‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863 (volume 2)Chapitre 26 sur 44 · LES CHANGEMENTS PHONÉTIQUES · texte numérisé non relu

LES CHANGEMENTS PHONÉTIQUES

Richesse ou pauvreté des dilTérerUs alphabets. — Influences diverses qui inodiflent les sons alphabétiques. — Statistique du nombre des consonnes dans les principales lanjtues. — Articulation imparfaite. Exemples de diverses consonnes qui manquent en différenles lanftues. Impuissance de certaines peuplades et nations à prononcer certaines lettres, et à distiniruer certains sons. Les cbangeinents phonétiques, divisai en deux chasses ; les uns sont dus à la paresse et produits par un relAchemcnt des muscles ; les autres sont TelTet du développement dialectal et de certaines idiosyncrasies phonétiques. Exemples de ces variations dialectales dans les langues aryennes : hypothèse pour en expliquer l'origine. — Corruptioii phonétique. Effets divers produits par la tendance qui existe chez les hommes à simplifler le travail de la parole. Origine des consonnes doubles et des voyelles initiales euphoniques.

Les recherches dont j’ai exposé devant vous le résultat dans ma dernière leçon vous ont fait connaître les matériaux dont disposaient les premiers architectes du langage. Ces matériaux peuvent sembler peu abondants auprès des vocables sans nombre que contiennent les innombrables langues, et dialectes qu'ils ont servi à construire, et il n’eilt pas été difricile d'y faire maintes additions, si nous avions assigné une place et

LEÇONS SLII LA SCIENCE Dr LANC.AOE.

un nom indépendants à toutes les légères variétés de son (jn’il est possible de produire, ou que l’on peut découvrir dans le parler des diverses races du globe, dépendant, si peu nombreux que soient les éléments alphabétiques, il n’y a que peu de langues qui les emploient tous. Quand nous trouvons des alphabets trèsriches, comme en Ifindoustani et en anglais, c’est que des langues différentes se sont mêlées, dont chacune a gardé, pendant un temps, ses particularités phonétiques. C’est parce que le français est du latin parlé non-seulement par des Romains de province, mais aussi par des Francs de la Germanie, que son dictionnaire renferme des mots commençant par h et par fjui. Ces mots sont dus à des gosiers germaniques ; ils appartiennent à l’alphabet teutonique, et non à l’alphabet romain. Ainsi hdir a la même origine que le mot anglais to haie; hameau que home; fuiler que tn haste ; déf/uiser que trise; ijuile (vieux français) que u'de ; guichet que wicket. C’est parce que l’anglais est du saxon parlé non-seulement par des Saxons, mais aussi par des Normands, que nous y entendons plusieurs sons qui ne se rencontrent dans aucun autre dialecte teutonique. Le son de ?/ dans l’anglais pure n’est pas un son teutonique ; il a pris naissance dans l’effort que faisaient les Anglo-Saxons pour imiter \'u français dans pure (1). I.Æ plupart des mots anglais dans lesquels se trouve ce son dérivent du français et du latin, comme par exemple duke (duc), duritig (durer), beautg (beauté, bellitas), nuisance (nocentia). Cependant, une fois naturalisé en Angleterre, ce son s’est introduit

(t) Fiedler, F.nglitche Grammallk, I, pp. 118 et 142.

OIÎATHIÈME LKÇON,

aussi dans des mots saxons ; c’est-à-dire les Normands prononcèrent comme yu (qu’il faut figurer par /om pour des oreilles françaises) la combinaison des lettres co'm,' et enw de l’anglo-saxon: c’est ainsi que cneoio est devenu knew « je connus » , fcawa « peu de » feiv, dediv « rosée » detv, hiw « teinte, couleur » hue (1).

Ia's sons de ch et de j en anglais sont des sons romans ou normands plutôt que teutoniques, bien que, une fois admis en anglais, ils aient influe sur beaucoup de mots d’origine saxonne. Ainsi cheer dans notre expression ÿoorf cheer « bonne chère» est le français chhe, le bas-latin cara{i)\ chamher est chambre, caméra; cherry (en anglo-saxon c'mè) est le français cerise, le latin cerasus; lo preach est le français prêcher, le latin prædicare; lo forge est le français forger, le latin fabricare. De même joy vient de joie, gaudixm; judge de jug^, jiide.r, etc. Les mêmes sons ont pénétré également dans des mots saxons, particulièrement devant e et i, mais aussi devant d’autres voyelles. En voici quelques exemples: choose « choisir », l’anglo-saxon ceôsan, l’allemand kiesen; chew « mâcher », l’anglosaxon ceotvan , l’allemand kauen; child « enfant » , remplaçant dès le temps de Layamon (vers la fin du douzième siècle) l’ancien anglo-saxon ci Id ; cheap « à, bon marché » , l’anglo-saxon ceap; birch « bouleau » ; finch « pinson »; speech « parole »; much « beaucoup», etc.; thatch «chaume», l’anglo-saxon //reten/# ;

(!) Cf. Marsh, /.eelureson the Englisk l.anguage (2'.s)‘rie), p. 6o.

{if Cara, en espagnol, cl c/iiére, dans le vieux franeais, signiflenl « visage n; Nicot dit « avoir la chère baissée ». Ce mot a pris plus tard le sens de « accueil, réception hospitalière. » Cf. Diez, Lexicon Etymologicuvi, au mot cara.

iratch «veiller», l'anglo-saxoïi tveccan (ces mois ont. dans le dialecte écossais, les formes t/ieek et tvai/c) ; bridge «pont», l’anglo-sa-xon l'allemand firi/cXe; edge « bord » , l’anglo-saxon eig, rallemnnd Ecke; ridgc, originairement « échine » . l’anglo-saxon hrgrg, l’allemand Riickcn.

Le son mou de z, dans azuré, et de s, dans vhhm, est également une importation romane.

Les mots, au contraire, dans lesquels se rencontre le th sont saxons, et les Normands durent tâcher de les prononcer de leur mieux; et, à en juger d'après l’orthographe des manuscrits, ils semblent avoir prononcé d au lieu de tU. La môme remarque s’applique aux mots dans lesquels entrent ich, originairement hv, et ght, originairement ht; par exemple, lehu, which « qui », bought « acheté », Ught « lumière », righl « droit ». Les mots sont de pur saxon, et le dialecte écossais conserve encore le son guttural primitif du b devant le t.

Le dialecte O Tj i-lierero n’a ni l ni /, ni les sifflantes .V. r, Z. La prononciation de ce dialecte ressemble à un hégaycment d’enfant, par suite de la coutume qu’ont les Va-herero de faire limer en partie les dents de devant de leur mâchoire supérieure, et de se faire sauter les quatre dents correspondantes de la mâchoire inférieure. C’est là peut-être ce qui est cause que le Ü Tyi-herero a deux sons semblables au son rude et au son mou du th et du dh en anglais (ils ,sonl écrits s, -)(!)•

I! y a des langues qui rejettent certaines lettres qui

(1) Sir G. Grey's Ubrary, I, 167.

QUATRIÈME LEÇON

nous sembleraient à nous presque indispensables, et il y en a d’autres où même les distinctions normales entre les gutturales, les dentales et les labiales, ne se marquent pas encore clairement. Nous sommes si habitués à regarder pa et ma comme étant les articulations les plus naturelles, que nous avons peine à concevoir qu'une langue puisse en être dépourvue. Que de fois n’avons-noiis pas entendu répéter que, dans toutes les langues du monde, les noms de père et de mère sont dérivés du premier cri de reconnaissance qu’un petit enfant peut articuler, et que, dans ce premier âge, un enfant ne saurait articuler d’autres sons que ceux qui sont formés par la simple ouverture ou fermeture des lèvres? Et pourtant c’est un fait que jamais les Mohavvks (dont j’ai connu à Oxford un spécimen intéressant) n’articulent avec les lèvres, ni dans le bas âge, ni plus tard, quand ils sont grands. Ils n’ont ni ni b, ni m, ni /, ni c, ni w, ni aucune labiale que ce soit. Leur nom même de « Moliawk » semble contredire cette assertion, mais ce nom n'est pas un mot de leur langue et leur a été donné par leurs voisins. Ils ne sont pas les seuls qui tiennent toujours la bouche ouverte, et qui s’abstiennent de prononcer des labiales (1). Oette particularité leur est commune avec cinq autres tribus, qui composent avec eux les Six-Nations. savoir, les Mnliairks, les Senekas, les Onandarjm, les Oneidas, les Caifu;ias et les Titsca-

(I) Brosses, t'ormatiun mécanique des langues, I, |i. 220 : « La Hoiitan ajoute qu’aucune nation du Canada ne fait usaf,'o de la lettre

que les Murons, à qui elje.s manquent toutes quatre (B, P, M, K), ne ferinent jamais les lèvres. » F et S manquent au dialecte de Barotanga. Cf. Haie, p. 232. *

LKÇONS SUR LA SCI^;^CE DU I.ANGAUE.

rnras. Les Hurons n’ont pas non plus de labiales, et il y a d’autres dialectes en Amérique auxquels elles manquent également (1).

11 est rare que les sons gutturaux manquent entièrement dans une langue : parfois, comme dans la famille sémitique, ce sont eux qui jouent le rôle le plus important, et alors ils sont représentés par une nombreuse série de lettres. Plusieurs langues ne font pas la distinction entre k et g (2); quelques-unes n’ont que k, d’autres ont seulement^. Le son dur dey, comme dans l’anglais yo«e «allé», ou dans le français yowjwe. celui de la lettre anglaise j (dje) dans jet, et du z dans zone, sont souvent entendus dans le cafre, mais n’existent pas dans l’alphabet dn secliviana (3).

11 y a nn petit nombre d’idiomes, cités par Bindseil comme étant entièrement dépourvus de sons gutturaux, par exemple, celui des lies de la Société (4); et il s’est mal rencontré qu’un des premiers noms anglais que les indigènes de ces lies aient eu à prononcer fût celui

du capitaine Cook, qu’ils ne pouvaient appeler que

(1) Voir Bindseil, /ibhandlunyen, p. 3li8. l/idiomc inixtecan’a pas les lettres p, b, f ; le mexicain n'a pas b, v, f; le totonaca, le kail^ani (Hâidali) ot le thiiiikit sont également dépourvus des mêmes lettres (Pott, Ht. F., Il, 63) ; le hotlentot n'a ni f, ni v (Sir George Grey’s Lihranj, I, p. !<); les idiomes de l'Australie n'ont pas non plus ces deux lettres {Ibid., Il, I, 2). Beaucoup des assertions de Bindséil, lelatives à la pré.-cnce de certaines lettres dans certains dialectes nu U leur alisencc, demandent à être contrôlées, étant fondées princijialement sur le Mithridate d’Adelung.

(2) Sur la confusion qui a existé pendant une certaine époque, dans l'alphabet latin, entre le k et le g, voyez Corssen, Justprache,

I ficalismus und Betonung der laleinischen Sprache, pages bet3'J>

(3) Bindseil, ibid., 344. Mithridate, I, 632, 637.

( 4 ) ^ppleyard, p. 60.

yi ATHIÈMK LK(J<H\.

Toute. On dit que les sons gutturaux manquent egalement aux dialectes des lies Hawaii et Samoa {!). Ici cependant le k est indiqué par un hiatus ou un effort pour prendre haleine, comme dans ali’i pour aliki, ’a’no pour kakano (2).

Les dentales semblent exister dans toutes les langues (3).Cependant le d n’est jamais employé en chinois, non plus que dans le mexicain, le péruvien et plusieurs autres dialectes de l’Amérique (4). Le n manque au langage des Hurons (o), et de plusieurs autres tribus américaines. Le .v manque aux dialectes australiens (G;, et à plusieurs des idiomes polynésiens, dans lesquels il est remplacé par h (7). Ainsi, dans le tonga, nous trouvons hahnke pour sasake; et dans l’idiome de la Nouvelle-Zélande, heke pour s<eke. Dans le rarotonga, le a est entièrement perdu, comme dans ae pour sae. Lorsque le h remplace un .v primitif, ce h a un son sifflant et particulier que les uns ont représenté par sh, d’autres par zh, d’autres par hc ou A’, ou simplement par e. Ainsi le mot hongi, du samoa songi, qui

()) Haie, [I. 23ï.

(2) Pour éviter toute confusion, il peut être utile de rappeler (|ue dans toute la Polynésie tous les principaux groupes d'iles, excepti' les îles Samoa, sont connus des indi^'ènes des autres fo'oupes sous le nom de la plus grande île qui s'y trouve. Ainsi les Üea Sandwich sont appelées Hawaii; les il es Marquises, Noukahiva; les lies de la Société, Tahiti; le groupe des lies Gambier, Mangareva; les lies des .4mis, Tonga; Varchipel des Aacigateurs, Samoa (toutes), voir Haie, pp. 4, I2ü; les Ues Herrey, Rarotonga ; Varchipel Bas ou Dangereux, Paumolu; Vite. Bowditch est Jakaafo.

(3) Bindseil, ibid., p. 3o3.

(4) Id., ibid., p. 365.

(ü) Id., ibid., p. 334.

(6) Sir üeorge Orej's Libranj, 11, |j 3.

(7) Haie, ibid., p. 232,

Lfu;i»s SIR LA SCIK.NCE HU LANGAGE.

signifie « saluer eu pressant le nez », a été écrit par des personnes différentes, shongi, ehongi, heongi, h'nngi et zongi (1),

Mais, même en restant sur un terrain qui nous est plus familier, nous trouvons qu’une langue aussi parfaite que le sanscrit n’a pas de f, ni de sifflantes molles, ni c, ni o brefs ; le grec n’a ni j, ni te, ni f, ni sifflantes molles; le latin n’a pas non plus de sifflantes molles, ni 0, ni <p, ni L’anglais n’a pas d’aspirations gutturales comme celles qui terminent les syllabes ach et ich en allemand. Le haut-allemand n’a pas de w comme le te anglais dans u-itid « vent » , ni Ih, d/t, ch. ni le j anglais. Tandis que le sanscrit n’a pas de f, l’arabe n’a pas de p. F ne manque pas seulement aux langues qui n’ont aucune articulation labiale, mais nous chercherions eu vain cette lettre en finnois (malgré ce nom lui-même qui a été donné par les peuplades voisines) (2), en lithuanien (3), dans les dialectes des Tziganes ou Bohémiens, dans le tamoul, le mongol, quelques-uns des dialectes tartares, le barman, etc. (4).

C’est un fait bien connu que, non-seulement des individus, mais des nations tout entières éprouvent de la difficulté à prononcer la lettre r. Aucun Chinois qui parle la langue classique ne prononce jamais cette lettre. Ils disent AT?' li sse tu au lieu de Christ ; Eulopa au lieu A’ Europe; Ya me H la au lieu d’Amérique.

(1) Haie, pp. 122,234.

(2) Polt, FJijmologisclie Forschungen, 11,62.

(3) « F ne .se rencontre dans aucun mot de pur slave. »— Brücke^ Grundzügt, p. 34.

(4) Bindseil, p. 289.

t^UATRIÈHE LEÇOR.

D’où il suit que ni Mandarin, ni Sericum ne peuvent être des mots chinois : le premier est le sanscrit man- Irin « conseiller » ; le second est dérivé de Seres, nom donné aux Chinois par leurs voisins (t). R manque également au langage des Durons, des Mexicains, des Othomi, et à d’autres dialectes américains; au cafre(2), et à plusieurs idiomes de la Polynésie (3). Dans les langues polynésiennes. Christ se prononce Kalaisi, et aussi Karaita et Keriso. R permute souvent avec /, mais l de son côté est un son inconnu en zend, dans les inscriptions cunéiformes (4), dans le japonais (du moins dans plusieurs de ses dialectes), et dans plusieurs idiomes de l’Amérique et de l’Afrique (5).

II serait intéressant de dresser une statistique plus étendue de la présence de certaines lettres dans certaines langues ou de leur absence : la simple énumération même du total des consonnes et des voyelles dans les alphabets des différents peuples pourrait donner des résultats curieux. Je me contenterai de présenter ce tableau pour un petit nombre de langues :

V hindoustani , qui admet des mots sanscrits, persans, arabes et turcs, a 48 consonnes, sur lesquels il

(i) Pott, Deutsche MorgentàndUehe Gesellschaft, XII, 4o3.

(î) Boyce, Grammar of the Kafir Language, éd. Davis, 1863, |). vu. Le r se trouve dans le scchuana. Les Cafres prononcent l au lieu de r dans les mots étrangers. Ils ont cependant les trilles gutturaux. Cf. Appicyard, The A'a/lr Language, p. 49.

(3) Les idiomes de la Nouvelle-Zélande, de Rarutunga, de Mangareva, de Paumutu, de Tahiti et de Nuukahiva ontr; ceux de Kakaafo, de Samoa, de Tonga et de Hawaii ont /. — Voir Haie, ibid., p. 232.

(4) Cf. Sir H. Rawlinson, BehUtun, p. 146. Spicgel. Parti Gramtiiatih, p. 34.

(3) Bindseil, p. 318; Pott, ibid., Xll, 453.

210 LEÇONS SUK LA SUENCe'^DU LANGAGE.

\ en a 13 qui sont des aspirées, des nasales et des sifflantes du sanscrit classique, et 14 qui sont des lettres arabes.

Le sanscrit a. 37 consonnes, ou 39, si nous comptons le / et le là védiques.

Le turc, qui admet des mots persans et arabes, a 32 consonnes, dont 23 seulement appartiennent réellement au turc.

Le persan, qui admet des mots arabes, a 31 consonnes, dont 22 appartiennent au persan, les autres à l’arabe.

V arabe a 28 consonnes.

Le cafre (zulu) a 26 consonnes, outre les claquements de langue.

hébreu a 23 consonnes.

U anglais a 20 consonnes.

ha grec a 17 consonnes, dont 3 sont composées.

ha lutin a 17 consonnes, dont 1 est composée.

Le mongol a 17 on 18 consonnes.

I>î finnois en a 1 1 .

Le polynésien a de son propre fonds 10 sons de consonpes; aucun des dialectes polynésiens n’en a plus, beaucoup en ont moins (1).

Quelques idiomes australiens en ont 8, avec trois variations (2).

Les dialectes de la Mélunésie sont plus riches en consonnes. Le plus pauvre, le duanru , en a 12; d’autres ont 13 et 14 consonnes, et même davantage (3).

(1) Cf. Unie, p. 231 ; Voii der Cabelentz, Abhandlungender Philologiteh-Historisc/ien Clatse der Koniglich SàdisUchen Getellschaft (1er IVissenschaften, vol. in, p. 2S3. (Leipsick, 1861.)

(2) Haie, p. 482.

(3) Voir Von dcr Gabelentz, tbid.

QUAIRIÈME LEÇON. 2i 1

Mais ce qui est encore plus curieux que de voir certaines langues ou familles de langues posséder certaines lettres ou en être privées, c’est l’incapacité où sont quelques races de faire une distinction, soit en entendant parler, soit en parlant , entre quelques-unes des lettres organiques de notre alphabet. 11 semblerait qu’il n’y a pas deux consonnes plus distinctes que k et t. Pourtant dans la langue des îles Sandwich, ces deux sons se confondent, et il semble impossible à un étranger de dire si ce qu’il entend est un son guttural ou un son dental. Le même mot est écrit avec un k par les missionnaires protestants, et avec un t par les missionnaires catholiques. Il faut des mois de travail patient pour apprendre à un jeune Hawaien la différence entre k et t, entre g et d, entre l et r. Le même mot varie dans les dialectes des îles Hawaii jusqu’à être transcrit koki et hoi, kela et tea{\). En adoptant le mot anglais steel « acier » , les Hawaiens ont rejeté le a, parce qu’ils ne prononcent jamais deux consonnes ensemble; ils ont ajouté un a final, parce qu’ils ne terminent jamais une syllabe par une consonne, et ils ont changé le /en A (2). C’est ainsi que steel est devenu kila. Une pareille confusion entre deux consonnes aussi importantes que k et t serait la mort d’une langue comme l’anglais. Aucune distinction n’existerait plus entre carry « porter » et tarry n séjourner, rester

(1) The Pohjnetian, octobre 1802.

• (2) Buschmann, les Iles Marquises, p. 103 ; Pott, Etym. Farsch^

11, 138. « En hawaien, les indigènes ne Tont aucune distinction entre t et k, et, dans la langue écrite, les missionnaires ont adopté cette dernière lettre, mais à tort, car l’élément est en réalité le t polynésien. X — Haie, VU, p. 234.

212 Ll!:(;u^s SL'H L\ SCIENCE DU LAN'GAIiE.

LMi arrière » , entre car « chariot » et tar « goudron , >» entre key « clef » et tea « thé » , entre neck « cou » et iiet « filet ». Cependant l’idiome hawaien lutte avec succès contre ces désavantages, et a subi l’épreuve d’une traduction de la Bible, sans être trouvé insuffisant. Physiologiquement nous ne pouvons expliquer cette confusion que par un vice ou une mollesse d’articulation, le plat de la langue allant frapper le milieu du palais entre les points où A et / prennent naissance, et produisant ainsi un sou qui tantôt se rapproche davantage de la lettre dentale et tantôt de la lettre palatale. Mais il est curieux d’observer que, selon des juges compétents, quelque chose d’analogue se produit en français et en anglais. Des observateurs attentifs nous disent qu’au Canada les gens du peuple ont coutume de confondre t et k, et disent mékier et moikié au lieu de rnélier et moitié (1).

I) Mai-sh et Smitli, Student’s Manual of the Engtith Ixmguage, p. 349.

[C'est ainsi que parlent aujourd'liiii encore les paysans du centre de la France. .Molière, qui a reproduit avec la plus parfaite exactitude les nuances des diflerents patois qu’il a fait parler sur son thc.ttre, a mis, dans le Médecin malgré lui, 1e patois de nos campagnes dans la houc.hc du pav.san Lucas et de sa femme Jacqueline, qui, comme elle le dit, aurait mieux aimé <■ bailler à .sa fille eun bon mari qui li fût agriable,que toutes les rentes de la Biausse », nous faisant savoir a.ssez clairement par là (|u’elle était Beauceronne. Cette pièce nous offre plus d'un exemple du changement du f en k ou gu : ainsi (a. Il, sc.2), Jacqueline dit à Géronte : « Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hériquié!... Le compere l'iarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquiè de vaigne qu'il avait davantage que le jeune Kobiu, ou aile avait bouté son amiquié. » \ la scène 3, Lucas dit à Sgauarelle : « II guia office qui quicnne, je sis votre sarviteur. » Les personnes qui ont prêté quelque attention au parler actuel des compatriotes de Lucas et de Jacqueline peuvent aftirmer, en lisant la pièce de Molière, écrite il y a juste deux cents ans (la première

OUATRtÈME LEÇON.

Webster va jusqu’à soutenir, dans l’introduction de son Dictionnaire anglais , qu’en anglais les lettres r/ sont prononcées comme //, et gl comme dl; clear et rlean, dit-il, sont prononcés tlear et tlenn;glorg se prononce dlorg. Or, dans res matières , Webster est une grande autorité; et quoique je doute qu’on dise en effet au lieu An glory, sa remarque montre, du moins, que même avec une langue dont on est maître et avec une oreille bien exercée, il y a quelque difRculté à distinguer un son guttural d’un son dental.

L’anecdote suivante nous montrera combien il est difficile de saisir le son exact d’un mot appartenant à une langue étrangère. Voici ce qu’écrit un .Américain qui résida longtemps à Constantinople : » Dans toutes mes lettres, de quelque manière qu’elles soient écrites, il n’y a qu’un seul mot que je .sois certain de n’avoir pas mal épelé, et c’est le mot bactshtasch, qui signifle « un présent » . Je l’ai entendu si souvent, mon oreille est si accoutumée à ce son et ma langue est si exercée ù le prononcer, que je suis certain maintenant de ne pas me tromper de la centième partie d’un soufile. Il n’y a pas un autre mot dans la langue turque qui soit si bien gravé dans mon esprit, et si présent à ma mémoire. Quoi qu’advienne de tout le reste que j’ai écrit, bacisbtasch! ma première connaissance en turc, je ne t’oublierai jamais. » Le mot qu’il a voulu reproduire est Bakhshish (I).

représentation étant du 9 août 1666), qu’il ne s’y trouve peut-être pas un seul mot patois dont la prononciation ne soit encore la même de nos jours.

Dans la prononciation populaire de cintitme cinquième nous trouvons le chan^rement inverse du qu en t. Tr.|

(1) Conttanlinople and its Enriront, by an American long resi-

Le mot chinois que les savants français écrivent euî, est écrit par différents auteurs ôl, eulh, eull, r’I, r’il, urh, rhl, mots par lesquels on veut représenter, si je ne me trompe, un seul et même son, savoir, celui d’un mot qui à Canton se prononce i, en annamite ni, en '.japonais ni (1).

Si nous considérons que dans beaucoup de langues r est une gutturale et / une dentale , nous pourrons comprendre dans la catégorie des sons indéterminés à laquelle appartient le son intermédiaire entre k et t, l’articulation qui (lotte entre les deux lettres r et /; il se fait là une confusion qui a été remarquée non-seulement dans les langues polynésiennes, mais aussi dans les langues africaines. Parlant des dialectes setshuana, le docteur Bleek fait cette observation : « On est fondé à considérer r dans ces dialectes comme une sorte de lettre flottante, intermédiaire entre l et r, plutôt que comme un r nettement articulé (2) » .

Même dans les langues classiques on peut découvrir quelques faibles traces de cette confusion entre r et /; mais ici c’est l’exception et non pas la règle. 11 est impossible de douter que les deux terminaisons latines aris et alis ne soient parfaitement identiques. Si nous dérivons Saturnalis de Saturnus et secularis de seculum, nomialis de norma et regularis de régula, astralis de astrum et slellaris de Stella, il est clair que dans tous ces mots le suffixe est le même. Néanmoins il y a une manière de règle qui détermine le choix de aris

dent, New-Vork, 1835, 11, p. 151 ; ouvrage cité par Marsh, Lecturu (2* série), p. 87. '

( 1 ) Léon de Rosny, la Cochinc/iine, p. 2W.

(2) Sir George Grey's Llbrary, vol. 1, p. 135.

OVATRIÈME leçon.

ou de alvt. Si le corps des mots renferme un /, les Romains préféraient la désinence aris (de là seculuris, reyulum, xtellaris), avec ces deu.v seules exceptions que le / était conservé d’abord quand il y a aussi un r dans le corps du mot et que r est plus près de la terminaison que / (de là pluruUs, lateralis), et en second lieu quand le / fait partie d’uue consonne composée, conmie dans fluvialis, f/ladalis {} ).

Des exemples du changement de / en r se présentent dans presque toutes les langues; ainsi nous trouvons en anglais lavemlev « lavande » de lanendula; colonel (prononcé keurnel) du vieux français roronel, qui se dit aussi corond en espagnol ; nous trouvons pareillement en français /vM-v/iy/îo/ de /MM/'n/o/a; en latin rœruleus « bleu, azuré » de ccplnm; en grec (où l’on dit ôtalgia « mal d’oreille » ) kopholargia « mal de tète » et lêthargia « léthargie » , ces trois mots venant tous de dlgns « douleur ». On suppose que le valaque dor « désir » est le même mot que l’italien duolo « douleur». Dans chupilre, esclandre, s’est opéré le

même changement de / en r (2K

D’autre part r s’est changé en / dans les mots italiens albern « arbre » de arbor, celebro « cervelle » de cerebrum , mercoledi « mercredi » de Mercurii dies, f)ellegrino « pèlerin » de peregrintis ; ei dans le français autel de altare (3).

Dans la famille des langues dravidiennes, le chan-

(1) Cf. Potl, l'itymotogische Forschungen, 1''^ édition, 11, 97, où quelques exceptions, telles que legalis, letalU, sont expliquées.

(2) Diez, VergleichenUe Grammatik,l, ÿ. 189.

(3) ld.,ibid.,\, p.209.

gement de / en r est fort fréquent, et le changement inverse plus fréquent encore (1).

Cependant les exemples d’une complète impuissance à distinguer l’un d’avec l’autre deux sons articulés ne se rencontrent pas souvent, et sont surtout rares dans les langues qui ont reçu une haute culture littéraire. Et ici je ne parle pas d’une simple permutation de consonnes, une consonne étant préférée dans un dialecte et une autre dans un autre dialecte, ou bien une consonne étant adoptée pour un nom et uni; autre pour un autre nom : c’est là un sujet que nous aurons à examiner bientôt. Mon observation porte plus loin, c’est à savoir, sur la confusion de deux consonnes dans une seule et même langue, dans un seul et même mot. Cette confusion , je ne puis l’expliquer qu’en la comparant à cette sorte de cécité par rapport aux couleurs qui empêche de distinguer le bleu du rouge, maladie toute différente de celle qui nous fait paraître le bleu rouge ou le jaune vert. Il arrive souvent que des individus sont incapables de prononcer certaines lettres. Beaucoup de personnes ne peuvent pas prononcer l, et disent r ou même n en place de l, prononçant , par exemple , en anglais, grass et croiids au lieu Aeglassei clouds, ritten au lieu de little. D’autres changent r en d, disant dound au lieu de round, ou bien l en d, comme dans do)iy au lieu de long. Les enfants aussi substituent pendant quelque temps les dentales aux gutturales , et disent tat au lieu de cal, tiss au lieu de kiss. Il est difficile de dire si c’est leur langue ou leur oreille qui se trouve le plus en défaut.

(i) Caldwell, Dravidian Grammar, p. ISO.

Diÿlizêd'Bÿtîîroglc

ijrATRIÈME LEÇON.

Tüulefois, dans ces ôas, une v»!rilable substitution a lieu : nous qui écoutons , nous entendons une lettre à la place d’une autre, mais nous n'entendons pas, pour ainsi dire, deux lettres à la fois, ou un son intermédiaire entre deux sons. A cette imperfection remarquable, particulière aux idiomes qui n’ont jamais été cultivés, nous ne pouvons rien trouver d’analogue que dans les langues où, comme dans l’allemand moderne, les consonnes dures et les consonnes molles finissent presque, sinon entièrement, par se confondre. Mais il y a encore une grande différence entre confondre réellement les points de contact de la langue et du palais, ainsi que le font les Hawaïens dans leur prononciation de k et de t, et confondre simplement les efforts différents avec lesquels il faut prononcer les consonnes d’un même ordre, défaut très-commun dans quelques parties de l’Allemagne et ailleurs. ^

Cette confusion de deux consonnes dans un mèniô dialecte me semble être un caractère propre des plus humbles' catégories de langues, et rappelle l'absence d’articulation. aux degrés inferieurs du règne animal.

Dans toutes les langues, et dans les plus riches encore plus que dans les plus pauvres, il s’opère un travail qu’il ne faut pas confondre avec les faits que je viens de rappeler; je veux parler de X&variation phonf^ que nous lui donnions le nom de développement ou celui de dépérissement. Cette opération sera le sujet principal de notre sixième leçon, et nous verrons que si on la définit et si on la comprend bien, elle forme la base de toute étymologie scientifique.

Dans quelque lieu du monde que nous regardions le langage, nous trouvons qu’il change. Mais par quoi

Dl" " ‘'y CtJijyk

218 LEÇONS SLR LA SCIENCE I)II LANf.AfiE.

est produite cette variation du langage? Nous ue considérons à présent que l’extérieur, que le corps phonétique du langage, et nous ne nous occupons aucunement des changements de signification , lesquels, comme vous le savez, sont parfois très-marqués. En ce moment nous nous demandons seulement comment il SC fait qu’un seul et même mot revête des formes différentes dans des dialectes différents, et nous appliquons avec intention le nom de dialecte non-seulement à l’écossais, par exemple , comparé à l’anglais, mais au français comparé au latin, au latin comparé au grec, ou à l’ancien irlandais comparé au sanscrit. Ce sont là des dialectes ; ils sont tous membres d’une même famille, des variétés d’un même type, et, dans des circonstances favorables, chaque variété peut devenir une espèce. Comment donc se fait-il que le nom puméral yi/afre se dise /bur en anglais, quatuor en latin, cethir en ancien irlandais, chatvar en sanscrit, kcturi en lithuanien, M tares en grec, pisyres en éolien, fidvor en gothique, fior en ancien haut-allemand . quatre en français, patru en valaque?

Tous ces changements sont-ils des effets fortuits, ou bien se sont-ils produits sous l’empire d’une loi, et. dans ce dernier cas, comment expliquer cette loi ?

Je ne perdrai pas notre temps à montrer que ces changements ne sont pas 1e résultat d’un pur accident. Cela a été prouvé tant de fois, que nous pouvons aujourd’hui, ce me semble, tenir cette vérité pour constante et reconnue.

Je citerai seulement un extrait de l’excellent ouvrage du révérend J. W. Appleyard , la Langue cafre , afin de montrer que l’ordre et la loi président aux change-

yUATRlÈME LEÇON.

ments qui s’opèrent même dans des idiomes qu’on appelle quelquefois barbares et incultes. Voici ce que nous lisons à la page 50 de ce livre :

« La différence principale entre les racines cafres et .sechuana consiste dans les changements de consonnes qu’ont subis ces racines, suivant les habitudes ou les goûts des différentes tribus. Cependant aucun de ces changements ne parait être arbitraire; ils sont réglés, au contraire, par un système uniforme de variation. Les voyelles sont aussi sujettes à cette même sorte de changement; et, dans certains cas, des racines ont subi un abrégement, par l’omission d’une lettre ou d’une syllabe. » Puis vient une table des changements de voyelles et de consonnes en cafre et en sechuana, et ensuite l’auteur continue : « En comparant avec § 42 les changements de consonnes ci-dessus énumérés, on verra que beaucoup de ces changements se font entre lettres du même ordre, le cafre préférant les sons mous {b, d, g, v, z), le sechuana préférant les sons durs (j), t, k, f, s). Ou observera aussi que, quand les lettres molles du cafre sont précédées du son nasal m ou n, ce son est toujours omis devant les lettres dures du sechuana. Les dentales et les linguales permutent également de temps en temps; et il se fait parfois d’autres changements encore qu’il n’est pas aussi facile d’expliquer, à moins de supposer que d’autres dialectes pourront fournir les formes intermédiaires De cette manière, on verra que des

racines, qui paraissent complètement différentes l’une de l'autre, sont en réalité identiquement les mêmes, ou plutôt, qu’elles ont une même origine. Ainsi personne ne s’imaginerait, à première vue, que le sechuana

LEÇONS Slll LA SCIENCE UE LANC.AOE.

reka et le cafre Iniuja, ou que le cafre pila et le sechuaua tuera, sont de simples variations d’une n]^e racine. Et pourtant il est impossible de douter qWl n’en soit ainsi, quand on connait la manière dont se fait la permutation des consonnes entre ces deux langues. Ce qui vient encore confirmer ce que nous avançons , c’est que dans les dérivés des mots précités, ainsi que d’autres mots secliuana, on voit parfois reparaître une des consonnes originelles qui se trouvent dans la racine cafre. Par exemple, la forme réfléchie de reka est iteku, et non pas irekn, tandis que le nom dérivé du verbe tsera est botselo, et non botsero. »

Le changement de fb en f est considéré par bien des gens comme un changement très-violent, au point même que quand Burnouf établit l’identité de Thrafloua et

Fig. 2fi.

(La lipne poinli'p imliciiip la itosilion de la lanpiie pour le lli.)

de Feridûn, des savants fondèrent leurs objections contre cette identification ingénieuse, dont nous aurons à re-

^•LATKIÈME LEÇON.

parler plus tard, sur la dilïlculté d’adaieUre une telle permutation. Mais îl suffit de jeter les yeux sur la figure où est marquée la prononciation de th. et de f, pour nous convaincre que le moindre mouvement de la lèvre inférieure vers les dents d’en haut changerait le son de th en f. En Angleterre même la prononciation vulgaire de noUiinij ressemble quelquefois à nuffing.

Il est peu de personnes aujourd’hui, si même il y en a , qui doutent que les permutations des lettres se fassent d’après certaines lois phonétiques, encore que les savants diflèrent quelquefois entre eux sur l’application exacte de ces lois. Mais ce qui est resté jusqu’à présent sans une explication complète, c’est la nature de ces lois phonétiques qui régissent les changements des mots. Pourquoi les lettres changent-elles? Pourquoi, en anglais moderne, disons-nous lord au lieu de hldford, et lady au lieu de hlæfdigel Pourquoi les Français disent-ils père et mère^ au lieu Ab pater et niaterl Je crois que les lois qui règlent ces changements reposent entièrement sur des raisons physiologiques, et n’admettent aucune autre explication quelle qu’elle soit. 11 ne suilit pas de dire que l et r, ou d et r, ou s et r, ou k et l, peuvent prendre la place l’un de l'autre. Nous voulons savoir pourquoi ces lettres peuvent se remplacer, ou plutôt, pour parler d’une manière plus exacte , nous voulons savoir pourquoi le même mot qu’un Hindou prononce avec un d initial, est prononcé par un Romain avec un / initial, et ainsi (le suite (1). Nous devons pouvoir expliquer ces faits phy-

(1) Voir Max Müllcr, On Veda. and Zendavesta, p. 32. Arendt, Beitrage sur vergUichenden Sprachfortchung, I, p. 423.

Digilized by v

sioiogiquement. et montrer, au moyen de figures, ce ijui a lieu lorsqu'en place d’un d nous entendons un /, et un th au lieu d’un f.

Et ici il faut, dès le début même, nous garder de confondre deux opérations qui, bien qu’elles puissent se faire en même temps, sont néanmoins entièrement distinctes. Il y a une classe de changements phonétiques qui s’opèrent dans une seule et même langue, ou dans des dialectes appartenant à une même famille de langues, et qui ne sont ni plus ni moins que des effets de la paresse. Toute lettre demande, pour être prononcée, un effort musculaire plus ou moins grand. Il y a une articulation virile, forte et nette, et il y a une prononciation efféminée, molle et indistincte. La première exige une volonté, la dernière n’est que du laisser-aller. La cause principale de la dégénérescence phonétique du langage se produit quand on recule devant l'effort nécessaire pour articuler chaque consonne et chaque voyelle, quand on cherche à économiser le souffle et la force musculaire. Il est parfaitement vrai que, dans la pratique, plus un mot est court et facile, meilleur il est, pourvu qu’il exprime distinctement ce qu’il signifie. La plupart des mots grecs et latins sont deux fois plus longs qu’il n’est besoin, et je ne vois pas pourquoi nous reprocherions aux nations romanes d'avoir simplifié le travail de la parole. Je ne fais que constater la cause de ce qu’il faut bien appeler le dépérissement ou {'altération phonétique, quelques avantages que nous offre d’ailleurs ce changement sous certains rapports (f); et je considère cette

^1) Ces avantages ont été exposés par M. Bréal, avec sa clarté et sa

(,'t AIRIÈMK I.KÇON.

cause comme n’étant ni plus ni moins que le manque d'énergie musculaire. Si l’habitant des Gaules en est venu à dire /;ére au lieu de pater, c’est simplement parce qu’il voulait s’épargner la peine de lever la langue et de la pousser contre ses dents. Père nécessitait une moindre tension de la volonté, une moindre dépense de souffle, et c’est pour cela qu'il a pris la place de pater. C’est ainsi qu’en anglais, night se prononce avec moins d’effort musculaire que l’écossais ntight ou que l’allemand Nacht ; et comme on va toujours au meilleur marché, night a attiré plus de chalands que les mots qui coûtaient plus cher. Presque tous les changements qui se sont faits dans le passage de l’anglo-saxon à l’anglais moderne, appartiennent à

cette classe.

Ainsi :

L’anglo-saxon hafoc

est devenu

Iiawk « faucon »

daeg

da\ « jour »

faeger

fair <1 beau »

seegan

■say « dire »

sprecan

speak 0 parler »

folgian

follow « suivre »

morgeii

niorrow « demain »

cvning

king « roi »

wèorold

World (1) « monde »

nawibt

nought « rien »

hlàford (2)

lord 0 seigneur »

scirnre ordinaires, dans la leçon de réouverture du Cours de Grammaire comparée au Colléjre de France ; De ta Forme et de la Fonction des mots, Paris, Franck. 1866. [Tr.]

(t) L'ancien haut-allemand wër-olt, c'est-à-dire âge d'homme, l'allemand moderne Menschenatter. Cf. vër-mUJ, tycauthropos, toeretoolf, tvôhrwolf, loup-garou l) ; were-gild, mannge/d, rançon. Voir Grimm, Deutsche Grammatik, II, 480.

(2) Faut-il voir, avec Grimm, dans tdâford une contraction de htdf-weard « gardien du pain », et dans lady une contraction de

L'anglo-saxon hiaefdige

L‘sl devenu

lady « dame »

saelig

silly « simple »

Initon

but « mais »

heàfod

head « tète »

nose-tliyrel

no.stril « narine »

wif-man

«Oman •« femme »

Eofor-» IC

York.

' C’est ce (jui arrive également dans des mots latins ou français naturalisés en anglais. Par exemple:

Scutarius

escuier

= squirc

Historia

hi.stoire

= story

.tigyplianus

Egyptien

= pips.v

Extraneus

estrangier

= stranger

llydropsis

= dropsy

Capitulum

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