‹ Nouvelles leçons sur la science du langage: cours professé à l'Institution royale de la Grande (volume 3)Chapitre 27 sur 51 · XV. Animaux exsangues, et en · texte numérisé non relu

XV. Animaux exsangues, et en

XVI, XVII, XVIII, Animaux a sang, savoir, les Poissons, les Oiseaux et les Animaux terrestres.

Après ce coup d'oeil jeté sur la nature générale des végétaux et des animaux, Fauteur en étudie les parties, dont quelques-unes sont particulières à certaines plantes et à certains animaux, et constituent la

XIX e classe, celle des Parties particulières; tandis que d'autres parties sont générales et constituent la

XX e classe, celle des Parties générales.

Dans les vingt classes suivantes nous trouvons énumérées toutes les différentes quantités, qualités, actions et relations, et nous avons ainsi sous les yeux la charpente du corps tout entier des connaissances humaines.

Wilkins est loin de s'exagérer la valeur de cette analyse de nos connaissances, et il est tout le premier à en reconnaître les nombreuses imperfections. Aucun savant n'aurait pu, avec ses seules lumières, traiter à fond un pareil sujet devant lequel échoueraient les efforts réunis de sociétés savantes. Néanmoins, tel qu'il est, et malgré ses imperfections et ses lacunes qui ont été rendues encore plus nombreuses par la destruction d'une grande partie du manuscrit dans le grand incendie de Londres en 1666, cet ouvrage peut suffire pour nous donner quelque idée de ce qu'aurait accompli, dans cette même matière, le génie d'un Leibniz, s'il avait mûri l'idée qui, dès sa première jeunesse, avait germé dans son esprit.

Après avoir achevé, en quarante chapitres, son dictionnaire philosophique de nos connaissances, Wilkins

s'occupe de composer une grammaire philosophique d'après laquelle ces idées puissent être assemblées en propositions et en phrases. Puis, dans la quatrième partie de son ouvrage, il entreprend la création du langage qui doit représenter toutes les notions possibles d'après la classification qui en a été préalablement établie. Il commence par le langage écrit ou le caractère réel, ainsi qu'il le nomme, parce qu'il exprime des choses et non point des sons, comme le font les caractères ordinaires. Ce caractère doit donc être intelligible pour des hommes parlant des langues différentes, et doit d'abord être lu sans être prononcé. Il serait à désirer, dit l'auteur, que l'on pût trouver des caractères ayant une certaine ressemblance avec les choses qu'ils exprimeraient, et aussi que les sons d'une langue ressemblassent aux objets qu'ils serviraient à désigner. Mais, cela étant impossible, Wilkins commence par inventer des signes arbitraires pour ses quarante genres. Ensuite il lui faut marquer les différences qui existent dans chaque genre,' ce qu'il fait en ajoutant au bas et à la gauche de chaque caractère de petites lignes qui forment avec le caractère un angle droit, obtus, ou aigu, et qui, suivant leur position, indiquent la première, la seconde, ou la troisième différence d'après l'ordre où toutes ces différences sont énumérées dans son dictionnaire philosophique.

En troisième et dernier lieu il s'agit d'exprimer les espèces comprises sous chaque différence, et à cet effet Wilkins ajoute à l'autre extrémité du caractère des lignes qui indiquent ces espèces d'après l'ordre dans lequel elles sont énumérées dans le dictionnaire.

De cette manière, on peut exprimer en caractères

réels toutes les différentes notions qui sont le sujet du langage. Mais , outre un dictionnaire complet , il faut aussi avoir un mécanisme grammatical avant que le problème d'une langue artificielle puisse être considéré comme résolu. Dans les langues naturelles l'articulation grammaticale se compose soit de particules séparées, soit de modifications dans le corps des mots, quelle que soit la cause de ces modifications. Wilkins remplace les particules par certains signes, de petits cercles, des points, des lignes courbes, ou des virgules qu'il dispose d'une certaine manière. Les désinences grammaticales sont exprimées par de petits crochets apposés au haut ou au bas des caractères, et qui indiquent si ces caractères représentent des noms, des adjectifs ou des adverbes, des verbes actifs ou des verbes passifs, le nombre singulier ou le nombre pluriel. Ainsi tout ce qui peut être exprimé dans les grammaires ordinaires, les genres, les nombres et les cas des substantifs, les temps et les modes des verbes, les pronoms, les articles, les prépositions, les conjonctions et les interjections, tout est reijdu avec une précision que ne saurait surpasser ni même égaler aucune langue vivante.

Tous ses matériaux étant préparés de cette sorte, Wilkins transcrit l'oraison dominicale et le symbole des apôtres en ce qu'il appelle son caractère réel, et tout lecteur impartial devra reconnaître qu'avec de l'attention et un peu d'habitude, ces spécimens sont parfaitement intelligibles.

Jusqu'ici nous ne voyons encore devant nous qu'une langue écrite. Afin de la traduire en une langue parlée, Wilkins a exprimé ses quarante classes par des sons

tels que ba, be, bi, da, de, di, ga, ge, gi, composés d'une voyelle unie à une des consonnes les plus sonores. Les différences qui existent dans chaque genre sont exprimées en ajoutant à la syllabe qui désigne ce genre une des consonnes suivantes, b, d, g, p, t, c, z, s, n, suivant Tordre dans lequel ces différences sont rangées dans les listes du dictionnaire philosophique, b exprimant la première différence, d la seconde, et ainsi de suite.

Les espèces sont ensuite exprimées par l'addition d'une voyelle ou, si cela est nécessaire, d'une diphthongue, à la consonne qui indique la différence.

Nous obtenons ainsi les radicaux suivants assignés aux quarante classes qui comprennent toutes nos connaissances :

vu

xxm

| Notions ( transcendantes

Animaux .

Parties.

! Quantités. .

Î Notions générales Br/

Notions de relations mixtes. . . . Ba

Notions de relations d'actions. . Be

Le langage Bi

Dieu Da

Le monde Da

L'élément De

La pierre Di

Le métal Do

Herbes à feuilles. . Ga

Herbes à fleurs Ga

Herbes à graines Ge

Arbustes Gi

Arbres Go

I Exsangues la

Poissons Za

Oiseaux Ze

Animaux terrestres Zi

i Particulières Pa

Générales Pa

Grandeur Pe

Espace Pi

Mesure Po

XXIV \ / Facultés naturelles. Ta

XXV I lHabitudes Ta

XXVI > Qualités . . . J Mœurs Te

XXVII \ I Qualités sensibles Ti

XXVIII J \Maladies To

XXIX * ) (Spirituelles Ca

XXX Actions Corporelles Ca

XXXI f j Mouvements Ce

XXXII ) (Opérations Ci

XXXIII \ /Économiques Co

XXXIV 1 l De possession Cy

XXXV I i De provision Sa

XXXVI 1 Relations / Civiles " ' ^

XXXVII / Kelatlons judiciaires Se

XXXV1ÏM /Militaires Si

XXXIX ] [ Maritimes So

XL / \ Ecclésiastiques Sy

Les différences du premier genre seraient exprimées par :

Bab, bad, bag, bap, bat, bac, baz, bas, ban.

Les espèces de la première différence du premier genre seraient exprimées par :

Baba, baba, babe, babi, babo, bab8, baby, babyi, baby8.

Ici boiboL signifierait un être, baba signifierait chose, ba.be notion, babi nom, babo substance, babti quantité, baby action, babyi relation.

Si on prend De pour signifier élément, Deb en devra signifier la première différence , c'est-à-dire le feu ; et Débat, désignera la première espèce comprise dans cette subdivision, savoir, la flamme. Det exprimera la cinquième différence de ce genre, le météore apparent ; Deta désignera la première espèce comprise dans cette subdivision, savoir, larc-en-ciel; et Deta la seconde, savoir, le halo.

De même, si Ti signifie le genre des qualités sensibles, Tid devra désigner la seconde différence de ce genre, laquelle comprend les couleurs ; et Tida exprimera la seconde espèce comprise dans cette subdivision, savoir, la rougeur, etc.

Les principales variations grammaticales énumérées dans la grammaire philosophique sont également exprimées par certaines lettres. L'adjectif étant toujours, dans le système de Wilkins, dérivé d'un substantif, cette dérivation se fait soit en changeant la consonne du radical en une autre consonne, soit en y ajoutant une voyelle. Ainsi, par exemple, si Dol signifie Dieu, du* signifiera divin ; si De signifie élément, due signifiera élémentaire ; et si Do signifie pierre, duo signifiera pierreux. C'est de la même manière que notre auteur forme les voix des verbes, les nombres, et autres accidents semblables des mots, et qu'il attribue aux particules leurs représentants phonétiques : puis, tous ses matériaux étant préparés et façonnés, il donne une traduction grammaticale complète de l'oraison dominicale en son nouveau langage philosophique.

Je ne sais si l'on trouvera intelligible cet exposé du langage artificiel inventé par Wilkins, car, malgré les longs détails dans lesquels je suis entré, j'ai dû omettre bien des points qui auraient jeté une lumière beaucoup plus vive sur les conceptions ingénieuses de l'auteur. Mon principal objet a été de montrer que, pour des gens qui possèdent une langue réelle, l'invention d'un langage artificiel n'est nullement une impossibilité, et qu'il se peut même qu'un pareil langage soit plus parfait, plus régulier, et plus facile à ap-

prendre, qu'aucune des langues parlées par l'homme (1). Le nombre des radicaux dans la langue philosophique

(i) Dans la Correspondance de Descartes (Œuvres complètes, éd. Cousin, VI, 61), nous trouvons une lettre écrite au P. Mersenne, le 20 novembre 1629, et dans laquelle, après avoir développé ses objections contre le projet de langue universelle dont le P. Mersenne lui avait donné communication, Descartes expose brièvement ses propres idées au sujet d'une langue philosophique :

m Au reste je trouve qu'on pourrait ajouter à ceci une invention, tant pour composer les mots primitifs de cette langue, que pour leurs caractères; en sorte qu'elle pourrait être enseignée en fort peu de temps, et ce par le moyen de Tordre : c'est-à-dire établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en l'esprit humain, de même qu'il y en a un naturellement établi entre les nombres ; et (comme on peut apprendre en un jour à nommer tous les nombres jusques à l'infini, et à les écrire en une langue inconnue; qui sont toutefois une infinité de mots différents) qu'on pût faire le même de tous les autres mots nécessaires pour exprimer toutes les autres choses qui tombent en l'esprit des hommes. Si cela était trouvé, je ne doute point que cette langue n'eût bientôt cours part» le monde; car il y a force gens qui emploieraient volontiers cinq on six jours de temps pour se pouvoir faire entendre par tous les hommes. Mais je ne crois pas que votre auteur ait pensé à cela, tant pour ce qu'il n'y a rien en toutes ses propositions qui le témoigne, que pour ce que l'invention de cette langue dépend de la vraie philosophie : car il est impossible autrement de dénombrer toutes les pensées des hommes, et de les mettre par ordre, ni seulement de les distinguer en sorte qu'elles soient claires et simples, qui est à mon avis le plus grand secret qu'on puisse avoir pour acquérir la bonne science; et si quelqu'un avait bien expliqué les idées simples qui sont en l'imagination des hommes, desquelles se compose tout ce qu'ils pensent, et que cela fût reçu par tout le monde, j'oserais espérer ensuite une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et, ce qui est le principal, qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses qu'il lui serait presque impossible de se tromper, au lieu que, tout au rebours, les mots que nous avons n'ont quasi que des significations confuses, auxquelles l'esprit des hommes s'étant accoutumé de longue main, cela est cause qu'il n'entend presque rien parfaitement. Or je tiens que cette langue est possible, et qu'on peut. trouver

de ffilkins ne s'élève pas tout à fait à 3,000, et, par fJne combinaison intelligente, ils suffisent pour exprire ^ toutes les idées possibles. Ainsi, comme nous tvons vu, le même radical exprime, au moyen de r^res modifications, le nom, l'adjectif et le verbe.

°utre, si Ton sait, par exemple, que Bol signifie "*eu », ida devra exprimer ce qui est opposé à "**> savoir, « idole » . Si dab signifie « esprit » , odab >5*Wiera « corps » ; si dad signifie « ciel » , odad six *^Wa « enfer » . Si saba signifie « roi » , sava expria ^*ala royauté, salba l'acte de régner, samba l'état de ^Mii qui est gouverné, etc.

Quittons maintenant Wilkins et son essai de lan- Èftge philosophique, pour reprendre le fil de notre ^tyument. Nous avons vu que, dans une langue arlitaelle, dès qu'on a élaboré le système complet de nos otions, il est possible d'y adapter un système d'exponts phonétiques; mais, jusqu'à ce qu'on nous prouve contraire, nous soutiendrons que jamais langue elle n'a été formée de cette manière.

Jamais il n'y a eu une suite indépendante de conptïons déterminées attendant qu'on y adapte une rie indépendante de sons articulés. En fait nous entendons jamais de sons articulés qui ne soient timement unis à des idées déterminées, et je crois l'il est non moins vrai de dire qu'il n'existe aucune

science de qui elle dépend, par le moyen de laquelle les paysans jrraient mieux juger de la vérité des choses que ne font maintent les philosophes. Mais n'espérez pas de la voir jamais en usage, a présuppose de grands changements en l'ordre des choses; et il idrait que tout le monde ne fût qu'un paradis terrestre, ce qui tst bon à proposer que dans le pays des romans. » [Tr.J

idée déterminée sans qu'elle soit incorporée dans un son articulé. C'est là un point important sur lequel ., on ne doit laisser ni doute ni nuage, et c'est pour- 1 quoi je déclare le plus explicitement possible qu'à tort ou à raison j'ai la conviction profonde que la F pensée, dans un sens de ce mot, savoir, dans le sens de raisonnement, est impossible sans le langage. Après ce que j'ai dit dans mes leçons précédentes, on ne supposera pas que je veuille nier ici la réalité de la peusée ou de l'activité mentale chez les bêtes. Ces dernières, et les enfants en bas âge qui ne parlent pas, sont également dépourvus de raison, avec cette grande différence que l'enfant possède eu lui les germes sains et féconds du langage et de la raison, qui ne se sont pas encore développés et ne sont pas encore devenus ce qu'ils seront un jour, tandis que l'animal n'a pas ces germes ou facultés, susceptibles de développement dans son existence présente. Nous ne pouvons refuser aux bêtes la sensation, la perception, la mémoire, la volonté et le jugement, mais nous ne saurions 4 découvrir en elles la moindre trace de ce que les Grecs appelaient logos (c'est-à-dire la raison, littéralement la faculté de rassembler), mot qui exprime de la manière la plus juste et la plus naturelle le langage et la raison (1). Logos est dérivé de lègein, dont la signification primitive, comme celle du latin légère, est « rassembler ». De là katâlogos, un catalogue, un assemblage, une liste; collectio, une collection. Dans Homère (2), lègein n'est presque jamais employé

(4) Cf. Farrar, p. 425; Heyse, p. 44.

(2) Odyss., XIV, 497, gû^ti ^iK^foxp. Xép>v èaà xi$é<x ôujagO. Ulysse dit qu'il n'en finirait pas s'il racontait les tristesses de son cœur, c'est-

lans le sens de « dire » , « parler» , ou « signifier » , mais rien dans celui de «rassembler» , ou, plus proprement, le « compter» , «énumérer» , comme l'anglais/*//, dire, •aconter, qui n'est pas autre chose que l'allemand \àhlen, compter, signifiait dans l'origine « compter», x additionner » (1). Légos, employé dans le sens de aison, signifiait originairement, comme le mot anglais aie, «l'acte de rassembler» ; car notre raison, «quoiju'elle pénètre, comme dit Locke, dans les abîmes de ia mer et de la terre, qu'elle élève nos pensées jusqu'aux astres, et nous fasse parcourir les vastes espaces Bt les salles immenses de ce prodigieux édifice de l'univers » (2), n'est après tout que la faculté de rassembler les notions individuelles au moyen des idées générales (3). Le latin intelligo, c'est-à-dire interligo, rend d'une manière plus parfaite encore cet entrelacement des idées générales et des notions particulières qui est du domaine propre de l'entendement.

à-dire s'il les comptait ou les énumérait, et non pas simplement s'il en parlait.

(i) Ham. Stayed it long?

Hor. While one with modem haste might tell a hundred.

(Hamlet, I, 3.) [Tr.]

(2) Locke, Essai sur l'entendement humain, IV, 17, 9.

(3) C'est ce que Locke expose bien dans son langage vif et familier : « Pour conclure, voici en quelques mots ce que je veux dire : c'est que tous les longs discours sur les genres et les espèces, et sur leurs essences, se résument en ceci, savoir, que les hommes formant des idées abstraites, et les fixant dans leur esprit en leur assignant des noms, se rendent par là capables de considérer les choses et d'en discourir comme si elles étaient rassemblées, pour ainsi dire, en faisceaux, afin de pouvoir plus facilement et plus prompte ment perfectionner et se communiquer leurs connaissances, lesquelles n'avanceraient que lentement si nos mots et nos pensées étaient bornés à des choses particulières. (Ibid ., III, 3, 20.)

Mais logos employé dans le sens de verbum, « mot », « parole », signifie également « un rassemblement», car chaque mot, ou, du moins, chaque nom a été tt formé d'après le même procédé, et représente la réu- p nion, le classement d'idées particulières sous une idée générale. De même que nous ne saurions compter les quantités sans des nombres, ainsi il nous est impossible de raconter les choses sans des mots. Il y a des peuplades qui n'ont pas de noms de nombre au-delà de quatre. Dirons-nous pour cela que ces sauvages ne savent pas s'ils ont cinq enfants au lieu de quatre? Ils le savent assurément, comme une chatte sait qu'elle a cinq petits et en cherche le cinquième si on le lui eiïlève. Mais s'ils n'ont point de noms de nombre audessus de quatre, ils ne pourraient raisonner que jusqu'à ce nombre. Ils ne sauraient point, pas plus que. les petits enfants ne le savent, que deux et trois font cinq, mais seulement que deux et trois font beaucoup, Quoique je me sois étendu sur ce point dans les dernières leçons de mon précédent cours, quelques exemples ne seront pas déplacés ici, afin de rendre ma pensée parfaitement claire.

L'homme n'a pu nommer un arbre , un animal, une rivière ou tout autre objet qui l'intéressait, qu'après y avoir découvert préalablement quelque qualité générale qui le frappât comme étant le trait caractéristique de l'objet qu'il voulait nommer. Dans la période rudimentaire du langage, l'imitation du hennissement eût suffi pour désigner le cheval. Les sauvages sont de très-bons mimes, et excellent à reproduire les cris des animaux. Mais ce n'est pas encore là le langage. 11 y a des kakatoès qui, en apercevant

des coqs et des poules, se mettent à caqueter, comme pour dire ce qu'ils voie.nt. Ce n'est pas ainsi qu'ont été formés les mots de nos langues. Il n'y a nul écho d'un hennissement dans les noms aryens du cheval. Quand il s'est agi de nommer le cheval, ce fut sa vitesse qui frappa l'esprit de l'Arya primitif comme étant sa qualité la plus marquante. C'est pourquoi de la racine as (1) , « être aigu » ou « rapide » (que nous trouvons dans le latin acns, aculeus, le français aiguille, dans acuo «j'aiguise» , dans acer « acre, vif, pénétrant » , dans acrimonie, âcreté, et même dans le mot anglais familier 'cute « fin, habile »), a été dérivé asva « le coureur, le cheval. » Cet asva se retrouve dans le lithuanien aszvu «jument», en latin sous la forme ekvus, c'està-dire equus, en grec sous la forme ïxxoç (2), c'està-dire t7rTCoç, et dans le vieux saxon ehu (3). Il eût sans doute été possible de donner au cheval beaucoup de dénominations autres que celle qui nous occupe en ce -moment; mais, quel que fût le vocable adopté, il ne pouvait être formé avant que l'esprit de l'homme eût saisi le cheval par une de ses qualités caractéristiques, et l'eût rangé ainsi, avec d'autres objets, dans quelque catégorie générale. C'est ainsi que dans les langues germaniques on aurait pu donner au froment bien d'autres noms que le gothique hvaiteis, l'allemand

({) Cf. le sanscrit âéu a vite », ùxuç, àxwx»; « pointe », et autres dérivés donnés par Curtius, Griechische Etymàlogie, I, 101. Le latin catus « aigu, avisé, fin, habile », a été rattaché au sanscrit ûo [êyatï) « aiguiser » *

(2) Etym. Magn., p. 474, i2> ï*xoç oy,p.aîv£i tgv ïwwov. Curtius, G. L* H, 40.

(3) Sur la racine as et ses dérivés dans les langues indo-européennes, Cf. J. Schmidt, Die H^urzel ak im Indogermanièchen, Wcf mar, 1865. [Tr.]

Weitzen, l'anglais wheat. On aurait pu le nommer la plante barbue, nourrissante, gracieuse, ondulante, l'encens de la terre, etc. Mais dans ces langues on l'appela simplement la plante blanche, la blancheur de son grain semblant être la meilleure marque pour distinguer le froment des autres plantes auxquelles d'ailleurs il ressemblait le plus. Car c'est là un des secrets de cette poésie des noms, que chaque dénomination exprime, non pas la qualité essentielle ou spécifique de l'objet, mais celle qui frappe notre imagination (1), et qui semble la plus propre pour faire comprendre aux autres ce que nous voulons désigner. Si nous nous servions du langage de Locke, nous dirions que , dans la formation des noms, les hommes ont été guidés plutôt parleur esprit que par leur jugement. « L'esprit, dit-il, consiste surtout à assembler les idées, et à allier promptementet avec une agréable variété celles entre lesquelles il est possible de trouver une certaine ressemblance ou conformité, afin de composer ainsi dans l'imagination des tableaux riants, et d'y produire des images qui la frappent agréablement. Le jugement, tout au contraire, consiste à séparer soigneusement les unes d'avec les autres les idées entre lesquelles on peut découvrir la moindre différence, pour éviter par là de se laisser tromper piar des ressemblances ou des affinités, et de prendre une chose pour une autre (2). » Tandis que les noms donnés aux choses d'après le système philosophique de Wilkins seraient tous fondés sur le jugement, ceux qui leur furent donnés par les premiers créateurs du langage

({) Pott, Elymologische Forschungen, II, 139.

(2) Locke, Essai sur l * entendement humain, II, i\, 2*

reposent principalement sur l'esprit ou l'imagination. C'est ainsi, comme nous venons de le voir, que dans les langues germaniques le froment fut appelé la plante blanche, hvaiteis en gothique, hvœte en anglosaxon, kwetys en lithuanien, wheat en anglais; et tous ces mots se rattachent au sanscrit sveta « blanc » , le gothique kveits, l'anglo-saxon hvît, l'anglais white. En sanscrit, sveta « blanc» n'est pas employé pour désigner le froment, lequel se dit godhûma « la fumée ou l'encens de la terre » , mais il s'emploie pour beaucoup d'autres herbes et plantes, et dans le composé svetahtnga « aux barbes blanches » , ce mot est entré dans le nom de l'orge. En sanscrit, l'argent est désigné comme un métal blanc et se dit éveta; et le féminin svett était autrefois un nom de l'aurore, comme le français aube 7 du latin alba. Quelques mots que nous examinions, le résultat auquel nous arrivons est le même : ils expriment toujours une qualité générale, supposée particulière à l'objet que ces mots désignent. Dans certains cas, cette vérité est évidente; dans d'autres, il nous faut l'établir par de minutieuses recherches étymologiques. Pour ceux qui abordent ces études d'étymologie avec des opinions préconçues, c'est sans doute une cause fréquente de désappointement, quand ils ont suivi un mot à travers toutes ses étapes jusqu'à son point de départ, de ne trouver à la fin, ou plutôt au commencement, que des racines ayant le sens le plus vague et le plus général comme « aller, se mouvoir, courir, faire » . Mais, si l'on y regarde de plus près, ce fait, loin d'être pour nous une source de désappointement, doit accroître notre admiration pour la merveilleuse puissance du langage, puisque de ces

conceptions vagues et ternes l'homme a pu tirer des mots pour rendre jusqu'aux plus délicates nuances de la pensée et du sentiment. C'est par un fiât poétique que le mot grec probata, qui ne signifiait dans le principe que « choses marchant en avant », est devenu avec le temps le nom des bestiaux, et particulièrement celui des moutons (1). En sanscrit, sarit signifiant « ce qui va » , de sar « aller » , est venu à signifier « rivière » ; sar a, qui a la même signification, « ce qui court ou r va » , a été employé pour signifier « sève » et non pas rivière » . C'est ainsi qu'en sanscrit dm signifie « courir » , et dravat « vite » ; mais la signification de drapsa fut restreinte à celle de « goutte » . Le latin œvum « ce qui marche », de la racine -s', aller, est venu à désigner le temps et les âges de la vie ; et son dérivé œviternus, ou seternw, a exprimé l'éternité. Le français meuble signifie littéralement tout ce qui peut être changé de place, et le même mot a fini par désigner les chaises, les tables, les commodes, etc. Viande, originairement vivenda « choses dont on vit » , désigne maintenant la chair des animaux tués. Table, le latin tabula, signifiait originairement ce qui se tient debout, ou ce sur quoi on peut placer des objets (stare); aujourd'hui ce mot est défini par nos dictionnaires «meuble, formé d'une surface horizontale posée sur un ou plusieurs pieds, qui sert à divers usages. » Tableau nous reporte encore au latin tabula, « chose mise défi) Ce vers d'un poète contemporain reproduit le tableau qui a suggéré le nom donné au bétail dans le langage' de nos premiers pères ;

... les troupeaux Que l'aboiement des chiens chasse à travers les plaines.

(V.Hugo.) [Tr.]

bout, dressée, exposée aux regards » , dont la racine primitive est stâ (d'où est venu stare) « se tenir debout » . E table, en vieux français estable, du latin stabulum, est un autre rejeton de la même racine, et a servi à désigner le gîle des bœufs, des vaches et autres bestiaux. La base est ce sur quoi un corps est établi ou posé, et basis ne signifiait originairement en grec que « la marche » ; la base étant conçue comme une surface sur laquelle on peut marcher avec sûreté. Quelle idée peut être plus générale que celle de faciès, originairement « la façon, la forme » d'un objet, et qui a signifié ensuite « la face, le visage » ! Et la même expression est répétée dans le langage moderne, le mot anglais feature « trait, figure » étant évidemment une corruption de factura « façon » . C'est d'après le même principe qu'on a formé le nom de la lune, lima, c'està-dire lucna ou lucina « celle qui luit » ; le nom de la foudre, fulmen (de fulgeré) « ce qui brille » ; et le uom des étoiles, stellœ pour sterulœ (le sanscrit staras de stri « répandre » ) « celles qui répandent, qui sèment la lumière » . Toutes ces étymologies pourront paraître fort insuffisantes, fort vagues et peu intéressantes ; cependant, si nous y réfléchissons pour un moment, nous verrons que c'est de cette seule manière qu'il a été possible à l'esprit ou à la compréhension de l'homme de rassembler l'infinie variété de la nature (1) sous un nombre

(1) Cfi Sankara sur le Vedânta-Sûtra, l, 3, 28 (Muir, Textes sanscriU, III, 67), âkritibhis cha sabdânâm sambandho na vyaktibhih, vyaktlnâm ânantyât sambandhagrahanânupapatteh. «La relation des mots est avec les genres, non pas avec les individus; car, comme les individus sont innombrables, il serait impossible de saisir les relations. »

limité de catégories ou de noms. Ce que Bunsen appelait « la première poésie de l'humanité », la création des mots, diffère sans doute beaucoup de la poésie sentimentale des siècles plus modernes ; mais sa simplicité, sa pauvreté même, ne lui donne que plus de prix aux yeux des historiens et des philosophes; car cette première poésie, si simple qu'elle soit, ou cette première philosophie, toute naïve et enfantine, l'homme seul est capable de la créer. Il le peut parce qu'il sait réunir les idées individuelles sous des idées générales; il le peut parce qu'il a la faculté de la parole; il le peut, nous ne craignons pas qu'on nous accuse de tautologie, parce qu'il est l'homme.

Sans le langage point de raison, sa?is la raison point de langage. Il est curieux d'observer la répugnance qu'éprouvent nombre de philosophes à admettre cette conclusion, et leurs efforts pour y échapper, et cela par suite de l'influence du langage lui-même, lequel, dans la plupart des idiomes modernes, a produit deux mots, l'un pour le langage, l'autre pour la raison ; par où ceux qui emploient ces deux termes ont été amenés h supposer qu'il y a entre ce que ces mots expriment une différence substantielle et non pas purement formelle. « Être sans langage écrit ou parlé, dit Brown, c'est presque être sans pensée (1). » Mais il qualifie ce presque par ce qui suit : « Que l'homme puisse raisonner sans langage d'aucune sorte, et conséquemmeilt sans termes généraux, encore que l'opinion contraire ait été maintenue par beaucoup de philosophes trèséminents, c'est ce qui ne me semble pas pouvoir faire

(lj Œuvres, \, p. 47.*;.

l'objet d'un doute raisonnable; et, s'il en fallait donner la preuve, il suffirait de rappeler l'invention même du langage, laquelle comprend ces termes généraux, ou mieux encore de citer l'exemple des sourds-muets dépourvus d'instruction : on peut ajouter que les marques évidentes de raisonnement chez les bêtes (et je ne puis m'empêcher de regarder l'existence de ce raisonnement comme aussi indubitable que celle des instincts qui s'y mêlent) viennent nous fournir encore un argument très-frappant tiré de l'analogie (1). »

Pour moi, je pense que les sourds-muets sans instruction n'ont jamais donné signe de raison, à prendre ce mot dans son véritable sens, bien qu'il soit vrai de dire qu'en une certaine mesure les sourds-muets qui vivent dans la société des autres hommes contractent quelque chose de la conduite raisonnable de leurs voisins. Quand ils reçoivent de l'instruction, il est incontestable que les sourds-muets acquièrent des idées générales, sans pouvoir toujours articuler distinctement les exposants phonétiques de ces idées, c'est-à-dire les mots dans lesquels elles sont incorporées. Mais ce n'est pas là une objection contre notre argument général. Les sourds-muets sont instruits par des maîtres qui possèdent ces idées générales et les sons qui servent de corps à ces idées, élaborés par les générations successives d'hommes raisonnables. Ils apprennent à penser les pensées des autres, et s'ils ne peuvent pas prononcer leurs mots, ils saisissent ces pensées, au moyen d'autres signes, et en particulier à l'aide de

(1) Ibid., 11, p..446.

signes qui s'adressent à leur sens de la vue, comme les mots s'adressent à notre sens de l'ouïe. Toutefois ces signes ne sont pas les signes des choses ou de leurs conceptions, ainsi que le sont les mots : ce sont des signes de signes, exactement comme le langage écrit n'est pas une image de nos pensées, mais une image des sons dans lesquels notre pensée a été incorporée. L'écriture alphabétique est l'image des sons du langage; l'écriture hiéroglyphique est l'image du langage ou de la pensée.

Cette même supposition, savoir, qu'il est possible de raisonner sans signes, et que nous pouvons former des conceptions mentales et même des propositions mentales, sans l'aide des mots, se retrouve partout dans la philosophie de Locke (1). A maintes et maintes reprises il soutient que les mots sont des signes ajoutés à nos conceptions, et ajoutés arbitrairement. Il imagine un état où « l'homme, quoique en possession d'une grande multitude de pensées diverses, qui pouvaient être pour les autres comme pour lui-même une source d'utilité et de plaisir, les portait toutes renfermées dans son esprit, invisibles et cachées à ses semblables, et ne pouvait les faire paraître. Cependant, comme on ne saurait jouir des agréments et des avantages de la société sans la communication de nos pensées, il fallut bien que l'homme découvrît quelques signes extérieurs et sensibles par lesquels il pût manifester aux autres hommes ces idées invisibles dont se composaient ses pensées. Rien n'était plus propre à cet effet, soit pour l'abondance, soit pour la promptitude, que ces

(1) Locke, Essai sur ? entendement humain, III, 2, i.

sons articulés qu'il se trouva capable de former avec tant de facilité et de variété. De cette manière nous pouvons concevoir comment les mots qui, de leur nature, sont si bien adaptés à cette fin, sont venus à être employés parles hommes comme signes de leurs idées, non pas par suite d'une connexion naturelle entre certains sons articulés et certaines idées (car alors il n'y aurait qu'une seule langue pour tous les hommes), mais par suite d'une liaison libre et volontaire, en vertu de laquelle tel mot est choisi arbitrairement pour être la marque de telle idée. » .

Locke admet, il est vrai, qu'il est presque inévitable de se servir de mots, lorsqu'on traite de propositions mentales. « La plupart des hommes, dit-il, sinon tous, » (et quels sont ceux pour qui il fait ici exception?) « se servent de mots au lieu d'idées, quand ils pensent et raisonnent en eux-mêmes, du moins lorsque le sujet de leur méditation renferme des idées complexes (1). .» Mais c'est là en réalité une question toute différente : c'est rechercher si, une fois que nos notions ont pris corps dans les mots , il est possible de se servir de mots sans recourir à notre raison, et non s'il est possible de nous servir de la raison sans le secours des mots. L'idée de Locke ressort clairement des exemples qu'il cite. « Il y a des personnes, ditil, qui, pouvant facilement se rappeler la plus grande partie des termes ordinaires de leur langue, n'ont peut-être jamais songé, durant tout le cours de leur vie, à considérer quelles sont les idées précises que la plupart de ces termes signifient. Ils se sont contentés

(1) Locke, Essai sur l'entendement humain, IV, 5, 4.

d'en avoir quelques notions confuses ou obscures ; et bien des gens qui parlent beaucoup de la religion et de la conscience, de l'Église et de la foi, du pouvoir et du droit, d'obstructions et d'humeurs, de mélancolie et de bile, verraient peut-être leurs pensées et leurs méditations se réduire à peu de chose, si on les priait de ne penser qu'aux choses elles-mêmes, et de laisser de côté ces mots , par lesquels ils embrouillent si souvent les autres, et parfois s'embrouillent euxmêmes (1). »

Dans tout cela il y a, sans nul doute, beaucoup de vrai ; cependant, à parler strictement, il est aussi impossible d'employer des mots sans la pensée, que de penser sans mots. Ceux mêmes qui parlent vaguement de la religion, de la conscience, etc., ont du moins une notion vague de la signification de ces mots; et s'ils cessaient d'attacher une idée quelconque, fût-elle même incomplète et fausse, aux mots qu'ils prononcent, on ne pourrait plus dire qu'ils parlent, mais seulement qu'ils profèrent des sons. La proposition inverse n'est pas moins vraie. Il est possible, sans langage, de voir, d'apercevoir, de contempler les objets et d'y rêver; mais, sans mots, on ne peut donner, même pour un moment, une existence réelle à des idées aussi simples que celles de blanc et de noir.

Nous ne saurions apporter trop de soin dans l'emploi de nos termes. Si nous prenons le raisonnement pour synonyme de la connaissance ou de la pensée, ou de l'activité mentale en général, il est évident que nous ne pouvons nous refuser à en reconnaître l'exis-

(!) Locke, Essai sur l'entendement humain, l\, o, 4.

îiice chez les sourds-muets dépourvus d'instruction, liez les enfants en bas âge, et chez les bêtes. « Un ufant, dit Locke, connaît aussi, certainement, avant e pouvoir parler, la différence entre le doux et l'amer ;'est-à-dire que le doux n'est pas amer) qu'il sait plus ird, lorsqu'il vient à parler, que l'absinthe et les ragées ne sont pas la même chose (1). » L'enfant reait la sensation de la douceur ; il en jouit, il s'en 3uvient, il la désire encore; mais il ne sait pas ce u'est la douceur; il est absorbé dans ses sensations, 3S plaisirs, ses souvenirs; il ne peut pas les regarder e haut, en faire l'objet d'un raisonnement, en parler, .a même vérité est bien exprimée par Schelling quand dit : « Sans le langage, il est impossible de conceoir la conscience philosophique et même la consience humaine ; et c'est pourquoi les fondements du ingage n'ont pas pu être jetés d'une manière consiente. Néanmoins, plus nous analysons le langage, lus nous voyons clairement qu'il dépasse en profoneur les productions les plus conscientes de l'esprit. I en est du langage comme de tous les êtres orgaliques; nous nous imaginons que ces êtres arrivent i l'existence produits par une force aveugle , et pourant nous ne pouvons nier la sagesse intentionnelle lui préside à la formation de chacun d'eux (2). »

(i) Locke, Essai sur l'entendement humain, I, % 15. Dans cet TOage, Locke revient plusieurs fois sur ce même exemple. C'est linsi qu'il dit (IV, 7, 9) : a Qui ne voit qu'un enfant sait certainement qu'une étrangère n'est pas sa mère, que son biberon n'est pas h verge, longtemps avant de savoir qu'il est impossible qu'une ntème chose soit et ne soit pas? »

(2) Einleitung in die Philosophie der Mythologie, p. 52; Pott, %». ForscA., 11,261.

90 LEÇONS SUR LA 8CfENCE DU LANGAGE.

Hegel s'exprime plus simplement et avec plus de hardiesse encore : « C'est en noms, dit-il, que nous pensons (1). »

Un argument d'un autre genre, moins métaphysique peut-être, mais plus convaincant, pourra nous permettre de montrer clairement que la raison ne saurait passer à l'acte sans le langage. Prenons un mot quelconque, par exemple, expérience. Ce mot est dérivé d'experior. Perior, comme le grec perân (2), signifierait « aller à travers, traverser » . Perïhts est « un homme qui a passé par bien des choses » ; perîculum est « une chose à traverser, un péril » . Experior signifie « traverser quelque chose et en sortir » (le sanscrit vyutpad); de là expérience. Le gothique faran, l'anglais to fare, originairement « aller » , sont identiques avec perân; de là les mots allemands Erfahrang « expérience » , Gefahr « péril » , et Wohlfahrt « prospérité » , l'anglais welfare, qui équivaut au grec euporia. Tant que notre mot anglais experiment exprime cette idée plus ou moins générale , il a une existence réelle. Mais prenez simplement le son, changez-en seulement l'accent, et nous avons experiment, qui n'est rien. Changez-en une voyelle ou une consonne, dites exporiment ou expérimenta et nous n'avons plus que des bruits (ce qu'Heraclite aurait appelé un pséphos) et non pas des mots. Chàracter, avec l'accent sur la première syllabe, a une signification en anglais, mais n'en a pas en allemand ni en français; charâkter, avec l'accent sur la seconde syllabe, a une signification en

(1) Carrière, Die Kunst im Zusammenhang der Culturentwickelung, p. 11.

(2) Curtius, Griechische Etymologie, I, 237.

aand, mais n'en a pas en français ni en anglais; ztère, avec l'accent sur la troisième syllabe, a une fication en français, mais n'en a pas en anglais ni llemand. Il n'importe que le son soit articulé ou ; le son articulé dépourvu de signification est enmoins réel que le son inarticulé. Si donc ces sons îulés, ou ce que nous pouvons appeler le corps angage, n'existent nulle pari, s'ils n'ont point de ité indépendante, que s'ensuit-il? Il s'ensuit, ce ble, que ce corps du langage, ainsi qu'on l'ap- 3, n'a jamais pu être trouvé nulle part à l'état isolé ^dépendant, ni venir du dehors s'ajouter à nos options. De là il suivrait encore que nos concep- 5, qui maintenant portent toujours ce vêtement du âge, n'ont jamais pu exister à l'état nu. Ce railement serait parfaitement correct, appliqué à très choses, et je ne vois pas qu'on puisse y faire ction quand il s'applique à la pensée et au langage. ous ne trouvons jamais de peaux, si ce n'est comme ments d'animaux, ne pouvons-nous pas en conclure les animaux ne sauraient exister sans peaux? Si la leur ne peut pas exister par elle-même (aiuavyàpxpwv <x<%aTi), il s'ensuit que rien de ce qui est coloré >eut exister sans couleur. On peut ajouter ou enr une substance colorante ; mais l'existence d'une eur sans une substance quelconque, si éthérée Aie soit, est, dans la réalité, d'une impossibilité ;i absolue que l'existence d'une substance sans cou- ', ou sans forme, ou sans pesanteur, ependant tout en reconnaissant de la manière la > complète le caractère un et indivisible du lan- 3 et de la pensée, ne contredisant même pas les

Polynésiens pour qui penser est « parler dans l'estomac (1) » , nous pouvons, je crois, pour les besoins de notre science, réclamer la liberté accordée à tant d'au- p très sciences, savoir, de traiter séparément de choses è qui par leur nature même ne peuvent exister séparément. Quoique la couleur ne puisse pas être séparée de quelque substance éthérée, néanmoins l'optique traite de la lumière et de la couleur comme si elles avaient toutes deux une existence indépendante. Le géomètre raisonne sur les lignes sans s'occuper de leur largeur, sur les surfaces planes sans considérer leur profondeur, et sur les corps sans faire attention à leur pesanteur. Il en doit être de même pour la science du langage, et, tout en regardant l'identité du langage et de la raison comme étant un des principes fondamentaux de notre science, je pense qu'il sera de la plus grande utilité de commencer par disséquer, pour ainsi dire, le corps inanimé du langage, et par étudier en anatomistes sa structure phonétique, sans nous préoccuper en aucune façon de ses fonctions vitales; nous procéderons ensuite à l'examen du langage dans toute la plénitude de la vie, et nous en suivrons les forces dans leur développement et leur dépérissement.

Dans la première série de ces leçons j'ai tâché de montrer que si nous analysons le langage, c'est-à-dire si nous faisons remonter les mots à leurs éléments les plus primitifs, nous arrivons, à la fin, à trouver non des lettres, mais des racines. C'est là un point auquel on n'a pas donné une attention suffisante, et l'on peut

(!) Farrar, p. i2o.

presque dire que l'opinion générale regarde les voyelles et les consonnes, mais uou pas les racines, comme constituant les éléments du langage. Si, cependant, nous nommonsfc^^ ces substances primitives dont la combinaison suffît pour expliquer les choses telles qu'elles sont réellement, il est clair que nous ne pouvons pas bien appeler les lettres « les éléments du langage»; car nous pourrions agiter ces lettres indéfiniment, sans jamais produire un dictionnaire, encore moins une grammaire. C'était une idée favorite des anciens philosophes de comparer aux lettres les atomes dont le concours avait, d'après leur système, formé l'univers. On rapporte qu'Épicure disait que « les atomes se réunissent en position et ordre divers, comme les lettres, lesquelles, quoique peu nombreuses, forment des mots innombrables en étant diversement arrangées (1). »

Aristote dans sa Métaphysique, en parlaut de Leucippe et de Démocrite, cite l'exemple des lettres pour faire comprendre comment les mêmes éléments peuvent produire des effets différents. « A, dit-il, diffère de N par la forme ; AN diffère de NA par l'ordre des lettres; Z diffère de N par la position (2) » .

Il est certainement vrai qu'en réunissant les vingttrois ou vingt-quatre lettres dans toutes les combinaisons possibles, on arriverait à produire tous les mots qui aient jamais été en usage dans toutes les langues

(i) Lactantius, Divin. lnst. y lib. 3, c. 19. Vario, inquit (Epicurus), urdine ac positione couveniunt atomi sicut literae, quae cuto sint paucae, varie tamen collocatae innumerabilia verba confieiunt.

(2) Metaph.y 1, 4, H. Aurçspu fà? to uiv A toû n <ttfp.oi.Ti, to £e AN tvj NA toÇii, tô & Z tgû N ôs'ati.

du monde. Le nombre de ces mots, en prenant vingt- kg trois lettres pour base de notre calcul, serait pi

ou, si nous prenons vingt-quatre lettres,

Mais ces millions et trillionsde sons ne seraient pas des mots, car il leur manquerait le principe le plus impor- u tant, ce qui fait qu'un mot est un mot, savoir, les L différentes idées qui les ont fait naître, et qui sont L exprimées d'une manière différente dans les difté- j* rentes langues. p

« Nous appelons « élément » , dit Aristote, ce qui compose quelque chose, et qui en est la première substance, cette substance étant indivisible quant à la forme ; comme, par exemple, les éléments du langage (les lettres) dont le langage se compose, et en lesquels, comme étant ses dernières parties constitutives, il est possible de le résoudre; tandis qu'on ne peut pas résoudre les lettres en sons qui diffèrent par la forme : mais si on les résout, les parties que l'on obtient sont homogènes, comme une particule d'eau est de l'eau ; il n'en est pas ainsi des parties d'une syllabe. » ^

Si nous prenons ici phônê pour signifier la voix et non pas le langage, il n'y aura rien à redire au raisonnement d' Aristote. La voix, comme telle, peut se résoudre en voyelles et en consonnes, comme étant ses éléments premiers. Mais il n'en est pas de même du langage. Le langage est avant tout et par excellence le son exprimant des idées, et si nous recherchons lg

({) Cf. Leibniz, De Arte combina toria, Opéra omnia, éd. DutenSj F" t; II, pp. 387-8; Pott, Etymologische Forschungen, II, p* 9. K

uxiqueis sont les éléments du langage, nous ne pouvons

^wvpas tout à coup laisser de côté Tune de ses propriétés

; ^actéristiques, soit les sons, soit les idées. Or les

étires, comme telles, ne contiennent pas de sens;

/y, a > b, c, d, ne signifient rien, soit seuls, soit réunis. Le

seul mot qui soit purement et simplement composé

** e iettres est « Alphabet » (6 àX<pà6v)Toç), ou comme

*tous disons l'Abc ; mais même ici ce ne sont pas les

1 90û& des lettres, mais leurs noms, qui forment le mot.

On ^ supposé qu'un autre mot a la même origine

purô*^j en t alphabétique, c'est le latin elementum.

Colonie elementa est employé en latin pour signifier

le* *^ttres de l'alphabet, on a supposé, mais je doute

i cp* ^>i l'ait fait bien sérieusement , que ce mot était

fc fotïtlé des trois lettres 1, m, n.

ju Va signification étymologique à! elementa n'est rien

es* ©oins que claire, et l'on n'a pas encore donné une

^ implication satisfaisante du grec stoicheîon, qui en

eK ktm est rendu par elementum. On nous dit que

*toicheîon est un diminutif de stoîchos « petite verge

t)u tige dressée » , spécialement « le style du cadran

Solaire, ou l'ombre qu'il projette » . Sous stoîchos nous

' trouvons la signification de « rangée , d'enceinte de

toiles de chasseurs » , et on nous dit que le mot est

identique avec stichos « ligne » , et avec stdchos « but » .

Comment la voyelle radicale a pu se changer dï en o

et en oi, c'est ce qu'on n'explique pas.

On peut se demander pourquoi ce nom de stoicheîa a été donné par les Grecs aux éléments ou parties primordiales et constitutives des choses. C'est un mot qui a eu une longue histoire ; de la Grèce il a passé dans presque toutes les parties du monde civilisé, et il mé-

rite, par conséquent, que l'étymologistè s'arrête pour en retracer la généalogie. Stoîckos, d'où vient stoicheîon, signifie une file ou rangée, comme sttx et stiches dans Homère. Le suffixe eios est le même que le latin eivs, et signifie « ce qui appartient à quelque chose ou en a la qualité » .^ Stoîckos signifiant « rangée » , stoicheîon signifierait donc « ce qui appartient à une rangée, ou constitue une rangée » . Est-il possible de rattacher ces mots à stochos « but » , soit pour la forme, soit pour le sens? Assurément non. Les racines formées de i peuvent subir le changement régulier de cet i en oi ou ei, mais non pas en 0. Ainsi la racine lip, que nous voyons dans êlipoti, prend les formes leipo et léloipa, et la même échelle de changements de voyelles peut être observée dans

liph, aleiphô, êloipha

et dans

pith, peithô, pépoitha.

Stoichos présuppose donc une racine stick, et cette racine expliquerait en grec les dérivés suivants :

1, stix, gén. stichos «rangée, ligne de soldats. »

2, stichos « rangée, ligne » ; et distichon « un distique ».

3, steichô, èstichon « marcher en ordre, pas à pas; « monter » .

4, stoîckos « rangée, file »; stoicheîn « marcher en ligne » .

En allemand, cette même racine donne steigen « marcher, monter », et en sanscrit nous trouvons stigh « monter » .

Tout autre doit être la racine de stochos. Comme

tomos présuppose une racine tant {témno, étamon), ou bolos une racine bal (bélos, ébalori), ainsi stéchos présuppose une racine stach. Cette racine n'existe pas en grec sous forme de verbe, et n'a laissé après elle dans la langue classique que ce seul dérivé stéchos « marque, point, but que Ton vise », d'où sont venus stockâzomai « je vise » , et autres dérivés analogues. Une racine semblable se trouve dans le gothique stiggan, l'anglais to sting « piquer » .

Une troisième racine étroitement apparentée à stach, dont elle est cependant distincte, a été plus féconde dans les langues classiques; c'est stig «piquer » (1). Elle a donné en grec stizô, éstigmai « je pique » , et ses dérivés; en latin in-stigare, stimulus, etstilus (pour stiglus, comme palus pour paglus) ; en gothique stikan « piquer » , l'allemand stechen, l'anglais to stick.

Le résultat auquel nous arrivons de cette manière est que stoicheîon n'a aucune connexion avec stéchos, et par suite qu'il n'a jamais pu avoir, ainsi que le prétendent les dictionnaires, la signification primitive de « petite verge ou tige dressée » , ou de « style du cadran solaire ». Quand stoicheîon est employé en parlant du cadran solaire (comme dans l'expression ^exaTcouv GTot^etov, c'est-à-dire midi), il signifie les lignes de l'ombre qui se suivent en succession régulière, ou, pour m'exprimer autrement, les rayons qui composent la série complète des heures décrites par le mouvement diurne du soleil. Ceci nous explique comment stoicheîon est venu à signifier « élément » . Stoicheîa sont les degrés qui conduisent d'une extré-

;i) Grimm, Deutsche Sprache, p. 853.

mité à une autre, les parties constitutives d'un tout qui forment une série complète, ces parties étant soit les heures, soit les lettres, soit les nombres, soit les parties du discours, soit les éléments physiques, pourvu toujours qu'un ordre systématique unisse ces éléments les uns aux autres. C'est là le seul sens dans lequel Aristote et ses prédécesseurs auraient pu se servir de ce mot dans le langage ordinaire et dans le langage technique, et il s'accorde bien avec l'explication de stoicheîon qui nous est fournie par la respectable autorité de Denys le Thrace. Voici cette étymologie telle que nous la lisons dans l'auteur de la première grammaire grecque (§ 7) (1) : « Ces mêmes [caractèresj sont aussi appelés stoicheta, parce qu'ils ont un certain ordre et arrangement » (2). Pour quel motif les Romains, à qui l'idée d' « élément » fut sans doute révélée pour la première fois par leur commerce avec les philosophes et les grammairiens de la Grèce, ontils traduit stoicheta par elementa , c'est ce qu'il est plus difficile de déterminer. Pour désigner les éléments physiques, les plus anciens philosophes grecs se servaient de rizbmata « racines » plutôt que de stoicheta, et si elementa est mis pour alimenta, dans le sens de « ce qui alimente » , peut-être ne devons-nous y voir qu'une traduction de rizbmata.

Si Ton se place au point de vue historique, les lettres ne sont pas les stoicheta ou rizbmata du langage.

(i) Ta £è aùià xal aîGi^Ku? xaXeîrai 3ià to e/Eiv arot/ov riva xat toÇiv.

(2) Cette explication que je propose de stoicheîon se trouve continuée par quelques remarques de M. Pott, dans le second volume de ses Etymologische Forschungen, p. 191, 1861. Le même auteur propose pour étymologie A'elementum la racine H « sohere », avec la préposition è\ — Ibid., p. 193.

Les parties les plus simples que donne l'analyse du langage sont les racines, lesquelles ne peuvent pas . subir une nouvelle réduction sans que la nature du langage soit détruite, car le langage n'est pas* simplement le son, mais toujours le son exprimant la pensée. Il peut y avoir des racines consistant en une seule voyelle, comme i « aller » , en sanscrit, ou 9 i « un » , en chinois; mais cela prouverait seulement qu'une racine peut être une lettre, et non pas qu'une lettre peut être une racine. Si nous voulions diviser des racines comme le sanscrit chi « rassembler » et le chinois tcfd « beaucoup » en tch et i, nous nous trouverions avoir quitté le domaine du langage, pour entrer dans celui de la phonétique.

Avant de pénétrer dans cette dernière science, avant de disséquer le corps phonétique du langage humain, il sera peut-être bon de dire quelques mots des racines. Dans la première série de mes leçons, je me suis abstenu à dessein de parler un peu longuement des racines, du moins de leur nature ou de leur origine, parce que je pensais, et je le pense encore, que dans la science du langage il faut accepter simplement les racines comme étant des faits premiers au-delà desquels il n'y a pas à remonter; au physiologiste et au psychologue il appartient de décider la question de la possibilité d'une action sympathique ou réfléchie des cinq organes de la perception extérieure sur les nerfs moteurs de la parole. C'est pour cette raison que j'ai donné une définition négative plutôt que positive des racines, quand j'ai dit (1) que, pour l'objet immé j

(i) Voir p. 321 de notre traduction des Leçons sur la Science du Langage, Cours de 1861, deuxième édition, Paris, 1867.

diat que je me proposais, j'appelais racine ou radical tout ce qui, dans les mots d'une langue ou d'une famille de langues, ne se peut réduire à une forme plus simple on plus primitive.

On m'a fait cependant observer, avec beaucoup de linesse et de logique, que, si cette définition était vraie, les racines seraient de pures abstractions, et, comme telles, impropres à fournir l'explication des faits réels du langage. Or il est parfaitement vrai qu'à un point de vue, on peut considérer une racine comme étant une pure abstraction. Une racine est une cause, et toute cause, dans l'acception logique de ce mot, est une abstraction. En tant que cause, une racine ne saurait prétendre à une existence réelle et vulgaire, si nous réservons uniquement ce mot « réel » pour ce qui peut être l'objet de la perception extérieure, c'està-dire pour ce qui peut tomber sous nos sens. Dans le langage réel nous n'entendons jamais une racine ; nous ne rencontrons que les effets des racines, savoir, des mots, soit des substantifs, des adjectifs, des verbes ou des particules. C'est ainsi que les grammairiens hindous ont compris la nature des racines sanscrites, et ils se sont donné la plus grande peine pour montrer qu'une racine, comme telle, ne peut jamais s'élever jusqu'à la surface du langage réel; mais que, quand elle y parvient , c'est toujours un mot , un effet , une substance couverte du vêtement de la dérivation grammaticale. Les Hindous appellent une racine dhdtu, dérivé de la racine dhd (1) « supporter ou nourrir » . Ils

M) Unâdi Sûtras,\, 70, dudhûn dhâranaposhanavoh. Hetû y le mot sanscrit pour « cause », ne peut pas être rattaché à la même racine d'où dérive dhâtu; car quoique dhà forme le participe hita,

appliquent le même mot à leurs cinq éléments, ce qui montre que , comme les Grecs , ils considéraient ces éléments (la terre, l'eau, le feu, l'air et l'éther) et les éléments du langage comme étant ce qui soutient et alimente les choses réelles et les mots réels. On sait qu'au quatrième siècle av. J.-C, les Hindous possédaient des listes complètes, non-seulement de leurs racines, mais encore de tous les éléments formatifs lesquels, en s adjoignant aux racines, élèvent les racines à l'état de mots réels.

Ainsi, au moyen du suffixe ghaii, ils formaient d'une racine vid « connaître, savoir » , le mot veda « la connaissance, la science » ; à l'aide du suffixe trich, ils formaient vettar « quelqu'un qui sait » , en grec histôr et ïstôr. En attachant à la même racine certains dérivés verbaux, ils obtenaient vedmi « je connais », viveda « j'ai connu » , ou veda « je connais » . Cependant, à côté de ces dérivations, nous trouvons en sanscrit la simple syllabe vid, employée , surtout en composition, dans le sens de « connaître» ; par exemple, dans le mot dharmavid « quelqu'un qui connaît la loi » . Ici donc la racine elle-même semblerait se montrer comme mot. Mais si conséquents à leurs principes étaient les grammairiens indiens qu'ils ont été jusqu'à imaginer une classe de suffixes dérivatifs, dont l'unique rôle est de s'ajouter à une racine à la seule fin

Yi de hi-ta ne serait pas susceptible de gouna devant tu. Hetû (Unâdi Sûtras, I, 73) dérive de hi que Bopp identifie avec xiw (Bopp, Glossarium, au mot hi). Ce xtu, ainsi que xivéco, sont rapprochés par Curtiusdes mots latins cio 9 cieo, citus, excito, mais sont rattachés par lui à la racine si « aiguiser » et non au sanscrit hi. — Cf. Curtius , G. E.,\, p. 118.

d'être ensuite rejetés. A ce prix seulement la conscience logique de Pânini pouvait être satisfaite (1). Là où nous dirions qu'une racine est employée comme nom sans subir d'autres changements que ceux qu'exigent les lois phonétiques (comme, par exemple, dharmavit au lieu de dharmavid), Pânini dit (III, 3, 68), qu'un suffixe (savoir, vit) est ajouté à la racine vid. Mais si nous venons à demander ce que signifie ce suffixe et pourquoi on l'appelle vit, nous trouvons (VI, 1, 67J qu'un lopa, c'est-à-dire un «retranchement», doit emporter le v de vit; que le / final n'est destiné qu'à indiquer certains changements phonétiques qui ont lieu si une racine se termine par une nasale (VI, 4, 41) ; et que la voyelle i sert simplement à joindre ces deux symboles algébriques. De sorte que le suffixe vit est en réalité néant. C'est là assurément de la logique rigoureuse, mais c'est de la grammaire bien compliquée, et, au point de vue historique, nous sommes autorisés à négliger ces circonlocutions, et à considérer les racines comme des mots réels.

Pour nous qui parlons des langues à flexions et des langues qui ont reçu la culture la plus raffinée, les racines sont avant tout ce qui reste comme dernier résidu après une analyse complète de notre propre idiome ou de tous les idiomes qui forment ensemble

(1) Dans les ouvrages antérieurs la signification de dhâtu n'est pas encore aussi exactement définie. Dans le Prâtiiâkhya du Rigveda, XII, 5, un nom est défini « ce qui signifie un être », un verbe « ce qui signifie être », et pour cette raison le verbe est identifié avec la racine [Tan nâma yenâbhidadhâti sattvam, tad âkhyâtam yena bhâvam, sa dhâtuh). Dans le Nirukta, aussi, des verbes avec des désinences verbales différentes sont mentionnés comme étant des dhâtus. — JSigkanm, I, 20.

la grande masse du langage aryen. Mais si notre analyse est faite exactement, ce qui est pour nous aujourd'hui un simple résidu, a dû, dans le cours naturel des choses, être primitivement un germe véritable ; et dans une période primitive du langage, ces formes germinales ont dû suffire à tous les besoins. Il ne faut pas oublier qu'il y a des langues qui sont restées dans cet état rudimentaire, el dans lesquelles, aujourd'hui encore , il n'existe aucune distinction apparente entre une racine et un mot. En chinois (1), par exemple, ly signifie « labourer, une charrue, un bœuf », c'est-à-dire l'animal « qui laboure »; ta signifie « être grand, grandeur, grandement». C'est principalement la place qu'un mot occupe dans la phrase qui détermine si ce mot doit être pris pour un nom, pour un verbe, ou pour une particule. Dans les dialectes polynésiens (2), presque tous les verbes peuvent, sans aucun changement de forme, être employés comme noms ou comme adjectifs ; et ici ce sont certaines particules, appelées « particules d'affirmation » kua, et « particules de l'agent » ko, qui indiquent le rôle que ces mots jouent dans la phrase. En égyptien, nous dit Bunsen (3), il n'y a pas de distinction formelle entre le nom, le verbe, l'adjectif et la particule; ainsi le mot anh pourrait signifier « la vie, vivre, vivant, vivement ». De tout cela quelle conclusion pouvons-nous tirer? Celle-ci, je crois, c'est qu'il y a eu dans le développement du langage une période où cette distinction nette et tranchée que nous

(1) Endlicher, Chinesische Grammatik, § 123.

(2) Cf. Haie, p. 263.

(3) Bunsen, j&gypten, I, 324.

faisons entre les différentes parties du discours n'avait pas encore été établie, et où même cette distinction fondamentale du sujet et de l'attribut, qui est la base sur laquelle reposent toutes les parties du discours, n'avait pas encore été pleinement réalisée , et n'avait point reçu d'expression extérieure.

Une vue légèrement différente est proposée par M. Pott lorsqu'il dit : « Il faut observer que les racines, en tant que racines, ne sont pas marquées au coin des mots et que, par suite, elles n'ont pas de titre pour circuler dans le langage avec la valeur réelle de ces derniers. 11 n'est pas absolument nécessaire qu'elles soient entrées tout d'abord dans le langage, nues et sans forme; il suffit que, sans être prononcées, elles aient flotté devant l'âme humaine comme de petites images, continuellement revêtues dans la bouche, tantôt d'une forme, tantôt d'une autre, et abandonnées à l'air pour être emportées en cent combinaisons et arrangements différents (1). »

On pourrait dire que, dès qu'une racine est prononcée, dès qu'elle fait partie d'une phrase, elle cesse d'être une racine, et devient soit un sujet soit un attribut, ou, comme on dit dans le langage grammatical, un nom ou un verbe. Cependant même cette distinction semble artificielle. Pour un Chinois, le son ta, alors même qu'il est prononcé, est une simple racine ; ce n'est ni un nom ni un verbe, distinctions qui, dans la forme sous laquelle nous les concevons, n'existent aucunement pour un Chinois. Si à ta nous joignons fu « homme » , et que nous mettions fu le

(1) Etymologische Forschungen, II, 95.

premier et ta ensuite, alors fu est le sujet et ta l'attribut, ou, comme diraient nos grammairiens, fu est un nom et ta un verbe ; fu ta signifierait « l'homme est grand » . Mais si nous disions ta fu, ta serait alors un adjectif, et la phrase signifierait « un grand homme » . Je ne puis ici voir aucune distinction réelle entre ta, virtuellement nom, adjectif, verbe et adverbe, et ta, dans fu ta, employé actuellement comme adjectif ou verbe.

Gomme le développement du langage et le développement de l'esprit ne sont que deux aspects d'une même opération, il est difficile pour nous de penser en chinois, ou en n'importe quelle langue monosyllabique, sans y transporter nos catégories de la pensée. Mais si nous observons le parler de nos petits enfants, lequel est en réalité du chinois parlé en notre langue, nous voyons qu'il y a une forme de la pensée et du langage, parfaitement rationnelle et intelligible pour ceux qui l'ont étudiée, et dans laquelle néanmoins la distinction entre le nom et le verbe, ou même entre le sujet et l'attribut, n'existe pas encore. Si un enfant anglais dit up « dessus » , ce seul mot représente pour son esprit une phrase entière ; il dit à sa mère : « je veux monter sur toi » . Si le même enfant dit ta, ce ta est à la fois un substantif, thanks « remerciements » , et un verbe, / thank you « je vous remercie » . Bien plus, quand un enfant apprend à parler grammaticalement, il ne pense pas encore grammaticalement ; il semble, en parlant, porter les vêtements de ses parents, qui sont encore trop grands pour lui. L'enfant dit / am hungry « j'ai faim » , sans avoir l'idée que / soit distinct de hungry, et que ces mots soient unis

par un verbe auxiliaire, lequel verbe auxiliaire am est* un composé d'une racine as et d'une désinence pen sonnelle mi, le sanscrit asmi « je suis ». Un enfant chinois exprimerait exactement la même idéepar^ un seul mot, shi « manger, nourriture, etc. »; la seule différence serait que ce dernier parle la langue ■» d'un enfant et qu'un enfant anglais parle la langue^ i d'un homme. Si donc Ton admet que toutes les langues à flexions ont traversé une période monosyllabique h et une période agglutinative, il semble s'ensuivre qu'à) i une époque ou à une autre, les éléments constitutifs* t de ces langues, savoir, les racines, ont été bien effec-- ; tivement et à tous égards des mots réels, et ont été M employés comme tels dans la pensée et dans le langage. ' Les racines ne sont donc pas d'aussi pures abstrac- . tions qu'on les suppose quelquefois; et tant qu'on n'a pas réussi à rattacher à leurs racines tous les mots dei : langues à flexions, on ne les a pas fait remonter à leur origine véritable. C'est dans cette analyse du langage que la philologie comparée a eu ses plus beaux triom- l phes, et c'est par elle qu'on a pu mettre un frein à la licence capricieuse des étymologistes qui voulaient traiter les mots comme s'ils n'avaient ni passé, ni histoire, ni origine. Lorsque nous faisons remonter des mots à leurs racines, il faut obéir à certaines lois phonétiques. Si la voyelle d'une racine est i ou m, se» dérivés, depuis le sanscrit jusqu'à nos langues mo- • dernes, seront différents de ce qu'ils auraient, été si cette voyelle avait été a. Si une racine commence en sanscrit par une ténue, cette consonne ne sera jamais une ténue en gothique, mais une aspirée ; si une racine , commence en sanscrit par une aspirée, cette aspirée

i toujours remplacée en gothique par une moyenne; me racine commence en sanscrit par une moyenne, ;e moyenne ne sera jamais une moyenne en gojue, mais une ténue.

ifoilà ce qui, à mon avis, explique mieux que tout reste, l'éloignement marqué que sentent les lin— stes pour ces théories qui voudraient expliquer la mation des racines par des onomatopées et des injections. Qu'il y ait une certaine analogie entre la ulté de la parole et les sons que l'on fait entendre chantant, en riant, en pleurant, en sanglotant, en ipirant, en gémissant, en criant, en sifflant et en {uetant, Épicure le savait jadis (1), et il n'est pas loin de le démontrer. Mais est-il nécessaire de faire server que, quand même le cri d'un homme au mont où on lui pincerait le doigt se trouverait par had être identique avec le français hélas, ce cri serait effet, et un effet involontaire, d'une pression extéure; tandis qu'une interjection comme hélas, l'ita- 1 lasso (pour ne pas parler des mots tels que tleur, souffrance, agonie), est proférée par la libre onté de l'homme qui parle, lequel emploie cette erjection avec une intention, et l'adopte comme un ne?

D'un autre côté, qui prétendrait nier que des sons issent être rendus dans le langage par des sons, et & chaque langue possède une grande quantité de <ts imitant les sons produits par certaines choses? qui voudrait nier que certains mots, qui n'expri-

) c O "jàp 'Eirixoupo; IXefiv oTt oC%l siri(rrY)[i.ov<i>ç gutsi ëôevro rà Qvo'jxaxa, àXXà tâc xivou(uvoi, (ùç oi fbiaaovrcç xal irratpovreç xat [xuxwjxsvoi xaî vXoxtoOvteç irrwaÇovTK. — Proclus, ad Plat. Crat.> p. 9.

maient originairement que le son, ont pu être pliqués à d'autres choses qui ont avec le son quel analogie?

Mais comment exprimer toutes les choses qui s'adressent en aucune façon au sens de l'ouïe? Cort 1 ment rendre les idées d'aller, de se mouvoir, de reste* m debout, de s'enfoncer, de goûter, de penser? < E

Je cite l'exemple suivant comme spécimen des in c croyables extravagances auxquelles peuvent se laissa entraîner ceux qui prétendent que « le langage peil par le son. » On nous dit que dans le dialecte des lll '. Hawaii hooiaioai signifie « attester, rendre témoignage p et voici comment un écrivain, dans un journal dec t pays, nous explique l'origine de ce mot (1) :

« En prononçant Yi, le souffle est comprimé manière à former le courant le plus mince et qui sei le plus rapide possible. Ce son représente donc mouvement rapide et vif.

« De toutes les voyelles, o est celle dont le son s'él le plus loin. C'est pourquoi nous trouvons cette voy dans la plupart des mots qui se rapportent à la distance, comme dans holo, lo « long » , etc.

« En réunissant les deux voyelles, le sens est mfr difié par leur position. Si nous écrivons oi, c'est m o qui va accompagné d'un i. Nous en trouvons un exemple dans oi « boiteux ». Observez la march d'un boiteux. Se tenant sur la bonne jambe, il avanO lentement la jambe infirme et la pose par terre : voil Yo. Mais dès que celle-ci est sur la terre, et comment à porter le poids du corps, il se hâte de l'alléger de ce,

À (1) The Polynesian, Honolulu, 1862.

leau; il avance rapidement l'autre jambe, dimiuit en même temps la pression en pliant toutes les îtures qu'il peut, et laissant fléchir son corps le plus possible : ce mouvement rapide de fléchissement marqué par l'i.

« Oi signifie encore « l'action de passer en avant, exlence » . Ici o marque le progrès général , i le pro- *sur quelque individu.

« Si maintenant nous écrivons io, nous avons un i i va accompagné d'un o. C'est-à-dire, nous expri- >ns un mouvement rapide et pénétrant — i, et ce mvement est continué longtemps. Ainsi nous avons os le dialecte d'Hawaii io « avant-coureur d'un chef» .

serait un homme rapide à la course — i; de fond ide — o. (En grec ios signifie «flèche» , et Io la déesse i allait si vite et si loin). Par suite io est tout ce qui

d'un bout à l'autre, tout ce qui traverse, c'estlire ce qui est complet, réel, vrai. D'où io, viande, urriture réelle, par opposition à l'os, et réalité, fait, ité, en général.

« la est le pronom démonstratif répondant au la- . is, ea, id. En réunissant ces mots nous avons o, io « O ! c'est un fait » . En les faisant précéder du )t causatif hoo, nous obtenons la phrase « faire que soit un fait » ; et à l'aide de l'affixe ai, qui marque chèvement de l'action , nous avons hooiaioai « étar complètement qu'une chose soit un fait » , c'estlire « attester qu'une chose est vraie » .

« 11 faut remarquer que la force de la voix tombe r lé second i, oia étant prononcé très-légèrement, qu'en grec le premier i de oiomai « je crois » est

toujours fortement accentué, signe de la contraction! que ce mot a subie. » \fi

Quoique les langues de l'Europe, avec leur histoire bien authentiquement établie, se prêtent moin facilement à de pareilles spéculations, je pourra» h néanmoins citer des passages analogues extraits des étymologistes français, allemands et anglais. Le docteur Bolza, dans son Vocabolario Genetico-Etimologko (Vienne, 1852) nous dit, entre autres choses, qu'en italien, a exprime la lumière, o la rougeur, u les ténèbres ; et il ajoute : Ecco probabilmenie le tre nob, che in fiamma, fuoco, e fumo, sono espresse dal muter mento délia vocale, mentre la f esprime in tutti i trei movimento deïïaria (p. 61, note). Ailleurs le même auteur nous dit qu'un des premiers sons prononcés par les enfants est m : de là maman, dont la racine U est ma ou am, qui nous donne amare « aimer ». A s cause du mouvement des lèvres, le docteur Bolza croit i trouver dans ce même son la racine de mctngiare et de masticare, et aussi l'explication de muto « muet », muggire « mugir » , miagolare « miauler » , et de * mormorio « murmure » . Or, quand même amare ne fc se trouverait pas à l'abri derrière la racine sanscrite m k « s'élancer impétueusement » (ou derrière la racine v kâm « aimer » , proposée par d'autres étymologistes), L iious aurions pensé que mangiare et masticare n'avaient \ rien à redouter des théoriciens de l'onomatopée, pufc que l'un est le latin fnanducare « mâcher» , et l'autre le mot de basse latinité masticare « mâcher » . Manducare a sa propre et longue histoire. Il descend de fnanderé « mâcher » , et mandere nous ramène à la racine sanscrite mard « broyer » , un des nombreux

DEUXIÈME LEÇON. lit

rejetons de la racine mar, dont l'histoire formera le sujet d'une de nos leçons subséquentes. M. À. Weber (dans le Journal de Kuhn, VI, p. 318) dérive avec raison mûtus du sanscrit mû « lier »(Pânini, VI, 4, 20), de sorte que la signification originaire de ce mot aurait été « qui a la langue liée » . Quant à miagolare « miauler » , nous l'abandonnons volontiers à l'école qui veut voir partout des onomatopées.

Cette théorie est fort satisfaisante, tant qu'il ne s'agit que de poules qui gloussent ou de dindons qui glouglotent; mais autour de cette basse-cour s'élève une muraille, et nous ne tardons pas à nous apercevoir que c'est derrière la muraille que commence réellement le langage.

Mais, quel que soit notre avis sur ces théories de l'onomatopée et de l'interjection, il faut ici faire une distinction importante. Il y a une classe de savants qui font dériver tous les mots de racines, en se conformant aux règles les plus strictes de la grammaire comparée, mais qui considèrent les racines comme ayant été* dans le principe, soit des interjections, soit des onomatopées. Il y en a d'autres qui font dériver les mots immédiatement des interjections et des cris des animaux* et qui réclament pour leurs étymologies toute la liberté dont usent les vaches quand elles font entendre un beuglement qui résonnera à nos oreilles, tantôt comme meunhy tantôt comme eunh ou bien comme ouh, ou les hommes quand ils disent bah! fil pouah (1)! Vis-

(1; Sur l'incertitude qui règne quand il s'agit de rendre des sons inarticulés par des sons articulés, voir Marsh (4 e édition), p. 36 ; Sir John Stoddart, Glossology , p. 231; et Mélanges asiatiques (Saint-Pétersbourg), IV, i ; [Nous pouvons ajouter que la page même

à-vis la première de ces deux théories je désirerais * rester entièrement neutre, me contentant de regarder ^ les racines comme des types phonétiques, jusqu'à ce i qu'on ait réussi à rattacher un certain nombre des le principales racines non-seulement du sanscrit, mais h du chinois, du basque et des langues touraniennes el sémitiques, aux cris de l'homme ou à l'imitation des sons et des bruits de la nature.

Toute distincte est cette autre théorie qui, sans l'intervention de racines déterminées, dérive nos mots directement de cris et d'interjections. Cette théorie détruirait tout ce qui a été accompli depuis cinquante ans par Bopp, Humboldt, Grimm et les autres linguistes ; elle renverserait d'un coup les lois phonétiques qui ont été établies avec tant de soin et de patient labeur, et elle rejetterait la science étymologique dans l'anarchie et le chaos. D'après la loi de Grimm, nous dérivons le mot anglais fiend « l'ennemi, le démon » , l'allemand feind, le gothique fijand, d'une racine qui, si elle existe en sanscrit, en latin, en lithuanien ou en celtique, devra commencer dans ces langues par la ténue p. Telle est la loi phonétique qui régit les rapports de ces langues entre elles, et qui ne peut être violée avec impunité. Si nous trouvions fiend en sanscrit, nous serions certains que ce mot ne pourrait pas être le même que l'anglais fiend. Nous laissant guider

que nous traduisons nous offre un excellent exemple de cette incertitude. M. Max Millier, voulant figurer pour des lecteurs anglais le beuglement de la vache, écrit booh, mooh, ooh (qu'on prononce bouh, moult, ouh) ; les deux premiers de ces sons ne frapperaient certainement pas des oreilles françaises comme étant une imitation exacte du cri le plus ordinaire de la vache. [Tr.]

par la règle de G ri m m, nous trouvons eu sanscrit la racine pîy « haïr, détruire » , dont le participe pîyant répondrait exactement au gothique fijand. Mais si nous dérivions fiend et autres mots d'un son analogue, tels que foui « sale, impur» , fdth «saleté, impureté» , etc., des interjections /? « fi », et pooh « pouah » comparez (faughl fol fiel le lithuanien put, l'allemand pfui), alors tout serait pêle-mêle et confusion ; la loi de Grimm serait renversée; et des racines, restées distinctes en sanscrit, en grec, en latin et en allemand, seraient mêlées et confondues. Car outre pty «haïr» , il y aune autre racine en sanscrit pûy « dépérir » , d'où viennent les mots latins pus « pus » , pxitere « puer » , putridus a pourri » ; les mots grecs pyon « pus » etpythein « putréfier » ; le lithuanien puiez « pus» ; et, en stricte conformité avec la loi de Grimm, le gothique fuis, l'anglais foui. Si tous ces mots étaient dérivés de T interjection /?, il faudrait alors comprendre dans la même dérivation tous les rejetons de la racine bhi « craindre », tels que les mots lithuaniens bijau '« je crains » , et biaurus « repoussant » .

De même si nous regardions le mot anglais thunder « tonnerre » comme une simple imitation du bruit inarticulé produit par les nuées électriques, nous ne pourrions pas faire remonter le mot anglo-saxon thunor à la racine tan, qui exprime cette tension de l'air qui donne naissance au son, mais il nous faudrait le classer avec d'autres mots, tels que to din « étourdir» et to durt « répéter avec importunité » , et découvrir, de notre mieux, dans chacun de ces mots, quelque ressemblance avec des bruits inarticulés. Si, au contraire, nous nous assujettissons à suivre des règles

déterminées, nous trouvons que la même loi qui change tan en thon change une autre racine dhvan en din. Il se peut, et nous ne sachions rien qui s'y oppose, qu'il y ait quelque parenté éloignée entre les deux racines tan et dhvan, et que cette parenté ait son origine dans une onomatopée ; mais depuis les premiers commencements de l'histoire du langage aryen, ces deux racines ont été des germes indépendants; chacun d'eux a été le point de départ d'une nombreuse classe de mots, dont le caractère phonétique est déterminé, a toutes les périodes de leur existence, par le type dont ils sont issus. Vouloir méconnaître l'individualité de chaque racine en sanscrit, en grec et en latin, serait comme se refusera reconnaître l'individualité des types du règne animal. Il peut y avoir des types plus élevés, plus généraux, plus abstraits, mais, si nous voulons atteindre jusqu'à eux, il nous faut d'abord passer laborieusement par les types plus rapprochés de nous et plus spéciaux ; il nous faut reparcourir, dans l'échelle descendante de l'analyse scientifique , tous les degrés par lesquels, dans une échelle ascendante, le langage est arrivé à son état actuel.

La théorie de l'onomatopée , dans le sens qui vient d'être indiqué, serait la mort de toute étymologie scientifique , et tous les trésors de science et d'esprit que l'on pourrait prodiguer dans l'application ingénieuse de ce système seraient insuffisants pour compenser l'anarchie qu'il sanctionnerait. Au contraire, dès qu'on admet qu'il faut faire remonter tous les mots à des racines déterminées, d'après les pi us strictes règles phonétiques, il importe peu que nous nommions ces racines des types phonétiques, plus ou moins bien

conservés dans leurs innombrables reproductions, ou qu'on les appelle des onomatopées et des interjections. Tant que nous avons des formes définies entre nous et le chaos, nous pouvons édifier notre science comme une arche d'un pont, qui repose sur de massives piles inébranlables au milieu des flots qui se précipitent. Si, au contraire, les racines des mots sont de pures abstractions, et s'il n'y a rien qui sépare le langage des cris et des interjections, alors nous pouvons jouer avec le langage comme les enfants jouent avec le sable sur le bord de la mer; mais il ne faudra pas nous plaindre si la vague détruit les petits châteaux que, dans l'intervalle de deux marées , nous aurons élevés sur la plage.

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