‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863 (volume 2)Chapitre 40 sur 44 · IV · texte numérisé non relu

IV

nous voyons cohors signifie « basse-cour » ; et dans des inscriptions on a trouvé cors avec le sens de « cohorte » . I.a différence entre les deux mots n’existait que dans la prononciation. De môme qu’on disait nihil et nil, mihi et mi, prehendo et prendo, ainsi dans le parler des paysans italiens cohors a été facilement contracté en cors.

.\près avoir signifié « cour de ferme, enclos pour les bestiaux » , cors, cortis devint curtis dans le latin du moyen âge, et s’appliqua', comme l’allemand Hof, aux fermes et aux châteaux bâtis par les colons romains, dans les provinces de l’empire. Ces fermes devinrent des noyaux de villages et de villes, et dans les noms modernes de Vraucourt, de Graincourt, de Liencourt, de Maynkourt, à' Aubiynicourt, etc., on a retrouvé les

(I) Voir Dieï, Lexicon, ù ce mot.

Digitizec : y GoOglc

noms plus anciens de \ari curtis, Grani curtis, Leonii curtis, Manii curtis, Âlbim curtis (1).

Enfin, après avoir signifié « château fort, place fortifiée », curtis s’est élevé à la dignité d’une résidence de souverain, et cour devint synonyme de palais. Les deux mots, partis d’un même endroit, se sont rencontrés au terme de leur longue carrière.

Or, si quelqu’un nous disait qu’un mot qui , en sanscrit, signifie «parc aux bestiaux» a pris, en grec, le sens de « palais », et a donné naissance à des dérivés tels que courtois, courtoisie, courtiser et courtisan, il trouverait certainement parmi nous beaucoup d’incrédules. 11 est donc d’une extrême utilité de voir de nos yeux comment, dans les langues modernes, les mots sont polis et raffinés, afin que nous ayons moins de peine pour croire à un semblable travail d’attrition et d’épuration dans l’histoire des langues plus anciennes.

'Tandis que des mots comme palais et cour nous reportent à une antique société pastorale, et n’auraient pu prendre naissance que chez un peuple de bergers et d’agriculteurs, il y a d’autres mots, parmi ceux dont nous faisons un usage journalier, qui n’ont pu être formés qu’au sein d’une population maritime. Ainsi gouverner, d'où gouvernement, dérive du latin gubernare. Ce mot latin lui-même est d’origine étrangère ; c’est-à-dire qu’il a été emprunté par les Romains aux Grecs qui, dans des temps fort anciens, avaient navigué vers l’ouest, avaient découvert l’Italie,

(I) Manniur, Études sur tes noms des villes. Paris, 1801, p. XXVI. [Sur ce sujet, comparer un livre fort intéressant dcM.Huiué, intitulé ; Étude sur la signification des noms de lieux en France; Paris, Hénaux, 1864, in-8». Tr.1

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ut y avaient Ibndé des colonies, absolument comme, dans des temps plus rapprochés de nous, les nations de l’Europe ont repris et poussé plus loin ces courses vers l’occident, ont abordé aux rivages de l’Amérique, etyont établi de nouvelles colouies. Le mot grec qui, en Italie, fut changé en f/ubernarc, était xuêepvSv, et il signifiait originairement «diriger un navire, tenir le gouvernail » . Ce mot s’appliqua ensuite aux fonctions de la personne, ou des personnes à qui est confiée la direction des affaires publiques, et gouverner devint synonyme de conduire l’Etal.

Minisler, à.' oli ministre, signifiait étymologiquement « petit homme » , et était opposé à magister « homme grand » . Minister se rattache à minus « moins » , magister à mugis « plus » . De là le latin minister « serviteur, esclave » , et de là encore, après avoir passé par plusieurs autres sens, notre ministre moderne, un serviteur de la couronne. De minister est venu le latin minislerium, contracté, en français, en métier. Un ménestrel, anglais minstrel, était quelqu’un qui faisait métier ou profession de chanter des poèmes ou de réciter des fabliaux. .Même dans mystère, nom si connu de ces pièces de théâtre dont le sujet était tiré de r.Ancien ou du Nouveau Testament et qui continuent encore à être représentées à Ammergau en Bavière, nous retrouvons une corruption de ministerium. Ce mot signifiait « office » ou « service religieux » , et n’avait rien à faire avec mystère : c’est donc à tort qu’on l’a écrit avec un y et non pas avec un i.

Presque tous les mots dont nous nous servons ont une longue histoire, mais cette histoire est obscurcie par les siècles, et c’est à la science étymologique d’y I. ;ll

apporter ses lumières. Ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire, lord, le titre le plus général de la noblesse anglaise, se disait en anglo-saxon hlâf-ord, que les uns font venir de ord « origine, auteur » et de lildf « pain » , tandis que d’autres le regardent comme une corruption de hldf-weard « gardien du pain » (1). Ce titre répond à l’allemand Brotherr, et signifiait originairement i< maître, seigneur » . Jjidy, la femme du lord, est en anglo-saxon hlœfdige, et signifie «celle qui s’occupe du pain », la maîtresse. Il se pourrait toutefois que ce mot fût une corruption de hldf - weardigc, féminin de hldf-weard. Je pense que earl « comte » , lequel est le même mot que le danois Jarl, était originairement une contraction Acelder «plus âgé» : donc earl, et aider alderman, ont été autrefois un même mot. La traduction latine de elder serait senior, qui a été changé en seigneur, sieur, d’où est venu l’anglais sir « monsieur ». Duc signifiait originairement «chef qui conduit»; comte, latin cornes «compagnon»; baron, bas- latin baro « homme » ; l’anglais knight «chevalier», allemand AT/iccA/, signifiait «serviteur». Tous ces mots ont monté en grade, mais ils ont encore gardé leurs distances respectives.

Quand les familles se transformèrent en clans, les clans en tribus, les tribus en confédérations, les confédérations en nations, les chefs de chaque famille se réunirent naturellement en un sénat, désignant

l’assemblée des seniores ou anciens. Ces anciens pouvaient aussi être appelés « les têtes grises » ; de là le titre allemand Graf « comte » , gravio^ originairement

(I) Voir l! ri mm, DeuUches N^orterbuch, iu mot Brotherr.

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der Graue « le gris ». A la tète de ces sénats les nations germaniques placèrent de bonne heure un chef suprême qu’ils nommèrent A'ômÿ. En latin, ce chefétait appelé rex (c’est le mot sanscrit rdjan dans MaAardja), et ce rex, d’où vient le français rot, signifiait originairement « le timonier » , de regere « gouverner » . Le nom dont se servirent les nations teutoniques, Kômg ou King, correspond au sanscrit janaka, et signifiait simplement « père » . Gomme il y avait le père de famille (et on peut rapprocher les mots anglais king « roi » et km « famille »), il y avait aussi le père du clan, et le père de la nation. Ai-je besoin d’ajouter quelle était la signification originelle, et quelle est encore la signification véritable de queen « reine » ? En allemand, nous avons simplement pris le féminin de Kônig, à savoir, Kônigin. En anglais, au contraire , on a conservé le vieux mot dont le sens propre est « mère » . Dans la version de la Bible par Ulfilas, au quatrième siècle, nous rencontrons qens et qino, signifiant « épouse » et « femme » . Au onzième siècle, nous lisons dans Notker Sol chena iro charal furhten unde minnon « une femme doit craindre et aimer son mari » . Après le quinzième siècle, le mot n’est plus usité en haut-allemand, mais dans les langues Scandinaves le mot subsiste encore, karl et signifiant u mari » et « femme » .

Nous voyons ainsi comment les langues reflètent l’histoire des nations', et comment presque tous les mots, si nous les savons 'analyser ou interroger avec discernement, peuvent nous raconter les mille vicissitudes qu’ils ont traversées dans leurs longues pérégrinations depuis l’Asie centrale jusque dans l’Inde, ou jusqu'en Perse, en Asie Minëufe, eaGréce et en Italie,

en Russie, en Gaule, en Germanie, dans les lies Britanniques, en Amérique et dans la Nouvelle-Zélande — d’où quelquefois, dans ces migrations qui embrassent le globe tout entier, ils retournent dans l’Inde et dans cette région de l’Himalaya qui avait été leur berceau et leur point de départ. Bien des mots ont ainsi fait le tour du monde , et pourront le refaire encore mainte et mainte fois. Car, bien que les mots changent de son et de signification au point que pas une seule de leurs lettres ne reste la même, et que leur sens devienne directement opposé à ce qu’il était primitivement, cependant, il est important d’observer que depuis le commencement du monde aucune nouvelle addition n’a jamais été faite aux éléments substantiels du langage, pas plus qu’aux éléments substantiels de la nature. 11 y a une mutation incessante dans le langage, de perpétuelles allées et venues de mots; mais nul homme ne peut jamais inventer un mot entièrement nouveau. Le langage que nous parlons est à tous égards le même substantiellement que celui qui était parlé par les premiers pères de notre race; et, guidés par l’étymologie scientifique, nous pouvons jiasser d’âge en âge à travers les périodes les plus obscures de l’histoire du monde ; nous pouvons remonter ce courant du langage sur lequel nous sommes uous-mêmes portés, jusqu’à ce que nous atteignions à ces hautes et lointaines régions où il nous semble sentir la présence de nos antiques aïeux, et entendre la voix des fils de Manu, les premiers-nés de la terre.

Ces époques reculées de l’histoire du langage sont certainement les plus attrayantes de toutes, et, si l’historien et le philosophe les explorent avec patience et

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soin, nul doute qu’ils n’y trouvent de précieuses révélations. Mais avant de vouloir gravir ces sommets élevés, il nous faut apprendre à marcher sur le terrain plus facile du langage moderne. On n’a tenu que trop , peu de compte du conseil de Leibniz, qui voulait que l’on fondât la science du langage sur l’étude des idiomes modernes, et les effets de cette négligence .sont visibles dans beaucoup d’ouvrages de philologie comparée. Pour le moment donc renfermons-nous principalement dans les langues modernes de l’Europe, et voyons comment nous pourrons établir les quatre points fondamentaux qui sont comme la Charte et la Constitution de notre science.

1 . rnhne mot prmd dex formes différentes dam des langues différentes.

Cette vérité paraît banale, à force d’être évidente. Si les six dialectes issus du latin sont devenus six langues indépendantes, il semblerait s’ensuivre que te même mot latin a dû nécessairement prendre une forme différente dans chacune de ces langues. Le fran-^ çais est devenu différent de l’italien, l’italien de l’es-\ pagnol, l’espagnol du portugais, parce que les mêmes mots latins étaient prononcés différemment par tes habitants des diverses contrées conquises ou colonisées par Rome, de telle sorte qu’après un certain laps de temps, le langage parlé par les colons de la Gaule ne fut plus intelligible pour ceux de l’Espagne. Si l’on nous dit cependant que le mot français est identique avec l’italien tnedesimo, et que tous deux sont dérivés du latin ipse, nous commençons à nous aper-

cevoir que même ce premier de nos quatre points fondamentaux demande un examen attentif, lequel viendra corroborer nos ai^uments contre toute étymologie qui serait fondée sur une vague ressemblance de son ou de sigiiincation.

Comment donc est-il possible de faire venir même du latin ipsef En en retraçant la descendance en ligne directe, ce qui nous donne une généalogie plus certaine que celle des Montmorency ou de toute autre famille noble. En vieux français, métne est écrit méisme, ce qui se rapproche beaucoup de l’espagnol mismo et du portugais mesmo. Le terme correspondant en provençal est medesme, qui jette de la lumière sur l’italien medesimo. Au lieu de medesme, le vieux provençal nous donne smetessme. Pour rattacher cette forme au latin ipso, nous n’avons qu’à considérer que par la forme intermédiaire du vieux provençal eps, le latin ipse passe au provençal ein , italien esso, espagnol ese, et que l’ancien espagnol esora représente ipsû hord, comme le français encore représente hanc horam. Si es est pour ipse , essme sera ipsissimum, le provençal medesme sera pour metipsissimum, et le vieux provençal smetessme semetipsissimum (1).

Jusqu’à un certain point, c’est plutôt une question d’histoire que de philologie, de rechercher si l’anglais beam « poutre » est le même mot que l’allemand Baum «arbre, poutre». Beam est en anglo-saxon beàm, frison bâm, ancien saxon bdm et bôm, moyen haut-allemand boum, haut-allemand moderne Baum. Ce n'est que quand nous arrivons au gothique bagms

(f) Diei, Grammatik pt Ltæicon, à ce mot.

SIXIÈME LEÇON

que les arguments philologiques interviennent pour rendre compte de la chute du g devant m, chuté qui doit être expliquée par un changement de beagm en bmwm, et enfin en heam (1).

Prenons n’importe quel mot commun à tous les dialectes teutoniques, et nous trouverons que dans chacun d’eux ce mot varie, et qu’il varie d’après certaines lois. Ainsi l’anglais to hear « entendre » est en gothique hausjan, en ancien norrois hegra, en ancien saxon horian, en anglo-saxon hyran, en ancien hautallemand horran, en suédois hôra, en danois hore, en hollandais hooren, en allemand moderne hôren.

Un Anglais n’a qu’à se rappeler que dans le système des consonnes sa langue occupe le même degré que le gothique et le bas-allemand, tandis que l’allemand moderne occupe le troisième degré ou degré du hautallemand, et il n’aura pas de peine à découvrir le sens de bien des mots allemands par la simple application de la loi de Grimm. Ainsi :

Drei

est three • trois »

ZeAn est ten

« dix »

Du

est thou « tu »

Zagel est tait

« queue »

Denn

est <A«i « alors »

Zahn est loolh

« dent »

Durch

est Ihrough m à travers »

Zaun est loum

« ville ■

Denken est to think « penser»»

Zin» est /in

a étain »

Drang

est Ihrong « foule »

Zerren est to tear

« déchirer »

Dursi

est thirst « soif »

Zange est tong

« pinces »

ni.

7ag est day

• jour »

Trommel est rfrum

« tambour »

Traum est dream

« rêve »

T{h)euer est dear

« cher »

T[h)au est dew

« rosée »

Taube est doue

« colombe »

Teich esl dough

« pâte ».

(I) Grimm, Deutsche Cweammatik, H, 66; I, 261.

328 LKçoNs sin la science ht lant.ac.e.

Si nous voulons comparer le mot anglais leur <1 larme » avec le mot français larme, il suffira de consulter les documents historiques pour remonter de tear aux formes plus anciennes trer, tehr, teher, lœher, et enfin au gothique tagr. Toutefois l’anglo-saxon tœher nous reporte plus simplement encore que le gothique tagr aux formes correspondantes en grec et en sanscrit, ÿotxpu et {d)aéru. Nous avons vu dans notre dernière leçon que t est le représentant légitime en anglosaxon du ^ grec, et h celui du x. Par conséquent, tœher est ^fltxpu. Il n’y a pas plus de difficulté à faire remonter le français larme au latin lacruma. La question qui se présente alors est de savoir si ^axpu et lacruma sont des mots congénères. 11 est facile d’expliquer le suffixe secondaire ma dans lacruma, et nous avons alors le grec Âaitpu et le latin lacru, qui ne diffèrent plus que par leurs initiales. Ici une loi phonétique devra faire disparaître cette dernière différence. 1) prononcé négligemment dégénère facilement en L. Actxpu pourrait donc devenir lacru, et on peut les dériver tous deux d’une racine dak « mordre » (1). Mais n’oublions pas que, quoiqu’un cf primitif puisse dégénérer en /, aucun / dans les langues aryennes ne s’est jamais changé en d, et que ce serait une erreur de dire que / et </ peuvent permuter.

Le tableau suivant permettra de voir d’un seul coup d’œil quelques-uns des descendants de la préposition latine ante.

A.NTE.

lui. anU; esp. antes; vieux français ans, ains ((roù ainsné, aîné).

(1) Voir Max Müller dans Kuhn’s Zeitschrift, V, 152. Poil, Etymulogisclie Forschungeii, II, 412, 4.‘i0.

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