‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863 (volume 2)Chapitre 30 sur 44 · IX. une. haut-allemaud 11 (G, K) D F (B, V · texte numérisé non relu

IX. une. haut-allemaud 11 (G, K) D F (B, V

On verra tout de suite que ces changements ne sau-

raient être considérés comme résultant d’une corruption phonétique. La corruption phonétique suit toujours une seule et même direction. Elle va toujours en descendant, jamais en remontant. Or il se peut, ainsi que l’a dit Grimm , que les nations tcutoniques aient fait preuve de nerf et de je ne sais quelle fierté en élevant la consonne molle et en la changeant en consonne rude , comme aussi en changeant la con-

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CINÿtllÈMK LKÇON.

sonne rude en une aspirée (I). Mais si cela était bien vrai , ne serait-on pas en droit de tirer une conclusion tout opposée de l’amollissement de l’aspirée, la plus virile des lettres viriles, se transformant en une moyenne, la plus douce de toutes les lettres douces? 11 ne faut pas oublier que cette loi phonétique, que Grimm a comparée justement à une roue à trois rayons , fait un tour complet, et que quand l’un des rayons s’élève, un autre s’abaisse. C’est pourquoi cela ne nous avancerait guère si nous adoptions l’explication contraire et si, au lieu de regarder cette substitution ou ce déplacement des consonnes qu’on appelle en Allemagne iMuti'prxchiebwig , comme un procédé de renforcement phonétique , nous cherchions à l’expliquer comme étant un procédé d’affaiblissement phonétique (2). Car encore qu’il fût possible de considérer l’aspiration du t rude comme le commencement d’une altération phonétique {th) qui conduisit graduellement à l’amollissement du / en d, nous aurions toujours, d’autre part, à rendre raison de la transition du d s.u t par suite d’une renaissance d’énergie phonétique. On se trouve donc dans un cercle vicieux dont on ne peut pas sortir, à moins qu’on ne se place à un point de vue différent pour étudier ce phénomène.

Qui nous dit que le t grec soit jamais devenu le ih gothique? Quelle idée attachons-nous à cette phrase si souvent répétée, qu’un t grec devient un /A gothique? Comnaent une consonne grecque peut-elle devenir une

(1) Cf. Curtius, Kiihn's Zeitschrift, II, 330.

(2) Voir Lottncr, Zeitschrift, XI, p. 204; Fôrstemann, ibid., \, p. 170.

LKÇUNS SUII LA SCIENCE liU LANGAGE.

consonne gothique, ou un mot grec peut-il devenir un mot gothique? Même un mot italien ne devient jamais un mpt espagnol; un t italien, comme dans arnalo, ne devient jamais un d espagnol, comme dans* amado. Ces deux lettres ont leur origine dans une même langue, le latin ; et, de même, le grec et le gothique sont issus d’une source commune, le vieux langage aryen. Au lieu de chercher à expliquer les dilTêrences qui existent entre le grec et le gothique, en rapportant les mots de l’un aux mots de l’autre, mieux vaudrait faire remonter ces deux langues à la source commune d’où chacune d’elles a pu sortir avec son système particulier de consonnes. Or nous savons, par l’analyse physiologique de l’alphabet, qu’il existe trois ou quelquefois quatre variétés de son pour chacun des trois points principaux où le contact des organes de la parole produit les consonnes. Nous pouvons prononcer P comme une lettre rude, eu coupant vivement le souffle avec nos lèvres, ainsi que nous le faisons en disant ap; nous pouvons prononcer la même lettre comme une lettre molle, en laissant entendre, pendant que nous rapprochons les lèvres, la formation de ce contact qui arrête le souflle , comme lorsque nous disons ab ; et nous pouvons la prononcer comme une aspirée en laissant entendre une émission de souffle, suivant immédiatement la formation de la lettre rude ou molle , comme dans aph et abh. Nous obtenons ainsi pour chacune des principales consonnes quatre variations :

k, kh, g, gh,

t, th, d, dti,

p, ph, b, bh.

Digiii. it',

CINQUIÈME LEÇON

Toutefois cette riche variété dans les sons des consonnes ne se rencontre que dans les langues dont le développement a été le plus parfait. Môme parmi les dialectes aryens, le sanscrit seul peut se vanter de la posséder entière. Mais si nous portons les yeux au-delà des frontières aryennes, et que nous examinions l’idiome hawaien , par exemple , nous voyons d’abord que même la distinction la plus simple , celle qui marque la différence entre la lettre rude et la lettre molle, n’a pas encore été établie. Un Hawaien, ainsi que nous l’avons vu , n’éprouve pas seulement une difficulté extrême à distinguer k et t; il ne peut non plus apercevoir aucune différence entre k et ff, entre t et d, entre p et b. 11 en est de même dans d’autres langues polynésiennes. En finnois, la distinction entre k, t, p, et entre g, d, b, est de date moderne et due à l’influence étrangère. La langue finnoise elle-même ne reconnaît pas cotte distinction dans la formation de ses racines et de ses vocables , tandis que dans des dialectes congénères, tels que le hongrois, cette distinction a été pleinement développée (1).

En second lieu, dans quelques-unes des langues polynésiennes, nous voyons la prononciation flotter incertaine entre les ténues rudes et les spiran tes rudes correspondantes. Nous trouvons le mot qui signifie « balle » prononcé poe dans l’idiome de la Nouvelle- Zélande, et foe dans l’idiome de Tonga (2), absolument comme nous voyons le sanscrit pati représenté en gothique par fath-s.

(1) Bullcr, Die finnischen Sprachen, p. 12.

(2) Haie, Potynesian Gram/nar, p. 232.

2r>8 LEgO^S SL'It LA SCIE.NCt: DU LA^'GAGE.

Or l’introduction de ces différences d’articulation dans les langues qui ont reçu une organisation supérieure a eu sa raison d’èlre. A mesure que de nouvelles conceptions sollicitaient une expression, les organes de la parole durent recourir à de nouveaux procédés qui prirent graduellement une forme plus fixe, une forme traditionnelle et typique. 11 est possible de parler sans labiales, il est possible de dire beaucoup de choses dans une langue qui n’a que sept consonnes, tout comme il est possible pour nn mollusque de manger sans lèvres, et de jouir delà vie sans foie ni poumon. Je crois qu’il y a eu un lointain, bien lointain passé, où les nations aryennes (si nous pouvons leur donner ce nom) n’avaient encore aucune aspirée. Un alphabet fort imparfait peut suffire pour les humbles commencements de la pensée et du langage; mais, avec le progrès de l’esprit, un développement correspondant doit se produire dans l’articulation des lettres. Certaines langues, comme nous l’avons vu, ne sont jamais arrivées à avoir plus d’une série d’aspirées, d’autres en ont toujours manqué, ou sont venues, par la suite des temps, à perdre les aspirées qu’elles avaient possédées antérieurement. Mais je crois qu’il est possible de prouver qu’avant la séparation des nations aryennes, telles (jue nous les connaissons, plusieurs au moins d’entre elles avaient élaboré une triple modification de la prononciation des consonnes. Les Aryens, avant leur dispersion, avaient, par exemple, trois racines tar, dur et dhar, qui différaient principalement par leurs consonnes initiales, lesquelles représentent trois degrés différents dans le contact de la langue et des dents. Tar signifiait •< traverser », dur « déchirer»,

CINQUIÈME LEÇUN.

dhar « tenir ». Or, bien que nous ne sachions peutêtre pas exactement comment les Aryens, avant leur séparation, prononçaient ces lettres t, d, et dh, nous pouvons être certains qu’ils ne les confondaient pas. Cette distinction fut maintenue eu sanscrit à l’aide de la ténue, de la moyenne et de l’aspirée molle ; mais elle eût été également bien marquée par la ténue, la moyenne et l’aspirée rude (t, d, ///), ou encore par la ténue, la moyenne et la spirante dentale. L’objet essentiel était d’avoir trois modes distincts de prononcer trois expressions distinctes, quoique peut-être congénères. Si les trois mômes racines coexistaient en grec, elles s’y montreraient dès le commencement sous les formes tar (lérma « limite, terme » , le latin ter-minux), dar {dérma « peau »), et thar, attendu que les aspirées molles manquent en grec (1). Mais qu’arriverait-il si les trois mêmes racines devaient être fixées par les Romains, dans le parler desquels les aspirées n’avaient jamais existé? Il est clair que les distinctions si soigneusement élaborées d’abord, et si parfaitement conservées en sanscrit et en grec , seraient perdues dans leur langue. Chez eux dur et tar pourraient rester distincts; mais la troisième variation du son, soit^///ff7‘, soit thar, ou bien se per-

()) Lacomiptioii pussilile de gh, dh, bh, en hh, Ih, ph, a (;lij eipliqiicc par Curtiiis {Griechische Etymologie, II, 17), en .supposaiil (|iie le seeond élément de gh, dh, bh est l’esprit rude, snppositiun qui est insoutenable (Brücke, p. 84). .Mais quand même le ehangement de gh en hh serait phunéliquement possible, il n'a jamais été prouvé i|uc le grec ait traversé la phase phonétique du sanscrit. Voir aussi les intéressantes observations de Grassmann, dans Kuhn’ s Zeitschrift, XII, p. 100.

draif, ou revêlirait une forme entièrement différente.

Voyons ce qui s’est passé pour tar, dar et dhar. Au lieu de fixer les trois racines, ainsi que l’a fait le sanscrit, les autres langues aryennes n’en ont fixé que deux, tar et dar, remplaçant dhar par bhar ou par quelque autre radical. Ainsi tar « traverser » a produit en sanscrit tarman « pointe », tiras « à travers» ; en grec tér-ma « fin, terme » ; en latin ter-minus « borne, limite», et trans «à travers, au-delà de »; en ancien norrois thrr'Hn « tranchant » , thairh « à travers » ; en ancien haut-allemand dru-m « fin » , durh « à travers » . Dar (I éclater, rompre, déchirer » se trouve dans le sanscrit drindfi, dans le grec deirô « j’écorche » ; aussi dans le grec dérma « peau »; dans le gothique tairan «déchirer», l’anglais to tear, l’ancien haut-allemand zeran. Mais quoiqu’on retrouve çà et là des traces de la troisième racine dhar, par exemple dans le perse Dârayarus « Darius » , c’est-à-dire « celui qui tient ou soutient l’empire » , et dans le zend dere, l’ancien perse dar « tenir » , cette racine a disparu de la plupart des autres dialectes aryens.

I.C même fait s’est produit môme quand il n’y avait que deux racines à distinguer. Les deux verbes daddmi «je donne» et dadhdmi «je place », furent conservés .distincts en sanscrit au moyen de leurs initiales. En grec la même distinction fut maintenue entre di-dô-mi « je donne » , et tithcmi «je place » ; et on ajouta une distinction nouvelle, savoir ê et ô. En zend, les deux racines se sont confondues, dd signifiant à la fois « donner » et « placer » , ou « faire » , outre dû « connaître » . C’est là évidemment un défaut. En latin il était également impossible de distinguer l’une de l’autre

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CINOI’IÈME leçon.

les deux racines dd cl dhâ, parce que les Romains n’avaient pas d’aspirées dentales; mais tel était le bon sens des Romains, que, quand ils sentirent qu’il leur était impossible de tenir les deux racines réellement séparées, ils ne voulurent en garder qu’une seule, dare « donner », remplaçant l’autre df/rc' « placer » ou « faire », par des verbes différents, tels que ponere, facere. Que les Romains aient possédé les deux racines originairement, c’est ce que nous pouvons voir par des mots tels que a'fido, crodidi, lequel répond au sanscrit irad-dudhdtni, érad-dadhau (1), mais où le dh a nécessairement perdu son aspiration en latin. De même dans cnndere et nbdere. l’élément radical est dhà « placer » , tandis que dans reddo « je rends » , do doit être rattaché à la même racine que le latin dure « donner » . En gothique, au contraire, on abandonna la racine dû « donner » , et dhd seul fut conservé, mais, bien entendu, sous la forme dd.

Pour les langues où les diverses consonnes aspirées ne s’étaient pas développées, il n’était pas impossible de réparer des pertes du genre de celles que nous venons de citer; cependant les Goths et les autres tribus qui parlaient le ha\it et le bas-allemand ne se résignèrent pas à ces pertes sans faire un effort pour en arrêter le cours. Les tribus teutoniques manquaient d’aspirées, mais lorsqu’elles prirent possession de l’héritage phonétique de leurs ancêtres aryens, non pas indiens, elles avaient conscience du triple développement de leurs consonnes, et elles s’efforcèrent de faire face de

(t) I.c dh sanscrit est re|ircscntc en latin par un d dans v\ediat = le sanscrit madhya, le grec uiaeç ou wooi;, meri-dies =: (iw-

leur mieux à ce triple en"agcmenl qui leur était légué. Elles n’avaient point d’aspirées, soit rudes soit molles. Par suite , là où le sanscrit avait adopté des aspirées molles, et le grec -des aspirées rudes, le gothique (comme le celtique et le slave) préféra les moyennes latines correspondantes; le haut-allemand préféra les ténues correspondantes. Le haut-allemand présenta ce point de ressemblance avec le grec que tous les deux tirent choix des consonnes rudes; le gothique se rapproche du sanscrit , en ce qu’ils adoptèrent tous deux une aspiration plus ou moins forte (1). Mais aucun de ces idiomes ne fit d’emprunt à un de ses frères, et l’on ne peut dire qu’aucun d’eux ait précédé ses congénères. Si mes vues sur le développement dialectal sont correctes, nous devons les tenir tous les quatre pour des variétés nationales d’un seul et même type ou d’une seule et même idée.

Jusque-là tout serait facile et simple. Mais il nous faut maintenant examiner les mots du patrimoine aryen qui, en sanscrit, en grec, et, pour couper court, dans toutes les langues aryennes , commencent par des moyennes et des ténues. (Jue pouvaient faire les Goths et les haut-Allemands? Ils avaient, comme on dit, pris à Pierre pour payer Paul. Les haut-Allemands avaient dépensé leurs ténues, les Goths leurs moyennes, pour suppléer aux aspirées dont ils étaient dépourvus. Il n’était pas admissible que, contrairement à leur destination , les moyennes gothiques y, d, h, répondant aux aspirées molles sanscrites gh, dh, bh, fussent confondues et perdues dans la seconde série

(1) [.'auteur a montri; précédemment (p. 2o6) que les movennes sont toujours ai'cimipa};nés d’une lépére aspiration. lTr.|

CINQUIÈME LEÇON

de consonnes molles que les Hindous, les Grecs et les autres peuples aryens gardaient distinctes de gh, dh, hh, et qu’ils exprimaient par g, d, b. Les Goths et les haut-Allemands , tout autant que les Hindous et les Grecs, sentaient que ces deux séries étaient distinctes, et tandis que les Celtes et les Slaves consentirent à laisser les aspirées gh, dh, hh, se confondre avec les véritables moyennes g, d, b, sauf à réparer le mal du mieux qu’ils pourraient, les Goths, guidés par le désir de ne pas confondre ce qui devait rester séparé, adoptèrent, dans leur prononciation nationale, les ténues P> pour rendre cette seconde série de moyennes. Mais alors la même difficulté se présentait de nouveau, car il y avait encore la même nécessité de conserver une distinction extérieure entre leurs k, t,p, et celte troisième série de consonnes, représentée en sanscrit et en grec par k, t, p. Ici les nations gothiques furent forcées de prendre le seul expédient qui leur restât; et afin de distinguer la troisième série de consonnes à la fois desÿ, d, b et des k, t, p, dont les rôles étaient épuisés, ils durent employer les aspirations rudes correspondantes, h, th et f.

Les tribus qui parlaient le haut-allemand passèrent par une gène analogue. Elles avaient représenté par des ténues rudes ce que les Grecs avaient représenté par des aspirées rudes. Se trouvant avoir dépensé leurs k, t, p, ils durent adopter les aspirations ch, z, f, pour représenter la seconde série des consonnes; et quand il s’agit ensuite d’en exprimer la troisième série, il ne leur restait plus que les moyennes; toutefois, dans les documents littéraires qui nous sont accessibles , nous trouvons les moyennes gutturale et dentale conslam-

ment remplacées par le A et le / gothiques, ce qui cause une confusion partielle qu’il eût été facile d’éviter.

Cette opération ou révolution phonétique qui amena les Hindous, les Grecs, les Golhs et les Germains à établir leurs systèmes respectifs des consonnes, pourrait être représentée par le tableau suivant, dans lequel les aspirées sont indiquées par 1., les moyennes par II., les ténues par III., les spirantcs par IV. :

\ Sanscrit . . . . gh dh hh g d b k t p f

i II. III. IV. I

( Gothique ...gdb ktp hthf)

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