I>REM1^RE LEÇON
2" La désinence in<) est usitée pour former des mois attributifs ayant un sens plutôt général, tels que «e))e- /ing, « homme de haut rang » ; lyleling, « enfant en hasàge»; « mauvais homme. » Cette terminai-
son ing étant souvent précédée d’nn autre suffixe, /, nous arrivons au dérivé très-ordinaire ling, dans les mois comme durling, « chéri » , lùreling, « mercenaire » , gearling, «âgé d’un an » , fointd/i/ig, « enfant trouvé » , nesiling, « nouvellement éclos » , irorldling, « mondain », « homme changeant » ou «enfant
substitué » . Dans les mots tels que ar^ling, Igtetiiig, dont les radicaux sont terminés en /, on se demande si le suffixe n’est pas plutôt bng que ing, et si l’orthographe originelle de ces mots n’a pas été ae^/ling et Iglelling. C’est ainsi que le mot farthing, « la quatrième partie d’un pmng, » est une altération de feor^ling, l’allemand merling.
On a supposé que le participe présent de l’anglais moderne a été formé à l’aide de cette même désinence ing; mais, en anglo-saxon, elle se joint généralement à des noms et à des adjectifs, et non pas à des verbes. Il y avait cependant, en anglo-saxon, un autre suffixe que l’on ajoutait aux verbes pour en former des substantifs verbaux; c’était ung , que nous retrouvons également en allemand: par exemple, clœnsung , nettoiement, bedenung, l’action d’allumer un fanal. Dans le vieil anglo-saxon, ces noms abstraits en ung sont beaucoup plus nombreux que ceux en ing. Toutefois cette dernière terminaison commença de bonne heure à prévaloir sur l’autre, et aujourd’hui il ne reste au-
giens, toujours voisins dos Saxons. (Kemblo, Saxons in England, I,
. cunp trace, en anglais, de substantifs formés de verbes à l’aide du suffixe ung.
Quoiqu’il semble peut-être plus plausible, ainsi que je l’ai déjà fait observer, de regarder le participe présent de l’anglais moderne comme ayant été, dans l’origine,' un adjectif en ing, cependant ces expressions q'ue nous entendons dans la bouche du peuple, telles que a-fjoing, a-coming, nous reportent plutôt aux substantifs verbaux en ing, comme étant la source d’où est dérivé le participe de l’anglais moderne. I am going est en réalité une corruption de / om a going, c’està-dire / am on going, je suis à aller, et c’est ainsi que par un procédé fort simple nous pourrions faire remonter notre participe présent au cas locatif d’un nom verbal (t).
Posons donc comme un fait que, dans le cours du renouvellement dialectal (2), la place du participe présent peut être remplie par le locatif ou par quelque autre cas d’un nom verbal.
Voyons maintenant ce qui s’est passé en français. Le 3 juin 1679, l’Académie française se prononça : «La règle est faite. On ne déclinera plus les participes présents (3). »
(1) Cf. l'essai de Gamett Sur les mots formés de cas fléchis, dans les Transactions of the Philoiogical Society, vol. III, n“ ;>7, 1844. Garnctt compare le gallois Tgn sefyll, en se tenant debout, l'irlandais ag seasamh, le gaélique ag sep/gadh. C'est le même écrivain savant et exact qui proposa le premier la théorie d'après laquelle le participe serait formé du locatif d'un nom verbal.
(2) Voyez sur le renouvellement dialectal, c'est-Wire la régénération des langues par leurs dialectes, le Cours de 18CI, pp. 4.'>, :i2-69 de notre traduction française, 2* édition, Paris, 1867.
(3) Cf. Egger, Notions élémentaires de grammaire comparée, C}‘ édition. Paris, 18ri:>, p. 197.
Dit; by- ■
HflEMifcRE LEÇON'.
Que signifiait cel arrêt? Simplement ce que l’on peut lire aujourd’hui dans toutes les grammaires françaises, savoir, que des mots comme souffrant et saisissant %oni invariables lorsqu’ils ont la signification de participes présents, mais qu’ils prennent la marque du masculin et du féminin, au singulier et au pluriel, quand ils sont employés comme adjectifs (1). Ifais quelle est la raison de cette règle? C’est que aîm/mt, par exemple, employé comme participe, n’est pas le participe présent latin amans, mais le temps appelé le gérondif, c’est-à-dire le cas oblique d’un nom verbal, le latin amando , répondant à l’anglais a loving , en aimant, tandis que le véritable participe présent du verbe latin, amans, joue dans les langues romanes le rôle d’adjectif, et peut prendre la désinence du féminin ou du pluriel, comme quand on dit; une femme aimante, des enfants aimants.
Ici donc nous voyons encore que dans des langues analytiques l’idée exprimée par le participe présent peut être rendue par le cas oblique d’un nom verbal.
Examinons maintenant un idiome plus éloigné de nous, mais pourtant congénère, le bengali. Nous trouvons que le prétendu infinitif y est formé à l’aide de te, lequel te est en même temps la désinence du locatif singulier (2). Par conséquent, le présent AanVecAf, «je fais», et l’imparfait Aan'/ecAZ/dw, «je faisais», ne
(1) Diez, yergleichende Crammatik der romanUchtn Sprachen, II. p. U4.
(2) Voyez Max Müller, Essai sur les rapports entre le bengali et les langues aryennes et iudigènes de l'Inde : Report of the BritUh ydssociation for the Adoancement of Science. 1847, pp. 344-45. Cf. GarnetI, Essai déjà cité, p. 20.
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sont que des composés de jesuis, âcki l/im, i'élais, et d’un temps que l’on peut appeler un participe présent, mais qui est en réalité un nom verbal au cas locatif. Karilechi, je fais, signifie « je suis à faire » , l’anglais / am on doiiuj.
Ici se présente cette question : Ce procédé parfaitement intelligible d’après lequel le participe fut formé du cas oblique d’un nom verbal, et l’indicatif présent fut formé en unissant ce nom verbal au verbe auxiliaire «être» , ce procédé, dis-je, nous fournit-il une lumière qui puisse nous guider sûrement dans l’analyse de langues qui appartiennent incontestablement à une famille différente? Prenons le basque, qui n’est certainement ni un idiome aryen, ni un idiome sémitique, et qui à donné une plus grande exubérance de formes verbales que presque aucune autre langue connue (1). Ici l’indicatif présent est formé de ce que l’on appelle un participe, suivi d’un verbe auxiliaire. Ce participe est formé à l’aide du suffixe an, dont on se sert aussi pour former le cas locatif des noms; par exemple, mendia, la montagne; mendiai, de la montagne (à monte)-, mendian, dans la montagne; mendico, pour la montagne : de même, etchean, dans la maison ; ohean, dans le lit. Si, maintenant, nous examinons le verbe
Erorten niz, je tombe ;
Erorten hiz, tu tombes;
Erorten da, il tombe (â) ;
(1) Voyez le f 'erhe basque d’Inchauspo, publié par le prince Louis- Lucien Bonaparte. Bayonne, 1838.
(2) a Commençons par l’expression erortean. Celte façon de parler signiBe en tombant, mais par quel secret? Le voici : le pointoii l'on
PREMIÈRK LEÇON.
2 fi
nous voyons encore dans erorten un locatif, ou, ainsi qu’on l’appelle , un cas positif du substantif verbal
est (u6i) s'exprime par le ras positif, romme barnean (dans l'intérieur), etchean (dans la maison), o/iean (dans le lit), etc. Or l’action que l’on fait présentement peut être envisagée comme le point où l’on est, et dès lors s'exprime aussi par le positif : de là l'expression erortean n’est autre chose que l'infinitif erorlea (le tomber) mis au cas positif; elle signifie donc littéralement dans le tomber.
« Cette façon de parler, qui parait extraordinaire quand on l'entend analyser pour la première fois, n'est pas une locution propre à notre langue ; on dit en bébreu blphkod (en visitant), et le sens littéral de ce mot est dan$ visiter : on dit en grec en 16 piptein (eu tombant, littéralement dans te tomber), en t6 philein tou Tlieou (mot à mot dans l'aimer Dieu). Quand Virgile a dit et cantare pares, et respondere parati, il a sous-entendu la particule in devant le premier infinitif, disent les commentateurs. Nous disons en français être à manger, à boire, etc., comme être à la maison, à la campagne, etc.
« Comme l'action sur laquelle on est présentement peut être assimilée au point de l'espace où l’on existe, où l'on agit (ubi), elle peut de même représenter un point de départ (undé). C'est ainsi que nous envisageons souvent dans le français faction exprimée par f infinitif, puisque nous disons 7 e riens de voir la capitale comme je riens de la capitale, je riens de risiter mes greniers comme 7 'e riens de mes greniers. Les actions voir, visiter, sont envisagées ici comme des points de départ, et, par cette fiction, elles deviennent compléments de la préposition de, aussi bien que les noms capitale, greniers. C’est la même fiction eL la même tournure dans l'bébreu miphphekod, dans le latin a visitando. '
n Ces observations faites, il est aisé de comprendre que les formes basques en ic, telles que jatelic, edatélic, ikustetic, etc., ne sont ()ue les ablatifs des noms jatea, edatea, ikustea, ablatifs commandés par le point de vue sous lequel on envisage les actions qu'expriment ces mots. Ainsi cette phrase Cure ailaren ikustetic jitenniz (je viens de voir votre père) signifie, mot à mot je viens du voir de votre père.
« Les formes jante, edanic, ikusiric ont évidemment une terminaison commune avec celles dont nous venons de parler et sont également des ablatifs qui expriment un rapport d’éloignement, ou dans l’ordre physique ou dans l'ordre moral ; toute la différence des
LEÇONS SLR LA SriENCE RE LANOAOE.
frorta, dont la racine serait eror, « loinbcr » ; de sorte (|ue la forme du verbe basque, erorten un, ne signifie
prcinières formos aux (lerniiTos consiste en ce que celles-là ont iiii sens actif et celles-ci un sens passif. Consi''quemment, cette phrase : Ç'iire aitn ikusiric jiten n/s, signifie, comme celle de l’exemple préeédent,^> riens de voir votre père. Mais, si l’un veut rendre plu.s scrupuleusement la force du mot ikttsirir, il faut dire ici 7e riens de votre père ru. Kt qu’on ne dise pas que cette traduction supposerait qu’il y a Ikusitie et non ikusiric; nous avons observé plus d’une fois que la première des deux formules est l’ablatif singulier et l’autre l’ablatif de la section indéfinie, comme un le voit dans ces façons de parler, Hz da eginic (il n’y en a point de fait), Ez da errerie (il n’y en a point de cuit), etc.
« L’action que l’on va faire peut être envisagée comme un point de l’espace où l’on se porte (quo) ; et ce rapport d’approximation, ce mouvement mural vers l’action dont il s’agit, s’exprime heureusement par le cas appelé approximatif. Conformément à cette doctrine, nous disons : Hastera noa, Mintçatcera noa, Ikhustera noa {je vais commencer, je vais parler, je rais voir), ou plutôt je vais au commencer, je rais au parler, etc., comme je rais au jardin, etc.» en hébreu /ip/iA'orf, en latin ad visitandum, etc.
« Le lieu par où l’un passe {quà), l’espace ou le milieu que l’on traverse (medium), l’instrument ou le. moyen par lequel une chose se fait {medium], veulent, dans le basque, le cas appelé médiatif, caractéri.sé par la terminaison az, ez, iz, oz, uz. Il n’est pas difficile de reconnaître cette inflexion dans les mots jaiiez, ikhusiz, baratuz, etc. De là, quand je dis Giçona janez bici da (l’homme vit en mangeant), la traduction littérale est l’homme rit par le manger, ou plutôt l’homme vit par le mangé; car janez dérive de la forme jan, qui est tout à la fois et le radical de cette famille et l'inflexioii passive de ce mot, comme on le voit en disant Jaita (le mangé ou la chose mangée).
« Nous voici maintenant en état d'apprécier au jii.slc une infinité de mots que l’on avait coutume d’appeler verbes. Prenons, par exemple, le soi-disant verbe tomber ; il fait au présent erorten niz (je tombe), erorten hiz (tu tombes), erorten da (il tombe), erorten gire (nous tombons), etc. Si ce que nous avons dit de l'expression erortean est exact, la formule erortean niz doit signifier je suis dans le tomber ou dans l'acte de tomber. Il est vrai que nous disons par syncope erorten pour erortean; mais de quelle consé-
l'REMlfeRE LEÇON.
pas ;> tombe, mais bien je mùs dam le tomber, ou dans Pacte de tomber; comme dit le peuple en Angleterre. lam a-fallhtg. L’a dans a-/a/liiu/ esl une corruption de la préposition anglo-saxonne oa, l’anglais in, «dans»;
i|iK-ncc peut être la suppression de la lettre a, puisqu’on dit indiiréremment, selon le dialecte, etchean, etc/ien ou etchin (dans la maison)? Si cependant on veut attacher quelque importance à cette voyelle, il est permis de croire que son absence dénote l'absence de l’article; ce qui ne parait pas invraisemblable après ce qui a été dit il la page 46.
« Il résulte de cette observation que, dans les formules du présent erorten ms, erorten hiz, etc., le mot erorten, qui exprimi' l’action de tomber, n'est pas un verbe; mais bien un nom au ras positif.
« Le prétérit erori niz (je suis tombé) se compose aussi du verbe niz (je suis) et de la formule passive erori, dont le sens adjectif se manifeste encore mieux si l’on y ajoute l’article, en disant eroria niz, c’est-à-dire, mot à mot, Je suis tombé, ou celui qui est tombé.
« Le futur erorico niz (je tomberai) offre le môme verbe et la même forme passive avec la terminaison co, laquelle est propre à exprimer la fufiirition, par la vertu qu'elle a de signifier la destination à, pour. C'est dans ce même goût que l'on dit en espagnol esta por llegar (il est pour arriver).
« Notre futur s’exprime encore par la désinence en, comme JaiÂerm nizi (je me lèverai), joanen niz (j’irai). Pour comprendre que cette formule n’exprime le futur que par une valeur empruntée de la déclinaison, il suffit d’observer que le cas destinatif aitarentçal, ailarendaco (pour le père), amarentrat, amarendaco (pour la mère), s’abrége quelquefois en cette manière: aitaren, amaren, etc. Cette observation faite, on comprend aisément (]ue la double formule dont il s’agit n'est synonyme, en cet endroit, que parce qu’elle l’est aussi dans la déclinaison.
« Tout ce que nous avons dit des infinitifs combinés avec le verbe niz se vérifie également dans leur combinaison avec le verbe dut ; ainsi ihhusten dut, pour ikhustean dut, répond littéralement an mauvais latin habeo in videre ; ikhusi dut serait tiabeo visu ; ikhusieo dut, ou ikhusiren dut, habeo videndum. « — Dissertation critique et apologétique sur la langue basque (par l’abbé Darrigol),^ Bayonne, 1858.
o( c’est ainsi qu’ont été formés un grand nombre de mots anglais, tels que a.skep, endormi, de on sleep, dans le sommeil ; ariyht, droit, bien, de on rihte, dans le droit; aivaij, loin, parti, de on ivcg, en chemin; aback, en arrière, de on bœc, au dos; among, parmi, de on gemang, dans le mélange, etc.
Cet exemple suffira pour faire comprendre les principes sur lesquels repose la science du langage, savoir, que ce qui est réel dans les formations modernes doit être admis comme possible dans des formations plus anciennes, et que ce dont on a établi la vérité sur une échelle restreinte peut être vrai sur une échelle plus grande.
Mais ce même e.\emple pourra servir aussi à nous mettre sur nos gardes contre les nombreuses tentations auxquelles sont exposés les linguistes, de dépasser les limhes d’une induction légitime. Dans la science du langage, on peut conclure du connu à l’inconnu à titre de présomption , mais non pas avec certitude. Même dans une sphère aussi peu étendue que la famille des langues aryennes, on n’a pas le droit de conclure qu’une chose soit possible en latin, parce qu’elle l’est en français, ni qu’une explication doive s’appliquer au sanscrit parce qu’elle convient au bengali; même cette conformité entre la formation du participe présent dans quelques langues aryennes et celle du participe en basque doit être regardée comme un fait entièrement exceptionnel. Cependant M. Garnelt, après avoir établi ce principe que le participe présent peut être exprimé par le cas locatif d’un nom verbal, s’efforce de prouver, dans son excellent essai, que le participe indo-européen primitif, le latin amans, le grec nîxTwv,
fREMIÈHE LEÇON.
le sanscrit bodhat, ont été formés d’après le même principe, et qu’ils sont tous des cas fléchis d’un nom verbal. Dans cette tentative, je crois qu’il a échoué, ainsi que cela est arrivé à beaucoup de linguistes qui l’ont précédé ou suivi, et qui se sont imaginé comme lui que ce qui est vrai pour une partie du vaste domaine du langage doit nécessairement l’être aussi pour toutes les autres (1). Cela n’est pas, et cela ne peut pas être. Sans doute des principes parfaitement intelligibles régissent sans interruption le développement du langage; mais la marche de ce développement n’est [)as tellement uniforme que, à chacune de ses périodes, on voie se renouveler partout les mêmes phénomènes. Comme le géologue s’attend à voir des caractères différents selon qu’il étudie de l’argile de Londres, ou de l’argile d’Oxford, ou du vieux grès rouge, ainsi le linguiste ne devra pas s’étonner de trouver des formations differentes, même lorsqu’il se renfernie dans une seule période de I histoire du langage, celle des flexions (2). Et si, poussant ses recherches au-delà de celte période la plus moderne, il pénètre jusqu’aux deux autres périodes plus anciennes, et qu’il ne veuille admettre, dans son examen des langues agglutinantes et monosyllabiques, d’autres critériums que ceux qui lui ont servi daos l’étude des langues à flexions, sa
n^éthode sera aussi peu scientifique que le serait celle • îi K
(1), M. Garnctt ri'garcle le sanscrit drarat cumme étant peut-être un ablatif, et de même Sas-at et tan-rat (sic). Il .serait impossible de furtiicr des ablatifs en at (as) de thèmes verbaux élevés par les rikaranas des temps spéciaux, et l’ablatif ne Serait pas un cas aussi propre à prendre la place d'un adjectif verbal que fe locatif.
(S) Voyez, sur les trois périodes de riiiatoiie illlaiigage liuniain, le foio* de IStil, p. 311. jTr.J
(lu f'éolof'ue (|ui conl'ondrait les roches aqueuses, igii(*es et métamorphiques (1). Il semble que quelques savants ne soient capables d’apprécier qu’un seul genre* de preuves. Sans doute celles qui ont établi la parenté du franchis et de l’italien, du grec et du latin, du lithuanien et du sanscrit, de l’hébreu et de l’arabe, sont les plus satisfaisantes; mais de telles preuves ne sont possibles que dans les langues à lle.xions, lesquelles sont sorties de leur période de développement, pour entrer dans la période de l’altération [dionétique. Exiger que l’on prouve de la même manière la communauté d’origine des langues touraniennes, c’est demander ce qui, d’après la nature même des choses, est impossible. C’est comme si un géologue voulait trouver des fossiles dans le granit ! Il ne saurait exister dans les langues touraniennes de ces pétrifications grammaticales sur lesquelles on se fonde principalement pour établir la parenté des différents membres de la famille arvenne et de la famille sémitique. .\utrement, ces langues cesseraient d’être ce qu’elles sont ; elles seraient dés langues à flexions et non pas des langues agglutinantes.
Si toutes les langues du globe étaient d’une seule et même contexture, il est évident que les mêmes instruments nous serviraient à en démêler le tissu. Mais puisque, de l’aveu de tous, elles ne le sont pas, n’est-ce pas perdre inutilement un temps précieux que de ne pas vouloir accepter, pour établir des liens de
(ly Le métamorphisme est un mut qui fut créé par sir Charles Ljell puur exprimer les changements qu'auraient éprouvés, suivant la théorie de J. Huttun, les ruchers ou les terrains d’origine sédimentaire, par l'actiun du feu central. [Tr.]
PHEMIKKK LEÇON.
parenté entre le tongousc, le mongol, le turc, le sainoyède et le liimois, d’autres critériums (jue ceux qui ont permis de constater l’origine commune du grec et du latin; ou d’essayer de découvrir du sanscrit dans les dialectes malais, et du grec dans les dialectes des montagnards dn Caucase? Toute la croûte terrestre n’est pas formée de liais rempli d’ammonites et de plésiosaures, et tout le langage humain n’est pas composé de sanscrit où abondent les supins et les passés antérieurs. La méthode qui a donné de si heureux résultats pour la classification des langues aryennes jMiut, jusqu’à un certain point, être applicable à d’autres groupes de langues. Les lois j)honétiques sont toujours utiles, mais ce no sont pas les seuls instruments dont le linguiste doive apprendre à se servir. Si nous comparons les membres extrêmes des dialectes polynésiens, nous ne trouvons que peu de conformité dans ce qu’on peut appeler leur grammaire, et beaucoup de leurs mots semblent complètement différents. Mais quand nous comparons leurs noms de nombre, nous voyons clairement qu’ils constituent un fonds commun à tous et nous y apercevons de la ressemblance, quoique en même temps une grande diversité (1):
tle Faluafu . . .
Ut4t
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toUt
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Ilet Samoa . ■ »
. ia»i
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tolu
lima
— Tooga . • .
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Nouvelle^Zclande .
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Iles fUrotonga . .
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rima
— Hangareva . •
. tai
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rima
— Pomotou . .
• rori
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Hfti
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— TaTti ....
. tahi
run^ piti
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hn, mnha
rima, /ute
Hawaii . . •
• tahi
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ha, tauna
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^ Nouka«Hiva .
. f<iAi
ua
tou
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(i) Halo, L nited Slutts exploring Expédition, vol. Vil, p. 240.
LKÇUNS SUH LA SULNCIC DU LA^'UAGl:.
li 7 8 9 10
Ile Fakaafo. . . .
ono
valu
ica
fulu, nufulu
Ile» Samoa . . .
ono
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valu
ira
tcfulu^ nafulu
— Tonga . . .
ono
fitu
valu
Mica
honofulu
NouTelle^Zclande .
ono
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waru
iwa
nakuru
Iles Harotonga . .
, ùno
Un
raru
iva
nauru
— Mangareva . •
ono
itu
vnru
ica
çauru
— Pomotou . .
. hene
hit a
hava
nipa
horihori
TaiÜ ....
ono.
fene hitu
varu, vau
iva
ahuru
— • Hawaii . . .
ono
hitu
t'alu
iwa
ittni
— Nouka-Hiva .
ono
hitn, fitu
vau
ica
onoknu
Nous remarquons d’abord les chaugcmenls phonétiques qui se sont produits dans un seul et môme nom de nombre, suivant qu’il a été prononcé par des insulaires différents : de cette manière nous arrivons à découvrir des lois phonétiques qui, à leur tour, expliquent les dissemblances apparentes d’autres séries de mots dont il semblait d’abord que l’identité fût impossible. Que ceux qui sont disposés à dénigrer l’étroite observation des règles phonétiques dans l’étude de l’histoire des mots aryens, et qui regardent comme une pure pédanterie de ne pas identifier, par respect pour la loi de Grimm, des mots tels que le latin cura et l’anglais care, soin, le grec xa>.eîv et l’anglais call, appeler; le latin peto et l’anglais biil, ordonner, inviter; le latin corvus et l’anglais crow, corbeau; que ceuxlà, dis-je, considèrent les progrès qu’a faits l’étude des langues africaines et polynésiennes , grâce à l’observation des lois phonétiques. Même avec des dialectes non encore fixés par l’inlluence d’une littérature nationale, totalement privés d’écriture et soumis pour la première fois à une analyse grammaticale, l’étude des lois phonétiques est parvenue à dompter « le démon de l’étymologie » (t). Le docteur Bleek con-
(I; L’cv|ircs»ion est dcJacub (iriiiiiii. [Ti'.]
PREMIÈRE LEÇON
sacre le premier volume lout entier de sa grammaire comparée des langues de l’Afrique méridionale à la phonologie, à l'étude des voyelles et des consonnes particulières à chaque dialecte, et des changements auxquels chaque lettre est sujette dans son passage d'un dialecte à un autre (voy. p. 82 et suivantes). Et dans le septième volume de la relation du voyage d'exploration fait par ordre du gouverneur des États-Unis, M. Haie a non-seulement dressé une table (p. 232) des changements réguliers que subissent les mots communs aux nombreux dialectes polyné.siens , mais il a aussi marque les permutations qui ont lieu seulement de temps en temps. Ces lois phonétiques, une fois bien établies, ont permis de faire remonter, avec une certitude parfaite, à une seule et même source des mots qui ont à peine une seule lettre eu commun.
Mais l’altération phonétique ne suffit pas, à elle seule, pour expliquer les différences qui existent entre les dialectes polynésiens; et, à moins d’admettre l’opération du renouvellement dialectal dans une bien plus grande mesure que nous ne serions en droit de le faire pour les familles aryenne et sémitique, il faudrait renoncer à l’espoir de pouvoir jamais constater la parenté de ces dialectes. Croira-t-on que, depuis le temps de Cook, cinq des dix premiers noms de nombre, dans l’idiome de Taïti, sont tombés en désuétude et ont été remplacés par d’autres? Pourtant, tel est le fait.
Deux se disait rw; il se dit aujourd’hui /u?i.
Quatre — ha; — — mahn.
’ Cinq — rima; — — /«le.
LEÇO>S SL'H LA SCIENCE DU LANGAliE. •
. Six so (lisiilt onu; il sc dit aujourd’hui /eite.
Huit — varu; — — vau (1).
Si une langue monosyllabique, comme le chinois, se décompose et donne naissance à des dialectes indé- [>endants, il est clair que ce travail devra produire des résultats tout autres que ceux que nous présentent les langues romanes nées de la décomposition du latin. Dans ces langues, tout violents qu’aient été les changements quifontqu’un mot portugais ressemble si peu à un mot français, il reste toujours quelques fibres qui rattachent ces mots les uns aux autres. Au premier , abord, il semble fort difficile de reconnaître le français jtlier dans le portugais chcgara arriver»; cependant nous pouvons facilement faire remonter pHcr à plicare, et chc- //«;• à l’espagnol ller/ar, l’ancien espagnol plegar, le latin pltcare^ employé ici dans le sens de se replier ou de se tourner vers un endroit, et par suite d’arriver à un endroit (2). Mais quand il s’agit de dialectes du chinois, il semble que les liens qui pouvaient les attacher ensemble soient brisés ft tout jamais. Le langage parlé de nos jours en Cochinchiue est un dialecte du chinois, au moins autant que le frauco-normand était un dialecte du français, quoiqu’il fût parlé par des Saxons à une cour normande. 11 y avait en Cochinchine un idiome indigène, l’annamique (3), sur lequel le chinois fut enté, comme le normand le fut sur le saxon en Au-
(1) United States expioring expédition under the command of Charles WUkes. « Ethnographv and Pliilology » par M. Halo, vol. VU, p. 289.
(2) Diez, Lexique, xo. mot llegar; Grammaire, I, p. 379.
(3) Sur ce qui a subsisté de l’oloment indigène en cochincliiuois, voyez M. Léon de Rosny, Tableau de la Cochinchine, p. 138.
HHKMIÈRE LL'ÇO.N.
gleterre. Le cuchincbinois est donc un dialecte du cliinois parlé en Chine, et il est très-étroiternent apparenté au cantonnais. Pourtant peu de sinologues reconnaîtraient le chinois dans le langage de la Cochinchine. C'est, par exemple, un des traits les plus caractéristiques du chinois littéraire, appelé aussi dialecte de Nankin, ou idiome des mandarins, que toutes les syllabes finissent par une voyelle, soit pure, soit nasale (1). En cochiuchinois, au contraire, nous trouvons des mots terminés en k, l et p. Ainsi dix s’y . dit Ihap^ en cantonnais chap, au lieu du chinois tchi (2)i Il n’est donc pas étonnant (|ue les premiers mission- •' iiaires aient décrit l’annamique comme étant entièrement distinct du chinois. L’un d’eux écrivait : « Lore- (jue j’arrivai en Cochinchine et que j’entendis parlor les indigènes, particulièrement les l'emmes, je crus . entendre le gazouillement d’oiseaux, et j’abandonnai tout espoir de pouvoir jamais l’apprendre. Tous les • mots sont monosyllabiques, et l’on ne distingue leurs significations que par les différents accents avec lesquels on les prononce. La syllabe dài, par exemple, a vingt-trois significations entièrement différentes, sui-
(1) Endlichur, Chinesiiche Grammatik, §§o3, 78, U6.
(2) Léon de Rosn>, Tableau de la Cochinchine, p. 2U!>. Il donne comme exemples :
AûDamjqua. Cantonn&u.
Dix. . . . thap chap
Pourvoir . . dak tak
Sang. . . . houet hceët
Forêt. . . . lam lam
11 mentionne égalbment des doubles consonnes dans le chinois parlé en Cochinchine, savoir, bl, dy, mi, ty, Ir; aussi les consonnes /, r, a. Comme consonnes Anales, il cite ch, k, m, n, ng, p, t. — P. 296.
vant la différence -de l’accent, de sorte qu’on ne parle jamais sans chanter (1) ». Malgré une certaine exagération, cette description ne laisse pas d’être, en somme, exacte, attendu qu’il y a en cochinchinois , comme dans les autres langues monosyllabiques, six ou huit tons ou modulations qui servent à distinguer les différents sens d’une seule et même racine monosyllabique. Ces accents ou tons composent un élément du langage qui est perdu pour nous, mais dont le rôle fut d’une extrême importance dans les premiers âges du parler humain (2).
Le chinois ne dispose que d’environ quatre cent cinquante sons différents, avec lesquels il exprime de quarante à cinquante raille mots ou significations (3). On distingue aujourd'hui ces significations au moyen de la composition, comme on le fait dans d’autres langues par la dérivation ; mais, dans la période des racines, il eût été tout à fait impossible de se reconnaître au milieu de mots ayant vingt sens différents, s’ils n’avaient été accompagnés de quelque indication qui en marquât la signification actuelle. Cette indication était fournie par les intonations différentes; et dans le ton que nous donnons nous-mêmes à nos phrases, nous trouvons comme un reste de ce procédé pritpitif. Nous distinguons une phrase interrogative d’une phrase affirmative par l’élévation de la voix (parti? parti). Nous prononçons la particule oui d’une manière trèsdifférente quand nous voulons dire peut-être (oui, cela se peut), ou vraiment t (oui? cela serait-il vrai?),
()) Leon de Rosny, ibid., p. 301.
(2) Voyez Beaulieu, Mémoire $ur Coriginede la musique, 1863.
(3) Voyez le Cours de 1861, p. 286.
PREMIÈRE LEÇON
OU bien c’est entendu (oui, oui; je le sais), ou assurément (oui, je le ferai). Mais en chinois, en annamiquc, et aussi en siamois et en birman, la fonction de ces modulations est bien autrement importante et étendue. Ainsi, en annamique, ba prononcé avec l’accent grave signifie «dame, ancêtre»; prononcé avec l’accent aigu , il signifie « favori d’un prince » ; prononcé avec l’accent semi-grave il signifie « rebut » ; avec l’accent circonflexe, il signifie « ce qui reste d’un fruit quand on l’a pressé » ; sans accent il signifie « trois » ; avec une élévation de la voix ou l’accent interrogatif, il signifie « soufflet » . On dit que si l’on donne à
Ba, bà, bù, bà,
les intonations convenables, cette phrase signifie : «Trois dames ont donnéun soufflet au favori du prince.»
A combien de fluctuations ces accents doivent être exposés dans des dialectes différents, il est facile de le comprendre. Quoiqu’ils soient fixés aujourd’hui par v des règles grammaticales, et que l’on commette les plus étranges bévues, pour peu que l’on confonde ces accents, il est évident qu’ils n’ont été, dans l’origine, que la simple expression de sentiments individuels, et que, par conséquent, ils ont dû subir des variations bien plus profondes que les formes grammaticales proprement dites. Mais prenons ce qu’on pourrait appeler des formes grammaticales en chinois, afin de voir combien, dans les divers dialectes, leurs destinées sont différentes de celles des désinences des langues à flexions. Quoique l’organisme grammatical du latin ait, à peu de chose près , disparu du français, nous voyons encore dans le s du pluriel un
reste de la déclinaison latine. Nous pouvons faire remonter la désinence moderne à la désinence ancienné. Mais le pluriel étant formé en chinois par l’addition de mots signifiant multitude, tas, troupeau ou classe, quelle trace restera-t-il de la parenté origielle, si l’iin de ces mots est usité dans un dialecte, tandis qu’un autre dialecte en adopte un autre? En cüc.hinchinois on forme le pluriel en plaçant /« devant le substantif. Ce fo signilie «beaucoup» , ou «un certain nombre» . Peut-être ce mot e.xiste-t-il en chinois; il est certain du moins qu’il n’y est pas employé pour former le pluriel. Un autre mot usité en cochiuchinois pour former le pluriel est nung, plusieurs, qui ne se rencontre pas non plus en chinois. Par bonheur, cependant, il se trouve que quelques mots exprimant la pluralité sont restés à la fois eu chinois et en cochinchinois; par exemple, ckoug, qui est évidemment le chinois tchoung (1), signifiant affluence, foule, tous, et usité comme signe du pluriel; de même kaA, que l'on a identifié avec le chinois Ico. L’identité de ces deux derniers mots peut sembler douteuse ; et en supposant que choung n’eût pas été conservé en cochinchinois comme terme de pluralité, de quel secours nous seraient, pour déterminer la parenté réelle et étroite qui existe entre le chinois et le cochinchiuuis, ces critériums qui ont permis de reconnaître l’origine commune des langues aryennes ?
L’indicatif présent se forme en cochinchinois en mettant simplement le pronom personnel devant la racine :
(1) Endlicher, C/UnetUche Grammatik, p. 152.
PREMIÈRE LEÇON
Toy men j’aime.
Mai men tivaimcs.
.'Vo men il nhne. '
Le temps passé se forme par l’addition de du, qui
signifie d^à : <
Toy da men j'aimai.
Mai da men tu aimas.
.Vo da men il Rima.
Le futur se forme par l’addition de c/t^ :
Toy chè men j’aimerai.
Mai chè men tft aimeras.
No chè men il aimera.
Maintenant, si convaincus que nous soyons que le chinois et le cochinchinois sont étroitement apparentés, sommes-nous en droit de nous attendre à trouver les mêmes formes dans la langue des mandarins? Aucunement. Le pronom de la première personne en cochinchinois n’est pas un pronom, mais un mot signifiant serviteur. Dans cette langue polie, « j’aime » se dit « serviteur aime » . En chinois on suit constamment la même phraséologie cérémonieuse, mais on y emploie des mots différents, parmi lesquels /oy, serviteur, n’est pas compris. Au lieu de «je », les Chinois diraient kuà gin, « petit homme » ; /cm, « sujet » ; â-ie, « voleur » ; iu, « imbécile. » Tout cela est sans doute fort poli ; mais nous ne pouvons pas nous attendre à ce que des nations diverses trouvent précisément les mêmes formules de civilité, bien qu’il y ait accord entre leurs instincts grammaticaux, et qu’elles tendent à exprimer leur pensée d’une manière analogue. Le temps passé est marqué, en chinois, par des particules signifiant d^à ou autrefois; mais nous ne trouvons pas
parmi elles l’annamique da. La même observation s’applique au futur. Le système est partout le même, mais les matériaux que l’on emploie sont différents. Faudrat-il donc dire qu’il est impossible de prouver que ces langues soient apparentées, parce que nous n’y trouvons pas les mêmes marques d’une origine commune que dans le français, l’anglais, le latin, le grec, le celtique et le sanscrit?
Dans une de mes leçons précédentes, j’ai essayé d’expliquer quelques-unes des causes qui font que, dans les dialectes nomades, les mots tombent et dispal'aissent beaucoup plus rapidement que dans les langues littéraires; et depuis lors de nombreux témoignages sont venus confirmer la justesse des vues que j’ai énoncées devant vous. Mon excellent ami, l’évêque de la Mélanésie, en qui il est difficile de dire si nous devons admirer davantage le missionnaire, le savant, ou le hardi navigateur, rencontre dans chaque petite lie qu’il visite un langage - nouveau qu’un savant seul peut rattacher au type mélanésien. « Quel indice, écrit-il, de la jalousie et de la défiance dans laquelle vivent ces hommes nous est fourni par la multiplicité extraordinaire de ces dialectes! A chaque génération, à ce qu’il semble, ces dialectes divergent de plus en plus ; des provincialismes, des termes locaux, etc., introduisent sans cesse de nouvelles causes de confusion. »
Aux causes que j’ai déjà énumérées, je ne veux aujourd’hui en ajouter qu’une seule, que je prends dans les langues polynésiennes , sans que nous en voulions grossir l’importance. Elle nous montrera qu’il est difficile de nous exagérer la diversité et la multiplicité
PREMIÈRE LEÇUR.
tics influences qui agissent sur les dialectes nomades, dont elles changent sans cesse l’aspect, et dont elles augmentent le nombre: et elle pourra servir à prouver aux plus incrédules combien nous sommes loin de connaître tous les ressorts secrets du langage, quand nous limitons nos recherches à l’étude comparée des langues classiques de l’Inde, de la Grèce, de l’Italie et de la Germanie.
Les habitants de Taïti , outre leurs expressions métaphoriques, ont une autre façon plus singulière de témoigner leur respect pour leur roi ; c’est par une coutume qu’ils appellent Te pi (1). Ils cessent d’employer, dans le langage ordinaire, les mots qui composent le nom ou une partie du nom du souverain, ou d’un de ses proches parents; et pour remplacer ces termes, ils créent de nouveaux mots. Comme tous les noms eu polynésien sont significatifs, et comme un chef en porte ordinairement plusieurs, il est manifeste que celte coutume doit amener un grand changement dans le langage. Il est vrai que ce changement n’est que temporaire, vu qu’à la mort du roi ou du chef, on laisse de côté le mot nouvellement créé, pour reprendre l’ancien. Mais il n’est guère à supposer qu’au bout d’une ou de deux générations, on se souvienne encore des anciens mots, et qu’on les rétablisse dans l’usage. Quoi qu’il en soit, il est un fait constant, c’est que les missionnaires, en employant beaucoup de ces nouveaux termes, leur assurent une durée indépendante du cérémonieux attachement des indigènes pour leurs chefs.
Il) Hale,<6W., p. 288.
42 LEÇONS sni LA SCIENCE l)ü LANGAGE.
Vancouver remarque ( Vbyffÿp, vol. I, p. 135) qu’à l’avénemenl de Otu, qui eut lieu entra la visite de Cook et la sienne, jusqu’à quarante ou cinquante des mots les plus usités dans la conversation avaient été entièrement changés. Il n’est pas regardé comme nécessaire de changer tous les mots simples qui servent à former un nom composé : le changement d’un seul suffit. Ainsi dans Po-mare, qui signifie « la nuit \j)o) de toux (mare) » , on n’a laissé de côté que le premier mot po, qui a été remplacé par mi. De même dans Ai-mala « qui mange les yeux» , le nom de la reine actuelle, on a changé ai, manger, en amu, et l’on a conservé mata « reil » . Dans Te-arii-na-raha-roa (le chef à la grande bouche), on a changé roa seul en maoro. C’est exactement comme si, à l’avénement de la reine Victoria, on avait proscrit le mot victory tout entier, ou seulement une partie de ce mot, par exemple, tory, en sorte que, durant tout son règne, c’eût été un crime de lése-majesté de parler de Tories, qu’il aurait fallu remplacer par quelque autre dénomination, comme par exemple Conservateurs libâraux. L’objet que se proposent les Taïtiens est évidemment d’empêcher que le nom de leur souverain ne soit jamais prononcé, même accidentellement, dans la conversation ordinaire, et, pour atteindre ce but, il suffit de proscrire une partie de son nom.
«.Mais, dit M. Haie, ce changement infiue nonseulement sur les mots mêmes dont nous avons parlé, mais encore sur les syllabes du même son dans d’autres mots. Ainsi le nom d’un des rois étant Tu, on ne se contenta pas seulement de changer en tia le verbe tu qui signifiait se tenir debout; on fit subir le même
PREMIÈRE LEÇON
changement à la même syllabe dans d’autres mots qui avaient avec le verbe tu seulement un rapport de son : fétu, étoile, devint fetia; tui, frapper, devint tiai; et tu pa pan, cadavre, tia pa pan. De même ha, quatre, ayant été changé en maha, le mot aha, fendre, est devenu amaha, et murihd, le nom d’un mois, muridha. Lorsque le mot ai fut remplacé par amu, maraai, le nom d’un certain vent (dans le dialecte de l’ile Rarotonga, maranai), a été changé en maraamu.
« Le mode de changement ou la manière de former de nouveaux termes semble être arbitraire. Dans bien des cas, les permutations se font en chaugeant ou en laissant tomber une ou plusieurs lettres du mot primitif ; ainsi nous trouvons hopoi pour hapai, porter à bras; ene pour hono, raccommoder; au pour tau, convenir à; hio pour tio, regarder; ea pour ara, ^ sentier; vau pour varu, huit; vea pour vera , ne pas, etc. Dans d’autres cas, le terme substitué est un mot qui avait auparavant une signification touchant de près à celle du mot qu’on laisse tomber en désuétude; ainsi, par exemple, tu, se tenir debout, a été remplacé par tia, droit; rima, cinq, par pae, partie, division; rua, deux, par piti, ensemble. Dans certains cas, la signification ou l’origine du nouveau terme est inconnue, et il se peut qu’if soit une pure invention, comme O fai pour pierre ; pape, pourrai, eau; pohe,
pour mate, mort, etc. D’autres de ces termes ont été importés des îles Pomotou voisines, comme rui, nuit, venant de ruki, sombre; fene, six, de kene; avae, lune, de kawake.
« N’était l’usage, une fois les chefs morts, de donner cours de nouveau aux mots composant leur nom, le
langage aurait pu être entièrement changé, après peu de siècles , non pas , il est vrai , sous le rapport de la grammaire, mais sous celui du vocabulaire. »
On pourrait sans doute dire que cette coutume du Te pi est un cas purement fortuit, une fantaisie qui est propre à une race étrange, mais qui reste beaucoup trop insignifiante pour mériter l’examen du linguiste philosophe. J'avoue que telle fut ma première impression à ce sujet; mais on a appelé dernièrement mon attention sur ce fait curieux que la même particularité, ou du moins quelque chose de fort approchant, existe dans les langues cafres. « Les femmes cafres, nous dit le révérend J. W. Appleyard dans son excellent ouvrage sur la langue cafre (1), ont beaucoup de mots qui leur sont particuliers à elles seules. Cela provient d’un usage nommé Ukithlonipa, qui leur défend de prononcer les mots dans lesquels existe un son qui se trouve également dans les noms de leurs plus proches parents mâles. » Il est parfaitement vrai que, tout d’abord, les mots substitués ne sortent pas du cercle de la famille, et que, s’ils sont admis dans les commérages des femmes, ils ne passent certainenient pas à la conversation des hommes. Mais l’in-
(1) La Langue cafre, comprenant une esquisse de son histoire, des remarques sur sa nature, une grammaire et une classification générale, ethnographique et géographique des dialectes de l'Afrique méridionale, par le révérend i. W. Appleyard, missionnaire wesleyen dans la Cafrerie anglaise : King William’s Town, imprimée pour la Société des missions wesleyennes, et vendue par Godlonton et Wîthe , Graham’s Town, Cap de Bonne-Espérance , et par John Mason, 66 Paternoster Row, Londres, 1850. Mon attention a été ap|)elée sur les remarques d'AppIcyard concernant le Uku/Uonipa, par M. F. W. Farrar, auteur d'un excellent ouvrage sur VOrIgine du langage.
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PREMIÈRE LEÇON
fluence des femmes sur le langage de chaque génération est beaucoup plus grande que celle des hommes. C’est avec une juste raison que nous disons « notre langue maternelle » , car c’est de nos mères que nous l’apprenons, avec toutes ses particularités, avec ses fautes, ses locutions et son accent. Cicéron disait dans son Briitus (chap. 58) : « Une grande influence est exercée sur nous par les personnes que nous entendons tous les jours chez nous et avec qui nous conversons dès notre enfance, et par la manière dont parlent nos pères, nos précepteurs et même nos mères. Nous lisons encore les lettres de Cornélie^ mère des Gracques; elles nous montrent que ses flls ont été élevés autant dans le langage que dans le giron de leur mère. » Ailleurs, dans son Traité de F Orateur (111, 12), il introduit Crassus disant : « Pour moi, lorsque j’entends ma belle-mère Lélia (comme les femmes conservent intactes, plus facilement que nous, les locutions anciennes, parce que conversant avec moins de monde elles retiennent toujours ce qu’elles ont appris dans leur enfance) , il me semble entendre Plaute ou Névius. »
Mais ce n’est pas tout. Dante attribuait les premiers essais de composition littéraire dans la langue vulgaire de l’Italie à l’influence secrète des femmes qui ne comprenaient pas le latin. Cet italien vulgaire, avant de devenir la langue littéraire de l’Italie, y occupait une position fort analogue à celle des dialectes prâcrits dans l’Inde. Ces dialectes prâcrits, ainsi qu’on les nomme, se montrent avec un caractère littérait-e dans les drames sanscrits, où les rôles des femmes, soit de noble, soit d’humble condition, sont écrits en prâcrit, tandis que
LEÇONS SLR LA SCIENCE DU LANGACE.
les rois, les nobles et les prèlres s’exprimeiil toujours en sanscrit. Ici donc nous voyons le parler des femmes, ou, sinon des femmes exclusivement, du moins celui des femmes et des serviteurs, pénétrer graduellement dans la langue littéraire qu’il devait, par la suite, supplanter entièrement ; car c’est le prâcrit et non pas le sanscrit littéraire qui donna plus tard naissance aux idiomes modernes de l’Inde.
Ce n’est pas dans l’Inde seulement que nous pouvons constater l’existence simultanée de deux représentants d’une seule et même langue, tels que le sanscrit et le pràcrit. On a remarqué, au contraire, que plusieurs langues se partagent dès le commencement en deux grandes branches, l’une ayant un caractère plus mâle, et l’autre un caractère plus féminin; l’une plus riche en consonnes, l’autre eu voyelles : runc plus fortement attachée aux vieilles désinences grammaticales, l’autre plus dispost'‘0 à glisser sur ces désinences, et à simplifier la grammaire au moyen de circonlocutions. C’est ainsi (jue nous apparaît le grec avec ses deux dialectes, l’éolien et l’ionien, à chacun desquels se rattachent de nombreuses variétés, dont les plus importantes sont le dorien et l’attique. En allemand, nous trouvons le haut et le bas-allemand; en celtique nous avons le gadhéliqueet le kymri, comme dans l’Inde le sanscrit et le prâcrit, et il est probable que la supposition faite par ürimm pour expliimer la coexistence du haut et du bas-allemand pourrait „u-e étendue aux autres langues aryennes. Il se pourrait que les dialectes plus rudes et plus sévères, le sanscrit, l’éolien et le gadhélique, représentassent l’idiome des pères et des frères, usité dans les assemblées publiques; tandis que le
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PIIK.MIÈHE LKÇIhV.
dialecte plus doux et d'allures plus simples et plus faciles, le pràcrit, l’ionien et le liymri, seraient venus originairement du langage des mères, des sœurs et des serviteurs, occupés des travaux du ménage ou réunis autour du foyer domestique.
Mais que l’on fasse plus ou moins large la part des femmes, toujours est-il que par mille petits canaux les locutions qui leur sont familières pénètrent dans les entretiens de la famille entière, et que de là elles passent dans les discours prononcés aux assemblées publiques. Plus sera grand l’ascendant exercé par les femmes sur la société, plus leur langage aura d’influence sur celui d’une famille ou d’un clan, d’un village ou d’une ville. Toutefois on ne peut pas citer à l’appui de notre proposition les cas oà les femmes parlent un langage entièrement différent de celui des hommes, comme cela eut lieu chez les Caraïbes des Antilles (1), qui avaient tué toute la population inàle des Arawakes et avaient épousé leurs femmes ; et il semble que des faits semblables se soient passés chez certaines tribus du Groenland (2). Néanmoins même ces cas' isolés nous montrent de quelle façon, chez des races sauvages vivant à l’état primitif, le langage peut être modifié par ce que nous appellerions des causes purement accidentelles.
Mais, pour revenir au cafre, nous y trouvons des indices certains que,. ce qui ne fut dans l’origine qu’une habitude pû ulière aux femmes (l’effet, si vous le voulez, de la modestie des dames cafres) étendit, avec le temps, son influence. Car, de même que
(1) Henas, Catalogu, 1, 2J2.
’ (2) Ibid-, I, p. 369.
les femmes s’iiilerdisent l’emploi des mots contenant un son semblable aux noms de leurs plus proches parents mâles, les hommes de certaines tribus cafres évitent de prononcer les mots qui rappellent les noms de leurs anciens chefs. Ainsi, parce que le premier chef des Amambalu se nommait Ulanga, cette peuplade a remplacé le terme général qni désigne le soleil, ihntga, par isota. Ponr une raison semblable, les Amagqunukwebi emploient le mot immela, au lieu de isishetshe, qui est le terme général signifiant couteau.
Ici donc nous ne pouvons qu’ôtre frappés de deux choses : en premier lieu, de rinflucncc qu’un simple caprice, dès qu’il devient permanent, peut exercer sur tout l’aspect d’une langue (car il ne faut pas oublier que toutes les femmes ayant leurs parents mâles, et toutes les tribus leurs propres ancêtres, un grand nombre de mots ont dû constamment être proscrits et remplacés dans ces dialectes); en second lieu, de cette rencontre curieuse dans deux grands rameaux du langage humain, le cafre et le polynésien, d’une même particularité qui semblerait, au prime abord, n’ètre qu’un accident idiosyncrasique et le résultat d’une idée qui aurait pu se présenter une fois à l’esprit humain, mais point deux fois. 11 est parfaitement vrai que des habitudes telles que le Te pi et le Ukuhlonipa ne pourraient jamais intluer sensiblement sur les langues littéraires des nations civilisées, et que nous chercherions en vain des traces de leur existence eu sanscrit, en grec ou en latin, autant que ces langues nous sont connues (1). Maisc’est pourcette
(1) On trouverait des traces de ce phénomène dans le langage rûnilier des grandes villes, comme l’ai'is ou Londres. Dans l’argot
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PREMIÈRE LEÇOM.
raison même que l’étude de ces dialectes, pour lesquels j’ai adopté la désignation de nomades afin de les distinguer des langues que J’appellerai langues d Etat, devient si instructive. Nous y voyons ce que nous ne pouvons espérer de trouver même dans les formes les plus archaïques du sanscrit ou de l’hébreu. Nous y observons l’enfance du langage avec tous ses caprices enfantins, et nous pouvons en tirer au moins cet enseignement, qu’il y a dans le langage plus que ne l’avait soupçonné d’abord notre philosophie.
Qu’on me permette encore une citation pour confirmer ces vues. Dans son ouvrage le plus récent, le Naturaliste sur le fleuve des Amazones, M. H. W. Bâtes, nous dit : — « Le langage n’est pas un guide sùr pour établir la filiation des tribus brésiliennes, car sept ou huit langues sont quelquefois parlées sur les bords d’une même rivière dans un espace de 200 ou 300 milles. Il y a dans les habitudes indiennes certaines particularités qui amènent promptement l’altération du langage et la séparation des dialectes. Lorsque les Indieus, hommes ou femmes, conversent entre eux, ils semblent prendre plaisir à défigurer les mots ou à inventer des prononciations nouvelles. 11 est amusant de voir comme toute la réunion éclate de rire quand le plaisant du cercle trouve quelque nouveau terme d’argot, et ces mots nouveaux restent bien souvent. J’ai pu faire cette remarque, pendant de longs
de la conversation, des petits journaux et des scènes de genre, on a, pour désigner certains faits et certaines personnes, des expressions qui changent tous les six mois ou tous les ans. Une pièce nouvelle, un article d'une gazette en vogue, suffisent à introduire un terme qu’un autre remplacera l'hiver suivant. Voir Uorédan I.arehey, les ExcentridUs du langage, o' édit. Paris, Üentu, 1863. |Tr.]
.’SO ' LKÇOi>S suit LA SCIE>CE HL’ LANGAGE.
voyaffes où j’étais accompagné d’équipages indiens. Loreque ces corruptions du langage se produisent dans une famille ou dans une petite horde, qui sont souvent de longues années sans avoir aucune communication avec le reste de la tribu, elles sont consacrées par l’usage et ne cessent plus d’ètre usitées. C’est ainsi que des hordes séparées, tout en appartenant à la même tribu et en habitant les bords d’une même rivière, Unissent, après nombre d’années d’isolement, par ne plus être comprises par leurs frères, comme cela est arrivé pour les Collinas sur les rives du Juriia. Il me semble donc fort probable que c’est dans cette tlisposition à inventer de nouveau.^ mots et de nouvelles prononciations, et dans l’isolement où vivent les hordes et les tribus, que nous trouverons les causes de cette étonnante diversité des dialectes de l’Amérique mériiiioiiale. » — (Vol. 1, pp. 329-30.)
Comme j’ai l’intention de consacrer ces Leçons spécialement au grec, au latin et aux langues romanes, à l’anglais et aux idiomes qui lui sont étroitement apparentés sur le Continent, et enfin au sanscrit, tant décrié mais si indispensable, il m’a semblé nécessaire de nous prémunir, dès le début, contre l’erreur qui nous ferait supposer que les langues indo-européennes peuvent nous fournir tous les matériaux nécessaires pour la science du langage. Ce serait là une erreur non moins grossière que de croire que l’observation de l’époque tertiaire pourrait suflire pour nous faire connaître la manière dont se sont déposées et l’ordre dans lequel se succèdeut les différentes couches qui forment l’enveloppe terrestre. Cependant l’étude de ces langues sera féconde en enseignements et en résul-
prkmièrï: leçon.
lais. En nous découvrant les lois rigoureuses et minutieuses qui règlent les changements de chaque consonne, de chaque voyelle et de chaque accent, elle formera notre esprit à une sévère discipline, et elle nous apprendra à respecter chaque iota dans les idiomes les plus barbares que nous pourrons avoir, uii jour, à analyser. En nous aidant à comprendre la langue dans laquelle nous pensons et d’autres qui touchent de bien près à nos plus chères affections, cette étude nous fera voir de quelle extrême importance est la science du langage pour la psychologie, la science de l’esprit. Elle nous montrera même que ces deux sciences sont inséparables, et que, sans une e.\acle analyse du langage humain, nous ne pourrons jamais atteindre à une connaissance exacte de l’esprit humain. « Je crois vraiment, disait Leibniz, que les langues sont le meilleur miroir de l’esprit humain, et qu’une analyse exacte de la signilication des mots nous ferait connaître mieux que toute autre chose les opérations de l’intelligence humaine. »
Je me propose de diviser ces leçons en deux parties. Dans la première Je traiterai de ce qu’on peut appeler le corps ou l’extérieur du langage. J’analyserai les sons dont le langage est revêtu, soit que nous les appelions lettres, syllabes ou mots; et je décrirai leur origine, leur formation, et les lois qui déterminent leur développement et leur dépérissement. Dans cette partie, nous aurons à nous occuper de quelques-uns des principes les plus importants de l’étymologie.
Dans la seconde partie j’ai l’intention d’étudier ce qu’on peut appeler Tâme ou l’intérieur du langage. J’examinerai les premières conceptions qui ont sollicité
LEÇONS 8LK Lk SCIENCE DU LANGAGE.
une expression, leurs combinaisons et leurs ramiücations, leur développement, leur corruption et leur renaissance. Dans cette partie, nous aurons à approfondir quelques-uns des principes fondamentaux de la mythologie ancienne et moderne, et nous rechercherons quelle influence le langage, en tant que langage, peut e.xerccr sur nos pensées.
DEUXIÈME LEÇON