicquisition d'un habit, il la serra précieusement clans son gilet. Ce mépris des convenances était une faute grave. Lorsque le seigneur capifaine vit son messager reparaître toujours semblable à une panthère, il en fut scandalisé d'abord, et puisses soupçons s'éveillèrent. Je Ten tendis murmurer entre ses dents :

— e crois que cet hommeest un coquin et un fourbe.

— N'en doutez pas, dis-je tout bas, comme en me parlant à moi-même.

Aussitôt l'Américain me regarda en face et èta son chapeau : — Est-ce aussi votre opinion, monsieur? me demanda-t-il d'un ton presque poli.

— Oui , monsieur, répondis-je. Votre situation me rappelle une scène de Shakspeare où 1 on voit lago promettre à Roderigo de faire agréer ses hom^ mages à la belle Desdemona...

L'étranger jura dans sa barbe en style de marin, et, frappant sur la table avec une canne de jonc, il commanda au giMçon de lui amener Tliomme ta^ cheté de noir qui causait devant la porte avec des

jeunes gêns. Maître Joseph s'approcha en saluant comme un maître de danse.

— Où est votre habit noir? lui dil T Américain.

— ExiceUdocd, Je l'ai trouvé êi beau , qm je le gurda pour les dimanches.

— Alie^ le inettre gur-le-champ. Si vous revenez eiicore avea cette peau de bèlet je saurai par là que

vous vous ùles joué de pioi » et je vous casserai ma cauae sur les épaules*

La combinaieur ne se ti*oubla point. L'expression de rhonnèteté iajustement accusée répandit sur ses traits je ne seis quoi de sévère et de noble. — Si je m'étais joué de votre seigneurie, dit-il en élevant la voix» ce ne serait pas ce joue léger qu'il faudrait me briser sur les épaules , ce serait le marbre de celle laMe» Ah! votre Excellence doute de ma parole, de ma bonne toi , de mon zàlopeut*étreI Ëh bien, je lui ferai savoir quel homme est le véritable Jusepb. Je vais le omettre, cet babit noir que je réservais pour un jour plus solennel. Avee celte toi«* lette oenve ^ que je dois à la générosité de votre aaigneurie, je me.rendreî immédiatement chez une

personne que je n'ai pas besoin de nommer, et dans une beur^)->--e'est ton entendu, ^ 4eps une heure je reviens chercher votns EKoeilèeiQe pour le con^ duire où elle n^espérali allor que le dernier jour de la /fera. Après cela» qu'elle doute de mcH s'il lui plalt^ je ne lui demanderai rien ppur ma peine.

Joseph sortit d un pas tragique, comme le iils de Thésée après avoir pris le jour à témoin de la pureté de son cœur. L'Américain demeura interdit, et moi*

LA rOiRB »V Sliri6A6t1A« 66

mkod je n^aùrais trop su que penser, si le dernier inot, par lequel le è^nèinateur àédareit renoncer

à son salaire, n'eût ouvorleinent blesse» la vraisem- Manca. L'beuna VéoouLa, le qnari d heure de grâce k iaauite^ «l loaeph ne revînt pas« Au bout da deux heures, rAméricain comprit quïl était joué. Les promesses, les récits acconi[)agnés de circoostances AinutiaMaaa, eurent enfin leur véritable earaetère, ealiif de i'impoature. Maître Joseph , embrootUé dana ses propres filets, av^it tranciié la difiieulté en par-* tant pour Rocna*

Le dernier jour da la if«r«, la moitié daa étran^ gers avaient déjà fait comme le prudent combina^ Uur, Tampicelli , remarquant une baisse dans les racettaa, plia baga^a avec «a troupe. Un raasamblement se forma uulour des artistes, qu'on regarda monter comme à l'assaut dans un grand Yoiturin traîné par trois chevaux, dont un en arbalète, tooa troîa oMdgfsa ai oaieux, mais parés de grelots , de plumes de paon et de papier doré avec un luxe qui aamblaît une raillerie barbafa de leurs écorclrares et de leurs infirmités. La Marietta, vive, joyeuse et pimpante, me tendit la main avant de monter dans ce carrosse; elle ouvrit sa boite de marchande am*bulaote et prit au hasard divers objets. — Je n'ai plus que faire de cela, me dit-elle-, acceptez un petit souvenir de notre rencontre. Voici un miroir, un peigne de pocha et une brosse à ongles.

' — ' C'est assez, c'est trop, Maria, lui dis-je.

Ô6i NOUVELLES ITALIENNES*/

Mais elle me pria d'accepler avec tant de grâce et de pétulance, que je ne résistai plus.Âu moment de s'emlmrqiier, die me glissa encore dans la poche deux pains de savon et une douzaine de passe-la* cets, et puis elle sauta sur le marchepied du coche, qui roula lourdement sur les cailloux en produisant un bruit de ferraille semblable à celui d*un caisson d'artillerie. Le seigneur américain , immobile et droit comme un peuplier, fumait son cigare et re^ gardait les préparatifs et le départ delà compagnie comique. — Il est clair, me dit-il quand le convoi eut disparu, que" l'homme tacheté de noir s'est moqué de mol. La Marietta n*a pas eu Tair de me connaître.

— Les comùinateurs n'en font pas d'autres, ré* pondis-je. Vous serez en droit de briser votre jonc sur les épaules de celui-ci la première fois que vous le rencontrerez,

— Je n^aurai jamais cette satisfaction. Demain je pars pour Clorfou sur mon brick. Bonjour, monsieur!

— £t moi, pour Venise, sur le pyroscaphe. Ser* viteur» monsieur!

Tandis que le brick américain prenait la dtrec*

tiou de Corfou et le bateau à vapeur celle de Venise, le voilurin cheminait lentement sur le bord de la

mer par trente degrés de chaleur au thermomètre

de Réàumur. La Marielta portait dans sa jeune

imagination toute une voliùre d'illusions dorées. Le boa accord de ses camarades^ les cajoleries du directenr, les succès de la troupe, dont elle se croyait avec raison le plus bel ornement, lui promettaient une vie douce et heureuse. Cependant, h la première étape du voiturin, la cage aux illusions s^ouvrît, et un des gais oiseaux prit sa volée. Les femmes commencèrent à se quereller-, les hommes se dirent mille injures, comme des crocheteurs« Cette bonne harmonie, que le eapo eomico avait tant vantée pendant la traversée de Venise à Sinigaglia, n'existait pas même en paroles. Tampicelli voulut mettre le holà I on ne l'écouta point. La Mariitta, pensant qu'on aurait plus d'égards pour elle, essaya d'intervenir; la fureur des mégères se tourna aussitôt contre la Tyrolienne, et on lui adjugea part entière dans les insultes et les gros mots. Quand la querelle fut apaisée, la compagnie comique causa tranquillement de son séjour à Sinigag] ia. La Marietta découvrit alors que la plupart de ses associés étaient des escrocs et des sujets détestables. L*un se vantait d'avoir emporté quelques pièces du mobilier de son hôtel garni ; l'autre avait laissé (les délies chez des marchands assez fous poin' lui faire crédit. Toute la troupe riait de ces équipées, et Ton voyait bien que, si ce n'eût été la crainte des tribunaux, ces artistes auraient volontiers travaillé de nuit sur les grands chemins.

En arrivant à Ancùne^ après deux journées pénibles, la jeune première demanda timidement an di- Fecteiir s'il ne songeait pas à lui donner un peu d^argent sur les recettes de la Jiera. Tampicelli répondit que ses comptes seraient achevés le lendemain. Sur une feurile de papier couverte de ebiffres, ces fameux comptes furent enfin balancés par doit et avoir^ et les calculs du capo cornico se trouvèrent si parfaits, que la part entière de tous les chefs d'emploi se réduisait à zéro. Celte nouvelle n'étonna aucun des artistes, excepté la jeune pre* mière. Ce fut alors que la volière s*ouvrit entièrement, et que riUusion la plus brillante s'élança, dans Fespace^ Tampicelli s'aperçut de Timpression fâcheuse que ce désappointement produisait dan» l'esprit de sa meilleure actrice* — Ma iUle, lui dit-il, ne nous laissons pas abattre pour si peu. Anedne est une grande ville ; un public trois iuis plus nombreux que celui de Sinigaglia, plus riche, plus éclairé, nous attend avec impatience, car nous sommes annoncés* faù aourag»^ ma chère, et prends eonflance en moi.

Daiib la pièce qu'on répétait pour Touverlure du théètre d Anoènei il y avait plusieurs rôles de femmes. Le jour de la représentation, Maria reoon-* nut, dès 1 exposition, que ses compagnes s'entendaient pour la gêner et la troubler% On Tinsultait à voix basse tandis qu'elle récitait son rôle \ on lui faisait manquer ses sorties, et, dans un momeat ail

LA FOIRE DE SINIGAGLIA. d9

l'ancienne Sméraldine dévait lui toucher le bras, elle se sentit pincer jns(|irau sang. Lorsqu'elle voulut se plaindre, après le spectacle, on lui ferma ia houche par un torrent d'invectives si grossières, qu'elle prit la fuite pour aller pleurer dans sa chambre. — Que je suis malheureuse! dit-elle en se jetant sur son lit. Que vaîs-je devenir au milieu d'ennemis acharnés après moi, qui me déchirent avec leurs ongles et qui ne craignent pas de compromettre la représentation pour satisfaire la rage que leur inspirent mes succès? Et personne au monde pour prendre ma défense !

En ce moment, la porte s'ouvrit, et le jeune premier de la troupe se présenta, paré de sa loque et de son manteau court. — Belle Marietta, dit-il, essuie tes larmes. Non, tu n'es pas abandonnée du monde entier. Je veux être ton défenseur, ton che*valier. J'assommerai à grands coups de poing toutes ces harpies ^'écraserai sous mes pieds les envieuses de ton admirable talent.

Et le jeune premier faisait trembler le plancher sous ses bottes de couleur café au lait.

— Ahl j'ai donc un ami! s*écria la jeune fille*. Vous qui avez si hien joué la scène de La Peyrousc et du singe reconnaissant, vous ne me laisserez pas dévorer par ces cannibales î

— Je les traiterai comme desbèlcs féroces, reprit le jeune premier d'une voix terrible 5 mais, divine Harietta, quand j'aurai pour jamais éciarté de ton

chemin ces misérables reptiles» permets au plus tendre des amants de poser nn genou en terre pour recevoir de la dame do ses pensées la récompense que la beauté doit au courage, au dévouement et à la générosité.

— Ne vous imaginez pas cela, répondit impétueusement la Marietta en sautant à bas de son lit. Si vous mettez à ce prix votre dévouement, je n'en veux point. Je m'en passerai bien. Allez porter ailleurs vos consolations hypocrites, et ne restez pas ainsi à genoux devant moi, car vous perdes votre peine et vos paroles, je vous avertis.

—Non, dit le jeune homme à la toque de velours, je ne puis quitter cette posturequi exprime si exactement Télat de mon cœur.

— Je vous la ferai bien quitter, répondit la jeune première; je vous forcerai bien de sortir d^ici , en vous jetant à la tête cette écritoire, qui m'a déjà débarrassée d'uu importun et d*un fiiux consolateur.

La Marietta s'était armée de Tencrier fatal au combifuUeur de Shiigaglia^ mais lorsqu ciie se tourna, le bras en l'air, du côté de Tamoureux La Peyrouse, il avait disparu. Âu bout d'un moment, la porte s'ouvrit encore, et le viéux Truilaldin so glissa dans la chambre en faisant son sourire vaniteux et narquois.

— Qu^ai-je appris, dit-il, ma pauvre enfant! On t'a maltraitée; on t a pincée, injuriée jusque sur la scène ! Je te vais donner le moyen de mettre à la

LA FÛlUE DE SINIGAGLIA. 61

raison lonles ces créatures. Tu sais qu'elles me craignent comme le feu, que je les lais rentrer sous terre quand elles s'avisent de me chercher querelle. Les lazzis, les railleries et les vociférations, c'est ma spécialité, ccsl mon emploi^ par élat, il fuit ((ue j'aie la langue venimeuse. Sous la protection de Timprovisateur de la troupe, tu seras respectée, redoutée, à Tabii des attaques, comme le mouton dans la bergerie. Je suis vert encore, d une santé de fer, et tu n'ignores pas que je suis obligé de me grimer pour représenter les pères ridicules. Je t'aimerai, je te protégerai beaucoup mieux (pi ini jeune homme...

En parlant ainsi , le Truflaldtn baisait les mains de la jeune première, mais un regard foudroyant l'interrompit. — Félicitez-vous, lui dit Maria, de n'être en effet qu'un vieillard et de ne pas mMnspirer de crainte avec vos baisers de comédie^ car si je vous croyais dangereux, vous laisseriez ici vos deux yeux ou la peau de votre vilain masque. Je vous pardonne en faveur de votre âge et de votre esprit. Allez, et ne me faites plus souvenir d'un moment de sottise que je vous promets d'oublier.

. Tampicelli vint aussi exhiber sa protection.

— Ma mignonne, dit-il avec bonté, je ne souffrirai pas que des femmes jalouses te dégoûtent de notre compagnie. Ces discordes sont l'élément de dissolution des troupes comiques. On te doit une réparation, tu Tauras.

Hélas ! répondit la jeune fille, préservêz-moi

tS NOUVELLES ItÀLiBNNES.

plutôt des poursuites des hommes que de la méchanceté des femmes!

Le directeur fit le tour de la chambre à grands pas.

— Écoute, dit-il ensuite. Ma vieille expérience me suggère un moyen excellent de mettre fia

à tes ennuis. C'est une mesure de bonne administration et rinspiration d'un cœur qui t'aime. La favorite, la compagne, rassociéedûcapo<»>fiitco ne sera plus en bulle ni aux malices des femmes ni aux déclarations d'amour des acteurs.

— Quoi ! mon bon Tampicelli, vous me làites sérieusement une pioposilion de mariage ! s'écria la jeune tille.

— le te Taurais faite depuis longtemps, si je n'avais laissé à Bologne une femme malheureusement trop légitime et trois enfants en bas âge.

La Marietta ne répondit rien, mais elle tira de rarrooire son petit trousseau de linge et le rangea dans sa lioilc, dont elle passa la bretelle autour de son cou. Ëlle allait partir, quand le directeur épouvanté la pria humblement, à mains jointes, de ne point abandonner sa pauvre troupe comique, de ne point le ruiner de fond en comble. Gomme il la vit indécise, il redoubla d'éloquence ; le son de sa voix s'altéra^ des larmes roulèrent dans ses yeux, et la naïve jeune première sentit sa colère s'évanouir. Elle consentit à rester encore. Trois jours après cette soirée si remplie d'émotions, raCfiche illustrée an-

LA FOIRE DE SiNlGAGLIA. 9S

Bonçait la représentation des Tre Qelo9i^ au béné«

ijce de la signora Marietta.

Il y avait dans la troupe un garçon nommé FrancesGO, de mœurs plus douces que les autres, plus

poli et un peu moins voleur, qui remplissait les fonctions de régisseur et doublait parfois les rôles de Léandre, C'était le seul homme de qui Maria n'eût point à se plaindre. Dans le trajet do Sinigaglia à Ancône, Francesco avait laissé tomber du sac aux accessoires un méchant pistolet de bois qui ne valait pas vingt baîocs. Tampicelli Faccusa d avoir vendu cette arme de luxe, et le soupçon d'une si grave infidélité engendra des discussions, dea reproches pleins d*aigreur. Une heure avant la représentation des Tre Gelosi , le régisseur vint rappeler au capo comico qu'il y avait un souper à la dernière scène, et qu^un plat de macaroni devait être servi : cet accessoire ne se trouvait point dans son sac. Le directeur ne daigna pas répondre. On commença le spectacle ; la salle était bien garnie, et le premier acte eut du succès. Francesco, voyant que le dcnoûment serait manqué si le souper ne paraissait pas, sortit un moment du théâtre et se promena dans la rue en proie au sombre chagrin de lartisle privé des objets nécessaires à l'exercice de sa profession. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, il aperçut ches un voisin les apprêts d'un souper. La servante déposait sur la table un plat de macaroni* Le régisseur s'élance dans la chambre^ saisit

raccessoire important que le hasard lui offrait, et l'apporte en triomphe sur la scène. Ce trait de courage et de génie fut mal récompensé. ïje lendemain, le bourgeois volé porta plainte. Au lieu de remercier et de soutenir le régisseur, Tampicelli l'abandonna sans pitié au tribunal de simple police, qui l'envoya en prison pendant vingt-quatre heures. Lorsqu'il en sortit, le cœur ulcéré, Francesco rencontra la jeune première triste et pensive \ elle venait de recevoir te produit de son bénéflce, qui se montait, selon les comptes du directeur, tous frais déduits, à vingt-cinq paoli (douze francs cinquante <^ntimes). — Ma pauvre Marietta, dit-il, vous êtes indignement trompée. La recette s'élevait à plus de cinquante écus romains. Je quitte ce directeur ingrat et rapace, et je retourne dans mon pays. Partez avec moi; je vous accompagnerai jusqu'à Vérone, et de là vous irez facilement à Bolzano.

— C'est peut-être ce que j^aurais de mieux à faire, dit la jeune fille en regardant d'un air piteux ses vingt-cinq paoli, La misère nous envahit^ nous ne déjeunons pas tous les jours et nous ne dînons pas sept fois par semaine. Je suis lasse de ce régime. Vous êtes un honnête giirçon, Francesco, emmenezmoi.

Sans avertir personne et sanç faire d^inutilos

adieux, Francesco cl la M;n ielta prirent ensemble le chemin de la Lomhardie, tous deux légers de bagage et d'argent, mais gais, bien portants et

LA POIBB DB S1NI6AGLIA. 65

enchantés de leur escapade: ils avaient déjà par*couru six lieues à pied, quand le seigneur Tampi*

celli découvrit qu'il n'avait plus ni jeune première ni régisiicur.

A la fin d'octobre, trois mois après la foire de

Sniigaglia, la Gazelle de Venise publia des détails cuneux sur les débordements périodiques de l'Adige. Un peintre français me proposa de faire une excursion dans le Tyrol italien. Du haut du campanile de Saint-Marc, nous regardâmes les montagnes de fiellune, coiffées d'un immense turban de nuages noirs. Le ciel pur de Venise avait pris un peu de pâleur, el, aliu ({ue la reine des lagunes pût jouir dans son bain, des douceurs de l'automne, la nature se déchaînait sur la terre ferâie. J^acceptai la proposition du peintre français. Nous piîmes le chemin de fer de Padoue, et le velocijero nous mena en douze heures à Trente. De là nous en- Iràmes dans les montagnes, en évitant le cours de TAdige, qui avait rompu la route postale. Notre excursion dura plus longtemps que nous ne l'avions prévu. Nous visitâmes le Brenner, Inspruck, la montagne de \ Aigle, des glaciers, des châteaux construits sur des pointes de rochers. Au boutde quinze jours, nous étions revenus à Brixen, et,

M N0UTBLLB6 ITAL1ENNB8.

comme FAdige était rentré dans son lit, mon compagnon de voyage alla retenir deux places au bureau de l'omnibus de Bolzano, tandis que j'entrais dans une bierrerie. C'était le matin, il n y avait personne dans la grande salle. Un garçon, dont la figure ne m'était pas inconnue, nettoyait les vitres des fenêtres. Pour ne pas le distraire de son occupation, la KellnerinUf parée de son tablier blanc et du portefeuille à sefrure/insignes de son emploi de confiance, daigna me servir elle-même. £u déposant un pot de bière devant moi, elle poussa un cri de surprise. Je reconnus la Marietia, un peu maigrie, mais tonjoiirs ft aiche et jolie.

Eh I je vous croyais en Italie, lui dis-je, cou* mnt les Jiere avec Tampiceili et mariée tQus les soirs au roi Déramc.

— Chut I me rcpondit-eile. Parlez plus bas. On ignore ici qae j'ai régné à Serendi^. Gardes-m'en le secret. L*omnîb«s ne part que dans une heui'e^ j'aurai le temps de vous raconter mon histoire. Ah î Jésus ! quelles aventures, quelles tribulutions ! Vous aviez bien raison de jeter de Teau sur le feu de mon enthousiasme pour le théâtre. La faim, la fatigue, la chaleur, le dénûment, les mauvais traitements !.«. Que sais-jel^ l'étais un souffre^ul^r pour les femmes, un pauvre gibier toujours pourchassé par les hommes. Mais, à propos, Tampiceili était un menteur, un traître, un pervero.*.

Cahaez-vous, Maria, dis-je en riant, et parlez

moins vite» Si vous courez ainsi la poste, votre

histoire sera difficile à comprendre.

La Kellnerinn prit une chaise, posa ses coudes sur la table, et, après avoir mis un peu 4*ordre dans ses idées, elle me 6t le récit qu'on vient de lire au chapitre précédent,

£t qu'est devenu^ dis-je à llaria, cet bonnéte FrancescOy qui vous a sauvée des grifles du Tam» picelli ?

— Le voici là-bas, reprit-elle. En voyageant, nous avons pris de Tamitié l'un pour Tautre. Arrivés

à Vérone, il nous en coûtait do nous séparer. Je l'ai engagé à venir dans leTyrol, cl quand le patron de cette bierrerie m'a offert la place de Kellnerinn^ je lui ai proposé un garçon sage et rangé dont il a accepté les services. Franccsco est un bon sujet. Je l'aime un peu, et, quand je Taimerai tout à fait, nous serons bien près de nous marier, i)uisqu'on doit publier les bans la semaine prochaine. Vous voyez donc que je suis une heureuse fille,/et qu'il n'y a personne sur la terre dont je puisse envier le sort.

— Cette conclusion me paraît d'une justesse incontestable.

La voiture attelée interrompit notre conversation. Je m'embarquai pour Bolzano, Trente et Venise, Depuis lors, six ans se sont écoulés. Je ne sais ce que sont devenus ni la gentille Tyrolienne, ni le signor Tampicelli, ni le capitaine américain. Quant

au vero Giuseppe^ un de mes amis, qui revenail

d'Italie le mois passé, Ta rencontré à Sienne dans le courant de Tété, toujours murmurant contre les plagiaires et récitant aux étrangers les mêmes mensonges, toujours velu de sa lévite jaune nnouchclée de noir, toujours s intitulant le seul véritable Joseph, mais n'avouant pas que sa ressemblance avec une panthère est le stigmate infligé en sa personne aux combinateurs par la vertu d'une petite comédienne ambulante.

LA PAGOTA

H n'est point de touriste en Italie qui n'ait regardé avec plaisir les porteuses d*eau de Venise

courant au pas gymnastique, d'un air preste et aA'airé, sur les dalles de la place Saint-Marc. Quoiqu'elles parlent un dialecte peu différent du vénitien, on voit bien, à leur costume pittoresque, à leur petite taille, à leurs traits délicats, qu'elles ne sont point de la race antique des Venètes, On les appelle Bigolante ou Pagoie. Le premier de ces deux noms tient à leur métier, le second au pays d'où elles viennent. Pago est une lie froide et stérile de l'Adriatique, située le long des côtes escarpées de la Croatie. Dans toutes les grandes villes, certaines industries sont e&ercées par des étrangers à qui la force de Tusage donne une sorte de privilège. C'est ainsi qu'à Paris la Normandie envoie des nourrices, la Bourgogne des bonnes d'enfants, et TÂuvergne des cliarbonniers. X Venise, la profession de por« teuse d'eau appartient presque exclusivement aux

filles de Pago. Du fond de Tarchipel dalmatique, elles viennent gagner leur dot, et se dépêchent de servir le bourgeois vénitien pour retourner se marier dans leur pays, où leurs fiancés les attendent. Assurément, il faut qu elles portent bien des mètres cubes d'eau pour amasser de quoi faire un trousseau, car on ne leur paye qu'un sou par voie, et encore le sou vénitien ne vaut que trois centimes^ mais leurs seaux de cuivre sont petits, on peut aller bien des fois à la citerne dans une matinée, et puis les garçons de Pàgo n'exigent point qu'une fille soit aussi riche qu'une héroïne du Gymnase.

Pendant 1 été de lâ4ô, qui fut pluvieux et froid eh France, il faisait à Venise une chaleur intolérable. Des vapeurs lourdes et suffocantes donnaient au del cette couleur terne qui semble annoncer quelque phénomène précurseur de l'Apocalypse. L'eau des lagunes, étant peu profonde et renouvelée lentement par les marées faibles de 1 Adriatique, atteignait un degré de chaleur si élevé, que tes bains ne servaient plus à rien. La nuit seule ramenait Pair respirable; aussi la ville entière était*eUe debout jusqu'à trois heures du malin. Un jour, ma panma de «osa, comme disent les Véniliens, touc'iée de mon accablement, vint me proposer «n bain à domicile composé d'eau de mer rafraîchie par de l'eau de citerne. On apporta dans ma chambre une baignoire de bois qui fut emplie aux trois quarts avec Tean du etml qui passait

LA PUùtk. 71

fious mes fenêtres ; plusieurs voies .d*eau de puits donnèrent ensuite à ce bain autant de fraîcheur que j'en pouvais souhaiter. La Pagota chargée de cette opération était une jeune ûUe dont la physionomie, à moins d'être bien trompeuse, annonçait un cœur innocent et bon. le ne sais quoi d'honnête et de mélancolique prétait à son visage un charme inexprimable. La coquetterie n^avait point de part à la propreté de sa toilette. Deux grosses nattes de cheveux blonds couvraient à moitié ses oreilles, où pendaient de larges boucles d'or semt>lables à des cachets de montre. Elle portait un chapeau de feutre haut de forme et sans bords, d'une coupe originale, orné d'un rameau d'arbre verU Ce n'était point fMir misère qu'elle marchait sans souliers , mais par état, pour se préso^r des chutes, car l'eau des lagunes. dépose sur les marches des rives et des petits ponts de Venise un enduit veréitre sur lequel on glisse plus aisément avec des dmussures que pieds nus, et dont un proverbe pc^ulaire conseille aux passants de se défi^*

Tandis que la Pagota voltigeait de la baignoire ap puits, je m'a{)er(;us que de temps à autre elle essuyait du revers de sa main des larmes qui coulaient le long de ses joues. Je saisis le moment ou elle vidait sa sccchia pour lui demander la cause de son cha- .grin. Elle lixa sur moi ses grands yeux bleus, comme .pour démêler si cette question était dictée par Tintérêt ou seulement par la curiosité, après quoi elle

me répondit : — Pensez de mon chagrin ce que vous voudres, hormis une seule chose, c'est que je Taie mérité par une mauvaise conduite.

Celte réponse ficre augmenta mon intérêt. Je vouUis insister pour obtenir une confidence, mais la Pagota venait de verser dans la baignoire son dernier seau d'eau. Elle s'enfuit on me criant de loin : Bagno prontol Heureusement la parona^ qui ne se piquait ni de discrétion ni de laconisme, avait appris à bâtons rompus tout ce que je désirais savoir. Au premier mot que je lui en dis, elle ouvrit l'écluse aux petegolezae^ c'est-à-dire aux commérages dé> cousus et prolixes. Ainsi que je l'avais prévu, Tamour était la véritable cause des pleurs de la Pagota; ce grand chagrin ne faisait que commencer alors, et comme je demeurai encore une année à Venise, j'eus le loisir d'en observer la suite et laDn.

Digia était la seconde fille d'un pauvre cabaretier de Pago, chargé d^me famille nombreuse. Depuis trois mois, elle exerçait à Venise le métier de porteuse d'eau. Sa sœur aînée lui avait laissé, en retournant an s natal, une clientèle considérable dans !e sesfiere du Saint-Marc. Drjà elle .ivait envoyé des secours à son père, et, dans un coin de la chambrclte qu elle habitait au foud du CanareggiOn elle cncliait un petit trésor, Truil de ses économies, tout composé de pièces de cuivre et qui aurait tenu dans le creux de sa main, si elle l'eût converti en argent. Digia sortait de chez elle au point du jour.

LA PAGOTA.

Les servantes les moins paresseuses étaient encore à leur petit lever, lorsqu'elle venait frapper à leur porte, sa voie d*oau sur Tépaule. îl y avait loin de chez elle à Saint-Marc j chaque matin, Digia passait une vingtaine de ponts, et entre autres celui qui touche au vestibule du palais Faliero, dont la façade murée rappelle encore éloqucmment la rigueur des lois de Venise au moyen âge. Au^-dessous de ce pont, dans un rio qui décrit des courbes capricieuses, deux barcarols nettoyaient et préparaient leur gondole avant 1 heure du travail. Le plus âgé avait à peine vingt ans; l'autre n*en comptait pas quatorze. Tous deux portaient la ceintiiic et le bonnet noirs des nicolotii^ grands rôdeurs de nuits, grands contrebandiers, gibier difflcile à saisir, ennemis mortels des barcarols rouges, aj)pelés caslcl" lani, et des douaniers en habits verts

Le nicolotto se croit noble par la rame, comme on rétait jadis par Tépée. Trop indépendant pour se lier par un contrat de longue haleine, il ne s'abaisserait pas volontiers à servir au mois ou à Tannée, à moins que le patron ne fût un ancien seigneur du livre d'or. Quant aux étrangers, il ne leur offre ses services que dans l'intention de les duper, et s'il les trouve au fait du tarif, il les pltinte là pour cou*

* La guerre des n'icoloiti et des casiclluni date du treizième siècle. Les premiers tirent leur nom de la paroisse do San-Nicolo, les second^ de celle de Saint^Pierre du CaeteUo.

74 NOUVELLES ITAUENNES.

rir après des gains aventureux. Pour voir et obser-*

ver le niçoloiio^ il faut Taller cliercher dans le Cunartggio^ labyrinthe inextricable d'où il sort rarement, et dans lequel les Vénitiens eux-mêmes s'égarent. Sans connaître l'histoire de son pays, le ii^(}û^<)(^<^ regrette vaguement des institutions gothi« ques, impossibles aigourd'hui, et quil ne se mêle point de juger. Il lui suffît de savoir par ouï-dire qu'elles ont lait durant cinq cents ans la gloire et U fortune de Venise. Son caractère paraît léger, in» constant, comme celui de l'Athénien, Fon esprit, vif et frivole \ il a surtout la repartie prompte et une certaine élégance dans le langage. Un bon mot, une malice, un récit plaisant, l amusent comme un eniaqtf Toute diose belle, gracieuse, bien faite, depuis un tour de qartesjusqu'à un air d'opéra, excite son enthousiasme. La vue d'une jolie fille éveille particulièrement sa verve et sa bonne humeur. Tous ses goâit^ sont ceux de l'homme civilisé^ mais un mal sans nom ratirîste et le mine sourdement; ce mal, qui ressemble à la nostalgie, et dont les accès le prennent dans la solitude ou la nuit, lui inspire ces chants empreints d'une sombre tristesse qu'on entend sortir de quelque gondole glissant dans rombre, et auxquels , pendant une soirée terrible, le cœur mortellement blessé de la malheureuse Des- 4emona répondit comme un écho plaintif. C'est le (gondolier du temps présent, celui que Rossini a écouté, qui clMte ainsi, el non pas celui du siècle

LA PAGOTA.

d^Olliello. La Mignon de Goethe était née dans le pays du soleil ; transportée au tond de la froide Aile* mngne, elle pleurait la patrie lointaine ; lés chan<* sons du nicolotto pleurent, dans le sein même de Venise, la patrie expirante. Interrogez-le avec bien* veillance, et il oubliera la faim pour se plaindre de Pennui. De là son insubordination, son penchant à enfreindre les règlements de police, son goût pour les expéditions prohibées et pour la guerre d'éeo*liers que les carabines de h douane ornent parfois d'épisodes dramatiques.

Lorsque Digia, sortant de son nid à Theure des oiseaux et toujours courant par habitude, tourilait sous les piliers du palais Falicro, le plus Agé des deux barcarqls noirs i*agaçait au passage. Tantôt il lui offrait de la mener en gondolé, tantôt il lui de» mandait si elle allait à un rendez-vous, et si son galant était un marchand de la Mercerie o\x du ftialto. La Pagota, sachant bien que les escarmouches avec messieurs les gondoliers de Venise linissent par des propos à faire rougir les filles, doublait le pas en baissant les yeux ; mais, à la fin de la journée, lorsqu'elle rentrait à la maison, elle regardait à la dérobée le barcarol, et, comme elle le Voyait souvent couché sur le veMtre, la téle entre les mains et les coudes sur la pierre, dans Tattitude d'un homme au désespoir, elle se sentait prise de compassion pour ce pauvre garçon, qui sans doute n^avait pomt trouvé Remploi de ses bras robustes^

Un matin, — ^c'était le moment des badinages, — , le nicolotlo apostropha la jenne fille d'un ton plus sérieux qu'à l'ordinaire, et la pria de s'arrêter pour lui rendre un service* Au lieu de s'enfuir, Dlgia mit un pied sur la rive, et, regardant en face le gondo<* lier noir : — J'espère, pour votre honneur, hii ditelle, que votre dessein n*esl pas de vous moquer de moi. Quel service avez-vous à me demander? Je vous le rendrai volontiers, afin que vous cessiez de faire le mauvais plaisant.

— Approchez sans crainte, genlille Pagota, reprit le nicoloito; je ne badinerai plus avec vous, et je vous parlerai comme à un archevêque. Il s'agit de faire une reprise à la veste de mon frère, le petit Coletto. Ce seigneur de qualité, qu(; vous voyez ici présent, veut louer noire gondole pour . la journée entière, à la condition que nous aurons une tenue convenable, car il doit conduire les dames de sa famille à la saline de Saint-Félix. Or la veste du pauvre Goletto est décousue au beau milieu du dos. Je ne suis pas habile couturière; puisque vous vous êtes levée plus tôt que le soleil, venez au secours du gondolier matineux. Prenez ce fd et cette aiguille, et, de vos doigts mignons, réparez le dégât. Si vous nous refusez ce service, Coletlo et moi nous allons manquer une affaire importante et perdre notre journée.

Digia prit la veste à ramages du petit Colctto, qui avait été taillée dans quelque fragment de

LA PAGOTA* 77

rideau on de housse de fauteuil, et, après avoir enfilé i'aiguiiie , la Pagota s'assit au bord de la rive pour condre plus commodément.

— Quoique farouche, reprit le barcarol noir , jo savais bien que cette belle Pagotine était une brave fille. Et maintenant, Excellence, si votre seigneurie Ta pour agréable, nous pouvons faire notre contrat.

Le personnage à qui s'adressait ce discours était un petit homme de cinquante ans, à tète grise, pâle de visage et grêle de corps, dont les yeux clignotants et la bouche béante annonçaient peu d intelligence et encore moins de caractère. On Fauraii crustupide, si par instants l'expression de l'astuce n*eùl donné à ses traits une animation soudaine. Son iiabit noir dont les boutons montraient leurs entrailles, son chapeau rapé, mais brossé avec un soin extrême, ses gants dix fois raccommodés et ses souliers éculés trahissaient une résistance désespérée aux assauts de la plus cruelle des misères, celle de rhommc bien né, obligé de sauver les apparences, et qui doit au nom qu'il porte, à l'éducation qull a reçue, au monde oh il vit, un extérieur décent, un visage serein et le silence le plus complet sur ses privations. Le gondolier noir ne se trompait pas en traitant ce gentilhomme délabré d'excellence et de signor di qnalità; c'était on effet le dernier rejeton màle d'une des plus illustres maisons de l'aristocratie vénitienne. 11 comptait parmi ses ancêtres plusieurs doges^ dont un antc-

rieur au célèbre coup d*£tat Dommé le serrar del cansiglio, qui réduisit k sept cents le nombre des familles appelées aux fonctions publiques. De temps immémorial, les aïeux de cet homme avaient occupé les plus hauts emplois et les plus difficiles dans ce gouvernement si souple et si inflexible tour à tour, qui avait tenu tèle à l'Europe entière pendant la moitié du seizième siècle.

— r^otre contrai! répondit le grand personnage, il est tout fait. Tu sais bien ce que vaut ta journée.

Seigneur, oui, reprit le barcarol ^ pour deux rameSj cela vaut un napoleone d*arzento*

— Cinq francs! s'écria l'homme de qualité-, tu plaisantes sans doute. Crois-tu que je me sois levé si matin pour me laisser attraper? Mais d^abord parlons de livres vénitiennes et non pas de monnaies barbares*.

— Combien donc votre Excellence me veut*elle douner?

Le grand seigneur leva quatre doigts en Tair et referma subitement la main.

— G^est bien peu ! dit le gondolier. Qui ne donne

guère doit au moins promettre. J'ai dans l'idée que votre Excellence deviendra sénateur, peut-élre même doge, ou, qui plus est, inquisiteur d'Élal-, qu'elle me dise seulement : Je te reconnaîtrai lorsque tu viendras te prosterner sur mon chemin, et je te placerai

^ La livre véoitteime ne vaut qjm 60 eentUnes.

tk pknotk. tu

danâ ma mftiflon le jour où la république noua sera

rendue.

Le patricien, voyant que ce rêveur courait au^ devant des Imif res et de6 mensofiges, acaieillit âVee empressement la fable proposée.

— Par mes ancêtres les conquérants de Chypre t

dit-il, je te le promets. Tu seras, si le cas échoit, mon premier gondolier ou celui de ma femme.

Le vôtre, Excellence, le vôtre, sMI vous pla!l% Je connais la signera de réputation^ elle n est pas facile à servir. J^ai votre protection, et Je m'y tiens \ mais je réclame celle de la dogaresse en faveur de mon épouse légitime, car, si la république tarde à revenir, je ne Tattendrai pas pour me mariêr«

— Je placerai ta femme parmi les suivantes de U mienne, à la condition que tu me conduiras aujoUf«> d'hui à Saint-Félix pour trois livres.

— Un moment 1 s^écria le gondolier en se tournant vers Digia. Gentille Pagota, vous aves entendu lue paroles solennelles du magnilique seigneur ; il dépend de vous de partager avec moi les bienfaits d'un doge, ou tout au moins d'un sénateur. Vous êtes belle, je suis un bon diable; nous avons tous deux un état, et nous sommes labof ieui. AeoèpteÉ*moi pour mari. Son Excellence va nous donner la bénédiction du premier magistrat de la république, et le rabais d'une livre sur mon contrai sera de l'argent bien placé. Je m'appelle Marco. Voici ma main,

^st^ce convenu?

Digiti

Digia n'était pas fort au courant <lc la politique^ elle ne savait ni ce que les traités do 1815 avaientfait de Venise, ni de quel pays étaient les canons braqués sur la Piazzetla, L'ile de Page, qui avait toujours appartenu à la sérénissime seigneurie, demeurait dans son esprit invariablement attachée au sort de la métropole, et, puisque les Pagotes servaient à boire aux bourgeois de Yenise, n'était-ce pas une preuve qu'elles les devaient considérer comme leurs patrons et leurs maîtres? On disait bien, à la vérité, que le palais ducal était désert et la ville administrée par des militaires en habits blancs qui venaient de fort loin-, mais cet état de choses n'était évidemment que provisoire. La proposition du gondolier noir paraissait aussi courtoise que sage, grâce à la protection du généreux patricien. Ce qu il y avait d'absurde et de chimérique dans les espérances de Marco fut précisément ce qui frappa Pimagination de la jeune fille.

. — Marco, dit-elle, votre langage est celui d'un honnête homme; mais on ne se marie pas ainsi à première vue. Je suis empêchée d'ailleurs par des . motifs graves. Avant de quitter Pago, J'ai contracté une espèce d'engagement avec un jeune Croate, fils d'un ami de mon père, et qui m'a demandée en mariage. François Knapcn est un garc^on violent, dont Phumeur s'accorde mal avec la mienne \ je n'ai pas voulu que nous fussions régulièrement fiancés. Je lui fti seulement promis de ne point encourager

LA PAGOTA. 81

diantre amoureux sans lui en donner avis. Au fond,

je ne le crois pas fort ck cupé de moi. Je lui forai donc connaître votre proposition, la rencontre providentielle de ce irès-magniûque et puissant seigneur qui daigne s'intéresser à vous et à moi, et, &i François Knapen, étonné de tant de circonstances extraordinaires, me rend ma liberté, si mon père n'exige pas que je retourne à Pago, je deviendrai volontiers votre femme, aussi vrai que je m appelle Digia Dolomir. Vous le voyez, je vous parle avec confiance, et, maintenant que vous savez tout, je consens à vous donner la main de bon cœur, sous les conditions que je viens de vous dire.

— C'est cela, mes enfans, dit le patricien. Soyez bénis et unis conditionnel lement , à perpétuité, comme le manche et la cognée qui sont et demeurent mariés l'un à l'autre sous cette condition expresse qu'un accident ne viendra point les séparer, et, puisque la veste de Coletto est enfin raccommodée, que la gondole m'attende dans deux heures à la rive de Saint-Moïse. C'est là que ma femme et ma fille désirent s'embarquer, afin que le beau monde, en passant à Baeea-dùPiazza^ les voie par« tir en toilette de gala. Les travaux de la saline sont terminés d'hier. L'ingénieur français, associé du richissime banquier Ronzilli, nous donne le régal d'une collation splendide à San-Felice. C'est une connaissance importante que j ai faite là. pour le succès de mes vastes projets* Bonjour, Digia! Uarco,.

MOUYËLL£S ITALIEMNES.

tu me serviras encore au même prix, car j'aurai, souvent l'occasion d'aller à la saline avec mon intime ami, Fassocié du richissime Ronzilli *. Je t^ai exhibé ma protection. Tu auras la préférence sur tous tes compagnons.

Marco, étourdi de la promesse du patricien, ne remarqua point le sourire fourbe que faisait ce futur doge, et Digia, regardant avec attention ramoureux si bien recommandé ctui lui tombait des nues, contemplait naïvcfncnt les traits énergiques, la mine intrépide et la haute taille du gondolier noir. Goletto seul, ^dont la part se réduisait à zéro dans les projets politiques comme dans les amours, avait observé les visages et distingué vaguement la poussière d'or que le patricien jetait aux yeux de son frère. Dans le coin où il se tenait tapi comme un chat, il murmurait de la folie et du mauvais contrat de Marco; mais on ne songeait guère à lui. Après le départ du magnifique seigneur, Digia et son amant se séparèrent en se promettant de jaser ensemble tous les matins sous les colonnes du palais Faliero. La Pagota entra chez Técrivain public du marcbé aux poissons, cl sortit bientôt avec deux lettres qu'elle mit à la poste, l une pour son père, l'autre pour François Knapen. Elle courut ensuite au palais ducal, où ses compagnes, réunies autour

^ Sous ce nom mélodieux « le lectear aura lecomia M. le ItarondeRottuchUd.

l*A PAGOTA. 83

des puits I commençaient à s^inquiéter de son absence. Vers huit heures, une flottille de gondoles s'enfouçait dans les lagunes par le canal de Murauo. Les barcarols joutaient de vitesse, comme ils ont ooutame de faire dans les parties de plaisir. Marco et son frère, seuls nicoLoUi de la bande, seraient plutôt morts à la peine que de laisser passer devant eux les ceintures rouges.

— Le l)oau métier que nous faisons là î dit le petit ColettQ. Ramer ainsi pour trois livres !

—Qu'importe? répondit Marco. Ne vois-tu pas derrière nous la gondole do l'ingénieur associé du richissime Honxilli, de cet homme qui a marchandé la Turquie au sultan, et qui l'aurait achetée, si on eût vouhi la lui vendre? Ce n'est pas sans dessçia qu u|i patricien de famille dogak se lie avec de telles gens. Il leur empruntera dix millions de svansicê pour rétablir le conseil des dix et la quarantie.

— Le grand Turc, reprit Coletto, les mUlions, le conseil des dix, Texhibition de la protection et l'amitié de Ronzilli pourraient bien être des contes. Je crains que le doge ne t ait berné.

— £t pourquoi, petit hnbécile?

— Pour épargner douze sous.

La saline de Saint-Félix, dont les travaux furent achevés en dix-huit mois, eat unç de ces créations

qui apprennent aux populations du Midi à connaître la puissance et le génie de notre siècle industrieux, lies Vénitiens, qui aiment à se croiser les bras et à disserter, se donnèrent le passe-temps de raisonner à fond sur cette grande entreprise, et d'en critiquer en détail Texécution. Gomme il nait toujours des difficultés imprévues dans les travaux de ce genre, les causeurs nocturnes du café Florian se plurent à croire pendant dix-huit mois que l'ingénieur se trompait, que ses plans étaient des fanfaronnades, et que les capitaux engagés se noieraient à Tendroit où avaient péri des soldats d'Attila, ils en avaient dit autant de Téclaîrage au gaz, et depuis lors ils ont hué les ouvriers du puits artésien, ce qui n'a pu empêcher ni le gaz de prendre feu, ni Teau souterraine de jaillir, ni les compagnies françaises d^exploiter le sel, le gaz et Teau, à la barbe des capitalistes du pays. C'était pour mettre lin aux critiques et à l'incrédulité des ignorants que l'ingénieur français avait in vile quelques personnes à une petite féte. La digue de seize kilomètres de circonférence, les bassins, les canaux, les écluses, et surtout les deux machines à vapeur qu'on fit manœuvrer, ne laissèrent aucun doute sur la réalité de l'entreprise. 11 parut avéré qu'une grande saline existait à dix milles de Venise dans une ile des lagunes. Deux cents ouvriers mangèrent le festin de la créma illère^ et les invités, assis à une autre table, firent honneur à une collation copieusement servie. Les bar-

LA PAGOTA. 85

earols, animés par le vin et les pâtés de jambon, témoignèrent leur enthousiasme pour l'industrie

occidonlalc en se grisant, et le petit Coletto luimême, voyant l'ingénieur offrir des fruits à la femme et à la fille du patricien, crut à l'efficacité de la protection de ce futur doge, à l'amitié de Ronzilli, et à la fortune de son frère.

Malgré la fatigue de cette journée, Marco était à son poste le lendemain devant le palais Faliero, avant que le soleil eût doré le sommet des campaniles. Du haut du petit pont, la Pagota lui envoya un salut de la main, à la manière italienne; puis elle vint s'asseoir au bord de la rive pour écouter le récit du voyage à Saint^Félix et des splendeurs de la fête. Le commerce des gens riches avait cchauflé rimagination du pauvre barcarol. Marco iit des châteaux en Espagne. Aussitôt que le patricien aurait contracté son emprunt de dix millions, la gondole, louée à Tannée^ devait être ornée de rideaux de soie et d*un tapis de Turquie. Les deux gondo* liers, habillés par le patron, devaient recevoir des vestes de velours pour Thiver et de nankin pour l'été. Quant au bonnet et à la ceinture, ils resteraient noirs , et par conséquent le doge se verrait engagé par ses antécédents à prendre fait et cause pour les nicolotfi contre les castellani pendant tout son règne, ce qui devait être un événement grave dans l'histoire de Venise. Digia, moins exaltée que

éôh amant^ lui fit observer qu41 portait des bas dé-

86 ROUVELiKS ITALIENNES.

chiréSy et lui promit, en attendant lea rideaux d« soie, le tapis de Turquie et la veite de velours» de > lui tricoter une paire de bas de coton dans ses moments de récréation. Aussi lot que l'iân^«/ii« annonça le lever du soleil, la Pagota prit sa course pour allep à ses affaires. Elle venait de partir, lorsque le patricien arriva muni de nouvelles ruses diploma-» tiques parfaitement déguisées sous sa mine débonnaire et stupide. Cette fois, il s^agissait d^un mariage. Le seigneur ingénieur était tombé amoureux fou de la sigporinn eu lui versant un verre de vin de .Cliy«* pre, et, quoique œ fût un médiocre parti pour une famille palricienue» il fallait ménager sa passion, utin d'obt^iir piur son entremisa les secours et Tappui de Ronsilli. Pour cela, un oertain étalage de lux^ était nécessaire i Qa.a|^|lovait pas négliger d'aller au frncù^ le soir, tVL goiKiola découverlA, pour entendre la musique du régiment avec toute la belle société de Venise. Jusqu'au rétablissement de la république» le futur doge ne pouvait consacrer à ce surcroit de dépense que la somme d'une livre par soirée. C'était le quart de ce qu'on donne habituellement^ mais» Hu moyen de nouveaux leurres et d'une augmentation de gages, en paroles, sur sa fortune à venir, le patricien réussit à conclure ce marché réciproquement avantageu^^, malgré Topposition du petit Colette.

Dès le second jour, on revenant du frcsco^ son

Excellence s'fiperçut qu'elle a'avuit point sa bourse:

dans sa poche. Cet oubli devint roecasion d'une légère modification au contrat. 11 fut convenu que le patricien payerait toutes les courses ensemble à la fin de chaque mois, et le gondolier s'estima heu« reux de s'associer à la fortune de son prolecteur en lui faisant crédit. Comme il fallait pourtant vivre en attendant Tépoque du payement, Digia, qui partageait les illusions et la kn de Marco, lui oflritson petit trésor, en sorte que les économies de la Pagota furent employées à nourrir les gondoliers du magnifiquc seigneur. Une demi-heur ette de conversation par jour, pendant une semaine, avait sufû pour établir entre Digia et Marco celte communauté de sentiments qui entraîne à sa suite la communauté dMntérêts. Une lettre de Pago apporta d'ailleurs l'autorisation des parents au mariage de leur iille. Le bonhomme Dolomir avait trop d'enfants pour élever la moindre objection à leur établissement. Quant à François Knapen, il ne répondit pas \ que ce fût indifférence ou mépris, Digia s'en émut fort peu, et se regarda comme délivrée de tout engagement avec ce jeune orgueilleux. L'amour s'étend rapidement dans le cœur d'une honnête fille, quand le devoir ne le contrarie point : Tinclinalion nouvelle de la Pagota, encouragée par le consentement du père et par Tabdicalion du fiancé croate, prit ses franches coudées et ne laissa plus de place, dans cet esprit prévenu, ni au doute ni à la prudence. Au bout d'un mois, les deux atoanta commeiioè»

NOUVELLES ItALIENHBS.

rent à songer aux préparatifs de leur mariage, aux

formalilés d'usage , aux frais de la iiuce et aux emplettes de rigueur. C était le jour même où les petites économies de la Pagota se trouvaient man* gées; mais la créance sur le patricien dépassait de quelques livres la somme dissipée. Marco prépara . son compliment, au patron pour réclamer le payement de son salaire. Il y avait précisément fresco ce soir -là. Le barcarol attendit au pont Saint-Moïse. L'heure sonna. musique du régiment parut dans sa barque sur le grand canal, entourée d un essaim de gondoles-, mais la famille du patricien ne vint point à la rive. Coletlo, soupçonnant quelque fâcheuse affaire, se mit en obfier^ vation au traghetlo Saint-Moïse, il accourut bientôt, le visage décomposé. Me ciiir|^ frère ; me croiras-tu quand jè t^^àirai que le dogè se nioijuc de nous? Je viens do le voir passer avec sa femme et la jeune signorina dans la gondole à quatre rames de Tingénieur. Les dames ont des robes blanches et des éventails, et le magniOque » seigneur porte un chapeau neuf qui reluit comme un fanal.

— Par Bacchus ! s'écria Marco, cette familiarité avec ringénieur français est un signe certain de 'grand succès. Les éventails et le chapeau neuf prouvent que Temprunt sur la banque Ronzilli va se conclure, s*il n'est pas déjà signé. A bientôt la veste de velours et les g^Eiges fixes !

— Que tu es bètel dit Coletto en haussant les épaules; d'emprunt, H n'y en anra tninqày de veste de velours cl de gages minga^ el, quand môme il y aurait succès pour le patron, lu ne recevrais pas l'argent qui t^est dû. Le doge n'a plus besoin de toi; il ne daignera pas seulement le donner congé, car il faudrait payer, et il trouve plus commode de perdre la mémoire.

— > Une banqueroute ! murmura Marco, c'est Impossible I Ne fais point de telles suppositions, Coletlo^ c'est outrager la majesté de Venise ancienne et moderne. Gela nous porterait malheur.

— Et maintenant, reprit Colello poursuivant son idée, comment déjeunerons-nous demain ?

— - J*irai à VherbeHe, et le cousin Ambrosio, qui

vend des légiiniLS, me donnera bien à crédit une mesure de pommes de terre ou de topinambours.

Le marché de rherberie^ situé derrière Tancien palais des ambassadeurs de Turquie, est consacré à la vente des fruits, des herbages et des fleurs. Marco s^y rendit à l'heure où les chefs de cuisine et les ménagères économes viennent chercher leurs provisions à des prix d'une modicité incroyable. Une dame de haute taille, aux épaules carrées, qu'on, aurait prise pour une mendiante, si elle n'eût porté un vieux chapeau brûlé par le soleil, était en conférence avec le cousin Ambrosio, et débattait âpre-, ment le prix d'une douzaine d'artichauts. Le marchand demandait neuf sous, la dame en offrait troiS|

90 N0UVELLB8 ITALIENNES.

disant qu'elle ne prendrait que les fonds et qu elle laisserait les feuilles. Ambrosio descendit jusqu'à cinq sous ; mais la dame fit mine de s'en aller, et lo marchand la rappela bien vite. On tailla les douze artichauts et la signera les mit dans ^n panier^ à eôtéd'un gros poisson. Elle tira ensuite sa bourse, où S6 trouvaient en tout et pour tout quatre sous vénitiens» et quand elle en eut donné trois : ^ Il ne tient qu'à vous, dtl^lle an marchand, d'avoir la dernière pièce, car il me faut encore deux beaux plais de dessert*

G^était la femme du patricien. Tandis qu'on lui servait pour ses trois centimes autant de fraises de monlagne et de cerises que son panier en pouvait o(mtetair, Ifarco, le bonnet à la main, cherchait, par des questions insidieuses, à savoir quels seraient les convives de la signera; mais un regard sévère lui fit sentir son impertinence. Lorsque la dame fut partie, Marco obtint sans trop de peine les topinambours promis au petit Coletto, et il s'en alla rôder autour du palais ^'^^ qui portait le nom his-^ torique du pali icien. A la jjorle d'eau, il aperçut la gondole de Tingénieur en station sur le canal et non parée. La cabine, enlevée, était déposée sous le vestibule avec les rames. Marco se perdait dans les conjectures, lorsque le patricien sortit du palais et passa devant son créancier d'un air aussi indifférent que sHI l'eût rencontré pour la premièie fois de sa vie.

LA PAGOTA.

. — Excellence , dit le nicoloUo à voix basse, un moi par charité!

Le grand seigneur s'arrêta en fronçant le sourcil : — Qm es-tu? dit-il sèchement j que me veux-tu? Je ne te connais point.

— Quoi 1 s'écria Marco, voire Exodlence ne reconnaît déjà plus son serviteur! Que sera-ce donc lorsqu'elle portera la robe noire du sénat ! Ueureusemeni il y avait deux témoins au contrai que nous avons fait ensemble.

Le patricien comprit que, pour celte fois, il serait difficile de nier la connaissance, et il changea de batterie, Imprudent! dit-il d'un ton mystérieux, voilà comment les conspirations échouent. Toujours quelque botnme du peuple trahit le secret par sottise ou pat défiance. Regarde-moi : ne suis-je plus larrière-neveu du vainqueur des Candiotes? As-tu confiance en moi?

— - Je vous crois comme si vous étiez mon père, répondit Marco ^ mais à où. vient que vous ne m'employez plus le soir pour aller au fresvo? D'où vient que la gondole du Français est amarrée à voire escalier d'eau comme chez elle.

— Maudit rustre ! tu sais mes projets et tu m'interroges ! Quand le Français m*ofire sa gcmdole, puis-je la refuser? Apprends-dooc qu'il demeure ici, que depuis hier il reçoit l'hospitalité dans ma maison, que ce aoîr il dine chez moi«.*

V Assez! pas un mot de plus, Biedienee ^ je de*

vine tout. Mais il faut manger, et vous me devez la somme de...

— Silence! interrompit le doge. Le secret le plus profond...

— J 'ai compris. Quand pourrez-vous me payer ?

— Dans quinze jours, un mois peut-être. Jusquelà ne bouge pas*

— Que je sois étranglé si je vous donne signe de.

vie !

11 n'est point de conspiration ni de secret à garder

qui puisse empêcher un Vénitien de courir après Turgent qu'on lui doit. Dès le lendemain, Marco sonnait à la porte du magnifique seigneur et reve-. nait lui demander le prix de ses courses. Le patricien fit le tour de la chambre à grands pas; tout i coup il se frappa le front en s écriant : — Tu arrives à propos; suis-moi.

Âu bout d'une longue galerie sans meubles, le. patron frappa doucement à une petite porte. De rintérieur, quelqu'un répondit avanéi / Dans ce seul mot, Marco reconnut l'accent français. L'ingénieur préparait la solde de ses ouvriers ; des piles d éçus rangées sur le bureau brillaient d'un éclat fascina^ teur. A l'ordinaire, le patricien n'avait qu un lilet de voix, mais dans les occasions capitales la passion^ lui rendait une puissance de poumons digne d'un saltimbanque. — 0 mon ami, s'écria-t-il en levant les mains vers le ciel, voyez dans quel abîme effroyable je vais élre englouti ! voyez de quelle espèce de

créanciers je suis réduil à essuyer les reproches I Un nicolottOy seigneur français, un misérable barcarol

nie vient demander son salaire, et je ne jiuis le payer! Parle, Marco, dis loi-même à mon généreux ami combien je te dois.

Le gondolier, interdit, se repentait déjà de sa démarche. — Excellence, réponUil-il, rien absolument^ je ne réclame rien.

— Ohl le bélilrel murmura le doge, il va tout perdre 1

Mon cher voisin, dit le Français en souriant,

jie vous désolez point. Je vous piêLerai la somme dont vous avez besoin pour vous défaire de ces dettes criardes. Demain nous en reparlerons ; mais je vous avertis que je n'entends pas elrc pris pour dupe. L^usage à Venise est de ne pas même saluer les gens qui vous ont ouvert leur bourse. Il faut, s'il vous plaît, agir d'une autre sorte avec moi. Pour la rareté du fait , je tiens à recevoir do vous des preuves de bonne volonté. Vous me rendrez dono de mois en mois un faible à-compte sur la somme prêtée, ne fût-ce que cinq francs ou. moins encore, pourvu que je vous voie arriver chez moi et faire acte d honnête et consciencieux débiteur.

— Si je savais que mon cœur fût celui d'un Judas, dit le patricien en se frappant la poitrine...

— De grâce, interrompit l'ingénieur, pas d'exagération. Entre amis, n\nbu8ons pas des scènes dé* chiranles. Demain vous aurez votre argent, lie pro-

94 MaU.VULBS ITALIENNES.

mettez-vous uu à-compte pour la fia de chaque nx^is?

^ Par le jour qui nous éclaire, s'écria le magni«iique seigneur, par le soleil témoin de vos bienfaits, par tous ceux qui ont porté avant moi le nom illustre -de...

— ^i'allez pas plus loin, reprit le Français, hé-^ servons les serments pour une occasion plus importante. Combien m'apporterez -vous le mois prochain?

— Trois francs, répondit le doge, trois francs

pour ne point mentir.

— Va donc pour trois francs 1 Je saurai si vous êtes homme de parole*

— 0 mon noble ami, reprit le patricien, mettez le comble à votre générosité en ne parlant pas de cet emprunt à ma fèmme.

A personne au monde, mon cher voisin. Vous serez content de ma discrétion. Au revoir. Excusezmoi si je ne vous reconduis pas.

Le doge sortit suivi de Marco. Sous le vestibule du palais, il ûl une gambade et s'arrêta en posant les înains sur ses genoux. Le gondolier prit la même posture, et tous deux se regardèi ent en pouffant de rire.

— u Demain vous aures votre argent ! » dit b

patricien répétant les paroles du Français.

•^L'emprunt est fait l s'écria Marco^ votre Exceilenpe Ta palper des écus qui viendront de k caisso

de Ronzilli! Quelle somme vons doît^on donner?

Qui le sait? C'est selon lïnspiration du dernier Bsoment.

Et demain vous me payez mon salaire.

Gomme si un ressort mécanique Teât £ait mou- ¥oir, le doge st redressa, et, reprenant sa mine béante et siupide : — L'intérêt de l'État, dit-il, passe avant le tien.

Seigneur, reprit Marco, je ne puis plus allendre. Tout mon avoir est absorbé ; j'en suis aui dettes et anx expédients, et la faim m'aurait mené au eimetière dans la barque des pauvres, si la Digia ne m'eût offisrt tout ce qu'elle possédait.

~ Comment ! s'écria le grand seigneur, ta maîtresse avait des épargnes, et tu ne m'en as rien dit, Imnme léger! La Digia aurait pu placer ses capi* taux dans la grande maison de banque que je vais fonder avec les écus de Ronzilli, et je lui aurais payé six pour cent d'intérêts.

— Au diable les intérêts! dil Marco ^ c'est le capital qnïl nous faut pour noua marier.

— Tu Tauras ; mais je vais être fort occupé demain ; on ne fait pas un emprunt au plus riche financier dn monde sans des formalités et des éori* tures. Ne manque pas de venir chercher ton argent après demain, au botto^ ni plus tôt, ni plus tard.

— Ne craignez point que je l'oublie, Excellence. C'était afin d'éviter plus sûrement Ja visite de son

créancier que le magnifique seigneur lui indiquait

l'heure précise du botta (une heure après midi). Ëst-il besoin de dire que Marco ne trouva personne à la maison et qu'il revint dix fois sans être plus heureux? Lorsqu'enûn il rencontra son débiteur, le doge avait eu le temps de préparer quantité d*échappatoires entièrement neuves. La misère et les dettes augmentèrent de jour en jour \ le courage et ractivitéde la Pagota ne suffisaient point à subvenir aux dépenses de trois personnes, et Coletto, qui avait les dents longues, commençait à se révolter. Un soir, Marco, accoudé sur lé parapet d'un pont, observait les fenêtres du palais 11 vit allumer un lustre qui répandit des flots de lumière. Bientôt des gondoles passèrent sous le pont et déposèrent sur la rive des dames en parure de bal* Par la porte de terre entra un pâtissier, sa coirbeille sur la tète. Le patricien donnait une grande fête. Marco, ne concevant pas quel motif empêchait cet homme de prélever sur les millions de Ronzilli le salaire d uii gondolier, se sentit profondément atteint dans sa religion et son amour pour la postérité des conquérants de Chypre. Son esprit dérouté cherchait un reste d'espérance dans Tobscurité même de sôn malheur. Coletto lui enleva sa dernière illusion en expliquant Ténigme par le mot de banqueroute.

— IjC bon Dieu te puiilt, ajotîta le petit drôle, parce que tu as abandonne la contrebande pour faire le laquais, comme un gondolier rouge.

' — *Eh bien! répondit le nicololto, malédiction

LA PAGOTA. §7

sur les magnifiques seigneurs! ftccident sur leurs

projets! el que la madone des contrebandiers, touchée de mon repentir, rende sa protection au i)écheur égaré !

Afin que le lecteur puisse apprécier exactement la valeur de la créance du pauvre Marco, nous Pin*

trodu irons pour un inslant dans le ménage du patricien nécessiteux.

veille de Texcursion i San-Felice, le doge mangeait en famille un dîner composé dUme soupe aux piseUi et d'un plat de polenta sur lequel se béquêtaient trois gros moineaux francs honorés du nom de becs-figues. La dogaresse aux épaules carrées lançait des regards foudroyants i son époux, qui baissait le nez sur son assiette et n'osait dire mot, de peur de provoquer une explosion. La jeune fille, grande et belle personne aux bras d'ivoire et aux cheveux d ébène, la tôle penchée sur Tépaulc droite, mangeait ses pois un à un du bout des lèvres.

— Oserai-jc vous demander à quoi vous rêvez ? dit la dame à son mari. Ëst-ce encore, à quçlque partie d'échecs du café Florian ?

^ Je croyais, répondit le . patricien, que vous

éiies bien aise de ma rencontre avec Tingteieur chef

Florian, et de Tinvitation que je vous ai procurée pour la fêle de la saline.

— . Jusqu'à présent» dit la signora, la rencontre, rînvilatton et la fête ne sont que des ocoasions de dépenses. Que m importe une partie de plaisir C'est h notre ûlle que je pense. Êtes-vous un père ou un homme de marbre ?

— Si le sang humain se vendait, je me ferais saigner pour ma fille. Où faut-ii aller ? Que dois-je entreprendre? À qui voulez-vous que je parle et que dirai-je?

Pensez-vous m'embarrasser? reprit la doga-

resse. il faut que vous donniez un bal avant la fin du printemps, deux ou trois soirées de musique pour faire entendre la voix de l'enfant. La belle compagnie va bientôt se rendre aux eaux de Recoaro; il faut que nous y allions passer un mois. En attendant la saison des eaux, il faut qu^on nous voie en gondole découverte mfrêseo et à la féte du Beden^ tore. Voilà ce qu'un père doit à sa Hile. Êtes- vous en mesure de nous donner cela?

— Un bal! des soirées de musique I un voyage à Recoaro ! répondit le patricien, et où voulez-vous que je prenne l'argent nécessaire à tant de dépenses ?

— Je vais vous le dire : puisque vos immortels aïeux (que Dieu les baisse I ) ont dissipé tout leur

bien et ne vous ont laisse, pour soutenir l éclat de

LA PAGOTA. W

leur nom, que le deuxième étage de leur palais \ mettez un écriteau à votre porte et prenez un locataire* Noua avons quelques vieux meubles* La moitié de cet appartement nous suftira. Louez l'autre moitié à l'ingénieur irançais.

Une légère teinte rouge colora le visage Môme do patricien.

Mais on saura, dit-il, que je tiens maison gar» nie, que je loue la chambi^ où dormirent les pères d'adoption de Catherine Gornaro, et qu^un étranger oouche dans le lit où sont morts des grands amiraux du golfe adriatique.

— Eh î vous imaginez-vous qu'on ignore dans la ville vos dettes, votre dénùment, vos misérables eipédients et la mauvaise chère que vous faites? Vendez à boire et à manger, s*il le faut, et donnez des robes à votre fille. Ai*]e mis au monde une enfant de cette figure-là pour qu'elle savonne elle-* même «on linge? Soyez père d'abord, et portez ensuite comme vous pourrez le nom des amiraux du golfe.

—S'endetter, répondit le patricien, vivre d'expédients et même de vils subterfuges, recevoir des affronts de ses fournisseurs, mais en tète à téte, ce n^est rien^ si Thonneur est sauf et si l'on n*a point à rougir devant un de ses pareils. Cependant que

' Beaucoup de palais de Venise se diviaent ai^urd'hui en autant de propriétés qa'U y a d'étasss*

votre volonté soit faite. Je coucherai dans une chambre de domestique, et vous irez à Recoaro.

Le patricien n*avait plus d^appéltt. £n quittant la table, il s'appuya tendrement sur Fépaule de sa fille j mais il dolourna la lôte pour cacher les larmes qui roulaient dans ses yeui.

La dogaresse avait appris que le seigneur français cherchait un logement vaste, aftn d"y établir ses bureaux sous le même toit que son appartement. Pendant le festin de la erémaillèrey elle lui offrit sa maison avec tant d'insistance, que 1 ingénieur se laissa entraîner moitié par galanterie, moitié par faiblesse* Le deuxième étage du palais fut partagé au moyen d'une porte condamnée. On convint du prix de lôQ francs par mois, somme énorme pour un loyer de Venise, et le locataire imprudent consentit à se lier par un bail d'un an. Le Français avait déjà dormi dans le lit des amiraux du golfe, lorsque la dogaresse apporta la minute du bail rédigée par elle-même. On y remarquait les deux clauses suivantes :

« La signera étant obligée par sa haute position à recevoir de la compagnie et à donner des soirées de musique ou de danse, auxquelles le seigneur ingénieur sera prié d'assister comme voisin et comme ami, il est entendu que les jours de bal ou de grande réunion, la porte de séparation et Tappartement entier du seigneur ingénieur seront ouverts aux personnes invitées par la signera.

LA PACOTA.

« Item, En considération de l'âge et de la gentillesse de la jeune signorina, le seigneur ingénieur s'engage à prêter sa gondole et ses rameurs à mademoiselle» lorsqu'elle léinoignera le désir d'aller au fresco. )»

Aussitôt que Tingénieur eut signé ce bail peu commun, il reçut une lettre pathétique dans laquelle la dogaresse suppliait le pregiatissimo signer de payer d'avance le premier mois de son loyer. Le bon jeune homme paya. Dès le samedi suivant, on lui prit son appartement pour donner une soirée de musique et de danse à laquelle il fut invité ; mais, comme il n'y voulut point aller, il dormit sur les banquettes du café Florian, tandis qu'on dansait dans sa chambre. Il se fit un plaisir de mener les dames au fresco; mais, comme il dînait chez le traiteur, lorsqu'il tardait à rentrer, on ne l'attendait point et on s'emparait de la gondole. Enfin on tira de lui tout ce qu'on put, et plus il montra de patience, plus l'indiscrétion de son hôtesse s'enhardit. Quant au patricien, il n'obtint d'autre bénéfice que ce fameux chapeau neui qui avait ébloui et scanda** Usé Goletto. Vainement il voulut représenter à sa femme qu'un pauvre diable de barcarol l'avait pro* menée durant un mois à crédit, la dogaresse n'écouta rien. 11 est vrai que, si elle eût lâché l'argent, Marco n'en aurait pas été plus riche, car le magnifique seigneur aurait assurément détourné la somme pour sortir d'autres embarras plus pressants. Ce fut

dans CCS conjonctures qu'il tenta un emprunt secret ù Tinsu de sa femme. On a vu comment Marco atait contribué m succès de la négociation. Le cfaiiTre de cet emprunt ne s'élevait pas à 10 millions de^mnzicSf mais à 100 francs. Au point de vue du patrî-» oien» le salait^ de Marco n^éiait point de ces dettes qui compromettent Thonneur. L'humble condition du créancier le rendait peu dangereux, et il y aurait! eu consoienée de payer un homme avec qui les échapj)utoires n étaient pas encore épuisées. Ce qui importait bien davantage, e'était de solder les pertes de jeu , de rendre des politesses, de faire des cadeaux à quelques maitiesses de maison, des libéralités aux domestiques, et surtout de s'ouvrir de nouveeux erédits par Tappât de l'argent comptant. Lorsque le patricien eut louché les 100 francs, sa mine triomphante et rajeunie inspira des soupçons à la doga-> resse; mais la saison d^ eeux commençait, et les dames partirent pour Recoaro le lendemain du bai dont Marco avait observé les préparatifs.

• Le ntcolotio, rendu à sà Vocation par les r^on^ Irances de son jeune frère , mit sous ia protection de la madone des contrebandiers sa fortune, ses amours et son mariage , empêché par la misère. Dans une vendila-di-vino^ Marco, debout et appuyé contre un mur, observait les buveurs de vin ndir, un doigt posé sur sé boudie comme la statue d'Har*' pocrate. Du fond du cabaret, un homme à barbe pousse lui répondit par un clignement d'yeux. G'étaii

LA PAGOTA. lOa

un entrepreneur de contrebande eu conférence avec deux vieux barcarols. Marco s'approcha de cette respectable compagnie son bonnet à la main.

Vous avez passé rage, disait Tentrepreneur aux vieux barcarols. Voici un jeune gaillard qui aliéMtera point, j'en suis sâr.

Il se fera prendre^ répondit un des anciens.

De quoi s'agit^ii ? demanda Marco*

D'aller h Fusina , dit le maître contrebandier. — Le passage serait plus facile par Chioggia ou Torcello^ mais» puisque vous avex affiiire à Fusina^ c'est là qu'il faut aborder. Demain je ferai un essai à vide» et si je vois qu'on puisse franchir la ligne, je risquerai l'aventure à la tombée de la nuit. De quoi se composent vos marchandises?

D'une caisse de coutellerie, d'un ballot de toiles anglaises et de cinquante livres de talMc du Levant. La valeur est de 400 svanzics. Vous recevrez donc 4 napoléons d'argent. La diûerence du franc à la livre autrichienne sera pour la bmne*

main

En guise de signature, de cachet et de timbre, Marco Ot un signe de croix, et le marché fut ooncio, Vcnisoc laiit un port franc, les marchandises de tous les pays y peuvent entrer \ c'est à les empêcher d*ea sortir pour se répandre sur le territoire autrichien

^ Le svansk) oa Hvis aultlcliienne vaut SI eentimes de noire monnaie*

X04 NOUVËLI^ËS. ITALIENNËS.

que la douane a[)pli(iuc sa vigilance. Au beau milieu du jour, uae gondole traversait le canal de la Gindeeea, qui est un véritable bras de mer, et se dirigeait obliquement vers la route de la terre ferme. Deus promen^u^s de la rive des Zatiere qui la suivaient du regard pensèrent d'abord qu'elle menait un étranger à Téglisc du Rédempteur; bientôt après, on supposa qu elle portait un de ces Anglais qui vont, hors de la ville, contempler Peau du canal Orfano, célèi)re par les noyades nocturnes des victimes du conseil des dix. £n effet, la gondole tourna dans le canal Orfano; mais à peine y eut-elle couru vingt brasses qu'elle fit un quart de tour et glissa rapidement vers Fusina. Dans ce moment , une barque de douaniers à quatre rames, qui déboucha par hasard à la pointe du Champ-de-Mars, se mit à la poursuite de la gondole et gagna de vitesse sur elle. Le sous-offlcier de la douane cria aux fuyards d'arrêter. Marco et son frère, n'ayant pas à redouter le cas de flagrant délit, puisque leur gondole était vide, n'obéirent point à Tordre. Le douanier, qui était un brutal, s'arma d'une longue rame, et, quand il fut à portée du nicolotto récalcitrant, il le frappa de toutes ses forces. Marco s'affaissa sous le coup ] il avait une épaule démise.

Digia puisait de Teau dans la cour du palais ducal, lorsque le petit Coletto, bégayant de rage et d'elTroi, lui vint annoncer que Marco était à l'hôpital civil pour avoir perdu les bonnes grâces de la

LA PAGOTA. 105

madone des contrebandiers. A ce mot terrible

(rii<){)ital, la l^agota, oubliant ses scaiix tic cuivre sur la margelle du puits , partit au galop el ne s^arrêta qu*à Sainte^Marie-Formose, où elle oCTiil en passant une bougie de cinq sous à une autre madone de mœurs plus douces et moins ennemie des lois et de Tautorité. Gomme la plupart des hommes du peuple, Marco avait une horreur profonde poar l'hôpital, fondée sur cette idée absurde qu'on y laisse mourir les malades afln de procéder à leur autopsie, autre sujet d'appréhension phis aiïrcux que la mort même. Digia trouva le patient au désespoir; il venait de subir une opération douloureuse et se croyait à demi dépêché pour le grand voyage. Immobile par force dans un appareil bien serré, Marco, dont le mâle visage était baigné de larmes, entendit près de sou lit les sanglots de son frère et de sa maîtresse, qui le regardaient comme un homme perdu, et il témoigna par des gémissements sourds qu i 1 partageait leur sentiment. Une jeune sœur hospitalière, attirée par ce concert lamentable, vint reprocher doucement au malade son ingrati* tude et à Digia son ignorance. J/évidence et la raison ne triomphent pas lacilemeut du préjugé dans les cervelles d^une Pagota et d'un ùieolotto; cependant les paroles fermes de la religieuse ébranlèrent ces esprits incultes. Marco daigna croire que du moins cette bonne sœur n'était pas de connivénce avec ses bourreaux, et Digia reçut sans trop d'incré^

duUté l'assurance que son amant lui serait rendu

au bout de six semaines. En elTct, giùce aux soins intelligents de la sœur, Marco sortit vivant de cet hd{>ital si redouté ; il était faible encore et incapable (Je travailler; Digia pourvut aux frais de ia convalescence en vendant ses boucles d'oreilles à un or<^ févre des Prœuratie, Cette dernière ressource épuisée, les deux fiancés se retrouvèrent eniiu sains de corps, mais absolument sur la paille.

Telles étaient leé épreuves crudies qui arrachaient à la Fagota ces larmes qu'elle semait sur son chemin en préparant un bain froid. Quand la paranu de €a$a m'eut raooâté ce qu'on vient de lire, l'heure du diner approchant, je me rendis à la trattoria de M* Marseille» où une saUe particulière était réservée aux Français* lé racontai à mes compatriotes, parmi lesquels se trouvait l'ingénieur, les aventures de Défia et de Marco, leurs amours et leur misère. Le péché de contrebande nous parut véniel, ou du moins chèrement expié. Un des convives prit l'initiativo d'une souscription en faveur de ces amants malheureux, ét ringénieur promit d^autoriSer lé doge à reporter sur la créance de Marco ces fameux à-comptes mensuels qui devaient éteindre l'emprunt de eent francs» Ma parma, que noué ehar^ geâmes de faire agréer le montant de ia souscription, réussit dans son ambassade. — - Mous apprîmes plud tard qu'elle n^avait détourné à son profit que le tiers de la son^mé. Marco» ranimé par cette aubaine

LA f»Ai;OTA

imprévue, mareha le front haut et se crut sous la(

protection ofticielle du gouvernement français. Déjà il s'occupait d acheter le voile de mariage, les soullera et les gants de sa Rancée, lorsqu^un incident de théâtre vint compliquer la situation.

Sur le quai des Esclavons, trois étrangers vêtus diversement causaient ensemble en prenant le café noir, k un sou la tasse, devant la porte d'un petit limonadier. Ils se rencontraient pour la première fois, mais ils n'avaient rien à faire et ne songeaient qu'à tuer le temps. Le plus âgé des trois, qui portait le riche costume rouge des Albanais, venait à Venise pour y ramassée, chez les changeurs, des thalers à la reine de Eavière, qui, transportés dans son pays, gagnaient en valeur 30 centimes par pièce. Le second, coiffé d'une espèce de vieux tur» ban et chaussé de grandes bottes, aiiporlait à V^enise de l'ail de Dalmatie, et répandait au loin Tàcre parfum de sa marchandise. Le troisième, beaucoup plus jeune que les deux autres, portait le pantalon collant, les brodequins et la veste à la hussarde. Ses cheveux ras , plutôt jaunes que blonds, ses yeux clairs comme ceux d^un oiseau de proie, ses moustaches cirées, la raideur militaire de ses attitudes, formaient le contraste le plus complet avec les mines basanées, les poses naturelles et la nonchalance orientale de ses compagnons. Le seigneur albanais et le seigneur dalmate, après avoir bien raisonné de leurs négoces respectifs , aurai^t cm manquer de

politesse en ne témoignant point le désir de connaître ce jeune homme qui les écoutait depuis longtemps; c'est pourquoi ils Tinvitcrent à parier à son tour. Le jeune homme ôta de sa bouche une grosse pi[)e de porcelaine et répondit d*un Ion bref et un peu altier :

— Je suis Croate. Une aflaire de famille m'attire à Venise. Puisque vos seigneuries le désirent, je leur dirai ce qui se passe dans mon pays. Je fais partie d'une colonie militaire, et je vais plus souvent à l'exercice qu'à la charrue. De temps à autre, un inspecteur arrive à l'improvisle et nous réunit subitement au moyen d'un signjil d'alarme, comme si le feu était au village. Nos femmes et nos mères préparent à l'instant des vivres pour trois jours, et nous descendons dans la rue le fusil sur l'épaule et le sac au dos. On nous emmène quelquefois fort loin ; nous exécutons des manœuvres et des marches forcées; nous couchons au bivouac, et puis nous rentrons à la maison.

— Et l'on vous paye sans doute une solde, dit l'Albanais, pour vous iiuleniiiiser de vus frais et de volic peine?

Le Croate jeta un regard d'épervier sur la faeade fraîchement restaurée du palais Danicli.

— NotKî suide est là dedans, répundil-il, et nous saurons bieji nous indemniser le jour où l'on nous permettra de descendre en I.ombardie.

— J'entends, reprit l'Albanais j vous comptez

LA PAGÛTA. 109

sur la guerre et le butin ; mais il faut èite les plus

forts.

— On dit que nous sommes là-haut cent cin* quante mille hommes toujours prêts à marcher;

— Je préfère mon commerce au vôlre, murmura l'Albanais*

— Et moi de même, ajouta le Dalmate. La guerre n'engendre rien de bon. Pour un thaler de butin que le soldat prélève sur une pauvre cité, il cause au pays un dommage de mille thalers^ en pure perte. Jeune homme, les venls perpétuels de la Croatie vous ont trempé comme Tacier; mais celui qui défend son nid, sa femme et ses enfdnts a la vie dure. La solde que vous espérez coûterait trop cherj vous ne toucherez pas à ces palais, à ces chefsd'œuvre précieux qu^on vient admirer de tous les coins du monde.

— le déteste Venise, s'écria le jeune homme; pas de quartier pour Venise !

— On ne vous la livrera point, dit TAlbanaisj ce morceau-là n'est pas pour les barbares.

Une Pagota qui courait sur le quai des Esdavons s arrêta devant les trois buveurs de café.

— Bonjour ^ Knapen ! dit^lle au Croate. Que venez-vous donc faire dans cette' Venise que vous détestez ?

' — Je viens vous y cherchér, Digia, répondit Kna*

pen, et si je n'ai point commencé par aller chez

vous, c'est que j'avais des renseignements à re-

flQ NOtIVELf«eft ttilUfNNBS.

dumllir 'sttf Vdtre conduite* J'ai appris dB qttè je

voulais savoir : nous pouvons nous expliquer à Tinslant ilièine. Depuis trois mois^ vos parents attendent Tamement la nouvelle de votre niaiiage« Ils në vous ont point envoyée ici pour y devenir la maîtresse d'un gondolier. Vous avez donné vos épargnes à votre aihoni, el Vos bduoles d'oreilles, vendues à un orfèvre, ont servi à Tentretien de cette canaille^ qu'un délit de contrebande avait conduit à rhdpital* le regrette de troubler des amoinri si honôf ableis, mais il faut me suivre \ nous retournerons ensemble à Pago«

Vous êtes mal informéi dit la jeune Aile avee

fermeté. Prenez de meilleurs renseignements. Marco est un galant homme, et mon mariage n'a été différé que par' dés eirconstanees malheureuses, une ban«» queroute, un accident, une blessure grave. Demeures ici trois semaines encore, et vous assisteres à mes noces. Je ne dis pas bela pour vous narguer, Knapenj votre silence dédaii^neux m a trop bien appris...

^Elma pi'ésenceàYenifeé, interrompit le Croate,

n'en conclnoz-voiis rien ? Vous n'aviez pas attendu ma réponse pour donner votre cœur à un autre. A quoi bon vous écrire? Mais aujourd'hui vous êtes séduite, et je viens vous tirer de la honte.

' Il n'y a point de honte» entendei-vous cela ? s'écrïa là Pagotà én colère; il n'y a point de fille séduite.

LA rAGOTA«

Oh ! reprit Knapen, vou3 voilà bien aecUoia-

lée! trompeuse comme une Vénitienne! Vous avez déjà pris le parler enfantin et lascif des femmes de ce pays. Gepends^nt, lisez eetta lettre à» votre pèrey ' et, si vous refusez ensuite de me suivre, j'irai anxioncer au vieux Dolowir qu il a perdu la cadette d^

Bigla prit la lettre ; mais elle ne savait pas lire et je défiait Knapea^ l^e seigneur albaïaais.vint à soo neeours en lui donnant lecture de la mercw rîfilf paternelle. C étaient des reproches et des injures en style de paysan, et, bien que le lecteur is'eifprçàt d'en adoucir la crudité, Dîgia i^bangeait de visage^ A la fin, lorsqu'elle entendit que le vieu^^ Dplomir la menaçait de sa jnalédiction^ si elle n^ rentrait chez lui avec François Knapen , elle diancela ejt tomba évanouie dans les bras du Dalmate. Les deux vieillards , naturellement lents et empêchés, ne savaient comment ranimer cette fillette p^Unée. L'un lui frappait dans les mains en rappelant cetra fia^ et l'autre lui jetait de 1 eau en criant : « £11^ s'en val Dieu saint! serait-elle œortiB?».Kiiapen immobile la regardait fixement,

— Vous êtes dur, jeune homme, di). i^Alb^n^is guand Dig^ eut rouvert les yeux*

— Durissime, ajouta le Dalmate, et de plus injuste ou aveugle, car cette bile est innocente, et vous feignez d'en douter. La lettre du père n% point de sens, puisqu'elle suppose l'enfiuit séduite^

^ Digia Doiomir, dit le Croate sans s^émoovoîr^

je vous somme de me suivre à Page.

— Mon bon knapeo, murmurail Digia, ne soyez * pas impitoyable. Je ne puis partir.

— Quand vous serez majeure, reprit Knapen, vous pourrez vous faire courtisane, si teiie est voire envie; mais vous n'avez que dix-huit ans, et il faut vous résigner à vivre bien quelque temps encore.

— Point d'injures 1 dit le seigneur allianais. £qtendon8*nous, jeune homme. A la fin de ce mois^ je pars pour Triestc, Pago et Zara. Si dans trois semaines la petite n'est pas mariée, je la reconduisrai chez son père sur mon brigantin.

— Digia Dolomir, re[)rit Knapen, êtes-vous, oui ou non, rebelle à Tautorilé de votre [}ère? Refusez* vous, oui ou non, de lui obéir?

— J'obéirai, dit la jeune fille. Quand voulez-vous partir?

— Demain, par le bateau de Trieste.

Les passagers du pyroscaphe, réunis sur la rive de Saint-Biaise le lendemain, furent troublés dans leur sollicitude pour leurs bagages par une querelle violente entre deux hommes. Maître Marco, son bonnet noir sur Toreille, les manches retroussées jusqu*au coude, les jambes écartées, le cou tendu comme le gladiateur combattant, s'opposait à rembarquement de sa maîtresse. François Knapen s^avança d'un air calme et déterminé, les yeux fixés sur ceux de son adversaire, les poings serrés à la

hauteur du visage, également préparé à l'attaque ou à la parade. Le seigneur albanais et le vieux Dalmalc, qui lùdaient bur le quai, admirèrent leiégance de formes et la pose académique de ce beau nicolollo, près duquel le Croate, avec sa taille moyenne et ses jambes grêles, semblait un mirmidon ; mais il leur parut aussi que Marco faisait trop de démonstrations dans les préliminaires du combat. Les spcclateurs qui s'intéressaient à lui au' raient souhaité moins de paroles, moins de menaces et plus de promptitudeà Taction, car ils ne doutaient point qu'il ne dût écraser Tennemi. 11 l'aurait écrasé en effet, s4i eût déployé son adresse et ses forces au lieu de son éloquence. Par malheur, le jeune Croate ne se laissa pas inlimider^ il marcha droit à son homme et lui porta un coup de poing que Marco évita en se jetant de côté, en sorte que le passage se trouva libre, et la bataille finit par la retraite d'un des combattants. Knapen fit descendre dans le canot sa compagne de voyage et lui haisa la main avec une aisance militaire qui ne déplut pas ai|)L spectateurs, et peut-être à Digia elle-même. Bientôt après, la cloche donna le signal du départ; le pyroscaphe disparut deinère les arbres de l'ile des Giardinif et le pauvre Marco, seul et abandonné, se mit à pleurer comme un enfant.

Minuit, dans nos climats, est une heurèmaussade.

Paris Hiême, qui passe à bon droit pour une ville de plaisir, se transforme en un sombre couvent aussitôt que les pendules ont sonné le douzième cotip. Tout se ferme ; les lumières s'éteignent ^ le consontimateur attablé dans un café se voit mis à la porte. A moins de poursuivre sur un trottoir la conversation interrompue, il faut rentrer chez soi. Je ne sais quelle brusquerie et quelle mauvaise humeur percent dans nos coutumes et dans Texécution des plus simples mesures de police. En Italie, au contraire, Tusajge qu'on observe avec le plus de scrupule est celui de ne jamais déranger les gens. Qui veut dormir va se coucher^ qui veut veiller reste debout. A Theure où le Parisien, expulsé de tous les lieux publics, se met au lit sans sommeil, la place Saint-Marc est un charmant salon où Ton cause en plein air avec les dames, où Ton joue àux échecs en prenant des rafraîchissements, car, depuis la Féte-Dicu jusqu'à la Toussaint, les portes des carés sont enlevées de leurs gonds, ce qui me parait un moven sûr de les laisser ouvertes*

Par une splcndide nuit d'août, ringéiiieur de la saline et moi, nous devisions paisiblement, à une

LA PAGÛTA. U5

heure fort avancée, devant une table du café Flo* rian, et nous goûtions avec délices la liberté de. vivre dehors, en mangeant quantité de gboea. L'ingénieur était à la veille de partir pour visiter les salines de llstrie et de Pdi^o^ Dans ^ déeir aimabld de m'avQîr fiour compagnon, il oie donaait d'exoel*

lentes raisons de quitter ces mares d'eau chaude et croupissante, c^t arnas de pierres GfkUdaé^ par Je soleil, où nous enisions, dîaaîVpUy taalAt da«8 W four, tantôt au bain'inarie. — C'est ainsi que Timjpsie trailaU U reine de l'Adriatique.— : 11 e&t vrai . que la canicule avait amené la terrible fléau des. zanzarcs^ dont les piqûres et le bourdonnenaent . nous triant dan» une alarme per(>étuelie. Les hi^. rondelles, que je croyais frileuses^ venaieni de s'enfuir à la recherche d'un ciel moins ardent. Mais Venise ressemble à ces lenune» dangereuses danjt<Ml . aime jii^u'aux délauts. Sous les raiUericB de ria- . génieur, je sentais le dépit et les regrets de l'homme d alla ires envieux des loisirs d'autrui, et^ q^nd je. lui répondis que j'opposerais une moustiquaife ans zanzares et que je louerais une gondole au mois {>o^r ma iaire traîner comme un sybarite^ tant que durerait la chaleur, il n'insista plus.

— Puisque vous allez à Pago, lui dis-je, informez-vous de;»oti:e pr<M.égée Digia Do^omir; tentez lyie démarche en 9^ faveur, et« si elle aîme «enoare

son nicolotio, tachez de la ramener à Venise. Pen-r

4»nt t^r|[H^-ià^ jç prendrai Man^ A mm aervias,

116 MOliVELLES ITALIENNES.

et resi)oir do revoir sa iiiailressc l'cmpcch ra d clre infidèle. '

— J'aurai peut-être plus de peine, me répondit l'ingénieur, à vaincre l'obstination d'un paysan qu'à obtenir un arrêt de la chambre aulique ; cependant, pour vous être agréable et pour m'exereer à la per» suasion, je plaiderai la cause de Digia.

En conduisant l'ingénieur au bateau de Trieste, je lui rappelai sa promesse, et je me rendis ensuite au palais Faliero, où je trouvai Marco profondément endormi sur le tapis de sa gondole. 11 n'ignorait pas l'intérêt que j'avais pris à ses amours, et, quand je lui proposai de me servir, il voulut à toute force me baiser la main, formalité nécessaire a l'engagement réciproque.

— Je t avertis , lui dis-je , que je n'ai point rboùneur de descendre en ligne masculine des défenseurs de Famagouste , ni des assassins de Fran« çois Carrare; mais je te payerai un demi-mois d'avance en bons napoleoui d'arzento^ et, sur ma recommandation, le seigneur ingénieur ramènera de Pago la petite Dolomir.

— Ëxcellebce, s'écria Marco en saisissant la rame, je vous servirai sans autre salaire que le pain et l'eau. Où faut-il porter votre seigneurie?

— Âux archives générales des. Frari.

Le petit Colette, déjà deboiit à son poste, fit un cri de chouette, et la gondole fendit l'eau dormante, comme si toute lit dpui^n^ eût été à ses trousses.

LA PAGOTA. 1 17

Marco, non content de me servir en qualité de

barcarol. voulait encore remplir les fonctions de valet de eiiamluc. il m'éveillait le malin, s'emparait de mes habits et se querellait avec les gens de la maison, qui, ne soupçonnant point que la reconnaissance pût inspirer tant de zèle, pensèrent que j'avais fait un héritage. Un jour, il me 'sembla que maître Marco, en lavant sa gondole, chantait avec plus de verve et de gaieté qu'il ne convenait à un amant au désespoir. Lorsqu'il vint prendre mes ordres, je remarquai que ses cheveux, frisés avec un soin ridicule, pendaient en longs tire-bouchons sur ses oreilles, comme une coiffure de femme. Il pof* tait à sa boulonnière une rose grosse comme un chou. Je lui demandai qui lui avait donné cette fleur; il me répondit avecle zézaiement gracieux de son dialecle : — Xè una bela toza, paron,

— Une belle jeune iille, repris-je, ne donne pas une rose sans qu'on Ten prie.

— Go pregà^ sior si,

— Comment, drùie, tu Tas priée! £st-ce ainsi que tu gardes la foi promise? Je te retirerai ma protec-^ lion et j'éci iiai au seigneur ingénieur de ne plus s'occuper de toi.

— Doucement! dit Marco d'un ton patelin. Le teinturier de la rue des Fabri a chez lui, dans ce moment, une jeune nièce que j^ai connue à Mura-> no. C'est ta 611e la [)lus rieuse du monde. Quand je passe devant sa porte, elle me jette de Teau et m ap-

i\S NOUVB(«t)BP ITAl'IENNES.

|)elk vilain noir, Puis^je endurer ces attaques sans y répondre? Soyez juste» Excellence; j'aurais Tair d'une bête, d'un mal appris ou d'un philosoplic ennemi des femmes. On se lasse de pleurer en atten^dani sa fiancée. D'ailleurs tout cela n'est que pour le badinage.

— Ces badinages pavent mernr loiji^ je ne les approuve point, Marco.

— Patron, la Muranelle a de l'esprit; son oncle ga^e de 1 argent* Qui »i le seigneur ingénieur ramènera Digia?

— Un proverbe français dit qu'il ne faut point çourir deux lièvres à la fois*

—Courir deux lièvres est impossible, Excellence; mais deux filles, c est fort différent. Que Digia revienne, et je répouse, sinon, je Ucl^erai d'attraper l'autre. Quel mal voyez^vous à cela?

Si Marco eût connu les proverbes français, il m'aurait opposé celui qui conseille d avoir deux cordes à son arc^ mais Tégoîsme le guidait plus sûrement que la sagesse des nations. En sortant de chez moi, je rencontrai sur le pont des Dai le sayant abbé chanoine de Saint-Marc. Nous câusions ensemble de documents que je cherchais touchant, la mort de Stradella, lorsqu'il me montra une jeune fille coiffée du grand voile de Murano, qui s'avançait les yeux baissés parla rue desFu&n*. — Regardez, me dit Tabbé à haute voix, regardez ce charmant modèle de vierge.

LA PAGOTA. 119

' La Murânelle entcndil ces paroles llafleiiscs , et nous remercia par un sourire et une inclination de tête. ^ Gageons, reprit Tabbé, qu'une Parisienne ne répondrait pas avec tant de douceur au compliment d'un passant.

Patron, dit Marco en me tirant par mon habit,

c'est la nièce du teinturier. Dites un peu si elle ressemble à un lièvre et si j'ai tort de courir après elle?

^ Ëh bien ! cours donc, répondis-je, Vénète que tiies^jevois bien que tu ne comprendras jamais l'imprudence et la lâcheté de ta conduite.

Tandis que les agaceries de la Muranelld détour^ naicnt Marco du bon chemin, Tingénieur français, au milieu de ses graves préoccupations, trouvait encore une heure à donner aux intérêts dé la pauvre

Digia. Doué d'iino force de volonté peu commune, exercé à lutter contre Tenlêtement et Tobtusion d'esprit, il voulait frapper juste et fort dans les pe* tites affaires, comme dans les grandes. Sur le port peu fréquenté de Pago, il rencontra le seigneur al-* banals et le vieoic Dalmate dont je lui avais parlé* Le

premier cherchait de ville en ville des piastres à la reine de Bavière \ Tautre, ayant vendu ses aulx, retournait à Zara sur le brigantîn de son ami* Vïngé* nîenr pensa que ces deux ligures pittoresques pou- ' valent lui prêter un concours utile , et ii les pria de raccompagner chez le bonhomme Dolomir. On les conduisit à la porte du bourg, dans une méchante vendita^ où le père de Digia débitait^ aveo

privilège, de la bière exécrable et du irùU''9îx frlsi-

lic. A Taspect de ces trois étrangers magnifiquement vêtus, Dolomir, habitué à ne servir que des sauniers ou des matelots, parut saisie comme s'il eùl reçu la visite du puissant et romanesque Aarounal*Raschid. Un coup d^ceil rapide suffit à l'ingénieur pour observer sur la face de cet hommp. la grossièreté de fïOn esprit, mais il remarqua aussi l'étonnement naïf du sauvage. Digîa s'était retirée, pâle et tremblante, dans un coin. Une demi-douzaine d'enfanls, les uns sLupcfails, les autres épouvantés, entrèrent dans une étabie, où leur mère les poussa en leur commandant de se taire. Tons les yeux étaient fixés sur l'habit rouge de l'Albanais, et quand le Français prit la parole, le cabaretier et sa femme pensèrent quHI remplissait Temploi d^ter^ prête dans la maison de ce grand personnage.

— Dolomir, dit lïngénieur, nous avons à vous entretenir de votre fille Digia ; mais nous ne venons point ici pour vous contester votre autorité paternelle : vous ferez de nos avis ce qu*il vous plaira. Répondez sans défiance à cette question : Quels motifs vous ont déterminé k rappeler votre fille de Venise?

C'était à dessein que Tingénieur attaquait son adversaire par son côté le plus faible, en l'obligeant à parler dès le début de la conférence. Cette tacti-» que achev a d'intimider le vieux Dolomir, qui se mit à balbutier*

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