INTRODUCTION
Matériaux innombrables dont dispose la science du langage : les langues des peuples civilisés; les patois et les dialectes de ces langues; les idiomes des peuplades nomades ou sauvages ; les inscriptions en langues inconnues. Comment on est parvenu à déchiffrer les inscriptions cunéiformes. — Attrait particulier que présente notre science. — Importance du rang qu'elle occupe parmi les sciences de la nature. — Théories de certains savants sur la place d'honneur que doivent occuper les dialectes polynésiens et africains dans l'étude du langage. — Sujet de ces nouvelles leçons. — Exemples pour montrer comment de petits faits servent à découvrir de grands principes. — Principes sur lesquels doit reposer la science du langage. — Nécessité de nous garder des généralisations précipitées. Qu'il ne faut pas nous attendre à trouver les mêmes caractères, dans des langues appartenant à des périodes différentes de développement, et que nous ne devons pas juger de toutes les langues d'après les mêmes critériums. — Résultats nécessairement différents de la corruption d'une langue monosyllabique comme le chinois, et de celle d'une langue à flexions comme le latin. Le cochinchinois comparé avec le chinois. — Particularités du taïtien et du cafre, le Te pi et le Ukuhlonipa. Comment de simples caprices peuvent, avec le temps, changer tout l'aspect d'une langue. — Hypothèse pour expliquer la coexistence de dialectes rudes et de dialectes doux, comme le sanscrit et le prâcrit, l'éolien et l'ionien, le gadhélique et le kymri, le haut et le bas allemand. — Causes de la I. i
grande diversité des dialectes parlés sur les rives de l'Amazone. — Que la science du langage est le plus puissant auxiliaire de la psychologie. — Division de ces leçons en deux parties : la première consacrée à l'étude des sons et aux principes les plus importants de Tétymologie ; la seconde consacrée à la recherche des premières conceptions de l'esprit humain qui furent exprimées par le langage, aux principes fondamentaux de la mythologie, et à l'influence exercée par le langage sur nos pensées.
Dans une série de leçons que j'eus l'honneur, il y a deux ans, de donner dans cette enceinte (1), je me suis efforcé de montrer que la langue que nous parlons et toutes celles qui sont parlées aujourd'hui dans toutes les parties du globe, ou qui y ont été parlées depuis la première aurore de lai vie et de la pensée humaines, nous fournissent des matériaux avec lesquels il est possible de fonder une science véritable. Toutes ces langues, nous pouvons les rassembler, les classer, les réduire à leurs éléments constitutifs , et nous pouvons déduire de cet examen quelques-unes des lois qui déterminent leur naissance et qui président à leur développement et à leur dépérissement inévitable. Nous pouvons étudier les langues absolument eomnic le géologue étudie ses pierres et ses pétrifications et, jusqu'à un certain point , comme l'astronome étudie les étoiles du ciel, ou le botaniste les fleurs des champs. Oui, il y a une science du langage aussi sûrement qu'il y a une science de la terre et de ses fleurs, du ciel et de ses astres; et si notre science, étant d'origine récente, est encore loin de cette perfection qu'ont don-
(i) L'Institution royale de la Grande-Bretagne. Voir la note à la page 2 de notre traduction de cette première série, 2 e édition, Paris, 1867. Nous distinguerons désormais ces leçons de M. Max Mûller par les années où elles ont été données. Nous appellerons donc la première série Cours de 186J, et la deuxième série, celle dont nous donnons aujourd'hui la traduction, Cours de 1863. [Tr.j
PBEMIÈRE LEÇON. 3
née à l'astronomie, à la botanique et même à la géologie les géants intellectuels de tant de siècles et de tant de pays, elle n'en a peut-être, par cette raison même, que plus d'attraits et plus de charmes. C'est une science jeune et grandissante , qui , chaque année, acquiert de nouvelles forces, qui ouvre sans cesse devant nos yeux des horizons inattendus et de nouveaux champs à explorer, et qui donne pour récompense à ceux qui la cultivent de plus riches moissons qu'on ne saurait en attendre du terrain déjà épuisé que cultivent les sciences plus anciennes. Le monde tout entier est, en quelque sorte, le domaine du linguiste.
Nous pouvons trouver un sol vierge à notre porte, ou, en franchissant les limites du vieux monde civilisé, étendre nos conquêtes sur de vastes continents. Il nous est facile d'arrêter notre choix sur tel petit village de nos environs dont nous recueillerons le dialecte, les proverbes et les légendes, fragments presque réduits en poussière, mais bien authentiques, du plus ancien âge de la poésie et du langage saxons (1). Ou bien nous pouvons aller chez nos antipodes, étudier l'idiome des îles Hawaii, et suivre dans les lois et dans les édits du roi Kamehameha, l'opération de cette faculté humaine du langage qui , même dans ses efforts les plus primi-
(1) M. R. P. Peacock a publié en i863, à Berlin, un excellent essai Sur quelques caractères marquants des patois parlés dans les six comtés du nord de V Angleterre, l'ancienne JSorthumbrie, et sur les différences entre leur grammaire et celle de l'anglais classique. Ce travail est fondé principalement sur les traductions du Cantique des Cantiques qui ont été faites et publiées dans ces dernières années pour un grand nombre de patois anglais, sous les auspices de S.A. le prince Louis-Lucien Bonaparte. Nous espérons que le savant auteur continuera ses recherches dans une branche d'études aussi féconde.
tifs et les plus grossiers, ne semble jamais manquer le but élevé auquel elle vise. Les dialectes de la Grèce ancienne, si bien fouillés qu'ils aient été dans tous les sens par les humanistes tels que Maittaire , Giese et Ahrens, contiennent encore de quoi dédommager amplement la philologie comparée des fatigues d'une nouvelle battue. Leurs formes, qui n'étaient, aux yeux de Thelléniste , que des anomalies et de simples curiosités, se présenteront alors à nous sous un aspect tout différent. Elles viendront se ranger sous, des lois plus générales, et, après avoir été élucidées elles-mêmes par la comparaison avec d'autres dialectes, elles refléteront à leur tour une plus vive clarté sur les particularités phonétiques du sanscrit et du prâkrit, du zend et du persan, du latin et du français.
Mais quand toutes les mines déjà connues seraient épuisées, la science du langage saurait se créer à ellemême de nouvelles ressources et de nouveaux objets d'étude ; comme autrefois Moïse fît jaillir l'eau du rocher, elle ferait sourdre et couler de nouvelles sources de parole vivante. Les inscriptions gravées sur les montagnes de la Perse nous montrent quelles merveilles peut accomplir notre science. Je ne m'étonne pas que les découvertes dues au génie et au travail opiniâtre de Grotefend, de Burnouf, de Lassen, et enfin, mais non pas en dernière ligne, de Rawlinson , soient accueillies avec incrédulité par ceux qui ne les voient que de loin ; le jour viendra où cette incrédulité même sera le plus éclatant hommage qui ait pu être rendu à ces illustres savants (1). Qu'étaient dans l'ori-
{{) Dans un article publié dans VAtlantis, n M Vil et VIII, p. 23,
gine ces inscriptions que nous appelons aujourd'hui les inscriptions cunéiformes de Cyrus, de Darius, de Xerxès, d'Artaxerce I er , de Darius 11, d'Artaxerce Mnémon, d'Artaxerce Ochus, et dont nous possédons maintenant plusieurs éditions , ainsi que des traductions, des grammaires et des dictionnaires? Elles n'étaient qu'un assemblage de coins (cwieî) gravés ou empreints sur le monument solitaire de Cyrus dans le Murghàb, sur les ruines de Persépolis, sur les rochers de Behistoun, près des frontières de la Médie, et sur le précipice de Van en Arménie. Lorsque Grotefend essaya de les déchiffrer, il dut commencer par prouver que ces lignes étaient bien réellement des inscriptions et non pas de simples arabesques ou des ornements de fantaisie (1). Il lui fallut ensuite découvrir si ces caractères magiques devaient être lus horizontalement ou
et intitulé Sir G. C. Lewis sur le déchiffrement et l'interprétation des langues mortes, M. Le Page Renouf a réfuté victorieusement et en vrai savant les attaques dirigées par cet écrivain contre Champollion et les autres déchiffreurs d'inscriptions anciennes. Quoiqu'il soit aujourd'hui difficile de savoir si Sir George Corne wall Lewis a jamais modifié ses opinions sur la sûreté de la méthode qui a permis de lire les inscriptions de l'Egypte, de la Perse, de l'Inde et de l'Italie ancienne, telle était la droiture de son caractère, qu'il eût été certainement le premier à reconnaître son erreur, s'il lui avait été donné de pousser plus loin ses études. Encore que son scepticisme ne fût pas toujours juste ni toujours fondé sur une saine critique, sa mort a été une perte sensible pour nos études qui, plus que toutes les autres, ont besoin d'être constamment maintenues dans la bonne voie par l'œil vigilant et par le contrôle sévère d'une dialectique serrée et d'une science sérieuse.
Un essai que vient de publier M. Francis W. Newman Sur la langue ombrienne, et qui a suivi de si près son article dans Fraser'* Magazine de janvier 1863, ne fait pas moins d'honneur à l'impartialité et à la loyauté qu'à la pénétration de l'auteur.
(1 ) Mémoire de M. le comte de Caylus sur les ruines de Persépo-
perpendiculairement, de droite à gauche ou de gauche à droite. Lichtenberg soutenait qu'on devait les lire dans la môme direction que l'hébreu; mais, en 1802, Grotefend prouva que les lettres se suivaient ici de gauche à droite , comme en grec. Avant Grotefend, Munter et Tychsen avaient observé dans ces inscriptions un signe qui marquait la séparation des mots. Un tel signe est nécessairement d'un puissant secours quand il s'agit de déchiffrer des inscriptions , car il met immédiatement en lumière les désinences de centaines de mots et, dans une langue aryenne, nous présente la charpente de sa grammaire. Mais songez aux difficultés qu'il y avait encore à surmonter avant qu'où pût lire une seule de ces lignes. On ignorait dans quelle langue ces inscriptions avaient été composées ; ce pouvait être une langue sémitique , ou touranienne , ou aryenne. On ne savait pas davantage à quelle époque ces inscriptions appartenaient et si elles rappelaient les conquêtes de Cyrus, ou celles de Darius, d'Alexandre ou de Sapor. On ignorait même si l'alphabet qui y avait été employé était phonétique, syllabique ou idéographique. Le temps me manquerait si je voulais vous raconter ici de quelle manière toutes ces difficultés furent levées les unes après les autres; comment on parvint d'abord à lire les noms propres de Darius, de Xerxès, d'Hystaspe et de leur dieu Ormuzd ; comment, d'après ces noms, on détermina la valeur de certaines lettres, et l'on put, grâce à cet alphabet imparfait, déchiffrer d'autres mots qui établirent clairement ce fait que la langue de ces inscriptions était l'ancien
lis, dans le tome XXIX des Mémoires de l'Académie des inscriptions et beUes4ettres, Histoire de l'Académie, p. 148.
perse ; comment alors, à l'aide du zend , qui représentait le perse antérieur à Darius, et à l'aide du persan moderne , on ouvrit un feu croisé des mieux nourris ; comment l'ancien sanscrit fournit des renforts plus puissants encore, si bien que tous les avant-postes ayant été emportés, la place elle-même fut enfin prise d'assaut, et dut se rendre, aux conditions dictées par la science du langage.
J'aimerais, quelque autre jour, à vous faire un récit plus détaillé de ce siège mémorable et de cette glorieuse victoire. En ce moment, je ne les rappelle que pour vous montrer comment toutes les parties du monde, et parfois celles-là même auxquelles on songe le moins , fournissent de quoi occuper un bien plus grand nombre de travailleurs que la science du langage ne peut encore en compter à son service. Les hiéroglyphes de l'Egypte, les inscriptions de Babylone et de Ninive, et celles des cavernes de l'Inde, des monuments de la Lycie, des tombeaux de l'Étrurie et des tablettes brisées de l'Ombrie et du Samnium attendent des linguistes qui viennent rompre leur charme ou deviner d'une manière plus satisfaisante le mot de leur énigme. Et si, maintenant, nous tournons les yeux vers les idiomes non encore comptés, qui sont parlés par les tribus nomades de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie , nous n'aurons pas de peine à comprendre que bien des générations se succéderont avant que les savants aient à craindre qu'il ne leur reste plus de langues à conquérir.
Un autre charme qui est propre à la science du langage, ou qui, du moins, n'appartient qu'aux sciences qui sont, comme elle, de récente fondation, est cette
lutte animée qui est encore engagée entre de grands principes contradictoires. En astronomie, les lois fondamentales de l'univers ne sont plus contestées, et il n'est guère probable que le système de Ptolémée trouve de nouveaux défenseurs. En géologie , les disputes entre les Vulcaniens et les Neptuniens sont terminées, et , à l'heure qu'il est , aucune personne exempte de préjugés ne doute qu'une ammonite ne soit l'œuvre de la nature, et que les silex de l'âge de pierre ne soient l'œuvre de l'art.
Il en est tout autrement de la science du langage. Là , les discussions sur les grands problèmes sont encore ardentes. Le langage est-il l'œuvre de la nature ou l'œuvre artificielle de l'homme? Les diverses langues du globe ont-elles eu une origine commune ou des origines différentes? Peut-on les classer par familles? Telles sont les questions qui se posent à chaque instant autour de nous; et tandis que les linguistes sont occupés des recherches les plus minutieuses, tandis qu'ils portent, si l'on me permet cette image, les briques et le mortier pour élever les murs de leur science naissante, il faut qu'ils aient sans cesse le glaive ceint à leur côté et qu'ils soient toujours prêts à repousser les attaques de l'ennemi. Parfois, assurément, cet état de guerre peut être pénible, mais il en résulte au moins un bon effet : il nous oblige à examiner soigneusement le terrain sur lequel nous nous plaçons, et , pendant que nous sommes occupés à analyser de simples préfixes et suffixes, il nous tient constamment en éveil et ne nous laisse jamais oublier la grandeur et le caractère sacré des conséquences qui découlent de ces minimes détails. Loin que les fondements de notre
cience soient ébranlés par de telles attaques, ils n'en ont qu'affermis comme les cellules de corail qui s'éèvent tranquillement et lentement du fond de l'océan ont plus solidement cimentées par l'embrun de la mer it par les lames qui les couvrent.
Enhardi par l'accueil bienveillant que j'ai trouvé ici même, lorsque j'y vins pour la première fois solliciter *n faveur de la science du langage une part de la sympathie du public, j'ose commencer aujourd'hui devant vous une nouvelle série de leçons sur le même sujet, a sur de simples mots, sur des noms, des verbes et des particules» , et j'espère que vous aurez encore la même indulgence pour la parole nécessairement imparfaite de celui qui vient à vous , avec un accent étranger, vous entretenir d'un sujet qui n'entre pas dans les études ordinaires de beaucoup d'entre vous. Une chose dont je suis plus fermement convaincu que jamais, c'est que, sans la science du langage , le cercle des sciences physiques auxquelles Y Institution de la Grande- Bretagne est plus spécialement consacrée, ne serait pas complet. La création tout entière aboutit à l'homme : sans lui la nature serait incomplète et sans objet. 11 faut donc que la science de l'homme, ou, comme on l'appelle quelquefois, l'anthropologie forme le couronnement de toutes les sciences de la nature. Et si c'est par le langage que l'homme diffère de tous les autres êtres créés , la science du langage a droit à occuper cette place parmi les sciences naturelles que j'ai revendiquée pour elle la première fois que je me suis adressé à cet auditoire. Permettez- moi de vous citer les paroles d'un savant dont la mémoire me devient chaque année plus chère et plus sacrée, et à l'amitié duquel j'ai plus d'o-
bligations qu'il ne me serait possible de dire ici. Dans un discours, prononcé, en 1847, devant la section nouvellement créée d'ethnologie, à la réunion de Y Association britannique à Oxford, Bunsen dit : « Si l'homme est le couronnement de la création , il semble juste, d'une part, de ne jamais permettre que les recherches historiques sur son origine et sur son développement se séparent du corps des sciences naturelles, et en particulier de la physiologie. Mais, d'autre part, si l'homme est le couronnement de la création , s'il est le terme vers lequel tendent, dès le principe, toutes les formations organiques; s'il est à la fois le mystère et la clef des sciences de la nature, et si cette manière d'envisager ces sciences est la seule qui soit digne de notre temps, alors la philologie ethnologique, une fois établie sur des principes aussi clairs que ceux de la physiologie, est la branche la plus élevée des sciences pour l'avancement desquelles cette Association est instituée. Elle n'est pas un appendice de la physiologie ni de toute autre partie des connaissances humaines; son objet paut devenir, au contraire, le but et le terme des travaux et des recherches d'une association scientifique (1) ».
Dans mes leçons précédentes, je n'ai pu qu'essayer de vous indiquer les objets principaux de la science du langage, d'en déterminer les limites, et de mettre sous vos yeux une carte générale du terrain qui a été exploré avec plus ou moins de succès depuis cinquante ans. Cette carte était nécessairement incomplète. Elle ne comprenait guère que ce qui, dans un atlas de
(4) Report of the British Association for the A avancement of science, 1847, p. 257.
géographie ancienne, est appelé le Monde connu des anciens, où nous ne trouvons des noms et des frontières que dans ces parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, qui ont été le théâtre primitif du grand drame de l'histoire; mais où, au-delà des Hyperboréens au nord, des Anthropophages à l'ouest et des Éthiopiens (1) au sud, on ne voit plus que des lignes vaguement tracées, figurant le nouveau monde qui s'étendait au-delà de l'Atlantide, mais qui n'existait encore que dans les rêves des philosophes.
Ma première intention était de consacrer ces nouvelles leçons à remplir, avec de plus copieux détails, cette carte générale. Les matériaux pour ce travail sont abondants et augmentent sans cesse. Les ouvrages d'Hervas, d'Adelung, de Klaproth, de Balbi, de Prichard et de Latham vous montreront avec combien plus d'exactitude on peut colorier aujourd'hui la carte des langues qu'on ne le pouvait autrefois pour les cartes géographiques de Strabon et de Ptolémée. Mais je ne tardai pas à
(i) Les Hyperboréens qu'Homère et Hérodote connaissent comme des peuples habitant à l'extrême septentrion, aimés d'Apollon et célèbres pour leur piété et leur bonheur, étaient pour les Grecs un peuple mythique, comme les Uttarakurus des brahmanes. Leur nom signifie « ceux qui habitent au-delà des montagnes, » comme Boreas 9 le vent du nord, signifiait originairement « le vent qui soufflait des montagnes, » et plus particulièrement des monts Riphées. (Voy. Preller, Griechische Mythologie, 1, 157.) Boros, d'où vient Boreas, Borée, est une autre forme de fyoç, montagne, et ces deux mots dérivent d'une même racine, laquelle a donné en sanscrit giri, montagne, et, dans l'ancien slave, gora. (Voy. Curtius, Grundzûge der griechischen Etymologie, I, 314; II, 67.)
Les Éthiopiens, qui étaient aussi connus à Homère et à Hérodote, étaient pris originairement pour désigner les peuples noirs en général. Aiftio^, comme Àtbotj*, signifiait « au regard ardent ou de feu, » de atfciv, « briller, brûler, » le sanscrit idh 9 « allumer. » (Voy. Curtius, ibid., I, 215.)
in apercevoir qu'une telle étude n'eût guère fourni une digne matière pour un cours public. Je n'aurais pu que vous rendre compte du travail fait par d'autres et vous entretenir des explorations des voyageurs et des missionnaires parmi les races noires de l'Afrique, les tribus jaunes de la Polynésie et les Peaux Rouges de l'Amérique. J'aurais eu simplement à copier les descriptions qu'ils nous ont données des mœurs, des coutumes, des lois et des religions de ces tribus sauvages, et à faire des résumés de leurs grammaires et des extraits de leurs vocabulaires. C'eAt été là nécessairement un ouvrage de seconde main, et si j'avais Voulu y ajouter quelque chose de mon propre fonds, je n'aurais pu que faire la critique des tentatives de ces auteurs pour classer certains groupes de langues dans ces régions lointaines, ou bien indiquer des ressemblances qui leur auraient échappé, ou protester contre des théories qu'ils auraient avancées sans les appuyer sur des preuves suffisantes. Tous ceux qui ont eu à examiner les descriptions de nouveaux idiomes ou de nouveaux groupes d'idiomes, publiées par des missionnaires ou des voyageurs, savent avec quel soin il faut peser et discuter non-seulement leurs théories, mais les faits mômes qu'ils rapportent, avant de pouvoir leur accorder, même temporairement, une place dans nos manuels, ou avant de se sentir autorisé à rectifier, d'après ces données, les frontières tracées sur la grande carte des langues humaines. C'est ainsi que tout récemment j'ai reçu des journaux imprimés à Honolulu (1), qui soutiennent « que toutes ces langues que
(1) The Polynesian, Honolulu, sept. 27, oct. 4, oct. 11, 1862, contenant un essai du docteur J. Rae.
nous désignons sous le nom de langues indo-européennes ont leur véritable racine et origine dans le langage polynésien ». « Je suis certain, dit l'auteur, qu'il en est ainsi pour ce qui regarde le grec et le sanscrit; et j'ai lieu de croire qu'il en est de même pour le latin et les autres langues plus modernes, en un mot, pour toutes les langues de l'Europe, soit anciennes, soit modernes » . Et il ajoute : « La seconde découverte que je crois avoir faite et qui se rattache à la première, c'est que l'étude des dialectes polynésiens nous révèle le rôle primitif du langage lui-même et nous initie à tout son mécanisme. »
Tout surpris que nous puissions être d'entendre appeler la langue d'Homère et celle d'Ennius des rejetons de l'idiome des îles Sandwich, le ridicule seul serait un argument bien mal choisi et bien faible à opposer à une pareille théorie. Le temps n'est pas si loin de nous où tous les hellénistes et latinistes de l'Europe hochaient la tête à l'idée de faire remonter au sanscrit les racines des langues classiques, et même de nos jours il ne manque pas de personnes qui ne peuvent croire à la réalité de ce fait qu'à une époque très -éloignée, mais pourtant très -réelle, les ancêtres des poètes homériques et ceux des poètes védiques ont dû habiter ensemble, comme membres d'une seule et même race, parlant un seul et même idiome.
Il y a d'autres théories non moins extraordinaires que celte qui voudrait faire du polynésien le langage primitif de l'humanité. J'ai reçu dernièrement une grammaire comparée des langues de l'Afrique méridionale, imprimée au Cap, et dont l'auteur est un sa-
vant très-distingué, le docteur Bleek (1). 11 y prouve qu'eu laissant de côté le bosjesman, qui n'a pas encore été suffisamment étudié, on peut réduire la grande masse des langues africaines à deux familles (2). Il montre que le hottentot est un rameau des langues de l'Afrique septentrionale, et qu'il fut séparé des idiomes congénères par l'intrusion de la deuxième grande famille des langues africaines, les langues cafres, ou,
(1) A Comparative Grammar of the South African Languages, by W. H. J. Bleek, Ph. D. 4862.
(2) Lorsque le révérend R. Moffat était en Angleterre, il y a quelques années, il rencontra un Syrien récemment arrivé d'Egypte, et au sujet duquel il écrivit la note suivante : «Quand je lui donnai un spécimen et une description du langage hottentot, il m'observa qu'il avait vu au marché du Caire des esclaves amenés d'une grande distance dans l'intérieur, qui parlaient un langage semblable et qui n'étaient pas, à beaucoup près, aussi noirs que les esclaves en général. Ceci confirme le témoignage des auteurs anciens qui donnent une description d'un peuple habitant l'intérieur de l'Afrique septentrionale, laquelle convient bien aux Hottentots et aux Bosjesmans.»
— « Nous pouvons donc supposer que ces esclaves appartenaient à une portion de la race hottentote, dont les ancêtres seraient restés dans l'intérieur du pays, au sud ou au sud-ouest de l'Egypte, tandis que la migration générale se portait vers le sud du continent. Si cette supposition n'était pas inexacte, nous serions peut-être fondés à conjecturer que c'est de l'Egypte que sont venues originairement les tribus hottentotes. En fait, cette conjecture est corroborée par la ressemblance qui paraît subsister entre les Coptes et les Hottentots dans l'ensemble de leur figure. » (Appleyard, The Kafir Language, 4850.)
— « Puisque la race hottentote n'est connue que comme une race émigrante, et que des traces de son existence -se prolongent dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, on peut la regarder comme étant un fragment de l'ancienne population éthiopienne proprement dite, répandu tout le long de la grande arête de l'Afrique, à travers les régions occupées aujourd'hui par les Galla; il aurait été forcé de livrer passage à des tribus de souche différente, qui maintenant l'entourent de toutes parts.» (J.-C Adamson, dans le Journal ofthe American Oriental Society, t. IV, p. 449, 1854.)
comme Appleyard les appelle, allitèresj lesquelles occupent (autant du moins que nos connaissances actuelles nous permettent de les suivre) lout le reste du continent de l'Afrique méridionale, où elles s'étendenl. à l'est, depuis la rivière du Keiskamma jusqu'à l'équateur, et, à l'ouest, depuis le 32° sud latitude, jusqu'à environ le 8° latitude nord. Mais, en même temps, l'auteur réclame également une place d'honneur pour les idiomes africains, dans l'histoire générale du langage humain . « Ce n'est peut-être pas trop nous avancer, ditil (1), d'assurer que l'on peut attendre de l'étude plus approfondie de ces formes primitives de langage que nous offrent le cafre et le hottentot, des résultats analogues à ceux qui ont été donnés, au commencement de ce siècle, par la découverte du sanscrit et par les études comparées des orientalistes. L'origine des formes grammaticales, des genres et des nombres, l'étymologie des pronoms et beaucoup d'autres questions qui sont du plus haut intérêt pour le philologue, trouvent leur véritable explication dans l'Afrique méridionale. » Mais tandis que certains savants nous disent ainsi que c'est vers la Polynésie ou vers le sud de l'Afrique que nous devons nous tourner si nous voulons pénétrer les mystères du langage aryen, d'autres nous font savoir qu'une famille de langues aryennes ou indoeuropéennes est une chimère ; que le sanscrit n'a aucune parenté avec le grec, et que la philologie comparée, telle que nous la trouvons dans les ouvrages de Bopp et d'autres linguistes, est un rêve de quelques professeurs du continent (2).
(i) Préface, p. vin.
(2) Voyez Fessai de M. John Crawfurd Sur la théorie aryenne ou
Quelle conduite devons-nous tenir en présence de théories ainsi opposées? Si étranges et si paradoxales qu'elles paraissent, il nous faut les examiner avant de ; pouvoir les accepter ou les rejeter. « La science, dit Bunsen, n'exclut aucune supposition, quelque étrange qu'elle semble, pourvu qu'elle ne soit pas absurde en elle-même, c'est-à-dire, que l'on ne puisse pas en démontrer la contradiction avec les principes sur lesquels la science repose (1). » Mais d'après quels critériums et d'après quelles règles faut-il juger ces théories? Ce ne peut être que d'après les critériums et les règles dont la science du langage a prouvé la solidité dans ses recherches plus ^restreintes. « Il est manifeste, dit Leibniz, dans sa Dissertation sur t origine des nations, que nous devons étudier d'abord les langues modernes qui sont à notre portée, afin de les comparer les unes avec les autres pour en découvrir les différences et les affinités, passer ensuite aux langues qui les ont précédées afin d'établir leur filiation et leur origine, et remonter ainsi de proche en proche, jusqu'aux dialectes les plus anciens dont l'analyse nous donnera les seuls résultats certains. » Les principes de la philologie comparée doivent être fondés sur des faits fournis par les dialectes les mieux connus et les mieux analysés, et c'est à l'étude de ces mêmes dialectes que nous devons demander la boussole qui pourra nous guider au milieu des plus violentes tempêtes et tourmentes des spéculations philologiques.
indo-germanique, et un article de M. T. Hewitt Key, dans les Transactions ofthe PhUological Society, intitulé : «Du sanscrit considéré comme base de la linguistique et de la trop grande importance attribuée aux travaux de l'École allemande. »
(i) Report ofthe British Association, p. 256.
J'ai donc préféré consacrer ce nouveau cours de le- ;ons à parcourir et à étudier un champ très-limité du angage humain, à examiner l'anglais, le français, 'allemand, le latin, le grec, et aussi, nécessairement, e sanscrit, afin d'exposer ou, du moins, d'établir plus solidement quelques-uns des principes fondamentaux le la science du langage. Je pense qu'il n'est pas une science qui puisse nous offrir, à nous autres linguistes, des leçons plus profitables que la géologie. Or, en géologie, dès que nous avons acquis une connaissance générale des couches successives qui composent la croûte terrestre, et des faunes et flores dont on remarque la présence ou l'absence dans chacune de ces couches, rien n'est aussi instructif que l'examen minutieux de quelques carrières situées dans notre voisinage^ de quelques cavernes ou de quelques mines ; nous pouvons ainsi voiries choses de nos propres yeux, les toucher de la main, et comprendre que tous les cailloux que nous ramassons contiennent un enseignement de la plus grande portée. Il en est de même, ce me semble, pour la science du langage. — Un seul mot de notre propre langue, quelque commun qu'il soit, nous en apprendra davantage, si nous l' étudions et si nous l'analysons bien, que les spéculations les plus ingénieuses sur la nature du langage et sur l'origine des racines. Je crois que nous pouvons admettre, comme principe général, que ce qui est réel dans les formations modernes est possible dans les formations plus anciennes, et que ce dont on a démontré la vérité sur une échelle restreinte * peut être vrai sur une échelle plus étendue. De tels principes, sur lesquels repose l'étude de la géologie , sont également appli-
cables à l'étude de la philologie; mais il est bien entendu qu'il faut apporter dans leur application cette circonspection qui fait le grand charme des raisonnements géologiques.
Quelques exemples serviront à éclaircir ma pensée, et ils nous montreront que nous pouvons trouver près de nous et à notre porte la solution de quelques-uns des plus difficiles problèmes de la grammaire comparée, et que des théories qui sembleraient imaginaires et incroyables, appliquées à l'analyse de langues anciennes, nous apparaissent comme des faits réels et incontestables, dans les mots mêmes que nous employons dans nos conversations journalières. Ces exemples auront encore pour effet de nous mettre sur nos gardes contre les généralisations précipitées de ceux, d'une part, qui ne savent pas discerner les différences, et qui ne voient que similitude entre toutes les langues du monde, et aussi de ceux qui ne comprennent qu'une seule sorte de ressemblance, et qui voudraient renfermer tout l'océan du langage vivant dans les étroites limites de la grammaire aryenne ou sémitique.
Nous n'avons pas bien loin à aller pour entendre dire, en Angleterre, heis a-going, I ama-coming, etc., au lieu des phrases ordinaires he isgoing, I am coming. Or, le fait est que le patois he is a-going est beaucoup plus correct que he is going (1). Dans nos grammaires modernes, on dit que ing est la désinence du participe présent, mais tel n'était pas son rôle dans l'anglosaxon, où la terminaison de ce participe était ande ou
(1) Hare, fjords corrupted by false analogy or f aise dérivation, p. Go.
Inde (le gothique ands; l'ancien haut-allemand anter, enter; le moyen haut-allemand ende; le nouveau hautallemand end). Cette terminaison subsistait encore au temps de Gower et de Chaucer (1), bien qu'alors elle fût généralement remplacée par la désinence ing. Qu'est-ce donc que cette désinence ing? (2). On l'emploie évidemment dans deux acceptions différentes, même dans l'anglais moderne. Dans cette expression a loving child, un enfant aimant, loving est un adjectif verbal. Mais dans la phrase loving our neighbour is our highest duty, aimer notre prochain est le premier de nos devoirs, loving est un substantif verbal. De plus, il y a beaucoup de substantifs terminés en ing, tels que building, «bâtiment, » wedding, « noce, » meeting, « assemblée, » où le caractère verbal du substantif a presque, sinon entièrement, disparu.
Or, si nous nous reportons à l'anglo-saxon, nous trouvons que la désinence ing est employée :
1° Pour former des noms patronymiques; par exemple, Godvulfing, fils de Godvulf. Dans la version anglo-saxonne de la Bible, le fils d'Elisée est appelé Elising. Au pluriel, ces noms patronymiques viennent souvent à désigner des familles, des clans, des villages, des villes et des nations; par exemple, Thyringas, les Thùringiens. Même quand des noms terminés en ing dérivent de noms de fleuves, de collines ou d'arbres, on peut encore les appeler patronymiques, parce que, dans les temps anciens, les idées de parenté et de des-
(i) Pointis and sleves be wel sittande
Full right and straigkt upon the hande.
Rom. ofthe Rose, 2264.
(2) Grimm, Deutsche Grammatik, II, 348-365.
ccndance ne s'attachaient pas uniquement aux êtres \ivants (i). Les habitants des rives de l'Elbe pouvaient bien être nommés les enfants de l'Elbe, ou Albings, comme, par exemple, les Nordalbingiens dans le Holstein. Beaucoup des noms géographiques en Angleterre et en Allemagne furent, dans l'origine, des noms patronymiques formés de cette manière. C'est ainsi que nous avons les villages de Mailing, de Billing, etc., ou dans des mots composés, Mallington, Billingborough (2). Dans Walsingham, le home, la demeure des Walsings, se perpétue peut-être le souvenir de la célèbre race des Wœlsings, à laquelle appartenait Siegfried, le héros des Niebelungen (3). Dans certains noms allemands, tels que Gœttingen en Hanovre, Harlingen en Hollande, nous avons d'anciens génitifs pluriels signifiant « la demeure des Gottings, la demeure des Harlings, etc. (4). »
(1). Voyez Fôrstemann, Die deutschen Ortsnamen, p. 244; elZeitschrift fur vergleichende Sprachforschung, I, 109.
(2) Latham, History ofthe Enqlish Language, 1, p. 223 ; Kemble, Saxons in England, I, p. 59, et Appendice, p. 449.
(3) Grimm, Deutsche Heldensage, p. i4.
(4) Nous trouvons les Harlings (en anglo-saxon , Herelingds, cf. Trav. Song, I, 224 ; en allemand, Ilarlunge, cf. W. Grimm, Deutsche Heldensage, p. 280 et seq.) à Harling, dans les comtes de Norfolk et de Kent, et à Harlington (Herelingatûn), dans le Bedfordshire et dans le Middlesex. Les Wœlsings, dans l'ancien norrois Vôlsm> gar, la famille de Sigurdr ou Siegfried, se retrouvent à Walsingham, dans le comté de Norfolk, à Wolsiogham, dans le Northumberlaod, et à Woolsingham, dans le comté de Durham. Nous avons les Billings à Billingc, à Billingham, à Billinghoe, à Billinghurst, à Billingden, à Billington et dans beaucoup d'autres endroits.
11 est probable tjue les Thyringas, que nous trouvons dans Thorington ou Thorrington , sont des rejetons de la grande race des Ifc Hermundures, les Thyringi ou Thotïngi, aujourd'hui les Thuriu- V
2° La désinence ing est usitée pour former des mots attributifs ayant un sens plutôt général, tels que ae\eling, « homme de haut rang » ; lyteling, « enfant en bas âge»; nfôing, «mauvais homme.» Cette terminaison ing étant souvent précédée d'un autre suffixe, /, nous arrivons au dérivé très-ordinaire ling, dans les mots comme darling, «chéri» , hireling, «mercenaire» , yearling, « âgé d'un an » , foundling, « enfant trouvé » , nestling, « nouvellement éclos »., worldling , « mondain » , changeling, « homme changeant » ou « enfant substitué » . Dans les mots tels que ae\eling, lyteling, dont les radicaux sont terminés en /, on se demande si le suffixe n'est pas plutôt ling que ing, et si l'orthographe originelle de ces mots n'a pas èlèae^elling et lytelling. C'est ainsi que le mot farthing, « la quatrième partie d'un penny, » est une altération de feor%ling, l'allemand vierling.
On a suppefeé que le participe présent de l'anglais moderne a été formé à l'aide de cette même désinence ing; mais, en anglo-saxon, elle se joint généralement à des noms et à des adjectifs, et non pas à des verbes. Il y avait cependant, en anglo-saxon, un autre suffixe que l'on ajoutait aux verbes pour en former des substantifs verbaux; c'était ung , que nous retrouvons également en allemand : par exemple , clœnsung , nettoiement, bedenung, l'action d'allumer un fanal. Dans le vieil anglo-saxon, ces noms abstraits en ung sont beaucoup plus nombreux que ceux en ing. Toutefois cette dernière terminaison commença de bonne heure à prévaloir sur l'autre, et aujourd'hui il ne reste au-
giens, toujours voisins des Saxons. (Kemble, Saxons in England, I, pp. 59 et 63.)
cune trace, en anglais, de substantifs formés de verbes à l'aide du suffixe ung.
Quoiqu'il semble peut-être plus plausible, ainsi que je l'ai déjà fait observer, de regarder le participe présent de l'anglais moderne comme ayant été, dans l'origine, un adjectif en ing, cependant ces expressions que nous entendons dans la bouche du peuple, telles que a-going, a-coming, nous reportent plutôt aux substantifs verbaux en ing, comme étant la source d'où est dérivé le participe de l'anglais moderne. Iam going est en réalité une corruption de I am a going, c'està-dire I am on going, je suis à aller, et c'est ainsi que par un procédé fort simple nous pourrions faire remonter notre participe présent au cas locatif d'un nom verbal (1).
Posons donc comme un fait que, dans le cours du renouvellement dialectal (2), la place du participe présent peut être remplie par le locatif ou par quelque autre cas d'un nom verbal.
Voyons maintenant ce qui s'est passé en français. Le 3 juin 1679, l'Académie française se prononça : «La règle est faite. On ne déclinera plus les participes présents (3). »
(i) Cf. Fessai de Garnett Sur les mots formés de cas fléchis, dans les Transactions of the Philological Society, vol. III, n° 57, 1844. Garnett compare le gallois Tyn sefyll, en se tenant debout, l'irlandais ag seasamh, le gaélique ag sealgadh. C'est le même écrivain savant et exact qui proposa le premier la théorie d'après laquelle le participe serait formé du locatif d'un nom verbal.
(2) Voyez sur le renouvellement dialectal, c'est-à-dire la régénération des langues par leurs dialectes, le Cours de 186i, pp. 45, 52-69 de notre traduction française, 2 e édition, Paris, 1867.
(3) Cf. Egger, Notions élémentaires de grammaire comparée, 6 e édition. Paris, 1865, p. 197.
PREMIÈRE LEÇON. 2tt
Que signifiait cet arrêt? Simplement ce que Ton peut lire aujourd'hui dans toutes les grammaires françaises, savoir, que des mots comme souffrant et saisissant sont invariables lorsqu'ils ont la signification de participes présents, mais qu'ils prennent la marque du masculin et du féminin, au singulier et au pluriel, quand ils sont employés comme adjectifs (1). Mais quelle est la raison de cette règle? C'est que aimant, par exemple, employé comme participe, n'est pas le participe présent latin amans, mais le temps appelé le géroûdif, c'est-à-dire le cas oblique d'un nom verbal, le latin amando, répondant à l'anglais a loving , en aimant, tandis que le véritable participe présent du verbe latin, amans, joue dans les langues romanes le rôle d'adjectif, et peut prendre la désinence du féminin ou du pluriel , comme quand on dit : une femme aimante, des enfants aimants.
Ici donc nous voyons encore que dans des langues analytiques l'idée exprimée par le participe présent peut être rendue par le cas oblique d'un nom verbaL
Examinons maintenant un idiome plus éloigné de nous, mais pourtant congénère, le bengali. Nous trouvons que le prétendu infinitif y est formé à l'aide de te, lequel te est en même temps la désinence du locatif singulier (2). Par conséquent, le présent karitechi, «je fais», et l'imparfait karitechilâm, «je faisais», ne
(1) Diez, yergleichende Crammatik der romanùchen Sprachen, II, p. 114.
(2) Voyez Max Mûller, Essai sur les rapports entre le bengali et les langues aryennes et indigènes de l'Inde : Report of the British Association for the A avancement of Science. 1847, pp. 344-45. Cf. Garnett, Essai déjà cité, p. 29.
sont que des composés de dchi, je suis, âchilâm, j'étais, et d'un temps que Ton peut appeler un participe présent, mais qui est en réalité un nom verbal au cas locatif. Karitechi, je fais, signifie « je suis à faire», l'anglais / ara on doing.
Ici se présente cette question : Ce procédé parfaitement intelligible d'après lequel le participe fut formé du cas oblique d'un nom verbal, et l'indicatif présent fut formé en unissant ce nom verbal au verbe auxiliaire «être» , ce procédé, dis-je, nous fournit-il une lumière qui puisse nous guider sûrement dans l'analyse de langues qui appartiennent incontestablement à une famille différente? Prenons le basque, qui n'est certainement ni un idiome aryen, ni un idiome sémitique, et qui a donné une plus grande exubérance de formes verbales que presque aucune autre langue connue (1). Ici l'indicatif présent est formé de ce que l'on appelle un participe, suivi d'un verbe auxiliaire. Ce participe est formé à l'aide du suffixe an, dont on se sert aussi pour former le cas locatif des noms; par exemple, mendia, la montagne; mendiai, de la montagne (d monte); mendian, dans la montagne; mendico, pour la montagne : de même, etchean, dans la maison; ohean, dans le lit. Si, maintenant, nous examinons le verbe
Erorten niz, je tombe ;
Erorten hiz, tu tombes ;
Erorten da, il tombe (2) ;
(i) Voyez le Verbe basque d'Inchauspe, publié par le prince Louis- Lucien Bonaparte. Bayonne, 1858.
(2) a Commençons par l'expression erortean. Cette façon de parler signifie en tombant, mais par quel secret? Le voici : le point où Ton
nous voyons encore dans erorten un locatif, ou, ainsi qu'on l'appelle , un cas positif du substantif verbal
est (ubi) s'exprime par le cas positif, comme barnean (dans l'intérieur), etchean (dans la maison), ohean (dans le lit), etc. Or l'action que Ton fait présentement peut être envisagée comme le point où Ton est, et dès lors s'exprime aussi par le positif : de là l'expression erortean n'est autre chose que l'infinitif erortea (le tomber) mis au cas positif; elle signifie donc littéralement dans le tomber.
« Cette façon de parler, qui parait extraordinaire quand on l'entend analyser pour la première fois, n'est pas une locution propre à notre langue; on dit en hébreu biphkod (en visitant), et le sens littéral de ce mot est dans visiter : on dit en grec en tô piptein (en tombant, littéralement dans le tomber), en tô philein tou Theou (mot à mot dans l'aimer Dieu). Quand Virgile a dit et cantare pares, et respondere parati, il a sous-entendu la particule in devant le premier infinitif, disent les commentateurs. Nous disons en français être à manger, à boire, etc., comme être à la maison, à la campagne, etc.
« Comme Faction sur laquelle on est présentement peut être assimilée au point de l'espace où Ton existe, où Ton agit (ubi) y elle peut de même représenter un point de départ (unde). C'est ainsi que nous envisageons souvent dans le français l'action exprimée par l'infinitif, puisque nous disons je viens de voir la capitale comme je viens de la capitale, je viens de visiter mes greniers comme je viens de mes greniers. Les actions voir, visiter, sont envisagées ici comme des points de départ, et, par cette fiction, elles deviennent compléments de la préposition de, aussi bien que les noms capitale., greniers. C'est la même fiction et la même tournure dans l'hébreu miphphekod, dans le latin a visitando.
« Ces observations faites, il est aisé de comprendre que les formes basques en ic, telles que jatetic, edatetic, ikustetic, etc., ne sont que les ablatifs des noms jatea, edatea, ikustea, ablatifs commandés par le point de vue sous lequel on envisage les actions qu'expriment ces mots. Ainsi cette phrase Cure aitaren ikustetic jiten niz (je viens de voir votre père) signifie, mot à mot, je viens du voir de votre père.
« Les formes janic, edanic, ikusiric ont évidemment une terminaison commune avec celles dont nous venons de parler et sont également des ablatifs qui expriment un rapport d'éloignement, ou dans Tordre physique ou dans l'ordre moral; toute la différence des
erorta, dont la racine serait eror, « tomber » ; de sorle s que la forme du verbe basque, erorten nh, ne signifie
premières formes aux dernières consiste en ce que celles-là ont un sens actif et celles-ci un sens passif. Conséquemment, cette phrase: Cure aita ikusiric jiten niz, signifie, comme celle de l'exemple précède xii,je viens de voir votre père. Mais, si Ton veut rendre plus scrupuleusement la force du mot ikusiric, il faut dire ici je viens de votre père vu. Et qu'on ne dise pas que cette traduction supposerait qu'il y a ikusitic et non ikusiric; nous avons observé plus d'une fois que la première des deux formules est l'ablatif singulier et l'autre l'ablatif de la section indéfinie, comme on le voit dans ces façons de parler, Ez da eginic (il n'y en a point de fait), Ez da erreric (il n'y en a point de cuit), etc.
« L'action que l'on va faire peut être envisagée comme un point de l'espace où l'on se porte (que) ; et ce rapport d'approximation, ce mouvement moral vers l'action dont il s'agit, s'exprime heureusement par le cas appelé approximatif. Conformément à cette doctrine, nous disons : Hastera noa, Mintçatcera noa, Ikhustera noa (je vais commencer, je vais parler, je vais voir), ou plutôt je vais au commencer, je vais au parler, etc., comme je vais au jardin, etc.* en hébreu liphkod, en latin ad visitandum, etc.
« Le lieu par où l'on passe (quà), l'espace ou le milieu que Ton traverse (médium), l'instrument ou le moyen par lequel une chose se fait (médium), veulent, dans le basque, le cas appelé médiatif, caractérisé par la terminaison az % ez, iz, oz, uz. Il n'est pas difficile de reconnaître cette inflexion dans les mots janez, ikhusiz, baratuz, etc. De là, quand je dis Giçona janez bici da (l'homme vit en mangeant), la traduction littérale est l'homme vit par le manger, ou plutôt l'homme vit par le mangé; car janez dérive de la forme jan, qui est tout à la fois et le radical de cette famille et l'inflexion passive de ce mot, comme on le voit en disant jana (le mangé ou la chose mangée).
« Nous voici maintenant en état d'apprécier au juste une infinité de mots que l'on avait coutume d'appeler verbes. Prenons, par exemple, le soi-disant verbe tomber; il fait au présent erorten niz (je tombe), erorten hiz (tu tombes), erorten da (il tombe), erorten gire (nous tombons), etc. Si ce que nous avons dit de l'expression erortean est exact, la formule erortean niz doit signifier je suis dans le tomber ou dans l'acte de tomber. Il est vrai que nous disons par syncope erorten pour erortean; mais de quelle consé-
pas je tombe, mais bien je suis dam le tomber, ou dam Pacte de tomber; comme dit le peuple en Angleterre, Iam a-falling. Va dans a-faliïngest une corruption de la préposition anglo-saxonne an, l'anglais in, «dans»;
quence peut être la suppression de la lettre a, puisqu'on dit indifféremment, selon le dialecte, ctchean, etchen ou etchin (dans la maison)? Si cependant on veut attacher quelque importance à cette voyelle, il est permis de croire que son absence dénote l'absence de l'article ; ce qui ne paraît pas invraisemblable après ce qui a été dit à la page 46.
« Il résulte de cette observation que, dans les formules du pré sent erorten niz, erorten hiz, etc., le mot erorten, qui exprime l'action de tomber, n'est pas un verbe; mais bien un nom au cas positif.
« Le prétérit erori niz (je suis tombé) se compose aussi du verbe niz (je suis) et de la formule passive erori, dont le sens adjectif se manifeste encore mieux sî Ton y ajoute l'article, en disant eroria niz, c'est-à-dire, mot à mot, je suis tombé, ou celui qui est tombé.
« Le futur erorico niz (je tomberai) offre le même verbe et la même forme passive avec la terminaison co, laquelle est propre à exprimer la futurition, par la vertu qu'elle a de signifier la destination à, pour. C'est dans ce même goût que Ton dit en espagnol esta por llegar (il est pour arriver).
« Notre futur s'exprime encore par la désinence en, comme jaikeren nizi (je me lèverai), joanen niz (j'irai). Pour comprendre que cette formule n'exprime le futur que par une valeur empruntée de la déclinaison, il suffit d'observer que le cas destinatif aitarenleat, aitarendaco (pour le père), amarentçat, amarendaco (pour la mère), s'abrège quelquefois en cette manière : aitaren, amaren, etc. Cette observation faite, on comprend aisément que la double formule dont il s'agit n'est synonyme, en cet endroit, que parce qu'elle l'est aussi dans la déclinaison.
a Tout ce que nous avons dit des infinitifs combinés avec le verbe nia se vérifie également dans leur combinaison avec le verbe dut ; ainsi ikhusten dut, pour ikhustean dut, répond littéralement au mauvais latin habeo in vider e ; ikhusi dut serait habeo visu; ikhusico dut, ou ikhusiren dut y habeo videndum. » — Dissertation critique et apologétique sur la langue basque (par l'abbé Darrigol), Bayonne, 1858.
et c'est ainsi qu'ont été formés un grand nombre de mots anglais, tels que asleep, endormi, de on sleep, dans le sommeil ; aright, droit, bien, de on rifite, dans le droit; away, loin, parti, de on weg, en chemin; aback, en arrière, de on bœc, au dos; among, parmi, de ongemang, dans le mélange, etc.
Cet exemple suffira pour faire comprendre les principes sur lesquels repose la science du langage, savoir, que ce qui est réel dans les formations modernes doit être admis comme possible dans des formations plus anciennes, et que ce dont on a établi la vérité sur une échelle restreinte peut être vrai sur une échelle plus grande.
Mais ce même exemple pourra servir aussi à nous mettre sur nos gardes contre les nombreuses tentations auxquelles sont exposés les linguistes, de dépasser les limites d'une induction légitime. Dans la science du langage, on peut conclure du connu à l'inconnu à titre de présomption , mais non pas avec certitude. Même dans une sphère aussi peu étendue que la famille des langues aryennes, on n'a pas le droit de conclure qu'une chose soit possible en latin, parce qu'elle l'est en français, ni qu'une explication doive s'appliquer au sanscrit parce qu'elle convient au bengali; même cette conformité entre la formation du participe présent dans quelques langues aryennes et celle du participe en basque doit être regardée comme un fait entièrement exceptionnel. Cependant M. Garnett, après avoir établi ce principe que le participe présent peut être exprimé par le cas locatif d'un nom verbal, s'efforce de prouver, dans son excellent essai, que le participe indo-européen primitif, le latin amans, le grec tvtttwv,
le sanscrit bodhat, ont été formés d'après le même principe, et qu'ils sont tous des cas fléchis d'un nom verbal. Dans cette tentative, je crois qu'il a échoué, ainsi que cela est arrivé à beaucoup de linguistes qui l'ont précédé ou suivi, et qui se sont imaginé comme lui que ce qui est vrai pour une partie du vaste domaine du langage doit nécessairement l'être aussi pour toutes les autres (1). Cela n'est pas, et cela ne peut pas être. Sans doute des principes parfaitement intelligibles régissent sans interruption le développement du langage ; mais la marche de ce développement n'est pas tellement uniforme que, à chacune de ses périodes, on voie se renouveler partout les mêmes phénomènes. Gomme le géologue s'attend à voir des caractères différents selon qu'il étudie de l'argile de Londres, ou de l'argile d'Oxford, ou du vieux grès rouge, ainsi le linguiste ne devra pas s'étonner de trouver des formations différentes, même lorsqu'il se renferme dans une seule période de l'histoire du langage, celle des flexions (2). Et si, poussant ses recherches au-delà de cette période la plus moderne, il pénètre jusqu'aux deux autres périodes plus anciennes, et qu'il ne veuille admettre, dans son examen des langues agglutinantes et monosyllabiques, d'autres critériums que ceux qui lui ont servi dans l'étude des langues à flexions , sa méthode sera aussi peu scientifique que le serait celle
(1) M. Garnctt regarde le sanscrit dravat comme étant peut-être un ablatif, et de même ias-at et tan-vat (sic). Il serait impossible de former des ablatifs en àt (as) de thèmes verbaux élevés par les vikaranas des temps spéciaux, et l'ablatif ne serait pas un cas aussi propre à prendre la place d'un adjectif verbal que le locatif.
(2) Voyez, sur les trois périodes de l'histoire du langage humain, \m Cours de 1861, p. 311. [Tr.]
du géologue qui confondrait les roches aqueuses, ignées et métamorphiques (1). 11 semble que quelques savants ne soient capables d'apprécier qu'un seul genre de preuves. Sans doute celles qui ont établi la parenté du français et de l'italien, du grec et du latin, du lithuanien et du sanscrit, de l'hébreu et de l'arabe, sont les plus satisfaisantes ; mais de telles preuves ne sont possibles que dans les langues à flexions, lesquelles sont sorties de leur période de développement, pour entrer dans la période de l'altération phonétique. Exiger que l'on prouve de la môme manière la communauté d'origine des langues touraniennes, c'est demander ce qui, d'après la nature même des choses, est impossible. C'est comme si un géologue voulait trouver des fossiles dans le granit! Il ne saurait exister dans les langues touraniennes de ces pétrifications grammaticales sur lesquelles on se fonde principalement pour établir la parenté des différents membres de la famille aryenne et de la famille sémitique. Autrement, ces langues cesseraient d'être ce qu'elles sont; elles seraient des langues à flexions et non pas des langues agglutinantes.
Si toutes les langues du globe étaient d'une seule et même contexture, il est évident que les mêmes instruments nous serviraient à en démêler le tissu. Mais puisque , de l'aveu de tous , elles ne le sont pas, n'est-ce pas perdre inutilement un temps précieux que de ne pas vouloir accepter, pour établir des liens de
(1) Le métamorphisme est un mot qui fut créé par sir Charles Lyell pour exprimer les changements qu'auraient éprouvés, suivant la théorie de J. Hutton, les rochers ou les terrains d'origine sédimcntaire, par l'action du feu central. [Tr.]
parenté entre le tongouse, le mongol, le turc, le samoyède et le finnois, d'autres critériums que ceux qui ont permis de constater l'origine commune du grec et du latin; ou d'essayer de découvrir du sanscrit dans les dialectes malais, et du grec dans les dialectes des montagnards du Caucase? Toute la croûte terrestre n'est pas formée de liais rempli d'ammonites et de plésiosaures, et tout le langage humain n'est pas composé de sanscrit où abondent les supins et les passés antérieurs. La méthode qui a donné de si heureux résultats pour la classification des langues aryennes peut, jusqu'à un certain point, être applicable à d'autres groupes de langues. Les lois phonétiques sont toujours utiles, mais ce ne sont pas les seuls instruments dont le linguiste doive apprendre à se servir. Si nous comparons les membres extrêmes des dialectes polynésiens, nous ne trouvons que peu de conformité dans ce qu'on peut appeler leur grammaire, et beaucoup de leurs mots semblent complètement différents. Mais quand nous comparons leurs noms de nombre, nous voyons clairement qu'ils constituent un fonds commun à tous et nous y apercevons de la ressemblance, quoique en même temps une grande diversité (1) :
lleFakaafo . . .
. tusi
Jua,
ua
tolu
fa
lima
Iles Samoa . . .
• tasi
tua
tolu
fa
lima
— Tonga ...
taha
ua
tolu
fa
nima
Nouvelle-Zélande .
. tahi
rua
toru
wa
rima
Ues Rarotonga . .
. tai
rua
toru
rima
— liaogareva . .
. toi
rua
toru
rima
— Pomotou . .
. rari
ite
neti
ope
neka
- Taïti ....
. tahi
rua f
piti
toru
ha,
maha
rima, pae
-Hawaii . . .
. tahi
lua
tolu
ha,
tauna
lima
— Nouka-Hiva .
. tahi
ua
tou
ha ou fa
ima
(i) Haie, United S tates exploring Expédition, vol. VII, p. 240.
Ile Fakaafo. . . .
. ono
fitu
valu
iva
fulu, nafulu,
Iles Samoa . . .
. ono
fitu
valu
iva
sefulu, nafulu
— Tonga . . .
. ono
fitu
valu
hiva
honofulu
Nouvelle-Zélande .
« ono
witu
waru
iwa
nahuru
Iles Rarotonga . .
. ono
itu
varu
iva
nauru
— Mangareva . .
. ono
itu
varu
iva
nauru
— Pomotou . .
. hene
hito
hawa
nipa
horihori
— Taïti . . . .
. ono,
fene
hitu
varu, vau
iva
ahuru
— Hawaii . . .
. ono
hitu
valu
iwa
umi
— Nouka-Hiya .
. ono
hitu, fitu
vau
iva
onohuu
Nous remarquons d'abord les changements phonétiques qui se sont produits dans un seul et même nom de nombre, suivant qu'il a été prononcé par des insulaires différents : de cette manière nous arrivons à découvrir des lois phonétiques qui, à leur tour, expliquent les dissemblances apparentes d'autres séries de mots dont il semblait d'abord que l'identité fût impossible. Que ceux qui sont disposés à dénigrer l'étroite observation des règles phonétiques dans l'étude de l'histoire des mots aryens, et qui regardent comme une pure pédanterie de ne pas identifier, par respect pour la loi de Grimm, des mots tels que le latin cura et l'anglais care, soin, le grec xo&eîv et l'anglais call, appeler; le latin peto et l'anglais bid, ordonner, inviter; le latin corvus et l'anglais crow, corbeau; que ceuxlà, dis-je, considèrent les progrès qu'a faits l'étude des langues africaines et polynésiennes , grâce à l'observation d^s lois phonétiques. Même avec des dialectes non encore fixés par l'influence dune littérature nationale, totalement privés d'écriture et soumis pour la première fois à une analyse grammaticale, l'étude des lois phonétiques est parvenue à dompter « le démon de l'étymologie » (1). Le docteur Bleek con-
(1) L'expression est de Jacob Grimm. [Tr.
sacre le premier volume tout entier de sa grammaire comparée des langues de l'Afrique méridionale à la phonologie, à l'étude des voyelles et des consonnes particulières à chaque dialecte, et des changements auxquels chaque lettre est sujette dans son passage d'un dialecte à un autre (voy. p. 82 et suivantes). Et dans le septième volume de la relation du voyage d'exploration fait par ordre du gouverneur des États-Unis, M. Haie a non-seulement dressé une table (p. 232) des changements réguliers que subissent les mots communs aux nombreux dialectes polynésiens, mais il a aussi marqué les permutations qui ont lieu seulement de temps en temps. Ces lois phonétiques, une fois .bien établies, ont permis de faire remonter, avec une certitude parfaite, à une seule et même source des mots qui ont à peine une seule lettre en commun.
Mais l'altération phonétique ne suffit pas, à elle seule, pour expliquer les différences qui existent entre les dialectes polynésiens; et, à moins d'admettre Topération du renouvellement dialectal dans une bien plus grande mesure que nous ne serions en droit de le faire pour les familles aryenne et sémitique, il faudrait renoncer à l'espoir de pouvoir jamais constater la parenté de ces dialectes. Croira-t-on que, depuis le temps de Cook, cinq des dix premiers noms de nombre, dans l'idiome de Taïti, sont tombés en désuétude et ont été remplacés par d'autres? Pourtant, tel est le fait.
Deux se disait rua; il se dit aujourd'hui piti. Quatre — ha; — — maha.
Cinq — rima; — — pae.
Six se disait ono; il se dit aujourd'hui feue. Huit — varu; — — vau (1).
Si une langue monosyllabique, comme le chinois, se décompose et donne naissance à des dialectes indépendants, il est clair que ce travail devra produire des résultats tout autres que ceux que nous présentent les langues romanes nées de la décomposition du latin. Dans ces langues, tout violents qu'aient été les changements qui font qu'un mot portugais ressemble si peu à un mot français, il reste toujours quelques fibres qui rattachent ces mots les uns aux autres. Au premier abord, il semble fort difficile de reconnaître le français plier dans le portugais chegar « arriver» ; cependant nous pouvons facilement faire remonter plier à plicare, et chegar à l'espagnol llegar, l'ancien espagnol plegar, le latin plicare, employé ici dans le sens de se replier ou de se tourner vers un endroit, et par suite d'arriver à un endroit (2). Mais quand il s'agit de dialectes du chinois, il semble que les liens qui pouvaient les attacher ensemble soient brisés à tout jamais. Le langage parlé de nos jours en Gochinchine est un dialecte du chinois , au moins autant que le franco-normand était un dialecte du français, quoiqu'il fût parlé par des Saxons à une cour normande. 11 y avait en Gochinchine un idiome indigène, l'annamique (3), sur lequel le chinois fut enté, comme le normand le fut sur le saxon en An-
(1) United States exptoring expédition under the command of Charles Wilkes. «Ethnography and Philology » par M. Haie, vol. VII, p. 289.
(2) Diez, Lexique, au mot llegar; Grammaire, I, p. 379.
(3) Sur ce qui a subsisté de l'élément indigène en cochinchinois, voyez M. Léon de Rosny, Tableau de la Cocâinchine, p. 138.
gleterre. Le cochinchinois est donc un dialecte du chinois parlé en Chine, et il est très-étroitement apparenté au cantonnais. Pourtant peu de sinologues reconnaîtraient le chinois dans le langage de la Cochinchine. C'est, par exemple, un des traits les plus caractéristiques du chinois littéraire, appelé aussi dialecte de Nankin, ou idiome des mandarins, que toutes les syllabes finissent par une voyelle, soit pure, soit nasale (1). En cochinchinois, au contraire, nous trouvons des mots terminés en k, i et p. Ainsi dix s'y dit lhap, en cantonnais chap, au lieu du chinois ichi (2). Il n'est donc pas étonnant que les premiers missionnaires aient décrit l'aniiamique comme étant entièrement distinct du chinois. L'un d'eux écrivait : « Lorsque j'arrivai en Cochinchine et que j'entendis parler les indigènes, particulièrement les femmes, je crus entendre le gazouillement d'oiseaux, et j'abandonnai tout espoir de pouvoir jamais l'apprendre. Tous les mots sont monosyllabiques, et l'on ne distingue leurs significations que par les différents accents avec lesquels on les prononce. La syllabe dai, par exemple, a vingt-trois significations entièrement différentes, sui-
(1) Endlicher, Chinesische Grammatik, §§ 53, 78, 96.
(2) Léon de Rosny, Tableau de la Cochinchine, p. 295. Il donne comme exemples :
Annamique. Cantonnais.
Dix. . . . thap chap
Pourvoir . . dak tak
Sang. . . . houet hϑt
Forôt. . • . lam lam
Il mentionne également des doubles consonnes dans le chinois parlé en Cochinchine, savoir: bl, dy, ml, ty, tr; aussi les consonnes/, r, Si Gomme consonnes finales, il cite ch, k, m, n, ng 9 p y U — P. 296.
vant la différence de l'accent, de sorte qu'on ne parle jamais sans chanter (1) ». Malgré une certaine exagération, cette description ne laisse pas d'être, en somme, exacte, attendu qu'il y a en cochin chinois, comme dans les autres langues monosyllabiques, six ou huit tons ou modulations qui servent à distinguer les différents sens d'une seule et même racine monosyllabique. Ces accents ou tons composent un élément du langage qui est perdu pour nous, mais dont le rôle fut d'une extrême importance dans les premiers âges du parler humain (2).
Le chinois ne dispose que d'environ quatre cent cinquante sons différents, avec lesquels il exprime de quarante à cinquante mille mots ou significations (3). On distingue aujourd'hui ces significations au moyen de la composition, comme on le fait dans d'autres langues par la dérivation ; mais, dans la période des racines, il eût été tout à fait impossible de se reconnaître au milieu de mots ayant vingt sens différents, s'ils n'avaient été accompagnés de quelque indication qui en marquât la . signification actuelle. Cette indication était fournie par les intonations* différentes ; et dans le ton que nous ' donnons nous-mêmes à nos phrases, nous trouvons comme un reste de ce procédé primitif. Nous distinguons une phrase interrogative d'une phrase affirmative par l'élévation de la voix (parti? parti). Nous prononçons la particule oui d'une manière trèsdifférente quand nous voulons dire peut-être (oui, cela se peut), ou vraiment! (oui? cela serait-il vrai?),
(4) Léon de Rosny, ibid., p. 301.
(2) Voyez Beaulieu, Mémoire sur C origine de la musique, 1863.
(3) Voyez le Cours de 1861, p. 286.
ou bien c'est entendu (oui, oui; je le sais), ou assurément (oui, je le ferai). Mais en chinois, en annamique, et aussi en siamois et en birman, la fonction de ces modulations est bien autrement importante et étendue. Ainsi, en annamique, ba prononcé avec l'accent grave signifie «dame, ancêtre»; prononcé avec l'accent aigu , il signifie « favori d'un prince » ; prononcé avec l'accent semi-grave il signifie « rebut » ; avec l'accent circonflexe, il signifie « ce qui reste d'un fruit quand on l'a pressé » ; sans accent il signifie « trois » ; avçc une élévation de la voix ou l'accent interrogatif , il signifie ce soufflet » . On dit que si l'on donne à
Ba, bà, bâ, bâ,
les intonations convenables, cette phrase signifie : «Trois dames ont donné un soufflet au favori du prince.» A combien de fluctuations ces accents doivent être exposés dans des dialectes différents, il est facile de le comprendre. Quoiqu'ils soient fixés aujourd'hui par des règles grammaticales, et que l'on commette les plus étranges bévues, pour peu que l'on confonde ces accents, il est évident qu'ils n'ont été, dans l'origine, que la simple expression de sentiments individuels, et que, par conséquent, ils ont dû subir des variations bien plus profondes que les formes grammaticales proprement dites. Mais prenons ce qu'on pourrait appeler des formes grammaticales en chinois, afin de voir combien, dans les divers dialectes, leurs destinées sont différentes de celles des désinences des langues à flexions. Quoique l'organisme grammatical du latin ait, à peu de chose près, disparu du français, nous voyons encore dans le s du pluriel un
reste de la déclinaison latine. Nous pouvons faire remonter la désinence moderne à la désinence ancienne. Mais le pluriel étant formé en chinois par l'addition de mots signifiant multitude, tas, troupeau ou classe, quelle <race restera-t-il de la parenté origielle, si l'un de ces mots est usité dans un dialecte, tandis qu'un autre dialecte en adopte un autre? En cochinchinois on forme le pluriel en plaçant fo devant le substantif. Ce fo signifie «beaucoup» , ou «un certain nombre» . Peut-être ce mot existe-t-il en chinois; il est certain du moins qu'il n'y est pas employé pour former le pluriel. Un autre mot usité en cochinchinois pour former le pluriel est nung, plusieurs, qui ne se rencontre pas non plus en chinois. Par bonheur, cependant, il se trouve que quelques mots exprimant la pluralité sont restés à la fois en chinois et en cochinchinois; par exemple, choug, qui est évidemment le chinois tchoung (i), signifiant affluence, foule, tous, et usité comme signe du pluriel ; de même kak, que l'on a identifié avec le chinois ko. L'identité de ces deux derniers mots peut sembler douteuse; et en supposant que choung n'eût pas été conservé en cochinchinois comme terme de pluralité, de quel secours nous seraient, pour déterminer la parenté réelle et étroite qui existe entre le chinois et le cochinchinois, ces critériums qui ont permis de reconnaître l'origine commune des langues aryennes ?
L'indicatif présent se forme en cochinchinois en mettant simplement le pronom personnel devant la racine :
(4) Endlicher, Chinesische Grammatik, p. 452.