‹ NouvellesChapitre 5 sur 10 · HENRY · texte numérisé non relu

HENRY

Après quatre années d'absence, en traversant le Berry pour rentrer à Paris (car, abeilles ou frelons, c'est là toujours qu'il nous faut revenir), je profitai d'un accident arrivé à la diligence pour gagner à pied la cité voisine où se trouvait le plus prochain relais. Je ne tardai pas à l'apercevoir coquettement assise sur le versant d'une jolie colline. La position en était délicieuse : les maisons groupées dans la verdure, le clocher perçant le feuillage, la rivière au bas du coteau, le pont d'un effet moins rassurant que pittoresque, la belle avenue de peupliers, tout me charmait et j'admirais tout, sans songer que j'avais devant moi un de ces repaires de méchants et de sots, qui s'appellent des petites villes. Quand j'y entrai lout changea de face, car il est à remarquer qu'il en est de ces trous d'humains comme des antres que les bêtes fauves se creusent au fond des forêts : ce n'est aux alentours que fraîcheurs et parfums, gazons toulTus, sources d'eau vive; à l'inîérieur, c'est un charnier infect et hideux. Au bout d'une rue sale, étroite et mal pavée, qui s'appelait modestement rue Royale, je débouchai sur une petite place dont l'extrémité plantée d'arbres tenait lieu sans doute de jardin public. Quelques bourgoî !;; à l'iijr important et ngne s'y promenaient gravement en fumant leur pipe. Pour égayer mes loisirs, je m'arrêtai devant une halle d'un aspect malhonnête et peu sain, e! je me mis à lire lesafliches qui

en placardaient l'extérieur. J'appris là une foule de choses, d'abord que j'avais l'honneur d'être dans les murs de la ville de Saint-Florent ; ensuite que M. de Saint-Ernest et mademoiselle Plantamour, j^re/n/er* sujets du Théâtre-Français, se rendant à la cour du roi de Piémont, où ils étaient impatiemment attendus, avaient daigné s'arrêter quelques jours à Saint-Florent pour y jouer les plus belles pièces de leur répertoire; puis, que le célèbre Loyal, artiste en agilité^ s'élèverait en ballon, le dimanche, après vêpres, et lancerait un feu d'artifice sur la ville, à soixante-quinze mille pieds au-dessus du niveau de la mer ; puis , qu'il venait d'arriver à Saint-Florent une ménagerie composée, entre autres bêtes curieuses, de deux mastodontes vivants, animaux d'autant plus rares, disait l'afTiche, que la race en est complètement perdue depuis quelques milliers de siècles. Suivaient les annonces judiciaires, biens à vendre ensemble ou séparément, coupes de bois, licilations, adjudications; mais , dieux immortels ! quels ne furent pas mon étonnement et ma stupeur, en apercevant ces simples mots : S'adresser à M^ Karl Henry, avoué à Saint- Florent! Avoué, lui, Karl Henry! avoué à Saint-Florent I Hélas 1 pensai-je avec tristesse, il aura manqué d'énergie et de volonté, il a succombé dans la lutte. Le papillon est retourné à sa chrysalide, le lis est rentré dans sa bulbe noire et terreuse.

no KARL HENRY.

Cependant je doutais encore que ce fût lui.

Un enfant du crû, à qui je donnai généreusement de quoi passer deux fois le pont des Arls, au premier voyage qu'il ferait à Paris, me conduisit à l'étude de W Karl. Je pénétrai dans une grande maison triste, froide et silencieuse. L'étude était à gauche au rez-de-chaussée ; à droite, montait lourdement vers les étages supérieurs un large escalier dans lequel un propriétaire de la Chaussée- d'Antin aurait trouvé moyen de faire tenir deux ou trois appartements complets ; dans le fond, j'entrevis un petit jardin où quelques fleurs se réjouissaient sous les baisers d'un doux soleil d'automne.

Le cœur ému, je poussai la porte de l'étude et j'entrai dans une salle humide et sombre, meublée de deux clercs dont je me pris, en attendant le maître absent, à observer le travail ingénieux et cruel. Ce travail consistait à attraper les mouches qui volaient autour de leur écritoire, et à les enfermer sous une coquille de noix percée d'un trou presque imperceptible ; cela fait, ils veillaient sur les tentatives d'évasion, et quand une des prisonnières s'avisait de passer sa petite lê(c par le trou fatal, un des jeunes bourreaux la lui tranchait avec la lame d'un canif. Je vis ainsi décapiter plusieurs douzaines de victimes; le sol était jonché de cadavres. Ileurcusemenl, le retour du patron vint mettre fin à ces sanglantes exécutions. Au

bruit de ses pas qu'ils reconnurent, un des terroristes cacha précipitamment dans sa poche l'instrument du .supplice, et s'élant jetés chacun sur sa plume, tous kleux se mirent à griffonner avec rage.

C'était lui, c'était mon Karl Henry ! il rentrait du tribunal, avec une énorme liasse de papiers sous le bras, encore tout chaud et tout bouillant d'une plaidoirie, vraie catilinaire, qu'il venait de fulminer contre une bande de canards qui s'étaient permis de prendre leurs ébats dans le pré d'un de ses clients. Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre, et quand nous nous fûmes embrassés à plusieurs reprises, il m'entraîna dans le jardin et me fit asseoir sous une tonnelle de houblon et de vigne vierge. On pense quelle joie des deux côtés, que de questions échangées coup sur coup et n'attendant pas la réponse I

— Parlons de vous d'abord, dit-il en insistant : ensuite viendra mon tour.

— Je n'ai rien à raconter, lui répliquai-je ; j'ai quelque peu voyagé et n'ai retiré de mes voyages d'autre satisfaction que celle de rentrer chez moi. S'assurer que les hommes sont partout les mêmes, pétris partout du même limon, en proie aux mêmes inquiétudes, agités des mêmes passions; retrouver partout le spectacle des mêmes misères; changer sans cesse de lieux et ne point parvenir à se changer soimême ; errer isolé de ville en ville, sans communica-

tion avec notre passé, sans liens avec notre avenir, traîner çà et là une curiosité ennuyée; admirer des monuments qui n'attestent pour la plupart que l'orgueil, la folie et le malheur des hommes ; se fatiguer à chercher bien loin des sites moins beaux que ceux qu'on a chez soi, voilà ce qu'on appelle voyager : c'est à coup sûr le plus triste de tous les plaisirs. Parlons de vous, ami. Tel d'ailleurs n'a jamais quitté le foyer de ses pères, qui en sait plus long que beaucoup d'autres revenant des contrées lointaines ; tel n'a fait que le tour de son cœur, qui a vu plus de pays que s'il eût fait le tour du monde. Par quel hasard vous trouvez-vous ici, dans cette petite ville, au fond de cette province, à la tête de cette étude, vous que j'ai quitté, il y a quatre ans à peine, à Paris, épris des arts, amoureux de la gloire, rempli d'ardeur et de génie ?

Voyant qu'il se taisait, je craignis d'avoir offensé quelque amour-propre déjà souffrant, irrité quelque susceptibilté douloureuse.

— Pardonnez ces questions, m'écriai-je, et ne songeons qu'à la joie de nous retrouver.

— Mon ami, dit-il enfin, avez-vous quelque affaire qui vous presse et ne sauriez-vous , sans nuire à vos intérêts, me donner un jour ou deux? D'abord, vous me devez cela après une si longue séparation; ensuite, vous comprendrez mieux ce que j'ai à vous dire, quand vous aurez passé quelques heures sous ce toit.

— Je n'ai rien qui me presse , et suis tout à vous, m'écriai-je.

— Allez donc, ajouta-t-il, avertir à la diligence : je vous attendrai pour dîner.

Je revins au bout d'une heure ; l'étude était fermée; je montai au premier étage , ce fut Karl lui-même qui m'ouvrit la porte. Il me prit par la main et m'introduisit dans un grand salon où se tenaient deux femmes assises dans l'embrasure d'une fenêtre. Il me conduisit vers elles, et s'adressant à la plus âgée :

— Ma mère , dit-il en me nommant, c'est l'ami dont je vous ai tant de fois parlé.

Puis, me présentant à la plus jeune, qui s'était levée pour me recevoir :

— Mon ami, me dit-il, c'est ma femme.

Je restai quelques instants troublé : j'avais compté sur un dîner de garçons et ne m'attendais pas, en venant, à trouver Karl en ménage. J'observai sa femme: elle avait la beauté du diable. Je m'aperçus bientôt que sa mère était aveugle : elle avait l'ai)* commun , revêche et tracassier.

— Monsieur, dit-elle d'une voix aigre, vous avez pour ami un bien mauvais sujet : je veux croire, sans vous flatter, que vous valez mieux i]ue lui.

— Ma mère, répondit Karl avec douceur, notre ami est trop modeste et trop indulgent pour en convenir.

J'avais pensé d'abord que ce n'était de la part de

la vieille mère qu'une façon de plaisanter, mais, à l'attitude du fils, je crus comprendre qu'elle parlait sérieusement, et je n'en doutai plus, quand j'entendis la jeune femme dire à son tour :

— Allons, maman, il ne faut pas le gronder, il est bien gentil, ce pauvre chéri : il a bien travaillé tout ce mois. î\ a plaidé à toutes les audiences et n'a pas gagné moins de douze procès.

— C'est bon , c'est bon ! répliqua la bonne vieille en grommelant; c'est un paresseux qui mourra sans avoir achevé d'acquitter le prix de son étude.

— Ma mère, dit Karl en s'agenouillant auprès d'elle, vous êtes parfois bien sévère.

Et il lui baisa la main.

En cet inslant, la porte du salon s'ouvrit pour donner passage à trois grandes filles qui n'étaient ni de la première beauté ni de la première jeunesse , une exceptée qui paraissait au matin de la vie , et qui ne manquait ni de grâce , ni d'un certain charme. Les deux autres pouvaient avoir de vingt-huit à trente ans ; elles ressemblaient à ces fleurs étiolées , flétries avant de s'être ouvertes et auxquelles il n'a manque, pour s'épanouir, qu'un peu de brise et de soleil. Elles me saluèrent d'un air sec et compassé , tandis que la plus jeune m'examinait d'un regard curieux,

Savez-vous rien de plus éloquent et de plus adorable que la faron dont Oreslc, tlans I/j/tijénie en

Tauride, présente à sa sœur son ami ? « C'est Pylade, ma sœur. » Rien de plus; mais à ce trait sublime, queTalma rendait, dit-on, avec tout le génie de l'amitié antique, qui ne sent pas son cœur s'émouvoir n'est point digne d'avoir un ami. Ce fut ainsi que Karl me présenta à ses sœurs : en entendant prononcer mon nom, la plus jeune sourit, et un pâle rayon passa sur le terne visage des deux autres.

On fit cercle autour de l'aveugle, et la ce .. ' i s'engagea. On parla de Paris.

— Séjour de perdition ! dit la mère.

— Karl y a fait bien des folies! ajouta la sœur aînée en se pinçant les lèvres.

— Si j'ai le malheur d'avoir un fils , je réponds bien qu'il n'y mettra jamais les pieds, répliqua la jeune madame Karl.

— On dit qu'on y enlève les femmes en plein jour, dit la seconde sœur avec indin;nation.

— Je voudrais bien y aller, moi 1 dit la troisième en soupirant.

Pendant le peu de temps que dura cet aimable entretien, je découvris que toutes ces femmes se délestaient les unes les autres. Ce devait être un enfer que cette maison. Les deux vieilles filles jalousaient leur belle-sœur, qui était jalouse elle-même de la grâce et de la distinction de la plus jeune. Karl gardait le silence, et je pleurais sur lui dans mon cœur.

Une grosse créature, qui cumulait dans Tintérieur de Karl Henry les fonctions de cuisinière et de femme de chambre, élant venue annoncer que le dîner était servi, on passa dans la salle à manger.

D'après le fragment de conversation que je viens de raconter, on peut se faire aisément une idée de ce qui se dit pendant le repas. Ce qui me frappa surtout, c'est qu'à part la jeune sœur qui paraissait aimer son frère d'une tendre affection , on traitait le maître du. logis avec un sans-façon qu'on aurait pu prendre au besoin pour du mépris et du dédain mélangés d'un peu de pitié. Loin d'en montrer de l'humeur, Karl se montrait pour sa mère , sa femme et ses sœurs plein de respect, d'égards et de tendresse. Ne m'avisai-je pas de parler du talent de Karl sur le violon I Le pauvre ami me regarda d'un air suppliant : mais il n'était plus temps. On le traita de fou , d'extravagant, d'artiste et de poëte, tous mots qui avaient la même signification dans l'esprit de celles qui les prononçaient. La mère déclara que le gueux de violon était bien heureux qu'elle fût aveugle, et qu'elle l'aurait jeté depuis longtemps au feu si elle avait pu mettre la main dessus.

— Ah I monsieur, s'écria la femme de Karl avec componction, on ne saura jamais tout le tort que le violon a fait à mon pauvre mari I

— C'est le violon qui l'a perdu , ajouta une des vieilles filles.

KABL HENRY. 117

— Encore s'il en jouait avec agrément, dit l'autre.

— Mais ce pauvre chéri n'est pas même capable de faire danser la société, reprit l'épouse avec compassion.

Karl avait de grosses larmes qui lui roulaient dans les yeux, et je vis sa jeune sœur qui lui serrait furtivement la main sous la table.

La fin du dessert fut signalée par l'apparition d'une espèce de butor que j'aurais pu croire échappé de la ménagerie dont j'avais lu l'annonce quelques heures auparavant. C'était un gros homme à la démarche lourde, à l'air rusé et fin , moitié renard , moitié hippopotame. Je crus comprendre que j'avais devant moi le prédécesseur et le beau-père de Karl ; en effet, c'était l'honnête homme qui avait cédé en même temps son étude et sa fille à mon malheureux ami. Il avait donné vingt-cinq mille francs de dot à sa fille,, et vendu soixante-quinze mille francs à son gendre une étude qui en valait quarante mille. A ce compte, il s'était débarrassé pour rien de sa progéniture , et se trouvait gagner dix mille francs sur le marché.

Il entra , les mains dans ses goussets, le chapeau

sur la tête , avec l'impertinent aplomb d'un créancier

mal appris en visite chez son débiteur. Soit qu'il ^^-^^^

point remarqué la présence d'un étranger -^ ^-j^

ne s'en souciât pas autrement :

— Les avoués de mou tem^ ,. ., ... „„

^o , dil-il en jetant un

coup (l'œil sur la table, servaient moins de plats au dessert, mais ils avaient du pain sur la planche.

A ces mots, Karl Henry se leva pâle et froid de colère.

— Ah çà ! monsieur mon gendre, s'écria l'aimable beau-père, sans lui laisser le temps de lui répondre, j'en apprends de belles sur votre compte. Il paraît que vous refusez des causes , sous prétexte qu'elles sont mauvaises. Sachez, monsieur, qu'il n'y a de mauvaises causes que celles qui ne rapportent rien. Qu'est-ce que cela signifie? avez-vous résolu de ruiner mon étude et de mettre mon enfant sur la paille?

— Monsieur, répondit Karl avec dignité , vous oubliez que votre étude est devenue la mienne, que votre enfant est ma femme, que mes affaires ne sont pas les vôtres et que je suis maître chez moi.

— Malheureux I s'écria la mère aux abois , tu outrages ton bienfaiteur! 11 ne te manque plus que de chasser tes sœurs et ta mère I

— Comment, mille diables ! disait le beau-père en frappant du pied le parquet, vous me devez encore vingt mille francs et je n'aurais pas le droit de mettre le nez dans vos alTaires I Payez-moi et je vous laisserai tranquille, mais je ne soulTrirai pas que vous fassiez du désintéressement à mes dépens.

— Ah ! mon cher M. Jauneret, reprit la mère avec désespoir, ce n'a jamais élc qu'uu sans ordre ; c'est

KARL UENRY." 119

lui, le malheureux ! qui a fait mourir mon pauvre cher mari de chagrin.

— Ah ! que je suis malheureuse ! ah ! que je suis malheureuse ! s'écria la femme de Karl, se précipitant tout en pleurs dans les bras de son excellent père.

— Il est certain qu'au train dont il y va, ajouta une des vieilles filles, Karl finira par perdre l'estime des honnêtes gens.

— Va, laisse-les dire I murmura la jeune sœur en l'embrassant ; notre père est là-haut qui te bénit, et moi, je suis ici-bas qui t'aime.

Karl la pressa sur son cœur avec effusion. Puis m'ayant fait signe de le suivre, il sortit, impassible et grave.

Quand nous fûmes dans son étude, seuls en présence l'un de l'autre, il s'accouda sur une table, appuya son front sur sa main, et demeura longtemps silencieux, dans une attitude affaissée. Je le regardais avec tristesse, et mesurant l'abîme dans lequel il s'était laissé choir, je ne pouvais me défendre d'un sentiment de pitié presque dédaigneux. Je l'accusais malgré moi d'avoir fléchi dans la lutte glorieuse qu'il avait entreprise et d'avoir préféré aux poétiques douleurs de la pauvreté ce qu'on est convenu d'appeler dans le monde une position lucrative et honorable.

Comme s'il eût deviné ce qui se passait en moi : — Mon ami, dit-il enfin, je dois vous seml)lor bien

bas tombé ; que de fois, moi-même, n'ai-je pas pleuré sur ma déchéance I mais Dieu me jugera : j'ai foi en sa justice et en sa bonté. Mon histoire est bien simple; je vais vous la dire en deux mots. Ma famille a toujours été pauvre; j'ai compris de bonne heure que j'en devais être un jour l'unique appui. C'est à ces fins que mes parents me firent donner ce que nous appelons une éducation libérale. Orgueil ou tendresse, ils se saignèrent aux quatre veines, aucun sacrifice ne leur coûta et mes sœurs manquèrent de tout afin que rien ne me manquât. Vous savez par quelle fatalité, j'en arrivai à trahir les espérances qu'on avait placées sur ma tête. Vous savez aussi que je ne m'y décidai pas légèrement. Longtemps je combattis mes goûts et mes instincts ; lorsque j'y cédai sur la foi de Baillot, je m'accusai longtemps avec amertume de disposer, contre le vœu de mes parents, d'une destinée qui ne m'appartenait pas. Cependant, je me disais que dans notre époque la gloire et la fortune se tiennent par la main, et la conscience que j'avais de pouvoir un jour enrichir ma famille, me faisait persévérer dans la voie nouvelle où j'étais entré. J'ai bien lutté, j'ai bien souffert ; je me suis débattu sous les étreintes de la pauvreté : j'ai marché, chargé de reproches et de malédictions; mes sœurs aînées m'appelaient mauvais fils ; ma mère m'appelait mauvais frère ; ma jounc sœur m'envoyait en secret ses petites économies et

parfois mon père y joignait les siennes, car il m'adorait, mon vieux père. Je march-ais, j'avançais toujours. J'entendais une voix mystérieuse qui me disait : va ! et j'allais. J'allais, les pieds meurtris et le cœur en sang; mais quand je voulais m'arrêter, va ! s'écriait la voix fatale. Je reprenais ma course et j'allais.

0 ma petite chambre ! enchantements de l'art ! joies du travail ! fêtes de la solitude ! pauvreté I liberté ! hallucinations de la gloire I Un jour enfin, un jour, la côte que je gravissais s'adoucit sous mes pas ; il se fit autour de moi comme un grand coup de vent qui balaya le ciel, et, du haut de la montagne que je venais d'atteindre, j'aperçus la terre promise. Ignoré de la foule, mon nom n'était déjà plus inconnu parmi les artistes. Chez Baillot, on exécutait ma musique et je me sentais déjà caressé par le premier souffle de la célébrité, pareil aux brises qui précèdent et annoncent le lever de l'aurore. Baillot croyait à mon génie, et moi-même, pardonnez-moi, mon Dieu, ce dernier cri d'un orgueil que vous avez si cruellement frappé ! parfois je me surprenais à y croire. Mais au moment où j'entrevoyais, quoique dans un avenir encore lointain, le prix assuré de mes efforts, je tombai foudroyé sur le sol d'airain de la réalité. Mon père mourut. Lilernclle douleur ! il est mort et je ne l'ai point assisté à son heure suprême. Ses yeux, près de se fermer pour ne plus se rouvrir, ne m'ont pas vn agenouillé à son

chevet"; je n'ai pas reçu ses derniers adieux : mes larmes n'ont point coulé sur ses mains glacées. 0 noble et tendre cœur ! âme charmante ! nature aimable et bonne I Mon ami, si votre père vit encore, ne vous reposez pas sur l'avenir du soin de réparer les négligences, les oublis trop communs aux affections humaines, et dont ne sont pas exemptes les plus saintes et les plus sacrées ! hâtez-vous de l'aimer, car rien n'est plus incertain que cet avenir sur lequel nous comptons peur réparer les fautes du passé, pour nous acquitter en tendresse; et croyez-le, c'est un grand remords et un grand désespoir de ne pouvoir payer que sur un tombeau une dette d'amour. Je ne sentis d'abord que la perte horrible : quand je vis clair à travers mes larmes, je demeurai frappé de terreur devant l'immensité du désastre. La mort de mon père laissait ma mère et mes trois sœurs sans aucune espèce de ressources. Le revenu de la place qu'il occupait de son vivant suffisait tout juste aux besoins de sa famille ; l'argent qu'il avait pu mettre de côté à force d'ordre et de privation, avait été absorbé par mon éducation et par mon entretien, durant les trois premières années que j'avais passées à Paris. Ma mère aveugle et mes trois sœurs, habituées à vivre dans une honnête aisance, se trouvaient donc réduites à la pauvreté. J'examinai froidement ma position. Je commençais, il est vrai, à entrevoir le but où tendaient mes efforts ;

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mais j'en étais encore loin. Il ne suffit pas d'arracher au travail le secret du talent ; il faut ensuite réussir. Tout est là, réussir I et quand on a réussi, il faut réussir encore, puis encore et toujours. Ce n'était plus pour moi qu'une question de temps, mais je ne pouvais plus attendre. Vous n'êtes pas sans avoir réfléchi aux obstacles sans nombre que notre art doit vaincre et renverser avant d'arriver jusqu'au public. Écrivain ou poêle, j'aurais pu tenter la chance : musicien, je fus perdu. Nul ne saura. Dieu seul a vu ce qui s'est passé en moi à cette époque de ma vie ; c'est ce qui me fait espérer en sa justice et en sa bonté. Ma mère et mes sœurs étaient près de crier la faim ; ma résolution fut bientôt prise. Je renonçai au jeu de hasasd qui s'appelle la gloire. Je vendis toutes mesparlitioDs et j'en envoyai le prix à ma mère; je réglai mes petites affaires, et, sans rien dire à personne, je partis, un matin, à pied pour ma province. Je n'étais plus le Karl Henry que vous aviez connu quelques années auparavant ; celui-là s'était lui-même immolé , la veille, sur l'autel de ses devoirs.

A ces mots, il s'interrompit, et moi, je pris sa main que je pressai avec un sentiment d'admiration et de respect.

— Mon ami , reprit Karl , vous devinez aisément le reste. J'avais étudié le droit et la procédure. Je rencontrai un homme qui ne demandait qu'à se débaras-

KARL HENRV. -125

ser de sa fille et de son étude ; j'épousai l'étude et la fille. Ainsi fut consommé le sacrifice. Ce que j'ai supporté, vous ne sauriez l'imaginer. Les commencements ont été bien rudes; j'ai dû lutter non-seulement contre moi-même, mais contre les sots et les méchants au milieu desquels je suis condamné à vivre. Mon ami, on m'a abreuvé de dégoûts , d'outrages et d'amertume. Ajoutez les ennuis d'une profession par laquelle il est presque impossible de s'enrichir sans s'appauvrir du côté de l'âme et de la probité. Non , voyezvous, nul au monde ne saura ce que j'ai souffert. Mon goût pour la musique a fait douter de mon aptitude aux aiïaires ; mon violon m'a perdu de réputation : j'ai dû m'interdire d'y toucher. Mes confrères, race pire que celle desloups-cerviers, ont fait courir le bruit que j'élais fou ; j'ai vu ma clientèle s'éclaircir, et ce n'est qu'à grand'peine que je suis parvenu à la ramener. Un soir, dans un bal à la sous-préfecture, où je me trouvais avec ma femme et mes sœurs, le ménétrier ayant fait défaut, on me pria de le remplacer. Je m'y résignai de bonne grâce. J'envoyai chercher mon violon, et je jouai d'abord, sur un mouvemcmentvif et rapide, celte valse que vous aimiez tant, la dernière pensée de Wcber. Tout alla bien durant quelques instants ; mais je ne sais par quel fatal enchantement j'en vins à oublier le bal et le monde qui m'entourait. Sans y prendre garde, je ralentis peu à peu la mesure, et me

mis à jouer comme autrefois dans ma petite chambre, quand je vous avais pour complice et pour auditeur. Tandis que je jouais, tous ces souvenirs charmants s'éveillaient dans mon cœur, mais pleins de tristesse et de mélancolie, et je sentais mon visage inondé de larmes. Tout à coup je me réveillai : les groupes de valseurs étaient immobiles et me regardaient avec stupeur; les méchants riaient sous cape; les sots s'apitoyaient sur mon sort; ma femme Tenait de s'évanouir, et mon beau-père me lançait des regards à me percer de part en part. Le sous-préfet me déclara que je jouais faux ; madame la sous-préfète parla sérieusement de me faire jeter par ses gens à la porte. Qui pourrait dire tout ce qu'il m'a fallu d'énergie pour me relever, après un pareil coup, dans l'opinion de Saint-Florent? Je crois même que ce temps d'épreuve et de réhabilitalion dure encore. J'accomplirai jusqu'au bout ma tâche. Avec le devoir pour point d'appui, la volonté est un levier qui peut, sinon soulever des montagnes , du moins les étayer sans en être écrasé. Pourtant, mon ami, n'allez pas croire que j'ai la prétention de me donner à vous pour un héros de résignation; je ne joue pas au martyr. J'ai bien souvent des rébellions secrètes ; bien souvent aussi j'ai- de secrets dédommagements. 3Ia famille est moins dure et plus indulgente que vous ne le pourriez croire : vous êtes tombé sur un mauvais jour. Ma vieille mère

est aigrie par l'âge et par les infirmités, mais elle m'aime au fond. Mes sœurs aînées ont vu leur jeunesse se flétrir dans le célibat; il faut bien leur pardonner quelques mouvements d'humeur. Ma femme ne me comprend guère ; mais la faute en est à son éducation plus encore qu'à ses instincts. Mon beau-père a parfois de bons moments à table, Jenny, ma jeune sœur, est ma joie, ma consolation, mon ange tutélaire. Nous sommes frère et sœur moins par le sang que par le cœur. Elle aime la musique ; elle chante avec goût. La nuit, quand tout repose et dort, nous nous levons à pas de loup , et nous nous réfugions dans la partie la plus retirée du logis. Je prends mon violon, elle chante, et nous faisons ainsi de petits concerts, en nous gardant bien toutefois d'éveiller personne. Une fois dans la semaine, à certaines heures, nous nous donnons rendez-vous dans la campagne. Chacun s'échappe de son côté ; nous nous retrouvons derrière une haie; et de là nous nous envolons à travers champs, causant d'arts, de poésie, et souvent de notre père qui nous chérissait l'un et l'autre. Nous nous aimons comme deux enfants du bon Dieu ; la jalousie de ma femme qui nous surveille comme deux amoureux donne à notre tendresse un charme et un attrait de plus. Telle est ma vie ; je souffre et je bénis le ciel qui a mis un rayon de soleil entre les murs de ma prison , une fleur entre les barreaux de ma fenêtre.

Ainsi parla Karl Henry.

Qu'ajouterais-je à ce simple récit? Je partis le lendemain, et, pour finir comme j'ai commencé, pensezvous que l'histoire ait dans ses fastes beaucoup de liéros qui vaillent ce pauvre avoué de province?

A M. le marquis de Belloy

Vous, ami, qui l'avez connue, vous savez que de longtemps on ne trouvera pas sa pareille. Elle est restée dans notre mémoire à tous, comme une des plus charmantes figures qui aient brillé en ce temps-ci. Elle avait le génie, la beau lé, la jeunesse avec la grâce et la bonté qui font qu'on pardonne à la gloire. Elle a filé comme une étoile, mais on peut voir encore le sillon lumineux qu'a laissé son passage. Puisqu'il vous plaît d'entendre parler d'elle, et que tout ce qui se rattache à son souvenir a pour vous un attrait toujours souriant et toujours nouveau, je veux vous conter comment il me fut donné de la voir pour la première fois.

Il y a bien quelques années de cela. J'étais jeune et ne connaissais guère alors que mon village. Un ami de ma famille , qui me tenait en grande affection , ayant parlé de m'emmener dans le midi de la France où l'appelaient des affaires de succession, on pensa qu'avant de me lâcher dans la vie, il ne serait pas mal de me faire courir un peu le monde. Je partis donc par une belle matinée d'avril, en compagnie de l'amf, Jacques, dans une petite carriole qui jouait la chaise de poste à s'y méprendre , attelée d'une petite jument aux jarrets de fer, que son maître appelait Bergère. Vous jugez quel voyage enchanté I Le printemps partout, en moi , autour de moi : tout fleurissait , bruissait, verdissait dans mon cœur comme sur la terre, et mes seize ans mêlaient leur ramage aux gazouillements des oiseaux dans les bois.

Nous allions à petites journées, à la façon des vetturini, partant le matin, au soleil levant, prenant nos repas au hasard, couchant le soir à la grâce de Dieu. Mais, très-cher, rassurez-vous, vous n'avez point à redouter de nouvelles impressions de voyages. On ne m'a jamais vu parmi ces pèlerins indiscrets et bavards, qui vont frappant à toutes les portes, et secouant sans façon à tous les foyers la poussière de leurs sandales. Que raconter d'ailleurs et que dire? Il y a des gens heureux : l'imprévu jaillit sous leurs pas ; le fantastique et le pittoresque les escortent le

long de la route; touristes prédestinés qui, de Paris à Saint-Cloud, trouveront le moyen d'écrire une Odyssée. Moi, mon ami, tout au rebours, et je crois sérieusement que je ferais le tour du monde sans apercevoir la queue d'une aventure. J'ai quelquefois voyagé à pied, à cheval, en voiture ; lancé, comme une flèche, par la vapeur, j'ai descendu le cours des fleuves ; comme Annibal, j'ai franchi les Alpes; comme le pieux Énée, j'ai navigué sur la mer azurée ; l'Océan m'a porté sur sa croupe verdâtre. Eh bien 1 je le confesse en toute humilité, rien ne m'est advenu d'étrange ni de romanesque : sur l'onde, bon vent et flol paisible ; sur terre, jamais d'autre drame que les accidents du paysage, et toujours devant moi le sentier sûr et battu de la réalité, s'allongeant inflexible et nu comme le rail d'un chemin de fer. Les départs au malin, par l'air frais et sonore ; les haltes au milieu du jour; les pèlerinages aux vieux murs; le salut échangé avec le conladin qui se rend à la ville ou retourne au hameau; les conversations silencieuses de l'âme avec la nature; les rêves confiés à la nuée qui passe ; les rencontres bienveillantes ; les arrivées le soir à l'hôtellerie; l'accueil de l'hôte, la curiosité, parfois la sympathie qu'éveille presque à coup sûr un visage étranger et jeune ; tels sont, à vrai dire, les incidents solennels qui ont jusqu'à présent signalé mes voyages; c'est, en quelques mots, tout le poëiue

de ma première campagne, moins l'épisode que je veux vous conter.

Mon ami Jacques parlait peu. Entre le lever et le coucher du soleil il fumait de quinze à vingt pipes et dormait le reste du temps. Bergère faisait de huit à dix lieues par jour, plus ou moins, suivant les étapes. Tout m'était nouveau et tout me ravissait, excepté pourtant les villes que nous traversions et qui toutes me semblaient affreuses. Je me demandais s'il était possible que des êtres organisés comme mon ami Jacques et moi consentissent librement à traîner leur vie dans ces hideux repaires, auxquels je comparais avec orgueil le trou natal où j'avais grandi. Charme de la patrie! puissance des lieux où s'est écoulée notre enfance ! magie du coin de terre où nos yeux se sont ouverts à la lumière des cieux ! Je me souviens de m'être rencontré , voilà quelques années , dans un coupé de diligence, avec un élève du collège Saint- Louis, qui, pour la première fois depuis cinq ans, allait passer les vacances dans sa famille. Malgré la différence de nos âges, nous nous prîmes bientôt d'amitié l'un pour l'autre. C'était un aimable jeune homme, presque un enfant encore, turbulent, cxpansif et tendre. Il me parlait avec une joie pétulante de sa mère, de ses deux sœurs, du domaine où il était né et qu'il allait revoir après cinq ans d'absence. Je me plaisais à l'écouter : en l'écoutant je me reportais avec

bonheur et mélancolie aux jours heureux de ma jeunesse. Comme nous venions de gravir à pied une côte rapide, arrivé sur le plateau, je ne pus m'empêcher de me récrier en voyant le paysage qui se déroulait à nos pieds. C'était merveilleux en effet : des bois diaprés de mille couleurs, des coteaux couronnés de pampres rougis par l'automne; la rivière qu'enflammait le couchant; des villages fumant çà et là; des clochers perçant le feuillage éclairci ; l'ombre des peupliers s'allongeant sur l'herbe des prés; puis, de la vallée montant jusqu'à nous, tous les parfums, toutes les rumeurs, toutes les harmonies du soir. Mon jeune gars hocha la tête.

— Si vous voulez voir quelque chose de beau, me dit-il, il faut venir avec moi à Fresnes.

— Qu'est-ce que Fresnes? Im demandai-je.

— Fresnes, répondit-il, c'est où je vais, c'est le domaine où je suis né, où m'attendent ma mère et mes sœurs.

— Et c'est beau?

— Oui, c'est un peu beau, ajouta-t-il avec un fin sourire.

— Vous avez des bois?

— Des forêts.

— De l'eau?

— Un lac, une rivière.

— Des coteaux?

iSi LE COXCERT rOUR LES PAUVRES.

— Vous pouvez dire des montagnes.

— Ce doit être en effet un beau pays, lui répliquai-je.

Le reste de la journe'e, il ne fut question que de Fresnes entre nous. Le lendemain, dans la matinée, la diligence relaya devant la porte du Lion-d'Or, dans une me'cliante ville appelée, je crois, Saint-Maixent, à deux petites lieues de Fresnes; c'é;ait là que mon jeune ami et moi devions nous séparer. Un domestique l'attendait en effet au débotté, avec deux chevaux. Le conducteur ayant déclaré que la voiture, par je ne sais quel vice d'administration, s'attarderait à Saint- Maixent au moins durant quatre heures, je cédai aux instances de mon jeune camarade, et me décidai à l'accompagner jusqu'au domaine de ses pères. J'éiais curieux de visiter cet Édcn, et d'en emporter l'image dans mon souvenir. J'enfourchai donc le cheval du serviteur, et nous partîmes au galop de nos bêtes. Nous avancions au milieu d'un pays plat, nu, sec et morne; mais je me rassurai en songeant à Vauclusc, où l'on arrive par enchantement, au détour d'un rocher aride. Enfin, après une heure de galop, nos chevaux s'arrêtèrent au bout d'un village, devant une grille de bois peinte en vert; mon compagnon se jeta à bas de sa monture, tomba dans les bras de trois femmes qui pleuraient de joie, et ce fut pendant quelques minutes des embrassements que la parole

lE CONCERT POUR LES PAUVRES. 135

humaine ne saurait exprimer. Bien que fort ému et véritablement attendri, je cherchais du regard le lac et la rivière, les montagnes et les forêts. A franchement parler, c'était un pays infâme. Les premiers transports apaisés, l'enfant me prit par la main.

— Tenez, me dit-il les yeux mouillés de larmes , voici nos forêts, nos montagnes, et là-bas notre lac et notre rivière. Hier, avais-je raison? savez-vous rien au monde de plus beau?

J'ouvris de grands yeux pour mieux voir. Le lac était une mare où barbotaient une douzaine de canards; la rivière, un filet d'eau malsaine; la forêt, un bouquet de chênes au feuillage rongé moins par l'automne que par les chenilles; les montagnes, quelques quartiers de roc à moitié ruinés par les mineurs. Charme du pays natal! ainsi que je m'écriais tout-àl'heure ; et vous-même, mon cher Auguste, sous le ciel bleu de l'Italie, au milieu des orangers de la rivière de Gênes, n'avcz-vous pas regretté parfois le parfum de vos pommiers en fleurs, votre maison près du cours de la Seine, les allées de votre verger? Ne vous êles-vous jamais oublié à chercher du regard le clocher de votre village, ce clocher déjà historique, et qu'à votre tour vous deviez illustrer plus tard I

Cependant, plus' nous approchions du Midi, plus les villes prenaient une tournure coquette, un aspect élégant et propre, C'était toujours moins beau que la

patrie, et certes j'aurais donné de grand cœur toutes les cités se mirant orgueilleusement dans le Rhône pour mon village, qui baigne modestement ses pieds dans les eaux de la Creuse : mais c'était beau pourtant, j'en convenais. Vers la fin d'avril, par une soirée chaude et dorée comme un soir d'été. Bergère, la carriole, l'ami Jacques, sa pipe et moi, nous entrâmes triomphalement dans Carpentras. Voilà, par exemple, une ville charmante qui partage, je ne sais pourquoi, avec Brives-la-Gailîarde , Pézenas et Landernau, le privilège de fournir tous les niais et tous les jobards que sacrifie la littérature à l'amusement du public. Je ne connais ni Landernau, ni Pézenas, ni Brives-la- Gaillarde, mais je certifie que Carpentras, au pied du mont Ventou, blottie dans son enceinte de remparts crénelés, comme une perdrix dans une croûte de pâté, est une des plus poétiques villes de France qui rôtissent au soleil du Midi. Nous descendîmes à l'hôtel des Trois Chats qui miaulent. Sur l'enseigne en plein vent, un artiste de l'endroit avait peint trois chats dans un état d'exaltation difficile à décrire, et qui semblaient exécuter le trio le plus infernal qui se puisse imaginer.

A peine descendus de notre char, nous remarquâmes autour de nous une agitation qui ne devait pas être habituelle. Des groupes animés stationnaient devant l'hôtel et sur la place du théâtre. Il y avait, avec

l'air dn printemps, je ne sais quel air de fête répandu dans l'atmosphère. Des voitures arrivaient de toutes parts et se croisaient en tout sens. Nécessairement il se préparait là quelque chose de joyeux et d'étrange que nous ignorions, car Bergère, mon ami Jacques et moi, nous étions trop inconnus et d'ailleurs trop modestes pour attribuer ce mouvement et ce concours ^s citoyens à notre passage en leurs murs. Il était clair qu'on attendait un prince du sang ou un acteur en représentation.

La cloche du dîner interrompit brusquement les commentaires auxquels nous nous livrions depuis quelques instants. A table d'hôte, j'observai pour la première fois une nouvelle espèce de bipèdes dont je n'avais même pas jusqu'alors soupçonné l'existence, M. de Bufîon et les autres naturalistes ayant omis d'en faire mention dans leurs histoires. Mon ami Jacques m'assura que ces êtres bizarres étaient des commis-voyageurs. Ils nous apprirent qu'on donnait le soir même à Carpentras, dans la salle du théâtre, un concert au profit des pauvres. Un concert ! à ce mot je rougis de plaisir, ce que voyant, mon ami Jacques se prit à pâlir d'épouvante; car il y avait au monde deux choses qu'il avait en haine profonde : la première, sa femme, et la seconde, la musique. La musique était le seul point sur lequel nous diiïérions de sentiment.

138 LE CONCERT POUR LES Pxn^RES.

Il faut bien se dire qu'alors un concert était chose rare en province. A cette époque, l'éducation musicale de la France commençait à peine, et, pour ma part, je n'avais entendu d'autres concerts que ceux des oiseaux dans nos ramées. Depuis ce temps nous avons fait en ceci des progrès rapides, la France est devenue musicienne pour le moins autant que TAllemagne. La mélomanie a tout envahi, et il est difficile de prévoir où s'arrêtera le mal. Il n'est pas, dans nos déparlements, une ville de quatre mille âmes qui n'ait une fois par semaine son concert d'amateurs, et tous les jours, à toute heure, deux ou trois cents mains occupées à tapoter sur le clavier de cet instrument sans âme et sans cœur qui s'appelle un piano. C'est une rage, une maladie. Dernièrement, j'ai revu mon village. Autrefois, voici vingt ans à peine, on n'y comptait qu'un clavecin, le clavecin de ma pauvre marraine. Je vois encore ses doigts blancs et secs se promenant sur les touches d'ivoire; j'entends encore sa voix mélancolique et tendre chantant les vieux airs de Itic/iard. J'ai retrouvé mon endroit infesté de pianos, de cornets à pistons, de basses énormes, de trompettes colossdlesel d'autres instruments antédiluviens. Le jour de mon arrivée, il y avait concert chez M. lemaire; le lendemain, on donnait une sérénade à un député de l'opposition. Dieu me pardonne, je parierais qu'à cette heure la fille de ma nourrice a un piano

et que mon frère de lait joue de la flûte ou de la clarinette 1 Autrefois Toinelte chantait les airs du pays en patois, et François nous faisait danser le dimanche, sur la place aux Ormeaux, aux sons de la musetle. Soyez sûr que la musique a déjà tué parmi nous beaucoup de bonnes choses qui la valaient peut-être. Elle a tué la comédie, la tragédie, le drame, le théâtre en un mot. Aux plaisirs de l'intelligence, qui demandent toujours un certain travail, elle a substitué un délassement qui n'en exige aucun. Pour en jouir, il suffit d'ouvrir les oreilles. Dans les familles, le piano a tué le silence d'abord, le recueillement, puis l'amour des livres et les lectures qui charmaient jadis les soirées d'hiver.

Les concerts sont aujourd'hui un divertissement assez commun et assez vulgaire, à la portée de tout le monde; on les donne à la douzaine. Je ne parle pas seulement de Paris, où nous avons des concerts en veux-tu, en voilà; je parle aussi de la province, où il est bien difficile de passer entre deux rangées de maisons sans recevoir une sonate dans la poitrine. Mais au temps où je voyageais avec mon ami Jacques, dans la carriole traînée par Bergère, un concert était un .événement, quelque chose de rare et de solennel. On s'y prenait trois mois à l'avance, et quand le grand jour avait lui, c'était de toutes parts une alllucnce pareille à celle qui encombrait Garpenlras à l'heure dont

i40 LE CONCERT POUR LES PAUVRES,

nous parlons. Il faut tout dire : à ce concert au profit des pauvres, on devait entendre plusieurs amateurs célèbres dans le département et aux alentours, entre autres un flageolet de Tarascon dont on racontait des merveilles. Mais l'attrait le plus vif, l'appât le plus séduisant, le vrai charme de cette fête, c'était la comtesse de R..., qui avait promis d'y concourir de sa grâce, de sa beauté, de sa voix et de son talent.

Or, il y avait sur la comtesse de R... toute une histoire, qu'on racontait de façons diverses. A ce propos, les êtres étranges que mon ami Jacques appelait des commis-voyageurs, s'en donnaient à cœur joie et se permettaient une foule de traits subtils et de plaisanteries ingénieuses que je ne saurais trop redire. Toutefois, ce que j'entendais piquait au vif ma curiosité. J'appris que la comtesse de R... était, quelques années auparavant, une cantatrice célèbre ; son nom, que n'a point dévoré l'oubli, résonne encore aujourd'hui, entre les noms de Pasta et de Catalani, comme une harpe éolienne. N'ayant pu parvenir à faire de la prima donna sa maîtresse, le comte de R... en avait fait sa femme. On ajoutait qu'amant jaloux autant que mari sévère, après l'avoir enlevée au théâtre il la tenait dans son château, où l'infortunée victime se mourait de regrets, de tristesse et d'ennui.

Peut-être n'étaient-ce là que des fables inventées à plaisir. Toujours est-il que depuis trois ans que la

'comtesse habitait le pays, on l'avait à peine entrevue. Si les uns vantaient sa jeunesse et sa beauté, d'autres affirmaient qu'elle n'était rien moins que jeune et belle. D'autres enfin prétendaient qu'elle avait perdu sa voix après quelques mois de mariage. A l'unique fin de savoir à quoi s'en tenir sur toutes ces questions, le pays qui d'ailleurs n'aimait point le comte de R... à cause de sa grande fortune, de son grand nom, de son rare esprit et de ses belles manières (j'ai su tout cela plus tard), le pays, dis-je, avait imaginé de donner un concert pour les pauvres, et de prier la comtesse de R... de concourir à cette œuvre de charité. Le fait est que la charité n'entrait pour rien dans cette bonne œuvre; c'était tout simplement un prétexte pour arriver jusqu'à la mystérieuse châtelaine, un piège que lui tendait la curiosité des méchants et des sots, qui n'étaient pas fâchés en même temps de rappeler àMr le comte qu'il avait épousé une chanteuse, et de lui prouver qu'on était dans le secret de sa mésalliance. Une députation de notables s'était donc rendue au château. A leur grand désappointement, ils n'avaient pu pénétrer jusqu'à la comtesse, mais le comte les avait accueillis avec toutes sortes de bonnes grâces, et s'était empressé de promettre le concours de sa femme à l'œuvre charitable. La nouvelle s'en était répandue bientôt à dix lieues à la ronde, cl voilà pourquoi l'on accourait de toutes parts à celte fêle.

iA*^ lE CONCF.RT fOm tES PÂÏÏTBFS.

Décicltr i'ami Jacques à prendre un billet de concert, il n'y fallait pas songer. Rien qu'à l'idée qu'on allait faire de la musique à Carpentras, il voulut atteler Bergère et s'enfuir à la liâle. J'eus bien de la peine à l'en dissuader. Sur le coup de huit heures, il alla se coucher, t moi, conduit par la foule, je pris, libre et joyeux, le chemin du théâtre. La salle était déjà pleine. Les concertants et leurs instruments occupaient la scène, ornée de fleurs et de guirlandes de feuillage. Un piano, destiné à la comtesse de R..,, était placé près de la rampe, en face de l'assemblée. Tout le monde était à son poste ; nul ne manquait que la comtesse. Déjà on s'interrogeait avec inquiétude; tous les regards erraient çà et là; la comtesse de R... ne paraissait pas. Après une heure de vaine attente, comme des murmures d'impatience commençaient à circuler dans la salle, l'orchestre prit le parti de commencer.

On joua d'abord l'ouverture de la Caravane. Je trouvai l'exécution parfaite et d'un effet magique ; je ne me doutais pas jusqu'alors que, douze hommes étant donnés on pût arriver à produire un pareil tapage. Flûtes, violons, basses et clarinclles rivalisèrent d'énergie et de bon vouloir; j'en suais pour eux à grosses gouttes. Il n'est pas besoin d'ajouter que ce morceau fut couvert d'applaudissements frénétiques : les mères, les sœurs, les épouses, les cousines des

exécutants, sanglotaient à pierre fendre et pleuraient comme des robinets ouverts. La dernière mesure achevée, tous les yeux cherchèrent la comtesse deR... ; point de comtesse.

Au bout de quelques minutes de répit, un monsieur gros et court, habit noir et cravate blanche, s'avança sur le bord de la scène, salua gracieusement, tira de sa poche trois ou quatre morceaux de buis ; puis, après les avoir ajustés les uns aux autres, il annonça qu'à l'aide de ce léger instrument, il allait imiter le chant de tous les oiseaux, depuis le chant du rossignol jusqu'au croassement du corbeau. A ces mots, il courut dans l'assemblée un murmure de flatteuse approbation, auquel succéda presque aussitôt un profond et religieux silence. Ce monsieur gros et court était le flageolet de Tarascon.

Il imita d'abord le gazouillement du rossignol , puis successivement le ramage de la mésange et de la fauvette, le sifflement du merle, le cri de la chouette, le roucoulem.ent de la colombe, le gloussement de la poule, le chant aigu du coq, et, comme il l'avait promis, le croassement du corbeau. Ce flageolet était à la fois une volière et une basse-cour. Après une heure de cet agréable exercice, que scmblagoûter fort le public de Carpenlras, le monsieur remit en morceaux son précieux instrument, les fourra dans sa poche, et se retira au milieu des applaudissements de la foule.

Mon voisin de droite, qui ne pouvait croire aux merveilles qu'il venait d'entendre, assurait qu'il y avait des oiseaux cachés dans les coulisses. Mon voisin de gauche, aimable et fin railleur, était d'avis que ce monsieur envoyât son flageolet, pour le faire empailler, à M. Dupont, le naturaliste.

Au monsieur gros et court succéda un autre monsieur, long et mince. Celui-ci était d'Avignon. Il annonça qu'il allait, à l'aide d'un simple violon , imiter tous les instruments, depuis la flûte jusqu'au tambour, ce qu'il fit en effet avec les meilleures intentions du monde. Il joua de tous les instruments, excepte du violon. En y songeant , je me suis dit plus tard qu'il est ainsi beaucoup d'artistes chez qui le talent d'assimilation a tué l'individualité, habiles à tout reproduire, si ce n'est leur propre nature, échos de tous, si ce n'est d'eux-mêmes.

Au monsieur long et fluet succéda un troisième monsieur, chevelu, barbu, frise, pommadé, bichonné, gants queue de serin, manchettes relevées sur le poignet; un beau, un dandy; le lion n'était pas encore inventé. Il avait la taille d'un tambour-major, des mains à tuer un bœuf d'un coup de poing, des épaules à rendre jaloux Uercule. Il se mit au piano, el chanta Fleuve du Tage, d'une voix amoureuse qui nous plongea tous dans le ravissement. Dès lors , j'ai toujours professé une profonde admiration pour la valcu-

LE CONCERT POUR LES PAUVRES. iio

reuse jeunesse qui charme ainsi les soirées du monde. Aller sur le terrain , essuyer sans pâlir le coup de feu de son adversaire , assister vaillamment à une bataille rangée, charger Tennemi d'un pied ferme, marcher sans faiblesse au supplice , tout cela n'a rien qui m'étonne. Mais en présence de deux ou trois cents personnes, se camper bravement devant un piano, et chanter dans sa barbe : Je vais revoir ma Aormandie, ou toute autre complainte analogue, c'est le plus haut point d'héroïsme où l'homme puisse arriver. Ces messieurs ont fait leurs preuves de courage, et sont en droit de refuser un duel. Les femmes en ceci partagent mon opinion, et comme, en général, elles aiment les héros, il est bien rare qu'un chanteur de romances ne l'emporte pas auprès d'elles sur un homme d'esprit.

Cependant la comtesse n'arrivait pas. Il était près de dix heures : raisonnablement on ne devait plus compter sur elle. Toutefois, on attendait, on espérait encore, lorsqu'un quatrième monsieur, de Carpentras celui-là, le chef d'orchestre, le meneur de la fête, s'approcha de la rampe, et, après trois saluts compassés, communiqua à l'assemblée une lettre qu'il venait de recevoir à l'instant. C'était une charmante petite lettre, par laquelle madame de R... s'excusait de ne pouvoir se rendre au concert, et priait MM. les commissaires de vouloir agréer son oiïrande avec ses re-

grets. CcUe lettre était accompagnée d'un billet de mille livres.

On pense si ce dut être un cruel désappointement pour les curieux, les sots et les méchants. Ce fut un tohu-bohu général, un toile universel. Que ne dit-on pas? que n'entendis-je pas? Il était assez clair que la comtesse était vieille et laide , puisqu'elle refusait de se montrer; qu'elle avait perdu sa voix, puisqu'elle refusait de se faire entendre. Mais ce fut l'envoi du billet de mille livres qui surtout échaulTa la bile de ces honnêtes gens. Il convenait bien à une chanteuse des rues de prendre ainsi des airs de princesse I Les indigents de Carpentras avaient-ils besoin des munificences du château de R... ? La ville ne suffisait-elle pas à nourrir ses pauvres? On était d'avis que ce billet de mille livres fût immédiatement renvoyé à l'orgueilleuse donatrice. En même lenips, comme le plus grand nombre n'avait payé que pour voir et pour eutendre chanter la comtesse, ce n'étaient de toutes parts que gens qui se disaient volés et réclamaient impérieusement leur argent : si bien que de ce concert donné au profit des pauvres, les pauvres couraient grand risque de ne retirer d'autre bénéfice que l'avantage de n'y avoir pas assisté. L'indignation allait croissant, l'exaspération était au comble. Vainement, pour apaiser les passions déchaînées et couvrir le bruit de l'orage, l'orchestre attaqua, avec une vigueur peu

commune, l'ouverlure de Lodoïska; l'orage couvrait le bruit de l'orclieslre. Il m'est arrivé, depuis cette soirée mémorable, d'assister à bien des concerts, mais je ne pense pas avoir jamais entendu un pareil vacarme. On sifflait, on hurlait; une demi-douzaine de chiens, qui avaient suivi leurs maîtres, poussaient des aboiements plaintifs , auxquels de mauvais plaisants répondaient par des miaulements lamentables. Les enfants piaulaient, les femmes criaient, les hommes menaçaient de jeter les banquettes sur le théâtre, et, au milieu de la tempête, l'ouverture de Lodoïska allait toujours son train ; les Tartares étaient dans la salle.

Il était difficile de prévoir comment se terminerait cette scène de confusion et de désordre, quand soudain les flots en fureur retombèrent silencieux et immobiles, comme si le doigt de Dieu leur eût commandé de se taire et de se calmer.

Une jeune étrangère avait d'un pied léger, sans que nul s'en fût aperçu au milieu du trouble général, franchi les degrés qui séparaient le parquet du théâtre, et soudain on la vit apparaître, assise devant le piano destiné à madame de R..,, comme un ange descendu du ciel. N'était-ce pas un ange en effet? Elle touchait à peine aux premiers jours de la jeunesse; les grâces naïves de l'enfance ornaient encore son charmant visage; mais déjà l'éclat du génie illuminait son front

iAS LE CONCERT POUR LES PAUVRES.

et ses regards. Elle se tenait simple et grave, sans embarras et sans hardiesse, la bouche demi-souriante. A celte apparition, tout fit silence. Quelle était cette femme? Personne n'aurait pu le dire. Tous les yeux étaient rivés sur elle : calme et sereine, elle paraissait remarquer à peine la foule qui la contemplait. Elle dénoua les rubans d'une capote blanche , qu'elle déposa négligemment à ses pieds. Sa coiffure était basse; ses cheveux, séparés sur le front , s'abattaient le long de ses tempes , lisses et noirs comme des ailes de corbeau. Elle ôta ses gants, et ses petites mains coururent sur le clavier. Enfin, après avoir préludé durant quelques instants, la jeune étrangère chanta.

Anges et séraphins aux ailes frémissantes, qui tenez là-haut les harpes d'or et chantez en chœur aux pieds de l'Éternel, comment donc chantez -vous, harmonieuses phalanges, si l'on chante ainsi sur la (errci J'écoutais, éperdu, sans haleine, immobile, et tous écoulaient comme moi. Ce que j'ai entendu , nul ne saura jamais l'exprimer. Elle chantait dans cette douce langue que les femmes cl les enfants gazouillent sur les bords de l'Arno. Ce furent d'abord de suaves ondulations qui s'épandirent C(mimc de belles nappes d'eau sous de frais ombrages, pour s'égarer bientôt en de gracieux méandres, telles qu'un fleuve au cours lent et paisible entre des rives embaumées. Je crus voir, je vis un instant les flots mélodieux s'échapper de

ses lèvres, je les sentis me soulever et m'emporter dans les célestes espaces. Magie du chant! puissance de la voix ! dans cette salle enfumée , à la lueur des quinquets huileux , sur une banquette poudreuse, il me sembla que j'assistais pour la première fois aux splendeurs de la création. Elle disait, sur un ton dou^ et grave, le charme des nuits sereines, les mutuelles tendresses à la clarté des astres d'argent , la barque sillonnant en silence le miroir du lac endormi , et moi, la tête entre mes mains, je voyais , comme dans un rêve, les montagnes d'azur au travers des roses vapeurs du couchant; je respirais les parfums du soir, j'entendais s'éveiller les brises et les soupirs amoureux se mêler au murmure de l'onde et au frissonnement du feuillage.

Ce premier chant achevé, l'assemblée resta silencieuse, immobile; pas un bruit, pas une rumeur, pas un mouvement dans la salle, suspendue tout entière aux lèvres de l'enchanteresse. On écoutait encore. La jeune femme avait laissé ses doigts sur les touches d'ivoire. Après les avoir tourmentées au hasard et d'un air distrait, elle s'abandonna de nouveau à l'inspiration de ses souvenirs. Que vous dirais-je ? Vous voyez bien que je suis là comme un pauvre diable de muet que les émotions étouffent et qui n'a qu'un cri pour les exprimer. J'ai toujours aimé la musique, et n'ai ' jamais pu rien entendre au vocabulaire musical. Celte

laO LE COXCERT TOUR LES TAUVRES.

langue, hérissée de bémols et de bécarres, m'est aussi familière que le sanscrit et le persan. J'aime la musique à la façon des lézards, qui seraient fort en peine, j'imagine, de dire si la symphonie qui les charme est en ut majeur on en si mineur. Comment donc vous rendrais-je les effets de cette voix qui, tour à tour vive et légère, tendre et sonore , grave et profonde , jaillissait, éclatait , se brisait en cascades de notes cristallines, coulait à flots harmonieux, grondait comme le torrent dans l'abîme.^ Il y avait en elle la grâce des jeunes amours et l'énergie des passions terribles. Ainsi, la belle inspirée exprima tour à tour les joies naïves , les coquetteries agaçantes , les emportements jaloux, les transports brûlants, les douleurs éplorées ; j'entrevis pour la première fois l'image des poétiques héroïnes dont le nom ne m'était point encore révélé, Rosine, Anna, Juliette, Elvire. Elle chanta la romance du Saule (\\\Q, j'avais entendu chanter à ma marraine; j'entendis cette fois la Dcsdemona de Shakspeare, mélancolique comme la nuit qui semble gémir avec elle, pressentant sa terrible destinée, la prédisant dans chacun de ses accents , la racontant dans chacun de ses regards , Dcsdemona près de mourir. Qu'elle était belle alors et touchante I Puis elle chanta des chants du Tyrol , agiles et bondissants comme le chamois sur la neige des cimes alpestres : car cette voix qui savait descendre si profondément dans les

cœurs, savait aussi se jouer en fantaisies éblouissantes.

Après nous avoir tenus durant près d'une heure dans un enivrement que je ne cherche pas à décrire, elle se leva calme et souriante. En cet instant, la salle éclata, et je pensai que la voûte s'effondrerait sous les applaudissements de la foule. J'ai cru dès lors à tout ce qu'on nous a raconte de l'influence d'Orphée .:ur les bêtes de son pays. Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux mouillés de larmes. J'ai plus tard assisté à bien des triomphes de ce genre. J'ai vu des pianistes épileptiques exciter des admirations effrénées ; j'ai vu lancer des roses et des camélias à la tête de gros ténors bien portants; jamais je n'ai retrouvé les émotions de celte soirée, si grotesque au début, et qui finissait d'une façon si imprévue et si touchante. On ne songeait même pas à se demander quelle était cette jeune femme que personne ne connaissait; l'enthousiasme avait absorbé la curiosité. Cependant, toujours calme et sereine, la bouche épanouie dans un demi-sourire, elle ne paraissait pas se douter de cp qui se passait autour d'elle. Le flageolet de Tarascon s'étant avancé pour la féliciter, elle lui rit gentiment au nez ; le gi'nie que nous venions d'entendre n'était plus qu'un enfant espiègle. Au milieu des applaudissements, sous le feu de tous les regards, elle remit tranquillement ses gants et sa capote de voyage; puis,

ouvrant un petit sac de velours vert qu'elle avait gardé jusqu'alors suspendu à son bras par une torsade de soie à glands d'or, elle le façonna comme une bourse de quêteuse, et le présenlantdans le creux de sa main aux personnes qui l'entouraient :

— Messieurs, pour les pauvres de votre ville ! ditelle de cette voix qui savait si bien le chemin des âmes.

Vous pensez si les applaudissements redoublèrent, et si chacun s'empressa de mettre la main à sa poche. Les pauvres de Carpentras firent là une bonne soirée. Ce fut une averse de blanches petites pièces qui tomba de toutes parts dans le sac de la belle quêteuse. Je vis une femme élégante et parée, tout émue encore et toute frémissante, détacher de son bras un riche bracelet, le glisser dans la bourse, puis baiser la main qui la lui présentait. Je vis une jeune fille, simplement vêtue, et qui sans doute n'avait rien à donner, y déposer en rougissant le bouquet de violettes qu'elle tenait à la main et qu'elle avait mouillé de ses larmes. Quelle pluie de fleurs valut jamais cette modeste offrande ? La quête achevée, l'étrangère, après en avoir versé le produit sur la table du piano, retira le bouquet de violettes qui s'y trouvait mêlé , et l'ayant mis à sa ceinture, elle offrit à la jeune fille son petit sac vert en échange.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que le concert n'alla

pas plus loin ; les violons étaient rentrés dans leurs boîtes, les clarinettes dans leurs étuis. Appuyée sur le bras de sa femme de chambre, la belle inconnue se retira à travers les flots empressés qui s'ouvrirent pour la laisser passer. Déjà les musiciens complotaient une sérénade, et les jeunes gens de Carpentras se proposaient de lui offrir un banquet patriotique. Malheureusement une chaise de poste, attelée de quatre chevaux, attendait à la porte du théâtre : les postillons étaient en selle. Elle monta dans la voiture, et, au moment où monsieur le maire s'avançait pour la complimenter, les fouets claquèrent, les chevaux partirent au galop, et la chaise disparut bientôt au milieu des cris et des bénédictions de la foule.

Élait-ce un rêve? je ne savais. J'étais ivre. Il faisait une nuit magnifique ; je m'échappai de la ville et ne rentrai qu'à l'aube naissante. Mon ami Jacques dormait encore. Je l'éveillai brusquement et lui sautai au cou ; mais lui, voyant que c'était de musique qu'il s'agissait, m'envoya à tous les diables, remit sa tête sur l'oreiller et se prit à ronfler de plus belle.

Une indisposition de Bergère nous obligea à prolonger notre séjour à Carpentras. Durant les quelques jours que nous y restâmes, il ne fut question que du concert pour les pauvres, de la comtesse de R... et de la mystérieuse étrangère. Chacun se perdait en commentaires plus absurdes (jue les uns que les autres.

d34 LE COXGEÏÏT FOUR LES PATTYRES.

Comme il n'y avait pas d'aulrc sujet de conversation à la table d'hôte des Trois Chats qui miaulent, mon ami Jacques était d'une humeur de sanglier. Las d'entendre parler musique, un beau matin il attela Bergère, qui entrait à peine en convalescence, et nous partîmes au petit trot, lui, jurant bien de ne jamais remettre les pieds dans cetEc ville de malheur, et moi, emportant un des plus charmants souvenirs que devait me laisser ma jeunesse. Aussi, vous ai-je toujours défendue contre les railieurs , ô ville aux remparts crénelés ! Aussi , m'apparaissez-vous toujours pleine de grâce et d'harmonie, ô cité que Pétrarque aimait! Je n'ai jamais écrit votre grand nom qu'avec respect, ô Carpentras, et, tant que je vivrai, vous aurez une plume amie pour répondre à vos détracteurs.

Notre voyage s'acheva comme il avait commencé, l'un rêvant, l'autre fumant. Nous visilâmes Nîmes, Arles, Montpellier, Marseille. Nous eûmes la douleur de perdre Bergère à Alais ; la noble bête creva sur la paille. Après avoir terminé ses affaires et recueilli cà et là quelques milliers de francs qui lui revenaient de l'héritage d'une vieille tante, l'ami Jacques acheta un petit cheval qu'il baptisa du nom de Bistouri, en mémoire de son premier maître, chirui'gien terrible et barbare, et nous retournâmes à notre village avec ce nouveau compagnon. C'était un animal aux jarrets

moins solides que ne l'étaient ceux de la défunte [c'est Bergère que je veux dire), entêté, capricieux, fantasque, ne se gênant pas pour flâner le long des haies vives et se rouler gaîment dans la poussière du chemin, buvant à tous les ruisseaux, tondant tous les gazons, ruant, reniflant, gambadant, portant au vent, au demeurant le meilleur fils du monde. Ainsi, je m'en revins comme j'étais allé ; mais ému , mais troublé, plongeant un regard avide dans toutes les chaises de poste qui filaient près de nous sur la rcui^, et rapportant dans mon cœur des voix confuses et de vagues images qui ne s'y trouvaient pas au départ. Bistouri nous versa trois fois, et nous arrivâmes sans plus d'accidents au pays.

L'année suivante, on me mit la bride sur le cou cl on me lâcha dans Paris. Je hantai l'Opéra, les concerts; mais la voix que je cherchais, je ne l'entendis nulle part, si ce n'est dans mes songes où je l'entendais toujours. Les talents les plus admirés me faisaient sourire; les chants les plus applaudis me trouvaient distrait et indifférent; les idoles des loges et du parterre me paraissaient indignes des ovations qu'on leur décernait. Malgré leur pompe et leur éclat, toutes ces représentations où je courais avec la foule me laissaient triste et désenchanté. J'avais alors un petit camaraile, grand amateur de musique, passionné pour les beaux chants et pour les belles voix. Kons allions

Ia6 LE CO^■CERT POUR LES PAUVRES.

ensemble aux théâtres lyriques, et nous revenions ensemble, la nuit, le long des quais, bras dessus bras dessous, lui joyeux et plein d'enthousiasme, moi chagrin et le front baissé. Lorsqu'il me demandait pourquoi j'étais ainsi , je répondais par celte moitié de phrase devenue proverbiale entre nous : Ah ! si tu avais assisté, l'an passé, à un concert pour les pauvres qui s'est donné à Carpentras.. . Et lui de m'interrompre et de rire à votre nom, ô ville éternellement chère, où j'entendis pour la première fois chanter celte âme mélodieuse qui n'est restée, sur la terre comme dans "vos murs, que le temps de charmer le monde 1

Découragé, j'avais pris le parti de m'en tenir au chant de mes souvenirs, et depuis quelques mois je n'accompagnais plus mon petit camarade dans ses excursions. L'hiver arriva ; c'était le premier que je subissais à Paris. Un jour, mon petit ami entra dans ma chambre, radieux et triomphant comme Christophe Colomb après la découverte de l'Amérique. Il avait, ]ui aussi, pas plus tard que la veille, découvert un nouveau monde; il avait découvert le Théâtre-Italien. L'enfant m'en raconta des merveilles , et m'assura qu'on pouvait s'y risquer, 7nême après avoir assiste au concert pour les pauvres qui s'est donne' à Carpentras. Je branlai la tête d'un air incrédule. Il insista , mais vainement ; je n'avais point goût à de nouvelles expériences ; d'autres soins d'ailleurs m'oc-

cupaient; enfin, faut-il le dire? j'étais jaloux pour la voix qui chantait dans mon cœur, jaloux comme un amant pour la beauté de sa maîtresse, et je sentais que je souffrirais si je rencontrais sa rivale.

Dès lors, il ne s'écoula guère de jours sans que mon petit dilettante revînt à la charge. Tous les soirs de Bouffes, il arrivait, passé minuit, s'asseyait sur le pied de mon lit, et Dieu sait tout ce qu'il me fallait essuyer de pâmoisons et d'enthousiasme. Plus d'une fois je fus tenté d'en agir avec lui comme avec moi mon ami Jacques avait agi à Carpentras. Je dois convenir cependant qu'il avait fini par piquer au vif ma curiosité et réveiller en moi la fibre musicale. Il me parlait surtout de deux reines du chant qui se partageaient la couronne ; je brûlais et je tremblais en même temps de les voir et de les entendre.

Un soir, enfin (je m'en souviendrai toute ma vie), j'avais lu Otello sur l'affiche; par un de ces brouillards compactes qui parfois enveloppent Paris coi^e un linceul, j'allai m'ajouter à la file qui assiégeaiTla porte du Théâtre-Italien. Après une heure d'attente, sous la brume fine et glacée qui me transperçait jusqu'aux os, la file ondula lentement, comme les anneaux d'un serpent qui s'allonge. Je pénétrai un des derniers dans le sanctuaire; disons mieux, je n'y pénétrai pas. Je trouvai le temple envahi, et ce ne fut pas sans peine que j'obtins la faveur d'un tabouret

iS8 LE COXCERT POUR LES PAUVRES.

dans un couloir. Sur lecoup de huit heures, je sentis un frisson passer sur toutes les âmes. Le rideau se leva, et tel était le religieux silence, que je pus entendre longtemps frémir les derniers accords de l'orchestre, qui s'élevèrent légers* comme un nuage, planèrent sur la foule immobile, et se brisèrent à la voûte, comme l'onde émue contre la pierre du bassin qui l'enferme. Je ne voyais rien, mais tous les sons arrivaient jusqu'à moi. J'écoutais dans le ravissement, je croyais écouter aux portes du ciel, et, je l'avoue, ingrat, j'oubliais Carpentras, quand tout d'un coup un mouvement se fit dans la salle, et une triple bordée d'applaudissements salua l'apparition de Desdemona. Je cherchais du regard la jeune Vénitienne, mais une muraille vivante me cachait le théâtre et la scène. La foule était redevenue muette. Desdemona chanta. Aux premiers accents de cette claire voix, je tressaillis des pieds à la tête. Était-il vrai ? ne me trompai-je pas? n'étais-je pas le jouet d'une illusion? était-ce bien la voix de mes rêves? J'essayai de rompre le rempart qui me fermait l'entrée de la salle ; je l'essayai vainement, et je retombai sur mon siège. J'hésitais, je doutais encore : mais lorsque j'entendis la romance du Saide, je ne doulai plus, c'était elle ! Après la chute du rideau, je me jetai, par un effort désespéré, dans l'orchestre. Bientôt la toile se releva aux acclamations . de l'assemblée, qui rappelait Desdemona sur la scène;

LE CONCERT rOITi LES PAUVRES. 459

Desdemona parut. La clarté des lumières vacilla au bruit des longs cris d'enthousiasme; les fleurs pleuraient, les loges élincelaient de pierreries, les écharpes blancbes et roses s'agitaient dans l'air embaumé. Simple et naïve dans son triomphe, je la reconnus bien : c'était elle, c'était l'ange voyageur qui, parfois sur sa route, s'amusait à chanter pour les pauvres.

Le nom qu'avaient crié les loges et le parterre, je ne l'avais pas entendu.

— Monsieur, demandai-je à mon voisin, comment appelez-vous la cantatrice qui vient de chanter le rôle de Desdemona?

Mon voisin me regarda d'un air curieux, comme si j'arrivais du Congo.

— Marie Malibran, me dit-il.

Hélas I rien n'a pu attendrir la mort inexorable, ni tant de génie uni à tant de grâce, ni l'amrour du public, ni l'éclat de la gloire et de la beauté I C'est que la cruelle, comme l'a dit le vieux poêle, s'est bouché les oreilles; autrement elle n'eût point osé la frapper.

A madame C. de Courbonne.

J'ai connu une grand'mère qui était bien la plus charmante des grand'mères. Au prochain automne, il y aura deux ans qu'elle est morte. Elle est morte dans son fauteuil, sur la terrasse de son château, les mains dans celles de ses petits-enfants, les yeux tournés vers le soleil qui se cachait derrière les coteaux jaunissants. Deux heures avant de s'éteindre, elle parlaitencere aux amis qui l'entouraient; elle les entretenait avec un religieux espoir des promesses d'une autre vie, avec un grand sens des choses de la vie présente. Lorsqu'elle sentit que ses forces l'abandonnaient et que le dernier jour était venu pour elle, elle demeura silencieuse et ne nous adressa plus que quelques pâles sourires. Il vint un instant où elle se

tourna doucement vers ses vieux amis, ceux qui n'avaient jamais délaissé sa fortune, et qui, mêlant les branches de leur vie aux rameaux de la sienne, avaient fleuri aux mêmes brises , s'étaient glacés aux mêmes autans. Elle voulut parler; mais les paroles expirant sur ses lèvres, elle contempla avec attendrissement ces vieux compagnons de son long pèlerinage, et sa main leur envoya le suprême adieu. Elle s'éteignit avec tant de sérénité, que les lugubres images de la mort ne flottèrent pas un instant autour d'elle, son dernier regard put s'arrêter sur des visages calmes, tendres et résignés. Elle n'eut à subir aucune des importunités de la douleur ou de la tendresse : pas un sanglot n'éclata auprès d'elle; pas une larme ne coula sur ses doigts blancs et desséchés. Les enfants, agenouillés sur la terrasse, ne comprenaient rien à cette scène des adieux élcrncls , et le plus jeune, grimpé sur l'un des bras du fauteuil, jouait avec les cheveux qui pendaient en boucles argentées le long des joues amaigries de l'aïeule. Nous étions groupés autour de son siège, tous silencieux et recueillis ; on n'entendait que les mélodies du soir, le bruit des feuilles qui tombaient sur le sable de l'allée, l'angclusque le vent apportait de la ville voisine, le bêlement des troupeaux qui rentraient aux les étables, et les chants des^ bouviers, lents et mélancoliques comme tous les chants primitifs. Entre cette soirée d'octobre et la fin de cette

existence, entre le ciel gris et doux que le soleil abandonnait et cette figure pâle et sereine d'où la vie allait se retirer, il y avait tant d'harmonie, de rapports et de convenances, que le drame de la terrasse semblait une scène détachée de la nature agonisante, el qu'il était difficile de ne pas en confondre les teinte ^ avec les teintes automnales.

Ainsi mourut cette grand'mère; elle mourut adorée de tous. Gomme elle a sa place dans un monde meilleur, ses enfants et ses amis ne l'envient point au ciel; ils parlent d'elle sans cesse, et le souvenir de l'aïeule est une de leurs religions sur la terre. Elle se mêle encore à tous nos regrets, elle manque à toutes nos joies. Elle était la vie de nos réunions, l'âme de toutes nos fêtes. Elle avait beaucoup vu, beaucoup senti, beaucoup souffert; à la grâce, à l'esprit, à un grand savoir de toutes choses, elle joignait un trésor inappréciable, qu'elle avait retiré de sa lutte avec la douleur, je veux parler de l'indulgence. Ce mot seul renferme le secret de la vie tout entière. Sa jeunesse fut pleine d''agilation; mais après avoir consummé ses plus belles années à chercher vainement le bonheur dans des régions orageuses, elle le trouva dans les joies de famille qu'elle avait si longtemps méconnues, cl ses derniers jours s'éctfulèrent au milieu des bourgeoises félicites que la poésie a jusqu'ici trop dédaignées peut-jtre.

Parmi les jeunes gens qui trouvaient auprès d'elle des enseignements de tout genre, j'étais à coup sûr le plus tendre et le plus assidu. J'avais cru découvrir sous la gaîté de son caractère, sous l'égalité de son humeui; douce et facile quelque chose de triste et de souffrant; il me semblait parfois que toute l'indulgence de son cœur cachait mal un grand fonds de scepticisme et d'amertume. Nous avions le soir, dans l'allée de tilleuls qui bordent le jardin, de longues conversations sur la vie qu'elle achevait et que je commençais à peine. Se. partais de la ville, à la chute du jour, et je la trouvais ordinairement sur le perron, au milieu de ses filles et de ses petits-fils. Étranger dans le pays, je m'étais fait de cette famille une famille de prédilection. Lorsqu'on s'était vu, qu'on avait causé de choses et d'autres, qu'on avait bien joué avec les enfants sur la pelouse, la grand' mère appuyait son bras sur le mien et nous allions sous les tilleuls reprendre nos chères conversations du soir. Je ne sais guère quel charme nous attachait l'un à l'autre. Jeune et impatient de connaître, je cherchais peut-être en elle la science amère de la vie; effrayée de vieillir, peut-être cherchait-elle en moi quelque reflet de sa jeunesse. Quoi qu'il en soit, nous nous aimions l'un l'autre ; j'aimais surtout à remonter avec elle le cours agité de ses années; je me plaisais, aux heures d'épanchements, à détacher quelques pages du livre de son existence, et bien que ces

entretiens fussent féconds pour moi en désenchantements, je les recherchais avec avidité, tant j'avais hâte de mordre à l'écorce de l'expérience.

Un soir, j'arrivai plus tard que de coutume. Je trouvai le perron désert ; les serviteurs m'apprirent que la famille était partie le matin pour Saint-Brice, une petite propriété voisine. La grand'mère seule était restée. Le monde, qui lui semblait autrefois trop petit, n'allait plus pour elle au delà des tilleuls qui entourraient le château d'une double ceinture de feuillage. Je l'aperçus dans notre allée, marchant lentement, pensive et solitaire. Nous étions alors aux premières journées du printemps : l'air était froid et pénétrant, je courus à elle, et l'engageai à rentrer; mais elle était distraite, et, sans répondre à mes instances, elle prit mon bras, et nous nous dirigeâmes en silence vers l'endroit le plus calme et le plus retiré du jardin.

— Grand'mère, lui dis-je enfin (nous l'appelions tous grand'mère), vous êtes triste : qu'avez-vous? quel nuage a passé aujourd'hui devant votre soleil ?

— Mon soleil est bien pâle, dit-elle, et ses rayons |ne me réchauffent plus. Oui , mon garçon, je crois ;que tu as raison, je suis triste; le retour des beaux

jours me fatigue et ne me ranime pas. J'ai respiré toute la journée cet air enivrant des feuilles nouvelles; j'ai foulé ce gazon, je me suis rqiosôe sous ces lilas en

d66 LE JOUR SANS LENDEMAIN.

fleurs, et je me suis dit avec quelque amertume, que, nous autres, nous n'avons qu'un printemps et que pour nous l'hiver arrive vite.

— Oui, lui dis-je; mais on assure que nous allons refleurir dans un monde plus beau , où le printemps est éternel.

— C'est possible, dit-elle, en prenant une prise de tabac dans une boîte de platine russe; mais quelques merveilles qu'on nous raconte de ce monde qui nous attend, nous ne quittons jamais sans regrets notre sale et triste planète.

Je voulus profiter des dispositions où je la trouvais pour lui annoncer une fâcheuse nouvelle. Après quelques instants de silence : — Vous savez, lui dis-je d'un air presque indifférent, tant je craignais de donner à mes paroles trop d'importance et de solennité, vous savez que Mario est mort?

— Mario est mort ! s'écria-t-elle en s'arrêtant brusquement. Je la regardai à la clarté de la lune ; son visage exprimait de l'effroi, mais point de douleur.

0 saint égoïsme ! chaque année qui passe sur notre tête dessèche dans notre cœur quelque beau sentiment, y tarit quelque noble source ; mais toi, tu t'épanouis au souffle du temps, chaque jour tu le prélasses plus radieux et plus florissant sur les débris souillés de notre âme ! La grand'mcre et Blario s'étaient longtemps aimés; cet amour avait rejnpli les

plus belles années de leur jeunesse. Orageux, plein de joies inquiètes et dépassions turbulentes., cet amour s'était brisé comme tous les amours de la terre; mais, bien que séparés par cette terrible loi du destin qui veut que tout, ici-bas se brise, se flétrisse et passe, tous les deux n'avaient pu rester étrangers l'un à l'autre, plus d'une fois sans doute ces cœurs désunis avaient dû se fondre dans une même pensée de tendresse et de sollicitude. Eh bien 1 la grand'mère ne vit dans la mort de Mario qu'un avertissement funeste; cette mort lui rappela seulement que l'heure du départ allait bientôt sonner pour elle.

— Ah, Mario est mort! reprit-elle d'un ton plus calme. C'est mourir bien jeune, il me semble.

— A coup sûi" ! ajoulai-je avec empressement; il était votre aîné.

— Certainement, certainement, dit-elle, en reprenant mon bras qu'elle avait quitté avec un sentiment de terreur; il était mon aîné.

— Et puis, on assure qu'il faisait des excès.

— Sans doute, il devait en faire : on ne meurt pas ainsi à son âge.

Je ne pus m'cmpêcher de sourire. Mario complaie bien de son vivant cinq ou six ans de moins que son amante; il venait de s'éteindre au fond d'une campagne où sa vieillesse s'était écoulée pauvre, oubliée cî solitaire. Pendant le reste de la soirée, Mario fut le

sujet de notre entretien sous les tilleuls. A l'âge qu'avait la grand'mère, on ne vit guère que dans le passé, et elle aimait assez à feuilleter ses anciens jours. A l'âge que j'avais alors, on ne vit guère que dans l'avenir, et je me plaisais à en deviner les formes incertaines à travers les souvenirs un peu confus de ma vieille amie. Je la laissai donc parler de Mario ; elle en parla longuement ; mais son cœur, aussi froid que les cendres de son amant, ne laissa point échapper un éclair d'amour et de jeunesse. — Mon Dieu ! m'écriaije avec douleur, toutes les affections finissent-elles donc de la sorte? Ne reste-t-il jamais rien, que quelques tisons noirs et glacés, de ces feux qui promettaient une flamme éternelle? Un jour arrive-t-il infailliblement où le cœur ne bat même plus au souvenir de ce qu'il a tant aimé?

— Hélas I oui, dit-elle en soupirant : presque toujours, il en arrive ainsi.

— Grand'mère, la vie serait-elle réellement aussi triste que vous me la montrez parfois?

— Mon fils, répondit-elle en me frappant sur l'épaule, puisses-tu dans quinze ans t'adresser encore cette question !

— Puissé-je surtout vous l'adresser, grand'mère !

Elle secoua la lêle d'un air de doute, puis elle reprit après un court silence : Vois-tu, mon garçon, si la vie est mauvaise, c'est notre faute à tous : aussi

LE JOUR SANS LENDEMAIN. i69

n'avons-nous pas le droit de l'accuser, et c'est à peine si je me permets pour mon compte une plainte dans mon propre cœur. Va, le ciel a été prodigue de bienfaits envers sa créature : nous avons tout gâté, et nous murmurons contre le Créateur. Que dirons-nous , grand Dieul lorsque tu nous demanderas compte des trésors que tu nous avais confiés? Pareilles à ces liqueurs d'Orient qui laissent un parfum éternel au vase qui les a contenues, les affections, même en s'épuisant, pourraient imprégner de suaves souvenirs l'asile qu'elles ont habité; mais dans quelle âme une affection humaine a-t-elle pu séjourner sans y altérer sa pureté primitive? Dans quel cœur l'amour n'a-t-il point déposé, en se retirant, un peu de lie et d'amertume? C'est que nous abusons de tout, mon enfant; c'est qu'aveuglés par la jouissance, nous ne savons jamais prévenir la satiété ; c'est qu'au lieu de tailler dans le vif, nous flétrissons tous les sentiments, avant de les arracher de notre cœur opiniâtre. Tous nos amours ressemblent aux feuilles de l'automne qui ne tombent que lorsque le soleil et lèvent les ont jaunies lit desséchées, et que nous traînons indifféremmentsous nos pieds, sans nous rappeler que, vertes et luisantes, elles ont ombragé nos têtes. Nous sommes si ingrats cnverslo bonhcurquin'estplusl Quelques jours d'ennui cl de dégoût ont bientôt effacé des années de félicité. Et puis, le monde n'est-il pas là pour porter sur

no LE JOUR SANS LENDEMAIN.

nos plaies ses mains grossières et venimeuses? A-t-il assez de paroles empestées, assez de basses calomnies, assez de pavés et de boue pour élever un mur infranchissable entre deux pauvres âmes que le destin à désunies? Le monde ne pardonne point au bonheur qu'il ne sanctionne pas; il en mine sourdement le fragile édifice; et quand l'édifice a croulé, il en salit les débris, il en remue incessamment les ruines, pour que la fleur du souvenir ne puisse y croître et s'y épanouir. Ahl si je te contais tout au long l'histoire lamentable de ma liaison avec Mario, tu t'étonnerais moins peut-être de trouver ma mémoire infidèle, ingrate et glacée.

— • Grand'mère, lui dis-je, contez-moi cette histoire.

— A quoi bon ? L'humanité gravite pcle-mêle vers le même abîme; l'exemple des anciens n'a corrigé personne. D'ailleurs, pourrais-je encore ranimer les cendres de mon cœur, et le vent de l'âge ne les a-t-il pas dispersées I

Nous marchions depuis quelques instants en silence. Une bise extrêmement froide soufllait du nord ; le gazon de l'allée et les feuilles des arbres étaient déjà humides de la rosée de la nuit. J'entraînai ma vieille compagne vers la terrasse du château, et nous entrâmes dans le salon ; elle s'étendit sur un canapé, devant un grand feu de sarment, et j'allai m'asseoir à ses pieds.

'— Écoule I me dit-elle après s'être longtemps recueillie ; je veux te conter une histoire de ma vie que personne n'a jamais entendue, et dont j'ai gardé le secret enfoui, comme un trésor, dans mon sein ; je vais déflorer pour toi le seul souvenir de ma jeunesse qui soit resté pur dans mon vieux cœur, le seul amour qui m'aura suivie, toujours brûlant, jusqu'au tombeau. Je vais pour la première fois faire entendre un nom que je n'ai prononcé, durant trente ans et plus, que dans le silence des nuits et dans la solitude d3 mes jours. Approche donc; viens lire dans ce coin de mon âme où nul regard humain n'a encore pénétré ; entre avec respect dans ce sanctuaire que le désenchantement n'a jamais profané, où le feu sacré brûle encore.

— Ce n'est donc pas l'histoire de Mario ? m'éeriaije presque effrayé de la solennité de ce début épique.

— Non, dit-elle : c'est une autre histoire.

Je m'étais assis sur le canapé auprès d'elle. La grand'mère ouvrit sa boîte de platine, se barbouilla le nez d'une prise de tabac d'Espagne, et, après en avoir savouré quelques instant le parfum et la saveur :

— Dans ce tomps-là, commença-t-clleen remettant sa boîte dans sa poche, je ne prenais pas de tabac ; j'étais jeune, on vantait ma beauté ; un grand fonds de

hardiesse et d'impertinence, un caractère ardent, une tête un peu folle, surtout un profond mépris pour tout ce que le monde appelle convenances, m'avaient acquis déjà une certaine réputation d'esprit et d'originalité. Dans le monde, on me trouvait drôle. Je crois, mon enfant, que je devais faire alors une pécore assez insupportable. J'avais vingt ans, de la fortune, un mari excellent qui m'adorait, des serviteurs fidèles qui m'avaient vue naître, des amis charmants et dévoués, de joyeux conipagnons, soumis à toutes mes fantaisies, obéissant à tous mes caprices. Mes troupeaux paissaient dans mes grasses prairies ; mes vignes et mes bois couvraient les coteaux d'alentour. Deux chevaux, noirs et luisants, ébranlaient les pavés de la ville voisine sous les roues de ma calèche ; un alezan brûlé, aussi docile à ma ^voix que le grand lévrier qui galopait à mes cotés, me faisait voler dans la plaine. Qui n'aurait cru à mon bonheur? Moi seule je n'y croyais pas. Je nourrissais ce vague ennui dont nous avons tous reçu le germe fatal en ^mi^^aiit : jc le nourrissais avec complaisance; je me révoltais en secret contre ma posaïque existence : j'aurais voulu remuer à tout prix ce lac dont les eaux dormantes réfléchissaient toujours les mêmes aspects et les mêmes ombrages. Mes amis m'aimaient trop : mes prés étaient trop fertiles; l'amour de mon mari me semblait trop paisible. Mon

mari lui-même m'apparaissait souvent sous un jour bien terne et bien vulgaire. Cet homme grossier faisait valoir mes propriétés, augmentait chaque année mes revenus, s'occupait d'engrais et calculait sur les regains. Que de fois n'ai-je pas lancé avec fureur mon cheval à travers champs, lui faisant franchir, au risque de me rompre le cou, les fossés, les haies et les barrières! J'avais besoin d'agitation. Je ne savais où jeter l'énergie qui me dévorait. Le calme m'indignait, j'appelais la tempête : ô folle que j'étais I Mais telle est la vie. Nous partons tous du même point pour arriver au même terme ; nous commençons toujours par armer en corsaires, toujours nous finissons les pieds dans la flanelle.

Je me trouvais dans ces dispositions, lorsque je reçus une invitation de madame B... pour aller passer une journée au château de la Chênelte. Madame B... (tu ne l'as pas connue, car elle était morte que tu n'étais pas au pays) a tenu longtemps le sceptre du ridicule dans une contrée où, Dieu merci! le ridicule n'a jamais manqué. Femme bel-esprit, sa maison fui longtemps à la ville une succursale de l'hôtel Rambouillet; toutes les Sévigné de l'endroit s'y rendaient le soir, une fois par semaine, et là, on parlait d'art, de morale et de littérature : c'est à faire frémir, rien que d'y penser ! La France n'était point encore sortie de la tourmente populaire qui l'avait si rudement sc-

couée; alors madame B..., farouche républicaine, eût porté, je crois, le bonnet rouge, si le blond de ses clieveux n'eût menacé de se confondre avec la couleur de sa coiffure. Disons en passant que ses opinions ne lui coûtaient rien, et que ses sentiments étaient moins roturiers encore que sa naissance. Lorsque les parchemins et les titres reparurent sur l'eau, madame B... songea qu'il était temps de se désencanailler ; elle ne pouvait anoblir les registres de l'état civil, mais elle prit des airs de duchesse ; elle ne pouvait blasonner sa patache, mais elle armoria ses gestes et son langage. Ses gens portèrent livrée, et la méchante masure que je pourrais te montrer à l'horizon, enlce deux massifs do chênes, ne s'appela plus que le château de la Chênette.

J'aimais son fils, qui valait mieux qu'elle, et j'acceptai l'invitation. D'ailleurs madame B... me plaisait, comme étude : elle me détestait par goût et me recherchait par orgueil, et je m'amusais à observer la lutte qui s'établissait toujours à mon aspect enfre sa haine et sa vanité, deux mauvais sentiments auxquels je n'ai jamais cherché à servir de point de mire, soisen bien persuadé, mon garçon. Mon mari était absent; je partis à cheval, par une matinée d'automne, accompagnée seulement d'un serviteur qui suivait à distance. Je n'ai jamais pu me soumettre à cette manie, qui veut que nous ne puissions faire un [lus sans avoir

un laquais à nos flancs ou sur nos talons. Je mis bien quatre heures à faire le trajet qui en demandait deux à peine; j'étais triste, préoccupée, rêveuse, je pressentais confusément dans ma destinée quelque chose d'irréparable.

Le fils de madame B... m'attendait dans le sentier couvert qui sert encore d'avenue à la Chênelte. — Prenez votre courage à deux mains, me dit-il, ma mère a réuni tout ce que le pays a de mieux.

— Ah I diable ! lui dis-je,en sautant à bas de mon cheval, ce sera ennuyeux à mourir.

— Oui ; mais nous sommes quelques bons compagnons, bien décidés, pour nous distraire, à risquer un peu de scandale. Êtes-vous des nôtres?

— Toujours ! m'écriai-je avec joie, tant j'avais hâte d'échapper aux mille pensées qui m'oppressaient. Je jetai ma jupe d'amazone sur ma selle, et, laissant flotter la bride sur le cou de ma monture qui nous suivit docilement en enlevant les branches encore vertes des buissons, je pris le bras de mon camarade, et nous arrivâmes ensemble au château. La cour était encombrée de chars-à-bancs et de carrioles d'osier. Les garçons meuniers et les valets d'écurie, déguisés en laquais de bonne maison, se croisaient en tous sens. Celait un remue-ménage infernal. Aussitôt qu'elle m'aperçut, madan.e B... vint à moi et m'embrassa avec effusion : si elle a\ail pu me tordre le cou, elle

l'eût fait (le grand cœur, je le le jure. — Ah! ma chèrel quel bonheur de vous avoir! Je vous attendais, je tremblais que vous ne vinssiez pas; vous êtes si rare! Comment pourrai -je jamais reconnaître?...

— Cela est bien facile, lui dis-je. Faites-moi donner un verre d'eau : je meurs de soif.

— De l'eau ! quelle horreur ! Vous prendrez de l'eau rougie?

— Non : de l'eau pure.

— De l'eau sucrée?

— Je ne prendrai que de l'eau pure.

— Mais, ma chère, cela ne se peut pas. Nous avons du cidre, de la bière : on pourrait envoyer chercher du sirop à la ville.

J'entendais à deux pas de moi le bruit clair et frais d'un filet d'eau qui devait se perdre sous la mousse, dans les allées en pente du jardin. Pour en finir avec cette lutte entre l'eau pure, le sirop de groseille et le vin du crû, pour en finir surtout avec la soif qui me dévorait, je m'approchai de l'endroit d'où parlait ce bruit argentin, et je trouvai bientôt une source limpide qui s'était creusé sous un bouquet de coudriers un lit tout tapissé de lichens et de fonlina- Ics. Je m'agenouillai sur la marge, et j'aspirai tout à mon aise l'onde froide et aromatisée parla menthe qui V croissait sur ses bords. Malheureusement, je portais alorsde longs cheveux bouclés qui couvraient mon cou

LE JOUR SANS LENDEJIAÎZf. 177

et mes épaules. Lorsque je me relevai, je secouai, par un brusque mouvement de tête, mes cheveux qui s'étaient abreuvés comme moi de l'eau de la source, et j'aspergeai d'une rosée glacée le visage de quinze ou vingt bégueules qui s'étaient groupées derrière moi, et que je n'avais point aperçues. Tu ne saurais imaginer, mon cher enfant, le succès qu'obtint celte inconvenance involontaire : je fus perdue, pour le reste du jour, dans l'opinion de la société; on décida que j'nvais un genre exécrable, et je fus comparée à Diogène, qui buvait dans le creux de sa main. Je me résignais à maigrir d'ennui, lorsque j'aperçus enfin les quelques amis que m'avait annoncés le fils de madame B. .. Je les connaissais tous; c'étaient mes compagnons d'enfance, tous jeunes gens joyeux, simples et bons. Nous organisâmes une bande à part dont je fus l'héroïne ; il fut résolu que tous m'escorteraient à cheval, le soir, jusqu'à ma campagne, et que nous passerions par la ville. J'envoyai mon domestique m'attendre à Saint-Florent, à l'hôtel de la Tête-Noire, et je me préparai à secouer l'ennui rongeur qui me consumait.

Après le déjeuner, réunis en groupes divers dans la cour, nous mettions aux voix l'emploi de la journée, lorsque nous vîmes entrer d'un pas lent et lourd un énorme clieval de meunier, sur lequel était perché un petit jeune homme, tout blond, tout mince et tout pâle. Le cheval s'arrêta pesamment au milieu de nous;

nS LE JOUR SA\S LEXDEîrAiN'.

des éclafs d'un rire bruyant accueillirent ce'te entrée triomphale, et le petit jeune homme, imn obile sur sa monture, nous regarda d'un air r.aïf, embarrassé et soufïrant.

— C'est Roger ! s'écria-t-on de toutes parts.

— Qu'est-ce que Roger ?demandai-je à mon voisin. Au même instant, madame R... me prit à part et

me dit : — C'est le petit Roger, mais il a beaucoup d'esprit.

Cette impertinence m'intéressa tout d'abord au petit Roger. Je m'informai de lui ; j'appris qu'il était fils d'une famille honnête et modeste, depuis peu de temps établie dans le pays. Les jeunes gens de Saint-Florent l'aimaient, et le fils de madame R..., l'ayant invité à la fête que donnait sa mère, l'avait engage à s'y rendre sur le cheval de moulin qui faisait tous les jours le double trajet de la Chênelte à Saint-Florent et de •Saint-Florent à laChênette. Ce cheval était de plomb, et Roger avait mis cinq heures à faire deux petites lieues. J'observai ce jeune homme; il devait avoir vingt ans au plus. Il était silencieux, fier et timide. Je remarquai en lui une élégance de manières qui me frappa. Plus je l'observais, plus je trouvais qu'il n'a- , vait rien de commun avec mes bruyants et robustes ;; amis. Je n'avais connu jusqu'alors aucun être qui lui resscml)làt, et cependant son aspect répondait vaguement à je ne sais quel type gracieux et poétique qui

se glissait dans tous mes rêves, et vers lequel mon âme déployait incessamment ses ailes. On m'a\ait vanté son esprit; je ne songeai pas à lui en chercher; chose étrange ! durant le jour entier, nous n'échangCcâmes pas un geste, une parole : deux fois seulement nos regards se rencontrèrent, et cependant je comprenais déjà que ma destinée était changée, et que cet être, que je voyais pour la première fois, riverait à ma vie un souvenir éternel.

Le reste de la journée s'écoula avec une incroyahle rapidité. La voix de Roger venait à mon cœur, comme une délicieuse harmonie que je n'avais encore entendue que dans les songes de mes nuits tourmentées. Sa présence était pour moi une préoccupation de tous les instants qui me charmait à mon insu ; il y avait autour de lui je ne sais quelle atmosphère enchantée où je me plongeais avec ivresse. Je ne m'avouais aucun des sentimenls dont j'avais si longtemps couvé le germe, et qui venaient d'éclater subitement; je ne précisais rien, je ne prévoyais rien : seulement, je me sentais heureuse, ma poitrine aspirait l'air avec joie; la vie me semblait plus légère, et j'écoutais avec ravissement une voix mystérieuse, nouvellement éclose, qui chantait dans mon âme. Je ne m'inquiétais pas de savoir si je devais jamais revoir Roger, je n'y songeais même pas. Je vivais tout entière dans la sensation présente sans me soucier de l'avenii-, tans me demander si cette appa-

d80 LE JOUR SAXS LENDEMAIX.

rition de quelques heures auraitjamais un lendemain. Jours d'amour et de jeunesse, jours de mol abandon et de joyeuse imprévoyance, vous que nous appelons le temps de la folie, et qui peut-être étiez celui de la sagesse, beaux jours, qu"êles-vous devenus I

Le soir arriva vite : à huit heures nous étions tous en selle. Madame B... me fit observer que j'allais blesser toutes les convenances en me mêlant ainsi, jeune, belle et seule de mon sexe, à cette jeunesse turbulente. Madame B.. . avait raison dans le sens du monde; mais je me souciais peu du monde, et j'avais tellement confiance dansla droiture de mes intentions, que je cédais toujours sans crainte à mes caprices. D'ailleurs cette turbulente jeunesse me vénérait comme une sœur, et j'ai vu partout mon élourderie entourée de plus de respect que n'en obtint jamais la réserve de toutes nos prudes. Je ne répondis donc à madame B. .. qu'en faisant siffler ma badine, elje donnai le signal du départ en lançant mon cheval au galop. iTûus les cavaliers me suivirent, et nous disparûmes licntôt dans un tourbillon de poussière. Nous allions comme une bourrasque à travers champs et villages. Les pierres du sentier jetaient des étincelles sous les pieds de nos chevaux ; les chiens des hameaux nous poursuivaient en aboyant, et les paysans clTrayés accouraient sur le seuil de leurs portes.

J'avais tenu longtemps la tête de la cavalcade. Op-

LE JOUR SANS LENDEMAIN. d81

pressée parla rapidité de la course , sentant que mon cheval, excité par le bruit du galop qui retentissait derrière moi , prenait à chaque instant une vigueur nouvelle, et craignant de ne pouvoir bientôt mi dércr l'ardeur qui l'emportait, je résolus d'abandonner la roule k la fougue de mes compagnons, et me jetai, par un biais habilement ménagé, dans une tonc de labour. Comme la nuit éiait obscure, aucun d'eux ne s'aperçut que je manquais à leur tête, et, au bout de quelques minutes, je n'entendis plus qu'une rumeur confuse qui allait s'eiïaçant et qui finit bientôt par se perdre.

Je ne sais pourquoi j'éprouvai alors, en me trouvant seule au milieu du recueillement des prairies, un sentiment de joie indéfinissable. Efi'rayée de ce bonheur sans nom qui m'arrivait comme par rafales, je m'interrogeais avec anxiété. Je me demandais ce qu'il y avait de changé dans ma vie ; pourquoi j'étais partie le malin rêveuse et préoccupée, pourquoi, le soir, je revenais joyeuse; quelle brise avait dissipé les nuages de mon ciel ; quel rayon de soleil en avait éclairci l'azur? Je craignais de me trouver coupable ; je cherchais à comprimer les élans de ma félicité, à chasser de mon cœur je ne sais quelle image qui l'assiégeait sans cesse. Il me semblait aussi que de nouvelles facultés venaient d'éclore en moi ; mes perceptions étaient plus nettes et plus rapides, mes sens plus fins

et plus délicats ; je saisissais dans le silence de la nuit des harmonies qui me parlaient pour la première fois; dans la contemplation du ciel étoile et des champs endormis, des spectacles dont je n'avais jamais jusqu'alors soupçonné les merveilles et la poésie. J'avais ramené mon cheval dans le sentier ; il allait à son gré, arrachant les touffes d'herbe qui croissaient sur le bord des fossés, et moi, je regardais la lune qui montait à l'horizon entre les forges enflammées de Saint-Florent, pareille à un disque de cuivre sortant tout rouge de leurs fournaises. Je prêtais en même temps l'oreille aux mille cris de la campagne; les insectes baissaient dans les sillons, les courlis vagissaient dans les roseaux des marais ; les fruits sauvages qui se détachaient autour de moi tombaient avec un bruitmat sur le gazon, et j'entendais au loin Icschanvreuses qui battaient le chanvre dans les hameaux. Soudain un bruit que je ne reconnus pas se mêla à tous ces murmures : mon alezan s'arrêta tout à coup et dressa les oreilles en hennissant. C'était le pas lent et paisible d'un cheval qui suivait le même sentier, et qui sans doute se rendait à la ville. Bientôt les pas se rapprochèrent, et, au détour du chemin, je vis apparaître, comme un rayon de la lune, mon doux et blanc Roger, penché mélancoliquement sur sa pacifique monture.

Lorsque Roger se trouva près de moi, l:s deux chc-

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vaux, qui, tous les deux avaient la bride sur le cou, se mirent à tailler la haie el à tondre le gazon de compagnie; Roger et moi, nous nous regardâmes. Je balbutiai quelques paroles, Roger n'essaya pas un mot. Jane savais quelle contenance tenir; je toussais, je lirais mon mouchoir, j'allongeais et je racourcissais les courroies de mon étrier. Enfin je me rassurai en pensant que Roger était aussi troublé que moi , et je me décidai à nous sauver tous les deux de cette position difficile.

— Monsieur, lui dis-je en assurant ma voix, je vous croyais avec nos amis.

Roger ne répondit qu'en montrant d'un air piteux le lourd animal qui paissait à côté du mien.

— Aucun de nous n'y a songé, monsieur; nous eussions mesuré le pas de nos chevaux à l'allure de votre bête.

Roger s'inclina légèrement et ne répondit que par un triste sourire.

Découragée par la concision de ces réponses, je relevai la bride de mon cheval , Roger en fit autant, et nous nous mîmes à chevaucher côte à côte, sans échanger une parole ni même un regard. Je crois, mon enfant, que je serais allée ainsi jusqu'au bout du monde. Il me semblait entendre le cœur de Roger me parler tout bas, je remerciais secrètement ce jeune homme de ne point troubler par des banalités le ian-

gage muet de nos âmes. Nous marcliions depuis quelques instants de la sorte, et je tremblais déjà de voir poindre à travers les peupliers la flèche du clocher de la ville, lorsque Roger, tournant vers moi sa blonde tête, me contempla longtemps avec une expression do tendresse indicible.

— Madame, me dit-il enfin d'une voix qui produisit sur moi l'efTet d'une coiumotian éloclri jii;' , je vous connais depuis deux ans : il y a deux ans qu'à pareille époque, je vous ai vue pour la première fois.

Et comme je le regardais avecctonnement :

— Vous traversiez les montagnes de ma patrie; votre frère ou votre mari accompagnait vos pas. Ne vous souvient-il plus du coteau de la Madeleine? Votre cheval épuisé de fatigue refusait d'en gravir la pente difficile; la rivière grondait sous vos pieds, la nuit tombait dans la vallée et vous cherchiez avec inquiétude un sentier moins rapide.

— Je ne l'ai point oublié, lui dis-je.

— Vous avez donc oublié le jeune homme, me répondit Roger d'un air triste, (pii saisit par le mors votre cheval découragé, et fut assez heureux pour vous frayer une route moins rude?

— Je ne l'ai point oublié, lui répondis-je encore.

— Deux ans à peine se sont écoulés, el cependant, madame, vous ne le reconnaissez pas.

Je baissai les yeux et ne répondis plus. Il était bien vrai que les traits de cet enfant, qui ne ui'élait apparu dans les monts qu'à la lueur du crépuscule, s'étaient effacés de mon souvenir ; mais si j'avais osé , et je me sentis près de l'oser, je lui aurais dit: 0 Roger , tu ne me connais que depuis deux ans, et moi, depuis que j'existe , je te connais, je t'appelle et je t'aime !

Je n'avais pas la force de murmurer un mot de reconnaissance; mais comme mon cœur palpitait délicieusement, en songeant que j'avais occupé déjà les secrètes pensées de ce jeune homme ! comme j'étais heureuse de lui donner tout bas le nom de mon sauveur I comme je m'exagérais avec complaisance le danger que j'avais un soir couru dans les montagnes de la Creuse ! Je me voyais suspendue entre les flots écumants et les cimes menaçantes; la terre s'éboulait sous mes pas, et j'allais rouler dans l'abîme, lorsqu'un ange gardien descendait des nuages et m'enlevait avec lui sur ses ailes.. Oh I mon enfant, lorsqu'elle est aidée par l'amour, quel poëte que la mémoire! Ce fait qui la veille ne m'eûtsemblé qu'un incident vulgaire, revêtait alors une incroyable solcmnilé, et je m'écriais dans un muet enthousiasme : — Vous à qui je dois déjà une existence, envoyé de Dieu, complétez votre œuvre; venez me donner encore la vie de l'âme, cette vie sans laquelle l'autre nous fait regretter le néant!

Je ne savais ce qui se passait dans l'esprit de Ko-

ger; je le supposais agité de tout le trouble qui remplissait le mien. Après un long silence, je me hasardai à le questionner sur sa patrie, d'où l'avait exilé la fortune de sa famille. Il me parla avc-c enthousiasme du petit pays où il était né. J'en avais visité les sites pittoresques, il m'en fit sentir les secrètes beautés. Chacune die ses paroles faisait jaillir en moi mille sources de poésies qui , jusqu'à ce jour, avaient dormi cachées dans mon sein. Il me parla des souvenirs de son enfance qui s'était écoulée libre, sauvage, aventureuse, au milieu de ses chères montagnes. Chacun de ses souvenirs , en réveillant dans mon cœur uqo impression à demi-effacée de mes jeunes années, me la rendait parée d'une grâce nouvelle. Il m'entretint de ses travaux, de ses études, de sa famille qui ne vivait qu'en lui, et dont il devait être un jour le soutien; je m'initiai avec transport à tous ces projets d'un avenir laborieux et modeste. Puis, je ne sais par quelle transition, il vint à me confier les mille tristesses de son âme, et il arriva qu'en me disant son histoire, Roger me raconta la mienne. Nos deux chevaux marchaient de front ; le sentier était tellement étroit que je sentais le souffle de Roger caresser mon visage et que souvent sa main venait eflleurer la mienne. Nous nous arrêtions parfois pour échanger nos sentiments, pour chercher quelque rapport intime entre nos deux natures, et lorsque nous avions trouvé

entre nous un lien de plus, une sympathie nouvelle, nous reprenions en silence notre lent pèlerinage, laissant nos âmes s'abîmer dans la même pensée de bonheur et d'amour.

Ah! ne dis pas que j'étais folle, ne dis pas que l'amour ne naît point ainsi d'une parole ou d'un regard ; que les affections véritables germent longtemps avant d'éclore; ne me dis pas que je m'abusais, ne flétris pas la seule fleur de ma vie qu'ait su conserver ma vieillesse. Oui, j'aimais ; oui, j'étais heureuse. Je voyais cnfm apparaître les rives de cette terre enchantée que j'avais tant de fois vue flotter dans mes rêves. Enfin mes illusions se changeaient en réalités; enfin je rencontrais un être qui donnait la vie aux fantômes de mon sommeil. Si tu savais combien, en écoutant Roger, je me remerciais de l'avoir deviné au premier abord, de l'avoir aimé sans le connaître! Si tu savais aussi combien le système d'éducation qu'on avait appliqué à mon enfance et à ma jeunesse était en désaccord avec la vie qu'on m'avait imposée, peut-être t'élonnerais-tu moins devoir combien ma tête était mobile et mon cœur prompt à s'enflammer. Songe donc qu'au besoin mon mari eût été mon père : que les amis qui m'entouraient ne permettaient guère la tristesse que lorsque les gelées d'avril avaient brûlé les bourgeons de nos vignes , ou que les eaux de la rivière avaient inondé nos guérets.

Songe enfin qu'avant le jour où Roger s'offrit à moi, je n'avais jamais rencontré une créature qui plaçât le bonheur et la poésie hors de la grange et du pressoir. Au reste, mon garçon, je ne veux pas discuter ici la moralité de mes œuvres; mais Dieu, qui a jugé durant cette soirée la pureté de mes intentions, la chaste confiance de mon âme et l'innocence de Roger, a dû voir sans colère deux enfants inoffensifs cheminant ainsi à la clarté de ses étoiles et réduisant l'amour à la plus pure, à la plus sainte des aspiralions vers le ciel.

Je ne m'explique pas encore le profond oubli de toutes choses dans lequel je passai ces heures rapides et charmantes. Il s'était établi entre Roger et moi une convention tacite de ne point parler des devoirs qui me liaient à une autre existence, et nous allions comme deux enfants de la nature échappes du bagne de la société, sans songer qu'il nous faudrait reprendre nos entraves à la barrière de la ville prochaine. Savions-nous même s'il existait des villes sous le ciel, d'autres êtres que nous sur la terre, d'autres lois dans le monde que celles qui nous attiraient l'un vers l'autre I Le mot d'amour ne fut pas une fois prononcé entre nous : nous nous aimions sans nous le dire, sans nous l'avouer peut-être à nous-mêmes, mais aussi sans nous demander s'il était des félicités plus douces, des joies plus enivrantes que cette fraternité

de goûts et de sentiments qui comptait quelques heures à peine, et qui devait, hélas I ne point avoir de lendemain. Et cependant nous lui promettions un avenir si doux et si paisible! Nous lui tressions à l'avance des jours si beaux et si sereins ! Chaque semaine ne devait-elle pas nous réunir désormais, soit à la ville, soit à la campagne? Quel obstacle pouvait nous empêcher de nous voir plus souvent encore? Roger me parlait d'une foule de livres que nous devions lire ensemble, à l'ombre des bois ; nous formions mille projets d'étude et de plaisirs ; nous élevions avec complaisance l'édifice d'un bonheur sans fin, et nous nous étonnions tous les deux d'avoir pu vivre si longtemps séparés, nous bénissions la destinée d'avoir enfin rapproché nos deux âmes.

Cependant nos chevaux allaient toujours, et Roger commençait à remarquer que la ville semblait fuir devant nous, lorsque nos deux montures s'arrêtèrent brusquement : la rivière roulait devant nous ses flots argentés parla lune; nous nous trouvions au bout d'un petit chemin creux, par où les bestiaux devaient descendre à l'abreuvoir. Il fallut revenir sur nos pas; une fois hors du sentier creux, nous cherchâmes à nous orienter, mais vainement; nous ne reconnaissions aucun des accidents du paysage. Nous prîmes au hasard la première route qui s'olTril à nous, en suivant toutefois le cours de l'eau qui nous ramenait à la

ville. Après un quart-d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un champ d'ajoncs et de bruyères au milieu desquels nous poussâmes nos chevaux ; mais leurs pieds s'embarrassant à chaque pas dans les épines, ils refusèrent bientôt d'avancer. Que devenir? Bloi, j'aurais voulu ne retrouver jamais ma roule; le dirai-je? je l'espérais presque. Je me crus un instant perdue dans des landes désertes, infinies, et mon cœur battait d'une secrète joie, à la pensée que nous allions peut-être errer des jours entiers à l'aventure. Roger se prêtait avec tant de grâce à toutes ces folies ! Nous refaisions ensemble ce rêve que nous avons tous fait à quinze ans, sous les blancs rideaux de notre alcôve. Nbus nous supposions dans une île inconnue; je te laisse à penser les combats que livrait Roger pour me protéger contre les sauvages! Enfants que nous étions ! le vent, qui nous apporta de la ville la onzième heure de la nuit, nous rappela bien vile à la réalité. Hélas I je pressentais déjà que sur la terre où nous marchions tous deux, il n'y avait que nous de sauvages, et que c'était contre la société que j'aurais un jour à combattre I Roger sauta à terre, cl, au risque de se déchirer aux plantes épineuses, il prit les deux chevaux par la bride et les lira d'une main vigoureuse. Grâce à lui, nous sortîmes enfin de notre \k, mais pour nous jeter de nouveau dans des parages étrangers. Nos regards cherchèrent au loin quelque

sentier blanchi par la lune; une mer de champs et de prairies nous entourait de toutes parts. Nous savions bien que la ville était proche ; nous n'avions pas d'issue pour aborder. Nous nous étions arrêtés près d'une haie : Roger se tenait appuyé contre l'encolure de de mon cheval, et nous gardions un silence rêveur. Nous étions censés préoccupés de l'idée de notre retour, mais le fait est que nous avions des pensées tout autres, si toutefois nous pensions alors à quelque chose. Nous demeurâmes longtemps ainsi , je ne sais comment il arriva que ma main se trouva dans celle de Roger. Roger l'étreignit faiblement , puis il la porta à ses lèvres. Je dois te dire, mon enfant, que l'amour ne m'a jamais rien donné de plus doux que ce baiser imprimé sur ma main par des lèvres tremblantes, si ce n'est le silence qui suivit ce cliastc baiser. Oli ! comme je me sentais heureuse d'être aimée d'un amour craintif et délicat ! Je retirai doucement ma main de celle de Roger, et je l'appuyai sur son front, sur ce front blanc et pur que mes lèvres n'ont jamais effleuré. Roger tourna vers moi ses yeux humides et brûlants, nos regards se rencontrèrent pour la dernière fois sur la terre.

Presqu'au même instant une lumière brilla à (ravers les arbres, et des aboiements retentirent : les chiens s'approchèrent en grondant, puis se mirent tout à coup à sauter autour do moi d'un air joyeux

et caressant ; je me trouvais évidemment en pays de connaissances. Je fis un temps de galop vers l'endroit d'où parlait la lumière, et je frappai à la porte d'une ferme avec le manche de ma cravache. La porte s'ouvrit, nous étions à Saint-Brice.

J'entrai dans la ferme , suivie de Roger. Une pauvre femme qui m'avait vue naître et grandir, était mourante dans son lit : j'allai m'asseoir à son chevet ; elle me reconnut à peine. Ses mains étaient déjà glacées, son œil terne, ses lèvres livides. Les enfants dormaient paisiblement dans la même chambre, sous des rideaux de serge verte; le mari sexagénaire veillait seul sa vieille compagne. La vie de nos paysans est si misérable que le spectacle de la mort n'a pour eux rien de bien désolant ni de bien solennel. J'appris que cette bonne femme était malade depuis près d'un mois, et qu'on avait pensé seulement depuis une heure à appeler un médecin. La voisine qu'on avait chargée de cette mission jugea plus convenable d'aller chercher le curé du village, et nous vîmes bientôt arriver le vieux pasteur. Roger et moi, nous nous mîmes à genoux près du lit de la mourante, et nous écoulâmes la prière des agonisants. Je ne crois pas avoir vu durant toute ma vie une scène plus profondément triste. Les enfants, qu'on avait réveillés et (lui s'étaient levés pour assister aux derniers moments de leur mère, contemplaient ci'un air emlormi et stupiJe ce qui se

LE JOUR SiNS LENDEMAIN. 193

passait autour d'eux : le vieillard seul versait, au pied àa lit, des larmes silencieuses. La lampe venait de s'éteindre; un morceau de suif brûlait dans le goulot d'une bouteille, sur une table couverte encore des restes du souper rustique. Deux tisons rapprocliés fumaient dans l'àtre, et un gros chat noir, à denii-couché dans les cendres, semblait absorbé par une contemplation mélancolique devant les braises du foyer. Des mouches volaient lourdement dans l'air épais de la chambre, et venaient en ])ourdonnant se heurter à mon visage : au dehors, on entendait des mugissements plaintifs qui partaient des élables ; les chiens aboyaient à la lune qui s'approchait de l'horizon, le vent qui fraîchissait sifflait tristement à la porte et mêlait ses murmures aux cris perçants des chouettes et des orfraies.

Je me retirai de cette demeure, l'esprit tourmenté par des pressentiments sinistres. Cette image de la mort, qui venait de se jeter d'une façon si imprévue au milieu de mes pensées d'amour, m'avait glacée d'une terreur involontaire. Je regardai Roger à la dérobée, je ne sais pourquoi je m'elïrayai de le trouver si pâle, et si mince, et si frêle ; moi-même je me sentais frappée de la crainte de mourir. Notre conversation avait pris un caratère plus austère. Roger, qui avait subi comme moi l'influence de cet épisode lugubre, me parla gravement de la vie présente, pieuse-

ment de la vie meilleure qui nous était promise. Il me dit que, quoique bien jeune encore, l'idée de la mort était venue le visiter au milieu de toutes ses joies, et qu'il s'était habitué à l'envisager sans pâlir. — Ce que la mort a de cruel, ajoutait-il avec mélancolie, c'est qu'en général elle nous frappe lorsque nous sommes désenchantés de tout, que nous avons touché le fond de toutes choses, et que nos lèvres ont bu à toutes les amertumes.

— Il me semble au contraire, lui dis-je, que la mort est alors un bienfait et que nous devons la bénir, conmie la fin de nos misères.

— Je pense, répondit Roger, que nous devons la bénir à toute heure, mais surtout lorsqu'elle nous frappe au milieu de nos félicités. Il doit être horrible de survivre à son bonheur, à ses croyances; et, s'il est vrai que tout ici-bas, foi, jeunesse, amour , se fane au souffle des années, nous devons souhaiter que la main de Dieu nous enlève dans la fraîcheur de nos illusions. Bien heureux, ceux qui tombent dans le luxe de leur printemps, chargés de fleurs et de feuillage! Ceux-là n'assisteront point à leur ruine : ils sont les élus du Seigneur.

— Croyez-vous donc, lui dis-je, que tout ici-bas se flétrisse et passe? N'avez-vous point foi en d.s sentiments éternels? Vous êtes bien jeune, pour parler ainsi.

— Je suis bien jeune, répondit Roger, et rna vie compte un jour à peine ; mais Dieu a placé dans le sein même du bonheur le sentiment de sa fragilité : dans l'ivresse d'une grande joie, qui n'a pas désiré mourir?

Cette conversation nous mena jusqu'à la porte du château ; mon mari n'était pas de retour, mes gens m'attendaient sur le seuil avec inquiétude. J'engageai Roger à venir prendre quelque repos dans le salon ; il refusa. Sans doute il avait comme moi besoin de recueillement et de solitude. Tourmentée par l'idée qu'il allait retourner seul à la ville, je voulus du moins abréger sa route, et je lui offris mon alezan, qui avait coutume de franchir cette distance en moins d'une heure.

Roger ayant accepté mon offre, je fis changer la selle de mon cheval, et, pendant qu'un serviteur s'occupait à ce soin, nous remarquâmes, Roger et moi, que c'était le même animal que je montais le jour oii la Providence nous offrit l'un à l'autre pour la première fois. L'incident de celle première rencontre, qui n'eût semble à des imaginations vulgaires qu'un effet du hasard, prenait à nos yeux toutes les proportions d'un fait providentiel, nous n'avions point, à nous deux, trop d'amour et de poésie pour en célébrer l'importance.

J'cxaiiiinai moi-même l'équipement du cheval à qui j'allais confier Roger, et, après m'èlre assurée que la sangle n'était pas trop lâche, la gourmette trop

serrée, les courroies des étriers trop longues : — Vous reviendrez demain, lui dis-je.

— Demain I répé(a-t-il, en partant au galop.

Hélas I Riiger a tenu sa promesse.

Rentrée chez moi, je ne voulus parler à personne; j'envoyai coucher ma femme de chambre : je voulais être seule. Je me jetai tout habillée sur mon lit ; mais j'étais trop heureuse et trop agitée pour dormir. Je me relevai, j'ouvris ma fenêtre ; Tair froid du matin me calma un peu : je ne puis dire ce qui se passait en moi ; je pleurais comme un enfant, et je sentais avec délices mes larmes brûlantes sur mes mains glacées. J'ignore combien de temps je demeurai assise sur ma fenêtre ouverte, le front appuyé sur l'appui du balcon ; je ne pensais à rien, je ne percevais rien ; j'étais absorbée dans je ne sais quelle divine extase qui me détachait entièrement delà terre: l'opium doit produire une ivresse pareille. Parfois seulement, mes nerfs se contractaient douloureusement : c'est qu'alors je croyais entendre le refrain monotone de cette prière des morts que j'avais récitée , dans mon cœur, au chevet de ma vieille fermière. Vers le malin, je me jetai de nouveau sur ma couche; ma tête était brisée, mes paupières pesantes, tout mon corps affaissé.

Je dormis d'un sommeil léger, troublé par des rêves bizarres : ma pauvre tête était un chaos où se succé-

daient, avec une rapidité fantastique, mille images riantes ou sombres, mille figures terribles ou gracieuses. Les pas d'un cheval qui battait le pavé de la cour me réveillèrent en sursaut : je sautai à bas de mon lit; je m'étais couchée tout habillée, je courus à la porte qui donne sur la cour. Je l'ouvris avec une folle précipitation, et me trouvai en face de mon mari. La figure heureuse et calme de cet homme excellent me rejeta brusquement dans la vie réelle d'où Roger m'avait arrachée : mon mari m'embrassa au front, ce baiser me dégrisa. Je me sauvai dans le jardin, presque mourante. Le soleil était levé depuis longtemps, sa chaleur me ranima. J'allai m'asseoir au pied de l'un de nos tilleuls, et là, je revins froidement sur tout ce que j'avais fait la veille. Il était bien vrai que j'aimais Roger.

La première impression que je retirai de l'examen réfléchi de mon cœur fut amère et douloureuse. Je n'étais pas femme à réduire longtemps l'amour à un sentiment purement extatique : je sentais sourdement tout ce qui couvait en moi d'ardeur et de passion, j'entrevoyais, par une intuition rapide, que l'explosion en serait d'autant plus terrible, qu'elle avait été plus longtemps comprimée. Effrayée des maux que je me préparais, je me levai, décidée à ne pas revoir Roi^.. ger, et j'allai chercher près de mon mari le c.ilinc et JÇP le repos que m'avait ravis son abscence. — Oui, me

disais-je en retournant au salon, plus joyeuse déjà et plus légère, c'est mon mari que j'aime. Il est bon : sa bonté rassurera mon âme troublée. Sa tendresse va me rendre au sentiment de mes devoirs que j'ai jusqu'ici trop négligés peut-être. — Puis, en montant les marches du perron, je pensais à mon ménage, à mes amis, à mes habitudes, à mon existence si tranquille, si pure, si sereine, je me demandais comment j'avais pu songer à risquer une destinée toute faite contre une fantaisie d'un jour. J'arrivai au salon dans ces pieuses dispositions : je ne sais par quelle fatalité mon mari, qui était réellement fort bon, mais dont le caractère était extrêmement violent, faisait alors dans la maison un épouvantable vacarme : il s'agissait de je ne sais quelle affaire en litige avec un fermier. Je n'avais jamais vu mon cher époux jurant de la sorte : je voulus affronter la tcmpêle de sa colère, mais il me pria assez rudement d'aller faire un tour de jardin, et je m'échappai en tremblant.

Je crois que cet instant fatal a décidé du reste de ma vie. Mes saintes résolutions s'évaporèrent à la colère de mon mari, comme la rosée de nos champs aux premiers rayons du soleil. Mon mari ne fut plus pour moi qu'un despote, un tyran domestique; mon ménage fut un enfer, ma vie un supplice de toutes les heures. J'accusai le sort de m'avoir sacrifiée à un époux brutal et barbare, je mis à me proclamer la

plus infortunée des créatures autant de complaisance que j'en mettais, une heure auparavant, à me trouver la plus heureuse des femmes. D'ailleurs, la scène dont je venais d'être témoin avait achevé de m'enlever le p«u qui me restait de mes illusions conjugales. Bien que l'indulgence ne fût point alors au nombre de mes rares vertus, j'aurais pu pardonner beaucoup à mon mari; je ne lui pardonnai point d'avoir été ridicule. Je ne sais rien, mon enfant, de plus ridicule que la colère des hommes. Avant d'avoir été glacé par l'âge, le sang qui fait battre mes artères était tout aussi prompt, tout aussi inflammable que les plus impétueuses natures; mais j'ai compris de bonne heure qu'avec la colère, on ne domine rien, pas même son portier, et j'ai su, en toutes circonstances, soumettre à ma dignité la fougue de mon caractère.

Sais-tu, mon garçon, ce que ta vieille grand'mèrea retiré de la vie? L'indulgence pour tous et un grand mépris pour elle-même. Notre nature est décidément quelque chose d'assez chétif, d'assez infirme et d'assez misérable. Lorsque nous ne sommes pas hypocrites avec les autres, nous le sommes vis à vis de nous-mêmes. Nous rusons avec notre conscience : nous avons, pour la tromper, mille roueries dans notre sac; nous sommes sans cesse occupés à jeter des petits gâteaux à ce cerbère qui veille à la porte de notre cœur. Je m'indignais contre ma destinée ; mais, au fond, j'étais

bien heureuse de trouver dans l'emportement de mon mari une excuse à ma conduite de la veille, une occasion toute naturelle de revenir à mon Roger.

Je rappelai avec empressement sa douce et gracieuse image, et, pour échapper aux ennuis de l'heure présente, je m'égarai, avec Roger, dans le monde des espérances. — Eh bien! oui, me disais-je, les yeux altaclics sur la route qui devait me le ramener, oui, je t'accepte comme une consolation que le ciel a voulu m'offrir : aimable enfant, qui m'as ouvert une vie nouvelle, oui, je garderai pour loi seul celte âme que lu m'as révélée ; il est bien à toi, ce trésor qui dormait enseveli dans mon sein et que sans loi j'ignorerais encore. Oui, je t'aime; oui, je t'attends. Mon Dieu, je ne le voulais pas... mais repoussée de toutes parts, il faut bien que je me réfugie dans le seul cœur qui ne me soit pas fermé I

Tu vois, mon garçon, que je préludais assez bien, par l'exaltation de mes sentiments, aux types qui devaient, trente ans plus tard, défrayer les romans à la mode : aussi ne puis-jc m'cmpêcher de les aimer, ces diables de livres qui m'apportent comme un écho lointain de mes jeunes années. Seulement, lorsque je lis, dans ma bergère, ces productions échappées à quelques cœurs souffrants, à quelques imaginations maladives, et qui ont pour but de peindre la vie, d'ea représenter les combats, les joies et les douleurs, je

voudrais que, moins fiJèles parfois à la poésie qu'à la réalilé, ces œuvres ne s'achevassent pas toujours dans le paroxisme de la passion. Ces héros et ces héroïnes que je vois partir, au premier chapilrc, tous si pâles, si blonds, si bruns, si beaux, si fougueux, si fringants, j'aimerais à les retrouver, aux dernières pages, prenant une prise de tabac au coin du feu, et faisant un retour judicieux sur les extravagances de leur jeunesse, (andis qu'on bassinerait leur lit et qu'on préparerait le bonnet de coton et la boule d'eau chaude. Il me semble qu'un pareil dénoûment, habilement soudé à presque tous les romans modernes, en compléterait le sens avec bonheur, et serait fécond en moralités de tout genre.

Cependant Roger ne revenait pas. La route se déroulait déserte et silencieuse à travers les prairies; je n'apercevais à l'horizon que la cime immobile des arbres. Je prêtais l'oreille aux bruits de ville, et n'entendais que les feuilles que le vent d'automne abattait autour de moi. Que faisait Roger? Quels rêves avaient occupé son sommeil? Dans quel monde voyageaient ses pensées, depuis notre séparation de la veille? Quelle impression avait laissée dans son âme celte nuit passée dans les champs? Quelle image dans son cœur notre rencontre à la Chênctle? Ah I sansdoule il m'aimait; sans doute il m'avait retrouvée dans ses songes; j'avais été l'ange de son réveil; je devais être désormais le

202 LE JOUil SAiMS LENLCMAIN.

bonheur et le but de sa vie tout entière. ;N'avais-je pas senti ses lèvres tremblantes sur ma main, son souflle brûlant à mon visage? Son trouble n'avait-il pas été égal au mien? Ah I oui, Roger m'aimait; il m'aimait depuis deux ans peut-être, depuis le jour où son courage m'avait sauvée dans les montagnes? Et moi, je l'avais oublié; mon souvenir n'avait pas su garder les traits charmants de mon sauveur I Ingrate ! Je devais à Roger peut-être deux ans d'amour. — Va, je le les rendrai, me disais-je dans mon fol enthousiasme, je le rendrai la vie que tu m'as conservée; toi seul pourras savoir ce que ce cœur renferme d'amour et de tendresse ! — Et je brodais, dans mon ivresse, au tissu de notre avenir toutes les fleurs de mon printemps ; les obstacles qui m'effrayaient une heure auparavant s'aplanissaient comme par magie; les orages que j'avais entendus gronder à l'horizon s'étaient changés en brises caressantes, le coin de ciel que mes terreurs avaient voilé de nuages s'éclaircissait rapidement aux chauds rayons de mon amour. 0 mon enfant ! il me faudrait toute l'ardeur de jeunesse que je n'ai plus, toute la poésie d'expression que je n'ai jamais eue, pour t'en- Icver dans les régions enchantées que je parcourais avec Roger, lorsque mon clîer époux, que j'aperçus à travers le feuillage éclairci de l'allée, vint me faire descendre brusquement sur cette terre maudilc. La tempête s'était calmée dans son coîur, mais non

pas dans le mien. — Chère amie, dit-il en tirant de son gousset une énorme montre, et en me montrant sur le cadran l'aiguille qui marquait onze heures , chère amie, ne viens-tu pas déjeuner?

Le malheureux! me rappeler aux vils besoins du corps, lorsque je m'abreuvais au céleste banquet de l'âme I Je ne trouvai pas même la force de répondre, je détournai mes regards de cet homme de chair et d'os pour les reporter avec inquiétude sur la route, toujours déserte, par où j'espérais le Messie.

— Attends-tu quelqu'un, chère amie? demandat-il avec indifférence.

— Oui, répondis-je hardiment; j'attends M. Roger.

— Le petit Roger? dit mon mari d'un air étonné.

— M. Roger, repris-je avec dignité ; je l'ai vu hier à la Chênelte, et je l'attends. Vous le connaissez?

— Sans doute.

— J'ai lieu d'être surprise que vous, monsieur, qui semblezavoir à cœurd'attirer ici touslessolset tous Icsimpcrtinentsde la ville, vous n'ayez pas songé, par compensation, à m'amener une fois ce jeune homme.

— A votre aise, chère amie, répondit mon mari avec beaucoup de calme. Les sots et les impertinents ont du moins leur spécialité; mais ce petit Roger est un garçon si insignifiant, que je ne pense pas même qu'on puisse rire de sa personne.

En achevant ces mots, mon mari s'éloigna, et je res-

lai foudroyée sur place. Je ne crois pas avoir éprouvé de ma vie une indignation plus amère, une humiliation plus profonde... 0 mon Roger! vous traiter de la sorte! vous, mon héros! vous, mon dieu! vous, mon tout!... Ah ! je te vengerai, m'écriai-je; va, mon amour te vengera de l'insulte et du mépris des sols! J'étais furieuse : j'étais blessée dans ma tendresse, dans mon orgueil, dans ma vanité; toutes les fibres de mon cœur souffraient : j'aurais voulu pouvoir sacrifier le monde à Roger, et le désir de la vengeance me fil un Instant caresser avec complaisance des idées qui, une minute auparavant, auraient couvert mon front de honte et rougeur.

Puis, mon indignation apaisée, je fus saisie tout à coup d'un horrible sentiment de terreur. Mon sang se figea, je crus que mon cœur allait mourir dans ma poitrine; une sueur froide glaçait mon front, mes Jambes se dérobaient sous moi.

— Ah! mon Dieu! m'écriai-je en m'appuyant contre un arbre, et cachant ma tête dans mes mains. Ahl mon Dieu! et s'il avait dit vrai! Si je n'avais aimé qu'une ombre, un fantôme, et si mon rêve allait finir! Seigneur! être allée jusqu'aux portes du ciel, avoir entendu le chœur des anges, avoir entrevu les merveilles de la vraie vie, et se réveiller sur cette terre d'exil! Oh! ce serait affreux; et pourtant, si je me réveillais ! si je ne trouvais, au réveil, qu'un enfant

sans force et sans vertu ! si j'aliais rougir de mon idole! s'il me fallait briser ce que j'ai ad-^rél Hélas! hélas! Cet amour est-il ailleurs que dans ma tèie? Est-il autre chose que l'exaltation de quelques heures, enfantée dans le silence d'une nuit éloilée, au milieu des cliamps endcrmis, par la poésie d'une situation romanesque, ou par la prédisposition de mon âme inquiète et troublée?

Je restai longtemps abîmée dans ces réflexions accablantes. J'étais absolument dans la position de l'homme qui, enivre par le son des instruments, par le parfum des fleurs et le mouvement de la danse, s'est soudainement épris d'un beau domino aux petits pieds, à la main blanche, à la taille élancée, et qui, après avoir deviné les beautés cachées sous le masque de satin noir, hésite et tremble, au moment où le masque, en tumbant, va ruiner peut-être l'espoir d'une nuit tout entière. Je tremblais de voir arriver Roger. Je n'osais plus interroger le Icng ruban poudreux qui scrpentitit à travers les campagnes : le moindre bruit que m'apportait le vent me faisait tressaillir d'eiïroi. J'aurais voulu que Roger ne vînt pas : je demandais à Dieu (nous avons la manie de faire intervenir Dieu dans toutes nos petites affaires) qu'un obstacle imprévu retînt ce jeune homme à la ville : je ne pouvais me résigner à en hnir aussilôt avec h; lionheur. VA puis, lorsque je venais à me rappeler les heures eni\iantes

que j'avais vécues près de Roger, à repasser dans mon esprit tout ce qu'il m'avait dit de lui, de ses tristesses en celte vie, de ses aspirations vers une vie meilleure, lorsque je venais à ranimer dans mon cœur l'image de ce bel enfant dont le regard élait si pur, la voix si douce, la parole si tendre; lorsqueje me le représentais nonchalamment penché sur sa pesante monture, tel que je l'avais vu tout un soir, blanc comme la lune qui éclairait son visage, suave comme la brise qui se jouait dans ses cheveux, alors je riais de mes terreurs, j'insultais à mon effroi, je m'attachais à Roger avec un nouvel enthousiasme. El puis mes craintes revenaient : il me semblait entendre autour de moi les éclats d'un rire moqueur, et, au milieu de ces rires sardoniques, se mêlait la prière des morts que j'avais récitée au pied du lit de ma fermière.

Ainsi, je passai près d'une heure à flotter entre le ciel et la terre, tour à tour me perdant dans les nues et me brisant contre les pavés, à la fois la plus heureuse et la plus infortunéedes créatures, digne de l'envie et de la pitié de tous. Épuisée par tant d'émotions diverses, je m'étais jetée sur la mousse, au pied d'un tilleul, et je regardais d'un airstupide la route qui clincelait aux rayons du soleil, lorsque tout à coup je me levai enjetanlun cri: j'avais vu unnuagedepoussières'élever à l'horizon, j'entendais le galop précipité d'un cheval. Je serrai mon cœur à deux mains comme si j'eusse

craint qu'il ne brisât son enveloppe, et je courus sur le bord du fossé qui sépare le jardin de la route. Je reconnaissais bien le pas de mon cheval, c'était bien Roger, mon beau Roger, qui voîait vers moi. L'alezan fila sous mes yeux comme un caillou lancé par une fronde; mais la selle élait vide, la bride traînait dans la poussière, et les étriers battaient contre les flancs fumants du coursier.

Je tombai raide sur le gazon; j'ignore combien de siècles se sont écoulés depuis. Lorsque je me réveillai, j'étais dans mon lit, j'avais la fièvre, mon mari veillait à mon chevet, elle docteur comptait les pulsations de mon pouls. Aussitôt que je fus parvenue à rassembler quelques idées, je me dressai brusquement sur mon séant, et demandai Roger d'une voix déchirante.

Roger n'existait plus: mon cheval l'avait jeté sur un des (as de pierres qui bordaient le chemin; le malheureux enfant avait expiré sur le coup.

Je reçus cette nouvelle avec un horrible sang-froid : je déclarai que ma santé n'exigeait ni les soins du docteur ni les veilles de mon mari : je voulus être seule. On m'obéit; je restai seule, un mois entier. Lorsque je sortis, j'étais calme. Je défendis que le nom do Roger fût prononcé devant moi: tu es le seul, mon enfant, devant qui mes lèvres aient fait entendre ce nom sacré. J'ordonnai que mon alezan ne fût jamais monté de sa vie, et je le laissai errer en liberté dans

mes prairies. Lorsque je passais triste et solitaire le long des haies, le noble animal élevait la tête audessus des buissons, et m'appelait en hennissant; je ne lui répondais que par un regard de douloureux reproche et je suivais le sentier en pleurant.

Je refusai de retourner à la Chênette. Je ne voulus jamaisrevoir les lieux que j'avais parcourus avecRoger: j'ai gardé dans toute leur virginité les impressions que m'a laissées cette nuit solennelle : j'ai préservé la fleur de mes souvenirs des vents qui flétrissent : je l'ai conservée dans tout l'éclat et dans toute la pureté de sa fraîcheur primitive. Souvent, on a tenté de m'entretenir de Roger : je ne l'ai jamais soufl"ert. Que m'importait le Roger que l'on connaissait à la ville? Qu'avait-il de commun avec mon Roger, à moi? Celui que j'ai connu ne s'est jamais révélé au monde : il m'est apparu par une nuit d'automne, comme un ange descendu du ciel pour verser dans mon sein le feu dont j'étais altérée; et ce feu ne s'est jamais éteint, je le sens qui brûle encore, même sous les glaces de l'âge.

Cet amour n'a point subi l'afTrcuse loi du désenchantement. Le monde n'en a jamais souillé le sanctuaire : la mort a coulé en bronze l'image de Roger dans mon cœur ; je l'ai toujours retrouvé là, pur, jeune et gracieux, comme au jour où je le vis à la Chênette; les années qui m'ont vieillie n'ont pas mis une ride à son front. Quant à lui, pourquoi

le plaindrais-je? Il est mort comme il voulait mourir, dans la verdeur de ses premières illusions ; il s'est enseveli dans le luxe de son feuillage; il n'a point, comme moi, assisté à sa ruine. Heureux enfant! il n'a pas su tout ce que la vie renferme de dégoûts et d'amertume , tout ce que les affections humaines ont d'impuissant et d'incomplet; il n'a essuyé ni les défections de l'amitié ni les trahisons de l'amour; la mort l'a frappé dans la gloire de sa jeunesse, alors qu'il s'élançait joyeux vers des félicités qu'il croyait infinies. Ah I ne le plaignons pas! Sans doute la terre lui fut légère : il ne l'avait point trempée de ses larmes.

Ce récit achevé, la grand'mère appuya son front sur le marbre de la cheminée et demeura silencieuse. Je respectai le recueillement où je la voyais plongée, et me mis, silencieux comme elle, à remuer les cendres du foyer : nous demeurâmes longtemps ainsi.

— La moralité de tout cela, grand'mère? lui deraandai-je enfin.

— ]\lourir à propos, me dit-elle.

Vers la fin du dernier automne, comme la foule s'épandait lentement par la porte du Peuple et se perdait sous les ombrages de la villa Borghèse pour y danser aux castagneltcs la sallarelle et la tarentelle, par la même porte un voyageur entrait à pied dans Rome, et la foule, voyant son air jeune et souiïranl et sa démarche fatiguée, s'ouvrait docilement pour le laisser passer. — Ce sera quelque peintre, quelque enfant de France ou d'Allemagne, disaient les jeunes filles en élevant leurs brunes têtes au-dessus de leurs compagnes pour suivre des yeux le blond étranger.

11 nmrclia droit à l'obélisque égyptien qui s'élève au milieu de la place du Peuple, et, déposant à ses

pieds son sac et sou bàlon poudreux, il s'étendit douloureusement sur l'une des marches de sa base ; son front reposait sur ses mains, les larges bords d'un chapeau calabrois tombaient sur son visage, et le voyageur resta longtemps ainsi, plongé dans un morne abattement.

Lorsqu'il releva sa lourde paupière et sa tête appesantie, la foule s'était écoulée, les pavés résonnaient autour de lui sous les roues rapides des chars et sous les fers brûlants des chevaux, et le soleil, se retirant de l'obélisque, faisait étinceler de ses derniers rayons la croix arborée sur la cime. On était alors aux derniers jours d'octobre, jours de chants et de danses pour Rome. Silencieuse et déserte sous le ciel embrasé de l'été, la ville sainte se réveillait aux feux plus indulgents de l'automne; elle reprenait à Naples et à Florence les étrangers qui l'avaient délaissée pour le golfe de Parthénope et les collines de la Toscane ; les habitants de ses montagnes descendaient dans ses murs en habits de fête, elles canzonnette d'Albano, de Soubiaco et de Vclletri retentissaient sous les chênes verts et les lauriers de ses villas.

Cependant VAve il/ar/a venait de sonner aux églises voisines. Le jeune voyageur se disposait à s'éloigner pour chercher un gîte, lorsque, promenant ses regards distraits sur les objets qui l'entouraient, un vague intérêt sembla l'agiter d'abord, puis une préoccupation

puissante Tenchaîna soudain à sa place. Bientôt ses yeux éteints s'animèrent, la pâleur de ses joues se colora, et son cœur battit violemment sous sa blouse grossière. Épiant les chars qui venaient en fuyant raser la marche de granit sur laquelle il tenait debout son corps brisé par la fatigue, il n'en laissait point échapper un seul sans y plonger son avide regard; et s'il apercevait au loin une écharpe et de longs cheveux flottants à la brise du soir, une blanche main endormie sur l'appui d'une calèche découverte, une pâle figure penchée sur des coussins moelleux, alors je ne sais quel instinct de l'âme, je ne sais quels parfums de l'air lui révélant l'approche d'un être aimé sans doute, tout son sang refluait vers son cœur, et un éclair de joie sillonnait son visage, que le soleil et les voyages avaient flétri moins que la douleur. Mais toujours l'équipage, glissant souple et gracieux devant lui, le laissait triste et désabusé, pour s'évanouir dans l'air de la nuit, rapide comme l'espoir qu'il avait éveillé.

Découragé, il allait reprendre son sac et son bâton, lorsqu'un embarras de voitures étant survenu à la porte du Peuple, un landaw traîné par deux mecklenbourgeois fougueux s'arrêta brusquement devant lui. Il poussa un cri de joie, et, s'élançant vers la calèche, il s'appuya d'une main sur le panneau, et repoussa de l'autre l'alezan brûlé du cavalier qui galopait à ses

côtés. L'animal se cabra sous la pression de cette main vigoureuse; mais le cavalier, frappant de sa cravache le visage de Timpertinent qui venait d'arrêter sa course, enfonça ses éperons dans les flancs de son coursier, et, lui faisant franchir d'un bond le corps de l'imprudent jeune homme jeté sans vie sur le pavé, il disparut avec la calèche, tous les deux légers comme le vent.

Cette scène, jouée en moins tl'un instant, n'eut de témoins que ses acteurs et un élève de l'école française qui traversait la place du Peuple. Il s'approcha du voyageur, le souleva de ses bras, et, l'appuyant contre l'obélisque, il lui fit boire quelques gouttes de l'eau pure et limpide que quatre lions de marbre vomissent incessamment aux quatre angles de sa base. Lorsque l'infortuné revint à lui, et que, portant la main à sa tête, il sentit sous ses doigts le cercle sanglant qu'avait décrit sur son front la cravache du cavalier, il pressa de l'autre main sa poitrine avec rage et deux larmes tombèrent sur ses joues amaigries.

— Vous souffrez? demanda le jeune peintre en appuyant affectueusement sa main sur la blessure de l'étranger.

— Oui, je souffre, répondit celui-ci en plaçant la sienne sur son cœur ; et, levant son triste regard vers le jeune homme qui l'avait secouru : — Oui, je souffre bien 1 s'écria-t-il en lui jetant autour du cou ses bras avec effusion.

Et il versa des larmes abondantes.

— Est-ce donc vous, Desdicado? demanda le peintre avec une douloureuse surprise. Qui vous a vu, au dernier automne, brillant à Florence de tout le luxe de la fortune, de tout l'éclat de la jeunesse, osera-l-il vous reconnaître sous ces traits flétris et sous ces rudes vêtements? Vous, jeune et beau, élégant et fier, devais-je après dix mois vous retrouver ainsi ?

— C'est que vous ne savez pas tout ce que la destinée peut accumuler de douleurs en dix mois, ni tout ce que la douleur peut enfermer d'années en un jour, répondit l'étranger d'un air sombre. Oui, je suis Desdicado, ajoula-t-il en essuyant ses pleurs. Ami, quel est cet homme? L'homme qui m'a frappé, quel est-il? L'un de nous deux ne verra point s'effacer sur mon front cette marque infamante.

— Il n'est point un mari dans Rome qu'il n'ait blessé au front plus rudement que vous, répondit l'artiste en souriant. Qui ne connaît point ici le héros de toutes nos fêtes, l'enfant gâté du pape et de ses cardinaux, le caprice de toutes nos femmes, le prince Mariani, l'amant heureux de la marquise de R... ?

— Tu t'abuses ou tu mens I s'écria l'impétueux jeune homme; la marquise de R... n'est point sa maîtresse. La marquise de R... vous ne la connaissez pas, ajcula-l-il d'une voix plus douce; il est tant de marquises dans Rome ! Que Mariani les prenne toutes,

mais Béatrice, qu'il la laisse au Seigneur. Non, vous ne la connaissez pas : l'àme de la Vierge n'est pas plus blanche que son âme, les madones de voire Raphaël sont moins célestes que ses traits. Triste et froide, elle traverse le monde sans que le monde la possède; car Dieu, jaloux, n'a pas voulu que cet ange échappé trouvât sur notre misérable terre une branche pour se poser, afin qu'il retournât plus vite au Ciel qui le redemande et le pleure.

— Je m'abusais, répondit Lorenlz ; cette marquise n'habite point ces murs, et je crois volontiers qu'elle est encore au Ciel d'où vous la faites descendre. Il n'est à Rome qu'une marquise de R..., et vous avez pu la voir glisser devant vous comme un pâle reflet de vos amours. Mariani galopait à ses côtés, et les roues de sa calèche, moins aériennes que vos rêves, ont failli vous écraser sur les pavés de cette place.

— Et qui vous a dit, s'écria Desdicado pâlissant de colère, qui vous a dit que Mariani fût son aniaiil? Vous êtes tous ainsi, vous autres! l'honneur d'une femme ne vous coûte pas plus à ternir qu'un roseau à briser sous vos doigts, et vous jetez au vent vos paroh's empoisonnées sans vous soucier du but (jn'elles frappent I OIi 1 Lorentz, l'honneur d'unelemnie est un cristal si pur et si l'rêle qu'on ne devrait y toucher que <l'une main pieuse et craintive.

VlNaT-QUATRE HEURES A ROME. 217

— Vous aimez donc cette femme? demanda tristement Lorentz.

— Je l'aime, répondit Desdicado.

— Pauvre insensé I murmura le jeune peintre. Desdicado, ajouta-t-il, si mes paroles vous ont blessé, reprenez ce sac et ce bâton et allez secouer loin de Rome la poussière de vos sandales. La sainteté de votre amour aurait trop à souffrir en ces lieux. Allez, ami, partez. Mariani a souillé le sanctuaire où vous veniez vous agenouiller.

— Lorentz, expliquez-vous, murmura l'étranger d'une voix éperdue.

— Que vous dirai-je, répondit l'artiste que Rome entière ne puisse vous apprendre? A seize ans, noble et belle, Béatrice épousa le marquis de R..., vieillard égoïste et morose. Ce fut un triste jour pour Béatrice, un beau jour pour la jeunesse romaine, qui ne vit dans ce mariage qu'une victime, le marquis de R... La victime fut Béatrice. Elle vécut retirée près de son vieil époux, et le vieillard s'éteignit dans ses bras, entouré de soins, d'honneur et de respect. Lorsque Beatri;;e reparut dans le monde comme une ombre écl.appée du tombeau, les hommages se pressèrent autour d'elle, et chacun voulut ranimer aux rayons de son amour cette fleur qui s'était étiolée dans une solitude austère. Mais Béatrice resta pure comme l'eau qui jaillit de ces marbres : tous ces amours glissèrent

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sur son âme sans la réveiller ni la distraire, et, lasse de (anl d'imporlunités, elle alla chercher loin de Rome le repos et la liberté.

— C'est elle, c'est Béatrice ! s'écria Desdicado avec enthousiasme. Vous voyez bien qu'elle est pure et sainte, sainte comme mon amour, pure comme ce bel astre qui nous éclaire.

En ce moment, la lune versait ses blancs rayons sur Rome, qui semblait endormie sous un vaste réseau d'argent; la place du Peuple était déserte, le Corso silencieux, on n'entendait que le bruit de l'eau dans les bassins et les chants éloignés sous les bosquets de la villa Borghèse.

— Écoutez, répondit froidement Lorentz : après un an d'absence la marquise revint. Elle était partie seule, elle revint accompagnée du prince Mariani. Vous l'avez vu, insolent et beau : ce fut contre son amour que se brisa la rigide vertu de la belle et froide marquise.

— Encore une fois, qui vous l'a dit? demanda Desdicado, qui sentit de nouveau son sang lui monter au visage.

— Qui ne vous le dira point à Rome? L'intimité des nouveaux amants n'a pas de prétentions au mystère : leur amour va le front levé. Béatrice ne nie point et Mariani affirme. Qu'en pensez-vous à cette heure I

— Je pense que Mariani est un lâche et un fat, s'é-

cria Desdicailo en se levant. Venez, j'aurai demain deux honneurs à venger.

— Qu'allez-vous faire ? disait le jeune peintre en conduisant Desdicado vers une hôtellerie de la place d'Espagne. Un duel! une provocation I Savez-vous que Mariant est le spadassin le plus habile de la péninsule et que vous ne jouerez pas impunément votre vie contre la sienne? D'ailleurs quelle importance donnezvous donc à tout ceci? Mariani vous a frappé sans doute ; mais ne vous étiez-vous pas jeté, comme un fou, à la tête de son cheval, avant qu'il eût jeté, comme un sot, sa cravache à la vôtre? N'étes-vous point allé au-devant de l'outrage, et Mariani, qui ne vous a vu de sa vie, j'imagine, pouvait-il vous soupçonner sous l'élégance puritaine de votre nouveau costume ? Quant à l'honneur de la marquise, vous auriez mauvaise grâce, il me semble, à vous poser le vengeur d'une victime qui s'est offerte elle-même au sacrificateur. Reste donc à discuter les intérêts de votre amour. Amant délaissé de Béatrice, je comprends vos douleurs : Béatrice est belle, et...

— Je ne suis point son amant délaissé, répondit Desdicado. Béatrice ne m'a jamais aimé, ses lèvres n'ont point effleuré mes lèvres, jamais ma main n'osa presser la sienne.

— Ne vous plaignez donc pas, s'écria le jeune peintre. Il vous sera facile de ravir à l'amour de Mariani ce

qu'il n'a pas craint d'enlever à la vertu de la marquise, si toutefois vous voulez ne point oublier qu'il est entre rivaux d'autres armes que le fer et le plomb, et, pour arriver au cœur d'une femme aimée, une voie moins sanglante et plus sûre que celle de provoquer un amant heureux.

Et comme Desdicado , absorbé par une sombre mélancolie, ne répondait pas : — Au reste, ajouta Lorentz, je suis tout à vous; je n'ai point oublié les jours de bonheur que je dois à votre amitié. Joyeux ou triste, misérable ou riche, vous êtes Desdicado, mon cœur et mon bras sont à vous.

Parlant ainsi, il tendit la main à l'étranger, et sa figure, à l'ordinaire froide et railleuse, exprima en cet instant une affection si tendre et si dévouée qu'il sembla avec sa main livrer son àme tout entière. Desdicado se jeta dans ses bras.

— A demain donc I lui dit-il, à demain, au soleil levant. Ce sera mon dernier jour peut-être; mais je n'attends plus rien de la vie, et j'ai cédé depuis longtemps ma part de bonheur sur la terre.

Après des olTres généreuses faites d'une part avec délicatesse, refusées de l'autre sans orgueil, les deux amis s'arrêtèrent devant une hôtellerie de la place d'Espagne. — Vous ne m'avez point initié au secret (le votre destinée, dit Lorentz, et j'en respecte le mystère. Quel que soit le sort que le ciel vous prépare, le

soleil levant me trouvera à votre porte ; et si, durant cette nuit, ma fortune, mon cœur ou mon bras vous manquaient, franchissez cet escalier qui fait face à votre locanda et vous conduira à la villa Médici ; vous m'y trouverez à toute heure, veillant et pensant à vous.

A ces mots, Lorentz pressa cordialement la main de l'étranger et s'éloigna, tristement préoccupé des événements qui devaient résulter de cette soirée fatale. Il connaissait l'âme chevaleresque de Desdicado et ne s'abusait pas sur les motifs du rendez-vous qu'il avait accepté; bien que la vie de son jeune ami lui donnât des inquiétudes qui dominaient toutes les autres, il se disait aussi que les duels étaient proscrits à Rome, que la loi qui les proscrivait frappait également le témoin et l'acteur ; et le jeune artiste, errant, sombre et pensif sous les lauriers de sa villa, se voyait déjà fuyant de Rome, exilé de sa ville chérie; puis, s'oubliant bientôt pour revenir à Desdicado, il se perdait en conjectures sur les vicissitudes de cette destinée qu'il avait connue digne d'envie, et qu'il retrouvait, après dix mois, digne de la pitié de tous.

Cependant Desdicado, après une heure de repos, s'était jeté dans une voiture de place qui l'avait conduit au palais Mariani. Le palais était illuminé, les équipages se pressaient dans la cour, et l'on pouvait voir, par les vitraux ouverts, la gaze, la soie et les fleurs glisser dans les longs corridors à travers les bus-

tes antiques et les vieilles draperies romaines, comme des ombres en habits de bal, entre deux haies d'ombres graves et silencieuses. C'était fête au palais Mariani : les terrasses, parfumées de citronniers et de cythises, retentissaient du bruit des instruments ; les lustres resplendissaient sous les fresques des plafonds, la walse tournoyait déjà sur les pavés en mosaïque. Desdicado se mêla à la foule et se perdit inaperçu, loin dîi tumulte de la fête, dans une galerie obscure. Il errait dequis quelques instants lorsque des' paroles confuses vinrent à ses oreilles, des formes vagues à ses' regards; il se jeta dans l'embrasure d'une fenêtre, et deux fantômes passèrent mystérieusement dansl'ombre.

— Pourquoi si triste et si rêveuse ? disait Mariani d'une voix plaintive et caressante. Reine de ces lieux, âme de cette fête, vous n'avez fait que paraître et voili que vous fuyez déjà I 0 Béatrice, pour éclaircir la mélancolie où se consument vos beaux jours, mon amour a tout essayé, la douleur et la joie, sans amener une larme à vos yeux ni un sourire sur vos lèvres ; Béatrice, êles-vous froide comme ces marbres qui nous entourent? ajoula-t-il en posantsa main sur une Diane chasseresse dont le Iront, net et pur, éclairé par la lune, semblait sourire aux pâles rayons de sa vieille divinité.

— Rêveuse et triste, disait Béatrice attachée comme un lierre au bras de Mariani ; ces parfums me fatiguent et ces chants m'importunent I Mon âme oppres-

sée se replie douloureusement aux bruits joyeux de cette fête comme mes paupières usées au trop vif éclat des lumières. Mariani, laissez-moi m'cloigner, ne me retenez pas; j'ai vu ma courte jeunesse s'éteindre dans les pleurs et l'ennui ; le monde n'a pas de soleil qui puisse en ranimer la flamme.

Tous deux s'éloignèrent, et l'on n'entendit plus que le frôlement soyeux de la robe de la marquise, pareil au bruit que fait le vent dans les feuilles jaunies de l'automne. Arrivé dans la cour, Mariani jeta sur les épaules de la marquise une pelisse de salin doublée de martre, et la conduisant à sa voiture, il imprima sur sa main un long et tendre baiser.

— Cette femme est folle ou slupide ! pensait Mariani en remontant lestement les marches de son palais, léger et joyeux, comme si la voiture de Béatrice eût emporté le fardeau de sa vie et le mal de son âme. Giulio Giuliani! s'écria-t-il en s'appuyant sur l'épaule d'un jeune comte florentin devant un buffet chargé de vins, d'or et de cristaux; verse-moi, Giulio, de celle liqueur de France; je veux boire avec toi aux joyeuses et faciles amours!... Mais comme il portait à ses lèvres le cristal couronné d'une mousse pclillante, une main s'appuya sur son épaule, et Mariani, se retournant brusquement, se trouva face à face avec Dcsdicado.

Pâle et terrible comme la statue du commandeur au Festin de Juan, Desdicado entraîna Mariani iur

une terrasse voisine , et, rejetant en arrière les blonds cheveux qui tombaient sur ses yeux:

— Blonseigneur, demanda-t-il gravement, me reconnaissez-vous?

Et comme Mariani contemplait le jeune homme avec un muet ctonnement :

— Prince Mariani, je suis votre égal, dit froidement l'étranger en plaçant un doigt sur sont front ; voici ma couronne de prince, et, puisque votre cravache n'a pas crainl de me frapper au visage, votre épée n'aura point de honte à se croiser avec la mienne.

A ces mots il tendit sa main à Mariani, et Mariani y laissa tomber sa main.

— A demain I monseigneur, ajouta Dcsdicado; ne laissons point à la police le temps d'entraver nos démarches. Lorsque les bougies de votre fête pâliront aux premiers feux du jour, vous me trouverez au pied de l'obélisque, à cette même place où vous m'avez foulé ce soir sous les pieds de votre coursier. Je compte sur vous, monsieur; la campagne romaine sera discrète, et les plaines en sont assez vastes pour cacher un tombeau de plus.

Il y eut tant de noblesse et de dignité dans l'expression de ces paroles, tant de majesté vraiment royale sur la figure de Dcsdicado, tant de puissance surtout et de fascination dans la sévérité de son regard, que Mariani ne répondit que par une inclination de tête.

Desdicado s'éloigna sans ajouter une parole, et le prince romain resta sur la terrasse, immobile et le suivant des yeux. Mais lorsque ce vague effroi se fut dissipe avec l'étonnement qui l'avait produit, Mariani, honteux de lui-même, se demanda comment il n'avait pas fait jeter à la porte cette parodie de l'ombre de Banco, et, contant à Giulio Giuliani l'histoire de cette apparition vengeresse, tous deux se mêlèrent en riant à la foule animée du bal.

Pendant que Mariani voyait sans terreur s'effeuiller les roses de la fête et pâlir l'éclat des bougies dont la durée peut-être lui mesurait la vie, Desdicado s'était de nouveau jeté dans la voiture qui l'avait amené au palais du prince romain et qui le conduisit en quelques instants au palais Farnèse : c'était là que s'écoulait la vie de la mélancolique Béatrice. Lorsque Desdicado laissa tomber le marteau sur la porte, onze heures sonnaient aux églises de Rome.

— La marquise ne reçoit point à cette heure 1 dit un laquais richement harnaché en toisant d'un regard insolent le pauvre voyageur.

— Allez dire à la marquise, répliqua hardiment Desdicado, que je viens de la part du prince Mariani. J'ai promis de remettre en ses mains le billet que voici, de le remettre moi-même à elle-même, et sa main recevra ce billet de la mienne, dussé-je mourir sans confession ; car je l'ai promis par le corps du Christ et

22u VI.XGT-QUATRE HEURES A ROME.

l'âme de la Vierge, et j'ai reçu mon salaire et le vôtre.

A ces mois, il offrit au laquais avide quatre écus romains, seul et dernier trésor qui lui restât au monde. Mais que lui importait-il à lui qui venait d'engager pour l'éternité sa part d'air et sa place au soleil '/ Le laquais disparut et revint; puis, dirigeant Desdicado à travers des galeries lambrissées de glaces, il souleva une draperie de soie, et, pressant le bouton de bronze d'une porte cachée sous ses plis damassés, il s'éloigna, laissant Desdicado dans l'oratoire de la marquise.

L'étranger s'arrêta devant Béatrice, pâle comme la lampe d'albâtre qui brûlait suspendue au plafond de l'oratoire. A demi-couchée sur des coussins de velours et la tête penchée sur l'appui d'une croisée ouverte, Béatrice respirait les parfums de ses vastes jardins, et rêvait au murmure de l'eau, dont le jet vigoureux, perçanllesdômesd'acaciasetde tulipiers, s'épanouissait à la lune en gerbes étincelan tes. Sans relever son froi^t ni détourner ses yeux au bruit que fit la porte en se fermant sur Desdicado, la marquise tendit nonchalammentlamain, comme pour recevoir le billet de Mariani. Desdicado pressa cette main dans la sienne.

— Qui êtes- vous? s'écria la marquise en se levant avec effroi ; puis, se rassurant à la vue du frêle jeune homme qui se tenait tremblant devant elle, qui ôtesvous, répéta Béatrice d'une voix plus calme, et iiue voulez-vous de moi ?

— C'est moi qui vous aime, répondit timidement Desdicado : m'avez- vous donc oublié et ne me reconnaissez-vous pas? Près de s'éteindre, le mourant cherche le soleil, que bientôt il ne verra plus, et moi, près de quitter la vie, j'ai voulu vous voir encore.

— C'est donc toujours vous! murmura Béatrice en retombant sur une pile de coussins.

— Moi, toujours 1 reprit le jeune homme. Aviez-vous espéré que le monde eût un asile où mon amour ne vous poursuivraitpasîVousnel'avezpas cru, madame, car vous le connaissez, cet amour que vous avez allumé dans mon cœur; vous savez que, flamme infatigable, il s'attache à vos pas, et que ni vos rigueurs ni celles de la destinée ne peuvent le lasser ni l'éteindre.

— Qu'attendez-vous donc? demanda fièrement Béatrice. Ignorez-vous que je ne vous aime pas?

— Écoutez-moi, dit le jeune homme d'une voix suppliante; demain j'aurai vécu sans doute, et ce sont mes paroles dernières; recueillez-les donc, madame; ne me repoussez pas à cet instant suprême : prenez patience avec celte existence qui s'en va et que vous aurez possédée tout entière.

La marquise fit signe à Desdicado de s'asseoir, le jeune homme prit place sur un con.ssin, aux pieds de Béatrice. 11 la contempla longtemps avec amour; puis,

la marquise ayant laissé échapper un geste impatient et boudeur.

— Ce fut à Florence, par une journée d'automne, que je vous vis pour la première fois. Jour béni, jour maudit, jour fatal I Je vous vis et je vous aimai. Je ne vous dirai pas ma vie, la vie qui précéda celle que vous m'avez faite. Je ne sais plus, hélas I si j'ai vécu avant de vous connaître. Je vous aimai, et de mes jours passés bientôt il ne me resta plus que le vague et confus souvenir d'un amour malheureux qui se perdit dans les joies orageuses de ce nouvel amour comme une larme dans l'Océan, comme une plainte dans la tempête. Je croyais mon âme éteinte, et je la sentisse réveiller, ardente et tumultueuse, aux feux de vos regards, et ma jeunesse flétrie, je la vis renaître plus turbulente et plus inquiète qu'aux premiers jours de son printemps. Je venais, loin de la patrie, chercher sous d'autres cieux le repos et l'oubli, je retrouvai la tourmente. Qu'importe 1 je vous aimai. Vous, madame, vous m'avez repoussé. Trop noble pour vous jouer d'un enfant aimant et crédule, vous n'avez point laissé l'espérance germer et fleurir dans mon sein ; votre nature s'est révélée tout de suite, fière, sauvage, indépendante, et votre âme, encore toute meurtrie, s'est montrée à moi, maîtresse ombrageuse et jalouse de sa liberté nouvellement conquise; je me soumis et vous aimai toujours. Amour sans espoir, passion dévorante

et jamais satisfaite, flamme qui n'avait d'aliment que mon âme, je ne vous dirai pas les joies mystérieuses que je puisai dans les agitations de cette vie nouvelle. Je parvins à dompter les rébellions de mon sang, j'étoufl'ai les fougueuses aspirations de ma jeunesse, et j'appris à vous aimer comme l'une de ces vierges que le Fiesole peignait à genoux et les larmes aux yeux, chastes et belles comme vous.

Un soir, au palais Corsini (je vous accompagnais alors dans les fêtes du monde), vous me dites : — Je par?. — Oh I ma vie! vous partiez! moi je partis aussi.

Mais à Florence, pour vous voir, pour vous retrouver en tous lieux, pour m'enivrer chaque jour de votre sourire et de votre regard, pour respirer l'air que vous respiriez, pour sentir votre robe m'efQeurer en passant, pour vous suivre aux Cascine, emportée par un coursier rapide ou mollement assise sur la soie de votre landaw, pour vivre enfin de la vie oisive et élégante où vous jetaient votre fortune, votre rang et l'ennui, moi, pauvre déshérité, seul au monde et délaissé de tous, j'avais épuisé en trois mois l'espoir d'une année tout entière. Vous partiez en poste : je vous suivis à pied.

Je vous suivis partout, j'allai partout cherchant sur les routes poudreuses la trace de votre voiture en demandant à chaque ville un souvenir de votre passage.

Je VOUS retrouvai à Venise, puis à Ravennes. puis à Naples. A Venise, pour gagner le pain de la journée et la couche où la nuit je reposais ma tête, j'essayai l'art du peintre et je fis des portraits; à Ravennes, j'enseignai la langue de ma patrie ; à Naples, je récitai, sur le môle, les chants de l'Arioste et du Tasse. Eh bien ! j'étais heureux et fier ! Je n'osais, sous cet habit grossier, m'offrir à vous, madame; mais je vous voyais en secret, j'épiais l'heure de vos courses, votre sortie du théâtre ou du bal ; je foulais les mêmes rives que foulaient vos pieds délicats; le soir, errant près de vous sur les grèves désertes, j'écoutais le bruit de vos pas, plus doux que le murmure des flots ; je m'enivrais de votre haleine, plus embaumée que la brise des mers. Et puis, dans mes rêves d'enfant, je me croyais l'ange invisible que leciel avait mis près de vous pour vous protéger. Il n'est pas une heure de vos solitudes où mon amour n'ait veillé sur vous, pas un lieu où je n'aie mêlé la trace de mes pas à la trace des vôtres, pas un sillon de votre barque qui ne se soit perdu dans le sillon de ma gondole. Puis, lorsque l'ennui des mômes lieux vous poussait vers d'autres contrées ou que votre admiration épuisée allait chercher d'autres merveilles, moi, comme l'oiseau qui ne bâtit jamais son nid sur la rive, je reprenais sans murmurer ma vie errante et solitaire. Ainsi j'ai marcliô durant deux mois et plus sous les pluies de l'hiver et sous les ardeurs de l'été;

VTNGT-Ot'ATRE HEURES A ROME. 231

mes épaules se sont courbées sous le sac militaire, et ma main s'est endurcie à porter le bâton d'épines. J'ai dormi sous le manteau étoile du ciel, j'ai mangé le pain du pauvre et j'ai bu l'eau du torrent. Ohl ne me plaignez pas ! j'étais heureux alors. A travers les frimas, votre amour était dans mon cœur comme un foyer bienfaisant, et, sous le soleil enflammé, comme une source limpide. Votre image s'asseyait avec moi sous l'olivier de la colline ; je la voyais me sourire au bout de la route qui se déroulait devant moi. La nuit, vous étiez l'étoile silencieuse qui s'allumait à l'horizon pour diriger mes pas. J'étais heureux ; je me disais que tant d'amour vous toucherait peut-être, et, lors même que cet espoir ne surgissait point dans mon âme, je me disais qu'il fallait ici-bas obéir à sa destinée, que j'allais à vous comme le fer à l'aimant et le fleuve à la mer, et je ne rêvais pas une destinée plus belle, et je vous bénissais, car vous étiez la religion dont je me faisais le martyr. Ah I pourquoi ne me suis-jepas éteint aux jours de mes saintes croyances? pourquoi ne suis-je pas mort, brisé par la fatigue, épuisé par la faim, dans les gorges du mont Cassin ou dans une vallée des Abruzzes ? pourquoi le ciel m'a-t-il laissé survivre à la fleur de mes illusions ! Depuis deux mois que je vous cherche en vain, quelle fatalité m'a donc poussé vers Rome, où je devais vous retrouver l'amante d'un Mariani? Ohl madame, était-ce dans l'atlenle

d'un pareil amour que VOUS avez repoussé le mien? Desdicado se tut, et Béatrice ne répondit que par un sourire de dédain.

— Soyez heureuse I dit le jeune homme ; pour moi, je laisse àMariani le soin de me délivrer d'une vie qui n'a plus rien à faire ici-bas.

— Que voulez-vous dire? demanda la marquise avec inquiétude.

— Insulté par lui et sous vos yeux, madame, je l'ai provoqué, et nous nous battons demain.

— Malheureux, qu'avez-vous fait? s'écria impétueusement Béatrice en croisant ses deux mains avec angoisse ; vous avez provoqué Mariani et vous vous battez demain I... Qu'avez-vons fait, Desdicado ?

— Comme vous l'aimez! murmura-t-il tristement.

— Insensés que vous êtes tous I insensé , vous surtout, jeune homme, car vous avez pu lire dans mon cœur, qui ne s'est dévoilé qu'à vous ! Mariani, mon amant I moi, Béatrice, sa maîtresse I Que Rome le croie, c'est bien : il le faut , je le veux. Mais vous, Desdicado, n'avez-vous pas compris que je ne me résignais à l'ennui de ce rôle que pour me délivrer de vingt amours plus importuns encore I Mariani , mon amant! Laissez sa vanité s'en flatter au grand jour, laissez la foule stupide croire au bonheur qu'il affiche hautement; mais vous, non plus que Mariani, vous n'y croyez pas! Est-ce donc pour lui que je tremble?

est-ce pour lui que mon sang se iige et que mon visage a pâli? C'est pour vous, c'est pour toi , disait-elle en marchant d'un air égaré. Desdicado, vous êtes mort ; malheureux, il vous tuera I

— Oh ! dites-moi que vous ne l'aimez pas.

— Il vous tuera, vous dis-je. Connaissez-vous Mariani? Ignorez-vous qu'il serait brave entre les braves de votre patrie? Et la connaissez-vous cette terrible garde sicilienne à laquelle dès son enfance il a façonné son bras? Voyez comme le vôtre est faible ! ajoutât-elle en pressant de sa main convulsive le bras de l'clranger. Partez, enfant, partez; vous êtes trop jeune pour mourir.

— Répétez-moi que vous ne l'aimez pas.

— Je vous dis que vous êtes mort. Vous ne savez donc pas combien de mères à Naples lui redemandent leurs fils ni que de secrets sinistres il a confiés aux champs romains? Parlez pour échapper au coup qui vous menace, partez aussi pour vous dérober à cette folle existence. La patrie ne vous garde-t-elle pas un avenir qui vous réclame et des amis qui vous attendent, quelque jeune sœur qui vous pleure et vous appelle, une vieille mère qui soufTre et voudrait vous. voir avant d'expirer?

— Je n'ai plus rien : ma mère est morte , ma sœur est morte, mon avenir est mort? D'amis il ne m'en reste plus : les amis sont pareils aux pierres d'un

mur, la première qui se détache entraîne toutes les autres. La fatalité ne s'est jamais lassée de me poursuivre : j'ai vu tout m'échapper et me fuir, mon nom signe ma destinée. Famille, avenir, amis, j'ai tout perdu ! Ma patrie est là où vous êtes, ma vertu est de vous aimer. Je me suis attaché à vous comme l'hirondelle qui traverse les mers aux cordages du navire qu'elle a rencontré sur les flots. Qu'irais-je chercher loin de vous? Puisque votre indiflerence m'exile et me repousse encore, oh ! laissez-moi mourir, laissez-moi sortir de cette vie où rien ne me sourit plus que l'espoir de la quitter. Seulement, si mon sort vous touche, si vous voulez que mon dernier jour soit mon jour le plus beau, dites-moi que je vous ai bien aimée, que je vous laisse pure, et que je puis emporter au ciel la sainte flamme qui m'a brûlée sur la terre.

— Vous pouvez mourir heureux; mais partez, Dcsdicado, fuyez.

— Bénie soyez-vous! Je resterai, madame. S'il faut mourir, à cette heure, je puis mourir sans regrets. Adieu! Gardez de moi quelque doux souvenir. Le ciel ne saurait être où vous n'êtes pas; mon âme viendra souvent errer sous le palais que vous habitez ; vous la sentirez le soir glisser dans vos cheveux avec la brise ou se plaindre avec elle à vos vitraux fermés.

La marquise s'était assise; Desdicado avait repris place à ses genoux; ils restèrent quelques instants à

se contempler l'un l'autre; puis Béatrice, attirant doucement Desdicado vers elle :

— Vous avez bien souffert, vous m'avez bien aimée, et moi j'ai élé bien cruelle! lui dit-elle avec amour. Comme le soleil a bruni la blancheur de votre front! comme l'azur de vos yeux a pâli dans la fatigue des voyages! Enfant, vous êtes bien changé! que vous voilà pâle et débile I Vous étiez si beau le jour où vous m'êtes apparu pour la première fois sous les pins de la Vallombreusel... moins beau que je ne vous trouve à cette heure, car c'est pour moi que vous avez souffert. Pauvre ami! pourquoi m'avez- vous tant aimée?

Et, parlant ainsi, Béatrice laissait ses doigts se perdre dans les blonds cheveux du jeune homme , ou promenait sa main sur son cou blanc que n'avaient point flétri les ardeurs du soleil.

— Oh I quelle femme pourrait se dire plus aimée que vous! murmurait Desdicado, qui frémissait sous les caresses de la marquise comme une jeune (ille sous le premier baiser de son amant.

— Et moi aussi je vous ai bien aimé 1 disait Béatrice. Lorsque^ jeune et belle, je rêvais le bonheur et j'appelais l'amour, c'est vous que je voyais dans mes rêves, c'est vous que j'appelais dans le silence de mes nulls et dans ramcrlume de mes jours. Viens, repose Ion front sur ce cœur qui si longtemps a brûlé pour

loi ! Donne tes lèvres sur mes lèvres ; viens , pauvre enfant qui va mourir !

— Vous m'aimez donc ! s'écria le jeune homme éperdu de bonheur.

— Je t'aime, Desdicado, je t'aime I

— Les étoiles vont bientôt pâlir, dit le jeune étranger d'un air sombre ; le disque de la lune descend à l'horizon, les feuilles tremblent déjà au souffle du matin.

— Que dites-vous, mon âme? demanda la marquise appuyée amoureusement sur Tépaule de Desdicado.

— Béatrice, ne voyez-vous pas les astres de la nuit qui s'effacent, l'horizon qui rougit, n'cntendez-vous pas chanter l'alouette matinale?

— Le jour est encore loin , et je n'entends que les soupirs des palombes qui se caressent sous l'ombrage de ces jardins. Qu'avez-vous, mon amour?

— Au soleil levant, j'ai promis de mourir! s'écria Desdicado avec désespoir.

— Viens donc! dit la marquise en l'entraînant, viens, le soleil ne se lèvera pas.

Trois heures après , le soleil se levait dans toute sa splendeur derrière les montagnes bleues de Tibur, et ses premiers rayons, frappant les croisées du palais Farnèse, glissaient sous les rideaux de l'alcôve, où reposait Béatrice épuisée. Desdicado déposa sur son

front un baiser silencieux; et, dérobant à ses cheveux une boucle qu'il plaça sur son sein , il s'éloigna précipitamment, la joie et la mort dans le cœur. Il trouva Lorentz à sa porte et la calèche du prince Mariani devant l'obélisque de la place du Peuple. Lorentz et Desdicado prirent place vis-à-vis de Mariani et de Giulio Giuliani ; la calèche les déposa tous quatre au delà de la Storta , à quelques milles de Rome. C'est une des parties les plus admirablement belles et les plus profondément tristes de la campagne romaine. Rien ne donne une idée de la mélancolie de ces plaines incultes où vous pouvez marcher durant un jour sans rencontrer d'autres êtres vivants que quelques pâtres armés de fusils , et quelques buffles qui lèvent leur tête stupide au-dessus des ronces pour vous regarder passer. Pas une habitation , à peine quelques arbres rabougris et poudreux jetés à de longs intervalles sur le bord du chemin ; quelques ruines éparses dans les champs, quelque tombe antique cachée sous les herbages brûlés par les feux du soleil, quelque bloc de marbre ou de granit sur lequel dorment de longs lézards verts ; des cyprès noirs et sombres s'élèvent tristement à l'immense horizon; pas un bruit de l'air, de la terre ou du ciel : tout est silencieux et mort; cette campagne est un tombeau d'airain.

Lorentz portait une boîte de pistolets, et Giuliani deux épées. Arrivés sur le terrain :

— Monsieur, dit Mariani à Desdicado, je ne vous connais pas, et l'un de nous va déroger peut-être; mais si parfois j'hésite à demander à certaines gens satisfaction de certains affronts, je ne la refuse jamais à qui me la demande, quel qu'il soit.

Desdicado ne répondit qu'en prenant une épée des mains de Giuliani , celui-ci ayant fait observer que la détonation du pistolet pourrait trahir le secret du combat.

Tout se passa de la manière la plus convenable. Desdicado, qui n'avait jamais manié un fleuret de sa vie, jeta du premier coup Mariani sur la poussière.

Fier et joyeux, aspirant l'air avec orgueil, plein d'amour, heureux de vivre depuis que Béatrice lui avait fait la vie si belle. Desdicado se présenta bientôt au palais Farnèse. Quelle joie aussi pour elle, qui l'avait pressé mourant sur son cœur !

L'entrée chez la marquise lui fut refusée.

Desdicado se présenta une seconde fois et éprouva le même refus ; une troisième, même refus encore.

Lorsqu'il rentra, désespéré, à son hôtel, on lui remit son passeport, avec injonction de quitter Rome sous vingt-quatre heures, s'il ne voulait expier la mort de Mariani par six ans de prison au château Saint-Ange. Ce passeport, signé pourNaples, lui était expédié par le secrétaire de son ambassadeur, à la sollicitation de la marquise de R...

VIXGT-OUATRE HEURES A ROME. 239

On lui remit en même temps une lettre sous enveloppe. Après avoir brisé d'une main tremblante le cachet aux armes de Béatrice, il lut les lignes suivantes, tracées à la hâte :

«Je hais l'amour, ses droits et ses exigences : toute « espèce de liens m'effraie. Lorsque je me suis donnée « à vous, vous n'étiez déjà plus pour moi qu'un sou- « venir. Mor(, je vous ai pressé dans mes bras; vivant, <'. je suis morte pour vous.

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