‹ NouvellesChapitre 2 sur 10 · AO MADEMOISELLE DE KÉROUARE · texte numérisé non relu

AO MADEMOISELLE DE KÉROUARE

longtemps de cela, je n'étais qu'une enfant; je ne savais rien de l'amour. Je n'avais connu jusqu'alors que la tendresse de mon père. Je ne savais rien, je ne me doutai.; de rien, je ne prévoyais rien, j'étais heureuse. C'est ce qui m'a perdue. Je laissai mon père vous engager ina parole et ma foi. Il désirait cette alliance; son désir fut ma loi. J'avais d'ailleurs pour ■vous une liante estime, un saint respect, une affection de sœur. Je crus que c'était de l'amour, j'appris plus tard que je me trompais. Que vous dirai-je? mon cœur s'est laissé prendre à l'insu de lui-même. Je ne sais pas comment cela s'est fait. Vous n'étiez pas là pour me défendre ; j'étais seule, sans défiance, je re songeais à rien. Ce fatal amour éclata en moi, comme la foudre dans un ciel serein. Il m'est impossible de dire comment cela est arrivé; mais à votre retour, vous n'aviez plus de fiancée. Ne m'interrompez pas. Allez, j'ai bien souffert 1 Rappelez-vous mes sombres tristesses. Si vous saviez, monsieur de Grand-Lieu, que de nuits passées dans les larmes I Vous avez dû me prendre pour un enfant capricieux et boudeur ; c'est que j'étais si malheureuse! Bien souvent j'ai voulu vous tout avouer : votre bonté m'encourageait; la crainled'aflligcrmon père m'a loujoursarrêtée. J'attendais une heure propice. Je ne prétends pas m'excuser, je ne cherche pas à m'absoudre; mais cependant je dois vous dire que, depuis que j'aimais, je ne croyais

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plus à votre amour ; je crovais qu'eu recherchant ma main, vous n'aviez obéi qu'aux derniers vœux de votre père, de même que moi je n'avais cédé qu'aux trop chères volontés du mien. Je pensais que nous pourrions toujours, sans secousse et sans déchirement, rompre les liens qui nous unissaient l'un à l'autre. Vis-à-vis de vous j'étais donc sans remords; vous n'étiez pas même en question ; mon père seul me préoccupait. Un jour, jour funeste I il eut pitié de ma douleur. La moitié Je mon secret m'échappa; à ses pieds, comme je suis aux vôtres, j'osai lui dire, monsieur de Grand-Lieu, que je ne vous aimais pas. Vous, qu'il avait déjà nommé son fils, vous devinez ce qu'il dût souffrir ! Cependant j'embrassais ses genoux, j'arrosais ses mains de mes pleurs. Il y avait longtemps que je souffrais. Ma santé n'avait pu résister à tant de luttes intérieures. J'étais pâle, amaigrie ; j'avais les yeux brûlés de larmes. Mon père attendri n'y tint plus. Il se leva pour vous écrire, pour vous redemander sa parole et la mienne. Hélas ! c'est alors que vous êtes entré. Une heure plus lard, nous étions tous sauvés. Pauvre, ruiné, proscrit, vous veniez généreusement nous rendre notre promesse. Pouvions-nous l'accepter? Vous comprenez bien que cela ne se pouvait pas; vous comprenez bien qu'au lieu de la briser, votre malheur rivait à jamais notre chaîne. Vous m'aimiez, vous le disiez du moins. Vous nous rendiez notre parole.

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mais sans retirer la vôtre. Que faire? Je vous tendis la main.

— Avez-vous tout dit? demanda M. de Grand-Lieu.

— Pas encore, répondit la jeune fiUe.

Après quelques instants de recueillement douloureux :

— Dieu qui méjugera, reprit-elle d'une voix plus calme, m'est témoin que dès lors le sacrifice fut complet dans mon cœur. Autant que je le pus, j'imposai silence à mon amour : si je n'en étouffai pas ton t. d'abord les cris et les regrets, j'en immolai sur-lechamp les rêves et les espérances. J'acceptai mes devoirs dans ce qu'ils avaient de plus sévère et déplus rigoureux. Seulement je me rassurai en songoant que j'en mourrais bientôt : voilà tout. Ainsi, m'exallant dans mon d '^-es^joir, je suis arrivée sans faillir jusqu'à ce dernier jour. Ce malin encore, ma main n'a pas tremblé dans votre main. Ce soir, voilà quelques heures à peine, lorsque j'ai dit oui devant Dieu, ma voix n'a pas hésité. J'étais résignée, j'étais prèle; du moins je le croyais. Depuis cet instant, que s'est-il passé ? je Tignore. Tout ce que je puis dire, c'est que jusqu'à cet instant suprême, je n'avais rien compris. J'avais tout laissé s'accomplir, avec la confiance que rien ne s'accomplirait. J'étais folle. Réveillée brusquement, comme par un coup de tonnerre, j'ai ; nvcrt les yeux, et me suis trouvée, pour la première fois,

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face à face avec mon malheur. J'ai e\i peur ; j'ai voulu fuir. Ce que je suis devenue, je ne m'en souviens plus.

— Avez-vous tout dit? demanda M. de Grand- Lieu.

— Pas encore, murmura-t-elle.

Longtemps elle liésila.

— Monsieur de Grand-Lieu, reprit-elle enfin cù baissant la têle, j'avais trop présumé de mon dévouement, de mes forces et de mon courage. Tout ce que j'ai pu vous donner, je vous l'ai donné. L'homme que j'aime n'est plus pour moi qu'un souvenir. Je porte un mort dans mon cœur, mais je lui rc.'steiai fidèle.

Et comme M. de Grand-Lieu se taisait :

— Ma vie est à vos pieds, dit-elle.

M. de Grand-Lieu resta muet, accoudé sur le bras du fauteuil, le front appuyé sur sa main.

Marie, toujours agenouillée, attendait l'arrêt de son

juge.

— - Ainsi vous aurez d'un seul conp, en un jour, brise trois destinées! dit-il avec un proiVnd sentiment de tristesse. Malheureuse enfant, c'est l'orgueil qui vous a perdue.

— Par pilié, tuez-moi I s'écria-t-ellc en arrachant ses cheveux avec désespoir. «

— Mademoiselle, relevez-vous, dit M. de Grand- Lieu avec fermeté. La nuit est avancée ; vous devez

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avoir besoin de repos. Dans quelques heures, si vous voulez me recevoir, nous réglerons ensemble, d'un commun accord, la nature de nos relations dans le présent et dans l'avenir. Fiez-vous à moi, et croyez qu'en ceci, comme en toutes choses, je consulterai les intérêts de votre bonheur autant que ceux de notre dignité.

Comme Marie restait dans la même altitude, il la prit par la main, et la releva malgré elle.

— Je pense, ajouta-t-il, et sans doute vous pensez avec moi qu'on doit ignorer ici le dénouement de cette journée. Vous ne voudriez pas abréger la vieillesse de votre père. Il y a déjà trop de victimes. Si vous y consentez, nous le laisserons croire à nos félicités. Croyez que les efforts qu'il m'en coûtera égaleront au moins les vôtres. Ne vous préoccupez pas de l'explication que j'ai donnée à M. de Kérouare de votre disparition et de votre absence. Votre père n'y fera même pas allusion. Tâchez de reposer , et que demain votre visage ne démente pas trop mes paroles. Je ne vous tuerai pas; vous n'irez pas dans un couvent. Si quelqu'un doit mourir, ce n'est pas vous, mademoiselle.

A ces mots, M. de Grand-Lieu salua poliment sa femme.

La jeune fille se jeta vivement devant la porte et lui barra le passage.

— Qui donc doit mourir, si ce n'est moi ? s'écria-t-

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elle avec exaltation; si ce n'est moi, qui donc voulezvous tuer?

— Mais... je ne veux tuer personne, répondit M. de Grand-Lieu avec un doux et triste sourire.

— Le jurez-vous?

— Je vous en donne ma parole.

— C'est que, monsieur de Grand-Lieu, si vous aviez le malheur de toucher à un seul cheveu de sa tête, je me tuerais sous les yeux de mon père.

— Je ne vous ai pas même demandé son nom, répliqua froidement M. de Grand-Lieu.

Il sortit. Le jour était près de paraître. Lorsque, au bout de quelques heures, M. de Grand-Lieu rentra dans la chambre de sa femme, il trouva Marie couchée, en proie à une fièvre ardente. Ses mains étaient brûlantes, ses yeux hagards, son haleine embrasée. Dans son délire, elle voyait Octave blessé par M. de Grand-Lieu. Elle demandait grâce à son amant près d'expirer ; celui-ci la repoussait, et mourait en la maudissant... M. de Grand-Lieu s'était assis à son chevet et s'efforçait de la calmer; mais il apparaissait à Marie tout couvert du sang aimé, et l'infortunée se détournait de lui avec horreur.

La maladie de Marie fut longue : on désespéra de sa vie; la jeunesse triompha de la mort. Tant que dura le danger, M. de Grand-Lieu soigna sa femme avec une sollicitude qui ne se démentit pas un instant. Marie n'ouvrit jamais les yeux sans l'apercevoir auprès d'elle, à la Ibis empressé et discret, constamment à l'écart, et n'accourant que lorsque sa présence devenait nécessaire. Pas un mot, pas un regard qui pût faire allusion au passé, mais à toute heure un Yisa-e hienveiUant et des paroles afïcclueuscs. lant de dévouement ne s'adressait pas à un cœur ingrat; la jcu.e liUe en fut profondément touchée : ol.e ava^ une trop belle âme pour pouvoir en être humiliée.

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