‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863 (volume 2)Chapitre 10 sur 44 · SIR LA · texte numérisé non relu

SIR LA

PREMIÈRE LEÇON

’l^'TROÜl!CTIO^.

Matériaux innombrablea dont dispose la science du langave : les langues des peuples civilisés; les patois et les dialectes de ces langues ; les idiomes des peuplades nomades ou sjiuvages ; les inscriptions en langues inconnues. Comment on est parvenu ■'i déchiffrer les inscriptions cuoéifonnes — Attrait particulier que présente notre science. — Importance du ning (|u*elle occupe parmi les sciences de la nature. — Théories de certains savants sur la place d’honneur que doivent occuper les dialectes polynésiens et africains dans l’étude du langage. — Sqjet de ces nouvelles leçons. — Exemples pour montrer comment de petits faits servent à dé- (;ouvrir de grands principes. — Principes sur lesquels doit reposer la science du langage. — Nécessité de nous garder des généralisations précipitées. Qu'il ne faut pas nous attendre à trouver leS memes caractères dans des langues appartenant à des périodes différentes de développement, et que nous ne devons pas juger de toutes les langues d’après les mêmes critériums. — Résultats nécessairement différents de la corruption d’une langue monosyllabique comme Je chinois, et de celle d’une langue à flexions comme le latin. Le cochinchinois comparé avec le chinois. — Particularités du taltien et du cafre, le Te pi et le Vkuhionipa. Comment de simples caprices peuvent, avec le temps, changer tout l’aspect d’une langue. — Hypothèse pour expliquer la coexistence de dialectes rudes et de dialectes doux , comme le sanscrit et le pràcrit, réolicu et l’ionien, le gadhélique et le kymri, le haut et le bas allemand. — Causes de la I. 1

LEÇONS SUK LA SUENCE DL LANGAGE.

prrandc diversitf' des djalecles parlés sur les rives de rAmaüoiic. — yiie la science du lanfraire est le plus puissant auxiliaire de la psychologie. — Division de ces leçons en deux parties : la première consacrée à l'étude des sons et aux principes les plus importants de l’étymologie; la seconde consacrée A la recherche des premières conceptions île l’esprit humain qui furent exprimées par le langage, aux principes fondamentaux de la mythologie, et à l’inllucnce exercée par le langage sur nos pensées.

Dans une série de leçons que j’eus l’honneui’, il y a deux ans, de donner dans cette enceinte (1), je me suis efforcé de montrer que la langue que nous parlons et toutes celles qui sont parlées aujourd’hui dans toutes les parties du globe, ou qui y ont été parlées depuis la première aurore de la vie et de la pensée humaines, nous fournissent des matériaux avec lesquels il est possible de fonder une science véritable. Toutes ces langues, nous pouvons les rassembler, les classer, les réduire à leurs éléments constitutifs , et nous pouvons déduire de cet examen quelques-unes des lois qui déterminent leur naissance et qui président à leur développement et à leur dépérissement inévitable. Nous pouvons étudier les langues absolument comme le géologue étudie ses pierres et scs pélrifications et, jusqu’à un certain point, comme l’astronome étudie les étoiles du ciel, ou le botaniste les fleurs des champs. Oui , il y a une science du langage aussi sûrement qu’il y a une science de la terre et de ses fleurs, du ciel et de ses astres; et si notre science, étant d’origine récente, est encore loin de cette perfection qu’ont doi;-

• (I) l/Institution royale de la firande-Bretagne. Voir la note à la page 2 de notre traduction de cette première série, 2' édition, Paris, 1807. Nous distinguerons désormais ces leçons de .M. .Mav .Müller par les années où elles ont été données. Nous appellerons donc la première série (ioiiRs ng 1861, et la deuxième série, celle dont nous donnons aujourd’hui la traduction, Cours de 1863. [Tr.J

■ • • liçü^. 3

née à l’astronomie, à la botanique et même à la géologie les géants intellectuels de tant de siècles et de tant de pays, elle n’en a peut-être, par cette raison même, que plus d’attraits et plus de charmes. C’est une science jeune et grandissante, qui, chaque année, acquiert de nouvelles forces, qui ouvre sans Cesse devant nos yeux des horizons inattendus et de nouveaux champs à explorer, et qui donne polir récompense à ceux qui la cultivent de plus riches moissons qu’on ne saurait en attendre du terrain déjà épuisé que cultivent les sciences plus anciennes. Le monde tout entier est, en quelque sorte, le domaine du linguiste.

Nous pouvons trouver un sol vierge ;i notre poi le, ou, en franchissant les limites du vieux monde civilisé, étendre nos conquêtes sur de vastes continents. Il nous est facile d’arrêter notre choix sur tel petit village de nos environs dont nous recueillerons le dialecte, les proverbes et les légendes, fragments presque réduits eu poussière, mais bien authentiques, du plus ancien âge de la poésie et du langage saxons (1). Ou bien nous pouvons aller chez nos antipodes, étudier l’idiome des lies Hawaii, et suivre dans les lois et dans les édits du roi Kamehameha, l’opération de cette faculté humaine du langage qui , même dans ses efforts les plus primi-

(1) M. R. 1’. l’eacock a public en 1803, à Berlin, un excellent essai Sur quelques caractères marquants des patois parlés dans les six comtés du nord de F .-tngieterre, l'ancienne Sorthumbrie, et suites différences entre leur gram maire et celle de l'anglais classique. O travail est fundc principalement sur les traductions du Cantique des Cantiques qui ont été faites et publiées dans ces dernières années pour un irnuid nombre de patois aiiglai.s, sous les auspices de S. A. le prince Louis-Lucien Bonaparte. Nous espérons que le savant auteur continuera ses recberebea dans une bianehe d'études aussi féconde.

tifs cl les plus grossiers, ne semble jamais manquer le but élevé auquel elle vise. Les dialectes de la Grèce ancienne, si bien fouillés qu’ils aient été dans tous les sens par les humanistes tels que Maittaire, Giese et Ahrens, contiennent encore de quoi dédommager amplement la philologie comparée des fatigues d’une nouvelle battue. Leurs formes, qui n’étaient, aux yeux de l’helléniste , que des anomalies et de simples curiosités, se présenteront alors à nous sous un aspect tout différent. Elles viendront se ranger sous des lois plus générales, et, après avoir été élucidées elles-mêmes par la comparaison avec d’autres dialectes, elles refléteront à leur tour une plus vive clarté sur les particularités phonétiques du sanscrit et du prâkrit, du zend et du persan, du latin et du français.

Mais quand toutes les mines déjà connues seraient épuisées, la science du langage saurait se créer à ellemême de nouvelles ressources et de nouveaux objets d’étude; comme autrefois Moïse fit jaillir l’eau du rocher, elle ferait sourdre et couler de nouvelles sources de parole vivante. Les inscriptions gravées sur les montagnes de la Pei’se nous montrent quelles merveilles peut accomplir notre science. Je ne m’étonne pas que les decouvertes dues au génie et au travail opiniâtre de Grotefend, de Burnouf, de Lassen, et enfin, mais non pas en dernière ligne, de Rawlinson , soient accueillies avec incrédulité par ceux qui ne les voient que de loin ; le jour viendra où cette incrédulité même sera le plus éclatant hommage qui ait pu être rendu à ces illustres savants (t). Qu’étaient daus l’ori-

(1) Dans un artii-lc inihlié dans V.tHantis, n“* VII et VIII, p. 23,

PREMIÈRE LEÇON

gine ces inscriptions que nous appelons aujourd’hui les inscriptions cunéiformes de Cyrus, de Darius, de Xerxès, d’Artaxerce I", de Darius 11, d’Arlaxerce Mnémon, d’Artaxerce Ochus, et dont nous possédons maintenant plusieurs éditions , 'ainsi que des traductions, des grammaires et des dictionnaires? Elles n’étaient qu’un assemblage de coins (cunei) gravés ou empreints sur le monument solitaire de Cyrus dans le Murghàb, sur les ruines de Persépolis, sur les rochers de Behisloun, près des frontières de la Médie, et sur le précipice de Van en Arménie. Lorsque (irotefend essaya de. les déchiffrer, il dut commencer par prouver que ces lignes étaient bien réellement des inscriptions et non pas de simples arabesques ou des ornements de fantaisie (t). 11 lui fallut ensuite découvrir si ces caractères magiques devaient être lus horizontalement ou

«■t intitulé Sir G. C. Lewis sur le déchiffrement et l' interprétai ion des langues mortes, M. Le Page Renouf a réfuté victorieusement et en vrai savant les attaques dirigées par cet écrivain contre Chainpollion et les autres déchiffreurs d'inscriptions anciennes. Quoiqu'il soit aujourd’hui diffleile de savoir si Sir George Cornewall Lewis a jamais modifié ses opinions sur la sûreté de la méthode qui a permis de lire les inscriptions de l’Égypte, de la Perse, de l’Inde et de riUilie ancienne, telle était la droiture de son caractère, qu'il eût été certainement le premier à reconnaître son erreur, s’il lui avait été donné de pou.sser plus loin ses études. Encore que son scepticisme ne (ttL.pas toujours juste ni toujours fondé sur une saine critique, sa mort a été une perte seosilde pour nos études qui, plus que toutes les autres, ont besoin d’ètre eonstamment maintenues dans la bonne voie par l’œil vigilant et par le contrôle sévère d’une dialectique serrée et d’une science sérieuse.

Un essai que vient de publier M. Francis \V. >ewman Sur la langue ombriennt, et qui a suivi de si près son article dans Fraser's Magazine de janvier 1863, ne fait pas moins d’honneur à l'impartialité ft à la loyauté qu’à la pénétration de l'auteur.

(1) Mémoire de M. le comte de Caylus sur les ruines de Persépo-

Diglii/ed by Coogit

perpendiculairement, de droite à gauche ou de gauche à droite. Lichtenberg soutenait qu’on devait les lire dans la même direction quel’héhreu; mais, en 1802, Cirotefend prouva que les lettres se suisaient ici de gauche à droite, comme en grec. Avant Grotefend, Monter et Tychscn avaient observé dans ces inscriptions un signe qui marquait la séparation des mots. Un tel signe est nécessairement d’un puissant secours quand il s’agit de déchiffrer des inscriptions, car il met immédiatement en lumière les désinences de centaines de mots et, dans une langue aryenne, nous présente la charpente de sa grammaire. Mais songez au.\ difficultés qu’il y avait encore à surmonter avant qu’on pût lire une seule de ces lignes. On ignorait dans quelle langue ces inscriptions avaient été composées; ce pouvait être une langue sémitique, ou touranienne, ou aryenne. Ou ne savait pas davantage à quelle époque ces inscriptions appartenaient et si elles rappelaient les conquêtes de Cyrus, ou celles de Darius, d’Alexandre ou de Sapor. On ignorait même si l’alphabet qui y avait été employé était phonétique, syllabique ou idéographique. Le temps me manquerait si je voulais vous raconter ici de quelle manière toutes ces difficultés furent levées les unes après les autres; comment on parvint d’abord à lire les noms propres do Darius, de Xerxès, d’Hystaspe et de leur dieu Ormuzd ; comment, d’après ces noms, on détermina la valeur de certaines lettres, et l’on put, grâce à cet alphabet imparfait, déchiffrer d’autres mots qui établirent clairement ce fait que la langue de ces inscriptions était l’ancien -

lis, dans le tome X.XIX des Mémoires de l' Académie des inscriptUmt et heUes-lettres, Histoire de l'Académie, p. H8.

PREMIÈRE LEÇON

perse ; comment alors, à l’aide du zond , qui représentait le perse antérieur à Darius, et à l’aide du persan moderne , on ouvrit un feu croisé des mieux nourris ; comment l’ancien sanscrit fournit des renforts plus puissants encore, si bien que tous les avant-postes ayant été emportés, la place elle-même fut enfin prise d’assaut, et dut se rendre, aux conditions dictées par la science du langage.

J’aimerais, quelque autre jour-, à vous faire un récit plus détaillé de ce siège mémorable et dp cette glorieuse victoire. En ce moment, je ne les rappelle que pour vous montrer comment toutes les parties du monde, et parfois celles-là même auxquelles on songe le moins , fournissent de quoi occuper un bien plus grand nombre de travailleurs que la science du langage ne peut encore en compter à son service. Les hié- >. roglvphes de l’Égypte, les inscriptions de Babylone et de Ninive, et celles des cavernes de l’Inde, des monuments de la Lycie, des tombeaux de l’Étrurie et des • tablettes brisées de l’Ombrie et du Samnium attendent des linguistes qui viennent rompre leur charme ou deviner d’une manière plus satisfaisante le mot de leur énigme. Et si, maintenant, nous tournons les yeux vei's les idiomes non encore comptés, qui sont parlés par les tribus nomades de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Océanie , nous n’aurons pas de peine à comprendre que bien des générations se succéderont avant que les savants aient à craindre qu’il ne leur reste plus de langues à conquérir.

Un autre charme qui est propre à la science du langage, ou qui, du moins, n’appartient qu’aux sciences qui sont, comme elle, de récente fondation, est cette

lutte animée qui est encore engagée entre de grands principes contradictoires. En astronomie, les lois fondamentales de l’univers ne sont plus contestées, et il n’est guère probable que le système de Ptolémée trouve de nouveaux défenseur. En géologie , les disputes entre les Vulcaniens et les Neptuniens sont terminées, et, à l’heure qu’il est, aucune personne exempte de préjugés ne doute qu’une ammonite ne soit l’œuvre de la nature, et que les silex de l’âge de pierre ne soient l’œuvre de l’art.

11 en est tout autrement de la science du langage. Là, les discussions sur les grands problèmes sont encore ardentes. Le langage est-il l’œuvre de la nature ou l’œuvre artificielle de l’homme? Les diverses langues du globe ont-elles eu une origine commune ou des origines différentes? Peut-on les classer par familles? Telles sont les questions qui se posent à chaque instant autour de nous; et tandis que les linguistes sont occupés des recherches les plus minutieuses, tandis qu’ils portent, si l’on me permet cette image, les briques et le mortier pour élever les murs de leur science naissante, il faut qu’ils aient sans cesse le glaive ceint à leur côté et qu’ils soient toujours prêts à repousser les attaques de l’ennemi. Parfois, assurément, cet état de guerre peut être pénible, mais il en résulte au moins un bon effet : il nous oblige à e.xaminer soigneusement le terrain sur lequel nous nous plaçons, et , pendant que nous sommes occupés à analyser de simples préfixes et suffixes, il nous tient constamment en éveil et ne nous laisse jamais oublier la grandeur et le caractère sacré des conséquences qui découlent de ces minimes détails. Loin que les fondements de notre

l'REMIÈRE LEÇON. ’ 9

science soient ébranlés par de telles- attaques, ils n’en sont qu’affermis comme les cellules de corail qui s’élèvent tranquillement et lentement du fond de l’océan stmt plus solidement cimentées par l’embrun de la mer et par les lames qui les couvrent.

Enhardi par l’accueil bienveillant que j’ai trouvé ici même, lorsque j’y vins pour la première fois solliciter en faveur de la science du langage une part de la sympathie du public, J’ose commencer aujourd’hui devant vous une nouvelle série de leçons sur le même sujet, « sur de simples mots, sur des noms, des verbes et des particules» , et j’espère que vous aurez encore la même indulgence pour la parole nécessairement imparfaite de celui qui vient à vous, avec un accent étranger, vous entretenir d’un ‘sujet qui n’entre pas dans les études ordinaires de beaucoup d’entre vous. Une chose dont je suis plus fermement convaincu que jamais, c’est que, sans la science du langage , le cercle des sciences physiques auxquelles Y Institution de la Grande- Bretagne spécialement consacrée, ne serait pas

complet. La création tout entière aboutit à l’homme : sans lui la nature serait incomplète et sans objet. Il faut donc que la science de l’homme, ou, comme on l’appelle quelquefois, l'anthropologie forme le, couronnement de toutes les sciences de la nature. Et si c’est par le langage que l’homme diffère de tous les autres êtres créés , la science du langage a droit à occuper cette place parmi les sciences naturelles que j’ai revendiquée pour elle la première fois que je me suis adressé à cet auditoire. Fermettez-moi de vous citer les paroles d’un savant dont la mémoire me devient chaque année plus chère et plus sacrée, et à l’amitié duquel j’ai plus d’o-

10 LEÇONS SITR LA SCIENCE lUI LANCAC.E.

bligations qu'il ne me serait possible de dire ici. Dans un discours, prononcé, en 1847, devant la section nouvellement créée, d’ethnologie, à la réunion de l’A#soriation britamiiçve à Oxford, Bunsen dit : «Si l’homme est le couronnement de la création , il semble juste, (}’iine part, de ne jamais permettre que les recherches historiques sur son origine et sur son développement se Séparent du corps des sciences naturelles, et en particulier de la physiologie. Mais, d’antre part, si l’homme est le couronnement de la création , s’il est le terme vers lequel tendent, dès le principe, toutes les formations organiques; s’il est à la fois le mystère et la clef des sciences de la nature, et si celte manière d’envisager ces sciences est la seule qui soit digne de notre temps, alors la philologie ethnologique, une fois établie sur des principes aussi clairs que ceux de la physiologie, est la branche la plus élevée des sciences pour l’avancement desquelles cette Association est instituée. Elle n’est pas un appendice de la physiologie ni de toute autre partie des connaissances humaines; son objet peut devenir, au contraire, le but et le terme des travaux et des recherches d’une association scientifique (1) B .

Dans mes leçons précédentes, je n’ai pu qu’essayer de vous indiquer les objets principaux de la science du langage, d’en détermmcr les limites, et de mettre sous vos yeux une carte générale du terrain qui a été exploré avec plus ou moins de succès depuis cinquante ans. Cette carte était nécessairement incomplète. Elle ne comprenait guère que ce qui, dans un atlas de

(1) Report qf the British Àseociation for tke Adrancement of science, 1847, p. 2.'57.

HREMIÈRE LEÇON. H

géographie ancienne, est appelé le Monrle rnnnu dex anciens, où nous ne trouvons des noms et des frontières que dans ces parties de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, qui ont été le théâtre primitif du grand drame de l’histoire; mais où, au-delà des Hyperboréens au nord, des Anthropophages à l’ouest et des Éthiopiens (1) au sud, on ne voit plus que des lignes vaguement tracées, figurant le nouveau monde qui s’étendait au-delà de l’Atlantide, mais qui n’existait encore que dans les rêves des philosophes.

Ma première intention était de consacrer ces nouvelles leçons à remplir, avec de plus copieu.x détails, cette carte générale. Les matériaux pour ce travail sont abondants et augmentent sans cesse. Les ouvrages d’Hervas, d’Adelung, de Klaproth, de Balbi, de Prichard et de Latham vous montreront avec combien plus d’exactitude on peut colorier aujourd’hui la carte des langues qu’on ne le pouvait autrefois pour les cartes géographiques de Strabon et de Ptoléraée. Mais je ne tardai pas à ’

(1) Les Hyperboréens qu’Homèrc et Hérodote connaissent comme des peuples habitant à l’extrême septentrion, aimés d’Apollon et célèbres pour leur piété et leur bonheur, étaient pour les Grecs un peuple mythique, comme les Ultarakurus des brahmanes. Leur nom signifie « ceux qui habitent au-dclîl des monhigncs, » comme Boréal, le vent du nord, signifiait originairement « le vent qui soufflait des montagnes, » et plus particuliérement des monta Riphées. (Voy. 1‘reller, Griechische Mythologie, 1, 157.) Borot, d'où vient Boreas, Borée, est une autre forme de êjo;, montagne, (d ces deux mots dérivent d’une même racine, laquelle a donné en sanscrit giri, montagne, et, dans l’ancien slave, gora. (Voy. Cnrtius, Grundzüge der griechUchen Etymologie, 1, 314; 11, 67.)

Les Éthiopiens, qui étaient aussi connus à Homère et à Hérodote, étaient pris originairement pour désigner les peuples noirs en général. AiSi'.iJi, comme signifiait « au regard ardent ou de feu, » de atkw, « briller, brûler, » le sanscrit idh, « allumer. » (Voy. Cur-

tius, féW., I, 215.)

12 LEÇONS SDK LA SCIENCE Dü LANGAfiE.

m’apercevoir qu’une telle étude n’eût guère fourni une digne matière pour un cours public. Je n’aurais pu que vous rendre compte du travail fait par d’autres et vous entretenir des explorations des voyageurs et des missionnaires parmi les races noires de l’Afrique, les tribus jaunes de la Polynésie et les Peaux Rouges de l’Amérique. J’aurais eu simplement à copier les descriptions qu’ils nous ont données des mœurs, des coutumes, des lois et des religions de ces tribus sauvages, et à faire des résumés de leurs grammaires et des extraits de leurs vocabulaires. C’eût été là nécessairement un ouvrage de seconde main, et si j’avais voulu y ajouter quelque chose de mon propre fonds, je n’aurais pu que faire la critique des tentatives de ces auteurs pour classer certains groupes de langues dans ces régions lointaines, ou bien indiquer des ressemblances qui leur auraient échappé, ou protester contre des théories qu’ils auraient avancées sans les appuyer sur des preuves suffisantes. Tous ceux qui ont eu à examiner les descriptions de nouveaux idiomes ou de nouveaux groupes d’idiomes, publiées par des missionnaires ou des voyageurs, savent avec quel soin il faut peser et discuter non-seulement leurs théories, mais les faits mêmes qu’ils rapportent, avant de pouvoir leur accorder, même temporairement, une place dans nos manuels, ou avant de se sentir autorisé à rectifier, d’après ces données, les frontières tracées sur la grande carte des langues humaines. C’est ainsi que tout récemment j’ai reçu des journaux imprimés à Honolulu (1), qui soutiennent « que toutes ces langues que

(t) The Polyneiian, Honululu, sept. 27, oct. 4, oct. tt, 1862, contenant un essai du docteur J. Kae.

PRKHIÈRE LEÇON.

nous désignons sous le nom de langues indu-européennes ont leur véritable racine et origine dans le langage polynésien ». « Je suis certain, dit l’auteur, qu’il en est ainsi pour ce qui regarde le grec et le sanscrit; et j’ai lieu de croire qu’il en est de même pour le latin et les autres langues plus modernes, en un mot, pour toutes les langues de l’Europe, soit anciennes, soit modernes » . Et il ajoute : « La seconde découverte que je crois avoir faite et qui se rattache à la première, c’est que l’étude des dialectes polynésiens nous révèle le rôle primitif du langage lui-même et nous initie à tout sou mécanisme. »

Tout surpris que nous puissions être d’entendre appeler la langue d’Homère et celle d’Ennius des rejetons de l’idiome des îles Sandwich, le ridicule seul serait un argument bien mal choisi et bien faible à opposer à une pareille théorie. Le temps n’est pas si loin de nous où tous les hellénistes et latinistes de l’Europe hochaient la tête à l’idée de faire remonter au sanscrit les racines des langues classiques, et même de nos jours il ue manque pas de personnes qui ne peuvent croire à la réalité de ce fait qu’à une époque très - éloignée , mais pourtant très -réelle, les ancêtres des poètes homériques et ceux des poètes védiques ont dû habiter ensemble, comme membres d’une seule et même race, parlant un seul et même idiome.

Il y a d’autres théories non moins extraordinaires que celle qui voudrait faire du polynésien le langage primitif de l’humanité. J’ai reçu dernièrement une grammaire comparée des langues de l’Afrique méridionale, imprimée au Cap, et dont l’auteur est un sa-

vaut Irès-distiugué, le docteur Bleek (1). Il y prouve (ju’eu laissant de côté le bosjesman, qui u’a pas encore été suffisamment étudié, on peut réduire la grande masse des langues africaines à deux familles (2). Il montre que le hottentot est un rameau des langues de l’Afrique septentrionale, et qu’il fut séparé des idiomes congénères par l’intrusion de la deuxième grande famille des langues africaines, les langues cafres, ou,

(1) y/ Comparative Grammar of the South African l-anguagen, hy W. H. J. Bleek, Ph. [). 1862.

(2) Lorsque le révérend R. Moffat était en Angleterre, il y a quelques années, il rencontra un Syrien récemment arrivé d’Égypte, et au sujet duquel il écrivit la note suivante : «Quand Je lui donnai un spécimen et une description du langage hottentot, il m’observa qu'il avait vu au marché du Caire des esclaves amenés d’une grande distance dans l'intérieur, qui parlaient un langage semblable et qui ■l’étaient pas, à lieaucoup près, aussi noirs que les esclaves en général. Ceci confirme le témoignage des auteurs anciens qui donnent une description d’un peuple habitant l’intérieur de l’.Afrique septentrionale, laquelle convient bien aux Hottentots et aux Bosjesnians. »

— « Nous pouvons donc supposer que ces esclaves appartenaient à une portion de la race hottentote, dont les aBcètres seraient re.stés dans l’intérieur du pays, au sud ou au sud-ouest de l’Kgypte, tandis que la migration générale se portait vers le sud du continent. Si cette supposition n’était pas inexacte, nous serions peut-être fondés à conjecturer que c’est de l’Égypte que sont venues originairement les tribus hottentotes. En fait, cette conjecture est corroborée par la ressemblance (]ui parait subsister cnti-e les Coptes et les HottentoLsdans l’ensemble de leur figure. » (Appleyard, The Kafir Language, ISiiO.)

— « Pui.sque la race hottentote n’est connue que comme une race émigrante, et ijuc des traces de son existence se prolongent dans l’intérieur de l’Afrique méridionale, on peut la regarder comme étant un fragment de l’ancienne population éthiopienne proprement dite, répandu tout le long de la grande arête de l'Afrique, à Iravei's les régions occupées aujourd’hui par les lialla; il aurait été forcé de livrer passage à des tribus de souche différente, qui maintenant l'entourent de toutes parts.» (J.-C. Adamson, dans le Journal of the American Oriental Society, t. IV, p. 449, I8b4.)

PKKMIÈKE L^0.\.

connue Appleyard les appelle, allitères, lesquelles occupent (autant du moins que nos connaissances actuelles nous permettent de Igs suivre) tout le reste du continent de l’Afrique méridionale, où elles s’étendent, à l’est, depuis la rivière du Keiskamma Jusqu’à l’équuteur, et, à l’ouest, depuis le 32°sud latitude, jusqu’à environ le 8° latitude nord. Mais, en même temps, l’auteur réclame également une place d’honneur pour les idiomes africains , dans l’histoire générale du langage humain. « Ce n’est peut-être pas trop nous avancer, ditil (1), d’assurer que l’on peut attendre de l’étude plus approfondie de ces formes primitives de langage que uousolTrcntle cafre et le hottentot, des résultats analogues à ceux qui ont été donnés, au commencement de ce siècle, par la découverte du sanscrit et par les études comparées des orientalistes. L’origine des formes grammaticales, des genres et des nombres, l’étymologie des pronoms et beaucoup d’autres questions qui sont du plus haut intérêt pour le philologue, trouvent leur véritable explication dans l’.\frique méridionale.»

Mais tandis que certains savants nous disent ainsi que c’est vers la Polynésie ou vers le sud de l’Afrique que nous devons nous tourner si nous voulons pénétrer les mystères du langage aryen, d’autres nous font savoir qu’une famille de langues aryennes ou indoeuropéennes est une chimère ; que le sanscrit n’a aucune parenté avec le grec, et que la philologie comparée, telle que nous la trouvons dans les ouvrages de Bopp et d’autres linguistes, est un rêve de quelques profes.seurs du continent (2).

(1) rrùfac», (). VIII.

(2) Voyez l'essai Ue M. John Crawfurd Sur la théorie arjfenne ou

Quelle cuiiduite devons-nous tenir en présence de théories ainsi opposées? Si étranges et si paradoxales qu’elles paraissent, il nous faut les examiner avant de pouvoir les accepter ou les rejeter. « La science, dit Hunsen, n’exclut aucune supposition, quelque étrange qu’elle semble, poui-vu qu’elle ne soit pas absurde en elle-même, c’est-à-dire, que l’on ne puisse pas en démontrer la contradiction avec les principes sur lesquels la science repose (1). » Mais d’après quels critériums et d’après quelles règles faut-il juger ces théories? Ce ne peut être que d’après les critériums et les règles dont la science du langage a prouvé la solidité dans ses recherches plus restreintes. « 11 est manifeste, dit Leibniz, dans && Dissertation sur forit/ine des nations, que nous devons étudier d’abord les langues modernes qui sont à notre portée, afin de les comparer les unes avec les autres pour en découvrir les différences et les affinités, passer ensuite aux langues qui les ont précédées afin d’établir leur filiation et leur origine, et remonter ainsi de proche en proche, jus- (ju’aux dialectes les plus anciens dont l’analyse nous donnera les seuls résultats certains. » Ltîs principes de la philologie comparée doivent être fondés sur des faits fournis par les dialectes les mieux connus et les mieux analysés, et c’est à l’étude de ces mêmes dialectes que nous devons demander la boussole qui pourra nous guider au milieu des plus violentes tempêtes et tourmentes des spéculations philologiques.

indo-germanique, ft un article de M. T. Hewitt Key, dan.s les Transactions of the Philologicat Society, intitulé : « Du sanscrit considéré connue bise de la linguistique et de la trop grande importance attribuée aui travaux de l'École allemande. »

(t) Report of the British Association, p. 2o6.

l>REMlÈRt: LEÇOX.

J’ai donc préféré consacrer ce nouveau cours de leçons à parcourir et à étudier un champ très-limité du langage humain, à examiner l'anglais, le français, l’allemand, le latin, le grec, et aussi, nécessairement, le sanscrit, afin d’exposer ou, du moins, d’établir plus solidement quelques-uns des principes fondamentaux de la science du langage. Je pense qu’il n’est pas une science qui puisse nous offrir, à nous autres linguistes, des leçons plus profitables que la géologie. Or, en géologie, dès que nous avons acquis une connaissance générale des couches successives qui composent la croûte terrestre, et des faunes et flores dont on remarque la présence ou l’absence dans chacune de ces couches, rien n’est aussi instructif que l’examen minutieux de quelques carrières situées dans notre voisinage, de quelques cavernes ou de quelques mines ; nous pouvons ainsi voir les choses de nos propres yeux, les toucher de la main, et comprendre que tous les cailloux que nous ramassons contiennent un enseignement de la plus grande portée. 11 en est de même, ce me semble, pour la science du langage. — Un seul mot de notre propre langue, quelque commun qu’il soit, nous en apprendra davantage, si nous l'étudions et si nous l’analysons bien, que les spéculations les plus ingénieuses sur la nature du langage et sur l’origine des racines. Je crois que nous pouvons admettre, comme principe général, que ce qui est réel dans les formations modernes est possible dans les formations plus anciennes, et que ce dont on a démontré la vérité sur une échelle restreinte peut être vrai sur une échelle plus étendue. De tels principes, sur lesquels repose l'étude de la géologie, sont également appli-

LEÇOi>S Sl'lt LA SCIEJICE LL LANUALE.

cables à l'étude de la philologie; niais il est bien entendu qu’il faut apporter dans leur application cette circonspection qui fait le grand charme des raisonnements géologiques.

Quelques exemples serviront à éclaircir ma pensée, et ils nous montreront que nous pouvons trouver près de nous et à notre porte la solution de quelques-uns des plus difliciles problèmes de la grammaire comparée, et que des théories qui sembleraient imaginaires et incroyables, appliquées à l’analyse de langues anciennes, nous apparaissent comme des faits réels et incontestables, dans les mots mêmes que nous employons dans nos conversations journalières. Ces exemples auront encore pour effet de nous mettre sur nos gardes contre les généralisations précipitées de ceux, d’une part, qui ne savent pas discerner les différences, et qui ne voient que similitude entre toutes les langues du monde, et aussi de ceux qui ne comprennent qu’une seule sorte de ressemblance, et qui voudraient renfermer tout l’océan du langage vivant dans les étroites limites de la grammaire aryenne ou sémitique.

Nous n’avons pas bien loin à aller pour entendre dire, en Angleterre, heis a-goùig, I am a-comiruj , etc., au lieu des phrases ordinaires he isgoing, I am coming. Or, le fait est que le patois hc is a-going est beaucoup plus correct que he is going (1). Dans nos grammaires modernes, on dit que ing est la désinence du participe présent, mais tel n'était pas son rôle dans l’anglosaxon, où la terminaison de ce participe était ande ou

(1) Hare, H'ords rorrupted by fahe analogy or fulse derica- Uon, p. üj.

l'IlEMlEKE LLÇU.N.

imle (lo gothique unds; l’ancien haut-allemand (inter, enter; le moyen haut-allemand ende; le nouveau hautallemand end). Cette terminaison subsistait encore au temps de Gower et de Cliaucer (I), bien qu’aloi-s elle fût généralement remplacée par la désinence ht;/. Qu’est-ce donc que cette désinence ing!{l). On l’emploie évidemment dans deux acceptions différentes, même dans l’anglais moderne. Dans cette expression a lorin;/ ehild, un enfant aimant, ioving est un adjectif verbal. Mais dans la phrase Ioving uur neighbour is oiir highest dutg, aimer notre prochain est le premier de nos devoirs, Ioving est un substantif verbal. De plus, il y a beaucoup de substantifs terminés en ing, tels (jue building, «bâtiment, » ivedding, « noce, » meeting, « assemblée, » où le caractère verbal du substantif a presque, sinon entièrement, disparu.

Or, si nous nous reportons à l’anglo-saxon, nous trouvons que la désinence ing est employée :

r Pour former des noms patronymiques; par exemple, Godvulfing, fils de Godvulf. Dans la version anglo-saxonne de la Bible, le fils d’Élisée est appelé Elising. Au pluriel, ces noms patronymiques viennent souvent à désigner des familles, des clans, des villages, des villes et des nations; par exemple, Thgringm, les Thuringiens. Même quand des noms terminés en ing dérivent de noms de fleuves, de collines ou d’arbres, on peut encore les appeler patronymiques, parce que, dans les temps anciens, les idées de parenté et de des-

i|) l’ùintis and slcvcs be wel .sittâiido

t'ull right and straiglil upun the haiidi-.

Rom. of lhe Rose, 22(U.

( 2 ) Grimiii, Deutsche Grammatik, II, 348-36o.

cciidance ne s’attachaient pas uniquement aux êtres vivants (1). Les habitants des rives de l’Elbe pouvaient bien être nommés les enfants de l’Elbe, ou Albings, comme, par exemple, les Nordalbingiens dans le Holstein. Beaucoup des noms géographiques en Angleterre et en Allemagne furent, dans l’origine, des noms patronymiques formés de cette manière. C’est ainsi que nous avons les villages de Mailing, de liHting, etc., ou dans des mots composés, Mallingtna, Hilimgbwnagh (2). Dans Walsingham , le home, la demeure des Walsings, se perpétue peut-être le souvenir de la célèbre race des Waj/si/igs, à laquelle appartenait Siegfried, le béros des Niebelungen (3). Dans certains noms allemands, tels que G(rffingen en Hanovre, Harlitigen en Hollande, nous avons d’anciens génitifs pluriels signiHant « la demeure des Gottings, la demeure des Harlings, etc. (4). »

3) Vojez Fôrsti'iiianii, Die deuischen Orlsnamen, |>. 2U; clZeilic/irifl fur rtrgleichende Sprachfortchting, I, 109.

(2) l.atliain, Hislorij ofibe English Language, I, p. 223; Keniltle, Saxons in England, I, p. o9, l'I Appciulicc, p. 419.

(3) lîrimm, Deutsche Hetdensage, p. I i.

(4) Nous trouvons les Harlin;;s (en anglo-saxon , Herelingas, ef. Irar. Song, 1,224 ; en allemand, Hirlnnge, ef. \V. Urimm, Deutsche Heldensage, p. 280 etseq.) à ilarling, dans les eomlés de .Norfolk et de Kent, et à Harlington (Herelingatûn), dans le Bedfordshire et dans le .Middlesei. Les VVadsings, dans l'ancien tiorrois Vôlsungar, la famille de Sigurdr ou Siegfried, .se retrouvent à Walsingham, dans le eomté de Norfolk, à Wolsingliain, dans le Northumiierland, et à VVoolsingham, dans le comté de Durham. .Nous avons les Billings il Billinge, à Billingham, à Billinghoc, à Billinghurst, à Bdlingdeii, à Billington et dans heaueoiip d'auU'es endroiLs.

Il est prohahie que les Tlivringas, que nous trouvons dans Tlioringlon ou T^orriiigton, .sont des rejelous de la grande rare des lleriuundures, les 'J'hgringi ou Thuringi, aujourd'hui les Thurin-

Digili-..

Page 1