‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863 (volume 2)Chapitre 31 sur 44 · UI, IV · texte numérisé non relu

UI, IV

Haut-allemand, ktp ch z f

Examinons maintenant un ou deux autres de ces groupes de racines triples , comme d/iar, dar, tar, et voyons de quelle manière, sous des climats différents, ces racines ont poussé dans le sol des langues aryennes, et quels fruits elles ont porté.

Il y a trois racines qui commencent toutes par une gutturale et qui finissent par r vocalisé. On peut les représenter d’une manière abstraite par KAR, GAR, KH.AR (ou GII.AR). En sanscrit nous rencontrons tout d’abord GHAR, qui se dégi’ade bientôt en HAR, racine dont nous aurons à nous occuper longuement quand nous viendrons à étudier la naissance et le développement des idées mythologiques, mais que, pour le présent, nous pouvons définir comme signifiant « briller, reluire, être heureux, brûler, être ardent». En grec

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cette racine se montre dans chair ein « se réjouir » .

Le gothique, suivant le sanscrit du plus près possible, fixa la même racine comme GAR, et en forma gciro « désir » , yairan « désirer » , gairnjan « soupirer après » (l’anglais to yearn), dérivés qui semblent avoir pris un sens presque directement contraire à celui du grec chairein, mais pour lesquels on trouve de précieuses analogies dans le sanscrit haryali « désirer », etc. (1). Le haut-allemand, se rapprochant le plus possible du grec, forma kiri « désir », kerni «l’action de désirer», etc. Nous n’en dirons pas plus en ce moment sur l’histoire de cette racine chez nos quatre représentants de la famille aryenne, le sanscrit, le. gothique, le grec et le haut-allemand.

« Nous arrivons maintenant à une seconde racine, représentée en gothique par GAR « crier, louer » . En grec il n’y avait pas de difficulté pour cette racine. Cette langue n’avait pas dépensé ses consonnes molles, et elle nous offre par conséquent la même racine avec les mêmes consonnes que Te sanscrit; c’est ainsi que nous trouvons en grec gënjs « voix » , gènjô « Je proclame » . Mais que devait-il se passer en gothique et dans les dialectes qui suivent le gothique, savoir, le bas-allemand, l’anglo-saxon, l’ancien norrois? Ces langues , ayant dépensé leurs consonnes molles pour la racine ghar, n’avaient plus d’autre ressource que leurs ténues, de là l’ancien norrois kalia (2) « appeler», l’anglais to call , mais non pas l’anglo-saxon galan « hurler » . Le nom de la grue est dérivé en grec de

(1) VoirCurtius, Griechische Etymologie, 1, 166, et les objections,

ibid., Il, 313. ' •

(2) Lottner, d.ms Kuhn’t Zeiltchrift, XI, p. 165. •

la même racine, gérnms signifiant littéralement « le crienr». Dans l’anglo-saxon c/v//i, d’où vient l’anglais crâne « grue » , nous trouvons la ténue correspondante. Enfin, le haut-allemand, ayant employé sa ténue, dut recourir à son aspiration gutturale, de là l’ancien hautallemand challôn « appeler, crier » , et chrnnoh « grue » .

La troisième racine, KAR, se montre en sanscrit, ainsi qu’en grec, avec sa ténue gutturale. Il y a en sanscrit k(ir « faire, accomplir » ; kratu « puissance » , etc.; en grec nous voyons «j’achève, j’accomplis»,

et kratf/s « fort » , kdrtos « force » . Le gothique, ayant disposé de sa moyenne et de sa ténue, est forcé de représenter la troisième série à l’aide de sa spirante gutturale; de là hardns « dur », primitivement « fort », d’où l’anglais hard. Le haut-allemand, qui devrait naturellement avoir recours à la moyenne dont il n’a pas encore fait emploi, préfère dans la série des gutturales l’aspiration gothique, et nous donne harti au lieu de gtirti, produisant par là, dans une sphère limitée, cette confusion que l’on avait tant désiré éviter, désir qui semble avoir été la cause secrète de tout ce travail qu’on appelle la substitution ou le déplacement des consonnes, et auquel les .\llemands donnent le nom de Dutfi'erxc/nebnng .

Il y a aussi en sanscrit trois racines finissant par u, et ne différant entre elles que par les trois initiales dentales d/i, </, et /. Il y a d/ifi (d/in) « secouer », t/n « brûler » , et lu « croitre» (I).

La première racine, d/iû, produit en sanscrit d/tûno-ini « je secoue », d/iû-nia « fumée » (ce qui est

(1) Voir (iUnius, Griechiscfie F.fymologie, I, 224, i9C, i92.

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agité ou emporté en tourbillons), dhû-li « poussière » . En grec la même racine donne thijein « se précipiter » en parlant des rivières, des tempêtes et des passions de l’àme, Ihÿella « ouragan » , thipruis « colère, fougue, courage», et par extension <i esprit». En latin nous avons fumus « fumée » .

En gothique l’aspirée sanscrite dh est représentée par d, de là daum « vapeur, odeur ». En ancien hautallemand l’aspirée grecque th est représentée par /, de là hmst « tempête » .

La seconde racine, du, signifiant « brûler » dans un sens matériel et dans un sens moral , donne en sanscrit dava « conflagration » , davut/m « inflammation , douleur», et en grec dulô, dédawnai «je brûle », et di/P « misère » . Sous sa forme simple cette racine n’a pas encore été découverte dans les autres dialectes aryens; mais on peut la reconnaître sous une forme secondaire dans le gothique tnndnan « éclairer », ancien haut-allemand zïtnden (même sens), anglais tinder « mèche » . Une autre racine sanscrite , du « se mouvoir », ne s’est encore rencontrée que chez des grammairiens sanscrits. Mais outre le participe dûna qu’ils mentionnent , il y a encore le participe dûîa « envoyé, quelqu’un qui se meut ou qui est envoyé ça et là pour des messages » , et dans ce sens la racine du peut jeter de la lumière sur l’origine du gothique taujan, allemand zaucu « faire rapidement, dépêcher un acte » .

La troisième racine, tu, se montre en sanscrit dans tuvîti H il croît, il est fort » , dans tards « fort » , dans tavishd (même sens), dans tuvi (même sens), ce dernier ne s’employant qu’en composition ; et en grec dans

ta()s « grand, fort». Le latin tôtus a été dérivé de la même racine, mais non sans difficulté. Par contre, il est certain que c’est de cette racine que viennent les mots ombrien et osque pour « ville » , tuta, tota, d’où /«//ms dans 7neddix tuticus[\) « magistrat d’une ville». En lette tauta signifie « peuple » , et l'ancien irlandais tiuith a le même sens (2). En gothique nous avons Ihiuda (3) « peuple », ihiudisks « appartenant au peuple », theodiscus; thivdiskô , elhnikôs; en anglosaxon them « croître » , thend et t/ieddisc « peuple » , gethend « langage » (comme l’italien il volgure « la langue vulgaire »). Le haut-allemand, pour lequel le t sanscrit et le th gothique sont représentés par d, possède le même mot dans diot « peuple » , diutisc « populaire »; de là Deutsch « allemand » et deuten « expliquer » , littéralement germaniser.

Dans tout le cours de cette opération, aucune lettre ne s’est jamais changée par degrés en une autre lettre; il n’y a eu ni renforcement graduel, ni affaiblissement graduel, ainsi que l’avait supposé Grimm (4). Il y a eu

(1) Aufrocht und Kirchhoff, Die Umbrischen Sprachdenhmàler, I, p. 153.

(2) Lottner, dans Kuhns Zeitschrift, Vil, 106.

(3) C.fxmm, Deutsche Grammatik, 1" partie, 3" édition, 1840, introduction, p. X « Excurs über Germanisch und Deutsch ». [Voyez aussi Grimm, l)ictionnaire,aux motsetru/r^t et deutsch.\

(4) Grimm suppose que ces cliangemcnts furent presque insensibles. 11 rapporte le commencement du premier changement (celui qui a lieu en gothique) à peu près à la seconde moitié du premier siècle aprèsJ.-C., et il suppose que ce changement a continué et s’est accompli pendant le second et le troisième siècle. « Il est possible, dit-il, que dans une partie plus occidentale de l’Europe ce changement ait rommencé plus tôt, et qu'il ait été suivi du second changement (l’ancien haut-allemand), dont il est difficile d'indiquer le commencement

ib-

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purement et simplement déplacement des trois points cardinaux de l’horizon phonétique commun aux nations aryennes. Tandis que l’est des Hindous se trouvait sur gh, dh et bh, celui des Teutons était sur g, d et b. Ce point une fois fi.\é, il ne s’agissait plus que de s’orienter. Pour rendre ma pensée plus claire, je vous demanderai de vous rappeler les armes de l’ile de Man, trois jambes dépendant d’un seul corps, un genou s’inclinant vers l'.\ngleterre, un autre vers l’Écosse, le troisième vers l’Irlande. Que l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande représentent les trois variétés du son des consonnes; alors le sanscrit fléchirait le premier genou devant l’Angleterre (<//<), le second devant l’Irlande (rf), le troisième devant l’Écosse (/); le gothique fléchirait le premier genou devant l’Irlande {d), le second devant l’Écosse (/), le troisième devant l’.\ngleterre (/A); l’ancien haut-allemand iléchirait le premier genou devant l’Écosse (/), le second devant l’Angleterre (/A), le troisième devant l’Irlande {d). Les trois langues offriraient ainsi trois aspects différents des trois points qu’il faut successivement tenir en vue; mais nous ne serions nullement fondés à prétendre qu’aucune des trois langues ait changé son point de vue après avoir une fois pris une position fixe; nous ne serions nullement en droit de dire que l soit jamais devenu ih, que th soit devenu d, et que d soif devenu t.

Examinons maintenant quelques mots qui forment la propriété commune des nations aryennes, et qui sous une forme ou sous une autre existaient avant que le sanscrit fût le sanscrit, que le grec fût le grec, et que

d’une manière précise, mais que nous voyons développe au septième siècje. » — Getchichte der Deutêchen Sprache, I, 437,

LKCUKS SDH LA SCIENCE DU LANGAUE.

le gothique fût le gothique. Il en est parmi eux qui ont non-seulement le même radical , mais aussi les mêmes éléments formatifs ou dérivatifs dans toutes les langues aryennes. Ces derniers sont assurément les plus intéressants de tous, puisque, non-seulement par la matière, mais par le travail et la main-d’œuvre, ils appartiennent à la période la plus primitive du lany gage aryen. Un mot comme mater « mère » , par exemple, n’a pas seulement la même racine en sanscrit, en grec , en latin , en germanique, en slave et en celtique, savoir, la racine ma, mais aussi le même dérivatif tar (1); il est donc indubitable que dans l’anglais motlier « mère » , nous manions le mot même qui dans des âges communément appelés prélmtoriques, mais en réalité aussi historiques que l’époque d’Homère ou que les temps plus reculés des Rishis védiques, fut formé pour exprimer la conception originelle de ijenïtrix. Mais il y a d’autres mots qui, tout en différant par leurs éléments dérivatifs, sont identiques par la racine et par la signification; quant à ceux-là, encore qu’ils n’aient pas existé avant la dispersion des Aryens sous la forme exacte qu’ils ont revêtue en grec ou en sanscrit, nous ne pouvons guère douter néanmoins qu’ils ne soient de simples variétés dialectales , ou des modifications modernes de mots plus anciens. Ainsi l’anglais star « étoile » n’est pas exactement le même mot que Stella, comme Stella n’est pas exactement le même que le sanscrit tard; pourtant CCS mots nous montrent qu’antérieurement à la confusion des langues aryennes, la racine star « répandre,

({) Sanscrit mdtd, grec gx-nr.fi, latin mater, ancien haut-aUemand muotur, ancien slave malt, lithuanien muti, gaélique mathair.

D -*rzeO by Coo^lc

U.\yUlÈ3IE LEÇON.

éparpiller » fut appliquée aux étoiles, en tant qu’elles répandent ou éparpillent autour d’elles les scintillements de leur lumière. Dans ce sens les étoiles sont appelées dans le Véda stri, pl. staras. Le latin Stella est pour sterula, et signifie « petite étoile » . Le gothique stair-no est un nouveau dérivé féminin, et le sanscrit tard a perdu son s initial. Quant au grec astèr, on suppose qu’il dérive d’une racine différente, as « darder » , et qu’il signifie « celui qui darde les rayons de lumière » ; mais des arguments plus plausibles permettent de le rattacher à la même famille que le sanscrit star.

On pourrait objecter que ce mot star lui-même viole la loi que nous allons examiner, bien que tous les philologues soient d’accord pour affirmer que c’est une loi que l’étymologiste ne saurait enfreindre sans s’exposer à de graves mécomptes. Mais, dans la science du langage, comme dans les autres sciences, une loi, loin d’être invalidée, est au contraire confirmée par des e.\ceptious susceptibles d’une explication rationnelle. Or le fait est que la loi de Grimm s’applique en toute rigueur à toutes les consonnes initiales, mais beaucoup moins strictement aux consonnes internes et finales. Mais toutes les fois que la ténue est précédée au commencement des mots par s, h ou f, ces lettres protègent k, t, et p, et empêchent que la loi n’ait son effet à leur égard. Ainsi la racine std ne devient pas stlid en gothique, et le t final de noct-is ne devient pas th, car « nuit » se dit en gothique naht , anglais niyht. Pour cette même raison, le si de stàr et de Stella ne pouvait pas paraître en gothique comme th, mais devait rester st comme dans stairnôi

En choisissant des exemples pour chacun des neuf cas dans lesquels a eu lieu le déplacement des consonnes, je me bornerai autant que possible à des mots qui se rencontrent en anglais; et je dois faire observer que nous trouvons partout l’anglo-saxon au même degi é que le gothique. Les consonnes dans le corps et à la fin des mois étant sujettes à des influences perturbatrices, je m’étendrai principalement sur les changements des consonnes initiales.

Voyons d’abord des mots qui en anglais et en anglo-saxon commencent par les moyennes g, d, b. Si les mêmes mots existent en sanscrit, quelles lettres doit-on s’attendre à trouver à la place de ces moyennes? Évidemment les aspirées gh, dh, b/i, mais jamais g, d, b, ni k, t, p. En grec nous attendons y , 6, <p- H ne saurait, dans ce cas-ci, y avoir de changement dans les autres langues, attendu qu’elles ne connaissent pas la distinction des aspirées et des moyennes, à l’exception pourtant du latin , qui flotte entre les moyennes et les spirantes gutturale et labiale.

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