‹ Nouvelles italiennes et siciliennesChapitre 7 sur 7 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

' — Tu mè pdrdonneràs 1 dit Gkilio en se jetant à

genoux.

— Jamais 1 répondit Pepina. Je ne veux plus aiinër personne. Éloignes-vous \ je sens que je tais pleurer. Laissez-moi seule.

— 11 laut vous retirer» dit Dominique, la siguo* rina désire être seule.

— Non, s*écria le jeune homme d'un ton pathétique* Je ne puis partir sans avoir obtenu ma grâce.* '

— ' LaissezHoaoi ! interrompit Pepina en frappant du pied.

Le bonacchino saisit Giulio à bras le corps, le chargea sur ses épaules et remporta sans plus d'efforts et de fiiçons qu'une nourrice corrigeant coa enfant mutin.

On approchlui alors de la fin de mai, et toute la

ville se préparait à la pêche des thons, qui est un moment de fortune et de r^ouissances pour les habitants de Palerme. Une activité extraordinaire tégnait dans la population du Borgo, Depuis plusieurs jours, une muraille de filets barrait le passage à Tarméc des thons qui, tous les ans à la même époque, vient donner dans le même piège et se faire massacrer au mèmeiradroit. Dame Ro« salie eut la fantaisie d'assister ù ce spect«icie lia^

LE BÙ^ACQUim. M7

gique, et Pepina, qui n'étiiit pas sortie de sa chambre depuis sa nipture avec Giulio, consentit à être' de la partie. Don Giuseppe s'arrangea comme pour la fêle de Monreale, en faisant un marché avec un cocher de place* Un soir, les s^tinelles qui veillaient à la côte dressèrent les signaux qui annonraicnt Tarrivce des liions. Les curieux et les (emmes des pêcheurs partirent à minuit pour les madragues. Le cortège était éclairé par des torche». Avant le lever du soleil, on atteignit la pointe du cap. Les carrosses garnis de monde se rangèrent au bord de la mer. Dans leurs barques étaient les pè>cheurs et les bonacchini , nus bras et armes de harpons et de tridents. Tout à coup on vit ïem s'agiter en bouillonnant. La bando éperdue des thons parut à la surface; un cri formidable donna le signal de la bataille. On entendit le bruit des harpons qui perçaient les écailles des poissons* l^e sang jaillissait au visage des bourreaux hurlant comme des sauvages ; des lambeaux de chair, des entrailles palpitantes souillèrent ta robe d'azui* , à Méditerranée! Plusieurs barques chavirèrent culbulées par les thons les plus gros^ et deux ou trois hommes faillirent se noyer, sans qu^on y prit garde^ au milieu du carnage, ce qui fit dire aux connais* seurs que cette pêche était une des plus belles qu'on eût vues depuis longtemps»

Parmi les massacreurs de poissons, les assistants remarquèrent un jeune gaillard d'une force et ci/uoç

Séë NOUYBtLES SICILIENNES.

proche des lUcls et le plus exposé aux accidents. A ' chiiqtiè èèttf^ de harpon, cé drôle lirait de FèÀu xàe ' pîécè''ên0ftiic qu'il jetait par-dessus le bord avec 4exiérité. Cependant il s'empara d'un thon si gros, quÀ, pôtiir' Teblever, il lui fellnt des eiforts^prùdi^ gieux. Le poisson agonisant se débattait et don- ' naît, dans les jambes de son meurtrier, des coups ' dé ^etie'à loi faire perdre l'équilibre. A la fin, le ' lâcheur réussit à poser un pied vainqueur sur le ùàÉ du monstre marin, et, lui arrachant du corps soh harpon ensanglanté, il battît ttn enirechat sur l^avant de sa barque aux applaudissements de la fodte. -

Malgré son génie destructeur, l'homme ne fait pas tout le mal qu'il voudrait aux pauvres créatures de IHeu : il se donne bien de la pehie pour égorger, au péril de sa vie, quelques centaines de poissons; le i^te loi échappe pat miHiers. L'armée des thonîs, un moment en déroute, se rassemble à peti de distance et reprend paisiblement le chemin que ses instincts et Tordre mystérieux de la nature lui ont marqué dans le sein des mors. Tandis que l'émigration se remettait de Talarme causée par les ma* dragues de l^icile; lels pêcheurs chargeaient sur des charrettes les victimes de leur guet-apens. On organisa ùiie matche triomphale pour le retour à la ville. Les voitures, ornées de branches d'arbre, se rangèrent symétriquement^ la pièce la plus forte

|.B BON^qCHINO*. 2^

fui. |i)açi^,^Qr 4TÎilm^ dni^ft'le ^|^,4)bqnnei|r^ ^

le vaillant garçon qui en avait fait la conquête eut le privilège de se tenir; d^^^ut. î^.côLc de sa mrqie, Iq. trid^t^.ln i^aiii çtla coujrpDQe 46,^uiUage,i$iur,lav, lête. Ce mortel fortuné était le bonacchino Dominique. L'ardeur du combat ne Tavait point em-, péché d'observer lea spectateurs, ni de di^^Uiguer la calèche qui portait ses amis de Monreale. Dans le niomentyde ^om brillant exploit, il avait aperçu d^ Jqia le,fQp||qhpîr .d9 (a Jtijeile Pepiaa.qiM s'^.tpU en signe de félicilation. Pendant les préparatifs de SQajtivaip()fa(ey Dominique s'approcha de li^.conq^gnie.isitAUnJt son bonnet de laine* Dame Rosalie, dans nn transport d'enthousiasme, se mit à battre des mains, et les deux jeunes iUlcs suivirent a^n e^e^wle» ya^écM^ de bqnkeur ilhunina ki village, énergique du bonacchino : C'est pour iros seignfi^ie6>dît>*ii en regardant Pepina, que j'ai, i^çhé

lejm,^ th<»nfkâi.lQ seigneur Giuseppe veut bien me le permettre^ ^e* lui ofirirai un^n^oroeau de ce

poisson en reconnaissance de Thonneuf qu'il faUde^^i'jniiiiUer au dinar de.Monrçale. .

^ Ndus acceptons, mon ami, répondît don Glu-, seppe, à la condition de te rembourser la valeur du vsmoefkUp car il faut qoe t^ veffiiyfss, )^ pf i^.dp pèche*» • , . ♦

— Les prix et remboursements sont l'affaire de

nos patres» dÂt^lHHninigue*. Yqm^ in;avez..tr^ité efi

égal et ea ami, ne.ni^ttileve;^ pa^ 1^ pl^i# de^jp'aor

i370 NOUVELLES SrGfLfBVlVES.

pagniei que j'offre ma part du roi des thons. >

Ni^Ëb iMeni- nipi) PopcMMiit le bcHibofarae Gtaseppe, j^f Incite VxMUtte on égat el -ur um à ▼«nk' souper avec nous ce soir à Vanrjelus, • C>e 'Mra le plus beau jour de ma vie, dit Do* tt'iTiiq»te en eMndinant.

Les fanfares appelaient le iriomphateur. La eharfelte ë'henneor était prête. Tous les carrosses pai^- ' %vfm% m a?ant, et se fvoopèrail à i'eairée ée la ville pour y attendre le convoi. Quan4 demîfiiqile fMMttft deva»! la calèche où étaient ses amts et qu'il vil eneere- )ea f)etHes mains de Pepina qiil^applstt-^ dissaient le vainqueur, il sentit pJus d'orgoetl el «le satisfaction dans son àme que s'il eût été Ipajan hiinméfneet ipi'il eél aenmia le» 0ace» au joug 4e Fempire romain. 1^ arrivanl a» marché m% |ie>»il descendit d^ sa charrette, et se dérol>a aux eurienx ponr.ae gMseer 4ibs la foule, xcema» u» simple partieiilier. ie eedier de don Gkmappe marnait ses ehevaux au pas, de peur d'écraser les passants. Pepina, qui lemûi sa loaia posée sur leiMwd de la calèche, e»lw*swwwte«.senlaBti|Raelqti'uii loi presser doucement le bout d'un doigt. Elle penÂa Ui tète haie de la noituve, et recenniti DoitimHfife suivant à pas de loup par derrièse. lia èmacehino la regarda en joignant les mains d'un aif timiâa-el^siippyaot^.G'élaitia pcamièse £m& ^ .Fepimi aaMailèUi.9Mm te thoiia^ etee ifiat-

Digitiz

ÏMlè teiMbls Vafvatl. rmuée imtondémeiH»! Il lui

sembla qu'elle sortait d un tournoi où le chevalier le plus Yaillani avait coiubattu pour eUe et demandail à porter ses oouieurs* INmrimp$e4ttj^fiifliry élle oublia ta distance qui la sépamii du pauvre •pécheur, et, sans savoir ce qu elle faisait» elle jeta flOD iDOfiehoir à maître Doromqtie, qui le Misit au iml et le «ouvrît de tMiiieri.

Le vaioqiieur des thons brossa religieusement sa àmmôêa fmr se pendbre à rinvilation du naiehaiid hmmûmf, Rertant on groF movœaii de poiseoDcro sur une planche ornée de feuilles de laurier , iilÊJi^e«l»eeii entré» «ans gaiMherîeet aanaprétotifii^' rae>eeUe liberté par laquelle un hm Sieilîm nii répondre à une hospitalité cordiale. Don Giuseppe le eemplinettta de soo adreaaa à piquer \m tiiO^Mi» éena Boealîe de ftairigiietir de son bm, et Fau«tiiia fit autant de frais pour hii que s il eût été inspeetauF générai des madra^ues^ Pepina .lai p^i^ fm fkênwmêj ei il devine qu'dle réveil k l'effeîveda mouchoir. Au rebuui s des lazzai oiu de Naples, qui en* pareille reaeotttre auraient prêté à riae pair i^r ywgfti eiwtia^et learstonis, DmMnqm sut gerder sa petite dignité. Ou lui servit de bonnes portions, et les jeunfis tillea lui versèrent à boire« A|Hrà$ tô eMipee, es prit le oaié' ëaMb.le îatdtn; tandis qm •don Giuseppe cherchait le chàle de dame Rosalie peur la préserver du serein , etijpie FauatiAeuiW* geeit les taseee, Pepinar 8*enfiinça ém mm 4W«i

272 NODTBIfLES SICILIENNES,

suivre. , « w.

rT- mouchoir? lui di^-elle î«M^,Mas^.^ .nH

— Ç'est pi écjf^iiieRi . que je craigij^M^, ,11 . %t . i

me^lQ rendre.

TT^ypSjpK^'^e? .çoiit saçi:és pour ii4pi,.ifi.Y0MJUtï^i pren^^le» Répondit Dominique en rendant) ^.m^WH' choir. A présent, que pouvez-vous craindre d'un . bo^iptt.Aiai, fixerait 1^ cMfàoe et llmiH^jiiuiiK^w,. un signe de votre main? Ce matin ^ j*ai cru quç la : madone me protégeait. Un riche armateur a mis une. , bar^Me.^à ma disposition pour la jp^liejçiu fiOiVHk : Dans trois jours , je ferai voile pour les c4te&,4*Àr- . friquG. Ce mouchoir m'aurait porté bonheur, celui qui, a.tiré de Tçau le roi des thgiis pQuya^it (dé^.ui^^,; . une for^t de corail et rapporter dana sa. barque une.fortune qu'il vous aurait offerte. C'était un spnge. N'ayant pjusjii son talisman ni votre bénédictip;^^

le pécheur, tombera dans les mauift.çUis Ai:^^^ Wà,^ le vendront comme une béte de somme*

-r,Qpe,^.pqHr^gq I que de patiepce.I qqejjç 4é- . voijiemeati.ni||iaMira:U ii^o fille aveo ^pe émjOK.. tion profonde. Non, je ne puis te refuser raa hénéri dicton, .le ta^isn^ d'où dépend ta fortune^:

Repicf»d^ çB,(fi^ de. mon estime , cac ,tu eaçb^ kà cœur d*un paladin sous ta veste de pécheur. Va, tu découvrir;^ .la^.ii^^q^ de fiçrail^ ^ le. ciel écoute prières* . ..

LE fiONAGGUINO. 273

En (oui autre pays que la Sicile, la restitution du mouchoir eût été une cérémonie réglée comme dans les rôiilans de chevalerie; 'mais ^ Pailerme la passion et l'impétuosité du sang viennent troubler les plus belles lois deréiiquette. Au lieu de recevoir ce gage d'amour le genou en terre, dans une (kosliire ' théâtrale; Dominique se jetaînconstdérémiàil sur la main qui lui présentait le mouchoir et la tira fortement à lui. De son côté, la jeune fillisiV ài^ Ifeu dé modérer l'ardeur de llieureut {tatâdin par ôtie éôW- ' tenance grave, perdit la tète, eut un voile sur les yeuk,'et ne résista pas à cette robusié hiaiAqdl Tatthrait , en' sorte que le chevalier et la princesse tombèrent dans les bras l'un de Tautre.

^ Âi-jè commis une erreur? se demanda Pepina quand elle fut retirée dans sa chambre; i^âvais juré

de ne plus aimer personne 5 mais est-on maître de son cœur? Qui 'aurait jamais 80up<(^nné tant de belles qualités , tant' de vertus chez un siMplis pécheur? Mon Dominique est aussi brave, aussi loyal que les deux autres étaient perfides et vaniteux, et je refuserais ma tendresse an seul homme 'ittri la mérite î Oh ! ce serait absurde et barbare. Une femme ordinaire le mépriserait à cause de son humble condition ; moi, au contraire, je réparerai Vin-* justice de la fortune, et je m'élèverai par ma générosité à cent piques au-dessus de toutes les ûUes de la Sicile, et par conséquent <!u monde entier. Dominique, avant de par lir pour les côtes d'A-

fkTA NOUVELLES ^JCIU£RNBS»

friqne , où raltciidait sa forêt fie corail, eut ses entrée» dans le jardin pendant trois jours» et le quatrième , Pepina vint sur le môle pour assister à soa embarquement. Il partit, son talisman sur la poitrine, rêvant la fortune et le bonheur, emportant des promesses et des serments qui lui auraient inspii ôla confiance trulysse en la vcriu de Pénélope, si le ciel n'eût pas mis dans son cœur le poison de la jalousie. Au retour du môle, don Giuseppe et sa compagnie rencontrèrent leur nouvel ami le Napolitain. Le seigneur \ incenzo avait une place dans les bureaux de l'intendance, avec des appointements de 300 ducats, c'est-à-dire plus de 1,200 francs, ce qui en faisait un personnage considérable sous le double rapport de Taisance et do l'autorité. Il était arrivé à Païenne depuis peu et ne connaissait pas encore tous les monuments et objets d'art dont cette ville est richement dotée. Pour lui être agréa** ble, le bonnetier lui proposa de visiter l'intérieur de quelques églises. Don Vincenzo ne parut point émerveillé des peintures qu'on lui montra. Le maitre-autel de Toratoire du Rosaire, peint par Van- Dyck,n^eat pas l'honneur de lui plaire. 11 trouva (jue eeki manquait de lumière. Les bénitiers et les chaires de Gaggini, sculpteur éminemment sMlien et plein d^imagination , n'obtinrent de ce grand eoaoaiiseur que des grimaoea dédaigneuses. La DeieenU-âe er^tm de Iules Bomain , de l'église de 8antâ-â(ita, fut moios sévèrement criliqMée à cause

Digitizc

LE BOiTAGettiiro. . t;6

du nom de Fauteur ; mais don Vincenzo né s^ar*

rêla qu'un moment. En revanche, il (Jécoiivrit dans une chapelle une pelite madone faussement attribuée à Solimène, et dont lea tons cf ns révélaient à

l*œil le moins exercé une copie sans valeur, et il demeura en extase devant ce tableau, en répétant : — Quel beau bleu ! quel rouge éclatant ! quelle va* rîété de couleurs! — La véritable raison de cet enthousiasme, c'est que Solimène était de Naples; mak don Giuaeppe, dame Rosalie et les deux jeunes filles , qui n'en savaient rien , conçurent une haute idée de la science et du goût d'un homme si difficile, et qui avait su trouver sans hésiter la seule toile devant laquelle on pût a^extasiar âe la vaHétè dei colori.

Chemin faisant, don Vincenzo adressait des compliments aux trms dames, et particulièrement à

Pepina. Malgré son savoir en matière de beaux-^ arts, il eut peu de succès , à cause de soa accent et de son tour d'esprit napolitains. Les deux amîea

riaient sous cape des frais inutiles de leur adorateur.

Cependant on rencontra plusieurs jours de suite don

Vincenzo à la promenade, et comme il pfenatt gaiement, par galanterie, des sarcasmes qu'il n*eâl

point endurés de personnes indifférentes', cette

petite guerre engendra Tintimité. Les jeunes filles

de tous les pays sont volontiers moqueuses^ Pispina,

qui avait le cœur bon, se repentait souvent d'avoir

é(é trop loin, et don Yincenio tirait avantage de la

Wn^ «^^ritefèéë V ' 'ët qifàiWP 'M cèn versa Ififëiil

don Vié'cëftib ftVàit' voyagié à q^^ lîeueVafaW(ii''Hè flA^ë^i a»fii^t^lâiïiëtit^<ii^ë(^tibh lit àvaft l^irli

iV'poUvai! fïarler Ifès-Iôn^emps ét très-vite J %veé dhè'égalëfôcilUé, diïtësù^;aé1a^^

. ^^nouiUés du lactl*Agnano. Ldi^qn'il avait caplivé t^tteittkm de son audildîre sdus Îe3 arbi^e^ âé'îà

Pepina [jour rentrer à la'Vilfè, ëi il résèt'Vait pBur ce moment la line fleur de sonéruditibny ë^ëât 't^i^

4M4|iiniMj^t'4dâlif toi it^^n^j^âk'àé îsM

Un soir, parmi seè divers Tëcits, le Napolitain

imrèui-îdft^V^îl' iipprit à Pépina, qni ne le savait poiilt'èncore , que totft le bénéfice de ceffe pêclie a|ij|^i<l^i^t"tôx ^(tn>hd' dé'Mttiitie'it' ikà i^égoeliflte/ E^cjUipagè^^élJètMl fefe sdWïé peu considéi rabte , et on donhail aux plus habiles ati pélil

pmâ^kàëêtmm^de'\^4iiiim^ trèshèuPèul élaît 'Uttè ^ôiWné de vingt à Irehle piastres. Pq»Ba cQmptïi'msià^fitleà "ptùjèlM 'de Donli*

p!avait pas le sens commun. Comme s'il eût pu

11^ tour plu^ çonlldcnticl à la conversation, ei ^ ifli^,à.j[^ifl^.)pf,pç^iture éloqucqte^ ffe^^

cœur, sa main et 3a fortune , c'^st^rdir^; 1 ,200 livras. 4 ajj^Q}^ > en ajputanl, qp^,^

jbent 9 QÇL pjieine rue ^ la ^^inandl^r ■ i «on pèror Xa ||ujpjç fille^ §uîjjfi§g.^t j;^iviftpjr l^t de z^^^.e^i4f

nifPW?^ . jp>.cj p pwrtle wia , .et le mgmt yit^iiefkZX^xownyi incontioent présenter sa requêteé <lp,^^GiusGpp^j.J/|4j(îs premiers mots iqu ij prononça, ^fi^ ^o^gl^ ^ipçii*i%biraf ^ boRbQiQ9»9».et:liii,fi^ à l'oreilie: tJn.i«9ri'!«ciila est sémm^ fk^^^ à» ^^f}i^ tant qu'on en v^ut ; mais un mari 1... Ac-

wy^lfi^ ^ wite- W .qip<t 4i^i dmr

[|eppe i^f fit traîner le8'elM>^^ longueer^ dame

Rosalie se chargea de la réponse : — Seigneur Vin-*

Voire propQsitM^/i'^&t jpw^'dev^celliiirqt^^Qiif refim.^ Allez, faites votre cour. Vous ct4^ agr^j je vous ea d9nAç;|p.j^tf*.<l^j|^ i#ijt pins v9ii«}e4iiié(ikM«»ii;i A ,par,iir. 4f molae|^^, ffpp-^^QWN^^Mai pw^

mission devenir chuchoter dans la gç-plte de rocaille

S7â NOt]V]gi.M^ SICiUKNNES. .

quatre conférences, ce fut Pepina et non le Napolitain qui eut à ledouter un dédit. Dans ces orga-* nisalions Toleaniques de la Sicile , les sensations ont tant de force et les rouages de la vio marchent avee tant d'activité, que le moment présent domine UmU Cefiiiidant Pe|ûna crui se rap^er vaguement qu'elle avait engagé son cœur et sa main à un nommé Dominique* — J'aurais mioaii lait, se ditcU»^ de ne point, me lier à ce pêcheur de tbons^ tnais , puisque l'idée de l'épouser ne valait rien, il faudra bien que Dominique entende raison cotasm nui* JelaiilimqBftleiiiiadragiies oesonlpoiniBB. endroit à y aller chefdier un mari, et qu'il se doit ôter cette fantaisie de la tête. J'aurais peut^Uo mieux iail aussi de tenir rigueur à mon iiaacé pendant quelques jours encore ; mais mon Vincenso esl le meilleur, le plus loyal des hommes. Il ne verra dans mil laiblesse qu'une preuve certaine de TanKMir extrême et de la confiance eans bornes qu'il mérîle si bien. Une fois que je serai mariée, jamais il n'y aura deâdéliité oomparaUe à la mienne^ mes s€ru«> pules et ma rigueur seront poussés jusqu'à k maaie, jusqu'au ridicule. Je me ferais hacher en cent mille moreewii pluftôi- que de «ouffrir l'apparence d'une atteinte a«x privilèges de iMm époux, et ei quelque imprudent s'avise de me toucher le bout du doigt seulement^ je lui arracherai les deux yenx avee mes opgieS'pouf en déytter les autres.

La demande en mariage de don Vinoenzo no fut pk% longtemps un seeret; les jeiinea gêna de la irille Irtl parlèrent entre eux. Ix>rsqiie Gaétano apprit 4îette nouvelle, le remords de sa mauvaise conduite le prit à le gorge subitement, et sa jalousie e^é^ veilla. Le SIeilten n^aime pas qu'un étranger viem s élablir en son pays et lui enlever ses femmes; il en épouserait volontiers quatre, s'il était poasihfcy, Afin de n^en point laisser aux autres. Gaétano éeri» vit à Finstant même à don Giuseppe pour lui rappeler certaines ouvertures qu'il lui avait faites le jour de Texeursioii à Monreale, avec FintentioR de aolli»citer Thonnewr d'entrer dans sa famille, i.'étudiant €iuiio, informé de cette démarobe, se sentit tout à «mp inoonsolable de sa disgrâce el désespéré reproches de Pepina. Il se piqua d'émulation, et manda en ambassade au marchand bonnetier une personne ohargée d'i^ouler un nouveau noin.l la

liste des pré tend an Is.

Don Gius^pe t omba dans un grand embarras en venant eette grêle d^peuseiife* Dtm» Residiey qui

était femme de bon sens, voulait qu'on s'en tînt au seigneur Yincenzo, de peur de tout perdre par indédsiott. Pepina aurait partagé cette opinion, si vsn petit incident ne Feût jetée dans la perplexité où était son père. Le marchand bonnetier mena un

280 nouvelles' SICILIENNES.

soir sa famille au théâtre de Pasquino, le Gahrick de la Sicile. Ce Pasquino, confflfné^dans ùii coin où Ton parle un dialecte peu connu, n eu est pas moins un charmant comédien. Une méchante pièce de* vient un chef-d'œuvre qtiand il y joue son rdie. Improvisateur par eicellencei Pasquino ne se borne pas aux grosses forces, comme lés Pblichinellès et; les Pancraces de NapKs^ il est profond et pliilo- ' sophe dans ses plaisanteries, et Ton sent à travers sa malice une certaine bonté de cœur qù! Kit qu^on ' l'aime. G^est un homme de génie dans un genre secondaire, et, depuis cinquante'ans qu'il dépense soil' ' esprit en Sicile, sa ré[)utalion n'est parvenue qu'à grand'peine jusqu'à Napies, ce dont il ne s'embarrasse guère*.

Le jour où Pepina vint à son théâtre, Pasquino jouait une pièce à tiroirs. Parmi ses divers rôles, il y avait un Napolilafn qùi se domiaft 'de^ airs die * prepoienza^ parlait de ses voyages et déclarait qu'il ne trouvait à Palermé rien de beau, tt sé pisigtiait ' beaucoup du bruit que faisaient les fontaines sur les " places, à chaque coin de rue, dans les vestibules des maisons, et il regrettait ées chères dtemes'idb Naples avec leur eau dormante. Ce personnage ex- ' cita une gaieté fort bràyante dans rassemblée. Faustina, poussant le coude de sa compagne, lui

* Pasquino, âgé aujourd'hui de plus de soixante-dix ans, esl toujours plein de verve.

LE BONÂGCHINO. 281

dit tout bas : — Jésus,! compte. i| r/Qss^fi^t^lo KMlh^

amoureux don Vincenzo.! i »• * : r

Pqpina, fn^ppée de là resseoM^^ W PPVl^MA

s'erapêcher de rire, i.e décor représentait le petit

carr^foui; dej».ii|ialr« CatUmh -ppio^tÇfAtrjeilifle P^a^ lerme, eVqoi est un des endroits le» plus «egr^U^ , du monde, Pasquino, après en avoir critiqué les , sculptures et les ornements^ y rencQUtrfl^il uj;^r§iei?v • lien, qu*il croyait reconnaître -, il lui sautait ^u cou. et, sans autre préambule^ il lui appliquait la.^ bouche un baiser retentissant. Le Sicilien a'^». . suyait avec son mouchoir et demandait au public cûounent il se pouvait que ce seigneiir,.oariâSijfaut l^eût pris pouc une femme. Sur le carrefour, on voyait arriver de loin une jolie fille endimanchéi^^. Pasquino la lorgnait, .et lui faisait avec la n|â(4ioii» le signe grossier qui se traduit dans toute ritalieméridionaie par une provocation amoureuse. La jeune , fille efirayéeaecachait au pied de la staiuedeCbarles* ,

Quint, en criant que cet liouime était enragé et qu'il la voulait mordre \ mais Pasquino, preo^ ,1e J^.co^.. ' mique et patelin de son pays, rassurait la jeune 6Ue,f. Tamusait par sei^ plaisanterie^,, obtenait d'elle dos.; œillades et des sourires» après avoir rétracté .a^ >

critiques, finissait par convenir qu'il y avait de fort belles choses à Palerme et que les dçux Sic^es • étaient deux sœurs jumelles aussi aimables Tune que Tautre. Malgré ce dénoûmenl en faveur du bon I^apolitain, Pepina rougit de honte, en sa rappelant

nSâ2 NOUVMftTO SICILIENNES. •

qna'doB ^ViiicmrOjS'élait perniig lui adMSflar,

sans la connaiiro, la proposilioû doal Pasquino \e-

imil^e lui Caife oom^iidre le seo» imperliMiitM oyniqua* lies Sicilienne ont cela de remarquAble, que.leiir digaité résiste à la passion et aux égare- BMoU^ eUef pèehent par fragilité, par enirain^*

ment, par surprise, ot la soudaineté même de leurs . fauiefi m laissa point à la ptideur le temps d ouvrir ass aUes al de s'envoler pfwir toujours. On n^aurait pas fait avouer aisémonl à Pepina qu elle n'avait plus svjel d'être fièra et d^exiger du respeetç c'est, pourquoi rimpressîon fâcheuse quVHe emporta du spostacb de Pas<|uino délkura dsasson esprit i'iflaage »sottlMeé*

Pendant ce temps-là, don Giuseppe ne savait quel

parti prendre entre toutes ces deinsades en ma*, riage. IPeur sortir d'embarras^ il iasagina d'envoifer quérir les trois jeunes gens et de les réunir chez lui em séance soknneUe. — lies amis , dit-il » vous aae convenez également tous trois ^ je ne pourrais aoe laer sur Tun de vous sans manqiter aux ii^ija autires. AmngezHKMis à TaMaUe, el je aeuscrîs d*ar i^ance à votre aceonunodement.

M iMchoaaa étant ainsi , dit la vwlle tesaliOi laÎBseï Itapina choisir «eUe^^nêMe : m» fille est sait plus Itmt 4^ w ^ matièm^là»

• Pfaawn des Irais livau ptomil de se eaumeliie

à r arrêt, quel qu'il fût; mais aussi chacun voulut

yjbiiàm sa -mm^ Au JuuiieH dû ces préli«uBair([«»

LB BÛNACCBINO« ' S8S

FefRflHi, en regapdamifMi» la fenèire^ a|iërçDtlkMiii«*

nique qui revenait de son voyage en mer. Le visap^e du pairvre bênaeehino ne proénisit {>oiai siur elle Peftci^e la téle de Médim^ VÊT^m oeulniir^, de

tendres souvenirs se réveillant tout à coup dans son àme, Pepina courut cherdier lie vainqueur de& thoas el le fît entrer dans la maison : — Aa^tu pèdié lu-forêt de corail ? lui dil-elle à voix basse dans Tcscalier.

- — tiéks I DOR, répondit le bomcckim. Je n'ai gagné que dix pîaatres de solde et ane gratiieatîQD de six ducats.

. <— U faut que tu aies bien du malheur. Suisr^aei penrtaat, et ne t'étonoe point de tout ce cpsetu «as Toir ou entendre : on ne sait pas ce qui peut arriver. Sois discret et garde le silence.

Pepina iatroditisit Dominique devant la conseil » en disant qu'elle aorait peut-être besoin de Ini comme témoin. Gaëtano prit alors la parole, il comment par rappeler les eireonstaneea de sa rencwi tre avec lente la famille à Monctale, eomnwni il avait lait des o<iverlures au respectable père dès ee jûar mémorable, et il termina par imea^trapbe sentim^tato dans laqueUe il réclama l^boonear d avoir, le premier avant ses rivaux, touché le cœur, jusqu'alors ingonsîbh^ at muai, de la beUe P^una. Gîulio s^emptoflia d'ajonlttr ledit Gaètana m pouvait tirer avantage de sa priorité, puisqu'il avaii maaiué de idébté à sa maîtresse^ que lu*» GiidiD, «vail ixêuvé Papia^ tent éploiée éa eei

abandon, et qifen réussissant à. la consoler, H avait , hérité des droits du premier amant. Don Vincenzo ^ soutint que ces litres divers n.'avaient j^jen de sé* rieiix, que lui seul avait marché au but honorablement, adressé une demande formelle, et que par conséquent les autres n'étaient que des imitateurs.

— Que d'amoureltcsî murmura le père. Il parait que ma ûlle a aimé tous ces jeunes gens. Cela augmente les difficultés et Tembarras du choix.

— Bah! lui répondit dame Rosalie , on préfère toujours quelqu'un.

L'arbitre souverain était cependant fort indécis. Tandis que chacun parlait à son tour, Pepina donnait i*n peUo raison à l'orateur ; mais la réflexion venait ensuite changer ses sentiments. — Ah ! seigneur Gaêlano, dit^lle en soupirant, vous que j'ai aimé le pi eniier, pourquoi faut-il que, par votre in- . constance et vos méchants procédés , vous ayez changé mon amour en mépris? Vous n' auriez. ei| n| successeur ni rival. Et vous, gentil Giulio, que je croyais si loyal , pourquoi ai-je découvert que vos consolations étaient une comédie et un piège? Quant à vous, seigneur Vincenzo, votre qualité d'étranger et de Napolitain ne devrait être qu'une objeçtion légère. Par malheur, Pasquino vous a porté un coup dans mon pauvre esprit avec ses plaisauteries et ses . satires, et puis tous avez débuté à Monreale par n)e faire une grossière insulte, dont je frémis CACore. d'indignation lorsque j'y songé. Le seul hommp ict

LE BONACGBINO.

m&eni qui ne m^ait donné aucun sujet 'de plaint^. ' c'est Dominique*

— Au diable ! s'écria le père. Dominique est un honnête garçon,. un brave piqueurde tbons^ mais je n'en veux point pour mon gendre.

— Rassurez-vous, reprit Pepina; il n\'i point réussi à faire fortune à ia pêche du corail, et ^e sens hien que, malgré tout son mérite, it ne serai t pas agréé de ma fîimille -, mais si Dominique n'est point assez riche, les autres sont encore moins dignes que ^ lui, et je ne choisirai personne jusqu'à nouvel ordré.

— Un moment! dit Gaëtano. Permets, ô ma Pepina^ que je tente un dernier appel à tes souvenirs. ' Il y a au^re chose entre nous que des paroles en Tair. As-tu donc oublié nos rendez-vous dans le jar-' din , nos longs entretiens à Tombre du palmier^, soiisla grotte de rocaille et même dans ta diambre^ tandis que la ville entière sommeillait? J'eus de grands torts, il est vrai ^ mais je les réparerai en te menant à régUse^'car je suis ton ^ux, ètmè^'' droits sont isacrés. ' ' * '"* ' * '

— Les miens aussi, dit Giulîo. "' ' ' " '

— Et les miens de même, dit le Napolitain.

Ouais! qu*est cela? s'écria le père; j'en apprends de I>elles. Des rendez-vous I des entretiens k l'heure du sommeil ! des droits sacrés à trois personnes différentes ! Sang du Christ! je ne sais â quoi tient que je n'assomme ma ûilc à grands coups de hàton.

N0UTBLLË9 SICILIENNES.

VoyèÉ un peu eette hypocrite f imnnttttrft Fan*

slina! tandis qu'elle me faisait des sermons, elle avait trois amants, sur lesquels deux étaient à moi. ' Taiso2-vous! dit la vieille dame Rosalie; pét^ sonne ici n*a un grain de raison dana la tête. Que Pepina ait eu des amauts ou des amoureux, qu'importe! en est-elle plus laide» plus sotte on pluk pauvre? Bn a-t-elle perdu nn èheven de sa tète, une dent de sa bouche, un sou de sa dot, un agrément de son caractère? Pas le moins du monde* Ëh bièii donc ! vous êtes un fou de la vouloir battre, seigneu^ Giuseppe. Toi, Pepina, tu es bien plus folle encore de balancer si longtemps. Prends le premier venu et marie*toî. Et vous, ma fille, quelle rage voila pousse à dire vos affaires lorsqu'on ne vous interroge point? Jetons un voile sur les peccadilles paasées, el revenons au fait, qui est le choix d^un mari. • Pour la première fois , Pepina commençait enfin à comprendre ses fautes et les sopbismes dont la passioii l'avait bercée. En écoutant les étranges arguments par lesquels dame Rosalie essayait de la justifier, elle se sentit peu flattée de Féloquenoe du plaidoyer. Cependant don Gtuscppe , étonné de la force de ces arguments et dominé par l'ascendant que dame Rosalie exerçait sur ses volontés, se calma tout à coup. — Jetons un voile , puisque vous le voulez, dit-il, et qu'un bon mariage nous fasse oublier tant d'erreurs. Allons, petite malheureuse, dé» •pèche-toi de choisir, afin que je te pardonne*

Lioogle

— Je ue choisirai poiali » ^rc^Qndit Pcpin^ d'ua Um ferioe^ Ëntre trois hommes sans déli^^^tesse^ qui se vantent publiquement de leurs avantages et qui peusent me lorcer la main par leur lâche iudiscréti^tti n'fù poipt de préférence. Je les méprise également tous trois. Ah I combien tu es supérieur 4 eux, pauvre Dominique! Toi seul, tu te conduis en galant homme, et pourtant je t'avais manqué de foi. Oui, je veux qu'on le sache : Dominique avait su me plaire et conquérir les mêmes droits ^ue les trpis autr«i^«

Lui aussi ! s'écria le père en s'armant d'une canne. C'est à présent que rien ne pourrait m'empêcher d'assommer la coupable.

Don Giuseppe marcha vers sa fille en levant le bâton. Los yeux de Pepina cherchèrent quelque moyen désespéré d'éviter ce dernier alTront, et Dominique s*élança au-devant du père pour Tarréter^ mais il n'était plus temps; le bras courroucé retomba lourdement, et la jeune iille reçut un coup terrible sur les épaules. L'orgueil meurtri , bien plutôt que la souiïrance physiciue, lui arracha une sorle de rugissement. Elle courut en trois bonds jusqu'à sa chambre et ferma la serrure au double tour. Du fond de cette retraite, elle entendit un mélange confus de voix qui criaient toutes à la fois. Celle de dame Rosalie huit; par prendre le dessus ^ les autres s'éteignirent, et un bruit de pas dans l'escalier annonça que la séance était levée. iX.ous ne

NOUVELLES ilCILinRBE.

connatsioiis point m Franco ooUo doidMr tteho» ce ressentiment eûocentié, eollo oottim roomo

qui dévorent une Sicilienne sans que sa bouche laisse échapper une plainte, ni ses yeus iwa laraao. Pepina, le f^fard ftra, les Aenls serrées, iannoUk

et comme frappée de catalepsie, comptait les morsures du serpmt nMlé dans son eœur. On frappa doucement à la porte, et elle entendit la ^oh: 4e Faustina qui lui disait d'ouvrir et lui demandait pardon de i'avonr ofiensée; mais die m lépondii point et ne changea pas de posture* BienlAi apris arriva dame Rosalie. — Ouvre-moi, ma fille, dit la bonne finnme; nous irais ensemble tronw don Giuscppe. Je le ferai rougir de l'avoir battue; B Vembrassera, et tout sera oublié, li n'y a rien de plus sot que ces querelles pour de petite péehéSt comme si ce n*était pas Taflliire des oonfesseurs! Va, ma fille, il ne faut pas garder rancune à nn père. Tu sais que le tien n'est point méchant et que je le mène par le bout du nez; ainsi ne sois pas trop sauvage, de peur de mettre les loris de ton côlc.

Pepina ne donna pas signe de vie, et la grosse dame s*en retourna comme elle était TOioe, en grondant contre la brutalité des hommes qui se fdohent à tous propos et ne savent rien prendre avec patience. Au milieu de la nuit, on entendit enfin la Jeune fille marcher dans sa chambre et fouiller dans ses tiroirs. Le silence se rétablit ensuite, et Ton pensa qu'elle était au Ut \ mais^ le matin, la ser-

/ BONACCHÎNO. - 289

vanU troéva ia porto de la' chambre ouveflé el les bardes éparses sur le plancher. Pepina s'élait en- •^volédde la maison palemclio, un petit paquet sous leibrasv Vers midi, on apporta une lettre à dame "'Rosaiie, contenant ce qui suit : « Très-chère dame, \ous de qui je n'ai reçu ni chagrin ni outrage, .jchargez-vous d'apprendre aux autres que je leur .^rdonné à la condition de ne plus les voir et que j'ai clïerché un asile contre les perfidies, les injures jeAiles; coups, parmi les sœurs de Sainte-Claire. Après six mois de noviciat, si je ne sens point de vocaliion, je demanderai au monde s'il veut bien me reipnen^û; mais je souhaite ardemment de m'accou- Itumer à la vie religieuse. Agréez, très-chère dame, UasBurance de ma tendresse toute filiale. »

IK)n Giuseppe courut an couvent, le visage houjÉmfsé, roulant des larmes dans ses gros yeux. Il fut admis au parloir, où la supérieure lui vint dire ttiès-fmidemcnt qu'il ne dépendait point d'elle de tjui rendre sa fille, que Pepina élait libre de sortir ou déTertèrf et qu'on ne chercherait à rinfluencer ^n aucune façon. 11 fallut bien se résigner à aUendre i'expiraliou des six mois d'épreuve. Pendant ce long délai, la maîson dii pauvr^e mtifchand bonnetier fut triste comme un tombeau. On ne vit plus ]h famille passer le soir sous la porte Felice, et dame Rosalie ne cessa de répéter vingt fois par jour ce refrain cruel : — Voilà, seigneur Giuseppe, ce que

c'est que de battre les fdles. On a bientôt levé la

190 NOUVffLLSS SIGIiilBNMeS.

maio^ on s'en repent tout le reste de sa vie*

Après la fatale scène du coup de bâton, la dis- Qorde çouCfla son venin dans les cœurs de tous les amants désappointés. Gaétanoet Giulio, qui s'étaient si bien entendus pour faire le mal, devinrent ennemis mortels pour mieux prouver la sincérité de leurs regrets. Don Vinoenzo, peu satisbit d^avoir découvert tant de rivaux aussi favorisés que lui, se serait refroidi pour le mariage, si la retraite de Pepina n^eùt fortement ranimé ses désirs, car l'es* prit humain est mal fait et s'acharne de préférence à la poursuite des biens qui semblent le fuir. Demi* nique, plus calme en apparence, mais plus jalons cent fois que les autres, aurait volontiers poif^nardé toute la compagnie afin d'écarter la concurrence, et il accorda une double part de sa haine à don Vincenzo, qui joignait à sa qualité de rival celle de INapolitain. Au lieu de dissimuler sa rancune, le yainquenr des thons conçut la fotale pensée d'intimider 1 ennemi. Lorsqu'il le rencontrait dans la rue, il lui lançait des regards de bête fauve, et il réussit à lui inspirer une peur de tous les diables, mats dont l'efTet tourna autrement qull ne Pavait imaginé. Don Vincenzo n'eut qu'un mot à dire pour évelUor la sollicitude de la police^ On alla aux in-v

Lioogle

Ll lONAGGfllIfO. W%

formationa, et l'on sut que Dominique avait ex* primé devant témoins le plaisir quil éprouverait à

planter un harpon dans le corps de son rival. Ce renseignement parut suffisant pour motiver un emprisonnement par mesure de prudence* Dominique, arrêté par quatre gendarmes, fut conduit à la Prison-Vieille et Jeté dans un cachot.

Par un préjugé populaire qui date du temps de la domination espagnole, les honaccJiini ^ [)cisiiadcs qu'ils n'ont point de justice à espérer des magistrats de Palerme^ ont institué parmi eux une es^ pèce de li ibuiial arbitral qui juge leurs différends. On plaide &a cause soi-même, et, n ayant point d'avo<3ats pour embrouiller les affaires, ni de frais à payer, les parties trouvent du moins, à défaut du code et de la science, Téconomie de temps et d'argent* Quant aux arrêts, ils sont dictés par ce bon sens naïf dont l'illustre Sancho Pança donna des preuves si remarquables dans son gouvernement de Barataria* il n'y eut jamais de justice si expéditive et si peu coûteuse^ et comme les plaideurs ont toute confiance dans l'impartialité des juges, il est rare qu'on appelle de ces arbitrages aux tribunaux réguliers. Si les bonaeehini se bornaient à juger leurs différends en matière civile ou leurs querelles d'honneur, oq ne verrait pas grand mal à cela* On ne peut empêcher les gens de 8*acoommoder comme ils Tentendent, et les arrêts deviennent, par le consentemeil^^uely des arrangements à Tamiable^

mais il parait que, dans certains cas, ces magistrats amateurs s'arrogent &e droit de traiter des matières criminelles, de juger des absents qui ne reconnaissent point leur pouvoir , de les condamner à des peines de leur invention , et même d'exécuter la sentence, qui devient alors un délit ou un crime au point de vue des lois véritables* Dans ces cas heureusement fort rares, le corps des bonaoekini brave la justice du pays pour exercer la sienne, et s'érige en une sorte de tribunal dQ/rancS'juges qui disrtribue des taillades et des coups de couteau*

Selon toute probabilité, le respectable tribunal des pêcheurs de thons, assemblé dans quelque cabaret du Borgo , reçut avis , par la bouche de son procureur général, de la persécution qu'un étranger venait d'exercer envers un des membres les plus honorables de la compagnie des madragues. L'injure faite à un homme de la confrérie rejaillissait sur tout ce qui portait la bonacea^ et cette injure demandait une punition exemplaire* Le réquisitoire, qui sans doute ne fut pas long, eut bien vite établi ce fait notoire, que don Yincenzo, abusant de sa position de fonctionnaire et de la protection d'autres Carthaginois comme lui, avait introduit la police dans une affaire d'amour et attenté à la liberté de Dominique pour se débire d'un rival* Dans sa sagesse, le tribunal jugea que l'auteur de cette noirceur méritait une coltellala. On alla aux Ypjx pour Û^\^m'WT de combien de pouçcs 1^ ]^m

LE BONAGGHINO. 293

devait pénétrer entre les côtes du coupable, et le nombre fut fixé à un pouce, à la majorité des voix, ce qui prouve la grande modération de la cour. Afin que la sentence produisit l'effet qu'on en devait attendre, on décida qu'elle serait exécutée en plein jour*

Un matin , le personnage désigné pour servir d'instrument à la justice particulière des vestes rondes s'arma d'un petit couteau dont la lame, soi^ gneusement enveloppée d'un triple rang de ficelle, ne montrait que la pointe. Cet homme sortit du Borçoj et chercha dans la campagne un figuier sur lequel il choisît une feuille à la mesure de son vi* sage, et dont il se lit une espèce de masque, en tenant la queue entre ses dents, de manière à voir clair par les découpures naturelles que présente la feuille du liguier. L'opéralion achevée, il mit celte feuille dans sa poche et entra dans la ville* Pendant une demi-heure, il se tint au coin de la place du Sénat, qui est un des endroits les plus fréquentés de Paierme. 11 était couché, les deux coudes à terre, les mains sur son visage, et regardait les passants en écartant ses doigts. Tout à coup il se leva, sa feuille de figuier à la bouche, et partit en courant. Une vieille femme, qui connaissait les mœurs des honacchiniy se mit à crier que cet homme allait faire un malheur ; mais le coureur avait tourné dans la rue de Tolède, et on le perdit de vue. Don * Yincenzo, qui se rendait au palais rojal, se sentit

294 MOUVSLLBS SICILIBKNBS.

heurté fortement dans le côté droit par un liouime du peuple qui passa devant lui. Il crut avoir reçu un coup de coude, et, au bout de quelques secondes seulement, il s aperçul qu il était blessé. Il poussa des cris aigus en cberciiant à désigner l'assassin ; mais le bonaeehino était déjà bien loin : on le vit tourner à droite et s'enfoncer dans un labyrinlho de petites rues où ii devenait inutile de le poursuivre.

Le pauvre don Vincenzo se crut mort jusqu'au moment où le médecin lui jura par tous les saints, après avoir sondé la blessure, qu1l n*étail point dangereusement atteint. On lui mit le premier appareil, et on le conduisit en fiacre à la police. Lorsque le commissaire lui demanda s'il avait des indices à donner sur Fassassin, don Vincenzo assura que c était Dominique, cl qu'il l'avait parfaitement reconnu à sa taille, à ses larges épaules et à ses jambes d*Hercule. On eut beau lui représenter que, Dominique étant sous les verrous depuis un mois, il fallait que ce fût un autre : don Vincenzo persista dans sa première déclaration avec tant d'o|àniàlreté, qu'au lieu de guider la justice, il la dérouta complètement. On tjhercha parmi les pè* cheurs de thons ceux qui offraient quelque ressemblance avec Dominique, mais on trouva une foule de gaillards à larges épaules, à jambes d'Hercule et vêtus de la bonaeea. La moitié de la population mâle du Borgo répondait au signalement. Les magistrats y ennuyés de ne rien découvrir , jetèrent

LB BONAGGHINO. 295

.bientôt cette affaire dans le sac aux oublis, et don Vincenzo en fut pour ses hauts cris et sa blessure.

— Vous comprenez, à présent, poursuivit M. A, R., pourquoi Dominique, qu'on relâcha de guerre lasse après deux mois de prison, ne peut plus approcher de notre ami \v Napolitain sans lui donner des crispations. Tout homme qui porte la bonaeca est devenu pour don Vincenzo un brigand et un coupejarrets. De là vient Taccued |kîu gracieux qu'il a fait tout à rheure devant la fontaine deGaroifello à celui qu'il considère comme son meurtrier.

La belle Pepina demeura ferme dans ses résolutions jusqu'à TÂssomption de Tannée dernière. Le lendemain de cette grande fête, selon Tusage de ce pays, les novices de son couvant descendirent au parloir pour vendre des confitures faites par les nonnes. Il se trouva parmi les chalands un cavalier d'une belle figure qui la remarqua et lui plut. C'était un propriétaire de Trapani assez ricfie, mais veuf, d'un caractère violent, et qui passait pour avoir tué verlement sa première femme par jalousie. Lorsque ce prétendant vint demander au marchand bonnetier la main de sa fille, don Giuseppe prit des informations, et s'empressa d'avertir Pepina des bruits qui couraient sur cet homme : — Pensezvous donc, répondit la jeune fille avec majesté, que je veuille prendre un mari avec le dessein de le tromper? Si cet honorable seigneur a tué sa femme.

Lioogle

c'est qu'elle avait mérité la mort. Quand on est

sûre, comme moi, de ses bonnes intentions, de sa vertu el de sa iidélitc, on n'a pas à redouter un pareil accident. Voilà Fépoux qu'il faut à une fille de mon caractère, et, puisque je le trouve en(in, je l'acceple sans crainte.

En effet, le mariage fut célébré au bout de trois semaines, et Pe[>ina, pleine d'assurance et de fierté, partit gaiement avec son mari pour la province de Trapani. Elle habite aujourd'hui la campagne et no voit personne, en sorte que, si elle ne rencontre dans son village ni un paysan bien bâti, ni un joli gardeur de moutons, ni un domestique frais de visage, qui lui fournisse l'occasion de se récrier sur l'étrangeté d'un si grand coup du sort et d'une aventure incroyable faite expi es pour elle, on doit espérer qu'elle échappera au danger de sa situation et restera sage.

Une fois la belle Pepina retirée dans ses terres, tous les amoureux se r(;jctèrent bur sa compagne. Gaétano témoigna quelque envie de la prendre pour femme, et au premier mot qu'il en toucha, dame Rosalie, ne voulant pas le laisser languir, senipressa de combler ses vœux. Faustina partit à son tour pour Marsala, où demeure la famille de son mari, et, sans être sorcier, on peut aftirmer qu'à cette heure elle y doit mener de front trois ou quatre amourettes plus ou moins sérieuses. Giulio alla prendre ses derniers grades à 1 université de Çatane.

LB BONACGHINO» 297

et don Giiiseppe, toujours galant, continue à rendre ses devoirs à la grosse dame de ses pensées et à

vendre des bonnets dans son magasin do la rue Macqueda*

Liooole

Le nom de imuo-moIIo, qu*on prodigue beaiH coup en Sicile et qui veut dire liltéralemenl à

moitié fou^ ne se prend pas en mauvaise part. On le donne d*abord à tout individu travaillé par une manie ou une idée fixe quelconque : le collection* neur, l'amateur de tableaux, le distrait, Tamoureux» rbumoriste, le jaloux» etc., sont des msaimatiù G*e8t, comme on voit, une femille considérable dont les membres divers ont des noms dans tous les pays du monde; mais on appelle aussi nm^i^vutUi les gens-singuliers par les mœurs ou le caractère, et dans cette seconde catégorie on trouve des peraonnages qui n'existent qu'en Sicile. Sous le ae* degré, la tète s*exalte facilement; les passions, les ridicules et loriginalité prennent de fortes propor* tions. Le jaloux sicilien Test à la rage, Tamoareux k la ibUe, le distrait et rhumoristo donnant des

signes énonnes de lear préoccupation ou de leor chagrin. De là vient peut-être que l'instinct comique, soutenu par tant de sujets d'observalion, est plus éveillé en Italie et en Sicile que dans le reste de FEurope. Il fallait un terme exagéré pour répondre à Texagéralion de la chose, et ce terme une fois imaginé, si, parmi ceux à qui on l'applique, il se trouve des gens qui ne le méritent pas tout à fait, tant d'autres sont fous plus qu'à moitié que la compensation est amplement rétablie. Certaines personnes usurpent d^ailleurs le titre de meszùmaitiy afin de se donner leur franc-parler et de satisfaire leur penchant pour Tindépendance, la satire ou le mépris des usages du monde.

Lorsque je voulus tenter une ascension au sommet de TËtna, on me conduisit chez le savant et obligeant H. Gemellaro, dont les lumières et l'expérience sont d'un grand secours aux tourislcs dans cette entreprise difficile. M. Gemellaro, que les gens du pays appellent le docteur de VEim^ demeure à JNicolosi, dernier village qu'on rencontre en gravissant la montagne, et au delà duquel commence le chaos formidable dont le feu et la neige se disputent rempire. Le docteur a consacré sa vie entière à l'étude, de ce volcan, quMI aime avec la tendresse d'un propriétaire. Il connaît les défilés dangereux, lés abîmes, les beaux points de vue, les passages qu'il convient de choisir selon le temps et la saison, et, quand il arrive malheur à un voyageur imprudent,

LE BiEZZO-MATTO. 301

M. Gemellaro en est inconsolable à cause de réchec que reçoit la réputation de son cher Etna. Sur k table du docteur est un modèle en relief de la montagne, fait par lui-même, et où il n'a oublié aucun détail. Tandis que nous admirions, mes compagnons de voyage et moi» ce chef-d'œuvre d'exactitude et de patience, M. Gemellaro nous dit en souriant avec une bonhomie charmante : « Je suis un mezzamallo. »

Avant cela, dans un café de Catane, j'avais entendu, au milieu d'une conversation entre plusieurs personnes, un homme échauffé par la discussion s'écrier : « Ne me poussez pas ainsi, car je suis mezzo-matio^ et je pourrais vous dire des choses qui ne vous feraient pas plaisir. » — En effet, cet homme finit par railler outrageusement ses intei^ locuteurs, qui n'osèrent point se fâcher, grâce à la précaution oratoire et aux licences qu'elle autori**' sait. Une autre fois, à Syracuse, j'aperçus une jeune fille assise sur un toit et qui pleurait de tout son cœur. — ft En voilà une, me dit mon guide, que Famour a rendue mezza-matta. n On voit par ces trois exemples si différents que cette expression s'emploie volontiers en Sicile avec plus ou moins de justesse et démesure. La définition du mot étant faite, il s'agit maintenant de chercher, parmi toutes ces variétés, un type qu'on ne puisse ni rencontrer dans un autre pays, ni appeler d'un autre nom. Sur une place de Messine, j'eus l'avantage de dé-

couvrir le modèle du mezzo-matto siciUeii : c'était un homme de quarante ans, maigre, osseux, un peu voûlé, avec de gros sourcils noirs arqués et mobiles, des yeux étincelanis et des traits aquilins. Sa physionomie changeait souvent, et on aurait cru ' que tes pensées tournaient incessamment dans sa tête comméla lanterne d'un phare. Tantôt un sourire fin relevait ses lèvres, tantôt il faisait une lippe comique et pleureuse; sur son visage, l'inquiétude succédait au calme, la gaieté à la mélancolie, la bienveillance à la mauvaise humeur, par des transitions si soudaines, qu^en le regardant on imitait malgré soi ses grimaces. La première fois que je le vis, il portait un pantalon noir, une veste de toile, un grand chapeau de paille, point de cravate ni de gilet, ce qui lui donnait un air de philosophe moissonneur passablement héléîoclite; mais, malgré le désordre de ses vêtements et son linge chiffonné, je reconnus en lui nn homme d*exce)lente compagnie. Je ne sais quoi d'intérossant ol de noble porcail à travers son masque de Pasquino. li parlait seul dans la rue, comme s'il eût préparé quelque discours pathétique, en secouant les épaules «i un air ai malheureux, que je fus tenlé de lui dire ; « Ne vous tourmentes pas ainsi; vous verrez que cela s'arrangera. » An bout d un momcnl, il trouva sans doute une phrase dont réloquence le satisfaisait ahsolumeni, car il s^arrôta court, en croisant les bras d'un air de triomphe.

LE HBZZO-MATTO. 803

On parlait diversement de cet original dans toute ia province de TËtoa, où il était fort connu. Les négociants de Messine lui reprochaient d^avoir dis*-

sipé follement sa fortune par des goûts dispendieux et des libéralités ; les gros propriétaires de Gatane regrettaient qu'un de leurs pareils eût assez mal administré ses biens pour être obligé d'en vendre une partie. Les uns disaient que c était un esprit vaste, les autres un faux bonhomme; mais les pauvres gens, les faibles et les affliges de toutes sortes, dont le nombre est grand depuis Messine jusqu*^ Noto, avaient en lui un ami, un soutien et un cour solateur, et, lorsqu'il venait fiapper à la porte d une masure» on s'écriait en le voyaut ; « C'est le ciel qui vous envoie ! » Tout cela composait une figure mystérieuse qui excita nia cuiiosité, et, comme il n'y avait presque personne qui n'eût quelque anecdote à raconter sur ce personnage (antasiique, je recueillis bientôt assez dedorumenls pour en faire une sorte de biographie, dont je ne cacherai pas que les bruits publics et les préjugés populaires sont les seules pièces justificatives.

Le marquis Germano'^'*'*^ avait été un des meilleurs élèves du collège des jésuites à Naples. À dixsept ans, il rentra chez son |)ère avec l liabiludeet le goût du travail, en sorte qu'il ajouta aux bons fruits de ses classes cette seconde éducation, non moins utile que la première, qu'on n'acquiert que par l>eaucQup de méditation et de lecture. U s'ia«

iroduisit dans ia compagnie des savants et des Ut* térateurs du royaume des Deux-Sîclles; le marquis Gargallo, le professeur Melloni, le célèbre Galuppi, l'aimaient et le considéraient comme celui de leurs successeurs à venir qui donnait les plus belles espérances. La géologie et les recherclies sur les antiquités grecques et romaines étaient ses études favorites. AvingtH^inq ans, il perdit son père, et se vit à la lêle d'une grande fortune. Après un petit •voyage qu'il fit en Italie pour se distraire, le jeune marquis revint à Naples, où on l'avertit que, s^il voulait aller à la cour, il y trouverait des protections et de remploi; mais il répondit qu'il n'avait point d'ambition, et prétexta des travaux de cabinet pour se retirer dans sa villa Germana, située entre Messine et Gallidoro. On pensa que Tunique rejeton d'une famille riche devait se marier de bonne heure, et ou lui proposa de brillants partis ; notre homme ne voulut pas en entendre parler^ et pria les ofticieux de le laisser vivre à sa guise.

Des invitations furent envoyées de la villa Germana aux savants, aux artistes et aux poètes de la Sicile. On y vint de tous les coins de cette île, qui a toujours produit beaucoup de vers et de chansons. Les commensaux les plus sérieux de la maison ne manquèrent pas de s'enquérir des travaux d'un jeune homme si sage; ils s'attendaient à voir sortir de son cabinet quelque ouvrage d'une érudition so* lidet L§ur i>urprisc fut gr^adp quand le marquia

LE MËZZO-MÀTTO. 305

leur apprit que son intention n^était point d'entrer

en communication avec le piibUc, qu'il ne prétendait cultiver les sciences que pour son amusement, et que le véritable bonheur d^un philosophe était précisément de ne chercher ni la gloire, ni le bruit, de ne faire aucun usage de son instruction, et de s'endormir plus content d'une bonne action que du succès d'un gros livre. Au rebours des savants ordinaires qui se passionnent chaque jour davantage pour leurs occupations, le seigneur Germano négligea peu à peu la géologie et les ruines antiques. L'encre se iigea dans son écritoire. Ses amis lui reprochèrent d'abandonner l'étude; il leur répondit qu'en prenant de Tàge, il fallait devenir raisonnable, connaître le prix du temps, et retrancher sur les heures de récréation. amis eurent bien de la peine à s'empêcher de rire eu songeant que le marquis passait des matinées entières dans son jardin, vétu de sa robe de chambre, à s'entretenir gravement avec son janlinicr, et qu'il maniait luimême la serpe et l'arrosoir pour tailler des arbustes et arroser les fleurs les plus simples.

Un jour, le seigneur Germano demanda sa berline de voyage, et se lit conduire dans ses diverses propriétés. 11 avait des fermes à Taormine, des vignes d'un grand rapport sur le penchant de TEtna, des maisons à Gatane. Il employa huit jours à examiner toutes choses, à interroger les gens et à prendre des notes. £u revenant à Messine, il appela son in-

tendant : « Je savais depuis longtemps que tu me volais, lui dit-il avec douceur^ mais, avant de le congédier, j'ai voulu m^assurer que tu aurais de quoi vivre en sortant de chez inoi, car je vais donner en ta personne une leçon aux serviteurs inû^ dèles. Comme tu seras repoussé de tout le monde, j'ai attendu que tu fusses pourvu. Aujourd'hui, tes larcins se montent à six mi le ducats; avec cela, tu ne manqueras de rien dans tes vieux jours, si tu as de Tordre; en conséquence, je j)uis te chasser et le dire que tu es un coquin. » L'intendant, confondu de voir son patron si bien instruit, fut en même temps ravi de lè trouver si indulgent ; il confessa ingénument ses friponneries, et partit avec le butin qu'on lui laissait. ' epuis ce moment, le seigneur Germano administra sa fortune lui-même. On le félicita d'avoir fait un exem[»le sur un malhonnête homme, et il répondit : a La philosophie deviendrait une chose stérile et même nuisible, si elle nous empêchait de veiller à nos affaires et de nous occuper de notre prochain. »

Pour mettre en pratique sa nouvelle règle de conduite, le marquis prit rhabilude de se lever matin et de consacrer trois ou quatre heures avant le déjeuner & parcourir les environs de sa villa. On lui sellait un ujuletexerié à franchir les torrents, et, sur cette monture paisible, il s'enfonçait dans les montagnes deGallidoro, pays sauvage et pittoresque, où l'incroyable fécondité de la nature ne

Lioogle

produit, faute de bras, que désordre el encombrement. Le seigneur Germano ne rencontrait pas une métairie ou une cabane sans y entrer et s^informer eommment on vivait là-dedans; quand il y trouvait le découragement et la misère, il donnait aux pauvres montagnards des secours et des conseils, et ne s'en allait [nnni sans avoir obtenu d'eux la promesse de sec ouer leur inertie* Dans une de ces promenades matinales^, le marquis aperçut, au bord d'un torrent enflé [)ar les pluies du |)rinleni[»s, une grande et belle lille de dix-huit ans qui cherchait Tendroit favorable pour passer le gué-, elle n'avait pour tout \étemenl qu'une chemise longue, et déjà elle mettait un pied dans Teau lorsqu'elle s'arrêla en voyant arriver quelqu^un. — J*esp^re, mon enfant, lui dit le cavalier, que vous n ailez pas vous plonger dans cette euu glaciale.

— Si fait, seigneur marquis, répondit la jeune fille. Que votre Excellence passe la |uemière, et je serai sm l'autre rive presque aussitôt quelle.

— Voilà comme on gagne des maladies, ma belle. Puisque tu me connais, monte en croupe à côté de moi. Nous passerons ensemble.

Sans plus de façons, la jeune fille posa son pied nu sur celui du cavalier, saisit le pommeau de der- • rière de la selle et sauta d'un boiid sur la croupe du mulet. Lorsqu'elle eut arrange décemment sa chemise sur ses jambes en manière de jupon, elle ^'appuya d'une main sur Tépaule du seigneur Ger*

306 NOnVBLLBS SICILIENNES*

mano, et le mulet se mît en marche. Dé l'autre

cùtc (la louent, le marquis dit à sa compagne : — Tu es mieux là que parmi les pierres et les ronces, ma mie. Restes-y ; je te mènerai chez toi ; cela te reposera, et, chemin faisant, tu me raconteras ce que fait ton père, comment il se nomme, s'il a beaucoup de famille et si on est heureux à la maison*

— Mon père, répondit la jeune fille, est le pauvre Matteo, fermier de votre Excellence. Plus d'une fois 11 m'a dit : « Zita, va perler du lait et des œufs

•à la villa (icrmana. » El j'ai eu Thonneur de voir voire seigneurie dans son jardin par la fenêtre de la cuisine. Notre famille n'est pas nombreuse. Mon père n"a d'autre enfant que moi, et il a tant grondé ma mère de ne lui avoir point donné un garçon pour raider au travail, qu'à la fin je Tai apaisé en lui promettant d'être aussi forte, aussi active qu'un homme, de faire autant de besogne el de ue point me marier. Le soir, quand j'appelle mes chèvres^ elles entendent ma voix à un mille de distance : je porterais quatre gerbes de blé sur ma tèie d'ici à Gallidoro sans me reposer. Mon bras n'est pas gros ; mais je ne suis pas embarrassée pour jeter une botte de paille sur une charrette, et mon père n'ose plus gronder.

En parlant ainsi, la Zita étendait son bras délicat, dont le soleil n'avait pas encore altéré la biau-> cheur.

— Tu sais jeter en Tair une botte de paille, dit

LE HEZZO-MATTO. 309

le marquis, et tu ne sais pas que ton bras est d'une forme admirable. La Vénus de Syracuse n'en aidait

pas de si beaux.

— Il ne faut point me dire cela, Excellence. Tant mieux pour cette dame de Syracuse, si elle n'a pas

besoin de travailler! Moi, j'ai promis de rester lille. Que je sots belle ou laide, peu importe; mais je sens que si ma tète partait, mon serment ne m'arrêterait plus, cl c est pourquoi j ai peur des galanteries*

— Ton serment ne vaut rien, reprit le marquis. Les belles filles comme toi sont faites pour èlre mariées et pour donner beaucoup d enfants à notre mourante Sicile. Est-ce que dans ces montagnes tu ne connais pas quelque pari uu gar(;oa bien bûli qui te parie d'amour ?

— Quant à du bonheur dans notre maison, ré»

pondit la Zita, comme votre seigneurie me le demandait tout à rheure, il y en iiurait assez si le pain ne manquait jamais. Lorsque les poules ne pondent point et que les chèvres ne donnent pas de lait, mon père a de l'bumeur et ma mère s'inquiète. Cependant, avec la protection de la sainte Vierge, on joint toujours les deux bouts de Tan.

— A force de joindre les deux bouts, reprit le seigneur Germano, on devient vieux, et avec Tâge arrivent les infirmités. Quand ton père et ta mère ne pourront plus travailler, il ne sera plus temps 4e tour donner un gendre.

— Un gendre voudrait emmener sa femme chez lui.

— C'est selon le métier qu'il ferait. Ce pays estil si désert que tu n'y puisses trouver celui dont tu serais volontiers la femme? Répondfr-moi comme à un ami.

— Des gens de noire condilioii, répondit la Zita, doivent s'estimer bien heureux d'avoir un |>atroa humain et bon comme votre Excellence. Tout ce que nous souhaitons, c'est (ju'elie ne vende ()as ses biens à quelque seigneur de la terre ferme qui nous traiterait sans pitié.

Un groupe de cactus sur lequel séchait du linge annoiH'a le voisinage d'une habitation.

— Voici notre maison, poursuivit la Zita; je vais avertir mon père de votre visite et cueillir des citrons pour préparer la limonade.

La jeune fille sauta lestement à terre et courut en avant comme une biche. Sur le seuil de la métairie, le marquis fut reçu par son fermier avec de grandes démonstrations de respect. Tout respirait la pauvreté dans celte humble maisonnette, composée d'une grande pièce qui servait de chambre à coucher, de grange et de magasin. L'étable aux chèvres n'était séparée de cet appartement que par une barrière. Deux grabats, couverts de paille de mais, représentaient les lits \ la porte et une lu* carne sans vitre étaient les seuls passages ouverts à la lumière. Point d'autre objet de luxe qu*une

Lfe ME220-1IATTO. 311

image de la Madone sans cadre et un bouquet d'iris

et de gônct d'Espagne-, mais la boaiité de la Zita, sa jeunesse, sa vivacité, sa voix fraîche, entretrnaient dans ce sombre réduit le mouvement et la joie. Sur une table bancale, on servit du miel, des oranges, des limons et de Feaii de source pour le rinfreseo. Tandis que le marquis faisait honneur à celte modeste collation, le fermier, le bonnet à la main, et la bonne femme, appuyée sur Tépaule de sa fille, admiraient les belles manières que déployait leur patron à (éplucher des fruits. Après avoir bien raisonné de la prochaine récolt^, du prix de Tavoine et de la culture du blé de Turquie, le seigneur Germano se tourna vers la jeune fille, dont les grands yeux observaient tous ses gestes.

— Maintenant, dit-il, à nous deux, Zita; je veux que tu te maries.

— Votre Excellence a raison, dit la mère. N^estil pas vrai que ce serait péché de laisser notre ikmille s'éteindre ?

— Elle ne s'éteindra pas, reprit le marquis.

Écoute-moi, Zita : tu as évité de répondre à mes questions tout à l'heure ; mais devant père et mère je te forcerai bien à l'expliquer. As-tu un amoureux, oui ou non ?

La Zita leva les yeux an ciel, ce qui veut dire non en pantomime sicilien ne,

— Eh bien 1 poursuivit la seigneur Germano, je te donne quinze joars poar trouver un mpri qui te.

312 NOOTBLLES SICILIENNES.

plaise. Ne t'inquiète que de sa figure et de son caractère. J'entends qu'il soit jeune, de bonne mine

et d'un heureux naturel. Le reste me regarde.

~~ Je n'étais point d'avis, dit le |)ère, qu'elle prit un mm; mais puisque votre Excellence se charge de tout, c'est fort différent.

— Je me charge de tout en effet. Passé ce délai de quinze jours, si la Zita n'a pas encore trouvé de prétendant, je lui en choisirai un moi-même, et je lui promets dès aujourd'hui cinquante ducats par an de pension à chaque enfant qu'elle aura, pour l'encourager à en faire beaucoup.

Le marquis vida son verre de limonade, prit son chapeau et sa cravache, et demanda son mulet. Suivant Tusage du pays, le métayer et sa femme baisèrent la main de leur patron ; la Zita s'approchait à son tour, lorsque le seigneur Germano lui toucha le menton et lui déposa un baiser sur le Iront en lui disant: — Voilà pour t'apprendre que tu es bonne à marier. Quoiqu'il n'y ait rien de pins aimable que d être belle sans le savoir, il faut pourtant que cela finisse. Adieu, ma mie. Dans quinze jours, nous commanderons ta robe de noce.

Pendant quinze jours, le marquis vint tous les matins à la ferme savourer la limonade au miel préparée par la belle Zita, et disserter sur l'élève

IB 1IB2Z0-VATT0.

des chèvres et la fécondité des poules avec jutant déplaisir que sUl se fût agi des révolutions du globe. Cetle simplicité de mœurs, qui pourrait senii)ler étrange en France, est fort ordinaire en Sicile, compagnie de la villa Germana ne s'en étonna point, et Ton n'aurait jamais donné au marquis le nom de niezz(him(tOf s'il ne l'eût mérité par d'autres singularités. Le quinzième jour arrivé, le seigneur Germano demanda au bonhomme Malleo où était son gendre*

— J'attends, répondit le père, que votre seigneurie me le présente ^ je l'accepterai les yeux formés, et il sera bien reçu de tout le monde ici.

— Mon choix est fait, repris le marquis. Demain je vous amènerai l homme sur qui j'ai jeté les yeux, et si la Zita le trouve à son goût, nous conclurons tout de suite.

Ën retournant chez lui, le seigneur Germano descendait au pas un sentier tortueux, lorsqu'il entendit une voix de contralto d\me force prodigieuse qui rappelait de bien loin. Il arrêta son mulet pour chercher d'où venaient ces cris. Au bout de cinq minutes, il aperçut une femme qui courait au faite de la montagne. Bientôt une paire de talons nus fit resonner la terre du sentier, et la Zita parut, à peine esoufOée par une traite d*un mille à toutes jambes.

— Excellence, dit-elle, je pensais que cette fantaisie de me marier vous sortirait de la tête, et que

3l4 NOUVELLES SICILIENNES.

ce délai de quinze joars était une plaisanterie.

Puisque tout cela est sérieux, il faut que je vous parie : j'ai un amoureux \ je n^ai point osé l'avouer à mon père.Vou8seriez bien bon,si TOUS vouliez faire semblant de choisir précisément celui dont je deviendrais la femme plus volontiers que de tout autre*

— Fille sournoise, répondit le marquis, pourquoi me dire cela au dernier moment, quand j'ai déjà formé d'autres projets? Ton amoureux est-il au moins jeune, ardent, beau de visage et d^une haute stature ? car, pour rion au monde, je ne consentirais à te marier avec un homme contrefait ou rachitique.

— Excellence, c'est un garçon de vingt et un ans qui nous battrait tous deux d'une seule main ; il a de l'esprit et il compose des chansons si jolies que je récoiilcrais chanter du matin au soir 5 mais ce n^est point un fainéant. Jl fait le service de messager entre Taonnine et Randazzo , et deux fois par semaine il passe dans ces montagnes pour prendre les commissions des métayers. Je l'ai rencontré souvent en gardant mes chèvres» et, je ne saiscom* ment cela est venu, je me suis aperçue quMl me plaisait un pen, et puis davantage, et euiin tout à fait. Il n'en sait rien encore, car je n'en conviens pas avec lui, de peur qu'il n^ait plus autant de zèle à me parler de son amour.

^ Sicilienne que tu es ! Gomment se nomme ton amoureux?

LB XBZZÛ-MATTO. dfô

— Çarlo, Excellence ; Carlo, pour la servir.

— £s-tu bien sûre de l'aimer?

— Très-sûre , Excellence. Je me suis attachée à

Itii parce que je le connaissais. IS cst-il pas juste d'aimer ceux qu'on voit souvent? A Hdée den épouser un autre, j'éprouve un serrement de cœur,

et quand je pense à Carlo , je le trouve beau comme un dieu.

— Le drôle I murmura le marquis ; il est aimé 1 U

aura la une fenirne j)arfaite, un vrai chef-d'œuvre. Quels yeux I quelle taille ! droite comme un cierge! et quelle voix I... une poitrine d'acier 1 0 Sicile, tes fruits sont beaux , mais trop rares, hélas I — Sois tranijuille , Zita ; tu épouseras ton Carlo* Je renverrai chercher à Taormine, et je le présenterai demain à ton père. Va , retourne à la maison , et dors paisiblement, ^^yÀ<a mia. Je veux que tu sois contente.

Le muletier Carlo avait son écurie au village des

Jardins^ situé sur la grand route de Messine à Cafane, au pied du roc escarpé que domine Tantique Tmrùmenium, Un domestique en livrée lui vint dire que le marquis avait à l'entretenir d'alfaires importantes. On lui donna une place à côté du cocher sur le siège d'un fourgon de campagne ; un couple de chevaux fringants le conduisit en deux heures à douze milles de son village. 11 ouvrit de grands yeux en voyant , au bout d'une avenue de platanes, la façade mauresque de la villa Germana,

316 NO0VELLBS SICILIENNES*

la pièce d^eau où se baignaient les nymphes de bronze, et Pescalier en fer à chenal surmonté du péristyle orné de colon ne lies et de Irèiles percés à jour* Le luxe des appartements Tétonna bien plus encore; ce n'était partout que soie et velours. Carlo voulait ôter ses souliers de peur d'user les mosaïques, et si le marquis n'eût pas joui dans la contrée d'une réputation de bon chrétien , le muletier l'aurait pris pour un sorcier, tant il y avait de livres dans son cabinet et de ramages sur sa robe de chambre. De son côté , le seigneur Germano parut examiner Carlo avec curiosité.

<— Par Bacchus! dit-il, voilà un solide gaillard. Quelles épaules! quelles jambes! Viens un peu de- « vant cette glace, mon garçon, que je voie lequel de nous deux est lè plus grand. Tu as un pouce de plus que moi. C'est à merveille. La Zita t^appartient de droit.

— Monseigneur, répondit le muletier, il ne faut point se fier aux apparences. Un homme a l'air solide, mais souvent ce n'est qu'un pauvre diable. Les épaules, les jambes, cela ne prouve rien, si Teslomac est faible. Quant à cette Zita dont vous parlez, je ne sais ce que c^est.

— Je devine, reprit le marquis : tu vas commencer par de la défiance et des mensonges -, mais je . suis de ce pays, et toutes les ruses me sont connues. Tâchons d'abréger : ta aimes la fille démon fermier Matteo ) je m'intéresse à ces bonnes gens* Si lu veux

LE KEZZO'HATTO. 3l7

épouser la Zita , je t'avertis que je lui donne mille ducats de dot et une pension de cinquante ducats à

chaque enfant qu'elle aura. Tu es libre de la refuser; je lui trouverai sans peine un mari qui ne se plaindra point de maux d'estomac.

— Ce serait trop d'andacc à moi, répondit Carlo, que de contredire votre Excellence. Supposons donc, pour lui plaire, que j'aime la Zita et que j'accepte la proposition.

— Tant de complaisance me touche. Puisque tu consens à feindre, pour un instant, d'aimer ta maitresse et de recevoir une dot sur laquelle lu ne comptais pas, nous irons ensemble chez la Zita, et je te présenterai à la famille de ta future.

Le bonhomme Mattco, qui ne savait pas un mot de ces pourparlers, agréa le gendre qu'on lui proposait, et fut édifié de la docilité de sa fille.

— Je ne vois, dit-il, qu'une objection à faire : Carlo voudra sans doute emmener sa femme k Taormine*

— Assurément, interrompit le marquis. Mon dessein n*est pas de marier ces enfants pour qu ils vivent sous des toits différents, le vous fournirai un garçon de ferme qui prendra la place de votre lille et fera son ouvrage.

Cette promesse ayant levé la dernière difficulté ,

les amoureux échangèrent le baiser des fiançailles.

On décida que la cérémonie aurait lieu à Gallidoro,

et on fixa le jour du mariage au lundi de Pâques,

3lâ NOOVEtLES SIGII.I&VNES.

Maître Carlo eut la permission de faire sa cour. Uorinis le temps que lui prenait son service de messager, il consacrait le reste à sa future. Quand la

Zita avait de Fouvrage, il l'aidait, ou bien il lui chantait, en s'accompagnani de la guitare, des chansons dont il composait les paroles et la musi« que. I n doinesl.(]iic du marquis vint à la ferme chercher l'unique robe que possédait la jeune lilie^ pour la première fois, cette robe sortit de l'armoire un anlie jour que le dinianciie, et avec ce modèle, une couturière de Messine lit la parure complète de Tépousée. 11 fallut essayer cette parure, et la Zita, vôlue de soie, coillée d*un voile et chaussée do souliers blancs, eut une syncope en se voyant si belle. Des larmes roulèrent dans ses yeux, et il lui sem« bla qu'elle aimait trois fois davantage le protecteur et le fiancé à qui elle devait ces atours.

Un incident vint cependant traverser tous ces projets. Maître Carlo attendait un soir le courrier de Messine à Catane, qui devait lui remettre les dépêches pour Randazzo et les villages des montagnes. Averti par le bruit des grelots et le fouet du poslil- . Ion, il descendit dans la rue. Â sa grande surprise, le char-à-bancs passa rapidement devant lui sans s'arrêter, et le courrier ne daigna pas tourner la léle. Carlo crut reconnaître le mépris dont on s'empresse d'accabler les gens frappés d'une disgrâce; il suivit la voiture en courant, et il la vit s'arrêter devant une petite iocanda^ — N'avez-vous pas dq

LE HEZZO^M ATTO. 319

dépèches à me remettre? dit -il au courrier.

Sans répondre un mol et sans paraître s'apercevoir qu'il y avait là quelqu'un, ie courrier ouvritson coffre et en tira plusieurs paquets. Un homme vêtu d'habits neufs^ le galon d argent au chapeau, sortit du cabaret, s'empara des bagages d'un air important, et se mit à causer en napolitain avec le courrier.

— Ces paquets, dit Carlo , doivent être déposés chez moi. Si vous venez ici pour prendre ma place, ayez la bonté de me montrer voire brevet de messager, car je n'ai point reçu Tavis de ma destitution.

Le Napolilain en Sicile, pour |)eu qu'il soit investi d'une ombre d'autorité, se considère comme en pays conquis. Plus ses fonctions sont infimes, phis il les relève par la hauteur des iiianicreset par la sévérité du langage. Carlo, comprenant que ces deux pachas se donnaient le plaisir de riiumilier, attendit paisiblement qu'il leur plùt de s'expliquer^ mais aucune explication n'était nécessaire. Les rccommandalions du courrier au nouveau messager sur le service qu'il devait faire éclaircirent tous les doutes. Les deux Napolitains entrèrent dans la maison pour prendre des rafraîchissements. On remit pendant ce temps-là les chevaux au char-à-bancs; les voyageurs remontèrent à leurs places, le courrier désaltéré sauta sur. le siège, et le postillon fouetta ses chevaux. Carlo, seul dans la rue, se promena de long en large devant la maison. La servante de la ÏQcanàa^ qu'il connaissait, sortit pour aller à la

320 ttOUTBLLBS SICILtENNES

fontaine. Il interrogea cette fille, et il apprit qu'un certain don Francesco, arrivé le jour même, et qui

faisait parade de son crédit à la direction des postes de Messine^ se disait titulaire de l'emploi de messager entre Taormine et Randazzo. Maître Carlo demanda conseil à sa pipe de jonc. L'amitié du marquis étant son unique bien sur la terre avec l'amour de la Zita, il prit sa meilleure mulé et se rendit à la villa Germana, où il parvint avant la nuit*

— Mon ami, lui dit le marquis après l'avoir

écoulé, je conviens avec loi que celle façon de procéder ne se voit que trop souvent dans notre pays ; mais nous devons supposer qu'un retard ou un accident imprévu a empêché Tavis de ta destitution d'arriver aux Jardins avant ton remplaçant. Je te félicite de ta patience et de ta modération. Tu aurais pu seulement, sans amertume ni colère, forcer ce titulaire nouveau à te montrer son brevet, et, s'il eût persisté dans son superbe silence, exiger la remise des dépêches.

— Oh ! que je suis fâché de n'avoir point pensé à cela 1 s'écria Carlo« Le chagrin de perdre mon emploi, la crainte de manquer mon mariage, et puis le dédain, Tassurauce de ces deux hommes, tout cela m'a rendu stupide. Hélas I Excellence, que devenir à j)résent, sans état, sans ouvrage, avec deux mules sur les bras et le loyer d'une écurie?

LB agZZO^lfATTO. 321

— ^^'es'iu pas houleujL» reprit le marquis^ de gémir ainsi à ton âge et pour si peu de choses? Ces doléances sont ridicules; il faut gagner tu vie. Mets-toi sur les places publiques, oilre tes mules aux Anglais qui voyagent. Tous les fonctionnaires de ce pays, jusqu'aux facteurs et aux postillons, étant des Napolitains, tu faisais une exception à la règle. Si tu veux conserver ma protection, voici le moment de montrer du courage , je n^aime pas les gens faibles et pleureurs.

Carlo se retira confus de la triste figure quMl venait de faire, et au désespoir d'avoir manqué de vigueur et de présence d^esprit. 11 se coucha sur le sable et y demeura une heure sans mouvement à ruminer sa faute. L'idée lui vint alors que, ce Francesco ne partant de Taormine qu'au point du jour, on pouvait, en marchant toute la nuit^ arriver à temps pour le rencontr^er sur le chemin de Francavilla, lui enlever les dépèches de gré ou de force, et faire une dernière fois le service de messager» Sans communiquer son projet à personne, Carlo donna une portion d^avoine à sa mule et partit pour les montagnes. 11 connaissait les sentiers de traverse, et fit si grande diligence, qu i! arriva bien avant le lever du soleil au point où le messager devait infailliblement passer pour se rendra à Francavilla.

Don Francesco, tenant par la bride son mulet

chargé de dépêches, aperçut dans un mauvais çbe^

ddS NOC.VILLBS SIGILIBWNES.

min maître Carlo équipé en messager comme lui. 11 devina le danger de cette rencontre et voulut sonder le terrain en habile diplomate. — Bonjour, don Carlo, dit-il avec bonhomie. Vous vous êtes levé matin, et je dois être le premier à vous soidiaiter une heureuse j ou m ce.

— Vous n'étiez pas si poli que cela hier, répondit Garlo« Votre langue s'est dégourdie dans la nuit, à ce qu'il me semble. Puisque je vous trouve d'humeur à donner audience « iaites-moi la grâce de me montrer le brevet qui vous autorise à prendre ma place.

— Croyez-vous par hasard» reprit le Napolitain, que j'usurpe des fonctions qui ne m^appartiennent

pas?

— Je n'en sais rien* Voyons votre brevet.

— Apprenez que le garçon de bureau de la direction des postes à Messine est le parrain de Fenfant d'un de mes cousins. 11 m'a dit un jour : « FrancescOy tu devrais entrer dans notre administration. )> Je n'en avais pas grande envie ; mais on se lasse de vivre dans les cafés, et j'ai pris cette bagatelle en attendant mieux. »

— Vous êtes un homme de qualité, riche, puissant, bien apparenté, admirable et supérieur au reste des morteisi comme tous les Napolitains; mais voyons votre brevet.

— Je Tai laissé à Taormine,

, — Cela est Ûcheux pour vous* Tant que je n'aii*

. LK Itft2k0-MÀTT0« 323

rai point reçu 1 avis de ma destiiution, je puis et Je dois me considérer comme titulaire. Vous allez, s il

vous plaît, me livrer les ba^'ages cl dépêches. . Rien ne presse, reprit le Napolitain. Causons encore nn moment ^ nous nous entendrons comme

une paire d'amis et de compatrioles* J'aime les Siciliens...

Oui, interrompit Carlo, le matin et dans les

chemins creux ^ à la ville, c'csl autre chose. Je ne suis pas votre ami. Quant à votre compatriote^ cela ¥ous plaît à dire. Je ne sais guère de géographie, mais je pensais que nous étions sur un de ces nioroeauj^ de terre environnés d'eau qu'on appelle des lies, si j'ai bonne mémoire.

— Votre mémoire, répondit le Napolitain, est égale à votre esprit. J'ai oui dire aussi que les hommes avaient inventé des machines de bois qui voguaient sur la mer et qui servaient à passer du conlinent sur ces morceaux de terre entourés d'eau. Gela s'appelle, je crois, des bateaux*

— Tu as bien retenu le nom de ces machines maudites. Maintenant que tu as déployé autant d'instruction que de finesse, rends-moi mes dépèches.

— Les hommes, reprit Francesco, ont encore imajginé un ustensile^de fer aiguisé qu'on appelle couteau, et qui sert à se défendre contre les voleurs

de grands chemins.

: Le Napolitain tira en efiet de sa. poehe un cou*

324 NOUVELLES StClLtENNfiS.

teau^ mais, avant qu'il se fût mis en posture de combattant, Carlo lui saisit le bras et le prit à la

gorge.

— Mo! mol cria Francesco. Reste tranquille.

Voici tes dépèches; emporte-les et fais-en tout c» que lu voudras.

Carlo jeta le couteau dans les broussailles, trans-. porta brusquement les bagages d'un mulet sur l'autre, et partit en poussant un hourra victorieux. Son triomphe ne fut pas.de longue durée. Francesco ne manqua pas d^aller' raconter à Taormine comment le brigand Carlo, assisté d'autres bandits armés Jusqu'aux dents, l'avait couché en joue avec une espingole chargée à mitraille. Après une résistimcehéroïque il avait dû céder, l)ien malgré lui, au nombre et à la violence. Lorsque maître Carlo revint aux Jardins^ il y trouva un sergent et un gendarme qui lui commandèrent de les accompagner à Taormine. Sans témoigner aucune émotion^ il appela un muletier de ses amis qui passait sur la route. ->Nicolo, lui dit-il, les deux seigneurs gendarmes me conduisent chez le seigneur commissaire pour m cxpliquer avec' mon successeur. Charge- toi de porter ces dépêclies au bureau de poste. Je te prie d'avoir soin de mes mules pendant mon absence.

Déjà Carlo avait averti son camarade par un clignement d'yeux qu'il s'agissait de se tirer des griffes des Carthaginois.

«— Suffît I répondit Nu« c en baissant un peu la

Lioogle

LE MEZ20-MATX0. 325

paupière de l'œil gauche. Ne va pas le tromper de chemin, il y a lant de ruines et de sentiers à chèvres là-haut, qu^on peut s'égarer. Regarde la tête blan* che de l'Elna qui s'élève au-dessus des autres montagnes^ on dirait un vieillard entouré de ses enfants. Reçois sa bénédiction et la mienne. Tes mules ne manqueront de rien.

En montant à Taormine, Carlo pria dévotement en son âme sainte Agathe deCatane et sainte Rosalie de Palerme de lui inspirer la dissimulation et la fourberie que réclamait sa position critique, et il attendit avec confiance qu'une personne de l'escorte voulût bien comnaencer lu conversation. — Ton affaire, lui dit le vieux sergent, n'est pas aussi bonne que tu as Tair de le penser.

— C'est selon, répondit Carlo. Si on méjuge sans m'entendre, elle peut éire mauvaise.

— Veux-tu que je te donne un moyen de sortir d'embarras ?

— Deux moyens valent mieux qu'un. Je vous écoute.

— Tu es jeune, adroit et bien bâti. Tu ferais un beau soldat. Demande à contracter un engagement volontaire. Vous autres Siciliens, vous considérez comme un privilège de u être pas sujets à la conscription ; c'est au contraire une exclusion et un malheur*, vous y perdez des chances infinies de fortune au loUo de Texistence. Tel que tu me vois,

si ma passion pour la guerre ne m*eùt retenu sous

3S6 MOUVfiLLBS âlCILIËllIffià.

les drapeaux, j'aurais eu dix fois l'occasion d'épouser des veuves puissamment riches éprises de mon uniiorme* Et puis, tu courrais le pays, les aventures; tu verrais Naples !

— Naples I §'érria le gendarme. Quelle ville! quelle foule dans les rues 1 Che pompa! che lusso! A la nuit, vingt mille lumières sans mëehè jaillissent des murailles par des petits trous et inondent la capitale d'une clarté aussi vive que celle du soleil. Les carrosses se cruisciil, et les boutiques illuminées étalent leurs trésors slux yeux éblouis des passants. Ckè pompa ! che lusso !

— Quelle pompe! quel luxel répéta Carlo en ouvrant une large bouche.

— Et, reprit le vieux sergent, sais-tu que tout est pour le militaire à Naples? L'uniforme de fin drap bleu, les galons d'argent, les torsades au shako sont d'un eiïet tel qu'où peut le dire tout bas : le bourgeois en habit de ville s^ efface à côté du soldat et ne brille m plus ni moins qn^ine chandelle en plein midi. Engage-toi, jeune homme.

— J^en meurs d^envie, répondit Carlo; mais, hélas î ma qualité de Sicilien est un obstacle.

— Pas insurmontable. Tu as de bonnes notes. On fa laissé exercer les fonctions de messager; on te recevra parmi les enrôles volontaires, si tu montres du zèle.

Deux sentiers se présentèrent à rentrée de la ville délabrée de ïaormine.

LE MBZZO-MATTO.

— Seigneurs militaires, dit Carlo, il me vient un scrupule. La gloire ibi des dangers. On peut recevoir une balle dans quelque bataille. Décidément Je reste en Sicile. Quant au seigneur commissaire, il est pialbeureusement prévenu contre moi par mon ennemi. Je ne le verrai pas. Voici votre chemin pour aller chez lui ^ je prends l'autre et vous souhaite un bon voyage.^

Carlo poussa du coude ses deux volons si fude* ment, qu'il les fit chanceler, et il partit comme un lièvre. Le vieux soient lui cria d'arrêter s'il ne voulait périr d'un coup de terzetta; mais, avantque le pistolet de poche fût armé, Carlo avait tourné dans une ruelle. Le gendarme, le sabre à la main, poursuivit son homme aussi vite qu'il pot. Au bout de cent pas, il arriva sur un terrain encombré de ruines et coupé de plusieurs sentiers. Une petite fille de qnafre ans vint à passer; le gendarme Juî demanda qiu^l chemin avait pris un homme portant la veste et la ceinture rouge des muletiers? L'enfant, qui reconnut Taccont de la terre ferme, ne répondit pas et s enfuit en montrant la langue à cet étranger. Sur un bloc de marbre, un moine dominicain, paisiblement assis, contemplait les reflets dorés du crépuscule sur les neiges de l'Etna.

— Mon père, lui dit le gendarme',, un criminel échappé n'a-t-il pas traversé ce terrain?

Le saint njoine, sans détourner les yeux, remua^ les grains de son chapelet et murmura tout bas sa

328 NanvELLEs siciliennes*

palenôtre* Au bout du lerrain couvert de ruines,

le gendarme trouva son sergent toujours courant comme lui. Après avoir fait quelques pas ensemble, ils furent arrêtés par une haie d'aioés dont les grandes feuilles présentaient leurs pointes affilées comme des lames de poignard. Tandis qu'ils chercliaicnt un moyen de franchir ce rempart, ils virent à deux portées de fusil, sur un pic fort élevé, Carlo grimpant comme un chat parmi des rochers et des vignes sauvages. Le sergent remit sa ierzeUa dans sa poche, le gendarme son sabre au fourreau, et ils reprirent ensemble le chemin de Taormine en maugréant contre les dominicains, les feuilles d'aloeset la Sicile entière.

Le marquis, informé de l'équipée de Carlo, voulut tenter une démarche en faveur de ce pauvre garçon. Il demanda son carrosse et se (it mener au cabaret où le messager Francesco avait élu domicile. Aussitôt que le seigneur Germano eut décliné ses noms et qualités, le Napolitain se confondit en salutations et en compliments. 11 offrit un siège et se tint debout.

— Votre déclaration, lui dit le marquis, me paraît un peu exagérée. Carlo est incapable de détrousser les passants à main armée. Depuis long-

LB MEZZO-NATTO* 329

temps on ne voit plus de brigands dans le pays. Je viens vous prier amicalement de réiablir ia vérité des faits.

~ Excellence, répondit Francesco, il est certain que Carlo m'a enlevé par la violence des dé[)<:cbes (|uej av ais le droit de porter. De plus il m'a injurié, oftensé. 11 ny a quHm moment, rien n*anrait pu le soustraire à ma vengeance ; vainement il serait venu se prosterner à mes pieds, je serais resté inébranlable ; mais, sur un simple mot de votre Excellence, je sens déjà que ma rigueur m'échappe, et je vais être tout disposé à m*entendre avec votre seigneurie.

— Nous nous entendrons d'autant plus facilement que je n*ai point de grâce à vous demander.

— Excellence, reprit Francesco, je suis séduit par la politesse flatteuse dont votre seigneurie m'honore. Pour lui plaire, je dirai tout ce qu^elle voudra. Je retirerai ma plainte; je déclarerai que ce n'est point Carlo qui m*a enlevé mes dépèches.

— Gardez-vous-en bien, s'écria le niaï quis, n allez pas faire de nouveaux mensonges. 11 ne s'agit que de dire la vérité, rien de plus ni de moins, selon le devoir d'un honnête homme.

— Le hasard a servi votre Excellence en Tame* nant ici. Je suis un honnête homme, et j'ai une horreur particulière du mensonge.

Francesco fit le tour de la chambre et passa devant le marquis eu tenant sa main droite ouverte

derrière son dos. — Votre seigneurie, reprii-il, est

très-noblo, très-riche, Irès-illustre. Un petit signe d amitié va sceller notre heureux accord.

La main ouverte passa et repassa devant le visage du maï quis comme pour solliciter ce signe d'amitié qui devait sceller Theureux accord. Cependant Fi ancesco prit des inflexions de voix moins llùtées et moins caressantes en ajoutant : — Un procès est toujours une affaire désagréable. Quel chagrin , quel dépit pour moi s'il m'était impossible d'épargner à ce pauvre Carlo un démêlé avec la justice 1

Rien ne tombant encore dans la main ouverte, Francesco poursuivit : — Dévaliser un messager est grave!

— Un faux témoignage est plus grave encore, interrompit le marquis. Refuser avec orgueil et insolence d*exhiber ses titres quand on vient s'emparer de la place d'un homme destitué, c est mal agir. Si Carlo est poursuivi et condamné, un procès en peut suivre un autre. La vérité finira par se faire jour à travers les mensonges ; je la respecte trop pour donner seulement un fjrano à ceux qui ne remuent pas les lèvres sans l'offenser. Puisque vous êtes un honnôte homme, vous retirerez votre fausse déclaration. Au revoir, maître Trancosco.

Le marquis laissa ses chevaux au bourg des /ordim et gravit à [ûed le chemin escarpé de Taormine pour se rendre chez le commissaire qui avait dressé procès-vcH'baL Le commissaire reçut le seigneur

LE MBZZO*MATTO. 331

Germano avec beaucoup dMgards et prêta une oreille attentive à sa requête. — Votre Exiîellence, «lit-ii ensuite, me Tait envisager la question sous un jour entièrement nouveau. L'insolence de Fran-

cosco excuse la vivacité du messager destitué. Les dépêches d ailleurs ont été fidèlement portées à leur destination, et je pense, comme votre seigneurie, que les brigands et l'espingoîe sont des fictions. Nous ne donnerons point suite & cette afTdire.

— Cette assurance, dit le marquis en se levant, dissipe toutes mes craintes. Agréez mes remercl-' ments et civilités...

— Votre seigneurie, reprit le commissaire, n'oublie-t-elle pas quelque chose sur ma table?

*^ Non, répondit le marquis, j'ai mes gants et ma canne. Il no me manque rien.

— La position de conlumace est désastreuse, poursuivit le commissaire en changeant de ton ; quand on a commen(;c à ordinare un procès, il est toujours dilTicile d*cn arrêter le cours.

Celui-ci est désormais impossible, répondit le marquis. Si on s'avisait de le pousser pins avant, je me présenterais comme témoin, et je révélerais des parlicularilés funestes pour les ordinateurs. Seigneur commissaire, je suis votre serviteur.

Après le départ du marquis, le commissaire donna au diable ce gentilhomme sauvage qui ne voulait rien entendre aui progrès de la civilisation en ma*

tière de procédure. Il aurait volontiers continué les

poursuites^ si la perspective d'une méchante affaire pour lui-même ne l'eût eflrayé; mais il se promit de prendre sa revanche én tracasseries. De son côté, le marquis était résolu à se porter aux dernières extrémités plutôt que de recourir aux petits expédients qui auraient aplani toutes les difficultés. Un exprès envoyé à la recherche de Carlo avait fmi par le découvrir dans le boseo de TËtna, d'où il ne voulait plus sortir. Ije marquis ne put obtenir des autorités que des réponses vagues sur la position de son protégé, en sorte que le pauvre Cario« toujours menacé d'une arrestation, ne rentra chez lui qu'en tremblant. Matteo et sa femme, nourris dans la crainte de Dieu et des Carthaginois , déclarèrent qu'ils n'osaient donner leur fille à un homme qui ne savait pas même s'il était ou non contumace. Le jour fixé pour le mariage était passé» La Zita regardait en soupirant sa parure de noce; Carlo frissonnait à la vue d'un gendarme, et le seigneur Germano enrageait de ces empêchements qui retardaient Funion de deux jeunes gens de belle stature, et par conséquent raccroissement de la population sicilienne.

Sur ces entrefaites, un ingénieur en tournée dUnspection observa que la barrière de bois qui fermait l'avenue de la villa Germana empiétait sur le tracé de la route postale de Messine à Catane. On fit un procès-verbaly et le marquis reçut sommation

LE VEZZO-MATTO*

de reculer la barrière de trois bras. Cette rigueur

était d autant plus étrange, que la roule, mal entretenue et coupée par les torrents qui descendent des mootagnes, est tantôt large et tantôt étroite, selon les voies que tracent les voitures sur le bord de la mer. Le marquis se rendit à pied au bout de son avenue pour examiner Tétat des choses* Après avoir mesuré les dislances, il s'assura que la barrière avançait d'un bras^ mais non de trois. Il niarqua lui-même la place où devaient être plantés les poteaux, et il envoya immédiatement des ouvriers qui reculèrent la barrière d un bras. Le marquis reçut de nouvelles sommations. 11 n'en tint compte. On lui fit un procès. Le meilleur avocat du pays fut chargé de celle affaire. Tandis qu'on plaidait, le seigneur Germano, assis devant un café de Messine, buvait une limonade au milieu d'un cercle de curieux. Un père capucin, qui avait souvent tro ivé un gite à la villa Germana, vint s^asseoir près de son hôte, et lui dit à Toreille : — Mon fils, vous qui passez pour Thomme le plus sage et le plus savant de ce pays, est-il vrai que vous plaidiez pour une barrière de bois? — Mon père, répondit le marquis, je suis fort au-dessous de ma réputation. 11 est temps qu^on me retire une estime que je ne mérite point. Vous ne savez pas combien dMdées folles le sirocco fait éciore dans ma cervelle. Quelles preuves de sagesse le monde se croit-il donc en droit d'exiger d'un pauvre homme qui a été amoureux de la

fille de son fermier, et qui fait cependant tout ce qui) peut pour la marier avec un simple muletier, non parce qu'elle a cessé de lui plaire, maïs parce qu'il aime encore plus que celte fille une autre personne dont il se considère comme le fils bien plutôt qiie Tamant? Est-ce \k se conduire en sage ?

— Peut-être, reprit le capucin. Vous avez eu vos motife, et je ne pois les juger sans connaître le fond de votre pensée. Mais que vous importent deux bras de terrain et une barrière de bois? Est-ce la peine pour si peu de batailler et de faire parler toute la ville?

— Si vous connaissiez le fond de ma pensée* répondit le marquis, vous verriez précisément que cette barrière de bois est pour moi d*one importance in comparable. De Tissue de ce procès dépendent ma fortune, ma conduite à venir dans le commerce des bommcs, ma liberté peut-être. Voici justement mon avocat qui sort de Taiidience. Nous allons apprendre Tarrèt de mon destin.

L'avocat vint annoncer que son client était condamné à payer les frais et une amende de seize tari (un peu moins de huit francs).

— Seize tariîséem le marquis, cela est exorbitant. Où veiit-on (jue je prenne seize tari? Ociel! que devenir? Je suis désormais un homme insolvable, sans asile, en un mot un vrai Sicilien-. Il faut que j'aie recours à mon ami le prince***; lui seul est assez riche et assez géîiéreux pour m*aider à sortir

du plus mauv .is pas où je sois tombé de ma vie.

Les assistants rirent de cette plaisanterie. Le marquis, après une ioogue visite cliez le prince revint s^asseoir dans an coin du café. Il fiarlait seul

et g(;sticiilait avec véhi'mencc. On lui demanda en badinant sll avait pu se procurer la somme de seize tari.

— J'ai bcaucoupcherclié, beancoup réfléchi, répondit-il ^ j'ai consulté le prince, et ce que j'avais prévu n'est que trop certain : il me sera impossible de payer Tamende et les frais du procès. Je sais bien que cela peut sembler incroyable \ mais je m'en ra[)[)orte au père capucin, et quand il m'aura en* tendu, c*est àlni que je renverrai les curieux et les interrogateurs désœuvrés, car je vais avoir de la tablature.

Cinq minutes de conversation avec le père capucin suffirent au marquis pour expliquer le mystère de son langage et de sa conduite. Le moine prit un air grave et dit aux assistants : — Le seigneur Gcrmano ne plaisante point*, ses raisons sont bonnes. 11 ne peut pas payer les seize tari. Suspendez votre jugement jusqu'à la fin de cette affaire.

— Par Dieu! s'écria un jeune homme, je ne vois rien là de mystérieux. Le marquis est tout simplement un mezzo-matto.

£t en moins d'une heure la ville entière répéta que le seigneur Gennano était un meua-matto.

336 NOVtBLLBS &IClLtBllNBS.

Le lendemain de sa condamnation, notre marquis congédia poliment tous ses commensaux, en leur donnant un dîner d'adieu, où il lil servir de la vaisselle de faïence et des fourchettes de bois. Le désastre survenu dans sa fortune Tobligeait, disaitil, à cette réfornne dans l'état de sa maison. Après le repas, qui n'en fut pas moins ea^cellent, une voiture emporta la batterie de cuisine et les assiettes de faïence. Pendant la semaine qui suivit ce dernier festin, des charrettes et des fourgons passèrent souvent au milieu de la nuit sur le chemin de Gailidoro. Lorsqu'on si^^mlia au marquis Tordre de payer Tamende et les frais, et de reculer la barrière de bois, il répondit qu'il n'en ferait rien, et cette réponse aggrava fort la situation. Les huissiers se présentèrent un malin pour saisir le mobilier ; le valet de chambre leur ouvrit les portes, et aussitôt leurs mines S'allongèrent : ils ne trouvèrent partout que les quatre murs, pas un meuble ni un ustensile, pas un habit ni une pièce de linge, point de carrosse sous la remise ni de chevaux à réciir ie. Les rayons et les planches de la bibliothèque avaient disparu avec les livres^ un hamac suspendu à deux clous servait de lit au patron du logis. — C'est une chose rare à Messine qu^un sujet de conversation publique. Les habitants de cette ville endormie

LE 1IE2Z0-NATT0. 337

s'animèrent à la nouvelle du voyage infructueux des huissiers ; les détails de Texpédition fournirent un second chapitre à Thistoire du procès. Des gens clairvoyants avaient déjà reconnu dans le palais du prince des tableaux et objets d^art de la villa Germana, aux mains dudit prince et sur sa cravate les bagiies et Tépinglc ornée de diamants du marquis. On attendit avec impatience les épisodes de cette petite guerre, et quand le mezzo^natio^ avec sa veste de toile, son chapeau de moissonneur et ses souliers garnis de clous, vint roder à Messine, on recueillit ses paroles comme autrefois à Athènes celles de Timon le misanthrope. Il mangeait à la trattaria la plus simple, au prix le plus modique, et couchait à Pauberge. Pour un grano^ il marchandait pendant une heure. On remarqua que ses anciens domestiques ne cherchaient point de places et qu*il les employait à des messages. Un jour, devant le café qui servait de quartier général au seigneur Germano, s'arrêtèrent deux mulets conduits par maître Carlo. On apprit ainsi que le marquis allait partir, et Talarme se répandit parmi les observateurs. Un groupe nombreux se forma autour du mezsfHnatto. Dans los paniers du mulet aux baga^ ges, on le vit mettre son hamac el une chemise qu'il venait d'acheter \ il enfourcha Tautre mulet, et salua la compagnie.

— Signor marchese, lui dit un plaisant, nous allons nous ennuyer tant que vous serez absent.

Lioogle

338 NOOVBLLES SICILIENNES.

Avec 1 howine aux seize tari s'éloigne la joie de Mes* sine.

— J'en suis fâché, répondit le marquis. Je vous ai donné lo spectacle assez longtemps; ilest jiisie que la cité de Catane ait son tour.

— Comment I vous vous rendez à Catane en cet équipage, quand le courrier vous y mènerait en neui iieurcs dans un excellent char-à-bancs!

— Le conrrier ! s'écria le marquis, y pensez-vous? Cela était bon avant la perle de mon procès. Un homme ruiné comme moi doit se contenter du mulet ou de la leitiga qui sont des moyens de transport siciliens, un peu lents, il est vrai, mais sûrs et point coûteux. J'aurai d'ailleurs, pour me distraire, la compagnie de mon ami Carlo, excellent garçon et artiste parmi les muletiers. Nous ferons ensemble le meilleur ménage du monde.

— Fort bien, reprit le plaisant, vous serez à Catane avant un mois. Je ne vous donne point de commissions. Ne craigiiez-vous pas qu'on mette votre tête à prix? Seize /ar»\ c'est une jolie somme.

— Quand je serai inarié comme voua, répondit le marquis, ma tête aura plus de valeur. Au prix où est le bois, la vôtre serait une belle acquisition. Mais vous me faites perdre mon temps. Je veux coucher ce soir à Taormine.

Notre homme fouetta son mulet et se mit en route à l'ombre d'un vieux parapluie qui lui servait d'ombrelle. Lorsqu'il passa devant l'avenue de sa

LB VBZZO-MBTTO. 339

villa, il Tit le concierge assis sur les débris de la barrière qnt avait été détruite. — ^Bonjour, Pippo, dit le marquis, as-lu exécuté mes ordres ?

— De point en point, Excellence. J'ai renvoyé les ouvriers qui travaillaient sur la terrasse. Le mastic manque eu plusieurs endroits, et la pluie ne tardera pas à tomber dans les appartements. J*ai laissé les portes et les fenêtres ouvertes. Le vent a déjà cassé beaucoup de vitres. Le jardinier n'arrose plus les fleurs. Des mauvaises herbes commencent à pousser dans les plates-bandes. Les vaches du voisin Giacomo sont venues paître sur la pelouse. Des chèvres isont occupées à tondre vos arbustes. Si votre sci- ^eurîe voulait entrer chez elle un moment, elle serait peul-ôlrc d'avis d'ai rêler ces dégâts.

— Fais ce que Je te dis , Pippo. Une des statues de la pièce d^eau chancelle sur ses pieds ; ny touche pas : je désire qu'elle touihe dans le bassin. Lorsque i aqueduc sera endommagé, tu laisseras l'eau former, des ruisseaux dans la cour.

— Comme votre seigneurie le commande j mais cela brise le cœur.

' — Eh bien I ton cœur sera semblable à ma bar*

rière, hoimôte Pippo. l ue barrière brisée suflit à garder une propriété en ruines.

— Tai entendu, répondit le concierge.

— Excellence, dit Carlo en secouant la tête, tout cela est d'un triste présage pour mps amours.

—Mon ami, reprit le marquis, tu connaîtras un

jour oommeni ton mariage et ma barrière, tes amours et mon procès ne sont qu'une même aflaire.

Ce voyage que j'en Ire prend s, c'est précisénjent à la recherche de Tincident qui doit réparer du même coup ton désastre et le mien*

— Votre seigneurie en sait plus long que moi j je m en rapporte à elle.

' — Et tu fais bien, mon garçon, — Adieu, Pip|)o ; aie toujours le même soin de la maison jusqu'à mon rotour.

Le seigneur Germano prit un plaisir infini à regarder de près et dans tous ses détails ce littoral de Messine à Gatane dont on ne saurait goûler le charme pittoresque par la portière d'un carrosse. La route située entre la cliaine de l^Etna et le rivage de la mer Ionienne offre à chaque pas des points de vue admirables. Cependant, aux environs de Forza, le marquis découvrit devant lui un vaste espace de terrain où serpentait la route poudreuse au bout de laquelle paraissait Taormine sur son rocher comme un nid de colombe. — C'est à présent, dit le voyageur, que maître Carlo peut déployer ses talents pour occuper nos loisirs pendant ce dernier trajet. Un peu de musique viendrait à propos.

Carlo prit sa guitare, joua un prélude fort long et se mit à chanter à tue-tête, d'une voix haute et sur un mode lent et cadencé dont le pas de son mulet marquait la mesure, une romance de sa composition qui obtenait alors un brillant succès sur tous

Lioogle

les chemÎDS de la Sicile, Pour donner un échantillon d'un morceau de ce mérite, il faut que la traduction en soit d'une fidélité scrupuleuse. Le premier couplet contenait ce qui suit :

Ce mulet que ta m*aB veoda.

Il avait les yeax lonebes

Et mangés par les mouches.

Tu me dois un écu.

Afin de laisser à son auditeur le temps de méditer cette belle entrée en matière, le musicien répéta sur sa guitare sa ritournelle mélancolique, et il reprit :

A terre W est tombé deux lois»

0 la maudite béte !

Il m'a fendu la téte.

Deux écus tu me dois.

— A combien d^écus, demanda le marquis, l'indemnité s*éièvera-t-elle ?

— A cent , répondit Carlo en sonnant de sa

guitare.

Oh I reprit le seigneur Germano , voici un

poôme de longue haleine.

Le chanteur poursuivit :

J'avais rendez-vouB dans un bois Avec la grande LUjBt, Qui n'a qtt*ttne chemise. '

Trois écuâ tu me dois.

342 K0OVBLIB8 8I0ILIEN1I8S.

- Mon garçon, dit le marquis, si tu supprimaisla niournelle. je connaîtrais une heure plus dénoûment de ta pupulam.

tarlo, vopnt que la curiosité du patron était eveiUee ne répondit pas et joua sa rilournelle avant de continuer: '^«•vuni

T«4aii Momirut « la voix De ma gentille amie.

J'ai de la jalousie.

Quatre «eus Ut it)^ jjois.

le seigneur Cermuno convint par son silence ooe les tntorruptions de là guitare ne nuisaient pas a! cha me de la poésie de grands cl.ennns. elquemal^: trc lo , par un jy^te sefltjppent de l'art, savait' feire une part égale «v, sens et à l imaginat on en ajoutant à l'intérêt, du ,écit la iouissLce de i'^ retUe. La série des aventures causées par le mauvais état du mulet aux yeux louches sq déroula comme "ne chame de cent anneau,. Le maquis prtta une attention soutenue à cette épopée, et lorsqu'il se vit arrive a Taormine sans avoir dépassé le cinquantième écu, il fut aq regret dW marché si viie. : Dans une petite locanda, on servit au mezzo-matto une portion de macaroni mêlé de viande, dont Cario • mangea sa part. . '

- En vérité, dit le iparqujs, je ne dinais pas mieux du temps que j'avais un cuisinier assisté de six marmitons. Songeons maintenant au coucher. La nuit sera Uède. J'ai avisé sons le hangar des po^

Oigitized

LE MEZZd-MATTO. 343

teaux où Ton suspendra mou baïuac ^ je dormirai là comme un béat.

Jj'auber{:iste eut beau crier et vanter la propreté de ses lits et de sa biancheria^ le marquis tint ferme pour le hamac et le hangar, li y dormit en eflet de si bon cœur, que le lendemain Carlo eut bien de la peine à réveiller. Le soleil, à moitié sorti de la mer, promettait un ciel d*airain pour midi. Les deux voyageiirs se remirent en route , après gvoir bu le coup de l'élrier. La seconde partie de la romance dos cent écus remplit agréablement la matinée. On dormit deu$ heures à Aci-Reale , et la cloche de Sainte-Agathe n'avait pas encore soimé V Angélus^ lorsque le marquis entra dans le Çorso de Catane, la plus grande ville et la plus riche de la Sicile après Palerme. 11 y avait foule dans le Corso ; des calèches découvertes menaient les dames an bord de la mer. Les bourgeoises envelo|)pées de leurs dominos noirs marchaient solennellement comme des nonnes en procession , et paraient les œillades des étn^ diants avec leurs capuchons. Notre marquis était connu de la plupart des passants; il rendait à droite et à gauche des saints ù tout le monde. Quelques personnes s étonnèrent de voir un si graqd seigneur voyager sur un mulet ; mais on n^aime dans ce pays-là ni la critique ni la médisance; les fantaisies de chacun sont respectées, et Ton pensa que le marquis allait à petites iQurnée^ pour mieux jouir du ' paysage. • '

Le seigneur Germano loua une chambre fort modeste à l'auberge de la Couronne. A sa première sortie dans les rues de Catano, on le retrouva en costume de moissonneur* Au lieu d^nn carrosse de louage , il prit un âne , selon Thabitude ilcs gens peu aisés, pour faire un petit noni])re de visites seulement à des savants et à des liénédiclins. On ne le vit point dans les palais où il avait beaucoup d'amis. Cette façon de vivre ressemblait peu aux mœurs ordinaires. On pensa qu'il avait des raisons de gar^ dcr une sorte d'incognito, ou qu'une amourette ramenait à Catane, et on ne voulut point le gêner* Des gens de Messine apportèrent enfin le mot de Ténigme. L liistoirc de la barrière de bois et des seize tari se répandit de proche en proche. Les gens bienveillants et discrets, qui n^auraient pas voulu déranger une personne amoureuse ou atTairée, ne craignirent point d'interroger un meszo-matto* En peu d'instantR « notre homme eut la position nouvelle qu'apparemment il souhaitait.

Un jour, à la sortie du sermon, le marquis regardait, avec d'autres curieux, les jolis minois des toppatelles, — c'est le nom qu'on donne aux femmes en domino noir. — Sous le portail du dôme, un groupe de jeunes filles parlait en riant du mezz<hmatto* Une personne remarquablement belle se détacha du groupe où Tou jasait sous le capuchon, et jeta, en passant, un regard si doux et si compatissant au seigneur Germano , qu'il en fut remué : — Signo-

rina, dit-il en s'approchant , vous n'avez donc pas envie de vous divertir aux dépens de Thomnie aux seize tari?

— Hélas! répondit la loppalelle, je n'ai l envie de me divertir aux dépens de personne. Je suis aussi mezza-matta^ mais c'est do chagrin.

— La fortune n'a guère de cœur, si elle s'acharne après une personne comme vous. Vos beaux yeux me paraissent fatigues par les larmes ou le travail de nuit.

— Votre seigneurie ne se li ornpe pas : je travaille et je pleure.

— Eh bien ! la rencontre d'un fou de mon espèce porte bonheur; confiez-moi vos chagrins.

— Il y a cela de bon dans mes chagrins, dit la toppalelle, que je |)uis les raconter en peu de mots et sans rougir, A seize ans » je perdis père et mère. Une vieille parente, fort pauvre , me recueillit chez elle^les infirmités avaient aigri son humeur; elle me reprochait le pain que je mangeais. Un soir que je la menais à l'église, elle me gronda si durement, que j'en pleurais de dépit au milieu de la rue. Un jeune homme, qui nous avait suivies , s'assit à côté de moi au Salut.ei me dit à roieille : « Carmina, je sais qu'on vous maltraite et que vous souûrez. Ma-

' riez-vous ; on ne vous grondera plus. Je vous offre, avec mon cœur, Tindépendance et la tranquillité. Nous ne possédons rien ni l'un ni L'autre ; mais nous sommes jeunes , et , quand on aime , la peine

MU N0IITBLI.B8 ftlGILIBlfilBS.

et ie travail se changent en.plaisirs. » Je regardai avec attendrissement celui qiii s^expritnait ainsi.

C'était un beau garçon; je liis dans ses yeux l'honnêteté de son âme. Pour toute réponse , je lui tendis la main. Il vint à la maison et me demanda ea niariage. Ma vieille parente, lieuieuse de se débarrasser de moi, ne fit point d^opposition. J'épousai Antonio Âlessi. La joie etFamour habitèrent dans notre ménage tant qu'il fut là , le pauvre Antonio, li travaillait à la iabrique des cartes à jouer. Au bout d'un an, je lui donnai un hi^ enfant, qui fait à cette heure toute ma consolation. Je ne sais queile fatale idée vint à mon mari d-aller voir un cousin qu'il avait à Syracuse. Il partit malgré mes pressentiments. Trois jours après, il m'écrivit une lettre désespérée, dans laquelle il m^aunonçait son engagement comme matelot à bord é\m vaisseau. Le cousin do Syracuse m'apprit ensuite que, mon Antonio ayant quelquefois navigué dans une sperth nare^ ses connaissances en marine et son air déterminé avaient attiré l'attention d'un ennMeur de matelots. On chercha d'abord à le séduire ; comme il résistait , on lui lendit un piège , et on l'aida un peu à s'engager volontairement par des menaces et des coups de bâton.

' — Corps du Christ ! s^écria le marquis, la presse

des marins n'est pas permise ici.

— Tout ce qui se fait n'est pas toujours permis*' . Il fallait rédamer, orier, jeter feu ^ flamme. •

. ils «em^'iiATTe* M?

. <— Chaque jour amène ses fatigues» reprit Car» mina. Mon enfant a six mois* Pour le nourrir, il

faut que je me nourrisse moi-môme. Ne savez-vous pas qu'à solliciter on perd son temps él sa peine en ce pays-ci ? Quand je travaille trop, mon lait s'éehauffe. Je voudrais dormir^ et le chagrin m en em* pèche, ie pleure^ et je me reproche mes larmes. Tandis qu'une iroisine gardait mon enfant, je ▼iene d'ofl'rir un petit cierge à sainle Agailie, et je vous demande si, en sortant de là^jepouvaia être éispoaée à rire aux dépens de mon prochain.

Devant la maison de Carmina, le marquis demanda la peritiisakm d'entrer pour voir le nourrisson, ce qui lui fut accordé avec empressement. Il tourna autour du berceau, découvrit un peu l'enfant dont il admira la mine fraîche et les bras potelés : — Le beau marmot I dit-il en se fi-ottant les mains. On nYn lait point assez cunune celui-là. Ce serait grand dommage de perdre ce fruit de la Sicile. Pour le conserver nous veillerons sur la mère.

A la voix du seigneur Germano, Tenfant ouvrit les yeux et poussa des cris aigus: la force de ses

poumons l'ut un nouveau sujet d'enthousiasme pour le marquis. Quand Carmina eut rendormi le marmot, elle prit son ouvrage ; mais à peine eut^ elle fait trois points, qu'il lui fidlut quitter l'aiguille pour retourner au berceau et chanter une chanson.

S4t NOOTBLLBS StClLIBItlIBS.

— Ne VOUS agitez pas ainsi, dit le marquis* Chantez en travaillant, tandis que je bercerai le bambin.

Carmina chanta une complainte de nourrice,

dont le refrain était : Dormi puviriddu ! La douceur de l'accent sicilien prêtait à ces mots un charme particulier. Depuis un quart d'heure, le marmot ne bougeait plus, et le marquis voulait toujours bercer* La mère tourna la têle sur son épaule et chaula en souriant: « Si Ton voyait une Excellence transformée en bonne d'enfant, on Tap* IHiXeraii meszO'matio, Dors, pauvre petit ; un grand seigneur te berce. Dormi ^uviriddu 1 » '

Soit que la rencontre d iin mczzo-matto porte bonheur, soit que notre marquis eût des talents particuliers dans son métier de bonne d'enfant, il est certain que le marmot et sa mère se trouvèrent bien des soins qu'il leur rendait assidûment* Les yeux de Carmina reprirent bientôt leur premier éclat, l'embonpoint de la santé reparut sur ses joues, et les voisins, remarquant plus d*aisance dans la maison, admirèrent refficacité du petit cierge offert à Sainte-Âgathe-la- Vieille* Un soir, le seigneur Gci mano vint annoncer à sa nouvelle amie que ses vastes projets et sa mystérieuse entreprise rap[>elaient à Syracuse. Il semblait, à

LE MëZZO-MATTO. 349

Ten tendre, que le salut de la Sicile dépendit de ce voyage fantasque ; il ajouta que, de loin comme de près, il saurait secourir le marmot et la mère. Carmina laissa tomber son aiguille.

— Vilain fou que vous êtes, dit-elle avec vivacité, m'enverrez-vous aussi de loin les consolations, les paroles aiïectucuses, les soins de tous les instants qui m'inspiraient le coursige, Tespérance et la gaieté? Gardez vos secours et ne m*enlevez pas mon ami.

— Le moyen de ne point quitter ceux qu'on aime, c'est de les suivre où ils vont, répondit le

marquis.

— Eh ! puis-je vous suivre avec un enfant de six* mois, sans nouvelles de mon mari, sans savoir si le pauvre Antonio est mort ou vivant ?

— Ce sont là, reprit le marquis, autant de raisons de partir avec moi. Apprenez qu'un invisible lien rattache i'enlèvemenl d'Antonio à la perle de mon fatal procès. Le jour où je trouverai ce que je cherche, nous remporterons une triple victoire. Carlo, le muletier aux bras de fer, épousera la Zita à la poitrine d'acier, votre inari vous sera rendu, je secouerai le fardeau qui m'accnble en payant enfin cette horrible dette de seize tari qui fait de moi un vagabond et un rebelle aux lois, ma barrière de bois se relèvera de sa chute, et si le malheur voulait que le pauvre Antonio Alessi eut rencontré la

mort en pleine mer, je vous pourvoirai immédiate*

dft6 NOUVELLES SIGILIËNNfiS«

ment d'un auti c époux, aussi tendre et aussi dévoué que iuiy car il faut à votre bambin une légion de frères et de sœurs, à moins que vous ne préfériez vous brouiller avec moi et ne me revoir jamais. Voilà qui est convenu s vous m'accompagnes à Syracuse.

, — Je n entends rien à votre langage de messe^ tnaitOf répondit Carmina^ mais j'ai confiance eo vous et je vous accompagnerai, fût-ce au bout du monde.

Pour installer commodément la mère et l'enfant, notre homme augmenta son convoi d'un mulet. On

déposa le marmot dans un des paniers. Carmina^ les pieds dans l'autre panier, pouvait surveiller son poupon et lui donner le sein tout en voyageant. Carlo se réjouit beaucoup d^emmener si bonne compagnie. Afin d'éviter les attroupements de curieux et d'importuns, la caravane se mit en marche au point du jour ^ elle sortit de la ville par la porte Ferdinanda, et elle était déjà loin lorsqu'on apprit à Gatane que le mezztMnatto portait ailleurs ses bizarreries. La guitare et la littérature de grands chemins de maître Garlo remplirent agréablement les loisirs des voyageurs. Vers quatre heures de France, le second jour, les fers des mulets commencèrent à résonner sur Tantique voie de pierres construite par Hîéron, Fami des Romains. La tombe d'Archimède apparut au milieu du désert de marbre où s'éleva jadis Syracuse, qui fut, dans le

LE MEZZO-MATTO. dôi

moment de sa spl^deur, la plus grande ville du

monde et la plus peuplée. — Mes amis, dit le seigneur Germano> nous avons de Tavance; on m ferme les portes de la place de guerre qu'un« heure après le coucher du soleil. Reposons-nous ici*

Sur les débris de la grande porte d*Exapi1on, le

marquis, debout et les bras croisés, contempla Tespace immense que couvrait autrefois le quartier d*Épipolis. — Trois milles à parcourir, dit-il avec emphase, trois milles avant de rencontrer une habitation, une muraille debout, et pourtant nous sommes à Syracuse! Un million et demi d'hommes ont été réunis dans cette enceinte. Salut à la rivale d'Athènes et de Rome! Quelle foule sur ces places publiques! quel mouvement dans ce port I Admires ces toin|)l('s, ces palais, ces chefs-d'œuvre des arts, ces voiles innombrables qui sillonnent la mer, ce commerce florissant, ces vaillantes armées qui ont battu Alcibiade, Niciaset Démosthène! 0 Svracuse! en aucun lieu de la terre il ne fait meilleur vivre que sous Ion ciel clément. Je ne m'étonne point de celte population qui s*a<ïite dans Ion sein comme une fourmilière, A qui donc fera-t-on jamais croire que la civilisation voudrait s'en aller là-bas, dans le stupide et barbare septentrion, dans ces contrées ingrates et glacées où César envoyait ceux qull n'aimait plus mourir de consomption? Quelle idée burlesque ! Demandez au savant Archimède si cela

est possible ! Qoe deviendrait Syracuse?.... Des décombres, dHnfomnes décombres!

Le marquis, voyant que ses compagnons le regardaient avec des yeux inquiets, se tut et cacba son visage dans ses mains. Peu à peu il s^affaissu, comme écrasé par quelque pensée désolante. Il s'assit et finalement se coucha les bras en croix, la face contre terre. Des sanglots sorlciient de sa poitrine, et il rouvrait de baisers la pierre de Faillique porte d'ÉpipoUs. Maître Carlo crut devoir avei^ tir le patron que rbeùre de VÀngelus approchait. Le marquis se releva, et la gaieté lui revint en passant sur le pont^levis de la Syracuse moderne, qui n*est autre que Tancien quartier d^Ortigia. A Tauberge dd Sole^ le seigneur Gei mauo choisit de bonnes chambres, et il sortit à pied pour voir la ville. Au bout d^une demi^heurette^ Carlo le retrouva, les coudes appuyés sur le parapet de la fontaine Aréthuse, engagé dans une escarmouche de quolibets avec une douzaine de laveuses plongées dans Feau jusqu'au genou.

Le mezso-maitOt étant peu connu à Syracuse, ne fut point gêné par ses antécédents de savant , d'homme sage et de grand seigneur pour s'y faire une belle réputation de fou. On le prit tout de suite pour ce qu^il voulait paraître. On s^amusa de ses allures d'écolier en vacances, de son langage incohérent et du cortège bohémien qu'il traînait après lui* Le limonadier de la rue Haestransa, chez qui

LE MEZZO-HATTO. 3ô3

on venait recueillir les propos du mezzù^natto afln

de les colporter, gagna beaucoup d'argent. Un matin , le plus liabile médecin du pays, qui n'en savait })as long, raconta chez le limonadier qu'un ouvrier du port était mort d'une maladie qui ressemblait au choléra. Ce fait inquiétant amena la conversation sur les souvenirs funèbres de la première invasion du fléau. On se rappela qu'en 1837 Palerme avait, perdu le tiers de sa population, et que, sous le prétexte absurde d'empoisonnements, on avait massacré vingt personnes à Syracuse même. Cela dit, la compagnie se dispersa,- et chacun s*en alla de son côté répandre Talarme dans la ville.

Depuis peu de jours, on voyait dans les rues de Syracuse un pauvre Napolitain qui parcourait la Sicile en jouant de la cornemuse. Cet homme était maître en son art et donnait des leçons à 2 sous le cachet aux chevriers siciliens. I^e zampognarp jouait aussi devant les hôtels et les trattorie pour le divertissement des étrangers. Le soir même du jour où «des bruits de choléra s'étaient répandus dans la ville, il souftlaitdes morceaux de choix devant Tau. berge del Sole, Noire marquis, étonné du goût que montrait cet homme et du parti qu'il savait tirer de son instrument, sé mit à la fenêtre pourvoir quelle mine avait ce virtuose ambulant. Il reconnut une de ces mâles figures napolitaines dont la misère, les privations, les brûlures du soleil et la malpropreté ne détruisent jamais le caractère de beauté classi^

354 NOUVELLES SIGILIBN1IB8.

que. Le Napolitain, appuyé du coude contre le mpr,

les jambes croisées, son manteau en loques drapé comme celui d'un empereur, eiillait les sons de sa zampogna en artiste consommé. Son air doqx, intelT I igent, patient et résigné, sabonne envie de plaire et d'amuser, inspirèrent au marquis une coippassion profonde. Tput à coup le musicien s'arrè|4 au plus bel endroit du morceau; il jeta des regards effarés sur un groupe de gens du peuple qui débouchait au coin de la rue, et il s élança dans Taubergei dont il ferma la porte. La foule, armée de bâtons e| de fourches, arriva bientôt en poussant des hurlements saiivages ; le chef de la bande demanda qu'on

lui livrât Tempoisonneur pour en faire justice.

— Il n'y a point d'empoisonneur, répondit le

marquis du haut de son balcon ^ il n'y a que des peureux et des ignorants. Vous ne toucherez pas à ce '

pauvre Napolitain.

— Nous voulons le zampognaro^ et nous Tau- Tons, cria une vieille femme en brandissant un balai -, on Ta envoyé de Naples pour jeter du poison dans les fontaines.

— Eh bien ! dit le marquis, apportez-moi de Peau d'Arétluiso, et, si je tombe malade pour en avoir bu, je vous livrerai le zampognaro.

Maître Carlo, qui se promenait sur les remparts, entendit le tumulte et s^empressa d^accourir. Il fendit la foule, et monta sur le perron de Tauberge: •-«Respectez, dil-il, l'autorité de celui qui vous

parle ; c est un bon Sicilien, et deplusunhorrMue de qualité* Rf^tirez-vous, puisqu ii vous le recommande*

Ce discours n'aurait produit aucun effet sur des f^ens exnspérés, si Carlo n'eût ajouté, en retroussant les manches de sa chemise, qu'il assommerait les récalcitrants. La, vigueur et ies poings fermés de roratcur prêtèrent assez de force à son éloquence pour causer un moment d hésitation. Le marquis en profita pour prononcer une harangue qui apaisa rémeute au grand regret de la femme au balai. Le Napolitain^ qui balbutiait ses prières à genoux dans un coin, se croyait déjà ammazzato.

— Remets-toi de ta frayeur, lui dit le marquis, le rassemblement est dissipé. Je t'attache à ma per* sonne, eUje te protégerai tant qu*il te plaira de rester en Sicile.

Le zampognaro n'acheva point son pater; il se releva d^un bond sur ses pieds, et demanda combien sa seigneurie lui donnerait de gages par mois. Le marquis lui offrit deux piastres, le logement et la nourriture. — Excellence, répondît-il, \asampagna est un bel instrument, mais qui fatigue la poitrine. Pour en jouer soir et matin, sans marchander, ce nVst pas trop de trois piastres.

— le t'en donnerai dnq en arrivant à Messine, dit le marquis, mais ce sera pour payer ton passage sur le bateau de Naples, car je vois bien que, si non» vivions longtemps avec toi, nous deviendrions ' tous des bouffons^ l

Les bouffonneries du f^auvre sampognaro introduisirent pourtant dans la maison du seigneur Germano un élément qui ajouta désagréments nouveaux aux plaisirs de la vie bohémienne. Carlo, tout en faisant la guerre au Napolitain maltdeitOy le prit en amitié. Carmina, qui avait de la voix, appr^ail.ses chansons populaires , et le patron riait de ses lazzis. Un soir, au retqjir d^me promenade dans les sites magnifiques du mont Rosso, le marquis rentrait à Syracuse, entouré de tout son monde. Carmina chantait avec accompagnement de guitare et de zam^ pogna , et le poupon , bercé par le pas de la mule, dormait dans son panier, lorsqu^on entendit un grand bruit de grelots et de clochettes. Le patron interrompit la inusique et commanda de faire silence. Du haut de sa monture, Carmina vit une lettiga escortée par des cavaliers, et qui suivait le bord de la mer. Ce convoi venait de Noto, chef-lieu de la province. Carlo , qui se connaissait en voyageurs, assura que la letiiga devait porter une belle dame ou un grand personnage.

— Attention I s'écria le marquis. Voici ce que je cherche.

La lettiga^ ornée de papier peint et soutenue par deux mulets de haute taille , avançait rapidement.

La bande des promeneurs se rangea pour laisser le passage libre. Un vieillard, en uniforme de général et d'une flgure belle et vénérable, mit la tète à la portière. IL sourit dans ses moustaches grises, et

LE NEZZO-NATTO. 357

adressa un salul plein grâce et de courtoisie au seigneur Germano de l^aîr d'un homme qui voudrait lier conversation. I^e marquis rendit le salut, et At

marcher son mulet de manière à se tenir à portée de la voix.

— N'cst*ce pas au seigneur marquis Germano que j^li Thonneur déparier? demanda le vieux militaire.

— A lui-même, mon général.

— Je sais charmé de rencontrer une personne de votre mérite, seigneur marquis. Je sais que le vul* gaire vous prend pour un mezzo mattOy mais on m'a raconté de vous un trait qui ferait envie à Tiiomme le plus sage. Nous en reparlerons à Syracuse ; je prétends vous témoigner mon estime ailleurs que dans ce désert. Des bruits de choléra et de troubles m'amènent dans cette province; mais on tii'a déjà dit à Noto que je n'aurais pas besoin d'user de mes pouvoirs, grâce à votre courage et à votre humanité.

— Ah ! s^écria le marquis, si vous aviez le temps de m'écouter, que d*autres occasions je pourrais vous offrir de déployer votre autorité ! que de blessures à former, que de malheureux à protéger je pourrais mettre sous vos yeux !

— Parlez^ au nom du ciel 1 dit le général. Gette rencontre est une bonne fortune pour moi. J'ai beau interroger, fureter, menacer : soit par haine, par peur ou par flatterie, on me dissimule tout. Dieu soit loué! Je trouve enfm un homme de cœur et un ami.

<— Ëtmoi, Dieu soit loué! je trouve ealin uuq

358 NOUTELLES SICILIENNES.

ftme noble, honnête et généreuse. Depuis assez lonjg;temps je la cherche de ville en ville ^ pour Vair tirer sur mon chemin) j*aurais vouln emplir ce pays du bruit de mes exlravaganccs. Nous n'irons pas loin, mon général, pour découvrir ce qu*oo vous cache'. J'en ai fait à mon bagage de voya-f

geur. Cette charmante femme que vous voyez là-bas et qui allaite son enfant, c'est une pauvre aCûigée dont mari a été raccolé par des recruteurs de la marine. Depuis six mois, elle ignore ce que devient ce mari, s'il est encore vivant, et cependant elle a grand besoin de lui. 3i U Providence ne m*eût rendu fou tout exprès pour la circonstance, cette femme allait mourir de misère et d'épiiisement aveq son nourrisson* Ce jeune mnlefi^riiuxlai^sépaulesi qui tient une guitare, avait un petit emploi de messager : on l'a destitué pour donner sa place à ui\ Napolitain^ et on en avait le droit ^ mais le successeur désigné vint s'emparer de la place avec insolence et P^s même exhiber son brevet.

Maître Carlo ^ quj a le cœur bien placé , justement piqué de ce mépris, a ressaisi ses dépêches et fait son service un jour de plus qu'il ne devait. On l'a arrêté; il s'est échappé des inaii|s des gendarmes, et depuis lors je ne puis obtenir qu'on dise nettement s'il e^t contumace ou s'il peut circuler en liberté. Comme on n*<^rait s'^parèr de lui en ma présence pour des raisons que je vous confiera^ plus tardyjl me suit comme mon ombre, de peur d'ac-

tE MEZZO-XATTO. 35d

ci dent. Au moment où lui arriva ce malheur, Carlo allait épouser un superbe brin de fille qu'il aime, et son mariage est ajourné indéfiniment. Comment donc voulez- vous, mon général, que la Sicile reirouve jamais les six millions d'habitants qu'elle eut du temps de Strabon ? comment voulez-vous que son sein fécond ne se dessèche pas, si les jeunes maris voguent en pleine mer et si les amoureux s^enfuient comme des malfaiteurs?

— Marquis, dit le général Je vous vois des larmes dans les yeux, essuyez-les ^ nous ferons en sorte que vos jeunes gens embrassent leurs feounes pour vous contenter. Il y a encore une personne dont je veux connaître particulièrement les sujets de plainte : c*est le seigneur Germano, c'est cet homme rare el bon, qui s'oublie en pensant aux autres et qui a sauvé le zampognaro.

Le marquis approcha son mulet de la portière et parla fort longtemps au général, mais si bas onb personne n'a su ce qull di^«iait. 11 fallait que ce tut quelque chose d*énorme et de saisissant, car le vieux militaire mordait ses moustaches et fronçait les sourcils d'un air d'indignation et de fureur* — Voilà donc, s'ccria-t-il , comment on se conduit quand on se croit hors de toute surveillance? Voilà comme on se fait aimer dans un pays où il faudrait au moins de la modération et de rhonnôtetéà défaut d'intelligence et d'habileté ! Âh! j'ai bien fait de passer dans cette province ^ j emporterai des document3

360 NOUVELLES SIGILIENUBS»

précieux , et nous allons rédiger ensemble Un rap* port d'un intérêt extrême.

* Aitetfdez un peu, reprit le marquis ; les plaintes et les déclamât ions d'un mezzo-nuUtone suffisent pas. Prenez le temps de constater l exactitude des faits. Une enquête vaut mieux que ma parole,

— Point d'enquête! répondit le général; on me déguiserait encore la vérité. Vous me dicterez vousmême, et je tiendrai la plume. C'est vous seul que je consulterai. A mon âge, on ne se trompe plus sur la droiture et la sincérité des gens. Le mezzo-matto seul a ma conâance. Donnez-moi la main. Je vous estimais avant de vous connaître ; à présentée vous aime. Quand tous les maux que vous m'avez signa-, lés seront guéris, quand vos jeunes gens auront femme et enfants , promettez-moi de rentrer dans votre château, de rappeler auprès de vous les artistes et les savants, et de vivre en homme réconcilié avec son siècle et ses concitoyens.

^ Général, dit le marquis, vous touchez du doigt ma folie. Je n'ai qu'une passion , qu un amour, la pauvre Sicile. Pour en faire une figure allégorique, il faudrait représenter une femme parfaitement belleet couverte de haillons. Plus elle est misérahle, et plus je l aime. Si vous cherchiez , une lanterne à la raain, comme Diogène, un fou disposé à mourir obscurément, dans nn coin, sans gloire et sans consolât ion, pour elle, pour la ranimer un instant, pour lui rendre une parcelle de cette vie, de ce com-

LE MEKZO-NATTO* 361-

merce, de ce tnouveinenl qu'elle avait dans les sièfïles évanouis, je serais voire homme.

— - Vous ne mourrez point, répondît le général, et la Sicile ne s'en portera que raieux« Je prends les devants et je vous attends à Syracuse^ Retourner près de vos amis ^ apprenez-leur qui je suis, et faites qu'ils ne haïssent pas un vieux soldat bien endurci au mal et que vous voyez cependant ému de leurs souffrances jusqu'au fond de ses entrailles. Au revoir, mon cher Germano^ ce moment ne s'eifacera jamais de mon souvenir*

Durant trois jours, le général et le marquis demeurèrent enfermés dans les bureaux de la sousintendance. Ils se séparèrent «rauite en s'embrassanl^ l'un partit pour Palerme,d'où il devait se rendre à Naples, avec un rapport secret et volumineux; l'autre, parvenu au but qu'il avait tant souhaité, reconduisit chez elle donna Carmina et revint àlaormine avec maître Carlo, en lui disant qu'il pouvait passer la tète haute devant tous les gendarmes du monde, beau muletier, vêtu de neuf, conduisit à l'église de Gallidoro sa iiancée parée des atours qu'elle ne croyait plus faits pour elle. La Zita eut des finissons de bonheur sons son corsage de soie. Il lui sembla que le petit bracelet d'or, présent de noce du cher seigneur Germano, était la main de la fortune elle-même qui lui pressait le bras pour la mener vers son fidèle Carlo. Sa toilette fit l'admiration des paysans, et le marquis la trouva si

belle sons son voile trépousée, qu'il lui échappa des murmures d'envie que maître Carlo prit pour un bftdinage, d^autant que le patron se frotta les mains en ajoutant qu'il espérait porter bientôt sur les Ibnts baptismaux un marmot plus joufUu encore que celui de Carmina. La noce fut célébrée au cabaret ; on dansa sur le rivage de la mer, aux sons des cornemuses et des guitares-, Torchestre était dirigé par le zampognaro. A la nuit, un ancien ouvrier d^artillerie tira deux petites fusées volantes qui excitèrent des éclats de joie mêlée de frayeur. On servit un diner homérique en plein vent, et une charrette ornée de feuillage, autour de laquelle dansaient les jeunes gens, conduisit les deux époux à leur domicile*

Âu boutd^un mois, le marquis reçut une lettre du général dont il ne lut que cette phrase à ses amis : a Vous ne soupçonnez pas, cher Germano, quelle peine il faut se donner pour faire un peu de bien^ que de gens ont intérêt à s'y opposer! combien il est plus facile et moins dangereux de se taire et de laisser au mal la bride sur le cou ! Espérez et al tendez cependant. » Connaissant le noble caractère, la réputation brillante et récemment acquise de son illustre ami , notre marquis attendit avec confiance le momcnl de i élever triomphalement sa barrière de bois et les nymphes de sa pièce d'eau. — 11 attendit. — i^e batcaA pt>^tal n'apporta plus rien, pour Inî.

LE MBZZO-IIATTO, 363

Sur le liiloral de la Sicile, ont vil errei le mezzomatlo avec son mulet el son liamae , parlant tantôt comme Socrate, tantôt comme Pasquino. Malgré cette vagabonde, au premier enfant qu'eut la (cm me de Carlo , les quartiers de la pension de cinquante ducats arrivèrent aux termes convenus. Ix' mari de Carmina rentra dans son ménage lorsqu'il eut achevé le temps de son engagement. A force de jouer en conscience le personnage d'homme à moitié fou, le marquis Germano l'est devenu tout à fait, comme le prince Hamlet, et la lettre du général qui lui annoncera le gain de sa cause le trouvera probablement assis sous une douche d'eau froide.

FIN DKS NOUVRhLRS SICILIENNES.

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