BÉATRICE DE R
La même enveloppe renfermait un billet de 10,000 francs payable à vue sur Torlonia. Desdicado le déchira avec colère; puis, acceptant de Lorentz les offres qu'il avait refusées la veille, il reprit son sac et partit.
J'avais seize ans passés quand elle m'apparut pour la première lois. Ce fut, je m'en souviens, par un beau soir Je mai. J'étais sorti seul de la ville ; j'allais sans but à travers champs, rêveur, inquiet sans savoir pourquoi. J'étais ainsi depuis quelque temps et j'avais goût à la solitude.
Je vis le soleil s'abîmer dans une mer de pourpre et d'or, les ombres descendre des coteaux dans la plaine, les étoiles s'allumer une à une dans le bleu du ciel. Les rainettes chantaient sur le bord des étangs ; les trilles du rossignol éclataient à longs intervalles. J'entendais aussi le feuillage ému frissonner et les grandes herbes se courber sous la brise avec un
là
murmure triste et doux. La lune, qui s'était levée toute rouge à l'horizon, dormait, blanche et radieuse, sur la nacre d'un banc de nuages d'où ses rayons tombaient à flots d'argent sur les épaules de la nuit. L'air tiède était chargé de senteurs enivrantes, j'écoutais, le long des. haies en fleurs, de petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids.
J'allais, ouvrant mon âme à toutes ces rumeurs et à tous ces parfums, lorsque j'aperçus une troupe de jeunes filles qui se tenaient par la main et retournaient à la ville en chantant. Elles chantaient en chœur le printemps et l'amour ; leurs voix fraîches vibraient dans le silence des champs endormis comme un bruit lointain de cascade. Je me cachai derrière un buisson d'aubépine, et je les vis passer, pareilles à un essaim de ces blanches ombres qui s'assemblent, la nuit, autour des lacs, pour former des danses légères, et s'évanouissent aux premières clartés de l'aube. Je distinguais, à la lueur des étoiles, leurs brunes ou blondes têtes : j'entendais le frôlement de leurs robes ; j'aspirais à longs traits les émanations mystérieuses qu'elles laissaient sur leur passage, et qui m'arrivaient plus enivrantes que les senteurs embaumées du soir.
Lorsqu'elles curent disparu, je me sentis pris d'un trouble inconnu, et, m'étant assis sur un tertre, au bord des prairies qui s'étendaient à mes pieds comme
un océan de verdure, je cachai mon front entre mes mains et restai plongé dans une rêverie profoD Je, écoutant, clierchant à comprendre les bruits cor fus et les tressaillements qui se faisaient en moi.
Ce que j'éprouvais, je ne saurais le dire Je sentais mon cœur oppressé et près d'éclater. Il y avait en lui comme une source cachée qui voulait une issue, comme un flot captif qui cherchait à s'épandre. Je criais, je pleurais; je trouvais à mes pleurs je ne sais quelle volupté.
Combien de temps restai-je ainsi? Quand je me levai, je vis, à quelques pas devant moi, une céleste créature qui me regardait en souriant. Une tunique plus blanche que les Ivs tombait à plis gracieux le long de son corps, et laissait voir sur le gazon, qu'ils efÛeuraienl à peine, deux pieds nus et blancs comme le marbre de Paros. Ses cheveux blonds flottaient en liberté autour de son cou ; ses joues avaient la fraîcheur etl'éclatdes fleurs qui couronnaient sa tête; sur l'albâtre rosé de son visage, ses yeux brillaient comme deux pervenches écloses sur la neige aux premiers baisers d'avril. Ses bras étaient nus; une de ses mains reposait sur sa poitrine, tandis que l'autre paraissait m'inviter d'un geste bienveillant.
Je demeurai quelques instants muet, immobile, à la contempler. Sans doute elle venait du ciel, car sa beauté n'avait rien des filles de la (erre, et je \ti\ais
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rayonner autour d'elle une atmosphère qui l'enveloppait comme un vêtement lumineux.
— Qui donc es-tu ? m'écriai-je. enfin en tendant vers elle mes bras éperdus.
— Ami, rcpondit-elle d'une voix plus douce que le vent de la nuit, je suis la fée que le roi des Génies endormit dans ton sein à l'heure de ta naissance; ce matin j'y dormais encore; je viens de m'éveiller au premier trouble de ton cœur. Ma vie est faite de ta vie : je suis ta sœur et serai ta compagne jusqu'au jour où, détachée de toi, comme une fleur fanée de sa tige, je t'abandonnerai au milieu de la route dont nous aurons fait ensemble la première moitié. Ce jour n'est pas loin, jeune ami. La rose qui ne vit qu'un matin est l'image de ma destinée. Pour m'aimer, n'attends pas que lu m'aies perdue, car ni tes pleurs ni tes regrets ne me ranimeront quand je ne serai plus. Hâte-loi! Ma main n'est armée ni du rameau magique ni de la baguette enchantée, et je n'ai d'autre parure que les fleurs mêlées à mes cheveux; mais je te comblerai de plus de trésors que jamais fée bienfaisante et prodigue n'en répandit sur un royal berceau. Je te mettrai au front une couronne que bien des rois s'estimeraient heureux d'acheter au prix de la leur; je te composerai un cortège tel qu'en voient rarement les palais et les cours. Invisible et présente, je te suivrai partout; partout lu sentiras mon influence
LA BEBNIÈRE FEE. 245
féconde; j'embellirai les lieux où tu devras passer; la nuit j'embaumerai la couche ; je donnerai mon âme à toute la nature pour sourire chaque matin à Ion ré-| veil. Ah ! nous aurons de belles fêtes ! Seulement, ces' biens que je t'apporte, enfant, apprends à les connaître : saisis-les avant qu'ils t'échappent; sache y toucher sans les flétrir, en jouir sans les épuiser ; faisen provision pour cette autre moitié du chemin que tu dois achever sans moi. Ami, je le l'ai dit, j'ai peu de temps à vivre, mais il dépend de toi de prolonger ma frêle et précieuse existence. Je suis comme ces plantes rares auxquelles il faut ménager le soleil et la pluie. Mes pieds sont délicats, ne les fatigue pas à le suivre. L'éclat de mes joues est plus tendre que la fraîcheur du liseron des haies; si tu ne veux le voir se ternir en un jour, ne m'expose pas aux trop vives ardeurs, ne m'entraîne que sous d'épais ombrages. Veille enfin à ce qu'aucun remords n'empoisonne les regrets, déjà trop amers, que ma perte le laissera : que mon souvenir te soit bon, que j'égaie encore ton cœur d'un doux reflet longtemps après que j'aurai cessé d'éclairer et d'échaufl'er la vie !
A ces mots, comme un ange gardien qui s'incline sur un berceau, elle pencha vers moi sa blonde tête, et je sentis ses lèvres se poser sur mon front, plus fraîches, plus parfumées que la menllie qui croît sur le bord des fontaines. J'ouvris les bras pour la saisir,
246 Là DERNIÈRE FÉE.
mais la blanche apparition s'était déjà évanouie comme un rêve.
N'était-ce pas un rêve, en effet? Je continuai d'aller à travers les campagnes, tantôt courant comme un insensé, tantôt me jetant sur le gazon que je mouillais de larmes brûlantes ; parfois je pressais contre mon sein la tige élancée des bouleaux que je croyais sentir frémir et palpiter sous mes folles étreintes ; parfois, je tendais mes bras vers les étoiles et leur parlais avec amour. Je parlais aux fleurs, aux arbres, aux buissons ; je sentais en moi un torrent de sève qui débordait de toutes parts et se répandait sur la nature entière. La digue était rompue; la source avait percé le roc. Je riais, je pleurais ; je nageais dans une mer sans bornes de joies inénarrables et de félicités sans nom.
Quand l'Orient se prit à blanchir, il me sembla que j'assistais pour la première fois au réveil de la création. Mon cœur se gonfla, j'aspirai l'air avec orgueil, je crus un instant que mon âme allait se dégager de mon corps pour s'envoler, libre et légère, à travers l'espace, mêlée aux molles vapeurs que le soleil levant détachait des coteaux. Du haut de la montagne où j'étais parvenu, je mesurai l'horizon d'un regard vainqueur : la terre venait d'être créée pour moi et j'étais le maître du monde.
Je n'avais pas trente ans, quand elle m'apparul pour la seconde fois. Ce fut, je m'en souviens, par une soirée d'octobre. J'étais sorti seul de la ville ; j'allais sans but à travers champs, sombre, affaissé sans savoir pourquoi. J'étais ainsi depuis longtemps, et, sans y avoir goût, je recherchais la solitude.
Le ciel était bas et voilé ; une bise glacée abattait avec un bruit sinistre les dernières feuilles des arbres. Les haies n'avaient que leurs baies pour parure. Des aboiements lugubres qui partaient d'une ferme éloignée, un filet de fumé'^ blcn;\!ro qui s'élevait à travers les rameaux, révéla ie.,l seuls lu vie dans ces campa-
248 lA DERNIÈRE FÉE.
gnes désolées. Cependant quelques oiseaux effarés volaient çà et là de branche en branche ; de noirs corbeaux tachaient la plaine, des bataillons de grues filaient lentement dans l'air gris du soir.
J'allais, mêlant mon âme au deuil de la nature. Depuis longtemps j'étais pris comme elle de cette froide mélancolie qui accompagne la fin des beaux jours. M'étant assis au pied d'un buisson dépouillé, je vis passer auprès de moi deux vieilles femmes qui marchaient à pas lents, courbées chacune sous un fagot d'épines, provisions d'hiver qu'elles rapportaient sous le chaume.
Souvenir étrange! rapprochement bizarre! De cette même place où j'étais à cette heure, j'avais vu passer, bien autrefois, par un soir de mai, une troupe de ieunes filles qui se tenaient par la main et s'en revenaient chantant. J'avais seize ans alors et le buisson était en fleurs.
Je cachai ma tête entre mes mains, et, repassant dans mon esprit les jours qui s'étaient écoulés entre ce soir de mai et cette soirée d'octobre, je m'abîmai bientôt dans un morne et profond ennui.
Quand je me levai, je vis, à quelques pas, devant moi, une pâle figure qui me regardait tristement. Elle était si changée que j'hésitai à la reconnaître. Il n'y avait plus autour d'elle cette atmosphère lumineuse qui l'enveloppait à sa première apparition. Une tu-
nique en lambeaux découvrait son beau sem meurtri. Ses pieds étaient en sang; ses bras tombaient sans vie le long de ses flancs amaigris. L'azur de ses yeux s'était marbré de noir, les pleurs avaient creusé leurs sillons sur ses joues livides. L'infortunée se soutenait à peine, et, comme un lys flétri sur sa tige brisée, semblait s'incliner vers la terre.
— Que me veux-tu? lui demandai-je.
— Ami, l'heure est venue où nous devons nous séparer : avant de te quitter pour jamais, j'ai voulu te dire un éternel adieu , murmura-t-elle d'une voix plaintive, plus triste que le vent d'hiver.
— Va-t-en ! ah I va-t-en I m'écriai-je ; fée menteuse, qu'as-tu fait pour moi ? Où sont-ils, ces biens que tu m'avais annoncés? Je les ai vainement cherchés sur ma route. Où sont ces trésors que tu devais répandre sur mes pas ? Je n'ai trouvé que la pauvreté. Qu'est devenu ce diadème que tu devais me mettre au front? Ma tête n'a porté que la couronne d'épines. Où est allé ce brillant cortège que tu promettais de me composer? Je n'ai eu pour escorte que le désespoir et la solitude. Tu parles de nous séparer; mais, à moins que tu ne sois le Génie de la douleur, qu'y eut-il jamais de commun entre nous? Ah ! s'il est vrai que tu m'aies suivi partout et que partout j'aie subi ton influence, va-t-en et sois mauilile, car tu dois être l'Esprit du mal l
250 LA DERNIÈIIE FÉE.
— Je ne suis ni l'Esprit du mal ni le Génie de la douleur, répondit-elle avec mélancolie ; mais c'est la destinée des hommes de ne me connaître qu'après m'avoir perdue, de ne savoir le prix de mes bienfaits que lorsqu'il n'est plus temps d'en jouir. Ami, tu fus ingrat comme le reste de tes frères. Tu m'accuses, et je te plains. Dans un instant tu me connaîtras, et tu voudras alors, au prix des ans que Dieu te garde encore, me revoir seulement un jour telle que tu me vis pour la première fois. Tu demandes avec amertume où sont les biens que je t'avais promis? J'ai tenu toutes mes promesses ; mais, toi, tu les a dédaignés, ces trésors que je te prodiguais, sans me lasser, d'une main toujours pleine. Pour diadème, je t'ai mis au front la fraîcheur, l'éclat et la sérénité d'un matin de printemps. Pour cortège, je t'ai donné l'amour et la foi, l'espérance et l'illusion. Ta pauvreté, je l'ai faite si riante et si belle, que bien des puissants et des riches auraient voulu échanger contre elle leurs palais et leur opulence. Ta solitude, je l'ai peuplée de rêves enchantés. Ton désespoir, je te l'ai fait aimer, et j'ai su t'enivrer de tes larmes, à ce point que ton plus grand malheur sera désormais de ne plus pouvoir en répandre. Quand lu marchais, j'éveillais autour detoi la sympathie et la bienveillance; tu ne rencontrais que lies regards amis et des mains fraternelles ; le ciel le souriait, la terre elle-même fleurissait sous tes pas.
A ton tour, réponds, qu'as-lu fait des dons de mamuiiilicence? qu'as-lu gardé de mes largesses? que te reste-t-il de tant de félicités que j'avais semées le long de ton sentier? Si lu n'as su rien conserver, est-ce à moi que tu dois t'en prendre? Si tu n'as su jouir de rien, est-ce moi qu'il faut accuser?
A ces mots, une lueur tardive illumina mon être. Je sentis un voile qui tombait de mes yeux et restai frappé d'épouvante en voyant clair dans mon propre cœur.
— Reste, ah ! reste, ne t'en va pas I m'écriai-je d'une voix suppliante. Rends-moi ces biens que j'ai méconnus: mes yeux s'ouvrent à la vraie lumière. Rends-moi l'amour et l'illusion ; rends-moi la foi et l'espérance. Fais que j'aime seulement un jour, fais que je croie seulement une heure, et, qui que tu sois, je te bénirai en mourant.
— Héhis! dit-elle, c'est moi qui vais mourir. El ne le vois-tu pas? Regarde-moi : j'ai bien souiïert; je ne suis plus ([ue l'ombre de moi-même. Voilà longtemps qu'un mal inconnu me consume : un soufÛe dévorant a desséché mes os et tari dans mon sein les sources de la vie. Le sang n'arrive plus à mon cœur; touche mes nuiins, lu sentiras l'humidité glacée de la mort. Pourlanl, bi lu l'avais voulu, j'aurais encore devant moi de long- jours. C'est toi, cruel, qui me tues avant l'âge! J'ai usé mes forces et meurtri mes pieds à te suivre.
Vainement je demandais grâce : tu me criais : Marche I et j'allais. J'allais, épuisée, haletante, déchirant ma robe aux ronces du chemin, brûlant mon frontaux ardeurs du midi. Tu ne me laissais pas le temps de renouer ma ceinture et de relever les fleurs de ma couronne déjà pâlissante. Vainement, si nous rencontrions quelque asile embaumé, quelque mystérieuse oasis, je te disais : C'est là qu'est le bonheur ! ami , c'est là qu'il nous faut dresser notre tente 1 — Tu continuais ta course acharnée et m'entraînais sans pitié à travers les sables arides. Est-il un outrage que tu m'aies épargné ? un orage dont tu aies préservé ma tête? Que de fois je me suis assise, lasse, découragée, décidée à t'abandonnerl Mais, ingrat, je t'aimais, et lorsque étonné de ne plus me sentir près de toi, tu te retournais pour m'appeler du geste ou de la voix, je me levais et volais sur tes traces. Aujourd'hui, c'en est fait; ami, je n'en puis plusl Mon sang s'arrête, mon regard se trouble, mes jambes se dérobent sous moi. Ouvre tes bras, presse-moi sur ton sein ; c'est dans ton cœur que j'ai reçu la vie, c'est sur ton cœur que j'ai voulu mourir.
— Tu ne mourras pas! m'écriai-je en ouvrant mes bras pour la recevoir ; mais, créature étrange, parle, qui donc es-tu?
— Je ne suis plus, dit-elle, et je fus ta jeunesse.
A ces mots, je voulus la saisir, mais elle avait déjà disparu, et je n'aperçus à sa place que quelques fleurs flétries, tombées de ses cheveux; je les relevai toutes et n'en trouvai pas une qui eût gardé quelque parfum.
J'allai, voilà quelques anne'es, visiter les rives de la Creuse. J'aime ce petit pays, non-seulement parce que j'y suis né, mais aussi parce qu'il est un des plus pittoresques et des plus charmants qui se puissent voir. Je l'aime surtout parce qu'il est ignoré et qu'il a su, jusqu'à ce jour., échapper à la curiosité des touristes et aux impressions de voyages. C'est peut-être, avec la Bretagne, le seul point delà France qui conserve encore aujourd'hui quelque chose de sa physionomie primitive. S'il n'a pas vu, comme la Bretagne, glisser à travers ses bois de chênesla grande ombre de Velléda, il n'a pas vu, comme elle, la tourbe des médiocrités s'abattre sur ses landes et ses bruyères. C'est à peine si, de loin en loin, quelquepoctc de passage en a chanté les sites agrès-
tes, les vallées ombreuses et la rivière aux belles eaux. Sa poésie est vierge, nul n'en a cueilli la fleur mystérieuse et sauvage. Cependant il faut se bâter d'en respirer le parfum. Au dernier voyage que je; fis, ce n'était déjà plus la même grâce ni le même cbarme. Déjà des fabriques bruyantes commençaient à s'élever sur les rives dont le frais silence n'était troublé jadis que f par le caquelage des moulins. Au lieu des chroniques ^ et des légendes qu'on racontait autrefois, le soir, autour des feux clairs de l'automne, on se délectait en famille à la lecture du feuilleton quotidien. Avant peu de temps, ce pauvre pays aura, lui aussi, ses romanciers et ses trouvères. Hélas ! n'a-t-il pas donné tout récemment une dixième muse à la France, lui qui n'avaitproduit jusqu'alors que du blé noir et du colza? Je veux conter comment il m'arriva de découvrir celte poétique merveille et d'assister aux débuts d'une histoire que d'autres ont dite avant moi, mais qu'il est bon peut-être de redire, car elle est féconde en enseignements salutaires. La voici dans toute sa simplicité. Par une belle journée de septembre, je quittai la petite ville de... pour aller retrouvera Saint-Gabriel . les rives de la Creuse. Saint-Gabriel est un pauvre t hameau, à quelques lieues de... Je partis par la car- ^ riole qui fait tous les jours le double service du village à la ville, de la ville au village. J'étais seul dans la voilure; le conducteur se tenait assis sur le siège.
HÉLiXE VAîLLlNT. 257
Nous allions au pas d'une abominable bête à laquelle son maître allongeait par-ci par-là un coup de fouet nonchalant qui pouvait passer moins pour un reproche que pour une caresse.
La Biche, c'était son nom, ne se méprenait jamais j5ur le sens de cet avertissement ; à chaque coup qu'elle recevait sur sa croupe osseuse ou le long de ses flancs creusés en abîmes, le noble animal s'arrêtait court, tondait le gazon du sentier, et ne se remettait en marche qu'au gré de sa fantaisie. Ces lentes allures ne me déplaisaient pas ; le temps était beau ; je m'enivrais à loisir du parfum de la terre natale. Il y avait près d'une heure que j'étais plongé dans cette espèce de rêverie qui tient le milieu entre la veille et le sommeil, lorsque j'en fut tiré violemment : la Biche, au plus bel endroit de la route, venait de nous verser dans un fossé. Je sautai à bas de la carriole, décidé à tancer vertement le conducteur; sa confusion me désarma. Il se tenait devant moi, les yeux baissés, le front couvert de honte, silencieux, immobile, et roulant entre ses doigts les larges bords de son chapeau de feutre. C'était unjeune gars qui comptait vinglan- Dces à peine. Son air humble et doux me toucha.
— Heureusement, lai dis-je, nous en sommes quittes pour la peur; mais où donc aviez-vous la tête?
Il li\asurmoi deux grands yeux remplis de larmes,
— Allons, ajoutai-je, ce n'est pas un bien grand
désastre; il ne s'agit plus à cette heure que de tirer la carriole du fossé où l'a versée la Biche.
Quand la voiture fut d'aplomb sur ses deux roues :
— Tenez, monsieur, me dit le jeune gars après quelques instants d'hésitation, obligez-moi de prendre mon fouet et ma place, et de continuer tout seul votre chemin. D'ici à Saint-Gabriel il n'y a pas à se tromper, la route est droite comme un peuplier; seulement, au premier carrefour , vous aurez soin de tourner à gauche : vous apercevrez le clocher du village, et la Biche, qui est au fond une bonne bête, s'arrêtera d'elle-même à la porte du meilleur cabaret de l'endroit; il n'y en a qu'un, c'est celui de mon maître. Si l'on vous demande ce qu'est deveu Sylvain...
Il s'interrompit et je vis deux grosses larmes rouler sur ses joues.
— Eh bien ! lui dis-je, que rcpondrai-je?
— Vous répondrez, monsieur, que pour en finir, Sylvain s'est allé jeter dans la rivière.
A ces mots, il fit mine de s'éloigner pour mettre ce beau projet à exécution. Je le relins et j'essayai de combattre une résolution si désespérée.
— Il est probable, lui dis-je, que ce n'est pas le seul parti qu'il vous reste à prendre.
— C'est le seul, monsieur; je n'en ai pas d'autre. Voilà trop longtemps que cela dure. Si j'ai attendu jusqu'à présent, c'est que je suis un poltron et un
HÉLÈNE VAIÏ.LÀNT. 259
lâche. Hier, j'ai voulu me tirer un coup de pistolet dans la cervelle. J'ai eu peur. Je n'ai pas osé. Je suis tien malheureux, monsieur ! je ne crois pas qu'il y ait sur terre une créature du bon Dieu plus à plaindre que moi.
Il s'était assis sur un tas de pierres, et le pauvre diable pleurait, la tête cachée entre ses mains.
Il avait l'air d'un honnête garçon. Je m'approchai de lui, et d'une voix affectueuse :
— Voyons , qu'y a-t-il ? Contez-moi vos chagrins, il n'est pas de maux sans remèdes.
— Il y a, monsieur, que, depuis huit jours, c'est la cinquième fois que je verse. Vous demandez où j'avais la tête : je n'en sais rien. Je ne fais plus que des bêtises. En apprenant que j'ai versé encore aujourd'hui, mon maître me donnera mon congé , c'est aussi sûr qu'il y a un Dieu dans le ciel.
— Mais, lui dis-je, comment le saura-t-il, à moins que vous ne l'en instruisiez vous-même?
— C'est-à-dire, monsieur, que vous ne me dénoncerez pas. Je vous en suis reconnaissant. Mais, voyezvous, je recommencerais demain : j'aime mieux en finir tout de suite. D'ailleurs, ajouta-t-il en se levant d'un air résolu, j'ai assez de la vie et je veux me jeter dans la rivière.
Ce ne fut pas sans peine que je parvins à le calmer et à le faire remonter sur son siège où je me plaçai
2o0 HÉLÈNE VAILLANT.
près de lui. Je l'amenai doucement à me conter la cause de son désespoir. Il ne demandait pas mieux que d'en parler.
— Monsieur , me dit-il , c'est tout une histoire. Orphelin, sans fortune, je fus recueilli par M. et madame Vaillant, qui m'élevèrent avec leurs deux filles, dont l'aînée avait à peu près mon âge. M. Vaillant tenait alors et tient encore aujourd'hui l'auberge du Point-du-Jour , à Saint -Gabriel. C'est un digne homme : il vaudrait mieux encore, s'il n'était un peu gâté par sa femme qui ne se croit pas faite pour tenir lin cabaret de village : bonne femme d'ailleurs ; il ne m'appartient pas d'en parler mal. Je vous disais donc que ces braves gens m'élevèrent avec leurs deux filles : je fus un troisième enfant dans la maison. J'avais mon couvert à la table du maître : le dimanche, j'accompagnais la famille à la messe , et, à la façon dont j'étais vêtu, on aurait pu me prendre pour le frère de ces demoiselles. Nous étions toujours ensemble. Toutes deux m'aimaient et je les aimais toutes deux : nous grandîmes ainsi sous le même toit. Je n'oubliais pas que je devais tout aux bontés de cette famille; j'essayais de me rendre utile et de gagner le pain que je mangeais. M. Vaillant s'étant avisé d'établir un service de voilure entre Saint-Gabriel et la ville, je lui demandai de m'employer à cette entreprise. Bien que je n'eusse encore que douze ans, mon maître y conscn-
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tit, et je puis affirmer que, jusqu'à ces derniers temps, il n'eut pas lieu de s'en repentir. Groiriez-vous bien, monsieur, que je n'avais point mon pareil à vingt lieues à la ronde pour couper un ruisseau , descendre une côle, et tourner tous les mauvais pas d'une route? Cela vous étonne; c'est la vérité pourtant. J'étais renommé dans le pays pour mon savoir-faire en ce genre. On s'intéressait à moi, parce que je n'étais qu'un enfant. Mes voyageurs m'aimaient, et plus d'un payait double sa place. Tout est bien changé : je n'ai plus de cœur à rien. Mais alors il fallait me voir sur mon siège, le fouet à la main, fier comme un monarque sur son trône! La Biche avait des ailes, et, de Saint-Gabriel à la ville, nous allions en deux heures , train de poste. Nous revenions plus vite encore; c'est qu'au retour j'étais sûr de trouver mes deux sœurs qui m'attendaient , tantôt assises sur le revers d'un fossé, tantôt marchant à ma rencontre. Du plus loin que nous nous apercevions, nous agitions nos mouchoirs dans l'air. Quand la voiture était vide , je les y faisais monter toutes deux , et vous jugez de ma joie de pouvoir ainsi ramener en triomphe ces deux jolies filles! Aux jours de grande fête, je les conduisais à la ville, et, avec mes petits bénéfices, je leur achetais des croix, des fichus et des chapelets. Je croyais ies aimer toutes deux pareillement; cependant, comme j'étais plus gai avec Mario, la cadette, et que bien
262 HÉLÈNE VA1LLA^-T.
souvent je me sentais mal à l'aise auprès d'Hélène, je me disais quelquefois que j'aimais moins Hélène que Marie. Eh bien ! voyez quelle chose étrange ! Un jour je découvris que c'était tout le contraire, et que j'aimais Hélène autrement et plus que sa sœur. Voici comment la chose arriva. Un soir, c'était comme à présent, un soir d'automne, je ne trouvai pas dans le sentier mes deux jeunes filles ; j'achevai ma route tristement, sans savoir pourquoi. Vous allez bien voir que j'avais raison d'être triste. Après avoir mis ma voiture sous le hangar et la Biche à l'écurie, j'entrai au logis, et je m'aperçus tout d'abord qu'il y avait du nouveau dans la maison. Toute la famille était rassemblée dans la chambre de madame Vaillant. Marie et sa mère tenaient le milieu du foyer; à droilc, M. le curé de Saint-Gabriel semblait réfléchir, les mains appuyées sur la pomme d'or de sa canne; à gauche, Hélène pleurait en silence. M. Vaillant se promenait de long en large, d'un air agité. Lorsque j'ouvris la porte , je vis tout cela d'un coup d'œil , et j'entendis madame Vaillant qui disait : « Il le faut, il le faut, c'est Dieu qui le veut! » J'allai droit à Hélène; c'était la première fois que je la voyais pleurer ainsi. Je compris tout de suite qu'il s'agissait d'affaire grave, je lui pris les mains, et je lui dis : « Pourquoi pleures-tu? Qui t'a fait du mal? Son nom seulement, et j'irai le tuer.» — A ces muls, Hélène éclata en sangbls. J'clais tout
bouleversé, et c'est à partir de cet instant que je vis clair dans mon pauvre cœur. Je me tournai vers les assistants, et je m'écriai : « Qu'y a-t-il? pourquoi Hélène pleure-t-elle?» — J'appris enfin ce qui s'était passé pendant ce jour maudit. D'abord , monsieur, il est bon de vous dire qu'Hélène a de tout temps été une fille extraordinaire. A dix ans, c'était un puits de science. M. Zéphyrin, ami de la maison, ancien maître de danse, retiré à Saint-Gabriel, où il vit de ses rentes, lui prêtait des livres de toutes sortes , de façon qu'à dix ans, grâce à ses dispositions nalurelles et à son goût pour la lecture , elle savait plus de choses que bien des gens n'en savent à soixante. Elle parlait d'histoire comme un vrai professeur, connaissait Clovis et Pharamond aussi parfaitement que je connais M. le curé, et vous récitait des fables, le Loup et l'Agneau, Maître Corbeau sur lui arbre perché, et on las d'autres drôleries , que c'était plaisir de l'en- Icndre. Ajoutez à cela qu'elle était belle comme l'aurore. Vous pensez bien, monsieur, qu'une pareille enfant faisait l'orgueil de sa famille. M. Vaillant s'en frottait les mains et madame en crevait dans sa peau, comme celte grenouille dont sa fille me racontait parfois la malheureuse fin. Vous pensez bien aussi qu'il était question d'Hélène au pays ; partout, aux alentours, on ne s'entretenait que de la merveille du Voint-du-Jour, C'est ainsi qu'on l'appelait et qu'on
l'appelle encore, à cause de notre enseigne. On accourait de toutes parts pour la voir, pour l'entendre et pour l'admirer. Tout cela m'était égal, à moi; seulement, comme on répétait sans cesse qu'elle avait tant d'esprit, je m'en effrayais , et je me disais qu'Hélène ne vivrait pas. J'avais raison, monsieur; elle est morte, morte pour le pauvre Sylvain !
Le brave garçon tira son mouchoir de sa poche, essuya ses yeux, et reprit en ces termes, après quelques instants de silence :
— Or, il y avait dans les environs une grande dame, une marquise, que le ciel lui pardonne! qui, ayant entendu parler d'Hélène, eut fantaisie de la connaître. On lui mena la jeune fille qui la laissa dans l'enchantement de son esprit et de sa personne. Jusqu'ici tout est bien ! Mais voici qu'un jour, ce jour fatal dont je vous parlais tout à l'heure, tandis que j'allongeais gaîment des coups de fouet à la Biche, sans me douter du malheur qui me menaçait , voici que la grand<îdarae vint d'elle-même à Saint-Gabriel, fit arrêter sa calèche devant la porte du Point-du- Jour, mit pied à terre et entra sans façon dans l'auberge. M. Vaillant était en train de servir du vin de Saintongc à quatre rouliers attablés. En voyant apparaître dans son établissement un chapeau avec des plumes, une robe de velours, des bijoux, des diamants, des perles fines, le bonhomme, qui n'ciait pas habitué
à de semblables visites , crut que c'était la reine du Pérou qui venait boire à son cabaret. Il faillit tomber à la renverse. Hélène accourut et conduisit sa protectrice dans la chambre de sa mère. Madame la marquise expliqua ce qui l'amenait. Elle dit à madame Vaillant qu'elle avait un trésor de fille et qu'elle serait coupable devant Dieu de laisser enfoui dans l'obscurité de son village le riche présent qu'elle avait reçu du ciel. Elle débita là-dessus une foule de belles phrases qui me furent rapportées plus tard. Enfin elle offrit de se charger d'Hélène et de la placer d'abord à Guéret, dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Cela dit, elle se retira, laissant, comme vous le pouvez croire, la famille Vaillant dans un grand émoi. On appela M. le curé en consultation : j'arrivai sur les entrefaites. Hélas ! monsieur , j'arrivai pour entendre mon arrêt de mort. Je voulus parler, on me fit faire ; Hélène plelirait et refusait de partir ; ses larmes furent inutiles. L'orgueil des parents l'emporta. Cependant M. le curé ne soufilait mot; j'essayai de le ranger à mon opinion. Il garda longtemps le silence, et j'espérais en lui ; mais à son tour il déclara que c'était la volonté de Dieu. La volonté de Dieu fut faite I Huit jours après, Hélène partit pour le chef-lieu du département. La veille de son départ, je la rencontrai dans le jardin. Nous étions seuls. Je m'approchai d'elle et lui dis d'une voix étoufioe : — Vous parlez, vous par-
tez, mademoiselle ! — A ces mots, Hélène fondit en larmes et j'en fis autant. — Ah! s'écria-t-elle, tu veux donc achever de m'abîmer le cœur I — Elle tomba dans mes bras. Je la portai sur un banc de pierre , et là, assis l'un près de l'autre, ses deux mains dans les miennes, nous jurâmes de nous aimer toujours. Elle ôta de son doigt une petite bague que lui avait donne'e la marquise, et me força de la prendre comme un gage de sa tendresse. — Moi , lui dis-je , je n'ai rien à le donner , pas même ma vie , puisqu'elle t'appartient. — Le lendemain, nous nous séparâmes; je ne devais plus la revoir; car ce n'est pas elle que j'ai revue; non , ce n'est point mon Hélène. Malheureux que je suis! De l'Hélène que j'ai connue, celle que vous allez voir n'a rien gardé que mon amour.
Après avoir essuyé de nouveau ses yeux : — Son absence dura trois ans, reprit-il. J'employai ce temps à tâcher de me rendre digne d'elle. Je ne voulais pas qu'à son retour elle eût à rougir de mon ignorance. Le soir, après avoir fait la litière à la Biche, j'allais chez M. Zéphyrin prendre des leçons d'écriture ; puis je rentrais dans ma chambre, et, jusqu'à deux heures du matin , bien souvent jusqu'au lever du jour, je lisais les livres qu'Hélène avait laissés et dont je m'étais emparé. Je logeais tout cela pêle-mêle dans ma cervelle ; je ne sais pas comment je n'eu suis pas devenu fou. Je ne dormais plus, je ne
HÉLfcjN-E VAILLANT. 267
mangeais plus ; tout mon argent passait en achat de livres. Un jour, j'achetai d'un seul coup toute la boutique d'un colporteur; il s'y trouvait cent cinquante Almanachs Liégeois et pas un de l'année courante. Tout ce que j'ai lu, monsieur, ne pourrait se dire ni s'imaginer. Si je ne suis pas un grand savant, c'est que je ne suis qu'un grand imbécile.
— Enfin, m'écriai-je, Hélène revint?
— D'abord , elle écrivit. Comme j'allais tous les jours à la ville, c'est moi qui prenais les lettres à la poste et qui les rapportais à sa mère , car c'élait toujours à sa mère qu'elle écrivait. Quelles lettres, monsieur! Quand j'en rapportais une, là, posée sur mon cœur, j'étais léger comme un oiseau. Je chantais tout le long de la route, je m'arrêtais de temps en temps pour en baiser l'adresse et le cachot. Madame Vaillant les lisait à haute voix , et nous tous , rangés autour d'elle , nous pleurions d'admiration en l'écoutant. Croiriez-vous qu'une fois , pour la fête de sa mère, elle lui envoya une chanson en vers qu'elle avait composée elle-même et dont chaque couplet était entoure d'une guirlande de petites roses, dessinées de sa propre main? Pour le coup , madame Vaillant et son mari raillircnl en mourir de joie et d'orgueil. Des vers! des guirlandes de roses ! tous les talents réunis. On fit venir sur-le-champ M. Zcphyriû qui se connaît en belles choses : on lui communiqua la chanson d'Hé-
268 HÉLÈNE VAILLA^■T.
lène. Il s'écria que c'était magnifique, promit de composer de la musique sur les paroles et parla d'envoyer le tout à Paris pour le faire imprimer avec le nom et le portrait de mademoiselle Hélène en tête. Madame Vaillant embrassa M. Zéphyrin. Moi , cependant, j'étais triste et chagrin. Je me relirai de bonne heure; je me sauvai dans le jardin et m'assis .sur le banc de pierre, à cette même place où Hélène m'avait donné son anneau. Sans m'expliquer pourquoi, je me pris à pleurer. Je restai là une bonne partie de la nuit. Le lendemain , je me dis : — Puisque Hélène fait des vers, je veux en faire aussi, — et le jour même je me mis à l'œuvre. D'abord , je suai sang et eau pour trouver ce que M. Zéphyrin appelait des rimes; à force de chercher, j'en trouvai, et finis par composer une chanson de cinquante couplets que je vais vous dire, monsjeur, si vous voulez bien me le permettre, car je ne serais pas fâché d'avoir votre avis.
— Vous me conterez cela une autre fois, lui dis-je. Enfin Hélène revint?
— Un soir, je rapportai une lettre qui annonçait sa prochaine arrivée. Son éducation était achevée. A quelques jours de là, elle revint, ramenée par la marquise elle-même, qui voulait jouir de notre surprise à tous. Je m'en souviendrai toute ma vie. C'était un dimanche. En entrant dans le village, je reconnais à la porte du cabaret la calèche de la marquise. Je devine
qu'Hélène est de retour. Je saute en bas de mon siège, je renverse tout ce qui gêne sur mon passage, je monte les marches quatre à quatre, j'ouvre la porte, je me précipite dans la chambre, et qu'est-ce que je vois? Non, monsieur, il n'est pas de parole humaine pour exprimer ce qui se passa dans mon cœur. C'était elle, c'était Hélène ! Mais qu'elle était belle, grand Dieu I Je m'arrêtai tout d'un coup, pâle, confus, tremblant, ébloui, anéanti. J'étais là, en blouse, en gros souliers ferrés, le fouet à la main, devant elle, qui me regardait, parée de charmants atours, plus blanche qu'un lis, plus éclatante qu'un soleil I Je compris que je n'étais qu'un gueux, un va-nu-pieds. Je priai Dieu pour que le plancher s'effondrât sous moi. — Eh bien, me dit-elle en souriant, que faites-vous donc là, Sylvain? est-ce que vous ne m'embrassez pas? — Elle me disait vous; si, au lieu d'un fouet, j'avais tenu à la main un couteau, je me le serais plongé dans la poitrine. Elle vint à moi et me tendit sa joue, veloutée comme une pêche, que j'osai à peine toucher du bout des lèvres. — Eh bien I mon pauvre Sylvain, ajoutât-elle toujours en souriant, comment se porte lu Biche? Je sentis que j'étais perdu. Je me tenais immobile, comme une borne, les bras ballants, cloué au parquet. J'essayai de parler, je ne pus. De grosses larmes roulaientsur mes joues ; heureusement, personne n'y prit garde. Huit jours se passèrent, monsieur,
huit jours, sans qu'il me fiit possible d'entretenir mademoiselle Hélène. Un soir enfin, je la trouvai seule dans le jardin. J'étais décidé à lui parler de mon amour, à lui rappeler nos serments ; mais auparavant, je voulais lui prouver que j'étais moins indigne d'elle qu'elle ne le croyait peut-être. Je m'avisai donc de causer des lectures que j'avais faites durant son absence, car je m'étais aperçu qu'elle se plaisait à ces sortes de conversations. Je lui parlai des quatre fils d'Aymon et demandai ce qu'elle pensait du magicien Maugis. Elle me rit au nez; il paraît que j'avais dit une bêtise. Je tentai de me rattraper sur Cœlina ou VEnfant du mystère. — Il y a là-dedans, lui dis-je, lin M. Truguelin bien infâme. — Elle rit plus fort. J'étais consterné, ahuri. Enfin je pensai à un livre, le seul qui m'eût véritablement charmé. Je nommai Paul et Virginie ; elle comprit bien qu'en rappelant les amours de ces deux enfants, je rappelais en même temps les nôtres. Cette fois elle ne rit pas, mais elle m'interrompit au beau milieu d'une phrase, pour me demander si la Biche avait toujours un bouquet de poils blancs à la queue. J'eus envie de l'étrangler. — Mademoiselle, lui dis-je enfin, voulez-vous écouter une chanson que j'ai composée pour vous, pendant votre absence? — Comment! s'écria-t-clle, vous composez des chansons, Sylvain ! Voyons cela, ce doit être curieux. — Je n'avais pas achevé le premier couplet
qu'elle se prit à rire de plus belle, et je n'eus pas le courage d'en chanter plus long. Après qu'elle eut bien ri : — A votre tour, Sylvain, me dit-elle, écoutez quelques vers de ma façon, — Et là-dessus, elle récita de si belles choses que je restai foudroyé sur place. Quand je revins à moi, Hélène avait disparu, j'étais seul et tout inondé de mes pleurs. Je me mis à courir dans le jardin. Je criais, je sanglotais, je me donnais des coups de poings dans l'estomac, je me roulais, comme un animal sauvage, sur le sable des allées. Marie vint à moi, me prit les mains et voulut me consoler ; je la repoussai avec colère ; j'étais fou. A compter de cette soirée, monsieur, je n'ai pas eu un instant de raison parfaite. Ce que je soulfre, vous ne pourriez pas le comprendre. Les damnés souffrent moins en enfer. Vainement je me dis que je ne dois plus aimer mademoiselle Hélène; plus je me dis cela, plus je l'aime. Je passe presque toutes mes nuits à travers champs; le jour, je laisse la Biche aller à sa fantaisie ; je verse aux plus beaux endroits de la route. Je vous le répèle, monsieur, vous avez eu tort de m'cmpêcher de me jeter à l'eau ; c'est le seul parti raisonnable qu'il me reste à prendre.
Comme je me préparais à lui offrir les consolations vulgaires qui s'administrent en pareille occurrence :
— Vous n'êtes pas au bout, ajouta Sylvain. Madame la marquise est morte dernièrement. Vous jugez,
272 HÉLÈNE VAILLA^'T.
monsieur, quel coup pour la famille Vaillant ! La marquise est morte sans avoir assuré l'avenir d'IIélène. Que va devenir cette jeune fille? Il est clair que sa place n'est plus dans le cabaret de son père. Déjà on parle sourdement de l'envoyer à Paris : M. Zépliirin soutient que c'est là que l'attendent la gloire et la fortune. Il paraît que mademoiselle Hélène n'est ni plus ni moins qu'une muse; M. Zéphirin assure que c'est la dixième ; à ce compte, il y en avait neuf avan!; elle. Tous les soirs, on se réunit dans la chambre de madame Vaillant; tandis que, Marie et moi, nous servons la pratique, au dessus de nos têtes Hélène lit des vers et l'assemblée se pâme en l'écoutant. Pour peu que vous séjourniez à Saint-Gabriel, il vous sera bien aisé, monsieur, d'assister à une de ses réunions : la curiosité y attire beaucoup de monde, et vous ne pourrez pas être plus agréable à M. Vaillant qu'en le priant de vous mettre à même d'entendre et d'admirer sa fille.
— Une muse I une muse ! répétui-je à plusieurs reprises, plus étonné que ne le fut Robinson Crusoé en apercevant l'empreinte d'un pas humain sur le sable.
— Oui, monsieur, une muse 1 C'est ainsi que l'appelle M. Zéphirin, ou bien encore Corinne ou Sapho : à vrai dire, j'aime autant Hélène.
— Une muse, répétai-je encore. Mais, mon garçon, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?
— Comment, monsieur, si j'en suis sûr? s'écria Sylvain ; aussi sûr que du malheur de ma vie. Une muse, une vraie muse, la dixième enfin I Elle a une lyre; je ne l'ai jamais vue, mais elle en parle sans cesse. Elle a aussi un trépied. Oii cache-t-elle tout cela? Je n'en sais rien ; Marie ne le sait pas davantage. L'autre jour, je lui dis : — Mademoiselle Hélène, voulez-vous me montrer votre trépied et votre lyre? Elle me tourna le dos en me disant que j'étais un âne.
Je ne pus m'empêcher de sourire.
— Tenez, monsieur, ajouta Sylvain, voici le clocher de notre village. Vous allez pouvoir vous assurer par vous-même de la vérité de mes paroles. Allons, hue, la Biche !
Et il allongea un bon coup de fouet à la bêle qui, sentant l'écurie, se mit à hennir agréablement et nous mena, en moins d'un quart-d'heure, à la porte du Point-du-Jour.
C'était un vaste bâtiment, ouvrant sur la rue, avec cour et jardin sur le derrière. L'enseigne était censée représenter l'aube naissante : étoile d'argent sur un fond de sable, avec un coq au-dessous, le bec ouvert, une patte en l'air, les ailes déployées. J'entrai de plain-picd dans une grande salle du rez-de-chaussée, spécialement réservée aux buveurs. Dans le fond, à la lueur d'une lam^e qui éclairait seule ce taudis une
demi-douzaine de paysans jouaient aux cartes sur une table chargée de verres et de bouteilles. Des bottes d'oignons pendaient aux poutres noircies moins par le temps que par la fumée; de méchanles gravures coloriées, représentant le Juif errant, V Empereur Napoléon, les Quatre saisons, les Quatre éléments, tapissaient les murs autrefois blanchis à la chaux. De grosses mouches volaient lourdement dans une atmosphère de tabac, bourdonnaient à mes oreilles et se heurtaient à mon visage. Il y avait bon feu dans la cheminée ; les soirées étaient déjà fraîches. Une demidouzaine de chats et de chiens élaient fraternellement couchés devant le foyer. Je me demandais, en réchauffant mes pieds à la flamme, s'il était bien possible, comme l'avait assuré Sylvain, qu'une fleur poétique se fût épanouie dans ce bouge, et qu'il y eût au-dessus un cénacle présidé par une jeune et belle inspirée, de même qu'on voit, sur les toiles des vieux maîtres, les damnés se tordre au fond de l'infernale abîme, tandis que les anges et les séraphins, flottant dans le céleste azur, chantent Dieu sur des harpes d'or.
Comme je me livrais à ces réflexions, je vis descendre par un escalier de bois qui montait de l'antre au sanctuaire une jeune et jolie fille, proprement vêtue, œil éveillé, bouche souriante, jupon court, pied bien chaussé et jambe line.
C'était Marie.
nÉLÈNE VAILLANT. 275
Elle me donna un gentil bonjour et s'occupa de mettre mon couvert, tandis que Sylvain faisait préparer mon souper. De ses mains, ni trop grosses, ni trop rudes, ni trop rouges pour des mains de cabaret, elle étendit sur une table, le plus loin qu'elle put du groupe par trop flamand, une nappe qui exhala tout d'abord une bonne odeur de linge blanc.
Elle était leste, remuante, avenante, gracieuse en tous ses mouvements ; j'avais plaisir à la regarder. Je lui dis que je me proposais de passer quelques jours à Saint-Gabriel; elle me promit la plus belle chambre.
— Pour ne pas vous tromper, ajouta-t-elle, la plus belle est encore affreuse ; n.ais le pays est vraiment beau et vaut la peine d'être vu.
— J'y suis né comme vous, lui dis-je.
. — A Saint-Gabriel? demanda-l-eile d'un air étonné.
— Non, mais à quelques lieues delà. Si vous jetiez une fleur dans votre rivière, elle passerait le jour même sous mes fenêtres.
— Voilà qui serait commode pour deux amoureux, dit-elle en riant.
Nous étions en train de causer, lorsque la porte qui donnait sur la rue s'entr'ouvrit doucement; un personnage, long et mince, s'élança par un jeté-battu au milieu de la sallo, me stJua les pieds en dehors, prit le
276 ^ÊLÈ^^: vaillant.
menton de Marie qui lui appliqua un soufflet, et s'esquiva par l'escalier, comme un chat que poursuit un boule-dogue irrité.
— C'est M. Zéphyrin, dit Marie.
— Qu'est-ce que M. Zéphyrin? demandai-je, pour faire jaser la jolie fille et pour voir briller ses dents blanches.
— C'est un sot , répondit-elle en haussant les épaules.
— Je jurerais qu'il n'est pas de votre avis, ajoutai-] e.
— Malheureusement, il n'est pas le seul. On l'écoute ici comme un oracle. Si l'on m'en croyait, lorsqu'il entre par une porte, ou le ferait sortir par l'auliv, ou mieux encore, par la fenêtre. Allez, monsieur, il se passe ici de belles choses I
Je l'interrogeai discrètement : mais le couvert une fois mis, la jolie enfant se retira, après m'avoirdit : Au revoir.
Au dessert, entre la poire et le fromage, je vis paraître une espèce de Cassandre qui ne pouvait être que M. Vaillant. C'était M. Vaillant, en efTet, gros et gras, le teint fleuri.
Après avoir échange avec lui quelques phrases banales, prélude obligé de toute conversation qui s'engage, je le priai de s'asseoir et de m'aider à finir mon flacon. Lorsqu'il eut vidé son verre :
— Monsieur vient de Paris? dit-il.
— Oui, monsieur.
■— Paris, la patrie des arts ! Monsieur est commisvoyageur?
— Non, monsieur.
— Artiste peut-être?
— Pas davantage.
— Monsieur visite le pays en amateur?
— Vous l'avez dit.
— Saint-Gabriel n'a rien de bien curieux.
— Vous calomniez votre maison.
— C'est un pauvre cabaret de village.
— Qui renferme un trésor qu'envie plus d'un palais.
— Quoi! monsieur, vous sauriez?...
— Ce que tout le monde, monsieur, sait à vingt lieues à la ronde. Vous êteis un heureux père.
— Ah! monsieur...
— Vous êtes le père d'une muse.
— C'est ce que dit M. Zéphyrin.
— Je n'ai pas voulu quitter le département sans saluer le toit sous lequel votre fille est née.
— C'est trop d'honneur que vous me faites.
— Toute la France y viendra comme moi, en pèlerinage.
— Est-il possible?
— Vous m'en pouvez croire.
Bref, j'amenai M. Vaillant à m'ouvrir lui-même la porte du sanctuaire où je désirais pénétrer.
— Précisément, dit-il, nous avons réuni ce soir quelques personnes pour entendre de nouvelles poésies d'Hélène.
— Je serais heureux d'assister à une pareille solennité.
— Nous avons M. Zéphyrin et le brigadier de gendarmerie.
— Je serais fier de m'asseoir entre ces messieurs. M. Vaillant remonta pour consulter l'assemblée et
mettre aux voix ma réception. Au bout de quelques minutes , il vint m'annoncer que j'étais admis à l'unanimité.
— Seulement, ajouta le bonhomme, notre jeune muse se recommande à votre indulgence.
Je me retirai dans ma chambre pour faire un peu de toilette. Sur le coup de huit heures, précédé de M. Vaillant, et suivi de Sylvain qui poussait des soûles à fendre un cœur du roc, je montai lentement pirs marches du Parnasse.
A peine entré, voici ce qui frappa ma vue : Une vaste chambre aux murs blancs et nus; dans le fond, Marie assise sur un escabeau, la bouche demisouriante, l'œil à tout, l'air un peu goguenard; au milieu, une table couverte d'un mauvais châle en manière de tapis, charge'e de plumes, de livres et de papiers, . devant laquelle se tenait unejeunefille, Hélène à coup sûr, absorbée dans la recherche d'une rime ou d'un hémistiche; autour du foyer, madame \ aillant, costume demi-paysan, demi-bourgeois, moitié ville et moitié village; 51. Zéphyrin, pantalon collant gris de perle, gilet jaune à larges revers, col de chemise montant jusqu'aux oreilles, cravate à la Colin, habit bleu.
280 HÉLÈNE VATLLANT.
boutons de métal, breloques chatoyant sur le ventre; le brigadier de gendarmerie, grand uniforme ; enfin deux autres personnages que j'appris être : l'un, l'instituteur de l'école primaire; l'autre, le médecin de la commune.
Lorsque j'entrai, tout le monde se leva.
J'allai d'abord à madame Vaillant, que je saluai avec tout le respect dû à la mère d'une muse; puis, après m'être incliné devant l'héroïne du lieu, je me glissai près de M. Zépliyrin et pris place sur un siège vide qui m'attendait à côté de lui.
Sylvain s'était assis près de Marie, M. Vaillant près de son épouse.
Il se fit un silence de quelques minutes durant lequel je pus observer la muse, à la lueur de deux chandelles qui brûlaient sur la table.
Quoique vêtue avec une prétentieuse élégance, elle ne manquait ni de grâce ni d'un certain charme. Elle avait le front net et pur, le regard à la foix doux et fier; sa bouche était rose et sérieuse : ses cheveux blonds, naturellement bouclés, tombaient à profusion sur son cou et sur ses épaules. Ellem'apparut comme un joli oiseau des tropiques enfermé dans une cage avec des oisons. J'en excepte pourtant Marie et mon pauvre Sylvain.
Ce fut M. Zéphyrin qui rompit le premier le silence.
Il appuya familièrement sa main sur mon épaule, et d'un air avantageux :
— Monsieur est amateur? me dit-il.
— Amateur de quoi? demandai-je.
— Cela s'entend que de reste, reprit-il avec un fin sourire ; amateur de beaux vers.
— En effet, monsieur, j'aime les beaux vers.
— En ce cas, monsieur ne pouvait mieux tomber... dit à côté de moi une voix rauque et caverneuse.
Je me retournai brusquement et me trouvai face à face avec la plus horrible figure de gendarme que j'eusse encore vue. A cet aspect, toujours effrayant alors même qu'on a la conscience pure et paisible, je cherchai machinalement dans ma poche pour m'assurer que j'étais en règle et que j'avais mon passeport.
— Monsieur est connaisseur? ajouta M. Zéphyrin.
— Cela va sans dire, s'écria M. Vaillant, puisque monsieur vient de Paris.
M. Zéphyrin et le brigadier échangèrent un regard narquois, tandis que, de leur côté, l'instituteur et le médecin s'entretenaient à voix basse en m'obscrvant à la dérobée.
Madame Vaillant prit la parole :
— Hélène a reçu aujourd'hui, dit-elle, une lettre de.... (elle nomma un des plus grands poi'lcs de notre époquo), en réponse à une pièce de vers qu'elle lui avait
envoyée. Nos amis ne verront pas sans plaisir quel cas on fait d'Hélène dans la capitale.
Après avoir passé par toutes les mains, cette lettre arriva jusqu'à moi. Celait bien, en effet, une lettre de notre grand poète. Il remerciait la jeune fille des vers enchanteurs qu'il venait de lire, et regrettait qu'un si teau talent se consumât dans les bas-fonds de la province. — Venez à Paris, disait-il en terminant; c'est là seulement que votre génie pourra déployer librement ses ailes. L'alouette cache son nid dans les sillons; l'aigle plane sur la montagne.
— C'est admirable ! s'écria M. Zcphyrin : l'alouette cache son nid dans les sillons, l'aigle plane sur la montagne ! Je n'ai jamais dit autre chose.
— C'est une lettre en vers? dit le gendarme.
— En vers blancs, fit observer M. Zéphyrin.
— En vers blancs! s'écria M. Vaillant; il y a donc des vers de couleur?
— Messieurs, dit Hélène en s'approchant de nous, c'est une lettre en prose poétique.
— C'est ce que j'avais l'honneur de dire à ces messieurs, répliqua M. Zéphyrin ; des vers blancs ou de la prose poétique, c'est absolument la même chose.
— Pas précisément, dit Hélène en souriant.
— Des vers blancs 1 répétait M. Vaillant qui ne revenait pas de sa surprime.
J'étais impatient d'entendre chanter lu muse.
— Hier, dit-elle, comme l'astre du jour s'éteignait derrière les bois, à demi-dépouillés par l'automne, tandis qu'à l'horizon opposé la lune allumait silencieusement sa lampe d'albâtre, et que le ciel commençait d'entr'ouvrir ses riches écrins...
— C'est admirable ! s'écria M. Zéphyrin ; tout cela pour dire qu'il était sept heures du soir!
— Est-ce des vers? demanda le brigadier.
— Pas encore, répondit M. Zéphyrin; elle accorde sa lyre.
A ce dernier mot, je vis Sylvain et Marie se lever sur la pointe des pieds, et allonger le cou pour tâcher d'apercevoir enfin cette lyre fantastique qui, depuis quelques semaines, faisait le désespoir de leur curiosité.
— J'allais triste et rêveuse, reprit la jeune fille, écoutant le bruit mélancolique des feuilles desséchées que je traînais sous mes pieds, et que chassaient devant moi les brises automnales. L'angelus tintait à l'église du village; les ombres descendaient dans la vallée. Déjà le manteau de la nuit était tout saupoudré d'étoiles. J'allais rêveuseet triste, quand tout d'un coup mon âme résonna comme une harpe éolienneetmêla un hymne d'amour aux mystérieux concerts de la nalure. J'en ai retenu quelques strophes, et je vais vous les dire.
— Écoutons l'hymne! s'écrièrent à la fois tous les membres de l'assemblée.
284 HÉLKNE VAILLANT.
La jeune fille se tenait debout, les mains appuyées sur le dos d'une chaise, l'air inspiré, les yeux au ciel. Après être restée quelques instants ainsi, elle récita, d'une voix lente et grave, une douzaine de strophes qui excitèrent un enthousiasme queje ne chercherai même pas à décrire.
C'étaient, à vrai dire, des vers assez proprement tournés, sans originalité, sans pensées, vides, sonores et ronflants comme une toupie d'Allemagne. Il y courait toutefois un petit souffle frais et poétique, et çà et là, à travers un fouillis d'ambitieuses métaphores, apparaissaient quelques images gracieuses, violettes, fleurs des champs écloses dans un parterre de pivoines. C'étaient de ces vers comme il s'en fait à Paris par milliers. Dans un salon, nul n'y prendrait garde, dans un cabaret de village, cela devient aussitôt merveilleux, et moi-même, un instant, je fus tenté de crier au prodige.
Lorsque Hélène eut achevé, madame Vaillant la prit dans ses bras et la couvrit de larmes et de baisers en s'écriant :
— Tu seras la gloire de ta famille!
M. Vaillant sanglotait d'admiration. Sylvain pleurait dans son coin. Marie avait plus que jamais son air éveillé et goguenard. Sur ces entrefaites, des voix de rouliers qui demandaient à boire, ayant retenti audessous de riléiicon, Sylvain et Marie se levèrent
HÉLÈNE VATLLANT. 285
aussitôt, et j'entendis la jeune fille qui riait à gorge déployée en descendant les marches de l'escalier.
— Eh bien! monsieur, qu'en dites-vous? s'ccria M. Zéphyrin en me frappant a^sez rudement sur l'épaule.
— Je dis, monsieur, que voilà de beaux vers à coup sûr.
— Je le crois, par Dieu bien I s'écria le brigadier; je voudrais voir qu'on s'avisât de dire le contraire.
— Ce n'est pas seulement beau, ajouta le mcutre d'école, j'ose croire qu'on peut affirmer sans crainte que c'est très-beau.
— Ayons le courage de l'avouer, s'écria le médecin, c'est excessivement beau I
Je souffrais de voir brûler un encens si grossier aux pieds de cette pauvre enfant, dont le visage rayonnait de satisfaction et d'orgueil. Je la suppliai de ne s'en point tenir là, et de nous dire encore quelques vers. Hélène ne se fit pas prier. Elle reprit sa position de belle inspirée, et débita, avec un imperturbable aplomb, une demi-douzaine d'élégies, faibles échos, pâles reflets, copies effacées des grands maîtres. A parler franc, c'était toujours la même chose : les étoiles, la lune, le soleil, les ombrages, les bocages, les clairs ruisseaux, le murmure du vent, les soupirs de l'onde, les barques glissant sur les lacs, la brise du matin et la brise du soir, le gazouillement des oiseaux sous la
ramée, les joies du printemps, les mélancolies de l'automne ; il me semblait entendre le perroquet du chantre de Jocelyn.
Sur le coup de dix -heures, la société se retira, et, comme j'étais un peu de la maison, je demeurai seul avec la famille. J'allai me placer près d'Hélène et m'amusai à la faire causer. Malgré le ridicule de ses prétentions, elle me parut une bonne fille, égarée par la vanité de ses parents et par la sottise de son entourage. Je la priai de me raconter comment le génie poétique s'était révélé en elle. Elle me dit qu'elle s'était sentie poète en lisant les Méditations de M. de Lamartine.
— Comme La Fontaine, ajoutai-je, en entendant une ode de Malherbe.
En voyant que j'avais un peu de littérature, la famille me témoigna quelque confiance et quelque considération. On me montra plusieurs glorieux sulTrages qu'avait reçus la jeune muse, entre autres une lettre du préfet de Guéret, qui déclarait tout net qu'llélène serait un jour l'honneur de son département. Madame Vaillant me donna à entendre qu'elle-même n'était pas née pour tenir une auberge; elle était fille d'huissier, son père avait eu des malheurs.
Elle en arriva bientôt à me confier ses projets et ses espérances. Elle était décidée à laisser là l'auberge de Saint-Gabriel pour conduire'sa fille à Paris.
— Cola nous obligera à de grands sacrifices, dit-
elle, mais du moins je n'aurai pas à me reprocher d'avoir mis la lumière sous le boisseau, ainsi que M. le : préfet nous l'écrivait encore l'autre jour. D'ailleurs le; beau talent d'Hélène rendra au centuple ce qu'on aura fait pour le produire. Ce n'est pas seulement la gloire qui l'attend à Paris, c'est aussi la fortune.
En parlant ainsi, cette pauvre femme me fendait le cœur.
— Nous vendrons notre pré, dit M. Vaillant, nos deux champs de blé noir et nos six arpents de colza.
— Je vous rendrai un château, mon père I s'écria la jeune fille en sautant sur les genoux du bonhomme. J'ai deux volumes devers : les Eglantines elles Cris de l'âme.
— C'est de l'or en barre, dit M. Vaillant, en la baisant au front.
— Que pensez-vous, monsieur, de nos projets? me demanda la mère d'Hélène.
Je n'eus pas le courage de souffler sur les rêves de ces braves gens ; je répondis que j'avais l'intention de rester quelques jours à Saint-Gabriel, et que nous en reparlerions.
Je fus obligé, pour gagner ma chambrer de descendre l'escalier de bois et de passer par la salle des buveurs. J'y retrouvai Sylvain et Marie : l'un était assis sous le manteau de la clieminée, la tête entre ses mains, les pieds sur les chenet?, dans une altitude ai-
laissée; l'autre s'occupait gaîment des soins du ménage. Elle allait, venait, mettait tout en ordre, avec la plus belle humeur du monde.
Aussitôt qu'elle m'aperçut :
— Qu'en pensez-vous ? s'écria-t-elle : convenez qu'ils sont tous fous, là-haut.
Et sans me laisser le temps de répondre :
— Moij s'écria-t-elle, j'aime mieux la chanson de mon pays.
Et, d'une voix fraîche, elle chanta ce couplet, qui m'est resté dans la mémoire :
L'oiseau qui , sur la branche, Le jour et la nuit chante, N'a pas si grande ardeur Que moi, la belle, dans le cœur.
Elle s'approcha de Sylvain qui n'avait pas changé d'attitude, et, après l'avoir contemplé quelques instants d'un air attendri :
— Que fais-tu là, grand imbécile? s'écria-t-elle en riant ; prends une chandelle et conduis monsieur à sa chambre.
Sylvain se leva, prit un flambeau et m'accompagna en silence.
Après avoir fermé ma fenêtre et tiré mes rideaux :
— Eh bien ! monsieur, dit-il d'un ton lugubre, n'aurais-je pas bien fait de me jeter dans la rivière?
^ Demandez à Marie, lui dis-je, vous verrez ce qu'elle répondra.
— Ah ! s'écria-t-il en se frappant le front, il n'y a qu'une femme au monde... Pour vous, monsieur, vous aurez à vous reprocher toute votr,p vie de m'avoir empêché de me jeter à l'eau. Heureusement la Creuse n'est pas loin, ajoula-t-il d'un air sombre.
— N'oubliez pas, lui dis-je, que Marie est plus près encore.
Je dormis peu ou point ; les rats firent, toute la nuit, un sabbat infernal. Vers le matin, comme je commençais à m'assoupir, je fus réveillé en sursaut par Sylvain qui attelait la Biche. Le jour se levait, j'en fis aulant et m'allai promener dans le jardin où je ne tardai pas à voir arriver Hélène. Elle était simplement vêtue, partant plus jolie que la veille. La muse vint à moi sans façon et me salua d'un ton familier, avec un petit air protecleur qui me fit sourire et ne me déplut point. Elle était vraiment genlille, surtout lorsqu'elle oubliait ses neuf sœurs.
Le jardin avait une porte qui donnait en pleine campagne. Sans y songer et tout en causant, j'ouvris cette porte et nous gagnâmes, à travers champs, les rives de la Creuse, Irès-pilloresques en cet endr>)it du pays. Hélène marchait son bras appuyé sur le mien ; nous étions (le vieux amis. Elle me parlait de Paris, patrie de ses rêves déjà lu gloire lui tressait des couronnes.
290 HÉLÈNE VAILUNT.
— Quoi I m'ccriai-je, vous voulez quitter ce pays qui vous a vue naître?
— Mes cliants l'immortaliseront, me dit-ollo ; je veux qu'un jour la Creuse n'ait rien à envier aux bords de l'Anio, aux rochers de Vaucluse.
— Vous voulez échanger, contre le bruit, la lutte et la tourmente, le doux silence et le frais repos des campagnes?
— Je veux obéir à ma destinée. Notre grand poëte Ta dit : l'alouette cache son nid dans le? blés ; à l'aigle, d'autres horizons.
A ces mots, la vérité s'échappa de mon sein. Par un brusque mouvement de pitié, je saisis les deux mains d'Hélène.
— On vous trompe, mademoiselle, un vous égare, on vous perdra, si vous n'y prenez garde I
Elle me regardait avec étonnement.
— Qui donc me trompe? qui m'égare? qui veut me perdre? demanda-t-elle en souriant.
— Écoutez, mademoiselle, lui dis-je avec calme, après l'avoir fait asseoir près de mol : c'est une histoire que je veux vous conter, une histoire vraie, une histoire toute récente. Je serai bref. Voilà vingt ans au plus, une jeune lille vivait avec sa mère sous le ciel de Bretagne; gracieuse comme vous, comme vous elle était poète. Un jour, atlii'ée [)ar les siMJuclions (!e la gloire, sollicitée par les poêles en renom (pu lui écri-
valent comme ils vous écrivent, elle quitta sa ville natale, comme vous voulez quitter le village oii vous êtes née, pour aller cueillir, à Paris, les palmes qu'on lui promettait. Savez-vous ce qu'elle y trouva? la misère. Elle est morte uur un grabat.
— Vous me contez des histoires de l'autre monde, dit Hélène d'un ton boudeur ; nous n'en sommes plus à Gilbert.
— Hier, un grand poëte, car c'était un grand poëte, celui-là, est mort à l'hôpital ; de tous ceux qui s'indignent de son trépas, courtisans effrontés du cercueil qui les accuse, il n'en est pas un qui se soit préoccupé de sa vie, pas un qui ait tendu la main à sa pauvreté, pas un qui l'ait assisté à son heure suprême.
— Vous voulez rire, me dit-elle.
— Bien au contraire, m'écriai-je, j'ai plutôt envie de pleurer.
Je partis de là pour l'entretenir de la vie littéraire qu'elle voulait follement aborder. Je lui en indiquai les rescifs et les écueils. J'essayai de lui démontrer qu'elle s'abusait en toutes choses; je fus dur, impitoyable.
—• Oui, vous vous abusez, luidisais-je. Parce qu'on a quohiue facilité dans l'esprit, quelque grâce dans l'imagination, quelque sentiment élevé des harmonies de la nature, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on soit poëte et marqué par le doigt de Dieu. Combien
j'en ai vu partir la tête haute, qui sont retournés au gîte le front baissé! On part et on arrive; les branches qui de loin nous offraient leurs fruit^ et leurs fleurs, se relèvent brusquement; les sentiers qui nous avaient paru sablés et mollement inclinés sont escarpés et glissants; les mains amies qui nous invitaient se retirent ; l'avenir nous trahit, la gloire nous échappe; heureux notre génie, s'il ne crie pas la misère et la faim I
Je ne m'en tins pas aux poétiques images; je lui montrai à nu la destinée qui l'attendait loin de son village. Je cherchai à l'apitoyer sur les sacrifices qu'allait s'imposer sa famille. Je lui fis entendre sans ménagement le langage austère de la probité. Je dis enfin tout ce qu'il est possible de dire à une pauvre fille, prête à s'aventurer sur cette mer orageuse qui a déjà englouti tant de pâles victimes. Mais, à tout ce que je disais, elle ne répondait que par ces mots : — Vous voulez rire. — Ou bien : — Qu'en savez-vous? — et toujours elle m'opposait la lettre du grand poêle, qu'elle avait reçue la veille.
— Mais, ma chère enfant, m*écriai-je, vous ignorez donc que nos grands poètes écrivent de pareilles sornettes à tous les petits poêt(>s de hasard qui leur adressent de méchants vers ! Cette iellrc, votre joie, votre orgueil, court depuis longtemps la province.
— Peut-être en avez-vous une édition dans votre poche? dit Hélène d'un ton railleur.
— Chi lo sa? répondis-je en souriant.
Hélène se leva ; nous reprîmes le sentier du hameau. Chemin faisant, je tentai une fois encore ù'ébranler sa résolution ; je me crus un instant près d'y réussir.
— Non I s'écria-t-eîle tout d'un coup, comme se parlant à elle même.
Puis, s'adressant à moi :
— D'ailleurs, que voulez-vous que je devienne? Pensez-vous que ma vie doive s'écouler dans le cabaret de mon père?
— A Dieu ne plaise! répliquai-je; je crois avoir entendu dire à votre mère qu'on vous offrait une place de sous-maîlresse dans le pensionnat où vous avez été élevée : ce pourrait être pour vous un avenir.
Hélène haussa les épaules, et tout lut dit.
Le lendemain, au soleil levant, après avoir dit adieu à Sylvain et lui avoir conseille de se guérir de son amour, j'enfourchai un cheval de louage et quittai Saint-Gabriel pour remonter la Creuse jusqu'à sa source. Au bout de six semaines, je repassai par le village ; je descendis au Point-du-Jour, où j'appris qu'Hélène et sa mère étaient parties pour Paris quelques jours auparavant. On n'avait pas eniorc de leurs Douvelles. Je trouvai le bon homme Vaillant un peu
chagrin du départ do sa femme et de sa fille, mais plein d'espoir dans Tavenir glorieux de la nuise. Marie me sembla moins rieuse que d'habitude; c'est qu'elle ne partageait pas l'aveuglement de son vieux père.
— Ce n'est plus drôle, monsieur, me dit-elle en essuyant ses yeux avec le coin de son tablier. Los voilà parties ; Dieu sait ce qu'elles vont devenir. Deux pauvres femmes toutes seules là-bas, dans celte grande ville ! Je sais bien qu'Hélène a sa lyre, mais j'aimerais mieux lui voir un bon mari. Mon père a vendu son pré, ses champs de blé, ses arpents de colza. J'ai bien peur que toute la fortune n'y passe ; nous serons mangés aux vers.
A ces derniers mots, elle partit d'un grand éclat de rire, et je me pris à rire avec elle.
— C'est égal, monsieur, ajou(a-t-elle en riant et pleurant à la fois comme une journée d'avril, tout cela est bien triste. Il faut voir ce pauvre Sylvain ! 11 a perdu le boire et le manger, et ne se nourrit plus que de ses larmes ; aussi est-il jaune comme une jon(iuille et maigre comme un hareng saur.
— Sylvain, lui dis-je, est un sot; voilà longtemps qu'à sa place je serais console.
Elle comprit, rougit et s'esquiva.
Le soir ramena Sylvain au logis. Il faisait peine à voir. Le pauvre diable n'avait que les os et la peau. Il venait de verser trois voyageurs, dont l'un se plai-
gnail Je l'orles coiilusioiis à la lêlo et vnenaçail de le rouer de coups. En apprenant ce nouveau désastre, M. Vaillant s'emporla et voulut jeter Sylvain à la porte. Nous intercédâmes, Marie et moi, pour le coupable. Quant à lui, il ne panv«issail ne se soucier de rien. Marie lui servit son souper; il n'y toucha que du bout des dents. Le même soir, il vint me trouver dans ma chambre et me demanda conseil. Il pensait sérieusement à partir pour Paris, e( à s'y faire, en vue d'Hélène, une position dans les lettres.
• — Vous êtes un nigaud, lui dis-je. Le seul conseil que j'aie à vous donner , c'est de ne plus verser vos voyageurs , d'engraisser un peu et de vous mettre à même d'épouser, dans six mois, une jeune et jolie fille qui vous aime.
— Elle m'aime, monsieur ! En êtes-vous bien siîi?
— Aussi sûr que de mon existence.
— Elle vous l'a dit?
— Si elle me l'avait dit, j'en serais moins sûr et n'en répondrais pas.
— Elle m'ai me I
— Vous m'en pouvez croire.
— El dans six mois elle viendra pour m'épouser?
— De (|ui pailez-Yous?
— D'elle.
— Di' (jui?
— D'Hélène.
296 HÉLÈNE VATILANT.
— Que le diable vous emporte ! m'écriai-je avec humeur; soufflez ma chandelle et laissez-moi dormir.
De retour à Paris, j'entendis parler, sur la fin de l'hiver, d'une poétique merveille que s'arrachaient tous les salons. Il s'agissait de la muse de Saint-Gabriel. Un jour, à la quatrième page d'un journal, je vis annoncés, comme devant paraître très-prochainement, les Eglantines et les Cris de l'Ame , deuv recueils de poésie, par mademoiselle Hélène Vaillant.
A quelque temps de là, on touchait aux premières journées de mai , comme je flânais sur le boulevard, par un de ces doux soleils qui font, pour ainsi dire, pousser et fleurir les jolies femmes sur le pavé de Paris , je rencontrai Hélène suspendue au bras de sa mère. Quoique vêtue avec une certaine élégance, madame Vaillant sentait encore un peu l'élude de feu son père et l'auberge de son mari; quant à la fille, elle était fraîche et riante comme le printemps. Une capote de salin blanc encadrait son joli visage , et de son pied léger, coquettement chaussé d'un brode(|iiin de coutil gris, elle trottait sur l'asphalle comme une bergeronnelte sur le sable fin de la Creuse. Elle répondit à mon salut par un gracieux sourire cl un geste amical. Nous échangeâmes à peine quel(|ues paroles, mais elle m'invita à l'aller voir et nu laissa son adresse.
Je ne lui lis pas longtemps attendre le petit triomphe
HÉLÈNE VATTLiNT. 297
que ma visite promettait à son amuur-propro. J'allai la voir le lendemain.
Hélène habitait avec sa mère un joli appartement de la rue Blanche. Elle me reçut dans une espèce de boudoir qu'elle appelait son cgjainet de travail , véritable sanctuaire qui n'avait rien de commun avec celui du Point-du-Jour. Hélène était seule ; en sa qualité de muse, elle jouissait d'une liberté que n'ont pas généralement les jeunes filles élevées en simples mortelles. Il en est de la poésie comme du mariage ; elle émancipe les mineures. Elle avait une prétentieuse robe de chambre qu'une torsade de soie serrait autour de sa taille ; ses petits pieds dansaient dans des babouches turques, présent, me dit-elle, d'un grand poète qui les avait rapportées d'Orient. Elle me fit asseoir auprès d'elle et se prit, tout en causant, à rouler une pincée de blond maryland dans un mince papier d'Espagne. Ce n'était pas une mauvaise lille. Elle parla tout d'abord et sans embarras du cabaret où je l'avais rencontrée pour la première fois, de son père, de sa sœur et du pauvre Sylvain ; elle me rappela en riant l'étrange soirée à laquelle j'avais assisté, M. Zéphyrin, le brigadier de gendarmerie, le maître d'école et le médecin du village. 11 ne fut pas (piestion de notre entretien sur le bord de la Creuse ; mais elle se donna la satisfaction de m'accablerdeses succès, dosa gloire el de ses félicités littéraires. Tout lui souriaii, tdut lui
faisait fête; sa vie n'était qu'un enchantement. Sur la rive gauche et sur la rive droite de la Seine, les salons les plus en renom se disputaient la nouvelle nuise. La veille, elle avait dit des vers chez madame de...; le lendemain, elle devait en- dire chez M. de.... Elle en échangeait fréquemment avec les plus illustres poètes de l'époque. Les directeurs de journaux grattaient tous les matins à sa porte. Madame Pauline Duchambge, tendre cœur, charmant esprit, était à ses genoux pour obtenir les paroles d'une romance. Elle me montra un porte-crayon d'or que lui avait envoyé la reine Amélie. Les Eglantines et les Cris de l'Ame allaient paraître; elle avait donné trois mille francs à son éditeur; mais elle comptait bien sur le produit de la vente pour couvrir ses frais et s'enrichir par-dessus le marché. Elle alluma sa cigarette à lu flamme d'une ■ bougie, et, se penchant sur un coussin :
— Mon sort vous semble digne d'envie, dit-elle. Eli bien! le monde m'ennuie, la gloire m'importune. 11 est au fond de ITime humaine un vide que rien ne saurait combler. Je n'ai plus (|u'une ambition, acheter un petit château dans les environs de Paris et m'y retirer avec ma famille. J'espère bien ne pas mourir sans avoir réalisé ce rêve.
.re la félicitai de mon mieux, et me retirai le cœur plein do tristesse.
Je re!»lai deux ans sans la revoir. Las Eglantines
et les Cris de l'Ame parurent; il s'en vendit sejDt exemplaires. Avant leur publication, on s'en étail occupé dans un certain monde; une fois publiés, il n'en fut plus question. Depuis longtemps déjà je n'entendais plus parler d'Hélène. U» soir d'automne, je la rencontrai seule dans une allée du Luxembourg. Elle était pâle, amaigrie, vêtue de noir. Elle parut embarrassée en me voyant. Je l'interrogeai avec intérêt; elle m'apprit que son père était mort , et que , sous peu de mois, Marie devait épouser Sylvain,
— Par quel hasard, lui demandai-je , vous êtesvous aventurée seule, à cette heure , si loin de votre quartier?
Elle me répondit qu'elle avait quitté la rue Blançlie pour venir habiter la rue d'EuTer. Je raccompagn;ii jusqu'à sa porte. Elle m'offrit de monter, j'acceptai étourdi ment.
— Je crains, me dit-elle, que vous ne trouviez un appartement bien en désordre. Ma mère est un peu soulh-ante.
— . Je serai heureux, répliquai-je, de lui présenter mes hommages.
Elle n'insisla plus, et je la suivis, sans songer que j'allais, celle fois, rhumilier dans son amour-propre, autant cnie je l'avais flattée, il y avait de cela deux ans. Je ne sentis ma sottise qu'en entrant dans un •Cpl artoment triste et froid , (jue n'égayait jamais le
soleil. Ce n'était pas encore la pauvreté , ce n'était déjà plus l'aisance. Madame Vaillant me sembla singulièrement vieillie et affaissée. J'observai Hélène : qu'il y avait loin de cette figure chargée d'ennuis, à celle que j'avais vue, djux ans auparavant, rayonnant de bonheur, d'orgueil et de jeunesse!
— Vous voyez, me dit-elle, nous avons quitté le Paris bruyant, ce quartier nous plaît davantage; silencieux, solitaire, plus propice aux saintes éludes, c'est la patrie des poêles rêveurs. Nous avons , sous nos fenêtres, les ombrages du Luxembourg; cela nous rappelle un peu nos chères campagnes. Au printemps, le vent nous apportera le parfum des lilas en fleurs.
Elle essaya de faire ce qu'on est convenu d'appeler contre mauvaise fortune bon cœur; elle y réussit mal. A son insu, un peu d'amcrlume se mêlaità toutes ses paroles. Elle ne se plaignait pas, mais je crus entrevoir qu'elle avait éprouvé des mécomptes de tout genre. Elle me cacha l'histoire de ses désenchantements; mais j'aurais pu la raconter moi-même. Elle avait, durant six semaines, défrayé la curiosité des salons; on l'avait prise comme un jouet; on l'avait jetée là comme un chapeau fané. La muse seule lui était (lemcun'e lidèlc. Hélène avait refusé de s'abaisser jusqu'à la prose; elle achevait un poiMUo épique. Toutefois, elle avait singulièrement rabattu de f-cs
ambitions; elle ne demandait plus qu'une jolie pelile maison tapie, comme un nid, sous les saules, sur le bord de quelque ruisseau.
— Pauvre enfant, pensais-je, lu serasbien heureuse un jour de pouvoir, te retirer dans le cabaret de les pères ! *■
Je retournai souvent la voir. J'avais boudé son éphémère royauté; je me fis le flatteur assidu de sa déchéance. Hélas I je vis ces deux pauvres femmes glisser peu à peu et tomber dans le goufTre de la misère. Il ne restait plus rien du pré, des champs de sarrasin et des six arpents de colza. Tout était dévoré; pourtant il fallait vivre. Grâce aux sollicitations du grand poète qui Tavait attirée à Paris, comme la lumière attire les phalènes pour leur brûler les ailes, Hélène avait obtenu du gouvernement une pension de cinq cents livres; c'était là le plus clair et le plus net de son avoir. Elle se consolait en songeant à Chatterton ; mais son estomac s'accommodait moins volontiers que son amour-propre, de celte fiche de consolation. Son poëmo épique achevé, il ne se trouva personne qui en voulût. Pour ne rien dissiniuhM", c'était ennuyeux comme un poëme épiipie. (lue iKMirf vint où la fniin cria plus fort ft plus haut (pie l'orgueil. Hélène en arriva à écrire (lesconq)liments en vers pour les fêles de familles, des charades, des logogriphes, des devises pour les confiseurs. L'orgueil la soutenait en-
302 HÉLÈNE VAILLAJST.
core ; m'élant avisé de lui conseiller le retour àSu'iiil- GaLriel, elle répondit qu'elle aimerait mieux mourir.
— Y songez-vous? lui dis-je; votre mère 'est déjà bien souffrante.
Ses yeux se remplirent de larmes : elle ne répondit pas. ^
Un jour, madame Vaillant me prit à part, et me dit:
— Je vois bien qu'on nous a trompées, nou;^ avons fait une folie; on ne sait pas ce que je souffre. Que devenir? Le plus sage serait de retourner à Saint- Gabriel. Sylvain et Marie nous recevraient à bras ouverts ; mais Hélène n'y consentira jamais. Elle est fière; elle ne voudra pas s'exposer à rougir vis-à-vis do Sylvain, de sa sœur et de tous nos amis.
Je revins à la charge auprès d'Hélène, mais sans plus de succès que devant.
— Vous vous exagérez , me dit-elle, le malheur de notre position. Sans doute ce n'est pas ce que j'avais rêvé; mais nous sommes moins à plaindre que vous ne l'imaginez peut-être. D'ailleurs la lutte est féconde et ne déplaît pas au génie. Ce n'est poiiit dans la tiède atmosphère de la prospérité que s'accomplissent les grandes œuvres.
La malheureuse enfant eu était cncnre là. Je me retirai consterné.
Cependant Sylvain avait épousé Marie. Ces jeunes gens ne se doutaient guère de ce qui se passait à Paris.
HÉLÈNE VATIL.VNT. 303
A l'insu d'Hélène et de madame Vaillant, je pris le parti d'écrire à Sylvain tonte la vérité. Le brave garçon ne ifpoiulit pas; il arriva, les poches pleines de bons écus sonnants. Qu'on jugo de son désespoir en voyant par Ini-mêni^e toute l'étendue du désastre! Il embrassa la mère et la fille, èi versa ses écus sur la table. Puis, s'adressant à Hélène :
— Tenez, dit-il, je vous ai rapporté cet anneau que vous avez oublié dc^ns votre chambre, le jour de votre départ.
Et il lui remit la bague qu'Hélène lui avait donnée un soir, dans le jardin, sur le banc de pierre, en promettant de Taimer toujours. Hélène la prit et se détourna pour cacher ses larmes. Ce n'était pas l'amour de Sylvain qu'elle pleurait, mais ses rêves, ses espérances; peut-être aussi un autre amour, dont j'avais surpris le douloureux secret dans son cœur.
— Ce n'est pas tout, dit Sylvain ; Marie m'a bien recommandé de Ini ramener sa mère et sa sœur; je ne partirai pas sans vous. "Vos chambres.vous attendent à Saint-Gabriel. Allons, mademoiselle Hélène, il faut revenir au pays. L'air de nos campagnes vous fera du bien.J'ai planté, le long du mur du jardin, des rosiers quiontfleuri tout exprès pourembaumer votre retour.
Hélène secoua la tôle. Sa mère et moi, nous joignîmes nos instances à cflles de Sylvain; la cruelle enfant fut inflexible.
— Pars, (lit-elle à sa mère; retourne près de Marie, tu seras plus heureuse avec elle. Moi, je reste, je dois rester; il faut que ma destinée s'accomplisse.
— Si lu restes, je reste; mais, mon enfant, qu'allons-nous devenir? ,-
Ni ses larmes, ni mes prières, ni le désespoir de Sylvain ne purent décider Hélène à quitter Pari.^. Quel lien la retenait? La muse? l'amour de la gloire? quelque autre amour briséqui voulait mourir, cumme le lierre, aux lieux où il s'était attaché? C'est ce que nul n'a pu savoir. Sylvain retourna seul ou village.
Près de partir, il me demanda la permission de ni'cmbrasser, ce que je lui accordai de grand cœur.
— Et la Bichel lui demnndai-je.
— Morte de vieillesse.
— Et Marie ?
— Elle a promis de me donner un petit Sylvain. A quoi bon prolonger celte triste histoire? Un jour,
je trouvai Hélène agenouillée au pied du lit de sa mère. Madame Vaillant élait morle ; avant d'expirer, elle avait fait jurer à Hélène qu'elle retournerait au hameau.
En effet, Hélène partit au boni quelques mois, l'âme et le corps brisés. Arrivée à Saint-Gabriel, elle aperçut de loin, sur le pas de la porte liu Point-du- Jour, Marie qui allaitait son enfant, tandis que Sylvain, debout auprès d'elle, la regardait avec amour.
Elle s'arrêta quelques instants à conlempler le tableau de ce bonheur doux et paisible.
Avez-^ous lu sans attendrissement un passage de Don Quichotte, celui où le héros de la Manche revient au gîte après sa première excursion? Il rentre roué de coups et s'arrête au miliea de la cour à regarder mélancoliquement ses plates-bandes de fleurs et de légumes, ses canards qui barbotent dans la mare, sa nièce et sa gouvernante qui ravaudent leurs bas sur le seuil de la porte. D'un côté la poésie qui est allée courir les champs et qui rentre éclopée, n'en pouvant plus et tirant de l'aile ; de l'autre, la prose qui est restée au logis, les pieds dans la flanelle, et qui n'a point enrhumé son bonheur.
Fm.