‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 15 sur 30 · II. H · texte numérisé non relu

II. H

décuplée quand l’étude d’autres littératures, comme celles de l’Inde, de la Perse et de la Chine, nous met à même de comparer l’œuvre des Grecs avec ce qui a été fait par les autres nations de l’antiquité. C’est aux Grecs que nous autres, peuples de l’Europe, héritiers d’une fortune accumulée par un labeur intellectuel de vingt ou trente siècles, nous devons lesélémenls de nos sciences et de nos arts, de presque tout, à l’exception de la religion ; et quelque étrange que ce soit à dire, peu de personnes, je pense, me contrediront, quand j’affirmerai que les chefs-d’œuvre de ces ancêtres éloignés, nos premiers maîtres, les chants d’Homère, les dialogues de Platon, les discours de Démosthène et les statues de Phidias, s’ils se sont vu disputer la palme, n’ont pas encore du moins été surpassés par les plus nobles créations de leurs descendants et de leurs disciples. Comment les Grecs sont-ils arrivés à être ce qu’ils étaient, et comment, seuls entre toutes les nations, ont-ils ouvert presque toutes les mines de la pensée que l’humanité a exploitées depuis lors? comment ont-ils inventé et porté à la perfection presque tous les styles de la poésie et de la prose qu’ont cultivés après eux les plus grands esprits de notre race? comment ont-ils jeté le fondement solide des principaux arts et des principales sciences, dans certains desquels ils ont obtenu des triomphes qu’aucun de leurs successeurs n’a pu égaler? c’est là un problème que nul historien et nul philosophe n’ont encore pu résoudre. Semblable à sa déesse Athéné, le peuple d’Athènes semble s’élancer tout armé dans l’arène de l’histoire, et, si nous tournons les yeux vers l’Égypte, vers la Syrie ou vers l’Inde,

NEUVIÈME LEÇON

nous voyons qu’elles n’ont fourni que bien peu de ces germes qui ont pris un si merveilleux développement sur le sol de l’Altique.

Mais plus nous admirons le génie natif de la race hellénique, plus nous éprouvons de surprise à la vue de ce qu’a d’absurde et de cru leur religion, telle que la tradition nous la présente. Leurs philosophes les plus anciens savaient aussi bien que nous que la divinité, pour être la divinité, ne peut être moins que parfaite, qu’elle doit être une et non multiple, et qu’elle ne saurait avoir ni parties ni passions; cependant, ils croyaient à plusieurs dieux, et ils leur attribuaient à tous, et plus particulièrement à Jupiter, presque tous les vices et toutes les faiblesses qui déshonorent la nature humaine. Leurs poètes avaient une aversion instinctive pour tout ce qui était excessif ou monstrueux; cependant ils racontaient de leurs dieux des traits qui donneraient le frisson aux plus sauvages des Peaux-Rouges : qu’Ouranos fut mutilé par son lîls Kronos; que Kronos avala ses propres enfants, et qu’après des années de digestion, il vomit toute vivante sa progéniture tout entière; qu’Apollon, le plus beau de leurs dieux, pendit Marsyas à un arbre et l’écorcha tout vif; que Déméter, sœur de Zeus, mangea de l’épaule de Pélops qui avait été égorgé et rôti par son propre père. Tantale, pour faire un régal pour les dieux. Je ne veux pas ajouter d’autres horreurs, ni m’arrêter sur des crimes dont le nom même ne peut plus être mentionné parmi nous, mais que le Grec le plus cultivé était obligé de raconter à ses fils et à ses filles en leur apprenant l’histoire de leurs dieux et de leurs héros.

lltt UiÇUKS SUK LA SCIENCC DU LANGAGE.

Ce qui serait un problème de solution plus difficile que celui de l’origine de ces fables elles-mêmes, ce serait que les Grecs, tels que nous les connaissons, ne se fussent jamais émus de tout ceci, et qu’ils ne se fussent jamais demandé comment de telles choses pouvaient exister, et comment de pareilles histoires avaient pu se former. Mais disons-le à l’honneur de la Grèce : quoique ses philosophes n’aient pas réussi à expliquer l’origine de ces fables religieuses, ils en avaient certainement été révoltés depuis les temps les plus reculés. Xénopbane, qui, autant que nous pouvons le savoir, vivait avant Pythagore, accuse Homère et Hésiode d’avoir attribué aux dieux tout ce qui est déshonorant parmi les hommes, le vol, l’adultère et la perfidie (1). Il remarque que les hommes semblent avoir créé leurs dieux et leur avoir donné leur propre esprit, leur voix et leur ligure; que les Éthiopiens représentaient leurs dieux noirs et camus, et que les Thraces représentaient les leurs avec des cheveux roux et des yeux bleus, absolument comme les bœufs et les lions, s’ils savaient peindre, peindraient leurs dieux comme des bœufs et des lions (2). Lui-même déclare

(Ijf Udcvra 0eo7; àvé^xov 6’*Hoio36; TC,

5aaa Tcop* àvdpwTioiffiv ive(5ia xal iotCv.,...

nXsttrr' i^ÔcyÇavro 6sûv à0e(U9Tta ^pY^i xXéiCTtiv (loixs^iv ti xat àXXviXou; ducateuetv. •

Cf. Sextus Emp. adv. Math.^ I, 289; IX, 193.

(2) PpoTol BoyUoMCi Oeovc

rnv açrrcpTiv t olo&riaiv lx«iv çc0vy)v t* te ....

'AXX* ettoi Xeovre;,

î) Tfpà’î/ai mX Joy» teXeîv fixep 5v8pe;,

xaî xe Oeiliv lôéo; 9<o{jl9ct* énotouv

TOUiCiO* olov nep xavTol SéftA( elx^^ ôpiotov, tnnoi |iiv 6T7ncoi9t, pôe; te ^oOaiv ôpiota.

Cf. Clem. Alex,, Strom,, V, p. 601 C.

NECVIÈME LEÇON.

de la manière plus nette et la plus positive (et cela près de 600 ans avant notre ère) que « Dieu est un, le plus grand entre les dieux et les hommes, ne ressemblant aux hommes ni dans la forme ni dans la pensée » (1). 11 appelle les combats des Titans, des géants et des centaures, « des inventions des ancêtres » (it>.âa(iaTa Ttov icpoTépcüv) (2), et il demande que la divinité soit louée dans de saints récits et dans des chants purs.

La plupart des grands philosophes de la Grèce adoptaient des sentiments semblables. Héraclite semble avoir regardé le système homérique de théologie, si nous pouvons l’appeler ainsi, comme un verbiage irréligieux. Suivant Diogène Laërce (3), Héraclite déclarait qu’Homère, et Archiloque également, méritaient d’être chassés des assemblées publiques et d’être battus. Le même auteur rapporte une histoire d’après laquelle Pythagore aurait vu dans les enfers l’âme d’Homère suspendue à un arbre, et entourée de serpents comme punition pour ce qu’il avait dit des dieux (4). Évidemment les vues de ces philosophes sur la nature des dieux étaient bien plus hautes et plus nobles que celles des poètes homériques qui représentaient leurs dieux comme ne valant guère mieux, dans bien

(1) El; Oei; Iv tc 6eoiat x>l Mptimoim iuyioto;,

où n 8f|ia; Ovnirotot o0$i v6t||xx.

Cf. Clem. Alex., l. c.

(2) Cf. Isocrates, II, 38 (NàgeUbach, p. 43).

(3) Tôv fl’ 'OiiTipov tçooxïv iÇiovïx tûv ixSiWnoflai xal pmttCtoflou,

xoi ’ApxOoxov ôiioiu;. — Diog. Lacrt., IX, I.

’HuiSrifft, cl |iri — Bertrand, Essai sur les Dieux

protecteurs des héros grecs et troyens dans l'Iliade, p. 143. .

(4) 4>ri(ji 8’ 'Iip<ivu[w; xorreXflôvra oûràv «1; ^8ou (ùv ’Hmôflou <|«JX^|v I8erv

jtpô; x(ov« X“^*4> **8e|«vTiv xai TpICouOTiv, Ti^y 8”0|iiipou xpi[«t|itvnv im 84v8pou xai aùr^v ivfl’Av ilxov nipt flcâv. — Diog. Laert., VIII, 2

(les cas, que l’homme. Mais, à mesure que la politique se mêla à la religion, il devint de plus en plus dangereux de donner expression à ces doctrines plus sublimes, ou de vouloir expliquer les mythes homériques autrement qu’au pied de la lettre. Anaxagore, qui essaya de donner aux légendes homériques une interprétation morale, qui expliqua, dit-on, les noms des dieux allégoriquement, et qui alla jusqu’à appeler le Destin un nom vide, fut jeté en prison à Athènes, et ne réussit à en sortir que grâce à la protection puissante de son ami et élève Périclès(l). Protagoras, autre ami de Périclès, fut chassé d’Athènes, et ses livres furent brûlés sur la place publique, parce qu’il avait dit qu’il ne pouvait rien savoir concernant les dieux, s’ils existaient ou s’ils n’existaient pas (2). Quoique Socrate n’eût jamais attaqué les traditions sacrées et les légendes populaires (3), il fut soupçonné de ne pas croire bien fermement à l’ancienne théologie homérique, et il dut souffrir le martyre. Après la mort de Socrate, les Athéniens, comme pour se dédommager d’avoir perdu la liberté politique, s’accoutumèrent à jouir d’une plus grande liberté de pensée. Platon déclarait que bien des mythes avaient une signification symbolique ou allégorique, mais il insistait

(1) Aoxeî 6e TcpôûTo;, xa6d 4>a6fa>pîvo; êv ty]v 'OiJ.'Opou

no(Tj(Tiv aicoçVivaaOai elvai nepi 6ixaio9vvTic* éfct vcXéov 6è TCptxrrr^vat toO

XÔYOV MiiTpôca>pov tov Ac 4 t^axT)vôv, Y^<üpt[j.ov £vra aOroü, ôv xal Tcç^tàrov oTtoudôaai tov ic6it]tov nepi tt,v çvtrix^iv TcpaflwtîeCav. *— Diog. L&crt.^ 11^ 11.

(2) Heol (xèv ôewv oOx Ixto eld^vat ovÔ' o); elaiv, oCô'ib; ovx elaiv icoXXà yàp xi

xcüXOovra eîoévai, t* â6t(Xôty); xal ^pa'/ù; a>v ô ^io<; xoO àvdpbmâu. Aià TaOn^v 6é .àpxi^v ToO è^e6XtQ6T) 7cpô( 'A&T}vai(ov‘ xat tà ^léXta aCrroO

xaTexauaav év rî^ xr^puxoç àvaXe^d|i£voi -nap* éxdurrou xcôv xexnipivcov.

— Diog. Laert., IX, 51. Cicero, Nat. Deor,y \, 23, 63.

(3) Grolc, Uûloi'y o/ Greece, vol, 1, p. 504.

NEUVIÈME LEÇON

néanmoins pour que les poèmes homériques, tels qu’ils étaient, fussent bannis de sa république (1). Rien ne peut être plus explicite et plus formel que les paroles attribuées à Épicure : « Les dieux existent assurément, mais ils ne sont pas ce que le vulgaire les croit être. Celui-là n’est pas impie qui nie les dieux de la foule, mais bien celui qui impute aux dieux les opinions de la foule (2). »

Dans des temps postérieurs, on tenta un accommodement entre la mythologie et la philosophie. On rapporte que Chrysippe (mort en 207 avant notre ère), après avoir, dans un premier livre, exposé ses vues sur les dieux immortels, en écrivit un second pour montrer comment elles pouvaient être conciliées avec les fables d’Homère (3).

Et ce ne sont pas seulement les philosophes qui ont senti les difficultés que soulevaient les dieux, tels qu’Homère et Hésiode les avaient représentés. La plupart des anciens poètes étaient tourmentés par les mêmes doutes, et ils se trouvent sans cesse embarrassés dans des contradictions dont ils ne savent comment se tirer. Ainsi, dans les Euménides d’Eschyle (au vers

(1) Oû{ T6, eîitov, xai "0|iYipoç O.cYétTiv xai ol iX).oi noiriTa!" 6ÙT01 yip no\j |i.ùdou; toï; àvOpwicot; J/cuSelc OTJvn6£vT£; |X£YÔv t£ xi! ityouaiv. —

Plat., Polit, p. 377 d. Grote, History of Greece, I, 593.

(2) Diog. Laert.,X, 123. Ritter et Prcller, Historia Philosophiæ, p. ai 9. Oeo! [Ùv yîp Etaiv* EvipyiOE Si £(rrtv aÙTÜv V) yytâijn' olou; 6’aùroùc o! iioXXo! vopLtÇouoiv oùx Elaiv* oO yàp çvXâTTouaiv av£OÙ£ olou; vopiü^oiiaiv. ’AaEfi'^,; o'où;( O TOÙE tùv xoXXùiv OeoÙE Âvaipûv, àXX* ô xô; xüv noXXüv ôeoï; irpoaôtïxwv.

(3) In secundo autem libro Homcri fabulas accommodare voluit ad ea quæ ipse primo libro de diis immortalibus dixerit. — Cic., jVat. Deor., 1, IS. Bertrand, Sur le» Dieux protecteurs, etc. (Rennes, 1838), p. 38.

640), le chœur demande comment Zeus avait pu commander à Oresle de venger le meurtre de son père, lui qui avait détrôné son propre père, et qui l’avait chargé de chaînes. Pindare, qui aime à entremêler des traditions touchant les dieux et les héros [dans ses chants de victoire, s’alarme tout-à-coup s’il rencontre quelque trait qui déshonore les dieux. « O ma bouche, s’écrie-t-il, rejette loin de moi cette parole; car c’est une mauvaise sagesse que d’injurier les dieux (1). » Son critérium pour juger de la mythologie semble avoir été fort simple et droit, à savoir, que rien, dans ces récits, ne peut être vrai, qui soit un déshonneur pour les dieux. Toute la poésie d’Euripide oscille entre ces deux extrêmes : ou bien le poète impute aux dieux toutes les injustices et tous les crimes que la fable leur attribue, ou bien il change de face et nie la vérité des anciens mythes, parce qu’ils racontent des dieux ce qui est incompatible avec la nature divine. Ainsi, tandis que dans l’Ion (2) les dieux, même Apollon, Jupiter et Neptune, sont accusés de tous les crimes, nous lisonsdansuneautre tragédie (3) : « Je ne pense pas que les dieux aiment les unions illé-

(1) Olymp ,, IX, 38, ed. Boekh. ’Anô (lOi Xoyov toùtov, irrôiia, iini t6 y> XoiSopïjacu ix^pà aofta.

(2) Ion, m, ed. Paley :

El i', oi i<nai, tù Xôy<|> Si

iixa( ^laiuv iùtan' &v6pùicai( Y>P<ov,

ov «ai noatiSüv Ztû; 6'8; olppovoû xpmî,

vaoù< tIvovtx Mvûane

oOxir’ &v6pûicau( xoxovt XiYUv Siiuuov, el Ta tüv 6(üv xxxà |U|iaû|ut’, àXXà toù; 8iiâaxovTa« rdiS».

Cf. Herc.fur., 339.

(3) Herc. fur., 1341, ed. Paley :

NEUVIÈME LEÇON

gitimes, et je n’ai jamais cru et jamais je ne croirai qu’ils s’attachent eux-mêmes des chaînes aux mains, ou que l’un soit maître d’un autre. Car un dieu, s’il est réellement dieu, n’a besoin de rien : ce sont là de misérables histoires des poètes! » et ailleurs (1) : « Si les dieux font quelque chose de mal, ce ne sont pas des dieux. »

Ces citations, auxquelles j’en pourrais ajouter bien d’autres, suffiront pour montrer que les plus réfléchis des Grecs étaient aussi choqués de leur mythologie que nous le sommes nous-mêmes. Ils n’auraient pas été des Grecs s’ils n’avaient pas vu que ces fables étaient déraisonnables, s’ils n’avaient pas compris que l’ensemble de leur mythologie présentait un problème qui s’imposait aux méditations du philosophe et qui attendait de lui sa solution. Si les Grecs n’ont pas réussi àdonner cette solution, s’ils ont préféré un compromis entre ce qu’ils savaient être vrai et ce qu'ils savaient être faux, si les plus grands de leurs sages ont parlé avec réserve sur ce sujet ou l’ont évité entièrement, ces mythes, ne l’oublions pas, que nous manions aujourd’hui aussi librement que le géologue manie ses ossements fossiles, étaient alors des choses vivantes, des choses sacrées, imprimées par les parents dans l’esprit de leurs enfants, acceptées sans discussion par

•ETÙ«è Toùc 6coi»; ovre Xtxrp* & (ir\ 6(|uc <nipY>tv t* IÇehrteiv

iccmiot’ oûtc

&X>ov &X).ou 8e<jiTOTT)v Tccçuxévai *

6êlTai Yop à 6e6;, ilnep ivi* 6 vtcik ovScvoc* ao($ô&v ût8( dvtrnf)voi XoYOï.

Voir Euripide, éd. Paley, vol. l. Préface, p. x\,

(1) Eur. Fragm* Belleroph., 300 : R Bioi ti ôpwmvatffx?^i clalv 9co(.

line foi naïve, sanctifiées, par le souvenir de ceux qui n’étaient plus, sanctionnées par l’État , et formant la base sur laquelle quelques-unes des institutions les plus vénérables avaient été élevées et reposaient depuis des siècles. Il nous suffît de savoir que les Grecs se sont montrés surpris et non satisfaits de ces fables, dont l’origine devait être expliquée dans un siècle exempt des préjugés anciens.

Les principales solutions qui s’offrirent aux Grecs lorsqu’ils examinèrent le problème de l’origine de leur mythologie, peuvent se classer dans trois catégories, que j’appellerai l’interprétation M/ÿwe, l’interprétation physique et l’interprétation historique, suivant les différents objets que les créateurs de la mythologie étaient supposés avoir eus en vue (t).

Voyant combien la religion était un instrument puissant pour imposer aux individus et pour maintenir dans l’ordre les sociétés politiques, certains Grecs s’imaginèrent que les histoires qui dépeignaient l’omniscience et l’omnipotence des dieux, et racontaient les récompenses qu’ils accordaient aux bons et les punitions qu’ils infligeaient aux méchants, avaient été inventées par les sages d’autrefois pour rendre les hommes meilleurs et plus faciles à gouverner (2). Cette explication, quoique extrêmement superficielle et ne s’appuyant sur aucune preuve, était soutenue par un grand nombre des anciens; et Aristote lui-même, tout en admettant, comme nous le verrons, un fondement

(1) Cf. Augustinus, De Civ. Dei, Vil, 5. De paganorum secretiore doctrina physicisque rationibus.

(2) Cf. Wagner, Fragm. Trag., III, p. 102. Nâgelsbach, NachhomerUche Théologie, pp. 43S, 44S.

Di. '

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NEUVIÈME LEÇON

plus profond pour la religion, inclinait à considérer la forme mythologique de la religion grecque comme une invention qui avait pour but de persuader les âmes, comme un instrument qui rendait de grands services en fortifiant la loi et maintenant l’ordre. Cicéron, en examinant cette doctrine, pouvait bien s’écrier : « Ceux-là ont détruit toute religion de fond en comble qui ont dit que la croyance aux dieux immortels avait été inventée par des hommes sages en vue du bien public, pour que ceux qui ne pouvaient être amenés par la raison à s’acquitter de leur devoir y fussent amenés par la religion (1). » Et si l’on soutenait que les parties utiles de la mythologie avaient été inventées par des hommes sages, le même raisonnement devait, ce semble, faire attribuer à des poètes insensés les histoires immorales racontées des dieux et des héros : en effet, c’est ce qui avait été assez clairement indiqué, comme nous l’avons vu, par Euripide.

Une seconde classe d’interprétations peut être désignée par le nom d’interprétations physiques, en prenant ce mot dans le sens le plus général, de façon qu’il comprenne même les interprétations qui sont communément appelées métaphysiques. D’après ce système d’herméneutique, l’intention des auteurs de la mythologie était de porter à la connaissance du commun des hommes certains faits naturels ou certaines lois de la physique, ce qu’ils auraient fait dans une phraséologie qui leur était particulière à eux-mêmes ou aux temps où ils vivaient, ou bien encore, suivant d’autres

()) Cic., De Nat. Deor., 1, 42, H 8.

124 lÆÇONS SLR LA SCIENCE DU LANGAGE.

interprètes, dans un langage destiné à voiler plutôt qu’à révéler les mystères de leur science sacrée. Gomme tous les interprètes de cette école, bien que différant quant à l’exacte intention originelle de chaque mythe particulier, sont d’accord sur ce point qu’aucun mythe ne doit être compris dans son sens littéral, leur méthode d’interprétation est généralement connue sous le nom ^allégorique, ce nom étant la dénomination la plus commune donnée à cet artifice du langage qui, en disant une chose, donne l’idée d’une autre (1).

Déjà Épicharme, élève de Pythagore, déclarait que les dieux n’étaient en réalité autre chose que les vents, l’eau, la terre, le soleil, le feu et les astres (2). Peu de temps après lui, Empédocle (vers 444 avant J. G.) attribua aux noms de Zeus, Héré, Aïdoneus et Nestis, la signification des quatre éléments, le feu, l’air, la terre et l’eau (3). Tous ces éléments que les philoso-

(1) Cf. Müller, Prolegomena, p. 335, n. 6. iX).o (ùv iyopeûct, iXXo 4i voti. La différence entre un mythe et une allégorie a été expliquée simplement, mais très-heureusement, par le professeur Blackie, dans son ailiclesur la Mythologie publié dans Chambers Cyclopædia; «.Vin mythe ne doit pas être confondu avec une allégorie : l'un est un acte inconscient de l’esprit populaire dans un âge primitif de la société, et l'autre un acte conscient de l'esprit individuel à n’importe quelle époque du progrès social. »

(2) Stobéc, Flor., XCI, 29 :

’O (ùv ’£m'xap|U>$ xoùi: Ocoù; eîv«i X£rei ’AvÉ(ji6oc,û8ü)(j, -piv, fiXiov, Ttùp, àarépcK.

Cf. Bernays, Rhein. Mus., 1853, p. 280. Kruseman, Epicharmi Fragmenta, Harlemi, 1834.

(3) Plut., De Plac. Phil., I, 30 : 'EpimSoxliit çOatv elvat, (lïÇtv 6i

TÛv oTOixvûov xai 8tà(rcaaiv‘ yp>9<‘ o<!t<i>( èv tÿ npwrip puoixû'

Tcaaapx tüv uàvxwv ^it^ûpLora icpütov &cOU(*

Zei< àpYTi; "Hpn vt, ptpéaSio; Ijî’ ’AtSuvfû;,

Nflircîç 9’f| faxpOoi; «Tfii xpoOvupw Pp^reiov.

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NKUVIÈME LKÇON. 125

phesde la Grèce signalaient successivement comme les premiers principes de l’être et de la pensée, soit l’air d’Anaximène (1) (vers 548), soit le feu d’Héraclite (2) (vers 503), soit le Nom « l’esprit » d’Anaxagore (mort en 428), ils les identifiaient volontiers avec Jupiter ou avec d’autres puissances divines. On dit qu’Anaxagore et son école interprétèrent toute la mythologie homérique allégoriquement. Pour eux Zeus était l’esprit, Athéné l’art ; tandis que Métrodore , contemporain d’Anaxagore , « reconnaissait non - seulement dans Zeus, Héré et Athéné, mais aussi dans Agamemnon, Achille et Hector, différentes combinaisons des éléments et différents agents physiques, et il traitait les aventures qui leur sont prêtées comme des phénomènes naturels cachés sous le voile de l’allégorie (3). »

Socrate ne voulait pas entreprendre de chercher l’explication allégorique de toutes les fables, considérant ce travail comme trop ardu et trop peu profitable; cependant et lui et Platon indiquaient souvent ce qu’ils nommaient ùudvoia, le sens sous-entendu des anciens mythes.

Dans le onzième livre de la Métaphysique d’Aristote, il y a un passage qui a souvent été cité (4) pour

(1) Cic., De Nat. Deor., 1, 10. Kilter et Preller, § 27.

(2) Clem. Alex., Strom., V, p. 603 I). Ritter et Preller, § 38. Bernays, Neue Bruchstûcke des Hera/Clit, p. 266 : "£v to sofov luOvov

iftiXti, xai oûx iWXci Zt|vô; oûvO|i>.

(3) Syncellus, Chron., p. 149, éd. Paris. 'Epîirivtûowjt 5è oi 'av«ç«-

YÔptioi Tout |iu9ù6u; Sioùt, voûv pèv xov Aia, tt;v ii ’A6r|vàv té/vt|v. Grote, vol. I, p. 563. Ritter et Preller, Hist. Phil., § 48. Lubeck, Aglaoph., p. 156. Diog. Laert. II, 11. •

(4) Bunsen, Gott in der Geschichte, vol. 111, p. 532. Arist., Met., XI 8, 19.

montrer quelles vues profondes et lumineuses avait ce philosophe sur l’origine de la mythologie, quoique, en réalité, il n’y ait rien dans ce morceau qui dépasse beaucoup les vuesétroites des autres philosophes grecs.

Voici ce qu’écrit Aristote :

« Une tradition venue des anciens et de la haute antiquité, et transmise à la postérité sous forme de mythes, nous apprend que ceux-ci (les premiers principes du monde) sont des dieux, et que le divin embrasse la nature tout entière. Le reste a été ajouté fabuleusement, dans le but de persuader le vulgaire, et afin de soutenir les lois et les intérêts communs. Ainsi on dit que les dieux ont une forme humaine, et qu’ils ressemblent à certains des autres animaux, et autres choses qui se rattachent à celles-là et qui se rapprochent de ce qui a été dit. Si l’on dégageait de ces fables et si l’on prenait seulement ce premier point, à savoir, que les anciens regardaient les premières essences comme des dieux , on penserait que cette tradition est vraiment divine; et tandis que, selon toute probabilité, tous les arts et tous les systèmes de philosophie ont été inventés plusieurs et plusieurs fois et se sont perdus de nouveau, ces croyances sembleraient s’être conservées jusqu’à nous comme des restes de la sagesse antique. C’est dans ce sens seulement que nous acceptons la croyance de nos pères et de nos premiers ancêtres (1). »

(1) [Dans lesanciennes éditions d'Aristote, le passage cite dans le texte SC trouve au chapitre 8 du Xll* livre de la Métaphysique^ Sur l’embarras causé aux critiques par l'ancien XI' livre, voir la Métaphysique d’Aristote, trad. de MM. l’icrron et Zévort. Paris 1840. Introduction, p. exix. Tr.]

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NEUVIÈME LEÇON

Les essais pour trouver dans la mythologie les débris de la philosophie antique se sont continués, sous diverses formes, depuis le temps de Socrate jusqu’au nôtre. Certains auteurs ont cru découvrir l’astronomie, ou d’autres sciences physiques, dans la mythologie de la Grèce; et, dans notre siècle, le grand ouvrage de Creuzer, Syrnbolik und Mythologie der alten Vôlker (1819-21), fut écrit dans le seul but de prouver que la mythologie grecque avait été composée par des prêtres, qui étaient nés ou avaient reçu leur instruction dans l’Orient, et qui se proposaient d’élever les races semibarbares de la Grèce à une civilisation plus haute et à une connaissance plus pure de la Divinité. Il y avait, suivant Creuzer et son école, une profonde et mystérieuse sagesse, et une religion monothéiste, cachées sous le langage symbolique de la mythologie; et quoique ce langage fût inintelligible pour le peuple, il était compris des prêtres, et peut être interprété , même aujourd’hui , par le mythologue qui sait l’approfondir (1).

La troisième théorie de l’origine de la mythologie est celle que j’appelle la théorie historique. Elle porte généralement le nom d’Évhémère, mais nous en trou-

(1) [L’ouvrage de Creuzer a été traduit ou plutôt refondu et refait en français par M. Guigniaut, sous ce titre : Les religions de l'antiquité considérées principalement dans leurs formes symboliques,

Paris, 10 vol. in-8°, 1823-18Ü1. Avec le concours de collaborateurs tels que MM. Ernest Vinet et Alfred Maury, M. Guigniaut a enrichi sa traduction de notes savantes et de dissertations spéciales qui l’ont mise au courant des progrès de la science et en font un livre encore • indispensable pour tous ceux qui s’occupent d’études mythologiques, depuis même que la critique a battu eu brèche le système de Creuzer et qu’il a été généralement abandonné. Tr.J

VOUS des traces avant et après son temps. Évhémère était contemporain d’Alexandre, et il vécut en Macédoine à la cour de Cassandre qui le chargea, dit-on, d’un voyage de découvertes. Qu’il ait ou non exploré réellement la mer Rouge et les côtes méridionales de l’Asie, c’est ce qu’il nous est impossible d’établir avec certitude. Tout ce que nous savons, c’est que, dans un roman religieux écrit par lui, il se représenta comme ayant navigué dans cette direction jusqu’à une grande distance, et comme étant enfin arrivé à l’île de Panchæa. Il assura avoir découvert dans cette île un grand nombre d’inscriptions (ivoypaçai, de là le titre de son livre, lep* AvaypacpYÎ) contenant des détails sur les principaux dieux de la Grèce, mais les représentant, non pas comme des dieux, mais comme dès rois, des héros et des philosophes, qui, après leur mort, avaient reçu des autres hommes des honneurs divins (1).

Quoique le livre même d’Évhémère et la traduction qu’en avait faite Ennius soient perdus, et que nous n’ayons que peu de données soit sur l’esprit général de l’ouvrage, soit sur la manière dont les divinités particulières y étaient traitées, nous savons que telle fut la sensation qu’il produisit à l’époque où il parut, que l’évhémérisme est devenu la désignation propre de ce système d’herméneutique qui nie l’existence

(1) Quitl î qui aut fortes aut claros aut polentes viros tradunt post mortem ad deos pervenisse, eosque esse ipsos quos nos colere, precari, venerarique soleamus, nonne expertes sunt religionum omnium? Quæ ratio maxima tractata ab Evhemero est, quam noster et interpretatus et secutus estpræter cæteros Ennius. — Cic., De Nat. Deor., 1, 42.

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NEUVIÈME LEÇON. d29

d’étres divins, et réduit les dieux de l’antiquité au niveau de l’humanité. Il faut cependant faire une distinction -entre cette négation complète et systématique de l’existence de tous les dieux, qui est attribuée à Évhémère, et l’application partielle de ses principes que nous trouvons dans beaucoup d’écrivains grecs. Ainsi Hécatée, grec très-orthodoxe (1), déclare que Géryon d’Érythée était réellement un roi d’Épire, riche en bestiaux ; et que Cerbère, le chien d’Hadès, était un certain serpent qui habitait une caverne sur le cap Ténare (2). Éphore faisait de Titye un brigand, et du serpent Python (3) un personnage assez désagréable du nom de Python, autrement dit Dracon, et qu’ Apollon tua avec ses flèches. D’après Hérodote, écrivain également orthodoxe, les deux colombes noires parties d’Égypte, qui volèrent en Libye et à Dodone, et qui portèrent au peuple l’ordre de fonder dans les deux endroits où elles s’arrêtèrent un oracle de Zeus, étaient en réalité des femmes venues de Thèbes. Celle qui se rendit à Dodone fut appelée une colombe, parce que, dit Hérodote, comme elle parlait une langue étrangère, elle semblait faire entendre des sons comme ceux d’un oiseau ; et on l’appela une colombe noire à cause de sa noire peau d’Égyptienne. L’historien donne cette explication non pas comme une conjecture formée par lui-même, mais comme étant fondée sur un fait qu’il tenait des prêtres égyptiens : je la considère donc comme une interprétation historique et non pas

(1) Grote, Hisfonj of Greece,yo\. I, p,526.

(2) StraboD, IX, p. 422. Grote, ibid., I, p. 552.

(3) Peut-être faut-il rattacher le serpent Python à l'Aiiir Budhnya védique.

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