‹ NouvellesChapitre 3 sur 10 · MADEMOISELLE DE KÉROUAÏÏE. AI · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE KÉROUAÏÏE. AI

Une huit qu'elle s'était éveillcc après un long assoupissement, elle aperçut, à la clarté voilée de la lampe, M. de Grand-Lieu qui se tenait assis dans le fond de la chambre. Il veillait dans une attitude rêveuse et réfléchie. Elle demeura longtemps à le regarder avec un sentiment de reconnaissance exaltée.

— Monsieur de Grand-Lieu 1 dit-elle enlin d'une voix éteinte.

Il se leva et courut vers elle.

— Monsieur de Grand-Lieu, reprit Marie, asseyezvous auprès de moi.

Et lorsqu'il eut pris place au tlicvct :

— Vous êtes bon, ajoula-t-elle.

Le jeune homme resta silencieux.

— Oui, vous êtes bon, répéta Marie : monsieur de Grand-Lieu , vous êtes un grand cœur; mais que ne me laissez-vous mourir? Pourquoi voulez-vous que je vive ?

— Vous vivrez pour être heureuse, répondit M. de Grand-Lieu.

— Heureuse I dit-elle, en secouant tristement la tête. Pourquoi me parlez-vous ainsi? Vous savez bien qu'il n'est plus de bonheur pour moi sur la terre.

— Vous vivrez pour être heureuse, répéta le gentilhomme avec une somijre assurance. Vous n'êtes qu'un enfant, ajuula-t-il aussitôt il'une voix plus douce et plus icadrc : pouvcz-vous suvuir ce que l'avenir vous

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réserve? Moi, j'ai bonne confiance. A votre âge, il n'est point de malheur qui ne puisse se réparer. Comme moi, ayez bon espoir : je réponds de votre bonheur.

— Et qui donc me répondra du vôtre? s'écria-t-elle avec désespoir.

— N'en ayez nul souci, répondit M. de Grand-Lieu: vivez, et vous serez étonnée un jour de voir combien il était aisé de simplifier les embarras qui peut-être à celle heure vous semblent inextricables. Reposez-vous sur moi de ce soin.

— Que prétendez-vous donc? demanda Marie d'un air alarmé. Qu'espérez-vous? qu'avez-vous résolu?

— Rien qui ne soit en vue de votre félicité. Je vous expliquerai tout plus tard. Vous êtes trop faible à présent pour m'entcndre. Je vous le répèle, ayez bonne confiance, la vie vous garde de beaux jours.

— Vous ne parlez jamais que de moi, dit-elle avec inquiétude ; mais vous, monsieur, mais vous? Ce n'est pas ma destinée qui me préoccupe à ce point, c'est la vôtre.

— Chère Marie, dit M. de Grand-Lieu en lui prenant la main , Irop parler vous agite. Voilà déjà votre sang qui s'enflamme et votre oppression qui redouble. Calmez-vous et reposez; il ne s'agit pour vous que de vivre : je réponds du reste devant Dieu.

— Dites-moi seulement que vous me pardonnez.

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— Vous pardonner? quoi donc? demanda-t-il en fui baisant la main.

Elle voulut continuer de parler, mais il l'en empêcha par un geste caressant, et bientôt Marie s'assoupit, une main dans celle de son époux. Il demeura près d'elle le reste de la nuit. Qui pourrait dire ce qui se passa, durant ces longues veilles, dans cette âme silencieuse?

On trembla pour Marie pendant un mois et plus. A vrai dire, ce fut moins la jeunesse qui la sauva que les soins réunis de son mari et de son père. Ces deux tendresses la disputèrent victorieusement à la mort. Je crois fermement, pour ma part , qu'à force de les aimer on empêche les gens de mourir. Si le danger dura longtemps, la convalescence fut plus longue encore ; mais les jours de convalescence sont des jours charmants, mélancoliques et voilés comme une fin d'automne. Il ferait bon d'être malade, ne fût-ce que pour être convalescent. C'est, à coup sûr, un des plus doux états que nous puissions connaître. Notre âme s'est alors réfugiée tout entière dans le sentiment de sa délivrance. Épuisée par les tortures du corps, elle n'a plus d'énergie pour ses propres souffrances. Elle n'en a qu'un vague souvenir, pareil à l'impression produite par les rêves. Elle se laisse aller mollement au flot qui la caresse et la soulève. Il lui semble qu'elle est née d'hier et au'elle commence une nou-

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velle vie. Autour d'elle, tout lui sourit et lui fait fcte : l'amitié se réjouit et la bienveillance s'empresse. La conscience de son bien-être s'épanouit et rayonne sur tous les visages. Il en est de la convalescence comme de l'enfance : on la berce, on la gale, on la choie; on lui donne tout, on ne lui demande rien. Marie n'échappa pointa ces bienfaisantes influences. La joie de ses serviteurs en la voyant sauvée, le bonheur de son père en la sentant renaître, tombèrent sur son cœur comme une rosée salutaire. Quoique toujours présente, la pensée d'Octave s'était, pour ainsi dire, amollie; la fièvre semblait en avoir emporté ce qu'elle avait d'acre et de brûlant. Déjà, dans l'esprit de Marie, d'autres préoccupations se mêlaient à celle de ce jeune homme : confuses , il est vrai, indécises , inavouées, pareilles à ces vagues rumeurs qui courent dans l'air au lever du jour. Parfois, en se rappelant la conduite de son mari, ce qu'il avait été pour elle, la jeune fdle tombait dans de longues rêveries, où la figure de M. de Grand-Lieu pas-sait gravement, mystérieuse et poétique. Elle aimait à se raconter à elle-même tous les détails de ce grand dévouement. Elle revenait avec un charme douloureux sur cette nuit sombre et terrible qui avait suivi son mariage; elle se revoyait aux pieds de son époux; elle revoyait M. de Grand- Lieu l'écoutant, cl Marie ne pouvait s'empêcher d'admirer ce noble visa'^o, ce maiii'ien diurne et caimc,

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cc'te belle et simple attitude. En remontant plus haut le courant de ses souvenirs, — car, en dépit d'ellemême, M. de Grand-Lieu la préoccupait sans cesse, — elle se rappelait le jour où ce jeune homme l'avait prise en ses bras, quand son cheval s'était emporté sur le bord de la Sèvre. A ce souvenir, elle se troublait et devenait tremblante. Mais elle s'arrachait bientôt à ces images, en s'accusant de les avoir trop longtemps caressées : car n'avait-elle pas juré de demeurer fidèle au mort adoré qu'elle portait dans son sein? Bien souvent encore les reproches de son cousin tourmcnlaient ses veilles et son sommeil; elle s'inquiétaitde cette destinée qu'elle avait trahie et délaissée : que faisait Octave? où ses jours allaient-ils? s'éiail-il relevé de cc'cruel abandon? son existence D'en serait-elle pas à jamais brisée? A ces questions, la pauvre fille sentait sa tête s'égarer et son cœur se serrer sous les étreintes du remords. Toutefois, ce n'était plus une obsession de toutes les heures et de tous les instants; affaiblis par la maladie, les organes de Marie ne servaient plus comme autrefois sa douleur, et bientôt elle finissait par tomber dans une espèce d'anéunlissement qui lui laissait à peine la faculté de penser et de soufiVir. Elle ne pensait pas ; elle ne souliVait pas; elle écoutait d'un air distrait ce qui se disait autour d'elle ; elle assistait à la vie comme une ombre : c'étaient là ses instants les plus doux.

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M. de Grand-Lieu n'avait point failli au rôle qu'il avait généreusement accepté , et , grâce à lui , M. de Kérouare ne se doutait de rien. Cependant, à mesure que Marie revenait à la vie et à la santé, M. de Grand- Lieu s'éloignait d'elle et se montrait de plus en plus froid et réservé. Il entrait le matin dans la chambre de sa femme, n'y demeurait que quelques instants, faisait seller son cheval, disparaissait pour le reste de la journée et ne revenait que le soir; il lui arrivait même parfois de s'absenter durant plusieurs jours. Marie n'osait ni se plaindre ni l'interroger, et tous deux s'accusaient mutuellement d'inditîérence.

M. de Grand-Lieu venait de renouer les relations politiques qu'il avait rompues quelques mois avant son mariage. La Vendée s'agitait : on y trouvait encore le moyen de mourir héroïquement. Ce n'était qu'un jeu, mais on jouait son sang. Les enfants voulaient continuer les aïeux. On s'armait en silence, on se réunissait en secret, la nuit, au fond des bois ou dans les châteaux solitaires. De temps en temps, on voyait des cavaliers passer au galop sur la lisière des forêts; on entendait sifQer des balles, dernières escarmouches de la légiiimilé. Des figures étranges apparaissaient tout à coup derrière les genêts. On se battait; bien et l'on mourait de même. Pour être des géants,t il ne manquait ;nix (ils que la foi de leurs pères. IIs| avaient plus d'imagination que de conviction ; c'étaient

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moins des héros que des poètes. C'aura été d'ailleurs le dernier mouvement chevaleresque qui se sera vu en France. Aussi ne faut-il pas trop en médire, mais le respecter, au contraire, comme toute poésie qui s'en va.

Inhabité depuis le mariage de mademoiselle de Kérouare, le château de Grand-Lieu était devenu un des centres de l'activité légitimiste. Les chefs s'y rassemblaient plusieurs fois par semaine, et s'y concertaient sur l'emploi de leurs forces. Dans ces assemblées, dont il était l'âme et la vie, M. de Grand-Lieu se montrait d'une exaltation qui, plus d'une fois, effraya les faibles et étonna les forts. De tout temps on l'avait connu ardent, prompt à la guerre, mais jamais exalté ni terrible à ce point. Les plus impatients furent souvent obligés de le modérer. On s'étonnait qu'étant nouvellement marié à une femme jeune et belle, il compromît si légèrement un bonheur qu'il n'avait pas eu le temps d'épuiser. Mais alors M. de Grand-Lieu reprochait à ses amis leurs hésitations et leur inertie. — Vous n'êtes pas des hommes, leur disait-il, mais des enfants qui jouent au dévouement et à la guerre. "Vous vous êtes laissés séduire et entraîner par la poésie de votre rôle, voilà tout, rien de plus. Qu'attendezvous pour agir? A cette heure, il n'y a qu'un homme en Vendée, et cet homme est une femme. Vous n'allez pas à la cheville de vos pères, vous n'êtes bons tout au

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