‹ Nouvelles juivesChapitre 27 sur 28 · livre près · texte numérisé non relu

livre près

Kobi savait maintenant parfaitement ce qu'il devait penser et des critiques et des éloges qui jusqu'ici étaient parvenus à son oreille au sujet du Randar. Que de traits variés et que de nuances diverses répandus dans cette individualité ! ours et monstre d*après la peinture qu'en avait faite son père ; manant^ au dire des autres, et dont cependant on pouvait faire la partiel Tout cela, pris ensemble, fit une telle impression sur Kobi que pendant un instant il en ressentit comme un vertige; il s'en trouvait plus confondu qu'éclairé. Il avait entendu dire tant et tant de choses sur le compte de ce seul et même personnage — et encore n'en avons-nous rapporté que la centième partie à peine, — que parfois il lui semblait qu'il ne savait encore rien du tout au sujet du Randar. Pourquoi ne le dirionsnous pas? -il fut tout à coup comme envahi par je ne sais quel sentiment de terreur; et alors son entreprise lui apparaissait sous des proportions fabuleuses. Il y voyait un acte d'audace que peut-être il ne pourrait jamais réaliser, même en rassemblant toutes ses forces.

Heureusement il ne demeura pas trop longtemps sous le coup de cette appréhension. Il y avait en lui quelque chose qu'on ne pouvait longtemps comprimer, car cela se redressait semblable à un ressort : nous voulons parler de son courage déjeune homme. Il fut bientôt remis de cet étourdissement ; et au moment oti il quittait la commune des moqueurs^ son cœur était déjà soulagé. Quand il vint en effet à se demander ce que dirait son père, dans le cas

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OÙ il reculerait» son père, qui le regardait comme beaucoup plus entendu que lui-même^ — cette pensée seule dissipa, comme aurait fait quelque orage bienfaisant, tous les mauvais symptômes de son découragement.

Le jour venait de tomber lorsque Kobi arriva au village où demeurait le Randar. De loin déjà, il avait reconnu sa maison à sa large façade qui s'étalait dans la rue. C'était un palais comparativement aux autres maisons de paysans. Les maisons des Randar se distinguent d'ailleurs toujours par un air de grandeur* Kobi fut de nouveau en proie à Une frayeur qui faisait battre son cœur. Ne se trouvait-il pas en face de V ennemi? Il ordonna à son cocher de longer tout doucement la maison et de sauter à bas de son siège aussitôt qu'il serait arrivé devant la porte cochère, pour dételer immédiatement après. Cet ordre fut ponctuellement exécuté. La voiture avança lentement et soudain elle s'arrêta devant la maison du Randar:

On vit aussitôt sortir de la ferme un homme à la taille carrée qui sentait son Randar à une lieue. Cet homme avait une véritable tête de lion. Des sourcils pleins d'audace et de couleur grisonnante pendaient d'un air menaçant au-dessus de ses yeux ; et des favoris de la même couleur encadraient sa figure o$-

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seuse. A le voir ainsi, on ne pouvait s*empêcher de penser à Samson. Nul doute que lé héros de la Bible n'eût eu cet aspect-là si on ne l'avait privé trop tôt de ses cheveux. Notre homme était, en outre, en manches de chemise et il venait de jeter sur son épaule un mouchoir bleu; ce qui le faisait paraître plus grand et plus terrible encore.

Kobi d'un bond s'élança de la voiture. L'ennemi était devant lui.

— Bonsoir, Rebb losel;, dit-il d'une voix forte mais modeste; je suis bien ici chez Rebb losel Sûz n'est-ce pas ?

— Bonsoir, fit notre homme en rendant le salut; mais ce bonsoir sortit de sa bouche avec un son si fort et si caverneux que Kobi recula de deux pas. Qu'y a-t-il pour ton service, mon garçon?

Cette question fit sur Kobi une singulière impression ; il en demeura tout saisi. Il ne s'était pas attendu qu'on le tutoierait ni qu'on le qualifierait du mot : mon garçon. Mais il se sentit aussitôt envahi par une de ces pensées qui souvent, dans un péril extrême, s'emparent de notre âme pour arrêter en nous un élan inconsidéré.

Par une intuition aussi rapide que l'éclair il comprit que pour tenir tête à un tel homme il fallait procéder avec assurance, fermeté et aplomb ; qu'il fallait traiter avec lui d'égal à égal, l'affronter courageusement et bien se garder de lui laisser croire qu'on le craignait.

— J'aurais à vous proposer une affaire, Rebb losel, dit Kobi d'une voix ferme, si toutefois cela peut vous convenir.

— Je ne fais pas d'affaires un jour de Halamoëd,

répondit brièveineat notre homme mais d'un ton accentué. Tu n'as qu'à repasser après les.fétes, mon garçon.

— Je doute que je puisse attendre d'ici là, dit Kobi d'un ton plein de franchise. J'appartiens à la catégorie de ceux qui n'aiment pas ajourner les choses ; je préfère un seul je tiens à deux tu l'auras.

-7- C'est donc aussi ta maxime à toi, mon garçon? s'écria le Randar, et sa voix retentissait comme les sons d'une trompette.

Kobi demeura sous le coup d'une frayeur réelle. Venait-il de dire chose qui aurait déplu au Randar! ou bien cette voix de tonnerre avait-elle exprimé quelque assentiment? Cependant, il ne se laissa pas décontenancer, et continuant sur le même ton :

— Oui, c'est là ma maxime, dit-il avec fermeté mais sans fanfaronnade ; et j'ai toujours remarqué qu'on s'en trouvait bien.

Le Randar ne répondit rien. En revanche, on vit sortir de dessous ses épais sourcils un regard si scrutateur et si intimidant qu'il aurait fait baisser les yeux à tout autre. Mais Kobi le soutint, bien qu'il se sentît inondé en même temps d'une sueur froide.

— Si c'est là aussi ta maxime, mon garçon, il n'y a pas de raison pour ne point parler d'affaires, dit le Randar après avoir examiné Kobi de Tœil ; et il ne semblait pas que cet examen lui eût été défavorable, car la voix de notre homme n'était plus à beaucoup près aussi rauque. Elle retentissait au contraire comme si on y avait mis de rhuile. Kobi croyait avoir remarqué de son côté qu'une sorte de sourire avait illuminé les traits si rudes du Randar pendant qu'il avait prononcé ces paroles. Tout.cela lui rendit

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son courage et il sentit son sang se réchauffer dans ses veines.

•— Dételle, crîa-t-il au cocher qui, tout en attendant cet ordre, s'était déjà à moitié acquitté de sa besogne.

— A quoi bon ? fit le Randar mais sans la moindre rudesse ; notre affaire ne durera pas bien longtemps, j'imagine! elle ne sera pas si importante.

— Savoir! Rebb losel, répondit Kobi. Quand oa veut traiter les choses sérieusement, il faut prendre son temps. Je fais donc dételer, d'autant plus que les chevaux sont fatigués, ayant déjà fait six lieues aujourd'hui.

Un nouveau coup d'oeil sortit de dessous les sour* cils<lu Randar, coup d'œil qui embrassa Kobi dans tout son être. Cet homme qui avait la force d'un ours trouvait peut-être étrange qu'un petit garçon de ce genre se permît de lui parler de la sorte.

— Soit! dit-il à la fin; mais dépêche-toi d'entrer.

Pour Kobi, c'était là un très-bon signe. Du moins, il rinterpréta ainsi. Néanmoins il ne se hâta pas de répondre tout de suite à l'invitation du Randar, ce que tout autre aurait fait avec empressement. Il ne bougea pas.

— Eh bien! pourquoi ne viens-tu pas? s'écria le Randar d'un ton rude et grossier. Faut-il te le dire deux fois ?

— Je ne ferai pas un pas, Rebb losel, dit Kobi avec beaucoup de fermeté; non, quand il y aurait des millions à gagner. On ne m'a pas fait dans votre maison l'accueil que tout Israélite doit faire à un autre Israélite.

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— Qu* entends-tu par là, mon garçon? demanda le Randar de toute la force de sa voix effrayantcw £st- ce que par hasard )e ne serais- psis un bon israélite ?

— Je vous demande pardon^ Rebb losel, et il ne faut pas m^en vouloir^ répondit Kobi sans avoir Tair d'être le moins du monde effrayé; je suis habitué, en entrant dans une maison juive^ à ce qu'on me donne le solem-aleckem. (Salut d'usage, qui veut dire : Que la paix soit avec vous.)

En ce moment, il sortit de la vaste poitrine du Randar quelque chose qu'on aurait pu comparer au grondement lointain du tonnerre. Il se passa un assez long temps avant que la chose en question pût jaillir des profondeurs de ce corps gigantesque pour déborder ensuite de sa bouche sous forme d'un éclat de rire.

— Penses-tu donc, mon garçon, s'écria-t-il, que j'aie cru un seul instant que cela te fût indifférent ? tiens donc, je te donne mon Solem-Aleckem.

Là-dessus il fit quelques pas au-devant de Kobi et lui tendit sa main de géant.

— Aleckem^solem, (que la paix soit également avec vousj, répondit gaiement Kobi, et il laissa tomber sa main dans celle qu'on lui offrait.

Qjuelle poignée de main que c'était là 1 Aux yeux de bien des gens il fallait être un rustre comme le Randar pour serrer ainsi la main d'un autre ; mais cette poignée de main était pour Kobi d'un prix inestimable. Il dut convenir, à part lui-même, qu'il avait tout fait pour la mériter. Pour rien au monde* il n'aurait voulu que les choses se fassent passées autrement qu'elles ne se passèrent.

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-— Et maintenaat arrive, lui dit le Randar ea le précédant dans la maison.

Kobi, en vérité, ne se fit pas répéter la chose. Il suivit l'homme à la taille de géant. Celui-ci lui fit traverser une antichambre garnie de haut en bas de sacs de blé. Bientôt ils arrivèrent aux chambres d'habitation. Kobi, avant d'entrer, avait cherché des yeux la place oti brillait à travers sa petite vitrine la Me:{ousa fixée aux poteaux de la porte. Il la toucha de sa main qu'il porta ensuite dévote* ment à la bouche. Le regard du Randar 3'était encore attaché sur Kobi; et ce dernier sentait reposer sur lui ces yeux menaçants; mais cette fois, ils ne le brûlaient plus; cette fois aussi ils ne lui glaçaient plus le sang ; ils étaient devenus presque doux.

La première pièce qu'il traversa avec le Ruidar était une salle servant d'auberge. Il remarqua, à côte de paysans attablés devant leurs verres, toute une bande de mendiants juife qui arrivaient chaque soir des quatre coins de l'univers dans la cour de la ferme. Il y avait là des hommes, des femmes et des enfants. C'étaient des figures véritablement effrayantes, succombant sous la crasse de la misère et la boue des grands chemins. Elles se trouvaient réunies pour passer la nuit à la ferme. Kobi, loin de s'en éloigner, s'avança vers ces hommes pour les gratifier chacun d'un cordial Solem^Aleckem. Et il fit tout cela avec cette amabilité qui entraîne les cœurs : pour lui ces mendiants ne semblaient être que des frères déshérités.

Rebb losel contempla cette scène avec une sorte d'étonnement. Il n'avait sans doute jamais vu un jeune homme de si bonnes manières se comporter

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le la sorte avec tout un peuple de mendiants. Et les :raits si rudes de son visage revêtirent, à cette vue, me singulière expression de profonde observatioi^. Quand on fut arrivé dans la salle d'habitation le Randar dit à Kobi :

— Maintenant, mon garçon, assieds-toi et parlons de notre affaire. Voyons 1 y a*t-il quelque chose à gagner ?

— Cela dépend de la manière dont vous l'enten-^ drez. Il faut que nous y trouvions tous les deux notre avantage; autrement ça ne serait pas une affaire.

En prononçant ces dernières paroles, Kobi ne se sentait plus le courage dont il avait fait preuve jusqu'à présent. Le Randar avait demandé à traiter immédiatement l'affaire en question; et cela ne parut pas de bon augure à Kobi.

— Tu n'as pas tort, dit à son tour le Randar en riant ; pour toute affaire il faut être deux : il faut un homme qui veut gagner quelque chose et un autre qui consente à ce que le premier gagne sur lui.

— Mais s'il s'agissait de faire gagner tous les deux? répliqua Kobi avec un peu plus de courage.

— « Je ne comprends plus ; d'est trop fort pour moi, dit le Randar avec grossièreté. Il faut être clair avec moi, mon garçon.

— Vous ne m'en voudrez pas, Rebb losel, dit Kobi avec modestie, si )e ne vous donne pas d'autres explications à ce sujet aujourd'hui. Mais demain, aussitôt que nous aurons terminé notre affaire, je vous dirai ce que j'entends par là.

Le Randar parut comprendre ce subterfuge et il coupa court à la question qu'on venait de soulever*

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— Il est trop tard pour parler aujourd'hui encore de notre affaire, observa«t-il immédiatement; mais si tu le veux, mon garçon, tu pourras passer la nuit ici. Ni toi, ni ton cocher vous ne manquerez de rien. Quant aux chevaux, je les ferai conduire à Técurie.

— J'accepte avec reconnaissance, dit Kohi résolument; je crois, moi aussi, qu'il vaudra mieux attendre à demain pour parler de notre affaire. La nuit porte conseil pour toutes choses.

Son cœur battait de nouveau plus librement; maintenant donc il avait à la fois le droit et Tautorisation de rester; et, sans que l'ennemi eût fut la moindre résistance, il avait pris pleine possession du terrain, c Cet ennemi pourra-t-il maintenant me chasser d'ici ?» se demanda*t-il .

— As- tu faim, mon garçon ? lui demanda de nouveau le Randar.

— J'ai fait un long chemin aujourd'hui et je n'ai pas voulu aller à l'auberge dans les villages par où j'ai passé, répondit Kobi qui avait bien ses motifs pour parler de la sorte.

— Et pourquoi cela? interrogea de nouveau le Randar avec sa voix terrible; et en même temps sortit de dessous ses sourcils un nouveau regard scru^ tateur. Pourquoi cela ? est-ce que par hasard tu ne trouves pas la cuisine des auberges juives assez bonne? ou as-tu peut-être l'habitude d'une cuisine d'un autre genre ?

Kobi savait très-bien ce que le Randar entendait par cuisine d*un autre genre i.

I. Le Randar entend évidemment par là une cuisine noa orthodoxe et qui n'est pas conforme au rite juif. [Note du traducteur,)

— Je n'aime ni la cuisine des auberges, ni la cuisine d'un autre genre, dit-il avec une grande franchise dans le ton et dans le geste; ce que j'aime le mieux, c'est mon dîner de ménage. Rien ne le vaut ; et puis, il faut le dire aussi, cela revient moins cher.

Cette réponse ne déplut sans doute pas au Randar; et sa voix passa de nouveau des notes les plus basses de la grossièreté aux notes un peu plus hautes de sa rudesse habituelle.

— Il y aura ici de quoi te rassasier, mon garçon, et j*espère que tu trouveras le souper à ton goût; car c'est uEia fille qui fait la cuisine.

Autant Kobi s'était cru jusqu'ici maître du champ de bataille, autant, à la seule mention que fit le Randar de sa fille, il perdit presque tous les avantages acquis précédemment; perplexité assez naturelle d'ailleurs et que confirme l'histoire militaire de tous les temps. Les plus grands généraux de tous les siècles ont dû passer par là.

— Votre fille, Rebb losel, fait la cuisine ! exclama-t-il avec étourderie et d'un ton dont l'impétuosité contrastait trop avec celui qu'il avait su garder jusqu'à présent pour ne point paraître étrange.

— Qu'est-ce qui te prend là, mon garçon? demanda le Randar. Est-ce donc une chose si extraordinaire qu'une jeune fille fasse la cuisine ?

Kobi avait repris son assurance ordinaire. Un instant seulement il s'était oublié pour se laisser entraîner dans la mêlée un peu plus avant que ne le voulait la prudence.

— Extraordinaire ? non, répondit-il avec calme ; puisque cela se conçoit fort bien; mais néanmoins

cela me surprend. Savez- vous, Rebb losel, comment s'y prennent aujourd'hui les jeunes filles de nos villages, à l'endroit de la cuisine ? Un mois avant le mariage elles font venir de Prague un gros livre de cuisine ; ensuite leurs mires leur font voir une oq deux fois le feu et les marmites;... après quoi elles se donnent pour de parfaites cuisinières. Et si le fiancé arrive, il peut être sûr de les trouver Técumoire à la main et la figure barbouillée de suie. £h bien, je vous le demandç, après cela, nos sages n'ontils pas eu raison de permettre au mari de divorcer dans le cas où sa femme lui aurait servi un potage brûlé?

— Vraiment, nos sages ont dit cela ? exclama le Randar en riant tellement aux éclats qu'il fit osciller le grand fauteuil sur lequel il était assis.

— Cela est écrit en toutes lettres dans le Talmud, affirma Kobi.

Le Randar se mit à rire plus bruyamment encore.

— Voyez donc quels hommes que c'étaient que nos anciens ! A cette époque déjà, on n'aimait pas les potages brûlés ; voilà pourquoi ils ont pris leurs mesures en conséquence. Et bien I mon garçon, ce n'est pas ma fille qui te servirait jamais un potage brûlé, je t'en réponds.

— Me servirait! se demanda. Kobi à part luimême. Que veut-il dire par là ? Mais il n'eut pas le temps de se laisser aller à ses conjectures»

— Tu vas en juger à l'instant même, dit le Randar. Mirl ! s'écria- t-il de sa voix de tonnerre; viens cà, Mirll

La porte s'ouvrit aussitôt et l'on vit apparaître sur le seuil une jeune fille, belle et svelte. Sa figure

était agréablement colorée pMir le feu de la braise. Jamais Kobi n'avait rien vu de plus gracieux. Tout S€>Ti sang afBua de son cœur à sa tête; son visage avait dû paiement se couvrir de rougeur; car il sentait SCS yeux qui brûlaient. Il ne s'était pas attendu à un tel spectacle!

— Mirl! dit le Randar, apprêt&-nous quelque cbose; nous avons faim. Ce garçon-là est notre hôte et passera la nuit ici. Mais tâche de te faire honneur à toi-même, car ce garçon-là arrive d'un village où les jeunes filles, quand elles veulent préparer un bon plat, ont fhabitude de &ire venir de Prague même un livre de cuisine. Attention donc I car il sera habitué à une meilleure cuisine qu'à celle de nous autres paysans.

— Bienl mon cher père, répondit Mirl d'une voix charmante qui retentit jusque dans le cœur de Kobi. Le souper sera bientôt prêt; tu sais que j'augmente toujours un peu les portions.

Làrdessus elle sortit. En s'éloignant elle jeta sur Kobi un coup d'œil fugitif. Avait-elle deviné qui il était? ce qu'il voulait?

Lorsque la jeune fille eut disparu, il y eut entre ces deux hommes un moment de silence plein de dangers. Kobi aurait été incapable d'articuler en ce moment le moindre mot, tant son cœur battait fort, tant son sang se soulevait par torrents. Tous les démons de la jeunesse venaient de s'emparer de lui; ces démons d'une force irrésistible qui se plaisent à établir joyeusement leur domination dans l'espace compris entre quatre yeux. Une fois qu'ils ont porté la main sur un objet ils le soulèvent jusqu'aux nues ou le précipitent dans d'insondables abîmes.

— Gomment te plaît ma fille? qu'en dis*ta? demanda soudain le Randar.

Cette question acheva de confondre Kobi* Il fit tous ses efforts pour ne pas perdre contenance; mais il lui fut impossible d'effacer la rougeur qui loi couvrait le front.

— Que voulez-vous que Je vous dise, monsieur le Randar? fit-il en bégayant. Quand je vous dirais qu'elle est la plus jolie et la plus aimable jeune fille que j*aie jamais vue, me croiriez-vous ? Ou bien estil convenable que je vous le dise ?

— Mais parle donc sans détour, dit le Randar d*une voix forte. Mieux que personne je sais ce qu'elle vaut.

— Je pense, dit Kobi d'une voix pleine d'une siih cère émotion et en tremblant de tous ses membres, je pense que celui qui l'aura pour femme pourra se dire visiblement protégé du ciel.

Le mot était prononcé ; il avait triomphé de tout artifice et de toute hypocrisie ; semblable à un torrent des montagnes grossi par Torage, il était sorti en mugissant de la bouche de Kobi, passant, comme pour les submerger, par-dessus tout un amas de précautions et de mesures de prudence. Il était trop tard pour se repentir. Kobi le sentit au même instant. Dieu sait quels ravages devait causer le sauvage torrent des montagnes... Malgré cela, Kobi n'aurait pas voulu que le mot n'eût pas été prononcé. Il leva un regard craintif sur le Randar pour lire sur ses traits l'effet de cette parole. A sa grande surprise, il y remarqua un changement extraordinaire. Les muscles de ce visage qui semblaient avoir été forgés avec un marteau de forge, étaient

illuminés maintenant par je ne sais quel sourire de satisfaction qui leur donnait une vraie expression de douceur. On eût dit que le soleil y faisait briller ses rayons.

— Mon garçon, dit le Randar d*un ton qu'il

s'e£forçait, mais en vain, de rendre indifférent, tu as

raison, aussi vrai que je m'appelle losel Sûz. Celui

qui Taura en mariage pourra se vanter d'avoir une

femme. Je n'en dis pas davantage ; il ne me convient

pas de faire un trop grand éloge de mon enfant ; je

n'ajoute plus que ceci : depuis que ma femme est

morte je ne me suis jamais aperçu un seul instant

qu^elle me manquât. Ma fille égayé tous les coins

de la maison ; elle communique la vie à tout ce qui

l'entoure. J'ai souvent regretté qu'elle n'ait pas

été un garçon; en ce cas du moins j'aurais eu

quelqu'un à qui laisser cette ferme. Mais c'est égal;

elle m'est plus chère que cinquante garçons à la

fois ; elle remplit à elle seule tout mon cœur et ne

me cause que joie et satisfaction ; et, s'il est un être

au monde à qui je doive quelque reconnaissance,

c'est à elle seule. Que Dieu me la conserve donc !

Mais le Randar, comme s'il s'était trop humilié en laissant voir que sa robuste nature n^était pas insensible aux tendresses de l'amour paternel, demanda aussitôt après à Kobi avec son ton ordi-* naire : — A quel prix se vend l'avoine chez vous autres ?

Kobi ne trouva pas tout de suite une réponse à cette question, tant les paroles de cet homme si rude qu'on lui avait-dépeint dans les villages voisins comme un ours^ un louf et un monstre^ l'avaient ému . Il dut se demander si sa mère craindrait encore de l'envoyer

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auprès du Randar, après qu'elle Taurait entendu parler comme il venait de le faire. Il était grand temps néanmoins que le Randar coupât court à cette conversation par une question passablement prosaïque.

— Eh bien, mon garçon, demanda-t-il de nouveau, à quel prix se vend l'avoine chez vous autres ?

— A quatre florins treize kreutzers, monsieur le Randar, s'empressa de répondre Kobi.

— Pas plus?

— Au dernier marché hebdomadaire on pouvait en avoir autant qu'on voulait à ce prix-là.

— Est-ce que tu te connais en avoine, mon garçon, demanda le Randar presque étonné.

— Ce n'est pas là précisément ce dont je m'occupe ; néanmoins comme on ne peut pas savoir ce qui peut vous passer par les mains il est bon qu'on soit un peu au courant de tout. On évite ainsi la chance de faire de mauvais coups; et ceux-là ne sont pas dans mes goûts.

-^ Tu me fais l'effet de te connaître en bien des choses, mon garçon, dit le Randar après une pause et avec un sourire fin et significatif dont les moqueurs n'auraient jamais cru capable un rustre comme lui.

Quant à Kobi, depuis le moment oti il avait prononcé le mot fatal, il sentait en lui des liions entières de démons qui demandaient à grands cris à être délivrés.

Il éprouvait une sorte d'impatience et de fatigue à rester là à causer tranquillement du prix de l'avoine avec le Randar, lorsqu'il ignorait encore si celle-là même pour qui il avait entrepris son voyage consentirait à ce qu'il restât, à ce qu'il osât?

Jusqu'ici le Mine â'y était pris à merveille pour nous cacher, voire même pour se cacher à lui-même les secrets desseinà à l'aide desquels il comptait faire réussir la mission dont on l'avait chargé.

Il comprit que le moment était venu où ses hardis projets devaient ou échouer dans le ridicule d'un honteux insuccès ou aboutir à une heureuse victoire. 4c Un père, se dit-il avec la rapidité de l'éclair, un père qui fait si grand cas de sa fille, ne voudra certainement pas lui imposer sa volonté à lui pour règle souveraine dans le choix qu'elle aura à faire et d^oti dépendra tout son avenir. Il est impossible qu'en ceci il ne consulte pas sa fille |et n'écoute pas son avis. Mais si sa fille refusait!... »

Il frissonnait en ce moment. En portant la main à son front, il le sentit glacé. Qu'avait-il fait? quel \eu téméraire jouait-il là? Eh quoi 1 lui, le fils de Rebb Wolf le Mine osait porter ses vues sur la fille du riche Randar?

Mais ces mêmes démons qui l'avaient guidé jusqu'ici, ces intrépides démons se mirent à chasser de l'âme du Mine, aussitôt qu'elle en avait été envahie, leurs ennemis personnels, je veux dire la crainte inquiète et le timide découragement. Le Mine comprit qu'il fallait qu'il portât sa tête au-dessus des fiots. L'enjeu était trop considérable pour qu'il ne préférât pas persévérer plutôt que d'y renoncer honteusement.

Mais si elle refusait?...

Il fallait que ce point fût éclairci ; il fallait que la chose fût décidée encore avant le souper.

Sous prétexte d'aller voir après son cocher, il sortit. La flamme qui inondait le corridor de sa lu-

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mière le guida jusque dans la cuisine. Un coapd'œil jeté à la dérobée lui avait donné la certitude qu'il y trouverait celle qu'il cherchait. Il y entra d'un pas rapide et marcha droit à la jeune fille effrayée.

— Excuse-moi, dit-il, en précipitant ses paroles mais avec une émotion vraie, excuse-moi si je t'importune. Regarde-moi et dis-moi s'il m'est permis de rester et de m'ouvrir à ton père. Ou bien faut-il que je parte? si je dois partir, dis-le moi tout de suite; je ne veux pas vivre deux minutes de pi us sans savoir si je dois être heureux pour la vie ou malheureux sans retour.

Ainsi parla Kohi. Il avait chuchoté plutôt qu*articulé ses paroles ; et pendant qu'il s'exprimait de la sorte; tout son être était comme échauffé par le feu d'une de ces affections profondes qui font plus d'effet sur les cœurs que les serments les plus passionnés. Cette aimable jeune fille devait le ressentir en ce moment. Dans sa confusion qui la rendait plus jolie encore, elle laissait errer ses regards çà et là jusqu'à ce qu'ils se fixèrent sur ce jeune homme qui venait de lui parler comme personne ne l'avait encore fait.

— Si je t'ai offensée, continua Kobi sur le même ton, dis-le-moi et je pars aussitôt ; mais je ne crois pas qu'une jeune fille puisse se trouver offensée si ' un homme la recherche en mariage. Dis-le-moi, m'est-il permis de rester?

— Moi je ne puis rien dire; il faut que mon père y consente, bégaya Mirl ; et elle se^ hasarda de regarder le jeune homme en face.

— Tu le vois bien, ton j)ère lui-même m'a dit de

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rester; maïs à quoi cela me sert-il si toi-même tu n'y veux consentir?

— Mon père a été tant de fois trompé, dit Mirl avec embarras, que je crois...

— Que je le tromperai aussi^ acheva Kobi ; non^ Mirl, tu ne crois pas cela de moi; au nom de mon père et de ma mère qui me sont bien chers, ne le crois pas. Je sais toute la place que tu tiens dans le cœur de ton père ; eh, bien ! crois-tu que si je n'avais pas l'intime conviction qu'à nous deux nous pourrons le rendre plus heureux encore, crois-tu que je me permettrais de te parler ainsi ?

A ces mots Mirl se redressa; des larmes brillaient dans ses yeux. Puis d'une voix émue : a Peut-on avoir réellement confiance en toi ?

— Je ne fais pas de serment, dit Kobi, mais crois en mes paroles.

— En ce cas tu peux rester, dit-elle d'une voix presque imperceptible.

Deux mains se cherchèrent et se rencontrèrent involontairement et elles eurent de la peine à se quitter. Kobi néanmoins déroba la sienne le premier...

En rentrant dans la salle il y trouva le Randar, la tété inclinée et dans l'attitude d'un homme qui réfléchit profondément. Il se redressa :

— Eh bien! demanda-t-il, ton cocher a-t-il tout ce qu'il lui faut? .

— Tout, Rebb losel, répondit Kobi, et les chevaux se régalent admirablement avec votre avoine.

— Cela ne m'étonne pas, fit le Randar avec une certaine fierté ; c'est que mon avoine n'est pas des plus mauvaises.

. On parla, de toute espèce de choses jusqu'à l'heure

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du souper et le temps passa vite. On n'avait pas prononcé une seule fois le mot affaire ; et, malgré ceb, la conversation tout entière avait roulé sur ce sujet. C'était une sorte d'examen que le Randar voulait faire subir à Kobi. Bien des savants à la tête toute bourrée de livres et s'entendant à merveille, grâce à leur science^ à calculer, à un gramme près, la quantité de viande, de pain et de lait que consomme chaque pauvre mortel, bien des savants auraient pu, à cette occasion, admirer le grand nombre de connaissances dont tous les deux firent preuve dans les diverses branches de la statistique, de réoonomie rurale et politique. Ils étaient au courant de tout et auraient pu donner des renseignements sur les objets les plus divers et les plus opposés depuis le clou qu'on ramasse dans la rue jusqu'au sac de laine que les navires transportent en Angleterre; depuis la peau de lièvre que le colporteur arrache avec peine aux mains du chasseur jusqu'au sucre de betterave qui se trouve entassé par milliers de tonnes, et en dépôt, dans les fabriques de^la Bohême. Kobi fit voir quHl avait un esprit lumineux et qu'en parcourant le monde il n'avait pas mis ses yeux dans sa poche; qu'au contraire il avait beaucoup observé et qu'il était encore plus riche de son propre fonds. Et tout cela pourtant n'était pas en rapport direct avec son genre de commerce à lui.

Le Randar ne lui adressa pourtant pas le moindre mot élogieux; mais Kobi s'aperçut bien que ses réponses l'avaient satisfait.

Cet examen avait duré jusqu'à l'heure du souper. Mirl était entrée dans l'intervalle. Elle avait dressé la table sur laquelle elle avait étendu une nappe

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blanche comme la neige. Elle y posa trois assiettes, des couverts et une immense cruche de bière. Kobi ne perdit de vue aucun des mouvements de la jeune fille; il tro;uva qu'ils avaient un charme inexprimable, un idnif pour nous servir d'une intraduisible expression du Ghetto, comme il n'en avait jamais vu de semblable. Le repas fut abondant et savoureux. Kobi, dont la fatigue et les chagrins d'amour avaiei^t également creusé Testomac, y fit grand honneur. Il ne fit pas Téloge des plats ; cet éloge, dans sa bouhe, eût pu paraître suspect ; mais il prouva par ^le fait même tout le cas qu'il faisait de la cuisine de MirL Pas n'était besoin qu'on lui dît de ne pas faire de faqons. Il ne laissa point de restes sur son assiette et fit également honneur à la bière.

— A la bonne heure I dit soudain le Randar que le bon appétit de son hôte réjouissait visiblement; tu ne laisses pas de restes sur ton assiette. Il doit en être ainsi. Quand l'homme a faim il ne doit pas £adre de manières mais il doit manger. Pour une jeune fille, c'est autre chose. L'univers entier a les yeux sur elle et elle doit prendre ses précautions pour n'être pas accusée de gourmandise; car cela pourrait lui nuire. Mais un homtae? pourquoi, ferait-il dés façons ?

Kobi porta par hasard les yeux sur l'assiette de Mirl. Elle n'avait presque pas touché aux mets qu'on lui avait servis; et, en cet instant, la jeune fille rougit d'une manière extraordinaire.

Quand on eut desservi, le Randar dit à Mirl : « Appelle-nous maintenant un de ces mendiants. »

Kobi comprit ce que signifiait cet appel : le Randar voulait sans doute le soumettre à une nouvelle

épreuve et le gratifier de l'honneur de réciter à haute voix la prière d'usage après les repas; comme ils n'étaient que deux hommes il en fallait au moins encore un troisième afin qu'on pût prier à haute voix et en compagnie.

Kobi ne s'était pas trompé. Quand le mendiant fiit entré, le Randar dit à Kobi : c Maintenant, mon garçon, fais la prière. »

Kobi commença par remplir de bière le verre du Randar, puis celui du mendiant et enfin le sien propre; ensuite le prenant en main et s'inclinant ^ légèrement vers le Randar il s'écria d'une voix forte V et dans la langue sacrée de Sion :

— Avec la permission du maître de la- maison nous louerons celui qui vient de nous rassasier.

Les deux autres répétèrent d'un ton ferme le : c Loué soit celui qui vient de nous rassasier. > Làdessus Kobi se mit à réciter à haute voix la longue prière de table, avec une aisance et une volubilité telles, qu'il n'en ^auta pas une seule syllabe.

Il n'est pas de grand-rabbin qui aurait pu mieux se tirer d'affaire, ni réciter avec plus de force et d'onction cette interminable prière.

A la fin, Kobi éjeva encore une fois son verre, en bénit le contenu, y porta ses lèvres et s'inclina de nouveau vers le Randar pour le remercier, selon l'usage, de l'honneur qu'il venait de lui faire.

Quand ensuite Kobi vint à regarder Mirl, il vit son joli visage rayonner de satisfaction. Il conclut de là qu'il devait avoir « bien dit la prière. >

Mirl enleva ce qui était resté sur la table. Le Randar se carrait dans son fauteuil en réprimant avec beaucoup de peine quelques bâillements. Tout

LE MINET l8b

à coup il se prit à dire : « Comment allons-nous passer la soirée jusqu'à Theure du repos ? Sais-tu îouer au Fran^efiiSf mon garçon? bien sûr, car tu ssiis tout, toi.

Kobi réfléchit un instant pour savoir s*ll devait

répondre affirmativement à cette question insidieuse.

Puis tout à coup : « Du moment que Ton a besoin

de moi, je ne m'y refuse pas.

— Bien, mon garçon, dit le Randar en se redressant, nous allons voir ce que tu sais.

Mirl apporta un jeu de cartes et de la craie. Le ' Randar prit les cartes, les mêla d'une main exercée et se mit à donner^ Par un singulier hasard le jeu de Kobi était détestable.

Avant de commencer à jouer, le Randar mit la main dans la poche de son pantalon et en tira une pièce d'argent de la valeur de vingt kreutzers qu'il plaça à côté de lui sur la table. De son côté, Kobi chercha de l'argent; mais il ne produisit qu'un kreutzer en cuivre qu'il laissa de même tomber sur la table, à une distance convenable.

— Qu'est-ce que c'est que cela? cria le Randar avec toute la violence de sa rude nature. Me prendstu pour un mendiant? et crois-tu que je fasse ta partie avec un kreutzer pour enjeu ? C'est avec losel Sûz que tu joues, mon garçon, sais-tu cela?

— Et moi, dit Kobi avec fermeté, je ne joue pas aussi gros jeu. Vous, Rebb losel, vous êtes libre de le faire; moi, je ne le ferai pas.

— Mais je ne veux pas jouer pour un mauvais kreutzer, s'écria le Randar tout colère.

— Est-ce qu'on vous y force donc ? répondit Kobi en riant*

l86 . LE KINfi

Le Randar grommela quelque cbose entre ses dents que Kûbi ne comprit pas; puis il reprit ses cartes et d'un ton tranquille : c Commence^ mon garçon; pour te faire plaisir, je veux bien, estimer ton kreutzer à Tégal de mes vingt kreutzers. A toi à jouer 1 9

Kohi, pour l'avoir appris dan$ la maison paternelle, connaissait à merveille ce jeu que Ton affectionne particulièrement dans les rues des Ghettos. Il aurait pu montrer qu'il y était passé mdtre. Ajoutez à cela que son jeu était mauvais ; il lui eût donc été facile de faire briller son talent, voire même son esprit.. Mais s'il venait à gagner, ne serait-ce pas ofifenser son hôte ? La politesse ne lui imposait-elk pas l'obligation de laisser gagner le Randar ? D'un autre côté, qui lui répondait que les yeux perçants du Randar ne s'en apercevraient pas et qu'il ne serait pas taxé d'hypocrisie et de lâche complaisance? Néan* moins Kobi s'arrêta au dernier parti. Il voulait laisser gagner le Randar. Il avait fait, avant de s'y décider, le raisonnement que voici : Quand deux personnes jouent ensemble, chacune des deux aime à gagner; et chacune éprouve du plaisir quand bien même elle ne gagnerait qu'un méchant kreutzer. Pourquoi le Randar serait-il fait autrement que tout le monde ?

Kobi recourut à une ruse de guerre. Malg(^éson mauvais jeu, il fit voir, dès le début, qu'il était un maître. Bientôt après il se laissa aller à la dérive^ commit des fautes graves et s'attira une défaite qu'il aurait pu éviter. En mêlant les cartes, il vint f^ hasard à r^arder du côté de Mirl. Il aperçut sur son visage comme un trait de soucieuse mélancolia E^

LS MIHS 187-

même temps il crut avoir remarqué qu'elle lui avait fait un signe presque imperceptible dont personne 11'a.vaitpuse douter et que lui seul avait compris* Qn'est-ce que cela signifiait? Au nom du ciel! Avait* il commis quelque faute et l'en prévenait-elle? Il la regarda plus attentivement. La mélancolie n'avait pas encore disparu et elle lui faisait encore un signe». A. présent il savait à quoi s'en tenir.

A.U deuxième tour, le sort lui donna des cartes plus favorables. D*aprôs tontes les apparences il aurait pu gagner sans se donner le moindre maL Malgré cela il résolut de persister dans sa ruse de guerre, c'est-à-dire à se battre lui-même. Il ne fallait pas que le Randar pût croire que le cœur de Kobi était tout entier attaché à quelques pièces de vingt kreutzers. Cette fois il commit des fautes plus graves, encore. Le Randar qui, lui aussi, s'entendait au Fram^efuSy sut profiter adroitement de chaque faut& de Kobi. Kobi jeta de nouveau ses yeux du côté de Mirl ; il y vit encore le même trait de soucieuse mélancolie; il crut même remarquer qu'elle le regardait avec un air de pitié. Elle ne faisait plus aucun signe. L'esprit troublé; la tête prise de vertige et les yeu^ nageant dans les ténèbres, Kobi commença la troisième partie.

Il jouait de nouveau très-mal; soudain il regarda du côté de Mirl; il vit maintenant qu'elle avait des larmes dans les yeux. Presque aussitôt il sentit qu'on lui touchait légèrement, trop l^èrement peut-être» son pied droit sous la table. Il regarda de nouveau .du côté de la jeune fille : son joli visage se couvrit aussitôt d'une extrême rougeur; et quelques instants après, -cette rougeur fit de nouveau place à la mélàn-

l88 IX HINE

colie^ Une sueur froide inondait le front deKobi; son sang se figeait dans ses veines. Qu'avait-elle donc ? Et de quoi voulait-elle l'avertir ? Car elle voulait l'avertir de quelque chose, il sentait cela au fond de son âme. Serait-ce qu'il ne devait pas laisser gagner le Randarl Était-ce donc là un si grand crime aux yeux de Mirl ? Pour la première fois de sa vie, il se trouvait en proie à la perplexité; un sentiment de désespoir qui allait toujours croissant vint à s'emparer de son âme. Il était comme entouré de ténèbres au milieu desquelles la beauté de. Mirl brillait seule comme quelque astre resplendissant. Pendant ce temps, néanmoins, et sans le vouloir, il avait joué quelques coups de maître; et ce ne fut pas pourtant sans surprise qu'il s'aperçut que le jeu lui était redevenu tout à fait favorable.

Quand il vint encore à jeter les yeux du côté de Mirl, il vit que la mélancolie avait disparu de son visage et qu'un charmant et gracieux sourire était pour ainsi dire épanoui sur toute sa personne. C'est donc là ce quelle voulait lui dire ? pensa Kobi dont le cœur délivré d'un grand poids battait de joie. Eb bien I elle sera désormais contente de lui et le Randar devra voir bientôt qu'il avait trouvé son maître en Kobi ; et Kobi se sentit animé de forces nouvelles.

Les parties suivantes révélèrent le nouveau plan de campagne de Kobi. et en firent apprécier tous les avantages et toute l'importance. Le Randar avait beau avoir les jeux les plus favorables, il ne pouvait venir à bout de son adversaire. Les pièces de vingt kreutzers s'entassèrent les unes sur les autres du

LE MIHE igç

côté de Kobi comme autant de trophées enlevés sur

un sanglant ct^amp de bataille; mais Kobi se garda

bien de trahir par l'expression joyeuse de son visage

les secrets mouvements de son cœur. Le visage de

Niirl était son étoile conductrice; et ce visage rayonr*

nait toujours encore d'un gracieux sourire et s*ein*-

bellissait à chaque nouvelle victoire; et si d'aventure

Kobi y au milieu de cette inquiète confusion, avait

commis quelque nouvelle faute, il eût été, à coup

sûr, bien excusable.

Après la septième partie le Randar jeta là les cartes avec un mouvement passablement violent; puis il ajouta, tout en bâillant à se démantibuler la mâchoire : « Assez joué comme cela ! puisque aussi bien tu m'as ruiné, mon garçon. Allons nous cou-cher !

Kobi ramassa l'argent qu'il venait de gagner et se leva. Il avait bien vu que le Randar le regardait faire. Il n'eût garde de mettre cet argent dans sa poche. Le tenant, au contraire^ dans le creux de sa main, il s'avança tout droit vers la porte qui donnait sur la salle d'auberge.

— Où vas-tu ainsi? lui dit le Randar en le rappelant. Kobi ne répondit pas; puis ouvrant la porte, il se mit à crier en s'adressant à ceux qui se trouvaient dans la salle : « Y a-t-il encore quelqu'un de levé parmi vous autres mendiants? Que celui-là vienne me parler I »

On vit s^avancer bientôt du fond de cette pièce obscure où ils avaient établi leur gîte de sombres physionomies que leur costume, rien moins que poétique, rendait véritablement effrayantes. Elles se rangèrent sur le seuil de la porte.

190 LE MINB

— Qu'y a-t-il pour votre service, cher monsieur? dteianda Tune d'elles d'une voix à moitié endormie.

— Tenez! dit Kobî en remettant à Tune d'elles Targent qu'il avait dans la main; partagez- vous cela, mais tranquillement et honnêtement* Vous m'entendez?

Il fallait entendre alors les cris et les hurlements de ceux qu'on venait de gratifier si richement. On aurait dit des loups affamés qui seraient tombés an fort de l'hiver sur quelque proie qu'ils auraient ensuite dévorée en commun.

En se retournant, Kohi se trouva face à face avec le Randar dont le visage était redevenu terrible et menaçant. Kobi pâlit de frayeur.

-— Qu'as-tu fait de mon argent ? lui dit-il d'une voix redevenue effrayante.

Kobi regarda encore Mirl qui se trouvait placée à côté de son père. Chose singulière I Le même sourire rayonnant s'épanouissait toujours encore sur son visage.

— Je l'ai donné à ces pauvres gens, Rebb losel ; ils en ont bien plus besoin que vous et moi, répondit Kobi d'un ton calme mais résolu.

— Sais->tu bien que tu leur as donné cinq pièces de vingt kreutzers en argent? continua le Randar. Est-il permis à un homme qui est dans les affaires de faire ainsi le prodigue? Es-tu donc dans une position de fortune suffisante pour donner tant anx pauvres?

— Je ne fais jamais d'autre usage de l'argent gagné au jeu> dit Kobi en r^ardant fixement le Randar; jamais je ne le garde; j'aurais peur, sans cela, qu'il ne me brûlât les poches.

LE MINB tgt

— Est-ce là eacore une de tes maximes?<ltt le Ran-r dar d'un ton bref.

— Sans doute, Rebb losel, et j'y resterai toujours fidèle

Le Randar, à ce qu'il parut, ne trouva pas trop de quoi réjdiquer à cet argument. Il se tourna soudain vers sa fille, a -— Mirl 1 dit'-il, indique-lui sa chambre. Demain* nous causerons de son affaire. Bonsoir!»

Et il se retira.

— Bonsoir, monsieur le Randar l lui dit Kobi, pour qu'il pût Tentendre encore.

Mirl nK)ntra à Kobi une chambre oti se trouvait un lit tout préparé. Quand elle le quitta, il se sentit encore une fois comme inondé par les rayons de son doux sourire. Ce sourire lui paraissait de bon augure et comme un doux souvenir pour les rêves de cette nuit qui allait être pour ainsi dire, comme le pont destiné à joindre aujourd'hui à demain.

Kobi se promena pendant quelque temps encore en long et en large dans la vaste pièce qui lui était destinée. Il réfléchissait sur toute cette journée. Devait-il en être satisfait? Le doute et Tespérance se partageaient paiement son co9ur; c'était tantôt Tun^ tantôt l'autre qui semblait l'emporter. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'était point tranquille.

Le lendemain, Kobi se réveilla fatigué et brisé à la suite d'un sommeil plein d'agitation ; il n'avait

IÇ2 LE HIME

pas reposé. Le doute et le découragement étaient venus Tassaillir comme l'auraient fait deux ennemis; et ils avaient causé de terribles ravages dans son âme. Maintenant qu'il approchait du moment décisif, il se sentait faible et accablé.

Passer encore uoe journée comme celle d'hier, il n'en aurait plus la force. Comment tout cela finirait-il?

Là-dessus il prit ses tefillines et commença à dire la prière du matin. D'abord il priait machinalement. Pendant que les saintes paroles de Sion tombaient de sa bouche, ses pensées étaient ailleurs. Mais tout à coup il se sentit comme envahi par la plus édifiante piété; il priait sincèrement. La langue sacrée du Dieu d'Israël retentissait maintenant dans tout son être et les saintes paroles jaillissaient de plus en plus sonores de son âme. Son âme lui disait qu'il avait à prier Dieu pour quelque chose de saint et de grand, je veux dire pour Mirl.

Il venait de terminer et il allait tout juste serrer ses tefillines quand entra le Randar.

— As-tu bien dormi ^ mon garçon? dit-il avec rudesse.

— Comme on dort pour la première fois dans un lit étranger, répondit Kobi qui ne voulait point mentir.

Une sorte de rire ironique vint à passer sur les traits accentués du Randar.

— Tu dormiras bien mieux cette nuit, dit le Randar sur un ton qui laissa ignorer à Kobi si ces paroles renfermaient une raillerie ou une espérance.

Aussitôt après, Mirl servit le déjeuner ; et Kobi,

LE MiNfi 1^3

comme tous les amoureux, la trouva bien plus jolie encore aujourd'hui qu'hier.

Kobi épia son visage pour y chercher un sourire ou un mouvement quelconque qui pût l'encourager. Mais il lui sembla qu'elle était plutôt triste qu'autre chose. Elle ne se hasarda même pas à le regarder.

Le déjeuner pris^ Mirl s'éloigna et les deux hommes restèrent ensemble.

— Eh bien! mon garçon? dit le Randar après quelques minutes de silence, tout en dépliant, selon son habitude , son mouchoir bleu comme il aurait fait de quelque immense drapeau ; et il le jeta sur son épaule gauche. Veux-tu que nous parlions maintenant de notre affaire?

Ce début fit perler le front de Kobi. Une sorte de convulsion lui serrait la gorge et il porta une main convulsive aussi sur le dos de sa chaise comme s^il eût craint que quelque terrible catastrophe ne vînt à l'en précipiter pour l'anéantir à tout jamais.

— Notre affaire, monsieur le Randar? bégaya Kobi. Puis il ajouta d'un ton désespéré : Mais je n' ai pas d'affaire à vous proposer.

— Tu n'as pas d'affaire à me proposer? s'écria le Randar avec une violence extraordinaire et le drapeau bleu étendu sur ses épaules se déploya d'une façon gigantesque comme en signe d'une bataille prochaine : tu t'es donc moqué de moi, mon garçon?

— J'avais bien eu une afiaire, bégaya encore Kobi, mais...

Là-dessus le Randar poussa un éclat de rire si violent et si terrible qu'il retentit jusqu'au plafond de la salle. Kobi effrayé leva les yeux sur lui.

194 LE ^iNS

— Crois-tu, mon cher garçon, que j'ignore quelle affaire t'a amené chez moi I Peilses-tu que losel Sûz soit un enfant dont on puisse se jouer codime on veut. Tu es venu ici pour ma fille.

— Puisque vous le savez, monsieur le Randar, dit Kobi d'une voix lamentable, au moins ne vous moquez pas de moi. Je vais quitter à Tinstant même votre maison.

— Veux-tu bien te taire! commanda le Randar en riant toujours aux éclats; crois-tu donc que je te laisserai partir avant d'avoir terminé mon affaire avec toi?

— Dieu du ciel? s'écria Kobi au comble du bonheur et en se redressant; quoi, Rebb losel, vous y consentiriez?

Il lui fut impossible d'achever, bien qu'il eût encore beaucoup de choses à dire. Tout son sang s'était porté à sa tête.

— Écoute-moi, mon garçon, dit le Raiidar redevenu sérieux. Déjà hier soir, en te voyant descendre de voiture, j'étais convaincu que tu étais venu ici à l'intention de ma Mirl. Je suis allé au-devant de toi comme l'aurait fait un ours et je t'ai fait Un accueil que ne t'aurait pas fait un loup. Mais tu n'as pas eu peur et c'est justement cela qui m'a plu en toi. Voyons, réponds ; lie t'ai-je pas fait l'effet d'un ours ou de quelque autre béte sauvage?

— Je ne dirai pas précisément que vous ayez été très-poli, monsieur le Randar, répliqua Kobi avec un rire embarrassé.

— Moi, je me suis dit tout de suite : si ce garçonlà était ainsi en toutes choses je n'aurais pas besoin de me tourmenter pour ma Mirl. Innombrables sont

LE liiNs tgi

ceu± qui sont venus à la ferme pour mon enfant, mon atige de Mirl. Quelques-uns d'entre eux étaient de gentils jeunes gens; ils étaient vêtus comme des princes et faisaient deâ embarras à n'en plus finir. Mais lorsque je me mettais à les regarder de près et à examiner comme qui dirait leur âme, je n'y ai plus trouvé que crasse et mauvaises herbes. Ce n'est pas à ces gaillards-là que j'aurais permis d'emmener ma Mirl hors de chez moi! J'aurais mille fois préféré descendre dans là tombe et m^y coucher à côté de ma brave femme. L'un d'eux avait semblé ne pas seulement se rappeler qu'il était dans une maison juive, ni se douter qu'il y eût une me^ousa de par le le monde; un autre se trouvait incapable de dire la prière après le repas; un troisième m'avait gagné mon argent comme un vrai joueur de profession; un quatrième ne fut pas en état de distinguer un sac de laine d'avec une peau de lièvre; un cinquième enfin se trouvait en savoir trop long; il prétendait me donner des conseils sur la manière dont je devais m'y prendre dans telle ou telle de mes affaires comtne si j'eusse été un enfant qui vient de naître et lui un vieillard de soixante-dix-hUit ans! Je n'en finirais pas si je voulais entrer dans tous les détails de ce genre. Aussi me rendaient-ils quelquefois fu^ rieux; et alors je ne me gênais guère et je leur disais des vérités dont beaucoup d'entre eux se souviendront toute leur vie durant. Mais toi, il faut que je te le dise en face, tu m'avais plu du premier coup; seulement j'avais peur de te voir échouer; et je ne te dis que ceci : si toi aussi, mon garçon, tu eusses manqué ton affaire, j'aurais laissé mon enfant devenir utte vieille fille.

196 LE MINB

Le Randar se tut. Kobi se permit à peinede respirer.

— Mais je me suis bientôt aperçu, continua le Randar, avec une émotion qu'il s'efforçait de maîtriser, que tu étais l'homme tel qu'il me le fallait pour ma fille. Tu es un bon commerçant qui connaît son monde et dont les yeux sont ouverts sur bien des choses ; ce qui, à mon sens, vaut plus que la fortune. A toutes les questions que je t'ai adressées, tu avais une réponse toute prête. Ceux dont je te parlais plus haut étaient également de bons commerçants mais ils péchaient tantôt par un côté, tantôt par un autre ; quant à toi, tu n'es ni un joueur de profession, ni un hypocrite ; tu aurais pu me laisser gagner et pourtant tu ne las pas fait; mais deux choses m^ont tout particulièrement séduit en toi : tu es d'une nature posée et un bon Juif. Je sais bien qu'il y a des gens qui aiment juste le contraire ; ils ferment les yeux sur bien des choses pourvu qu'on ne soit pas bon juif; je ne suis pas de ce bord-là, moi ! Ma fille a besoin de trouver dans son mari un cœur Israélite et une nature pieuse et tu possèdes les deux à la fois. Non^ vois-tu, ta manière de dire la prière après le repas et de mettre les tefillrnes, cela ne veut pas me sortir de la tête ! Je ne te ferai plus qu'une question : Veux-tu de ma Mirl pour femme, oui ou non?

— O monsieur le Randar ! monsieur le Randar ! s'écria Kobi avec passion ; vous pouvez me le demander? Mais avec tout cela, vous ne savez pas encore qui je suis moi-même ?

— Te l'ai-je donc demandé ? dit le Randar d'un air sérieux ou ai-je besoin de le savoir ? Crois-tu par hasard que je ne te connais pas? quand bien

même tu serais le fils d'un balayeur de synagogue, je ne retirerais pas ma parole. Si malgré cela tu tiens à me le dire absolument, je n*ai rien à y objecter ; mais tu le diras à ma fille.

Pendant cet entretien la porte de la salle s'était légèrement entr'ouverte. Mirl parut sur le seuil, le visage baigné de larmes; mais à travers ces larmes on voyait de nouveau briller ce sourire victorieux qui la veille avait été l'étoile conductrice de Kobi. — Quel est ton avis, à toi, ma chère enfant ^ dit le Randar avec tendresse ; ne m'as-tu pas dit que tu voulais celui-là ou bien aucun ; ne Tas-tu pas dit ? Ne faisons que passer er sur la pointe des pieds devant le Destin qui, dans la ferme du Randar, a conduit au-devant Tune de l'autre deux âmes lesquelles, sans cela, ne se seraient jamais rencontrées. Il est certains moments dans la vie qui demandent à être goûtés en silence ; si on en parlait trop on risquerait bien d'éveiller l'esprit malin et un mauvais sort serait bien vite jeté.

Kobi savait cela aussi bien que nous. Il ne parla pas de son bonheur ; il se borna à le goûter pendant les quelques heures qu'il avait encore à rester à la ferme du Randar.

Passons donc.

Une voiture roule dans la rue bien avant dans la nuit. Elle s'arrête devant la maison aux trois noyers. On voit encore de la lumière dans la salle d'habitation. Le père et la mère attendent le retour de leur fils. La mère est en proie à toutes les angoisses d'une

âme agitée. Kobi fait $01) entrée. \Jn ct\ de joie retentit dans la chambre,

— Es-tu sain et sauf, mon enfant? demanda Perl en examinant son fils de haut en bas, après les premiers embrassemepts. Ne fa-Uil pas fait de

mal}

— Je suis tout à fait sain et sauf, chère mère, répondit Kobi en souriant ; on n'a pas touché à un chevQu de ma tête !

— Et notre affaire? questionna Rebb Wolf.

— Elle a parfaitement réussi, cher père, réplicjua Kobi.

— Je J'avais bien présumé, du moment que je t'en ^vais chargé, dit Rebb Wolf dans son orgueil de père.

Kobi, au moment où personne ne s'y attendait, se dirigea vers un bahut oU se trouvaient rangées dans un ordre presque militaire de superbes assiettes et tasses de porcelaine. Elles dataient du temps de la grand'mère de Perl qui était morte à cent dix a^s comme on se le rappelle. Kobi prit la plus belle tasse ei)tre toutes ; elle était bordée d'un filet d'or. Puis, de toutes les forces de son bras, il la jeta sur le plancher. Elle se brisa en mille petits morceaux.

Perl poussa un cri de terreur.

— Dieu du ciel ! s'écria-t-elle ; Kobi, que fais-tu là ? Ma plus belle tasse. . .

Kobi la regarda dans sa frayeur en sopriant et, après quelques instants de silence, il ajouta :

— Ma chère mère, ne m'as -tu pas toujours dit quand j'étais encore enfant que tu conservais cette tasse à mon intention ? Eh bien, hésiterais-tu à la

sacrifier à tpn fils, du moment qu'il te ramène une brui?

Les parents de Kobi le regardèrent sans pouvoir proférer unp parole.

— Au nom di; ciel 1 je ne pensç pas que tu sois...

— Si, ma chère mère, je suis fiancé, si toutefois vous voulez bien y consentir tous les deux.

— Mais avec qui donc? demandèrent Perl et Wolf à la fois.

— Avec la fille du Randar.

— Et le fils du Président ?

— Celui-là ?... mais je n'avais jamais songé à lui. Ce ne fut que plus tard que Kobi raconta à ses

parents Thistoire de sa conquête maison s'en tenant aux généralités seulement. Il garda le silence sur le point le plus important, s'en souvenant sans cesse dans son for intérieur et avec reconnaissance, à sap voir que quelque fin et quelque dissimulé que Ton soit, on ne saurait pourtant jamais réussir sans avoir pour auxiliaires la fiamme de l'amour et la volonté divine.

On pense bien que l'alliance de Kobi avec la fille du Randar fit une immense sensation. On en parla comme du plus grand événement qui se fût jamais présenté. Mais chose singulière I personne ne s'en

I . La tasse brisée à la cérémonie des fiançailles juives comme la bouteille pleine de vin que Ton casse le jour du mariage, après la bénédiction nuptiale, est une sorte de mémento mon en action ; il n'y a pas de joie sans deuil. C'est aussi comme une avance faite au son pour conjurer ainsi toute influence mauvaise; c'est si Ton veut encore et en petit l'acte de l'esclave romain insultant le triomphateur afin de détourner de de lui les rigueurs d'un destin jaloux; c'est, en un mot, faire la part du niai. {Note du traducteur,)

200 LE MtNE

étonna. On s'était bien attendu à quelque coup de ce genre de la part du Mine.

Le Président ne se trouva pas précisément intéressé à raconter aux gens comme quoi il avait luimême servi d'instrument à l'élévation de Kobi. La chose néanmoins fut sue de tout le monde. D'abord on en chuchota et, à la fin, la grande trompette de la Renommée publia cette histoire dans la Bobétre entière. Elle vînt retentir à toutes les oreilles.

Le Randar ne s'est pas trompé dans son choix.

La bénédiction du Ciel repose visiblement sur la maison du mine.

C'était par une belle nuit d'été. La lune brillait de tout son éclat. Mais dans un certain Ghetto de la Bohême plus d'un habitant, quoique tourmenté par le sommeil, ne pouvait fermer les yeux. Cela tenait aux aboiements perpétuels d'un chien du voisinage. Et quand les premières lueurs du matin commencèrent à poindre à l'horizon, la béte vigilante qu'un événement extraordinaire semblait avoir troublée dans son repos n'avait pas encore cessé ses nocturnes lamentations. A qui donc en avaitelle? Était-ce aux étoiles du firmament? ou bien des voleurs s'étaient-ils introduits dans quelque maison voisine ? Toujours est-il que ce ne fut qu'après avoir épuisé toute la gamme de son éloquence que le pauvre animal cessa ses cris à la fois plaintifs -^

et effrayants. Le lendemain, — tant avait été grand J<'^^-^\ l'effet produit par cette terrible nuit, — on s'adres^rrf ;':)?. ?^'^

•■r%àiy-'^:

;i02 UN ANNIVERSAIRE

sait dans chaque maison la même question. — » Qu'a donc eu toute la nuit durant le chien de Jacob Loew ? Il a dû lui arriver quelque chose de- bien extraordinaire I

La pieuse Roesel qui avait passé la même nuit à veiller un enfant malfide dans le voisinage de la maison d'oti était venu tout ce vacarme et qui, à cause de cela se trouvait passablement de mauvaise humeur, ne se gêna guère pour exprimer son ressentiment en termes assez amers : a Voilà, disaitelle, ce que c'est que d'être riche ! Bon Dieu ! Qu'un pauvre se permette de posséder un chien pareil à celui-là et il verra bien si on le tolérera. Mais comme Jacob Loew a de l'argent et que tout le monde est son débiteur, on le laisse taire ^ ce despote ; > c'est à cause de lui que ce pauvre petit enfapt a dû sp priver de sommeil et passer la nuit les yeux ouyçrtsl et dirie que la communauté tout entière i garde le silence et laisse ce chien aboyer comme il l'entend t La vérité est que, de nos JQurs, personne n'a le courage de dire ce qu'il pense. On se fait petit devant son chien. Si j'étais, moi, à la place de la communauté, je lui en ferais voir de belles à a ce despote; » et j'empêcherais bien son chien de priver les gens de sommeil. Niais, encore une fois, par le temps qui court, personne n'a plus le courage de dire ce qu'il pense. »

A une époque qui n'était pas encore très-éloignée on ne se fût pas exprimé de la sorte sur le compte deJ4cob Loew. Si alors, en effet, quelqu'un eût traité Jacob Loew de » despote, > il eût, certes, ex-

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