LEÇON
Toy men
j'aime.
Max men
tu aimes.
Nomen
il aime.
Le temps passé se forme
par l'addition de da, qui
signifie déjà :
Toy damen
j'aimai.
Mai da men
tu aimas.
No damen
il aima.
Le futur se
forme par l'addition de chè :
Toy chè men
j'aimerai.
Mai chè men
tu aimeras.
No chè men
il aimera.
Maintenant, si convaincus que nous soyons que le chinois et le cochinchinois sont étroitement apparentés, sommes-nous en droit de nous attendre à trouver les mêmes formes dans la langue des mandarins? Aucunement. Le pronom de la première personne en cochinchinois n'est pas un pronom, mais un mot signifiant serviteur. Dans cette langue polie, « j'aime » se dit « serviteur aime » . En chinois on suit constamment la môme phraséologie cérémonieuse, mais on y emploie des mots différents, parmi lesquels toy, serviteur, n'est pas compris. Au lieu de ngà, « je » , les Chinois diraient kud §in, « petit homme » ; tcin, « sujet » ; Me, « voleur » ; m, « imbécile. » Tout cela est sans doute fort poli; mais nous ne pouvons pas nous attendre à ce que des nations diverses trouvent précisément les mêmes formules de civilité, bien qu'il y ait accord entre leurs instincts grammaticaux, et qu'elles tendent h exprimer leur pensée d'une manière analogue. Le temps passé est marqué, en chinois, par des particules signifiant déjà ou autrefois; mais nous ne trouvons pas
parmi elles Tannamique da. La même observation s'applique au futur. Le système est partout le même, mais les matériaux que Ton emploie sont différents. Faudrat-il donc dire qu'il est impossible de prouver que ces langues soient apparentées, parce que nous n'y trouvons pas les mêmes marques d'une origine commune que dans le français, l'anglais, le latin, le grec, le celtique et le sanscrit?
Dans une de mes leçons précédentes, j'ai essayé d'expliquer quelques-unes des causes qui font que, dans les dialectes nomades, les mots tombent et disparaissent beaucoup plus rapidement que dans les langues littéraires; et depuis lors de nombreux témoignages sont venus confirmer la justesse des vues que j'ai énoncées devant vous. Mon excellent ami, l'évêque de la Mélanésie, en qui il est difficile de dire si nous devons admirer davantage le missionnaire, le savant, ou le hardi navigateur, rencontre dans chaque petite île qu'il visite un langage nouveau qu'un savant seul peut rattacher au type mélanésien. « Quel indice, écrit-il, de la jalousie et de la défiance dans laquelle vivent ces hommes nous est fourni par la multiplicité extraordinaire de ces dialectes! A chaque génération, à ce qu'il semble, ces dialectes divergent de plus en plus; des provincialismes, des termes locaux, etc., introduisent sans cesse de nouvelles causes de confusion. »
Aux causes que j'ai déjà énumérées, je -ne veux aujourd'hui en ajouter qu'une seule, que je prends dans les langues polynésiennes , sans que nous en voulions grossir l'importance. Elle nous montrera qu'il est difficile de nous exagérer la diversité et la multiplicité
des influences qui agissent sur les dialectes nomades, dont elles changent sans cesse l'aspect, et dont elles augmentent le nombre : et elle pourra servir à prouver aux plus incrédules combien nous sommes loin de connaître tous les ressorts secrets du langage, quand nous limitons nos recherches à l'étude comparée des langues classiques de l'Inde, de la Grèce, de l'Italie et de la Germanie.
Les habitants de Taïti , outre leurs expressions métaphoriques , ont une autre façon plus singulière de témoigner leur respect pour leur roi : c'est par une coutume qu'ils appellent Te pi (1). Ils cessent d'employer, dans le langage ordinaire, les mots qui composent le nom ou une partie du nom du souverain, ou d'un de ses proches parents; et pour remplacer ces termes, ils créent de nouveaux mots. Gomme tous les noms en polynésien sont significatifs, et comme un chef en porte ordinairement plusieurs, il est manifeste que cette coutume doit amener un grand changement dans le langage. Il est vrai que ce changement n'est que temporaire, vu qu'à la mort du roi ou du chef, on laisse de côté le mot nouvellement créé, pour reprendre l'ancien, Mais il n'est guère à supposer qu'au bout d'une ou de deux générations, on se souvienne encore des anciens mots, et qu'on les rétablisse dans l'usage. Quoi qu'il en soit, il est un fait constant, c'est que les missionnaires, en employant beaucoup de ces nouveaux termes, leur assurent une durée indépendante du cérémonieux attachement des indigènes pour leurs chefs.
(1) Hale,iMrf.,p. 288.
Vancouver remarque {Voyage, vol. I, p. 135) qu'à l'avènement de Otu, qui eut lieu entre la visite de Cook et la sienne, jusqu'à quarante ou cinquante des mots les plus usités dans la conversation avaient été entièrement changés. 11 n'est pas regardé comme nécessaire de changer tous les mots simples qui servent à former un nom composé: le changement d'un seul suffit. Ainsi dans Po-mare, qui signifie « la nuit (po) de toux (mare) » , on n'a laissé de côté que le premier mot po, qui a été remplacé par mi. De même dans Ai-mala « qui mange les yeux» , le nom de la reine actuelle, on a changé ai, manger, en amu, et Ton a conservé mata « œil » . Dans Te-arii-na-vaha-roa (le chef à la grande bouche), on a changé roa seul en maoro. C'est exactement comme si, à l'avènement de la reine Victoria, on avait proscrit le mot victory tout entier, ou seulement une partie de ce mot, par exemple, tory, en sorte que, durant tout son règne, c'eût été un crime de lèse-majesté de parler de Tories, qu'il aurait fallu remplacer par quelque autre dénomination, comme par exemple Conservateurs libéraux. L'objet que se proposent les Taïtiens est évidemment d'empêcher que le nom de leur souverain ne soit jamais prononcé, même accidentellement, dans la conversation ordinaire, et, pour atteindre ce but, il suffit de proscrire une partie de son nom.
« Mais, dit M. Haie, ce changement influe nonseulement sur les mots mêmes dont nous avons parlé, mais encore sur les syllabes du même son dans d'autres mots. Ainsi le nom d'un des rois étant Tu, on ne se contenta pas seulement de changer en tia le verbe tu qui signifiait se tenir debout; on fit subir le même
changement à la même syllabe dans d'autres mots qui avaient avec le verbe tu seulement un rapport de son : fétu, étoile, devint fetia; tui, frapper, devint tiai; et tu papou, cadavre, tiapapau. De même ha, quatre, ayant été changé en mafia, le mot aha, fendre, est devenu amaha, et murihà, le nom d'un mois, m«riâha. Lorsque le mot ai fut remplacé par amu, maraai, le nom d'un certain vent (dans le dialecte de' l'île Rarotonga, maranai), a été changé en maraamu.
« Le mode de changement ou la manière de former de nouveaux termes semble être arbitraire. Dans bien des cas, les permutations se font en changeant ou en laissant tomber une ou plusieurs lettres du mot primitif; ainsi nous trouvons hopoi pour hapai, porter à bras; ene pour hono, raccommoder; au pour tau, convenir à ; hio pour tio, regarder ; ea pour ara, sentier; tau pour varu, huit; vea pour vera, ne pas, etc. Dans d'autres cas, le terme substitué est un mot qui avait auparavant une signification touchant de près à celle du mot qu'on laisse tomber en désuétude; ainsi, par exemple, tu, se tenir debout, a été remplacé par tia, droit; rima, cinq, par pae, partie, division; rua, deux, par piti, ensemble. Dans certains cas, la signification ou l'origine du nouveau terme est inconnue, et il se peut qu'il soit une pure invention, comme ofai pour ohatu, pierre ; pape, pour vai, eau ; pohe, pour mate, mort, etc. D'autres de ces termes ont été importés des îles Porno tou voisines, comme rui, nuit, venant de ruki, sombre; fene, six, de hene; avae, lune, de kawake.
« N'était l'usage, une fois les chefs morts, de donner cours de nouveau aux mots composant leur nom , le
langage aurait pu être entièrement changé, après peu de siècles, non pas, il est vrai, sous le rapport de la grammaire, mais sous celui du vocabulaire. »
On pourrait sans doute dire que cette coutume du Te pi est un cas purement fortuit, une fantaisie qui est propre à une race étrange, mais qui reste beaucoup trop insignifiante pour mériter l'examen du linguiste philosophe. J'avoue que telle fut ma première impression à ce sujet; mais on a appelé dernièrement mon attention sur ce fait curieux que la même particularité, ou du moins quelque chose de fort approchant, existe dans les langues cafres. « Les femmes cafres, nous dit le révérend J. W. Appleyard dans son excellent ouvrage sur la langue cafre (1), ont beaucoup de mots qui leur sont particuliers à elles seules. Gela provient d'un usage nommé Ukuhlonipa, qui leur défend de prononcer les mots dans lesquels existe un son qui se trouve également dans les noms de leurs plus proches parents mâles. » Il est parfaitement vrai que, tout d'abord, les mots substitués ne sortent pas du cercle de la famille, et que, s'ils sont admis dans les commérages des femmes, ils ne passent certainement pas à la conversation des hommes. Mais l'in-
(1) La Langue cafre, comprenant une esquisse de son histoire, des remarques sur sa nature, une grammaire et une classification générale, ethnographique et géographique des dialectes de l'Afrique méridionale, par le révérend J. W. Appleyard, missionnaire wesleyen dans la Cafrerie anglaise : King William's Town, imprimée pour la Société des missions wesleyennes, et vendue par Godlonton et Withe, Graham's Town, Cap de Bonne-Espérance, et par John Mason, 66 Paternoster Row, Londres, 1850. Mon attention a été appelée sur les remarques d' Appleyard concernant le Ukuhlonipa, par M. F. W. Farrar, auteur d'un excellent ouvrage sur Y Origine du langage.
fluence des femmes sur le langage de chaque génération est beaucoup plus grande que celle des hommes. C'est avec une juste raison que nous disons « notre langue maternelle » , car c'est de nos mères que nous l'apprenons, avec toutes ses particularités, avec ses fautes, ses locutions et son accent. Gicéron disait dans son Brutus (chap. 58) : « Une grande influence est exercée sur nous par les personnes que nous entendons tous les jours chez nous et avec qui nous conversons dès notre enfance, et par la manière dont parlent nos pères, nos précepteurs et même nos mères. Nous lisons encore les lettres de Cornélie^ mère des Gracques; elles nous montrent que ses fils ont été élevés autant dans le langage que dans le giron de leur mère. » Ailleurs, dans son Traité de t Orateur (III, 12), il introduit Crassus disant : « Pour moi, lorsque j'entends ma belle-mère Lélia (comme les femmes conservent in- *- tactes, plus facilement que nous, les locutions ant tiennes, parce que conversant avec moins de monde i elles retiennent toujours ce qu'elles ont appris dans
* leur enfance) , il me semble entendre Plaute ou
* Névius. »
Mais ce n'est pas tout. Dante attribuait les premiers
essais de composition littéraire dans la langue vulgaire de l'Italie à l'influence secrète des femmes qui ne comprenaient pas le latin. Cet italien vulgaire, avant de devenir la langue littéraire de l'Italie, y occupait une position fort analogue à celle des dialectes pràcrits dans E l'Inde. Ces dialectes pràcrits, ainsi qu'on les nomme, se » montrent avec un caractère littéraire dans les drames ' sanscrits, où les rôles des femmes, soit de noble, soit ; d'humble condition, sont écrits en prâcrit, tandis que
les rois, les nobles et les prêtres s'expriment toujours en sanscrit. Ici donc nous voyons le parler des femmes, ou, sinon des femmes exclusivement, du moins celui des femmes et des serviteurs, pénétrer graduellement dans la langue littéraire qu'il devait, par la suite, supplanter entièrement ; car c'est le prâcrit et non pas le sanscrit littéraire qui donna plus tard naissance aux idiomes modernes de l'Inde.
Ce n'est pas dans l'Inde seulement que nous pouvons constater l'existence simultanée de deux représentants d'une seule et même langue, tels que le sanscrit et le prâcrit. On a remarqué, au contraire, que plusieurs langues se partagent dès le commencement en deux grandes branches, Tune ayant un caractère plus mâle, et l'autre un caractère plus féminin; Tune plus riche en consonnes, l'autre en voyçljes : l'une plus fortement attachée aux vieilles désinences grammaticales, l'autre plus disposée à glisser sur ces désinences, et à simplifier la grammaire au moyen de circonlocutions. C'est ainsi que nous apparaît le grec avec ses deux dialectes, l'éolîen et l'ionien, à chacun desquels se rattachent de nombreuses variétés, dont les plus importantes sont le dorien et l'attique. En allemand, nous trouvons le haut et le bas-allemand; en celtique nous avons le gadhéliqueet le kymri, comme dans l'Inde le sanscrit et le prâcrit, et il est probable que la supposition faite par Grimm pour expliquer la coexistence du haut et du bas-allemand pourrait être étendue aux autres langues aryennes. Il se pourrait que les dialectes plus rudes et plus sévères, le sanscrit, l'éolien et legadhélique, représentassent l'idiome des pères et des frères, usité dans les assemblées publiques; tandis que le
dialecte plus doux et d'allures plus simples et plus faciles, le pràcrit, l'ionien et le fcymri, seraient venus originairement du langage des mères, des sœurs et des serviteurs, occupés des travaux du ménage ou réunis autour du foyer domestique.
Mais que Ton fasse plus ou moins large la part des
femmes, toujours est-il que par mille petits canaux les
locutions qui leur sont familières pénètrent dans les
entretiens de la famille entière, et que de là elles passent
dans les discours prononcés aux assemblées publiques.
Plus sera grand l'ascendant exercé par les femmes sur
la société, plus leur langage aura d'influence sur celui
d'une famille ou d'un clan, d'un village ou d'une
ville. Toutefois on ne peut pas citer à l'appui de notre
proposition les cas où les femmes parlent un langage
entièrement différent de celui des hommes, comme
cela eut lieu chez les Caraïbes des Antilles (1),
qui avaient tué toute la population mâle des Arawakes
et avaient épousé leurs femmes ; et il semble que
t des faits semblables se soient passés chez certaines
i- tribus du Groenland (2). Néanmoins même ces cas
p. isolés nous montrent de quelle façon, chez des races
t sauvages vivant à l'état primitif, le langage peut être
c modifié par ce que nous appellerions des causes pure-
k ment accidentelles.
s. Mais, pour revenir au cafre, nous y trouvons des & indices certains que ce qui ne fut dans l'origine IV . qu'une habitude particulière aux femmes (l'effet, si cte vous le voulez, de la modestie des dames cafres) étenpj. dit, %vec le temps, son influence. Car, de même que
frf (i) Hervas, Catalogo, l, 212, ie l (2) Ibid *, h P- 369,
les femmes s'interdisent l'emploi des mots contenant un son semblable aux noms de leurs plus proches parents mâles, les hommes de certaines tribus cafres évitent de prononcer les mots qui rappellent les noms de leurs anciens chefs. Ainsi, parce que le premier chef des Amambalu se nommait Ulanga, cette peuplade a remplacé le terme général qui désigne le soleil, ilanga, par isota. Pour une raison semblable, les Amagqunukwebi emploient le mot immela, au lieu de isishetshe, qui est le terme général signifiant couteau. Ici donc nous ne pouvons qu'être frappés de deux choses : en premier lieu, de F influence qu'un simple caprice, dès qu'il devient permanent, peut exercer sur tout l'aspect d'une langue (car il ne faut pas oublier que toutes les femmes ayant leurs parents mâles, et toutes les tribus leurs propres ancêtres, un grand nombre de mots ont dû constamment être proscrits et remplacés dans ces dialectes) ; en second lieu, de cette rencontre curieuse dans deux grands rameaux du langage humain, le cafre et le polynésien, d'une même particularité qui semblerait, au prime abord, n'être qu'un accident idiosyncrasique et le résultat d'une idée qui aurait pu se présenter une fois à l'esprit humain, mais point deux fois. Il est parfaitement vrai que des habitudes telles que le Te pi et le Ukuhlonipa ne pourraient jamais influer sensiblement sur les langues littéraires des nations civilisées, et que nous chercherions en vain des traces de leur existence en sanscrit, en grec ou en latin, autant que ces langues nous sont connues (1). Mais c'est pourcette
(1) On trouverait des traces de ce phénomène dans le langage familier des grandes villes, comme Paris ou Londres. Dans l'argot
raison même que l'étude de ces dialectes, pour lesquels j'ai adopté la désignation de nomades afin de les distinguer des langues que j'appellerai langues d'État, devient si instructive. Nous y voyons ce que nous ne pouvons espérer de trouver même dans les formes les plus archaïques du sanscrit ou de l'hébreu. Nous y observons l'enfance du langage avec tous ses caprices enfantins, et nous pouvons en tirer au moins cet enseignement, qu'il y a dans le langage plus que ne l'avait soupçonné d'abord notre philosophie.
Qu'on me permette encore une citation pour confirmer ces vues. Dans son ouvrage le plus récent, le Naturaliste sur le fleuve des Amazones, M. H. W. Bâtes, nous dit : — « Le langage n'est pas un guide sûr pour établir la filiation des tribus brésiliennes, car sept ou huit langues sont quelquefois parlées sur les bords d'une même rivière dans un espace de 200 ou 300 milles. Il y a dans les habitudes indiennes certaines particularités qui amènent promptement l'altération du langage et la séparation des dialectes. Lorsque les Indiens, hommes ou femmes, conversent entre eux, ils semblent prendre plaisir à défigurer les mots ou à inventer des prononciations nouvelles. Il est amusant de voir comme toute la réunion éclate de rire quand le plaisant du cercle trouve quelque nouveau terme d'argot, et ces mots nouveaux restent bien souvent. J'ai pu faire cette remarque, pendant de longs
de la conversation, des petits journaux et des scènes de genre, on a, pour désigner certains faits et certaines personnes, des expressions qui changent tous les six mois ou tous les ans. Une pièce nouvelle, un article d'une gazette en vogue, suffisent à introduire un terme qu'un autre remplacera l'hiver suivant. Voir Lorédan Larchey, les Excentricités du langage, 5* édit. Paris, Dentu, 1865. [Tr.] I. 4
voyages où j'étais accompagné d'équipages indiens. Lorsque ces corruptions du langage se produisent dans une famille ou dans une petite horde, qui sont souvent de longues années sans avoir aucune communication avec le reste de la tribu, elles sont consacrées par l'usage et ne cessent plus d'être usitées. C'est ainsi que des hordes séparées, tout en appartenant à la même tribu et en habitant les bords d'une même rivière, finissent, après nombre d'années d'isolement, par ne plus être comprises par leurs frères, comme cela est arrivé pour les Collinas sur les rives du Jurûa. Il me semble donc fort probable que c'est dans cette disposition à inventer de nouveaux mots et de nouvelles prononciations, et dans l'isolement où vivent les hordes et les tribus, que nous trouverons les causes de cette étonnante diversité des dialectes de l'Amérique méridionale. » — (Vol. I, pp. 329-30.) j
Comme j'ai l'intention de consacrer ces Leçons spé- j cialement au grec, au latin et aux langues romanes, à j l'anglais et aux idiomes qui lui sont étroitement appa- I. rentes sur le Continent, et enfin au sanscrit, tant décrié mais si indispensable, il m'a semblé nécessaire : de nous prémunir, dès le début , contre l'erreur qui nous ferait supposer que les langues indo-européennes peuvent nous fournir tous les matériaux nécessaires ' pour la science du langage. Ce serait là une erreur non moins grossière que de croire que l'observation de l'époque tertiaire pourrait suffire pour nous faire connaître la manière dont se sont déposées et l'ordre dans lequel se succèdent les différentes couches qui forment l'enveloppe terrestre. Cependant l'étude de ces langues sera féconde en enseignements et en résul-
tats. En nous découvrant les lois rigoureuses et minutieuses qui règlent les changements de chaque consonne, de chaque voyelle et de chaque accent, elle formera notre esprit à une sévère discipline, et elle nous apprendra à respecter chaque iota dans les idiomes les plus barbares que nous pourrons avoir, un jour, à analyser. En nous aidant à comprendre la langue dans laquelle nous pensons et d'autres qui touchent de bien près à nos plus chères affections, cette étude nous fera voir de quelle extrême importance est la science du langage pour la psychologie, la science de l'esprit. Elle nous montrera même que ces deux sciences sont inséparables, et que, sans une exacte analyse du langage humain, nous ne pourrons jamais atteindre à une connaissance exacte de l'esprit humain. « Je crois vraiment, disait Leibniz, que les langues sont le meilleur miroir de l'esprit humain, et qu'une analyse exacte de la signification des mots nous ferait connaître mieux que toute autre chose les opérations de l'intelligence humaine. »
Je me propose de diviser ces leçons en deux parties. Dans la première je traiterai de ce qu'on peut appeler le corps ou l'extérieur du langage. J'analyserai les sons dont le langage est revêtu, soit que nous les appelions lettres* syllabes ou mots ; et je décrirai leur origine, leur formation, et les lois qui déterminent leur développement et leur dépérissement. Dans cette partie, nous aurons à nous occuper de quelques-uns des principes les plus importants de l'étymologie.
Dans la seconde partie j'ai l'intention d'étudier ce qu'on peut appeler l'âme ou l'intérieur du langage. J'examinerai les premières conceptions qui ont sollicité
une expression, leurs combinaisons et leurs ramifications, leur développement, leur corruption et leur renaissance. Dans cette partie, nous aurons à approfondir quelques-uns des principes fondamentaux de la mythologie ancienne et moderne, et nous rechercherons quelle influence le langage, en tant que langage, peut exercer sur nos pensées.
le LANGAGE ET LA RAISON.
tsibilité de former un langage artificiel. — Problème d f une langue phi- )sophique et universelle proposé par Leibniz. — Essai d'un caractère éel et d'une langue philosophique, par Wilkins, un des fondateurs de la Société royale de Londres. Analyse de cet ouvrage. — Pourquoi aucune es langues parlées dans le monde n'a pu être formée ainsi artificielleaent. — Alliance intime et indissoluble de la raison et du langage. — Comment les noms ont été formés. — Examen de la théorie de Locke ur la connexion entre les mots et la pensée. — Anatomie de la structure thonétique du langage. Les éléments primordiaux du langage ne sont pas es lettres, mais les racines. Erreur des philosophes grecs sur ce point, fcymologie de orotxeîov et de elementum. Examen de la nature des racines.
La division que j'ai tracée de mon sujet, à la fin de a dernière leçon, peut soulever, je le sais, de séeuses objections. Il semble que vouloir traiter des ns comme indépendants de toute signification, et de pensée comme indépendante des mots, ce soit *urter un des principes les mieux établis de la science i langage. Où rencontrons-nous jamais dans la réaé, j'entends dans le monde tel qu'il est constitué, « sons articulés, des sons de la nature de ceux
qui composent le langage, ayant une existence distincte et indépendante du langage? Nul homme ne profère des sons articulés sans qu'ils aient un objet, une intention, une signification. Les innombrables variétés de sons que nous voyons réunies dans nos dictionnaires n'auraient rien de réel, elles ne seraient que l'ombre d'un langage, si elles n'étaient pas là pour servir de corps à la pensée et de manifestation aux idées. Les interjections mêmes que nous employons, les exclamations et les cris qui sont les précurseurs, ou, comme d'autres le prétendent, les éléments du langage articulé, n'existent jamais sans une signification. Un son articulé est .toujours une émission, une expression de quelque chose qui est au dedans de nous., une manifestation ou une révélation de quelque chose qui demande à se manifester et à se révéler. Il en serait autrement si le langage avait été l'œuvre d'une convention entre les hommes, et si quelques sages, rois, prêtres et philosophes, s'étaient concertés et avaient décidé que certaines conceptions seraient étiquetées et marquées par certains sons. Dans ce cas, nous pourrions parler du son comme étant le corps ou l'extérieur du langage, et des idées comme en étant l'âme ou l'intérieur, sans que personne pût trouver à redire à ce qu'ils fussent, de cette manière, traités séparément.
Dans une de mes leçons précédentes, j'ai tâché d'expliquer les raisons qui nous empêchent de considérer le langage humain comme étant né d'une convention entre quelques hommes. Mais rien n'est plus loin de ma pensée que de nier la possibilité de composer ainsi artificiellement un certain langage, après que les hommes
ont appris à parler et à raisonner. Il est de mode de tourner en dérision l'idée d'une langue artificielle, et encore plus celle d'une langue universelle. Mais si ce problème était réellement si absurde, un homme tel que Leibniz se serait-il aussi vivement intéressé à en rechercher la solution? Il est difficile de penser qu'une pareille langue puisse jamais venir à passer dans l'usage, ou que toute la terre arrive , de cette façon, à n'avoir plus «qu'un même parler et une même langue » comme aux premiers jours; mais que le problème lui-même soit susceptible d'une solution, et d'une solution fort parfaite, c'est ce qui ne peut pas faire l'objet d'un doute.
Comme il règne sur ce sujet des notions très-erronées, je consacrerai une partie de cette leçon à exposer ce qui a été accompli pour la formation d'une langue philosophique et universelle.
Dans une lettre que, deux ans avant sa mort, Leibniz adressait à Remond de Montmort, il s'exprime avec la plus grande confiance sur la valeur de ce qu'il nomme sa Spécieuse générale, et il n'est guère possible de douter qu'il n'eût, à cette époque, une conception parfaitement claire d'une langue universelle. « Si j'ai réussi, écrivait-il, à animer des excellents hommes à cultiver le calcul des infinitésimales, c'est que j'ai pu donner des échantillons considérables de son usage... J'ai parlé de ma Spécieuse générale à M. le marquis De VHospitàl, et à d'autres; mais ils n'y ont point donné plus d'attention que si je leur avais conté un songe. Il faudrait que je l'appuyasse par quelque usage palpable, mais pour cet effet il faudrait fabriquer une partie au moins de ma Caractéristique; ce qui n'est pas
aisé, surtout dans l'état où je suis, et sans la conversation des personnes qui me puissent animer et assister dans des travaux de cette nature (1). »
Quelques mois avant cette lettre, Leibniz parlait de sa théorie favorite avec une complète assurance. « J'oserais ajouter une chose, écrivait-il au même correspondant, que si j'avais été moins distrait, ou si j'étais plus jeune, ou assisté par de jeunes gens bien disposés, j'espérerais donner une manière de Spécieuse générale, où toutes les vérités de raison seraient réduites aune façon de calcul. Ce pourrait être en même temps une manière de langue ou d'écriture universelle, mais infiniment différente de toutes celles qu'on a projetées jusqu'ici ; car les caractères, et les paroles mêmes, y dirigeraient la raison ; et les erreurs, excepté celles de fait, n'y seraient que des erreurs de calcul. Il serait très-difficile de former ou d'inventer cette langue ou caractéristique, mais très-aisé de l'apprendre sans aucuns dictionnaires (2). »
Leibniz mourut avant d'avoir pu donner au monde l'esquisse de sa langue philosophique, et beaucoup même de ses admirateurs ont douté qu'il ait jamais en une notion bien nette de la nature d'une pareille langue. Mais il semble incompatible avec le caractère de Leibniz de supposer qu'il en aurait parlé avec une telle confiance, qu'il aurait même placé cette Spécieuse générale sur le même rang que le calcul différentiel, si elle n'avait existé dans son esprit {Ju'à l'état de rêve. Il est plus présumable que Leibniz connaissait un ouvrage qui fut très-remarque en Angleterre dans
(1) Leibnitii Opéra omnia, éd. Dutens. V, p. 11.
(2) Ibid., V, p. 7.
la seconde moitié du dix-septième siècle, Y Essai d'un caractère réel et dune langue philosophique, par Wildns, évêque de Chester (Londres, 1668) (1); et qu'il ivait compris immédiatement que le projet qui y était ibauché pouvait recevoir de grands perfectionnements. J Essai ayant été publié par la Société royale dont yilkins était un des fondateurs bien connus, il n'a fuère pu échapper à l'attention du philosophe hanorrien qui entretenait une correspondance si fréquente ivec des membres de cette société (2).
(i) Dans le second volume de son Origin and Progress of Lanjuage, Edimbourg, 1774, lord Monboddo a fait l'analyse et la criique de l'ouvrage de Wilkins.
(2) [La pénétration ordinaire de M. Max Millier ne lui a pas fait iéfaut ici, et il est intéressant de voir les faits confirmer pleinement sa supposition. Voici en quels termes Leibniz parle du prélat anglais et de son Essai. Dans sa septième lettre à Thomas Burnet Leibn. Opéra omnia, éd. Dutens, VI, p. 262), il dit : « J'ai considéré avec attention le grand ouvrage du Caractère réel et Langage philosophique de Mr. Wilkins ; je trouve qu'il y a mis une infinité de belles choses; et nous n'avons jamais eu une table des prédicateurs [prédicaments] plus accomplie; mais l'application pour les caractères et pour la langue n'est point conforme à ce qu'on pouvait et devait faire. J'avais considéré cette matière avant le livre de Mr. Wilkins, quand j'étais un jeune homme de dix-neuf ans, dans mon petit livre de Arte Combinatorid, et mon opinion est que les caractères véritablement réels et philosophiques doivent répondre à l'analyse des pensées. 11 est vrai que ces caractères présupposent la véritable philosophie, et ce n'est que présentement que j'oserais entreprendre de les fabriquer. Les objections de Mr. Dalgarus et de Mr. Wilkins contre la méthode véritablement philosophique ne sont que pour excuser l'imperfection de leurs essais, et marquent seulement les difficultés qui les en ont rebutés. »
Ailleurs (ibid., V, p. 540), dans une lettre à Martin Fogel, Leibniz dit : « Wilkinsii Angli character realis cum linguâ philosophicâ tibi dudum fortasse visus est, in hâc apud Hamburgenses Anglicani commercii facilitate. Majoris faciunt nonnulli média, quàm finem,
Or, quoique Ton n'ait pas épargné les railleries à Févêque Wilkins et à sa langue universelle, son ouvrage, autant que j'en puis juger, me semble offrir la meilleure solution qui ait encore été proposée, d'un problème qui peut ne pas avoir d'importance pratique, mais qui est d'un haut intérêt pour ceux qui se placent à un point de vue purement scientifique. Aussi, bien qu'il soit impossible d'expliquer intelligiblement le système de cet auteur sans entrer dans d'assez longs détails, le temps que nous y consacrerons ne sera pas perdu, et je crois que cette étude nous aidera à mieux comprendre la nature du langage réel, en nous montrant clairement ce que serait une langue artificielle et comment elle différerait du langage vivant.
L'objet premier du prélat anglais n'était pas d'inventer une nouvelle langue parlée, quoique son ouvrage aboutisse à ce résultat, mais d'imaginer un système pour écrire ou représenter nos pensées, lequel fût universellement intelligible. C'est ainsi, par exemple , que nos chiffres sont compris par des nations parlant des langues différentes, et que, tout en étant prononcés diversement dans différentes parties du monde, ils expriment partout les mêmes idées. Nous avons en outre des signes tels que + plus, — moins, x multiplié par, -f divisé par, = égale, < plus grand, > plus petit, © le soleil, o la lune, © la terre, y Jupiter, i Saturne, c? Mars, $ Vénus, etc., lesquels sont intelligibles pour les mathématiciens et les astronomes par tout le globe. « Si à chaque chose et à chaque notion, dit Wilkins (p. 21), l'on assignait une marque
id est, eruditissima multa in eu m locum ab auctore congesta, quàm ipsam cum sue charactere liaguam. » [Tr.J
distincte, et si Ton avait quelque méthode pour indiquer les dérivations et les flexions grammaticales, cela pourrait suffire pour atteindre un des résultats principaux auxquels conduirait rétablissement d'un caractère réel, savoir l'expression de nos conceptions par des marques signifiant des choses et non point des mots. De même si Ton adoptait, pour servir de noms k ces choses et à ces notions, certains mots (c'està-dire sons) distincts, accompagnés de quelques règles invariables pour les dérivations et les flexions grammaticales qui sont naturelles et nécessaires, et pour celles-là seules, nous aurions alors une langue beaucoup plus facile et commode qu'aucune de celles qui existent. »
Ce plan qui n'est pas, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, celui qui fut exécuté par Wilkins, a été repris par Don Sinibaldo de Mas, dans son ouvrage récent intitulé Idéographie (1). Il donne une liste de 2 ,600 signes, tous formés d'après le modèle des caractères musicaux, et à chacun desquels il attache une certaine signification. Suivant l'intervalle dans lequel on place la tête de ces notes, le même signe doit être pris pour un nom, un adjectif, un verbe ou un adverbe. Ainsi le même signe pourra exprimer « amour, » « aimer, » «aimant, » et «d'une manière aimante, » selon la position qu'on lui donnera entre les lignes de la portée. Puis vient un système de signes pour exprimer
(1) Idéographie. Mémoire sur la possibilité et la facilité de former une écriture générale au moyen de laquelle tous les peuples puissent s'entendre mutuellement sans que les uns connaissent la langue des autres; écrit par Don Sinibaldo de Mas, Envoyé Extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire de S. M. C. en Chine. Paris : Duprat, 1863.
les genres, les nombres, les cas, les personnes, les temps, les modes, et les autres catégories grammati- ' cales, et ainsi se trouve constituée une écriture symbolique au moyen de laquelle l'auteur réussit à rendre les cent-cinquante premiers vers de l'Enéide. Il est parfaitement vrai, ainsi que le fait observer l'auteur, que la difficulté d'apprendre ses 2,000 signes n'est rien auprès de celle d'apprendre plusieurs langues; et il est encore parfaitement vrai que rien ne saurait surpasser la simplicité dé cette notation grammaticale, qui exclut par sa nature même toute anomalie, et qui se compose de signes seulement, tandis que nous avons en français, selon la remarque de Don Sinibaldo, 310 désinences différentes pour les temps simples des dix conjugaisons régulières, 1,755 pour les trente-neuf conjugaisons irrégulières, et 200 pour les verbes auxiliaires, en tout, un total de 2,165 désinences qu'il faut apprendre par cœur (1). 11 est en outre incontestable que peu de personnes emploieraient jamais plus de 4,000 mots, et que le nombre de signes à apprendre serait considérablement réduit, attendu que le même signe exprimerait dans tous les cas un nom, un adjectif, un verbe et un adverbe. Il y a cependant cette objection fondamentale à adresser à Don Sinibaldo, c'est que dans son système l'adoption d'un certain signe comme expression d'une certaine idée est purement arbitraire, et nous allons voir comment Wilkins avait compris cette difficulté, et de quelle manière ingénieuse et vraiment philosophique il avait cherché à la résoudre.
« Si ces marques ou notes, dit-il, pouvaient être nventées de façon à avoir une dépendance et une reation mutuelles, en rapport avec la nature des choses îtdes notions qu'elles représenteraient; et, de même, i les noms des choses pouvaient être disposés de telle orte qu'ils continssent dans leurs lettres et dans leurs ions une certaine affinité ou opposition, répondant en me certaine manière à la nature des choses qu'ils lignifieraient, ce serait là, sans doute, un nouvel avanage; et ce serait non-seulement le meilleur moyen l'aider la mémoire par la méthode naturelle, mais se serait encore pour l'intelligence un précieux bienfait. En effet, en apprenant les signes et les noms les choses, nous serions alors instruits en, même temps de leur nature, et nous acquerrions ainsi cette double connaissance que l'on devrait toujours posséder (1). »
Notre auteur entreprend alors ni plus ni moins qu'une classification de tout ce que nous connaissons ou pouvons connaître, et il prend ensuite ce dictionnaire de notions pour base d'un dictionnaire correspondant de signes, tant écrits que parlés. Tout cela est fait avec une grande sagacité et beaucoup de réflexion ; et, si nous considérons que ce travail fut entrepris il y a près de deux cents ans, et exécuté par un seul homme sans le secours d'aucun collaborateur, nous serons disposés à juger avec indulgence ce qui pourra paraître aujourd'hui suranné et imparfait dans son catalogue raisonné des connaissances humaines. Un examen attentif de son ouvrage nous montrera pour-
quoi cette langue qui, dans la pensée de son auteur, devait étçe permanente, immuable et universelle, serait au contraire, et par sa nature même, sujette à de continuels changements. A mesure que la science avance, la classification de nos connaissances est sans cesse remaniée; et même, en un certain sens, tout progrès de la science peut être appelé une classification plus correcte de nos connaissances. Si une plante, classée d'après le système de Linné ou celui de Wilkins, occupe une place particulière dans leur tableau synoptique des connaissances humaines, et a son signe particulier dans leur langage philosophique, tout changement dans la classification de cette plante nécessitera un changement dans la nomenclature philosophique. Ainsi, par exemple , la baleine est rangée par Wilkins, comme un poisson, dans la classe des vivipares et oblonqs. Les poissons, en général, sont classés parmi les substances animées, sensitives, sanguines, et le signe que Wilkins attache à la baleine exprime chacune des différences qui en marquent la place dans son système de nos connaissantes. Sitôt donc que la baleine n'est plus pour nous un poisson, mais un mammifère, sa classification doit être toute différente; et, si nous lui conservions son premier nom ou signe, nous serions par là induits en erreur tout autant que par nos noms anglais pour l'arc-enciel et la foudre, rainbow et thunderbolt, ou par ces expressions le lever et le coucher du soleil, qui expriment d'anciennes notions que nous savons être erronées. La même chose arriverait dans les sujets strictement scientifiques.
La chimie adopta acide comme dénomination tech-
ique d'une classe de corps dont les premiers qui urent reconnus par la science étaient caractérisés tar une saveur aigre. Mais avec les progrès de la chinie on découvrit qu'il y a des composés parfaitement semblables à ces corps dans leurs caractères essentiels, 3t qui ne sont pas aigres, et que, par conséquent, l'a- 3Îdité n'est qu'une qualité accidentelle de certains de ces corps, et non pas un caractère nécessaire ou universel. qui les distingue tous. On pensa qu'il n'était plus temps de changer la dénomination reçue, et ainsi, dans toutes les langues européennes, on applique le terme acide, ou son équivalent étymologique, au cristal de roche, au quartz et à la silice.
De même, dans la nomenclature chimique, par suite d'une erreur semblable dans l'application du mot sel, les chimistes rangent au nombre des sels la substance dont on fait les glaces et les lorgnettes. D'autre part les analystes ont déclaré que l'on s'était mépris sur le caractère essentiel non -seulement des autres corps que l'on avait appelés sels, mais même du sel de cuisine, le sel par excellence, et que le sel n est pas un sel: en conséquence, ils excluent cette substance de la classe des corps auxquels elle avait donné son nom à l'époque où on la regardait comme leur plus parfait représentant (1).
Wilkins commence par diviser toutes les choses qui peuvent être les sujets du langage en six classes ou genres, lesquels il subdivise ensuite d'après leurs différences particulières (2). Ces six classes comprennent :
(1) Marsh, History of the English Language, p. 211; Liebig, Chemische Briefe, 4 e édit., I, p. 96.
(2) 11 est à peine besoin d'avertir que par « genre » et « diffé-
A. Les notions transcendantes.
B. Les substances.