‹ Nouvelles juivesChapitre 28 sur 28 · I . La communauté juire · texte numérisé non relu

I . La communauté juire

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cité autant d'étonnement que s'il eût soutenu que les aigles et les colombes sont proches parents. Dans la cour de cette maison oU régnait maintenant, comme un vigilant gardien, ce Cerbère, le troublesommeil du Ghettp, dans cette même cour, jouait et piétinait alors une joyeuse bande de petits garçons ; et rien qu^à entendre de loin leurs bruyantes voix d'enfants, lecœur vous sautait de joie dans la poitrine. Tout dans cette maison respirait la vip, le mouvement, la gaieté ; et: l'on eût dit que les anges du bon Dieu se plaisaient à la couvrir de leur égide protectrice. Jamais on n'avait vu d'aussi jolis enfants : leurs joues étaient couvertes d'une transparente rougeur et leurs yeux avaient un éclat particulier que rarement Ton se souvenait d'avoir surpris chez d'autres enfaats du même âge. Mais, hélas | faut-il le dire ? Ce sont précisément ce^ joi^es d'un si beau rouge et ces yçu^ si étincel^nts qui ont réduit à la soUtude cettQ niéine maison. Elle n'a plus pour h^bit^nts aujourd'hui qu'un v^çillard» « 1^ despote » Jacob Loew et son chien.

Qui 1 ils avaient été au nombre de cinq, les pauvres petits. M^i^ pas un ne dépassa sa treizième ^nnée. Chaque fois que l'un deux touchait à la limitQ de cet âge, une sorte de nuage noir semblait envahir et couvrir sQudain la sérénité du ciel domestique ; et le nuage s'abaissait toujours de plus en

plus noir à mesure qu'il'de^cendait davantage et

quand il avait passé, Tepfant était mprt. Et la catastrophe se produisait, en général, ^vec une rapidité si effrayante que tpl de ces enfapts dopt hier encore les joues brillaient d'un vif incarnat, indice d'une vie florissante, se trouvait, un mois après et en

moins de temps encore, couché pour toujours, là* bas, au champ du repos. On ne sait quelle perfidq maladie qu'aucun art ne pouvait prévoir ni combattre et qui, chaque fois, revêtait un caractère différent comme pour braver la vigilance des parents, vînt enlever sans pitié et coup sur coup ces malheureux enfants. — On leur avait jeté un mauvais œil, disaient les gens pieux. — Ils étaient nés avec la courte haleine, commentaient les vieilles femmes du voisinage. Ils étaient nés avec la courte haleine! Hélas! sans s^en douter, ces gens-là avaient dii la vérité. '

Quand Jacob Loew au retour de ses voyages d'affaires, rentrait le vendredi après-midi dans sa maison , cette maison bénie et que semblait échauffer je ne sais quel souffle de tendresse féminine, — car à cette époque-là sa femme la remplissait encore de son ardente activité, — il éprouvait chaque fois une joie mêlée de tristesse. Cinq petites têtes aux cheveux bouclés venaient se presser sous sa main pour recevoir, la veille du Sabbat, la bénédiction paternelle. C'était à qui devancerait l'autre. Mais lui les réunissait tous ensemble comme en une seule pelote, pour ainsi dire. Ce n'était pourtant pas qu'il eût déjà le pressentiment que sous cette fleur enfantine se cachait quelque ver rongeur. Bien au contraire. Mais au milieu de la joie qui, à ce spectacle, lui gonflait le cœur il songeait toujours au moment où lui-même viendrait à mourir. Et alors il faisait la réflexion suivante : « Conviens-en, Jacob Loew, ton Dieu a bien organisé les choses. Le jour où toi ou bien ta femme vous viendrez à quitter ce monde, vous laisserez après vous cinq superbes

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garçons qui diront le Kadisch en votre honneur. » On appelle Kadisch cette oraison transmise, parmi les Juifs, de génération en génération, depuis des milliers d'années et qui est conçue dans la langue même de Sion. L'origine en est toute mystérieuse; des anges, dit-on, Font apportée du ciel pour l'enseigner aux hommes. Dans cette prière viennent se confondre, avec les plus tendres sentiments de Tenfance, les souvenirs les plus véritablement humains; car c'est la prière des orphelins. Après la mort de leur père ou de leur mère, les fils du défunt ou de la défunte doivent la réciter, pendant un an, chaque jour, matin et soir, après Toffice divin ; puis, chaque année, au jour anniversaire. Sortant de la bouche des enfants cette prière possède une vertu singulière : elle pénètre jusque dans les tombeaux pour annoncer aux parents morts que leurs enfants se souviennent d'eux ; puis, elle arrive directement jusqu'au trône du Tout-Puissant', implorant pour ceux qui ne sont plus de ce monde, repos éternel, pardon et miséricorde.

Certes s'il est quelque part un lieu assez solide et

assez indissoluble pour joindre ensemble leciel et la

terre, ce lien-là ce sera cette prière. Elle unit entre

eux les vivants en même temps qu'elle forme

comme un pont qui conduit au mystérieux empire

des morts. Et l'on serait presque fondé à dire que

cette oraison est une sorte de sauvegarde pour le

peuple qui, seul entre tous les autres peuples^ en fait

usage ici-bas; elle lui garantit^ en quelque façon,

sa durée. dans l'avenir; car aussi longtemps que,

chez un peuple, les enfants se souviennent de leurs

parents, ce peuple-là reste à l'abri de toute ruine et

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de toute dissolution. Non, non, il il' est pas de pête, pas de dépravation, pâS de corruption , il h'est pas, en Un mot, de pouvoir au mondfe, capable de secouer ni de miner dans se^ fondements un édifice qui repose sur Tinébranlable rocher de la c famille, i

On dira ee que Ton voudra ; il n'est pas moins vrai que plus d'une fois cette prière du souvenir a porté un trouble salutaire au sein de telle ou telle conscience égarée dans le tourbillon des mauvaises passions; plus d'une fbis aussi elle a provoqué la réflexion chez les plus pervers et les a , pour ainsi dire, sanctifiés en leur rappelant leurs parents morts depuis dés antiées; c'est alors que ces mêmes hommes ont envisagé avec terreur le chemin qu'ils avaient parcouru en le comparant avec celui qu'ils auraient suivi peut-être s'ils avaient eu pour les guider Tceil d'Un père ou d'utle nàère.

Et par là même que cette prière est une ^rte de résurrection morale de tiotre existence éphémère, qu'elle lie permet pas à Thomme de mourir tout entier et qu'elle fait revivre sans cesse dans tios âmes le souvenir de ceux qui sont depuis longtemps rayés, pour ainsi dire, du cadre de l'humanité; par là même aussi elle exerce une sainte et salutaire influence. Pouvoir se dire que l'on va passer d'une enveloppe misérable et fragile dans un monde plein de mystères et que néanmoins ces pelletées de terre qui vont rouler bruyamment au-dessus de votre tête ne vous couvriront pas tout à fait; que vous laisserez au contraire derrière vous des êtres qui sauront que vous êtes mort, quelle que Soit la partie du globe ôti ils se ttouvent, qu'ils y soient revêtus des haillons de la pauvîreté ou de la potirpxe

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des grands; qu'ils feront arriver la prière dû Kadisch jusqu^à vofus; pouvoir se dire aussi qu'on ne possède plus rien dans ce monde, qu'on n'aura laissé ni biens, ni maisort, ni champs qui puissent vous rappeler à ces mêmes êtres et que pourtant ils conserveront votre mémoire comme leur plus précieux héritage; pouvoir se dire que lors même qu'on n'a rien été ici-bas pendant sa vie, d'autres feront néanmoins quelque chose de vous, qu'ils vous donneront un certain relief et qu'ils vous soulèveront de la poussière du passé; pouvoir se dire cela, ce sera comprendre en même temps les pensées cachées qui cheminaient dans le cerveau de Jacob Loew, comme aussi la satisfaction que devait lui causer cette seule idée qu'un jour à venir cinq garçons, ni plus ni moins, diront le Kadisch en son honneur.

Nous avons raconté plus haut comment dans le cours d'un très-petit nombre d'années, toutes ces jolies et florissantes têtes d'enfants avaient disparu successivement de la maison de Jacob Loew. Elles sont couchées maintenant tout près les unes des autres au cimetière juif. Le jour où l'on avait enterré le plus jeune d'entre eux, Jacob Loew et sa femme étaient demeurés comme frappés de stupeur à la suite de cette dernière catastrophe; et comme s'ils s'étaient entendus pour cela, il ne parlèrent plus entre eux de ces chers trépassés. Tous deux savaient trop bien que la blessure de leurs cœurs saignait réciproquement, après comme avant. De temps à autre seulement, et cela arrivait surtout le vendredi après-midi quand Jacob Loew rentrait chez lui, il sentait son cœur éclater comme eût fait une flamme sortant soudain de dessous des cendres en

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apparence depuis longtemps éteintes. — L*homme, il faut en convenir, est un beau calculateur, avait-ii coutume de dire alors à sa femme avec un effrayant sourire; j'avais compté sur cinq et pas un seul ne m'est resté I

— C'est que Thomme ne doit point calculer de la sorte, répliquait Esther, et elle seule savait ce qu'une telle consolation coûtait à son cœur; non, Thomme ne doit point calculer ainsi et faire à l'avance les comptes du bon Dieu; c'est par là qu'il commet un péché et s'attire le malheur. Et d'ailleurs n'avonsnous pas notre Blumelé qui nous est restée?

— Est-ce qu'une fille peut dire le Kadisch pour ses parents?

— Mais ses enfants le pourront.

— Et si elle aussi vient à avoir la courte haleine, Esther? oui, si elle aussi vient à l'avoir, que feras-tu alors?

— Je ne fais pas mes comptes comme Jacob Loew, disait-elle ordinairement en terminant les entretiens de ce genre; et en parlant de la sorte, elle réprimait souvent un amer sourire; mais ce sur quoi je compte c'est que notre Blumelé grandira en force et en santé; Dieu ne voudra pas nous enlever encore notre unique Blumelé.

Esther avait raison. Blumelé venait à merveille; elle poussait comme une jeune plante dans la forêt. Au premier coup d'œil on pouvait juger que la constitution de Blumelé était toute différente de celle de ses frères si prématurément emportés. Ses joues n'avaient pas cet incarnat trompeur qui avait été regardé chez ces derniers comme un excès de santé et ses yeux ne brillaient pas de ce feu dévorant dont

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avaient étincelé ceux de ces pauvres enfants; ce feulà n'avait été, après tout, que le reflet de l'embrasement intérieur qui les consumait ; et cet embrasement éteint, ils s'étaient éteints de même. Non, cette enfant au contraire se développait très-régulièrement, sans que ses parents s'en aperçussent presque, car leurs yeux étaient encore constamment tournés du côté du cimetière.

Un jour on reçut la visite du docteur Prager. Il y avait longtemps qu'il n'avait paru dans la maison. Depuis la mort du plus jeune garçon de Jacob Loew, une sorte de froideur était intervenue entre le docteur et le ménage Loew; c'était assez naturel; car chaque fois que Jacob Loew apercevait le médecin, il se sentait soudain en proie à quelque chose qui ressemblait à un violent courroux. Ce n'est pas qu'il lui imputât le moins du monde le malheureux destin de ses enfants; mais toujours est-il que le docteur lui rappelait sans cesse ceux qu'il avait perdus, les espérances qu'ils avaient emportées dans le tombeau et, en un mot, tout ce que, grâce à eux, il s'était forgé de félicités pour sa vie future. N'étaitce pas eux, en efTet, qui, s'ils eussent vécu, auraient un jour à venir dit la prière du Kadisch pour leur père?... Le docteur de son côté avait trop de tact pour faire des visites fréquentes dans une maison où il ne pouvait, où il ne devait s'attendre qu'à un accueil d'une politesse forcée; car il jugeait la situation avec son cœur. Aussi s'était-il passé des années sans qu'il eût vu la jeune fille autrement que dans de rares circonstances amenées par le hasard seul; et de cette manière elle lui était devenue, en quelque façon, étrangère.

2IO UN AVMIVERSAISK

— Est-ce là votre enfant? deman^a-t-il avec étOQnement, pendant que ses yeux surpris toisaient dans son gracieux ensemble cette jpune fiUe de dix-sept ans.

La femme de Jacob Loew pâlit à cette question et sa main saisit convulsivemnt celle du docteur.

— Auriez-vous par hasard remarqué qu'elle aussi a la courte haleine? demanda-t-elle tout bas.

Le médecin re§sçqtit une yive émotion. Jl s'approcha de Bluinelé et (a regarda longtemps dafis les yeux.

— Mais je n^ suis pas malade, iponsieur le docteur! s'écria Blumelé à la fin, et i^Ue se mit à rire.

— Non certes et apssi vrai que Dieu existe, vous n'êtes pas malade; et autant que la science humaine peut avoir la prétention de deviner l'avenir, je puis te dire ceci, ma chère enfant : tu es aussi bien portante qu'on peut le désirer et bien portante tu resteras.

— Jurez-le-moi, monsieur le docteur, s'écria Jacob Loew sur un ton dans lequel le médecin crut reconnaître une certaine ironie mêlée à uqe éqiotion profonde,

— Un médecin ne peut jurer de rien, répondit le docteur avec sérieux; mais il peut di; moins vous assurer, autant, encore une fois, que son art le lui permet, que votre fille n'aura jamais le sort de vos autres enfants.

— Les pauvres, les pauvres garçons! sanglota Loew en *e couvrant le visage de ses deux mains.

— Est-ce que tu vas recommencer tes calculs, Jacob Loew? dit Esther à voix basse.

Il laissa tomber ses mains. Des larmes amères

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coulaient le long de ses joues, et néanmoins son visage se trouvait comme éclairé par un rayon de soleil. Il s^approcha de Blumelé et la regarda longtemps dans les yeux; puis, lui passant la main dans sa niagnifique chevelure d'un noîr resplendissant, il lv)i dit d'une voix qui alla jusqu'à l'âme de la îeune fille : — Blumelé, il faudra que tu djBviennes une brave et pieuse fille, car tu es la seule (désormais sur laquelle je puisse compter; voyqns, promets-le-moi.

Il lui tendit la main. Blumelé fut assez longtemps avaqt de lui donner la sienne; et, en le faisant, elle ressentit comipe un frisson- Jacob Loew venait de

parkr d'une si étrange manière et comment

pouvait-elle promettre de tenir une chose qu'elle avait à peine comprise !

ptait-ce à la suite de cet entretien quç Jacob Loew avait conçu le consolant espoir que la tempête qui était venue si terriblement assaillir sa maison était désormais apaisée ou bien cette idée lui étaitelle inspirée d'ailleurs? Quoi qu'il en soit, à partir de ce joufv la vie semblait avoir pour lui un nouveau charnue; et c'çst à partir de ce moment aussi qu'il parut s'apercevoir que la présence dans sa maison d'une fille de dix-sept ans faisait renaître dans son ân^e si longtemps assombrie un rayon de lumière sur lequel il n'avait plus osé compter; c'est maintenant seulement qu*il semblait remarquer cpjpbien et avec quel éclat s'élait développée la beauté de Is^ jeune fille. Et il s'opéra un changement si extraordinaire dans sa manière de penser et d'agir que l'œil le moins exercé eût pu le constater. Il y avait peu de temps encore, il parlait à tout pro-

2X2 UN àNNIVERSAIRK

pos de ses cinq garçons et il savait les faire intervenir même dans les conversations qui prêtaient le moins à ce sujet. A présent, au contraire, il n'en faisait plus que peu ou point mention ; et s'il lui arrivait d'y revenir, il n'était pas rare de le voir souvent interrompre ses lamentations ; et ses yeux alors caerchaient quelque chose autour de lui. Et, si le hasard avait voulu que Blumelé fût présente, les regards de son père ne se détachaient plus d'elle et sur ses lèvres venait s'épanouir alors un rayonnant sourire de béatitude, un de ces sourires dont il avait perdu Thabitude depuis longtemps. Jacob Loew, à partir de ce jour, ne revenait plus d'aucun voyage d'affaire sans rapporter à Blumelé quelque objet de toilette à la mode. Et si parfois Esther lui reprochait de gâter par la leur enfant et de la rendre vaine, il avait toujours toute prête cette réponse qu'il accompagnait d'un sourire de satisfaction : — Quel mal, disait-il, cela peut-il faire, du moment qu'elle continue à rester pieuse et sage? Et c'est aussi la question qu'il lui adressait; chaque fois, avant de lui remettre le présent qu'il lui rapportait de voyage : — Blumelé, lui demandait-il, voyons, disle-moi, as-tu été bien sage cette semaine? Là-dessus et sans attendre de réponse , il lui jetait avec un incroyable empressement le brillant cadeau.

Que se passait-il donc dans l'âme de Jacob Loew ? S'y était-il développé quelque nouveau germe de vie ? Quant à Esther, elle secouait souvent la tête d'un air pensif; car elle ne s'expliquait qu'à moitié les prodigalités de son mari envers Blumelé. Ce qu'il y avait de plus clair pour elle, c'est que Loewne se sentait plus capable de contenir sa joie, puis^

que à partir de ce moment seulement il paraissait convaincu que sa fille ne lui serait point ravie comme ses autres enfants. Mais quel rapport tout cela avait-il avec cet éternel mot de « piété et de religion, sur lequel il insistait chaque fois avec une si pressante énergie ?

Blumelé elle-même dit un jour à sa mère avec un grand sérieux : — Que veut donc dire mon père quand il me répète toujours : Sois sage, Blumelé, sois sage ? Est-ce que je ne le suis donc pas ? M'estil jamais arrivé de faire quelque chose qui ne soit pas bien?

Esther réfléchit longtemps pour savoir ce qu'elle devait répondre. Puis soudain : — Il n'y a jamais de mal à ce qu'on nous exhorte à chaque heure et

chaque jour, à la piété et à la religion et si ton

père le fait si souvent, c'est qu'il sait, à coup sûr, mieux que toi pourquoi il en agit ainsi.

Blumelé était assez légère de sa nature; des réponses de ce genre la contentaient toujours sans qu'elle y réfléchît davantage. Du reste, Jacob Loew lui avait si souvent demandé si elle avait été sage, qu'à la fin cette question était devenue pour elle une simple manière de parler et elle n'y attachait plus d'autre sens. Cette demande, quand elle lui fut faite pour la première fois, l'avait fait frissonner de tous ses membres ; elle la laissait maintenant complètement indifférente. Il en estains^de tout ce que Thabitude émousse; quand un mot a cessé de représenter une idée, il ne retentit plus à nos oreilles que comme un vain son. Déjà Blumelé avait acquis assez d'assurance pour pouvoir répondre à la question habituelle de son père par un : Oui 1 accompa-

gné d'un sourire stéréotypé. Elle savait bien qu^il ne demandait pas d^autre réponse.

Depuis quelque temps Jacôb Loew comblait sa fille de cadeaux de plus eii plus ncrhes, de plus en plus brillants. Sa libéralité semblait ne plus connaître de bornes ; il rapportait maintenant chez lui de véritables cargaisons de linge fin et de soieries et il les étalait devant sa fille avec une joie inëxpriihablfe. Le Ghetto comptait sans doute de plus riches filles de bourgeois que Blumelé ; mais aucune d'entre elles pourtant n'aurait pii lutter avec la fille de Loew pour l'éclat et la variété des toilettes ; et le monde était arrivé à dire que chaque samedi paraissait chez Jàcob Loew « le journal de la itiodë ; d car, ce jour-là, Blumelé se montrait toujours avec quelque nouvel objet de toilette qui dépassait de beaucoup tout ce que l'imaginatioii de ses compagnes étonnées avait pu rêver de plus extraordinaire en ce genre. Tout, du reste, lui allait à merveille ; elle excellait à tirer parti du ruban le plus insignifiant, rien que par la manière don telle savait le porter ou le nouer.

— Écoute, dit un jour Esther à son mari qui venait, au retour d un voyage, d'étaler devant Blumelé des cadeaux bien plus somptueux encore que tous ceux dont il l'avait déjà comblée ; tu as grand tort d'habituer ta fille à tout cela; que lui resterà-t il donc à désirer, dans quelques années, si, dès à présent, tu préviens tous ses désirs ? Tu ne parais pas connaître à fond le cœur des femmes ; si on l'accable de satisfactions, si on le rassasie de plaisirs il tend trop vite à s'enorgueillir et alors il peut faire fausse route. Le cœur de la femme est plutôt fait pour supporter

UN AÏ^NIVERSAiRE 21 5

avec patieiice les chagrins et les douleurs ; et c'est pour cela précisémeiit qu'il faut rhabitùet de bohnè heure à se contenter de peu. On y doit toujours laisser une petite pUce vide où elle fouisse, à Tôécà^ sîon, loger et mettre en réserve quelque Vceu, quelque plaisir pour l'avenir ; mais, encore dné fois, si maintenant déjà tu donnes à Blliiilëlé lèà habitudes d'une princesse, je ti'ai <{\îe ceei â tè dite, Jàcob Loew ; tu fais mal.

— Jàcob Loew, répôhdàit-il avec un sonlbré froncement de sourcils, peut faire pour Son enfant ce que ne peut pas faire tout le mohdé. Est-ce nia faute si je n'ai plus Qu'elle d'enfant?... Je n'ai pas besoin de faire des économies.

— Tu vas trop loin, dit Esther, et tii gâtés cette enfaiit.

— Petite folle que tu es ! interrompit Jacob Loew en riant aux éclats, ne vas-tu pas croire que, sur mes vieux jours, je vais donnei: dans le dissipateur et le faiseur d'embarras ? Cela est bien loin de tria pensée... A propos ! quel âge a donc notre Blumelé?

— Elle a dix-sept ans 1 fit Esthér avec url certain mouvement.

— Dix-sept ans ! contrefit Jacob Loew dont la gaieté allait toujours croissant, et pas encore de trousseau de prêt pour elle ! Si jusqu'ici tu n'y a pas pensé il est de mon devoir de t'y faire songer.'

Pendant quelques secondes , le cœur d'Esther avait cessé de battre ; elle était devenue pâle et se trouvait dans l'impossibilité de proféi-er Une parole.

Quelle est la mère, en effet, qtii peut entendre jyrononcer, sans s'effrayer^ le mot qui doit décider du sort de sa fille, si auparavant elle il'a ratifié la chose dans

son propre cœur ? Au premier moment elle est presque tentée de regarder comme criminelle la main qui a la prétention de toucher la première, et à l'exclusion de la sienne, à l'édifice de Tavenir de son enfant. En pareil cas elle estime que son propre mari qui vit pourtant à ses côtés, manque lui-même du tact et de la délicatesse nécessaires pour arranger et déterminer, dans sa juste mesure, tout ce qu'elle croit être le plus propre à assurer le bonheur dç son enfant. Voilà précisément ce que ressentait Esther et on s'expliquera maintenant sa frayeur.

Après quelques instants d'intervalle elle reprit courage et dit à son mari d^une voix presque imperceptible : — Tu y songes donc déjà ?

— Déjà ? fit Jacob Loew en riant et il ajouta aussitôt en clignant malignement des yeux : oui, Esther, mon choix est fait.

— Son nom ? s'écria-t-elle hors d'haleine.

— C'est quelqu'un sur qui j'ai depuis longtemps jeté les yeux, — et sa voix tremblait, — quelqu'un comme il me le faut tout juste pour ma fille et Ton dirait que Dieu l'a créé tout exprès pour nous et pour notre Blumelé; car il est, lui aussi, rempli de piété ; il honore son père et sa mère et il tiendra la main à ce que notre enfant, de son côté, reste toujours bonne et pieuse... et qu'à son tour elle nous honore... en se rappelant ses parents quand ils ne seront plus de ce monde .

Les paroles de Jacob Loew qui avaient rencontré un certain écho dans le cœur d'Esther Tavaieni assez rassurée pour qu'elle pût lui dire d'un air badin : — Mais qui donc cela peut-il être? Voyons î ne m'intrigue pas plus longtemps.

— Tu le connais, ma foi ! aussi bien que moi, dit Jacob Loew avec tranquillité ; c'est mon neveu...

— Maier ? l'homme aux quatre mains ? s* écria Esther; et elle avait fait cette exclamation avec une violence qui ne lui était pas habituelle. Puis elle se leva mais ce fut pour retomber sans force sur son siège.

Jacob Loew eut beaucoup de peine à maîtriser sa colère ; la grosse veine de son front se gonfla \ il faisait peur à voir. Il se contint pourtant.

— Les femmes, dit-il, sont toutes les mêmes ! Il a quatre mains, dis-tu ; moi, je ne lui en connais que deux ; .et ces 'deux-là travaillent crânement et bravement et il n'y a personne dans tout le Ghetto qui le vaille sous ce rapport. Je sais bien, du reste, ce que tu entends pas les quatre mains de Maier... Bêtises que tout cela et histoires de femme l Mon neveu Maier n*a pas la légèreté de nos jeunes gens d'aujourd'hui et j'en rends grâce au Ciel : car s'il en était autrement, je n'aurais jamais songé à lui, et ce sont précisément ses quatre mains qui me plaisent en lui.

Esther gardait le silence. Elle savait maintenant à quoi s'en tenir sur les secrètes pensées de son mari ; elle en démêlait tous les fils comme si elle en eût eu la trame sous les yeux. Mais Esther n'était pas de ces femmes qui^ en pareil cas, mettent, si on peut ainsi parler, leur prétendu bon droit sur un coup de dé dont elles attendent perte ou gain. Pour le moment présent elle renferma le plan de son mari dans son cœur et elle y imprima le sceau du sec^t. Ce n'est pas qu'elle n'en ressentît, en quelque sorte, le poids à chaque heure de la journée ; et toutes les

fois qu'elle en venait à regarder Blumelé, elle ne pouvait se défendre d'une indicible tristlssse.

Nous vetrons plus tard que l'éloignertient d'Esther pour Maier avait sa source dans des motifs parfaitement naturels et nous pouvons ajouter tout de suite ceci, qU'Esther était certaine que si jainâis l'on venait à demander à Blumelé si elle voudrait de son cousin Màier pour mari elle répondrait aussitôt par un immense éclat de rire ; car rien qu'à penser à son cousin Maier cela la faisait rire.

Le fait est que le neveu de Jacob Loew avait le malheur d'être pourvu de deux mains superflues, mises à part celles qu'il tenait de la nature. Quant â réloge que venait d'en faire son oncle, il était parfaitement mérité et pas uii jeune hotnme dahs le Ghetto ne pouvait se mesurer avec lui pour la capacité et la bonté du cœur. Malgré cela, c'était un fait constant et irrévocable que Maier ëtdit né avec quatre mains.

Ce n'était là sans doute qu'une figure, utie plaisanterie, un quolibet. Mais cela n'a pas empêché les habitanfs du Ghetto toujours à la piste pour découvrir chez leurs semblables la moindre inégalité afin d'en faire des gorges chaudes , cela ne les a pas empêchés d'affubler du costume de la vérité ce qui, après tout, n'était qu'un bon mot. Et dire que toute la personne de Maier ne présentait mêitiè pas la moindre inégalité de ce genre I Tout en lui et chez lui était petit à tel point qu'il n'eut pas même, lors de la conscription, â se placer sous le niveau habituel du recrutement militaire. Mais en revanche ses bras avaient atteint une longueur iniriiaginable; ils étaient si démesurément longs qu'ils touchaient

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presque à terre. Ajoutez à cela que Màifer avait Thabitude, surtout lorsqu'il était eri colère, de travailler tant et tant de ^es màids et d'eti faire un usage si habile que dans ces moiiients-là elles setiiblaient vraiment s'être tliultipliëes; et chose assfe^ sirtgulière, aii lieu de deux il paraissait alors en avoir quatre. Aussi était-ce là tout ce qu'oti pouvait dire aii désavantage de liotre ami Maier; maismalheureuseiiient pour lui, cet inconvénient était en même téitips un ridicule, et l'on sait qu'à cet endroit-là les hommes sont inexorables.

Chose assez cutieuse du reste : ce n'est pas dans le Ghetto thème que le quolibet en questioh avait pris naissance. Il était l'invention d'un étrafager; et c'est le teneur de livres, Jacques, l'etnfjloyé des fabriques voisines qui en avait coiffé Maier. Il y avait bien eu auparavant quelque chose de ce getire en Tair mais le teneur de livres Jacques l'ëri avait fait descendre pour donner à cette rumeur Un corps et une âme.

Jacques, Hongrois d'origine, était, pour le dire tout de suite, l'idole de tout le mohdeféminin dli Ghetto. Il avait une tête superbs, couverte dé longues boucles de cheveux noirs; ses yeux étincelaient d'un feu sombre et ses dents étaient d'une blancheur éclatante. Une magnifique moustache troussée à la hongroise ombrageait ses lèvres un peu grosses et passablement hautaines mais d'un rouge vermeil. Jacques éclipsait tous les jeunes gens du Ghetto. Venait-il à paraître ad milieu d'eux, on aurait dit d'un aigle qui se serait égaré datls une basse-cour. Jacques ti'avait qu'à se montrer pour faire comprendre toute la différence qui sépare la flegmatique et rêveuse

nature des Bohèmes du tempérament vif et passionné des Hongrois qu^un soleil plus ardent semble avoir comme, échauffé et pénétré de ses rayons. Dès lors on comprendra facilement à qui devait rester la victoire. C'était principalement dans les après-midi du samedi, en été et au printemps, que Jacques Stern rayonnait dans tout son éclat. C'est alors que les jeunes filles, sous la conduite de leurs frères, et les fiancées, sous celles de leurs futurs, se rendaient à la montagne voisine. On se plaisait à appeler de ce nom la petite colline plantée de poiriers qui s'élève derrière les maisons du Ghetto. On jouissait de là d'une vue charmante. Tout à Tentour régnaient le calme et le silence ; et en bas, dans les maisons, on respirait la tranquillité du Sabbat. On pouvait entendre d'en bas aussi les éclats de rire et les jacasseries des jeunes filles ; et, pour peu que quelqu'un eût eu les yeux perçants, il aurait pu découvrir de là et nommer par leur nom les différents couples étendus sur Therbe épaisse à Tombre de quelque majestueux poirier. Parfois ces rires devenaient si bruyants qu'ils venaient retentir jusqu'aux oreilles des vieux parents assis paisiblement devant leurs portes ; et alors on se disait : bien certainement le Hongrois est avec eux ; et, en cela, on ne se trompait guère ; car il était, en effet, avec eux; les jours où il manquait, tout, là-haut, se taisait et s'ennuyait.

D'ordinaire, notre avisé Jacques ne faisait son apparition que lorsque toutes les jeunes filles étaient réunies. Comme les yeux brillaient alors, comme les joues se coloraient; mais aussi, comme les poings se crispaient 1 Jacques n'avait pas encore ou-

vert la boucbe que déjà rassemblée tout entière avait changé d'humeur. Il avait trouvé le moyen de ne jamais s'user auprès de la société qu'il fréquentait. Sa conversation coulait de source et, comme telle, était intarissable. Tantôt il enseignait aux jeunes filles une danse nouvelle, tantôt quelque nouveau jeu qui consistait à donner des gages; et, dans la manière dont il les rendait, il ne manquait jamais de se montrer d'une magnanimité sans pareille. Tantôt aussi il les entretenait de sa lointaine patrie et il transportait comme par enchantement au milieu de la Bohême et sous les yeux de ses auditrices attentives les steppes incommensurables de son pays avec les chevaux qu'on y fait paître, montés par leurs chicoses (éleveurs) sous lesquels ils volent, rapides comme l'éclair; ces chicoses qui savaient aussi, à l'occasion, se livrer au noble métier du brigandage. Parfois il apportait une canne percée de trous en guise de flûte et qu'il appelait un schakan\ et avec cet instrument improvisé il se mettait à siffler, bien que cela ne fût pas très-décent un jour de Sabbat, les plus jolis airs hongrois du monde. Ces mélodies mélancoliques faisaient venir les larmes aux yeux de plus d'une jeune fille; mais aussitôt que Jacques s'en apercevait il s'interrompait pour se livrer à quelque plaisanterie qui provoquait de nouveau chez tous d'inextinguibles éclats de rire.

Ce fut pendant une de ces après-midi de samedi que Jacques, un jour, se mit à organiser une danse que souvent déjà il avait mise en train avec les jeunes filles et les jeunes gens de l'endroit. Blumelé qui ne comptait parmi les <& grandes demoiselles » que depuis peu de temps seulement se trouvait alors

présente. Elle portait une robe neuve que son père lui avait rapportée d'un de ses voyages^ et elle avait entrelacé dans ses cheveux noirs un nœud de ruban couleur de feu qui faisait admirablement ressortir la merveilleuse beauté de sa tête. Déjà les couples s'étaient formés ; Blumelé avait été engagée par son cousin Maier et elle avait accepté l'engagement. Jacques, en sa qualité d'intendant des plaisirs et aussi en sa q^^lité de musicien représentant l'orchestre^ — car il chantait en même tepip^ pour faire danser son monde en mesure, — Jacques, à cause de cela même, n'avait pas engagé de danseuse. Soudain ses yeux tombèrent sur Blumelé et sur son cavalier Maier qui ivre de joie et de bonheur, agitait ses longs bras comme les ailes d'un moulina vent.

— Qu'est-ce que cela? s'écria Jacques en enlaçant ses bras dans ceux d^ la jeune fille et avec un sourire qui rendait encore plus hautaines ses lèvres écarlates. Qu'est-ce que c'est que cela? je ne souffrirai jamais que la plus jolie fleur du village ouvre la danse avec un homme qui a quatre mains^

Tous les assistants partirent d'un bruyant éclat de rire.

— Maier a quatre mains! répétait-on de tous les côtés.

— Qu'entendez-vous par là, Jacques ? demanda Maier qui tremblait de tous ses membres.

— Ce que j'entends par là? s'écria-t-il avec arrogance. Eh bien, je vais vous le dire. Allez-vous-en chez vous, prenez votre aune et puis faites-moi le plaisir de mesurer vos deux mains. Vous vous convaincrez facilement que vous pourrez en faire quatre.

<•— - Il a raison, Jacques, oui, il a raison, ncanaiton de toute part.

— Plumelé, tu ne veux donc pas danser avec nioi? dit Maier en s'a4ressant à sa cousine; et \\ la regardait de ses petits yeux d'un air presque suppliant.

— Faut-il vous le répéter? Je pe permettrai pas qu'elle danse avec vous, fit observer Jacques; et en même temps il pressa le bras de Blumelé d'un air d'intelligence.

— Tu ne veux donc pas danser avçc moi, Blumelé? repéta Maier en insistant encore davantage; et le son de sa voix seul aurait pu faire comprendre à toute autre jeune fille moins légère que n'était Qlumelé, que pour Maier il s'agissait de quelque chose de plus que d'une simple invitation à une danse.

— Si Ton veut danser il ne faut avoir que deux mains^ souffla Jacques à l'oreille de la jeune fille.

Ce mot fit rire Blumelé aux éclats; et elle rit si bruyamment et avec tant d'agitation que son ruban rouge se détacha de ses cheveux. Jacques se baissa bien vite pour n'être prévenu par aucun autre; et il l'attacha de nouveau avec unç dextérité qui lui était habituelle en pareille matière. Pourquoi donc Blumelé, tremblait-elle de tout son être pendant qu'on lui rendait ce service si naturel? Pourquoi rougit-elle jusqu'aux front?

Quant à notre ami Maier, il lui semblait en ce moment qu'il devait user de toutes ses forces pour arracher Blumelé à son danseur. Et cet homme, d'ordinaire si doux, était devenu semblable à un lion qu'on aurait excité de tous les côtés.

— Pour l'amour de Dieu! s'écria Jacques avec

une terreur comique en faisant reculer Blumelé de quelques pas, retirons-nous pendant qu'il en est temps encore et avant qu'il nous étouffe ; car il ressemble à une araignée qui s'apprête à dévorer une mouche.

Blumelé se mit à rire plus fort encore; et avant qu'elle eût eu le temps de réfléchir sur ce qu'elle devait répondre à Maier, Jacques avait déjà entonné sa mélodie et s'était envolé avec Blumelé. Les autres couples s'étaient mis également en mouvement et la plus franche gaieté régnait autour du vieux poirier.

Maier l'homme aux quatre mains avait-il le pressentiment que dans ce moment même le sort décidait solennellement du bonheur de toute sa vie et de celui de toute la vie d'une autre personne encore; et que par un même arrêt du Ciel et par un juste retour le malheur devait être aussi le partage du destructeur de ces deux bonheurs-là? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ressentit une douleur inexprimable quand, appuyé contre le tronc du vieux poirier, il lui fallut être le témoin des évolutions de Blumelé sur l'herbe tendre, de Blumelé enlacée aux bras de l'heureux Jacques !

Qjaand Blumelé, après avoir assisté à ce joyeux amusement du samedi, fût revenue chez elle, elleavait à la suite de toutes ces émotions les joues en feu. Esther qu'obsédait toujours le souvenir de ses pauvres défunts petits garçons ne put s'empêcher de s'exclamer avec frayeur à la vue de sa fille : — Blumelé I quelle mine as-tu donc? Ton visage est brûlant!

Blumelé se borna à jeter un rapide coup d'œil

dans la glace; puis elle répondit avec gaieté : — Si t:u savais, mère, comme Jacques nous a amusées!....

nous avons dansé et puis j'ai tant ri au! sujet du

cousin Maier. Imagine-toi que Jacques a prétendu

qu'il avait quatre mains et cela m'a d'autant

plus amusée que la chose est vraie; du reste, tu n'as qu'à le regarder, mère, et tu t'apercevras bien vite qu'il a réellement quatre mains.

A cette époque, Esther ne savait pas encore quels étaient les desseins de Jacob Loew sur Maier.

La même nuit Blumelé eut un rêve tout à fait singulier. Elle avait été longtemps sans pouvoir s'endormir; mais une fois que le sommeil se fut emparé d'elle, il lui sembla qu'elle n'avait pas encore cessé de danser avec Jacques, là-haut sur la colline, sous le vieux poirier. Elle volait, légère comme une plume ; Jacques chantait une si charmante mélodie pour la faire danser! Malgré cela elle ne pouvait s'empêcher, de temps à autre, de jeter un regard en arrière et par-dessus les épaules de son danseur; car là-bas et adossé au vieux poirier, se tenait Maier, debout, étendant vers elle ses bras incommensurables ; et ces bras semblaient croître de plus en plus et atteindre à la fin une longueur effrayante. Mais Jacques l'entraînait toujours plus loin et la place sur laquelle on dansait paraissait se métamorphoser en une plaine si grande, si grande que l'œil ne pouvait plus en embrasser

l'étendue Les chansons de Jacques retentissaient

de plus en plus belles, de plus en plus attendrissantes jusqu'à ce qu'enfin ils se trouvèrent tout

seuls Blumelése réveillaen poussant unfaiblecri.

Il se passa encore bien des après-midi du genre

226 UN AimnrsRSAiMi

de celle dont nous venons de parler^ toutes plus amusantes les unes que les autres ; mais Maier n*y prenait plus part ; et quand la joyeuse troupe de jeunes filles, faisant cercle autour de Blumelé, se rendait à la montagne, Maier restait debout derrière les fenêtres de la maison paternelle, ses longs bras croisés sur son dos, comme pour les dérober à la vue des indiscrets.

Cétait précisément le temps oîi Blumelé apparaissait chaque samedi avec quelque nouvel ol^et de toilette que son père lui avait apporté dans la semaine. Combien le moindre petit ruban parait à merveille la jolie jeune fille! mais combien aussi elle se laissait captiver par les doux compliments que Jacques lui glissait à l'oreille! Elle croyait déjà savoir que pour tous les autres elle était un objet d'envie, tandis que le beau Jacques seul n'avait pour elle que de l'admiration. A partir de ce moment aussi Jacques avait trouvé le moyen d'organiser chaque samedi une danse sous le feuillage. Et sous le prétexte que Blumelé n'était pas encore assez exercée dans les nouvelles danses qui devaient se danser au prochain bal projeté par les jeunes gens de l'endroit, à l'occasion des derniers jours des Cabanes^j Jacques ne souffrait plus qu'un autre que lui engageât la jeune fille. C'était dans ces momentslà que tous ses talents se montraient sous un nouveau jour. Tout son être semblait rayonner de je ne sais quel feu dévorant auquel rien de tout ce qui l'approchait ne pouvait résister. Il profitait aussi

1 . Fête juive de Tautomne. Voir nos Scènes de la vie juive en Alsace, p. 170 et suivantes. (Note du Trad.)

des Courts intervalles d'une danse à Tautre, — car on dansait alors presque continuellement, — pour pein4re avec une entraînante éloquence la vie de ses compatriotes qu'il opposait à celle des mélancoliques Bohèmes : chez lui, dans son pays, les gens étaient tout autrement Jbâtis qu'ici; c'étaient de vrais gentilshommes en comparaison de leurs coreligionnaires de la Bohême; chez lui on n'était pas réduit à lésiner, à entasser sou sur sou pour faire quelques pauvres économies; mais la vie, dans sa patrie, coulait agréable et luxuriante; là, on avait tout en abondance; et le vin qu'on ne buvait en Bohême que par cuillerées en quelque sorte, — et encore n'en donnait-on qu'aux malades, — le vin, chez lui, coulait par torrents. A l'entendre aussi, son propre père avait huit chevaux dans son écurie et il les attelait tous les huit chaque fois qu'il se rendait au marché; car sortir avec un attelage moindre que celui-là, c'était presque chose honteuse en Hongrie. Quant à lui, il avait passé une plus grande partie de son enfance sur la croupe des chevaux que sur les bouquins des bibliothèques ; car derrière la maison de son père s'étendait une lande de plusieurs lieues. Que de fois sous la conduite du seul lânos leur domestique et monté sur un cheval sans selle il l'avait parcourue dans tous les sens, sans but avoué et rien que pour la parcourir! Au-dessus de lui s'é^ tendait alors un ciel bleu sans bornes et sous ses pieds se déroulait la vaste superficie des steppes aux vagues sablonneuses. Dieu du ciel! quelle vie que c'était-là! Ce n'est qu'en Hongrie qu'on pouvait se faire une idée de l'étendue et de l'immensité du monde tandis qu'en Bohême le monde semblait

finir au bout du premier village venu et Ton se heurtait là contre ses bornes comme contre des planches qui vous barrent un enclos. Aussi les caractères comme les esprits s'en ressentaient-ils; et en Bohême les hommes, sous ce rapport, ressemblaient aux femmes. Tous y manquaient du feu sacré de Tesprit d'entreprise et l'on ne rencontrait chez eux que froid calcul et lâche égoîsme.

Quand Jacques se laissait aller aux descriptions de ce genre, consacrées à l'éloge de sa patrie, il provoquait souvent, il faut bien le dire, plus d'un sourire d'incrédulité. Mais personne néanmoins ne se sentait le courage de le remettre à sa place par une réfutation énergique. Quant à Blumelé, les paroles de Jacques tombaient dans son cœur comme autant d'étincelles. Toutes ces peintures demi-sauvages, demi-fantastiques et qui soulevaient à ses yeux comme un coin de Tinfini, avaient ouvert devant elle un monde tout nouveau. Le milieu dans lequel elle avait été élevée, lui semblait maintenant se rapetisser et se rétrécir à vue d'œil. Elle se sentait entraînée par une invincible puissance. Elle ne voyait plus dans le monde qu'elle et Jacques... Elle ne dansait plus qu'avec lui... et toutes les autres figures qui les entouraient se changeaient pour elles en autant de pâles et vains fantômes... Blumelé en était même arrivée à s'oublier à un tel point que parfois elle laissait reposer sa main sur Tépaule de Jacques ; et alors quand Jacques se levait brusquement pour conduire quelque danse nouvelle, il np manquait jamais d'y imprimer un brûlant baiser.

Le roman de Blumelé marchait à pas de géant vers son dénoûment.

Nous avons dit plus haut que Maier, Thomme aux quatre mains, ne prenait plus part aux amusements des après-midi du samedi. La chose n'est pourtant pas tout à fait exacte. Il ne fréquentait plus la montagne, il est vrai; mais, vers le soir, quand il savait que la compagnie allait se mettre en devoir de revenir au village, il se glissait à la dérobée dans quelque chemin de traverse qui pût le mettre à portée de la bande joyeuse... De cette manière il pouvait du moins voir flotter au loin les vêtements de Blumelé. Mais un jour il s*était attardé : jeunes gens et jeunes filles avaient déjà descendu la montagne et leur bavardage et leurs rires seuls arrivaient encore à l'oreille de Maier. Cependant, là-bas, sous ce poirier au vaste ombrage près duquel Jacques avait, dans le temps, si cruellement offensé Maier, quelqu'un paraissait se tenir encore debout ; et Ton voyait briller au même endroit, à ce qu'il semblait, comme une robe d'une couleur éclatante. Maier y regarda de plus près; et en ce moment ses yeux avaient acquis une force de perception extraordinaire...

... Deux personnes et non pas une seule se tenaient maintenant sous l'arbre... L'une d'elles était Blumelé et l'autre Jacques ! Ils se tenaient embras- ' ses. La tête de Blumelé reposait sur les épaules du beau Jacques. Ils chuchotaient tout bas et leurs chuchotements arrivaient sur l'aile du vent jusqu'aux oreilles de Maier aux écoutes.

Notre ami Maier n'en vit pas davantage. Mais aussitôt après il descendit la montagne en courant à toute bride; etses longs bras s'agitaient furieusement. Il s'arrêta tout essoufflé devant la maison de Jacob Loew» Son intention était-elle de dénoncer ce qu'il

23 O UN ANNIYEIISAIRE

venait de voir? Toujours est-il que 3on cœur restait eu proie à une agitation sauvage; et une passion terrible, telle que n'en avait jamais i:essentie cet homme d'un naturel si doux, bouleversait maintenant son âme. Quiconque en ce moment se fût mis à examiner son visage dont tous les muscles étaient tendus, n'aurait plus reconnu eu lui l'ancien Maier : il avait rajeuni de dix ans. Cet orage, néanmoins, s'apaisa... Dieu seul dut savoir quelles tortures avaient déchiré son cœur quand , debout sur le seuil de cette maison d'où avait dû sortir un jour tout le bonheur de sa vie sous la forme d'une alliance contractée par l'amour, il s'en détourna soudain en murmurant ces mots : a Non! il ne fs^ut pas qu'on le sache! il est trop tard! »

L'été s'était passé et déjà l'on approchait des grandes fêtes juives qui cette année-ilà tombaient au commencement de l'automne. La vaille du nouvel an Juif 1, après l'office divin et à la tombée de la nuit, tous les parents de Jacob Loew vinrent lui offrir en sa qualité de chef de la famille ainsi qu'4 Esther leurs vœux et leurs félicitations à l'occasion de l'année qui allait s^ouvrir. Ainsi le veut un an- . tique usage. Maier s'était présenté, de son côié,

I. Appelé RoschHaschonnah. Voit pour tout le cérémonial de cette fête religieuse nos Scènes de la vie juive en Alsace, p. i5i et suivantes. (Note du trad.)

accompagné de ses parents. Alors Jacob Loew avec un sourire de souveraine bienveiilancQ dont il semblait avoir perdu l'habitude depuis la mort de ses petits garçons, se mit à tirer Maier à l'écart : « Mon cher Maier, lui dit«il en lui pinçant roreiUe> j'espère que Dieu nous accordera une heureuse année à tous, à. toi aussi bien qu'à moi ; et quand tu reviendras ici dans un an, à pareille époque, tu auras à m'appeler, je pense^ d'un autre nom que de celui d'oncle.

— Mon oncle! s'écria Maier effrayé; pour l'amour de Dieu«,.

Jacob Loew lui coupa aussitôt la parole en Ivû fermant la bouche avec sa main :

— Tu auras toujours le temps de t'effrayer, ajoutat-il avec un sourire, quand le moment en sera venu ; mais d'ici là, je ne pense pas qu'elle doive te faire peur; tiens, regarde- la bien !

Et il désigna du doigt Blumelé qui était assise là dans tout l'éclat de sa beauté, le visage éclairé par les nombreuses bougies qui brûlaient autour d'elle en l'honneur du nouvel an. Qui mieux que Maier savait apprécier les traits charmants de la jeune fille ? Dix jours apràs se produisit un événement qui devait précipiter le cours d'une sombre destinée.

C'était au jour du Kippour dit jour de mortification, vers les deux heures à peu près de Vaprès-midi. Les fidèles profondément absorbés dans leurs prières se trouvaient tous réunis dans la synagogue. Soudain on entendit sonner le tocsin. Dans le premier moment de frayeur, tout le monde se précipita hors > du temple; les hommes, revêtus de leur linceul selon Tusage en vigueur ce jour-là en Israël; les femmes, toutes pâles à la suite du jeûne auquel on

se livre le jour du Kippour ^ et en proie à la terreur. Au milieu des hommes et des femmes, toute uoe troupe d'enfants auxquels personne en ce moment ne faisait attention et qui, tout en larmes couraient pèle -mêle à la suite de leurs parents. Le feu avait pris à la fabrique et une épaisse fumée couvrait toute la rue. Du moment que le feu était à la fabrique il n'y avait plus de sécurité pour aucune maison du village. Tout le monde donc se pressa et courut du côté de la fabrique. Quand on fut arrivé sur le lieu du sinistre on vit avec joie que déjà l'incendie était à moitié arrêté. Debout sur une tonne renversée Jacques commandait vigoureusement la manœuvre et les nombreux ouvriers de la fabrique exécutaient ponctuellement ses ordres. En apercevant rangés autour de lui tous ces hommes revêtus de leur linceul il s'interrompit tout à coup. £t les apostrophant gaiement du haut de son tonneau : « Pas vrai, mes amis, s'écria-t-il, que ce que je fais là il est permis de le faire même un saint jour de Kippour et qu'à cela le Talmud lui-même ne trouverait rien à redire ? » Jacob Loew qui était placé le plus près de lui l'entendit parler ainsi avec chagrin. Un tel propos tenu un pareil jour, le jour le plus solennel de Tannée, bien qu'après tout Jacques fût autorisé à le tenir, l'avait néanmoins profondément irrité. L'orthodoxie de Loew était intraitable. Jacob Loew avait cru s'apercevoir en même temps de quelque chose de plus grave encore : les lèvres toutes reluisantes du Hongrois semblaient trahir un secret Jacques devait avoir mangé quelques instants aupa-

I . Voir pour tout ce qui concerne ce jour solennel nos Scènes de la vie juive en Alsace, p. i58 et suivantes. (Note du trad«).

-avant. Jacob Loew en aurait fait le serment. Mander en un saint jour de Kippour^ manger au jour terrible du Jugement quand, de par la loi de Dieu, tout Israël devait jeûner et se mortifier aujoura'hui!

Une colère violente s'était emparée de Jacob Loew ; mais le moment aurait été mal choisi pour donner un libre coursa son indignation.

Bientôt après quand on se fût rendu maître du feu, les fidèles s'en retournèrent au temple pour y achever la prière finale ; car la nuit était survenue dans rintervalle.

Au repas du soir on put remarquer que Jacob Loew n'avait pas encore oublié la conduite du Hongrois. A peine eut-il mangé un morceau qu'il repoussa loin de lui son assiette encore pleine : « Si je continuais à manger dit-il, avec une colère contenue, il me semblerait que j*avale du poison, jt

Esther étonnée et inquiète à la fois, lui demanda la cause de son dégoût.

— Je suis outré de voir qu'il y a des gens assez corrompus pour ne pas faire honneur même à un saint jour de Kippour. Est-ce qu'un misérable comme celui-là ne pourrait pas laisser chômer son estomac un seul et unique jour dans l'année?

Esther lui demanda naturellement qui il entendait désigner par là.

— Qui je veux désigner par là ? répéta-t-il avec colère; je veux désigner par là ce teneur de livres qui, à la fabrique, se fait appeler du nom de Jacques. Il n'est donc pas né de parents juifs? La mère qui l'a mis au monde n'était donc pas une juive ? Mais je n'ai pas été sa dupe, moi ; le misérable avait mangé,

234 ^K ANNIVIKRSAIBE

il s'était régalé et rassasié; la graisse d^outtait encore de ses làvres.

Esther, comme pour calmer son mari, lui fit remarquer qu'on ne devait pas condamner 1^ gens sur de simples apparences seulement.

— Défends-le toujours l tonna Jacob Loew ; je sens, moi, toute ma bile se soulever contre cet étranger qui donne de tels exemples dans une communauté comme la nôtre. Chacun doit respecter ce que tout le monde respecte; et puis vois-tu, Esther, CQUtinua-t^il avec une indignation croissante, il y a encore autre chose à considérer en tout ceci : comment veux-tu que celui qui enfreint les lois de Dieu observe, dans le monde, les lois humaines ? Pour un tel homme rien n'est sacré ; et si j'étais, moi, à la place du fabricant, je n'aurais pas confiance en un pareil teneur de livres. Mais qu'est-ce, après tout, que livres et caisse à côté d'un bien beaucoup plus important ? Dire qu'il se trouvera des parents, de bons parentsjuifsetfidèlementattachésà la religion deleurs pères, qui pleinement convaincus qu'ils auront en cet homme-là un gendre honnéteet loyal, n'hésiteront pas à lui confier leur enfant et peut«étre leur unique enfant! C'est sous ce côté*là, Esther, qu'il faut envisager la chose et pas autrement. Pour te rendre bien compte de quoi peut être capable un misérable de cette espèce, il faut surtout songer au sort qui serait réservé à une)eune fille ainsi sacrifiée et aux enfants dont il sera le père. Est«ce qu'il leur parlera seule* ment de Dieq ?.., J'ordonne qu'à partir d'aujourd'hui son nom ne soit plus jamais prononcé devant moi.

Un léger cri vint interrompre Jacob Loew. Blumelé venait de se trouver mal. Elle çtait renversée

UN ANHIYBdUAIRE 235

dans sa chaise, les joues pâles comme le marbre, les yeux fermés et les bras pendants.

Esther avec la présence d'eiîprit habituelle aux femmes en de semblables circonstances^ se précipita vers sa fille. Elle lui arrosa le visage avec de l'eau froide; et au bout de quelques instants Blumelé rouvrit les yeux.

— Au nom du ciel 1 exclama Jacob Loew avec désespoir, faut-il donc qu'elle aussi nous soit ravie !

— Rassure-toi, dit Esther, ea passant sa main sur le front glacé de Blumelé \ ce ne sera rien I Elle n*aura pas pu supporter un si long jeûne.

Il s'écoula encore quelque temps avant que Blumelé recouvrât pleinement ses esprits. Par un mouvement soudain elle avait repoussé violemment loin d'elle la main de sa mère ; Esther, du même coup, r«:cula en chancelant de plusieurs pas en arrière. Blumelé exhala un soupir déchirant et en même temps glissa de sa chaise à terre. Mais elle se releva presque aussitôt et courut se jeter aux pieds de Jacob Loev? et embrassant ses genoux : c -^ Mon père, mon cher père, soupirait-^elle du fond de son âme, ne me chasse pasi »

Jacob Loevs^ se pencha avec amour vers son en-^ fant. Son cœur était plein d'angoisses. Il croyait entendre bruire de nouveau au-dessus de sa tête les noires ailes de cet ange fatal qui Tavait visité cinq fois déjà pour détruire dans sa fleur ce qui avait fait l'espoir de sa maison.

N'était-ce donc pas assez de malheurs comme cela?

Esther, de son côté, était en proie à une étrange émotion. Elles'efiforça de relever Blumelé et elle l'engagea doucement à se coucher pour calmer un peu ses

nerfs trop irrités. Mais pendant qae Jacob Loewqui ne voyait dans toute cette agitation maladive que les indices d'un danger prochain insistait dans le même sens auprès de Blumelé, Esther secouait la tête d'un air pensif; car Blumelé au milieu de ses soupirs et de ses larmes ne proférait d'autre parole que celle-ci: — Mon père, mon cher père, ne me chasse pas !

A la fin, ces deux malheureux parents obtinrent de leur fille qu'elle se relèverait et que conduite par sa mère elle se rendrait dans sa chambre à coucher.

Dans la nuit qui suivit cette scène il avait dû se passer quelque chose de bien terrible dans la maison de Jacob Loew...

Le lendemain, en effet, de bonne heure quand le garçon de la communauté juive traversa le Ghetto pour convoquer avec son marteau de bois ^^ fidèles à la prière *, il avait trouvé Jacob Loew déjà debout allant et venant devant sa maison avec une extrême agitation. La matinée était froide et un brouillard épais planait dans l'air. Le garçon de Ja communauté raconta plus tard que, de sa vie, figure d'homme ne Pavait effrayé autant ; que bien àes fois ' en sa qualité de garçon de la communauté il avait eu affaire à des morts ^ mais que jamais morî ne lui avait produit un tel effet. Jacob Loew était

1. Les cloches sont interdites chez les Juifs; et, aujourd'hui encore, dans bien des villages, le schamess (garçon de la communauté), convoque de la même manière les fidèles en frappant trois coups sur la porte ou les volets des maisons juives. Voir nos Scènes de la vie juive en Alsace, pp. lo, n>^4 et 149. (Note du traducteur.)

2. Les fonctionnaires comme celui-ci ont encore pour attribution d'assister les agonisants et de faire la toilette dçs morts. Voir encore nos Scènes de la vie juive en Alsace ^ p. 85. (Note du traducteur.)

levenu méconnaissable ; ses cheveux avaient blanihi en une seule nuit. Le garçon lui ayant demandé kourquoi il s'était arraché de si bonne heure à son ^epos,. la prière du matin ne devant commencer que lïans une demi-heure , Jacob Loew l'avait regardé d'un œil hagard et s*étant adressé à lui bientôt après : Wolf, avait-il dit, sauriez-vous, par hasard, si le teneur de livres Jacques est déjà levé? A ce pro-^ pos, lui Wolf, avait répondu qu'il l'ignorait et qu'à dire vrai il ne le pensait pas, Jacques n'étant pas précisément de ceux qui prennent les commandements de la religion assez à cœur pour se rendre, selon l'usage^ le lendemain même du Kippour, de très-bonne heure, à la synagogue i. Là-dessus, Jacob Loew s'était tordu les mains en signe de désespoir et s'était écrié sur un ton véritablement navrant : a Ainsi donc I il ne me reste plus même l'espérance d'un Kadisch ! »

Quelques jours après, une nouvelle singulière et qui tenait presque du prodige s'était répandue dans le Ghetto. Le teneur de livres Jacques, disait la voix publique, et Blumelé la fille de Jacob Loew étaient fiancés. Les plus proches parents mêmes de la famille Loew n'avaient pas été conviés aux fiançailles. Tout s'était fait sans bruit et avec je ne sais quel sinistre empressement. L'espace de temps pendant lequel on reste fiancé dut s'écouler le plus tristement du monde. La fiancée n'était presque jamais visible. Apparaissait-elle quelque part, elle

I. On se montre ainsi capable de mortification deux jours de de suite et par là, à ce que disent les rabbins, on enlève à Satan l'occasion et le moyen de calomnier les fidèles auprès de Dieu. (Note du trad.)

238 UN ANNrVfiRSAlUÉ

s'efforçait d'être gaie mais ses yeux laissaient deviner qu'elle ne l'était pas au fond du cœur. Esther était devenue tout aussi invisible. Allait-on lui faire visite pour la « féliciter, » on était invariablement éconduit sous prétexte que la maîtresse de la maison était extrêmement souffrante. Jacques lui-même, rheureux Jacques, l'objet d*envie de tous les jeunes gens, ne faisait plus que se glisser dans les rues, le front chargé de tristesse. Sa gaieté habituelle s'était comme envolée. Ce n'était que le soir qu'il se rendait chez son futur beau-père. Mais celui-ci, chaque fois que Jacques entrait, s'éloignait sans lui parler et sans le saluer.

Une sorte de malédiction semblait peser sur la maison de Jacob Loew.

Trois mois après eurent lieu les noces.

Jacob Loew en avait hâté les préparatifs avec une précipitation qui touchait à la folie. Le gouvernement de Prague avait délivré « l'autorisation de mariage » avec une étonnante rapidité ; car, à cette époque-là, il n'était pas rare encore de voir tel couple qui avait signé l'acte de ses fiançailles avec des cheveux noirs ne pouvoir arriver sous le dais nuptial qu'avec des cheveux gris, tant on y mettait de lenteur calculée quand il s'agissait d'accorder aux pauvres Juifs le droit d'établissement et de famille ! Mais Jacob Loew avait trouvé le moyen d'atteindre à son but en dépit de tous les empêchements. Il avait aplani de véritables montagnes de diflScultés; et dans son ardente activité il avait renversé comme autant de châteaux de cartes les mille et mille obstacles qui s'étaient dressés sur son chemin : « Et quand je devrais aller jusqu'à Vienne demander

Un ahni^erSaikb ^^g

ane audience à rEmpereur, disait- il paf fois à Esther

JLans les rares moments oîi il prenait la parole, eh

bien î je me rendrais à Vienne, dussé-je y aller un

saint )0urdeSabbat! Il faut qu'ils vident la maison, ces

brîgands-là, ces voleurs qui m*ont voléle seul Kadisch

qvie j'eusse à attendre, une fois hors de ce monde.

Telles étaient les dispositions d'esprit de Jacob

\-,oe^w quand le jour de la noce arriva.

r>* après la volonté manifestée à ce sujet par Jacob

l^oeA?v, Jacques avait dû déclarer, au préalable, qu'il

s*eti retournerait dans son pays. Grâce au chiffre

assez élevé de la dot il devait lui être facile de s'y

- monter quelque « affaire. »

La noce eut lieu non pas dans la communauté même mais au dehors dans un village voisin. Jacob Loevr n'avait invité, et pour ainsi dire comme témoins seulement , que dix pauvres et quelques femmes pieuses. Il laissa de côté tous les membres de sa famille. On s'interdit toute pompe et toute parure et Ton se passa de musique.

Blumelé offrait l'image navrante d'une beauté abîmée dans la douleur.

Un peu avant la bénédiction nuptiale eut lieu la cérémonie de la couverture comme on Tappelle* Le rabbin couvre alors la tête de la fiancée d'un bonnet de dentelles brodé d'or en signe de l'obligation oîi se trouvera désormais la jeune femme de ne plus laisser voir ses cheveux à personne. C'est le moment oU selon un très-vieil usage en vigueur parmi les Juifs la fiancée doit demander pardon à ses parents de toutes les peines qu'elle a pu leur causer.

De là une scène dont les personnes alors présentes ne perdirent jamais le souvenir.

Semblable à une forcenée, Blumelé courut ve son père en criant et en pleurant à la fois ; et cour bée à ses pieds elle balbutiait des mots iaintelligi* blés.

Mais Jacob Loew demeura impassible. Pas, un muscle ne bougea sur son visage. Esther » la mort dans Tâme, était assise à ses côtés versant des larmes silencieuses.

— Que veux-tu encore de moi? s'écria-t-il à la fin avec une tranquillité apparente. J'ai fait pour toi tout ce qu'un père peut faire... et plus encore. A partir de ce moment tu n'es plus mon enfant et moi je ne suis plus ton père. Tout est fini entre nous et nos comptes sont réglés. Crois-tu donc que j'aurai tant de mal à t'oublier ? Tu as bien pu oublier tes parents... et tu t'es oubliée toi-même avant tout. J'aurais le droit de te maudire avant ton départ mais je ne le ferai pas. Quand un jour à venir tu seras malheureuse il ne faudra pas que tu puisses dire que tu Tes parce que ton père t'a maudite. Je ne peux pas davantage te bénir... on ne bénit pas une enfant qui a couvert de honte les cheveux blancs de son père...

Jacob Loevvr avait prononcé ces dernières paroles si bas que Blumelé seule les entendit. C'était la dernière preuve d'un amour qui, maintenant encore, ne voulait pas livrer à la malignité publique un secret de famille quoique ce secret fût à moitié connu de tout le monde.

Blumelé poussa un grand cri et alla se cramponner au bras de Jacques comme pour appeler au secours.

— Et maintenant, à la bénédiction nuptiale ! commanda Jacob Loevs^.

Le cortège se mit en mouvement. La bénédiction se donna dans une chambre voisine où l'on avait improvisé le dais nuptial d'usage.

Au repas qui suivit la cérémonie tout se passa avec calme et en silence. Ni Jacob Loew ni Esther pas plus que les nouveaux mariés ne touchèrent à aucun plat. En revanche les dix pauvres et les femmes pieuses firent honneur à tous les mets.

Le repas fini et la prière de la bénédiction dite, Jacob Loew se leva brusquement et donna aussitôt le signal de la retraite.

En ce moment Jacques s'approcha de lui avec sa jeune femme au bras.

— Père 1 dit-il, — et il paraissait de bonne foi — ayez pitié de nous ; je tâcherai de tout réparer.

— Quoi réparer ! s'écria Jacob Loew avec une terrible ironie et sans daigner regarder son gendre ; est-ce que vous êtes homme à jamais élever votre enfant de manière à ce qu'il dise le Kadisch pour moi quand une fois je ne serai plus là?

Sur cela il prit le bras d'Esther : c Viens Esther, mon enfant, lui dit-il ; et au son de sa voix profondément émue il était facile de diviner que la fermeté qu'il venait de déployer n'avait été que factice. Viens, regagnons notre maison solitaire. Nous n'avons plus rien craindre à présent. Nous avons déjà enterré cinq enfants et le sixième s'en va maintenant avec lui: Dès aujourd'hui, tu peux te dire que nous mourrons tous les deux dans l'abandon. A nos derniers moments personne ne nous assistera à l'exception peut-être de quelque femme pieuse ou d'un des membres de la Confrérie des agonisant^. Après tout pourquoi t'en préoccuper? Avec notre argent,

nous fonderons quelque bonne œuvre tt alors il se trouvera bien quelque pauvre orphelin qui dira Kadisch pour nous au jour anniversaire de notre mort... Et maintenant viens, Esther...

Jacob Loew ne put empêcher Esther de s'arracher de son bras.

— Blumelél s'écria-t-cUe.

Les deux femmes se tinrent embrassées pendant plusieurs minutes. Il semblait qu'aucune d'elles n'eût le courage de se séparer de Tautre. A la fin, Esther rompit la première...

Une heure après, Blumelé assise avec son mari dans une voiture chargée de son trousseau, roulait sur la route qui conduit à Prague. Un vent froid souf^ fiait du haut de la Montagne des Géants et tout autour s'étendait une campagne couverte de neige. Les arbres qui bordaient la route semblaient frissonner sous les blancs vêtements que l'hiver avait jetés sur eux comme aurait fait quelque brigand compatissant pour les dédommager du manteau de feuillage vert dont il les avait dépouillés.

Quand on fut arrivé près de la pyramide de pierre, là où les chemins se croisent pour aller l'un vers la Bohême du nord, du côté de la Saxe, et TaU" tre vers Prague, Blumelé aperçut, debout en cet endroit, une forme humaine qui à la lumière douteuse du soir tranchait singulièrement sur le fond blanc de la neige. Cette figure semblait faire signe à Blumelé en étendant vers elle des bras d'une incroyable longueur... Mais la voiture passa rapidement attendu qu'en cet endroit le chemin formait une descente considérable...

Malgré les exhortations de son mari, Blumelé ne

UN ANNIVBRSAIRE 243

put s*empécher de verser, pendant longtemps encore, des larmes silencîçutes. .

iri

Franchissons maintenant un espace de sept années.

Que s^est-il passé pendant ce long intervalle de temps? Absolument rien si ce n'est qu'une pauvre mèr^ a été rejoindre cinq de ses enfants qui l'avaient précédée dans l'autre monde, que Jacob Loew est devenu un vieillard dur et solitaire, et qu'on n*a plus entendu parler de Blumelé.

Esther était morte quelque temps après; le mariage de sa fille. Etait-ce de chagrin pour avoir perdu sans espoir de retour la paix du foyer domestique? Était-ce de langueur parce qu'elle n'avait plus revu Blumelé? Quoi qu'il en fût, depuis la nuit fatale qui avait suivi la fête du Kippour elle s'était sentie comme brisée et la vie avait tari en elle, les forces nécessaires pour l'entretenir étant venues à lui manquer. Quand elle sentit que sa dernière heure était proche elle fit éloigner les c femmes pieuses 9 qui la veillaient depuis plusieurs jours déjà puisqu'aussi bien on s'était attendu à la voir passer d'un moment à l'autre. Elle fit ensuite signe à son mari d'approcher : n Jacob Loew, lui dit-elle, en se soulevant péniblement et en mettant sa main déjà froide dans celle de son mari, rends-moi un service^

— Esther, je sais ce que tu veux dire, répondit-il d^un air profondément affligé ; mais laisse cela, je t'en prie.

— Pardonne-lui, Jacob Loew, pardonne-lui, s'écria-t-elle ; et une rougeur soudaine, effet d'une grande agitation intérieure, vint envahir pour quelques instants la pâleur de ses joues.

— N'achève pas, répliqua Jacob Loew d'une voix pénible ; quand même je te le promettrais je sens trop bien que je ne tiendrais pas ma promesse ; je ne voudrais donc pas te mentir en un pareil moment. Cette enfant, vois-tu, m'a fait trop de mal pour que jamais...

— Étrange! étrange! fit Esther après quelques moments consacrés à puiser les forces nécessaires pour un plus long entretien ; dire que les parents les plus inexorables envers leurs enfants ce sont précisément ceux qui ont contribué le plus à perdre ces mêmes enfants...

— Esther ! s'écria Jacob Loew.

— Laisse-moi parler, mon mari, car ce ne sera plus pour bien longtemps. J'en suis toujours pour ce que j'ai dit. Oui c'est toi qui Tas perdue en lui mettant prématurément des idées de luxe et de vanité dans la tête... Quant à moi, Jacob Loew, je n'étais après tout qu'une femme ! Je n'avais pas trouvé juste qu'on voulût donner à notre Blumelé un mari dont tout le monde se moquait... C'est ainsi que je me suis tue et... que j'ai tu aussi blendes choses dont je n'aurais dû être jamais le témoin... Mais que veux-tu de cette enfant?... Pardonne-lui, Jacob Loew, pardonne-lui.

— Je ne peux pas lui pardonner, répondit Jacob

Loew d'un ton ému et en même temps inflexible.

Esther se sentit soudain très-faibie : « Jacob Loew, lui dit-elle, fais-moi réciter maintenant ce que je dois réciter... Je sens bieA que je m'en vais.^.. mais au nom du ciel ne laisse pas entrer ces « femmes; » je ne veux pas d'étrangers autour de moi.

Jacob Loew tressaillit et il se mit à prononcer la prière des agonisants : — a Écoute, Israël, le Dieu, notre Dieu, est un Dieu unique. » Esther répéta tout bas et en remuant des lèvres seulement. Quand les « femmes pieuses » qui se trouvaient dans la chambre voisine eurent entendu prononcer ces paroles elles rentrèrent aussitôt. En ce moment même Esther venait de rendre le dernier soupir.

Elle n'avait pas voulu d'étrangers autour d'elle ! Mais n'était-ce pas là précisément ce qui, de tout temps, avait préoccupé Jacob Loew lui-même, Loew, cette singulière nature d'homme? Pas d'étranger ! c'est-à-dire rien de ce qui est indifférent, rien de tout ce qui se récompense par de bonnes paroles ou s'achète avec de l'argent. Et voilà qu'Esther en expirant venait de se prononcer dans le même sens... Elle ne voulait pas d'étrangers autour d'elle.

Pour tout autre, un tel vœu. tombant des lèvres d'une moribonde aurait retenti comme un appel fait au retour de sentiments plus doux ; mais pour Jacob Loew ce fut un motif de plus pour persévérer dans sa conduite envers sa fille ; et il regardait cette conduite comme d'autant plus juste. Pas d'étrangers ! eh bien, lui aussi était de cet avis et tout son cœur se révoltait contre l'idée contraire. Comment par conséquent aurait-il pu songer à reprendre Blumelé

qui lui était devenue, il le croyait du moini) coin* plétement étrangère?

Et ce fut surtout à partir de la mort d'Etther qu'il sentait chaque jour et chaque heure augmenter sa rancune contre sa fille absente et depuis longtemps perdue pour lui. Il éprouvait même une certaine satisfaction à s'observer et à constater à ses propres yeux que chaque jour il se détachait de son cœur comme un lambeau de ce qu'il appelait avec une amère ironie, un souvenir de Blumelé et un désir ardent de la revoir I II était heureux de voir le vide se faire de plus en plus dans son âme et de pouvoir espérer que bientôt elle y serait complètement effacée.

Jacob Loew se retira du monde. Il négligea ses affaires et bientôt il y renonça. Il ne sortait plus si ce n'est pour aller matin et soir, pendant toute Tannée de deuil, à la synagogue, et y dire, à l'issue de l'office, la prière du Kadisch à l'intention d'Esther. Il remplissait ce pieux devoir à défaut d'enfants et de petits-enfants. Esther n'avait-elle pas dit qu'elle ne voulait point d'étrangers autour d'elle î Une fois l'année de deuil écoulée, sa vie prit quelque chose de celle d'un ermite. Le mouvement qui régnait dans le bruyant Ghetto n'arrivait plus jusqu'à lui. Venait-on le voir? on pouvait s'attendre d'avance à un accueil monosyllabique et hargneux. Cest à peine s'il offrait un siège au visiteur et beaucoup de personnes se persuadèrent que le meilleur moyen peutêtre de s'en faire bien venir c'était de s'éloigner de lui. Cest ainsi que peu à peu il ne reçut plus de visite du tout.

De temps à autre et surtout dans les premières an-

UN AKNlVERSAtRË ^47

nées il lui était venu des visites d'un autre genre... celles^à sous la forme de plis apportés par le facteur. Ces plis portaient le timbre d'une petite ville de la Hongrie. Mais le facteur dut chaque fois les remporter. Jacob Loew refusait obstinément de les recevoir. Ceux-ci finirent aussi par ne plus revenir. Une seule personne continua à fréquenter avec assiduité la maison de Jacob Loew : c'était son neveu Maier, Tbomme aux quatre mains. Chaque fois que Maier se présentait chez son oncle, et cela arrivait tous les soirs, les yeux de Jacob Loew reflétaient quelque chose qui ressemblait à de la joie. Maier était le seul homme avec lequel il avait pu se décider à faire sa partie.

Il y avait dans les replis cachés de leur âme à tous deux une curiosité pour ainsi dire toujours et réciproquement aux aguets. Mais jamais ils ne touchèrent à ce point délicat. On aurait dit qu'ils s'étaient engagés par un tacite contrat à ne jamais souf-* fier mot de Biumelé.

Une fois, — était-ce oubli de la part de Maier ou manque de foi au pacte secret dont nous venons de parler? — une fois et après de longues années, pendant que par une soirée d'hiver il était en train de faire la partie de son oncle et que celui^i était oc* cupé à mêler les cartes, Maier tira de sa poche un papier plié en quatre et qui ressemblait à une lettre. Il le posa devant lui»

— Que signifie cette lettre ? interrogea brusquement Jacob Loew en regardant Maier d'un air courroucé» Et il jeta pêle-mêle et loin d« lui les cartes sur la table.

— Une lettre? est-ce que c'est donc là une lettre?

248 UN ANNIVERSAIRB

bégaya Maier en saisissant avec ses longues mains le papier pour le cacher le plus vite possible dans la poche de sa redingote.

— Maier I reprit Jacob Loew après quelques instants, tu sais bien qu'on ne me trompe pas facilement. Je te dis que cette lettre est... d'elle.

— C'est vrai, dit Maier avec anxiété et sans oser lever les yeux.

— Et que t'écrit-elle ?

— Elle me prie de lui faire savoir le jour anniversaire de la mort de sa mère«

— Le lui as- tu écrit?

— Oui!

Après un intervalle de quelques minutes Jacob Loew dit à Maier : — Continuons ; c'est à toi de jouer.

Peu de temps après il se procura un chien qu'on déchaînait la nuit pour le laisser gambader à son gré dans la cour. On ne pouvait pas savoir, avait dit Jacob Loew à son neveu, seul comme il l'était il courait risque d'être attaqué ; il fallait donc qu'il se tint sur ses gardes...

Or ce fut pendant une belle nuit d'été qu'éclairait une lune resplendissante, que ce même chien, comme nous l'avons raconté plus haut, troubla par ses aboiements le sommeil de tout le Ghetto. Les astres scintillaient au firmament; des groupes detoiles filantes se détachaient du ciel pour aller s'éteindre non sans avoir laissé derrière elles une longue traînée de lumière; et la lune à la molle clarté cheminait silencieusement à l'horizon. Mais sous la voûte céleste, en bas, dans la cour de la maison Loew, le chien ne cessait de hurler; il ne s'était pas

encore reposé un seul instant. C'est que tout près de lui mais en dehors du mur d'enclos qu'il ne pouvait franchir, quelque chose s'agitait sur le banc de pierre placé devant la maison. On aurait dit le chuchottement de deux voix. De temps à autre aussi c'était comme les pleurs d'un enfant qu'on se serait efforcé de faire taire.

Pendant toute la nuit, le chien poussa ses cris plaintifs.

Vers deux heures, ati moment oti la lune brillait dans tout son éclat au-dessus de la maison de Jacob Loew, une fenêtre s'ouvrit au premier étage : « Y a-t-il quelqu'un en bas ? cria une voix d'homme.

Le chien qui avait reconnu la voix de son maître se tut pendant quelques instants.

— Y a-t-il quelqu'un en bas? répéta la même voix du haut du premier étage.

Pas de réponse.

Seulement on entendit un léger gémissement et des pleurs étouffés qui semblaient sortir des profondeurs d'une âme en proie à une indicible affliction... et le chien se mit de nouveau à pousser ses lamentables hurlements.

La fenêtre se referma...

La lune est maintenant sur son déclin. Déjà, en maints endroits du ciel, les étoiles commencent à pâlir ; un vent frais se lève et le sol est humide de brillantes gouttes de rosée dont la vigilante aurore vient d'arroser la terre encore endormie. Et quand, tout à l'heure la terre aura secoué son sommeil elle pourra s'apercevoir que depuis longtemps déjà le joyeux matin est venu saluer ses arbres et ses fleurs. Le silence s'était rétabli sur le baûc de pierre.

2$0 tïN ANNlVBItSAmfe

En ce moment même s'ouvre la porte d'une des maisons situées en face de celle de Jacob Loew. On entend retentir des pas qui ressemblent à ceux d'un homme. On approche de plus en plus près... Sur le banc rien ne bouge... Un navrant spectacle vient s'offrir aux yeux de celui qui s'est arrêté devant ce banc. . .

Une femme était assise là, la tête penchée sur sa poitrine... Sur ses genoux et chaudement serré con tre elle, reposait un petit garçon... Tous deux sommeillaient!... Une longue tresse de cheveux noirs qui s'était détachée de dessous le bonnet de cette femme retombait en longs anneaux sur la petite tête de l'enfant.

Qu'elle avait l'air malheureux et qu'elle était belle sous ses larmes I

Mais pourquoi donc le nouveau venu éprouva-t-ii une si vive émotion à l'aspect de ce groupe? Il se couvrit le visage de ses deux mains... et malgré lui ses lèvres balbutièrent un nom :

— Blumelél

A cet appel deux beaux yeux noirs s'ouvrirent; la tête de la femme endormie se redressa; la tresse de cheveux noirs se releva en même temps , et ce fut en ce moment seulement qu'on put voir en entier sa figure pâle et amaigrie.

-*- Blumelé 1 s'écria notre homme pour la seconde fois.

Elle passa lentement sa main sur son front.

— Me voilà, fit-elle comme perdue dans un révc; encore un peuiplus et je manquais l'anniversaire. Eh bien! l'heure est-elle venue?

Et saisie d'un frisson intérieur elle tressaillit de

tm ANNlVEilSAiRS 2$ I

to^s ses membres. Gela acheva de la réveiller.

— Mon cousin Maier! Malheur à moi I â'écria-t^ elle et sa tête retomba de nouveau sur sa poitrine.

— Tu me reconnais donc, Blumelé? exclama Maier avec une inexprimable éhaleur d'âme. Et c'est maintenant seulement que des larmes abondantes lui tombèrent des yeux; car il ne pouvait plus les re«tenir.

— Quoi 1 tu ne recules pas d'horreur devant moi, Maier? demanda-t-elle quelques instants après et sans lever les yeux.

— Sois la bienvenue, sois mille fois la bienvenue, ma chère Blumelé, dit Maier et il lui tendit la main.

Blumelé tressaillit; elle ne répondit pas à l'accueil que lui fit Maier : —^ Suis-je donc cheE moi, dit-elle, en essayant de se soulever, pour que tu me souhaites la bienvenue?

-^ Oîi veux-tu donc que tu sois ? Ne suis-je pas près de toi ?

— Maier, dit-elle et sa figure revêtit l'expression d'une profonde angoisse... croirais-tu que j'ai passé la nuit entière ici sur ce banc... avec mon enfant... Le chien n'a cessé d'aboyer.,, et là haut on a dû certainement le savoir. Est-^ce qu'un père peut dormir paisiblement quand il sait que son enfant est à deux pas de lui et qu'il manque d'un toit pour s'abriter? Et dire que pas une seule fois il ne m'aurait dit : « Blumelé, mon enfant, monte près de moi; ^ et pourtant j'étais assise là toute la nuit durant...

— Toute la nuit durant I s'écria Maier, et 8à voix tremblait à la fois de colère et de pitié.

— Maier, ne te semble-t-il pas qu'il a dû le savoir?

252 UN ANNIYERSAIRB

dit-elle en grelotant ; et elle jeta un regard craintif du côté des fenêtres. Il a dû me reconnaître... N'estce pas ton avis, Maier ?

Maier ne répondit rien. Quelques minutes se passèrent. Alors soudain : c Blumelé, lui dit-il, tu sais que j'ai toujours été ton ami... et que j'ai toujours été sincère avec toi, n'est-ce pas?

— Sans doute, dit elle à voix basse mais moi...

— Ne parlons pas de cela ! Blumelé, ne parlons pas de cela ! Donc, s'il en est ainsi, tu n'hésiteras pas à faire tout ce que ton cousin Maier te dira de faire. Voyons ! lui obéiras-tu ?

Blumelé tenait sa tête penchée vers la terre.

— Tu ne peux pas rester ici, continua Maier; tu ne dois pas rester ici une minute de plus. Il ne faut pas que ton père sache que tu es de retour... Viens plutôt chez nous... Là, toi et ton enfant, vous vous reposerez. Mes parents eux-mêmes devront ignorer ta présence chez eux jusqu'au moment oti je leur dirai tout. Nous aviserons pour savoir ce que nous aurons à faire... plus tard. Cela te va-t-il?

— Mais d'où viens-tu donc toi-même à une pareille heure ? interrogea Blumelé qui ne paraissait pas avoir prêté beaucoup d'attention à ce que disait Maier.

— J'avais projeté une excursion dans un village voisin, répondit-il avec hésitation... mais le paysan à qui je comptais acheter une partie de laine pourra bien attendre quelques jours encore... Eh! bien, viens-tu Blumelé?

— Je dois donc m'en aller d'ici, je dois m'éloigner de la maison paternelle où devrait être ma- place? observa Blumelé.

— Viens toujours, viens, suppliait Maier; et il y avait quelque chose de si pénétrant dans sa voix, quelque chose de si véritablement sincère dans tout son être et de si profondément sérieux dans tous les traits de son visage que Blumelé ne put résister da« vantage. Était-ce bien là notre ancien Maier, celui dont jadis on avait tant ri et qu'on avait tant raillé ' à cause de ses quatre mains ?

Blumelé se leva donc.

— Maier, dit-elle, j'irai avec toi partout où tu me conduiras. Et elle enveloppa avec plus de soin encore dans les plis de son châle son petit enfant qui dormait toujours.

— Donne-moi l'enfant, lui dit Maier.

Les beaux yeux noirs de Blumelé regardèrent Maier d'un air singulièrement craintif. Elle hésitait en quelque sorte et elle se mit à soupirer. Elle finit cependant par lui confier son petit gardon.

— Et maintenant, viens, Blumelé I

Us avancèrent en silence et ils eurent bientôt atteint la maison paternelle de Maier. Au moment où ils arrivèrent sur le seuil de la porte que Maier ouvrit tout doucement une lueur soudaine vint à illuminer toute une bande du ciel du côté de l'orient ; et elle frappa aussitôt de son reflet Blui^elé et Maier qui tous deux et en un clin-d'œil, furent inondés d'une lumière resplendissante, tandis qu'autour d'eux tout était encore plongé dans les vapeurs du crépuscule. Peut-être était-ce là un signe de bon augure au moment où Blumelé allait franchir le seuil de cette maison.

Maier occupait dans la maison de ses parents une chambre très-convenablement meublée et située dans

254 ^^ ANlflVKIISAfllR

une sorte dç tourelle où Pon montait par un escaHer très-raide et presque perpendiculaire. Disons aussi qu'il y a longtemps qu'on eût renversé cette tourdle pour la remplacer par un premier étage si Maier avait voulu se rendre à certains vœux de ses père et mère. Or cette petite chambre était comnie une espèce de forteresse où Ton ne pouvait pénétrer sans l'autorisation de celui qui Thabitait. C'est là que Maier fit entrer sa cousine. Dans le reste de la maison régnait le plus profond silence.

Maier déposa dans son lit encore entr*ouTert, le petit garçon de Blumelé qui continuait à sommeiller; et c'est maintenant seulement qu'il put admirer la ravissante beauté de cet enfent. Il avait les traits de sa mère ; c'étaient ceux-là même qui jadis avaient tant frappé Maier chaque fois que Blumelé était venue s'offrir à ses yeux. Mais les lèvres de l'enfant comme aussi certains contours de la bouche na> vaient rien de commun avec Blumelé. Pendant quelque temps, il demeura comme saisi d'admiration à son aspect... Puis il l'enveloppa avec sollicitude dans les plis moelleux de la couverture.

— Avoir passé toute la nuit en plein air! murmurait-il à demi voix par devers lui ; et dire que moi j'étais blotti dans un bon lit sans me douter de rien!

Blumelé s'était arrêtée près de la porte.

*— Et toi, ne veux*tu pas aussi te reposer quelque peu ? lui dit-il. Je sortirai et je veillerai sur le seuil jusqu'à ce que tu aies besoin de moi.

A ces mots Blumelé se mit à pleurer à chaudes larmes. Tout ce qu'une âme humaine peut ressentir de chagrin elle le ressentait à cette seule idée qu'elle

vm ANHiyBRSumB 255

devait se regarder ici même comme che^ elle quand aia fond elle ne pouvait a'y décider. Quoi ! elle en était donc venue à accepter l'hospitalité de celui envers lequel elle avait tant et tant de choses à se reprocher l Quoil elle devait souffrir que Maier soignât et dorlotât cet enfant dont le père s'appelait Jacques !

— i- Maier, soupira-t-elle, je n*ai pas assez bien agi envers toi pour mériter tous ces soins. Tu devrais plutôt me chasser.

-*« Ne parlons pas de ça , laissons cela, ma chère Blumelé; couche«toi plutôt, je verrai à t'arranger vin bon lit.

— Non, non, fit Blumelé avec une douleur qu'elle ne pouvait plus maîtriser davantage, je n'y consentirai pas. Suis-je donc venue ici pour dormir? II faut que je te raconte tout.. . Il faut que mon cœur se soulage, autrement il éclaterait et je tomberais là morte à tes pieds. Oui. Maier, il faut que tu m'écoutes.

— * Laissons cela 1 laissons cela I lui répondait Maier, tu me diras tout quand tu seras reposée.

-^ Non 1 il faut que cela soit tout de suite, dit Blumelé avec insistance, en élevant la voix; cela me fera plus de bien que si je dormais ou que si je mangeais.

Maier vit bien qu'il ne pourrait pas résister plus longtemps au désir de Blumelé. Il s'assit donc au bas du lit dans lequel dormait l'enfant de Blumelé tandis^que Blumelé se laissa choir sur un escabeau; et de cette manière elle se trouvait presque aux pieds de Maier.

Maier entendit alors la lamentable histoire d'un cœur négligé et blessé à mort.

Comme toutes les confidences de ce genre, celle que Blumelé fit à Maier parut tout d'abord pleine de confusion et de désordre. Mais cela n'était qu'apparent. Elle mêlait d'une manière presque inextricable le présent au passée le passé au présent ; mais à la fin tout se trouva former un ensemble clair et net. Par moments aussi et vu le temps déjà éloigné oîi s'étaient passés beaucoup des événements qu'elle racontait, elle en parlait comme si cela ne la touchait pas personnellement et qu'il se fût agi de l'histoire d'une personne étrangère. De là, une appréciation très-saine des événements et une rare sincérité dans le récit.

Après avoir esquissé en quelques mots l'histoire de son arrivée dans la patrie de son mari, elle en vint tout de suite à dire comment Jacques l'avait abandonnée et laissée sans appui ni protection dans un pays étranger et avec un enfant encore en bas-âge.

— Comment? il t'a abandonnée I s'écria Maier en se levant d'un bond et ses mains se crispèrent.

— Que veux-tu ? reprit Blumelé avec tristesse, il était né pour être gentilhomme ; comment pouvait-il, avec cela, se charger d'entretenir femme et enfant ?

— Et où donc est-il maintenante beau Jacques? s'écria Maier sur un ton terrible qui fit frissonner Blumelé jusqu'à la moelle des os.

— Maier 1 dit-elle; et ses yeux se remplirent de larmes.

Maier comprit la portée de ce regard humide et plein d'amertume.

— Sais-tu oîi il est allé? reprit-il avec douceur en s' asseyant de nouveau sur le lit.

UN ANNIVERSAIBE aSy

— Bien au delà des mers, en Amériqi^e.

Maier, à partir de de moment, n'eut garde d'interrompre même par un mot le récit de Blumeié qui raconta ce qui suit.

Dans les premiers temps elle avait réellement trouvé dans sa nouvelle patrie tout ce dont Jacques lui avait parlé dans les vives et séduisantes descriptions qu'il lui avait faites de la Hongrie. Jacques avait été pour elle d'une prévenance rare et il ne cessait de répéter que son bonheur datait du jour où il avait eu Blumeié pour femme. La naissance de leur enfant leur avait causé à tous deux une joie dont on ne pouvait plus se faire une idée maintenant alors que sept ans s'étaient écoulés depuis.

Quant à Blumeié elle av^it été comme frappée d'un vertige qui lui avait fait complètement oublier sa patrie avec tout ce qu'elle renfermait. Le souvenir même des chagrins qu'elle avait causés à ses parents, souvenir qui pendant quelque temps l'avait suivie comme une ombre mélancolique, s'était effacé de son esprit et tout, dans son existence, n'avait plus été que joie et sérénité. « Je tiendrai la main, s'était souvent écrié Jacques dans l'excès de son bonheur, à ce que cet enfant devienne un bon et brave Hongrois et non un de ces Bohèmes hypocrites et rabougris. » Ce propos n'avait même pas blessé Blumeié. Cet enfant n'était-il pas son enfant? Et que demandait-elle sinon d'être à Jacques tout entière et sans réserve ?

Peu à peu cependant les choses changèrent.

Jacques, grâce à la dot de Blumeié, avait monté une affaire pour son propre compte dans sa ville natale située au milieu d'une lande de plusieurs

ifei

lieues de circonférence et qui, à cause de cela même, se trouvait être plutôt un gros village. £^unielé qui malgré sa légèreté de caractère avait contracté dans la maison paternelle et dès sa naissance Thabitude de tenir rigoureusement compte même d'un kreutzer quand il s'agissait d'affaires^ Blumelé s'était aperçue bien vite que Jacques avait fait les choses trop grandement. Elle savait par ce qu'elle avait vu dans son propre pays ce qu'il fallait d'efforts^ d'ordre, d'économie et de privations pour arriver seulement à une certaine aisance, du moment qu'on n'avait qu'un fonds très-modeste pour débuter. Jacques, au contraire, s'était tout de suite installé comme on ne s'installait pas en Bohême alors même qu'on avait déjà ramassé une grande fortune. Tout cela était évident pour Blumelé ; mais elle avait laissé faire sans rien dire... et elle avait laissé faire longtemps. Un jour cependant qu'elle avait cru remarquer un nuage de tristesse sur le front de son mari d'ordinaire si insouciant et si gai, elle avait hasardé une observation. Jacques prit la chose très-mal. Il l'appela et comme pour l'insulter, c une Bohême » qui avait emporté à la semelle de ses souliers l'esprit de mesquinerie et de remontrance habituel à ses compatriotes. Et il la pria de vouloir bien se rappeler dorénavant qu'elle ne demeurait plus en Bohême, ajoutant que la terre serait insupportable si elle n'était peuplée que de Bohèmes et qu'heureusement il y avait une Hongrie de par le monde.

A partir de ce moment-là il avait commencé à se former entre eux comme un abîme. Cela devait être, leurs caractères étant tout à fait incompatibles. Jacques appelait a manie de Bohême » tout ce qui

s'opposait à Textravagance de ses projets et à son suprême dédain pour les petites choses.

Blumelé voyait clairement que Jacques n'était plus le même. Ce qui perçait maintenant en lui, c*était un certain orgueil que dans ses jeunes années elle n'avait que trop admiré. Jacques commençait à trouver insupportable que sa femme osât le regarder parfois d'un air scrutateur, bien qu'elle ne lui eût jamais rien dit. Il l'évita donc et bientôt la négligea. Sa maison et son enfant n'avaient plus de charmes pour lui. Au lieu de s'occuper de ses affaires, il passait la plus grande partie de son temps hors de chez lui, dans la société de nobles hongrois avec lesquels il jouait, montait à cheval, allait à la chasse. C'est maintenant seulement qu'il croyait avoir trouvé un terrain favorable à sa vocation. Jusque-là sa naissance et d'autres empêchements de toute sorte étaient venus comme entraver des goûts que, selon lui, il tenait de la nature. Jacques n'était pas fait pour être négociant... il était né gentilhomme.

Dès ce moment Blumelé vit qu'elle était perdue. A ces douleurs d'autant plus difficiles à supporter qu'elle était loin de chez elle et n'avait personne dans son entourage à qui s'ouvrir, était venu tout à coup s'ajouter un si irrésistible a mal du pays » qu'elle faillit tomber gravement malade. La vue de son enfant seule soutenait son courage et ses forces. Elle avait appris, en effet, d'un ouvrier-compagnon venu de la Bohême que sa mère était morte depuis bien des années déjà. A dater de ce moment elle n'eut plus qu'une pensée : elle voulait savoir le jour anniversaire de cette mort. Pouvoir se rendre sur la tombe de sa mère, pleurer là toutes ses larmes, y

pleurer encore et puis s'en retourner en Hongrie, c'était là une perspective qui la rendait si heureuse qu'elle lui avait fait oublier toutes ses misères présentes. Une fois elle en avait parlé à Jacques qui lui avait fait cette réponse : c Ta mère en sera-telle plus avancée quand tu auras fait le long voyage de la Hongrie en Bohême; et toi-même que t'en reviendra-t-il ?» A cela elle n'avait rien répliqué ; c'était maintenant seulement qu'elle avait appris à le connaître à fond.

Quelque temps après, Jacques partît pour un voyage qui devait durer plusieurs semaines d'après ce que lui même avait dit à Blumelé. Au bout de quinze jours était arrivée une lettre de Liverpool. Jacques avait émigré pour l'Amérique. Sa lettre avait été écrite la veille de son embarquement. 11 n'avait pas trouvé en Hongrie, écrivait-il, le bonheur qu'il y avait rêvé. La Hongrie du reste n'était plus ce qu'acné avait été autrefois ; c'est l'Amérique qui paraissait l'avoir remplacée. Voilà pourquoi, lui aussi, avait pris un chemin qu^avant lui des milliers d'hommes avaient suivi pour leur bien. Il embrassait donc Blumelé et son enfant ; et il terminait en promettant de leur donner encore de ses nouvelles dès qu'il serait arrivé en Californie.

Chose singulière ! Blumelé s'était sentie comme délivrée. Après avoir ramassé les débris de son avoir^ — car Jacques avait laissé ses affaires dans une situation déplorable, — Blumelé avait pris son enfant dans ses bras et s'était mise en route pour la Bohême. Une fois qu'il lui aurait été donné, s'était-elle dit, d*aller pleurer sur la tombe de sa mère au jour anniversaire de sa mort elle serait prête à tout sup-

porter: chagrins, persécution, châtiment, elle accepterait tout sans murmurer, c'est au jour anniversaire de la mort de sa mère qu'elle comptait purifier et sanctifier son âme si coupable.

— Puisse Dieu te tenir compte de tes bonnes intentions, Blumelé ! s'écria Maier que ce récit avait profondément ému. Ne crains rien : Dieu te protégera.

Il s'était levé et il parcourait la petite chambre à grands pas.

— Passer toute la nuit dehors 1 et dire que je ne le savais pas !... Il y a là de quoi s'attirer la colère du Ciel, murmurait-il à part lui. Puis il se plaça en face de Blumelé qui ne cessait de pleurer.

— Veux-tu me faire une promesse, lui dit Maier dont les yeux étincelaient ; et il paraissait, en ce moment, beaucoup moins petit qu'à Tordinaire.

filumelé fit un signe de tête affirmatif.

— Et bien ! promets-moi de faire exactement tout ce que je te conseillerai de faire; et avant tout, promets-moi de ne pas sortir de cette chambre jusqu'à ce que je te le dise.

— Et l'anniversaire? observa Blumelé avec tristesse.

— On ne le célébrera qu'après-demain. D'ici là laisse-moi agir et penser en ton lieu et place. Y consens -tu?

Blumelé lui tendit la main sans rien dire.

Dans l'intervalle le jour avait succédé à l'aurore et la plus grande animation régnait de nouveau dans le Ghetto. Maier crut devoir quitter sa cousine. D'un côté, il tenait à savoir si l'on avait connaissance de la présence de Blumelé ; de l'autre, il n'était pas fâché de rester seul avec ses pensées ; car son

sang bouillonnait et il se sentait incapable de prendre un parti pour le moment.

Il traversa plusieurs fois le Ghetto, arrêtant les fidèles qui se rendaient à la prière du matin pour entrer en conversation avec eux. Tous lui parlèrent des étranges aboiements du chien de Jacob Loew, qui, toute la nuit durant, avait troublé le repos du Ghetto; mais personne ne savait rien de Blumelé.

Peu à peu ses pensées reprirent leur cours habituel et il résolut de faire connaître à ses parents le nom de la personne qu'ils hébergeaient. Qu*on se ligure la surprise et Tétonnement de ces bons vieillards quand ils apprirent cette grande nouvelle. Ils ne pouvaient en croire leurs oreilles. Ils promirent de se taire, pourvu toutefois, avait stipulé la mère de Maier, que leur silence ne dût pas trop se prolonger ; car savoir que Blumelé se trouvait là dans sa maison sans pouvoir la voir c'était une situation au-dessus de ses forces.

Ils approuvèrent d'ailleurs complètement la conduite de Maier.

Quelle fut ensuite sa joie quand après avoir grimpé Tétroit escalier qui conduisait à sa chambre il se Fut assuré, en écoutant à travers la porte, qu'il y régnait le plus absolu silence. La mère ainsi que l'enfant dormaient profondément... Maier s'éloigna sur la pointe des pieds.

Un peu plus tard, il se rendit chez Jacob Loew. Il avait besoin de voir et d'examiner quelque peu sa figure.

Le cœur de Maier battait avec violence lorsqu'il vint à passer devant le banc de pierre sur lequel Blumelé avait passé une si horrible nuit.

Jacob Loew était en train de déjeûner.

— Savez-vous bien, mon oncle, lui dit Maier après ravoir salué, que cette nuit votre chien a révolutionné tout le Ghetto.

— Comment cela? demanda Jacob Loew; et Maier crut remarquer un certain sourire méchant aux coins de ses lèvres.

— Votre chien n'a pas eu un instant de repos ; il a aboyé sans discontinuer.

— C'est qu'il aura vu quelque chose, dit Jacob Loew d'un ton sec.

A ces mots une sorte de fureur s'empara de l'âme ordinairement si douce de Maier : a Mon oncle ! s'écria-t-il, avec un regard presque menaçant et en se plaçant droit devant Jacob Loew, vous le savez, jusqu'à présent j'ai eu pour vous l'estime et l'affection qu'un fils a pour son père... mais c'est égal, je ne vous aurais jamais cru capable d'une telle insensibilité envers ceux qui sont votre sang et votre chair.

— A qui en as-tu donc, Maier? dit Jacob Loew avec tranquillité ; il ne me sera peut-être pas permis d'avoir un chien ?

Cette question déconcerta Maier. Aurait-il eu tort de soupçonner Jacob Loew d'avoir connaissance du retour de Blumelé ?

— Mon oncle, dit-il, après un assez long intervalle, et il était redevenu calme , savez-vous que c*est après-demain l'anniversaire de la mort de votre Esther?

— Je le sais, je le sais ; est-ce que par hasard tu serais venu me dire cela pour réciter le Kadisch en son hoqneur ?

Que se passa-t-il en ce moment dans Tâme de Maier ? Sa figure rayonnait comme si Dieu lui eût envoyé une de ces pensées qui sont souvent une véritable révélation. Sa poitrine se soulevait bruyamment et un mot plein de signification semblait prêt à s'échapper de ses lèvres...

Il salua son oncle et courut en toute hâte chez lui. Il s'arrêta sur le seuil de la porte de sa chambre pour écouter. Il put bientôt se convaincre que Blumelé et son enfant étaient réveillés. Il entra donc. Blumelé était de nouveau assise sur le petit escabeau et tenait son enfant dans ses bras. Elle s'était remise à pleurer.

— Blumelé, lui demanda-t-il hors d*haleine, toa enfant sait-il déjà lire ?

Elle fit un signe de tête négatif.

— Pas même dans le livre des prières ?

— Jacques iie s'est jamais soucié de sa religion. La figure de Maier se rembrunit ; mais bientôt

elle reprit toute sa sérénité.

— Je veux me faire l'instituteur de ton enfant, lui dit-il.

Blumelé se mit à le regarder ; car elle ne comprenait pas : « Que comptes-tu faire avec cet enfant ? dçmanda-t-elle. »

— Je veux lui apprendre la prière du Kadisch. Dire comment s'y prit Maier pour commencer son

œuvre, à quels efforts et à quels tours de force il recourut pour imprimer dans la mémoire de cet enfant les sons inintelligibles et étrangers pour lui de la langue sacrée; dire comment cet enfant lui-même put consentir à rester assis, sans bouger, sur les genoux de Maier et à répéter durant des heures entières ce qu'il lui enseignait et comment il ne se las-

sait pas de supplier son précepteur de continuer sa leçon ; dire encore comment fit M aier pour que déjà au bout de la première demi-heure le petit garçon enlaçât ses petits bras autour de son cou, dire cela... serait chose bien difficile et bien aisée à la fois.

Le talent de Maier s'était soudain développé comme se développent certaines fieurs, en une seule nuit, quand la terre sur laquelle elles poussent est favorable et bonne. Le talent de Maier avait poussé, si l'on peut parler de la sorte, sur le chaud terrain de son cœur.

Maier en sa qualité d'hôte plein de sollicitude pour ceux qu'il avait recueillis chez lui avait eu soin, dans l'intervalle, que Blumelé et son enfant ne manquassent de rien. Lui-même leur avait apporté tout ce qui était nécessaire pour apaiser leur faim et leur soif.

Le soir Blumelé fit coucher son petit garçon ; mais avant de s'endormir il se mit à réciter et sans qu'on le lui eût demandé la prière du Kadisch d'un bout à l'autre et il n'en manqua pas une seule syllabe.

— Quelle tête que celle de cet enfant! s'écria Maier tout enthousiasmé ; il y a beaucoup de grandes personnes qui n'en feraient pas autant.

Après ces mots il sortit. Blumelé le suivit des yeux ; et il y avait dans ce regard une indéfinissable tristesse.

Le lendemain matin Maier put se convaincre, que la mémoire du petit garçon était d'une fidélité à toute épreuve. Il n'avait pas oublié un sei\l mot de la prière qu'il avait récitée la veille.

Aussi pour l'en récompenser, Maier inventa à son

iatention les jeux les plus amusants et les plus variés ; il jouait et riait sans cesse avec lui ; et de son côté,' il était redevenu enfant mais un enfant heureux, s'il en fût.

Vers le soir, au moment oti le jour commençait à baisser, Maier apporta dans sa chambre un verre rempli d'huile à la surface de laquelle nageait une mèche. — Maintenant, dit-il à Blumelé, tu peux commencer à célébrer l'aniversaire. Allume cette mèche.

Blumelé suivit ponctuellement les instructions de Maier; puis elle alla s'asseoir sur un tabouret dans un coin de la pièce et elle ne prononça plus une seule parole de toute la soirée.

A la même heure où Blumelé avait allumé la veilleuse de l'anniversaire, une lumière semblable était venue à poindre dans une autre maison.

Le père et la fille étaient si près Tun de l'autre que tous deux, de leurs demeures respectives , auraient pu voir pétiller la petite ôamme funèbre qu'ils venaient d'allumer réciproquement. Et pourtant, d'un autre côté, quel abîme les séparait l

Le jour du jeudi était venu. Quand Maier, de grand matin , se présenta pour éveiller sa cousine, celle-ci était déjà debout et tout habillée ainsi que son enfant. Maier avait Tair d'un homme qui a passé une mauvaise nuit. Son sommeil, en effet, avait été troublé par tous les démons du doute; maintes fois il s'était demandé s'il n'échouerait pas dans son projet.

— Tu viens sans doute me chercher pour l'anniversaire? lui demanda Blumelé.

— Blumelé, dit Maier d'une voix émue, il faudra que tu me confies ton enfant pour quelques heures.

— Que comptes-tu faire avec cet enfaat, Maier? fit Blumelé en proie à une profonde inquiétude.

— Il faut qu'il vienne dire Kadisch pour ta mère. Maintenant seulement Blumelé commença à voir

clair dans les projets de Maier ; maintenant aussi elle put pressentir quel service^tout d'amour comptait lui rendre le pauvre Maier dont jadis elle s'était tant moquée et qu'elle avait si dédaigneusetnent repoussé.

— O Maier ! s'écria-t-elle, quel cœur que le tien I

— Cest bien! Blumelé, c'est bien! ne me retarde pas davantage.

Maier prit le petit garçon dans ses bras et le porta à la synagogue. Heureusement pour lui, il ne ren Montra personne sur son chemin; autrement il lui aurait fallu entrer dans des explications sans fin et sur sa démarche matinale et sur le nom de la famille de cet enfant; car, l'habitant du Ghetto, soit dit en passant , n'est pas précisément des moins curieux. L'office du matin durait encore. Maier s'arrêta sous le porche de la synagogue, non cependant sans s'être assuré à l'avance que Jacob Loew était présent dans le temple. Ce dernier se tenait, en effet, debout devant son pupitre à, la place oîi il avait Thabitudede faire ses dévotions. Maier profita du temps qui lui restait pour faire répéter une dernière fois à son jeune élève l'oraison qu'il lui avait enseignée. L'enfant s'en tira à merveille. Malgré cela les tempes de Maier battaient à tout rompre, sa tête était brûlante et ses lèvres s'agitaient convulsiveôient.

Le service divin touchait à sa fin.

Déjà Maier voyait son oncle Jacob Loew se lever et se diriger du côté du ministre officiant placé devant l'arche sainte en face de laquelle se récitent, à

la fin de l'office, les prières pour les morts. Soulever l'enfant dans ses bras, traverser avec lui les rançs serrés des fidèles, arriver jusqu'à Jacob Loew et placer le petit garçon à ses côtés, tout cela fut pour Maier l'affaire d'un instant. Jacob Losw, tout entier aux souvenirs plus douloureux que jamais, — vu la solennité du jour, — que la prière qu'il allait réciter venait de réveiller en lui, regardait devant soi sans s'apercevoir de rien. Ilcommençala prière... Mais voici que tout près de lui les même mots et les mêmes sons sortant de la bouche d'un enfant retentissaient de plus en plus clairs, de plus en plus purs. Les yeux de Jacob Loew, malgré lui, se remplirent de larmes... Il s'arrêta pour écouter et il laissa l'enfant continuer seul... Tout le chagrin ^ toute l'amertume que pendant des années il avait tenus amassés dans son cœur pour son malheur et pour le malheur d'autrui, vinrent soudain à se dissiper sous rinfluence des sons argentins de cette voix d'enfant. Ce qu'il avait toujours caché dans les replis les plus secrets de son âme, à savoir son irrésistible désir de revoir la fille qu'il avait perdue, ce désir que, selon lui, aucune force humaine n'aurait été jamais capable de lui faire manifester, cet enfant suffit pour le lui arracher.

— Quel est cet enfant? s'écria-t-il d'une voix profondément é^ue quand les derniers sons de la prière se furent éteints.

— Mais mon oncle, répondit Maier placé derrière lui... c'est le- petit- fils d'Esther et le vôtre... c'est l'enfant de Blumelé.

Jacob Loew poussa un cri et sa tête se renversa. Sans le secours de Maier qui l'avait retenu dans ses

bras, il aurait fait une chute grave. Son visage était couvert d'une pâleur mortelle : il venait de s'évanouir. Il y eut un grand tumulte parmi les assistants ; tous s'étaient empressés d'accourir et leurs yeux furent témoins d'un spectacle assez extraordinaire pour eux : Jacob Loew qui s'était redressé entre les bras de Maier pleurait amèrement.

— Où est l'enfant? cria-t-il; les larmes qu'il répandait Tavaient empêché de l'apercevoir; où est l'enfant de Blumelé?

Maier souleva bien haut le petit garçon et le déposa dans le sein de son aïeul. Des bras tremblants s'enlacèrent autour de l'enfant.

— Blumelé! où est ma Blumelé? s'écria Jacob Loew. C'est ainsi que la prière d'un enfant réconcilia le

père et la fille.

Le même jour encore on vit Jacob Loew accompagné de Blumelé se rendre au cimetière où reposait Esther à côté de ses cinq enfants. Quand ils s'en retournèrent, leur visage à tous deux rayonnait de l'éclat de cette sainte satisfaction de l'âme que les hommes ressentent quelquefois après qu'il leur a été donné d'échanger, comme ici, l'amour et le repentir contre l'amour et le pardon.

A partir de ce jour Blumelé se fixa dans son ancienne patrie.

Quatre mois après elle reçut une lettre qui contenait la nouvelle de la mort de son mari. Il était à peine arrivé au but de son voyage que la mort était venue le surprendre à San-Francisco au milieu de tous ses projets. A la lettre était joint l'acte de décès avec constatation officielle.

Blumelé prit le deuil pour une année.

Et Maier?

Oserons-nous bien encore après tout ce qui s'est passé lui appliquer le vieux et malicieux sobriquet « d^homme aux quatre mains? »

Eh bien, donc il y a peu d'années encore, celui qui aurait passé, par quelque chaude soirée d'été, devant la maison de Jacob Loew, eût pu voir un homme à cheveux blancs rire et folâtrer avec toute une bande de petits garçons aux joues écarlates et à la santé florissante. Sauf la différence de leurs taille^ respectives, ils se ressemblaient tous à s'y méprendre. Quel sourire de béatitude venait s'épanouir sur )es lèvres de ce bon vieillard et quelle joie s'allumait dans ses regards quand de temps à autre Tun de ces enfants s'empressait de quitter son jeu pour aller se suspendre avec amour à son cou!

Cétaient les enfants de Maier et de Blumelél

Cette fois, il faut le reconnaître, Jacob Loew ne s'était point trompé dans ses calculs.

Bien que d'après un usage en vigueur dans ie Ghetto, il ne soit pas permis à des enfants qui ont encore leur père et mère de dire la prière du Ka* disch pour un mort, Maier et Blumelé ont néanmoins obtenu que les petiis-fils dé Jacob Loew pussent se considérer comme ses propres enfants.

Aussi, au jour anniversaire de sa mort huit petits fils, ni plus ni moins, récitent la sainte prière du Kadisch pour le repos de son âme.

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