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purement allégorique. Des explications semblables deviennent plus fréquentes chez les historiens grecs plus modernes, lesquels, ne pouvant se décider à admettre pour fait historique rien de surnaturel ou de miraculeux, dépouillent les vieilles légendes de tout ce qui les rend incroyables, et les traitent ensuite comme des récits d’événements réels , et non pas comme des fictions (1). Pour eux, Éole, le dieu des vents, devint un ancien marin habile à prédire le temps; les Cyclopes, c’était une race de sauvages qui habitaient la Sicile ; les Centaures étaient des cavaliers ; Atlas était un grand astronome, et Scylla un flibustier à la barque rapide. Ce système aussi, de même que le précédent, s’estmaintenu jusqu’à nos jours. Les controversistes chrétiens des premiers siècles, saint Augustin, Lactance, Arnobe, se servaient de cet argument dans leurs attaques contre les croyances religieuses des Grecs et des Romains, à qui ils reprochaient d’adorer des dieux qui n’étaient pas des dieux, mais qui étaient reconnus pour avoir été de simples mortels déifiés. Lorsque les missionnaires de Rome voulurent combattre la religion des peuples germaniques, c’est au même argument qu’ils eurent aussi recours. L’un d’eux dit aux Angles en Angleterre que Woden, qu’ils croyaient être le principal et le meilleur de leurs dieux, dont ils tiraient leur origine, et à qui ils avaient consacré le quatrième jour de la semaine, n’avait été qu’un homme, roi des Saxons, de qui beaucoup de tribus prétendaient descendre. Quand son corps s’était réduit en poussière, son âme avait été ensevelie dans
U) Grote, I, .").‘)4.
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l’enfer, où elle brûle dans les flammes éternelles (1), Dans beaucoup de nos manuels de mythologie et d’histoire, nous trouvons encore des traces de ce système. On nous représente encore Jupiter comme ayant régné en Crète, Hercule comme un chevalier errant ou un général heureux, Priam comme un monarque de l’Orient, et Achille, fils de Jupiter et de Thétis, comme un vaillant champion qui se distingua au siège de Troie. Le siège de Troie garde encore sa place dans bien des esprits comme fait historique, tout en ne reposant pas sur des données plus certaines que l’enlèvement d’Hélène par Thésée et son retour chez sa mère après qu’elle eut été reprise par les Dioscures, que le siège de l’Olympe par les Titans, ou que la conquête de Jérusalem par Charlemagne , conquête que racontent tout au long les romans de chevalerie du moyen âge (2).
La même théorie a été remise en honneur dans des temps plus rapprochés de nous, et c’est le système qui a obtenu le plus de faveur, dans le dernier siècle, auprès des historiens philosophes, particulièrement en France. Le vaste ouvrage de l’abbé Banier, la Mythologie et les Fables expliquées par l'histoire, assura pendant quelque temps, en France, le triomphe de cette
(1) Kemble, Saxons inEngtand, 1,338. fjegend. Nova, fol. 210 b.
(2) Grote, I, 638. « La série d’articles publiés par M. Fauricl dans la Revue des Deux-Mondes, vol. XIII, est pleine de renseignements sur l’origine, le caractère et l’inlluenee des romans de chevalerie. Quoique le nom de Charlemagne paraisse, les poètes sont, en réalité, incapables de le distinguer de Charles Martel ou de Charles le Chauve (pp. 537-39). Ils lui attribuent une expédition en Terre-Sainte, pendant laquelle il aurait conquis Jérusalem sur les Sarrasins, etc. » [Voir l’excellent ouvrage de M. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, Tr.]
méthode; et en Angleterre aussi, son ouvrage, traduit en anglais (t), était cité comme une autorité. Son dessein, nous dit-il, était de prouver que, malgré tous les ornements qui accompagnent les fables, il n’est pas difficile de voir qu’elles contiennent une partie de l’histoire des temps primitifs.
Il est utile de lire ces livres, écrits il y a un peu plus de cent ans, ne serait-ce que pour nous avertir de ne pas prendre un ton trop assuré en présentant des théories qui nous semblent aujourd’hui devoir réunir tous les suffrages, et qui, dans cent ans d’ici, ne seront peut-être pas moins délaissées. « Croira-ton, » demande l’abbé Banier (et nul doute qu’il ne considérât son argument comme étant sans réplique), « croira-t-on de bonne foi qu’Alexandre eût fait tant de cas de ce poète, s’il ne l’avait regardé que comme un conteur de fables? Et aurait-t-il envié le sort d’Achille, d’avoir eu un tel,panégyriste?... Cicéron ne met- il pas au nombre des sages Ulysse et Nestor? Y aurait-il placé des fantômes? N’explique-t-il pas les fables d’Atlas, de Céphée et de Prométhée? Ne nous apprend-il pas que ce qui a donné occasion de débiter que l’un Soutenait le ciel sur ses épaules, et que l’autre était attaché au mont Caucase, c’était leur application infatigable à la contemplation des choses célestes? Je pourrais joindre ici l’autorité de la plupart des anciens; j’y ajouterais celle des premiers Pères de l’Église, des Arnobe, des Lactance et de plusieurs autres, qui ont regardé le fond des fables comme de vé-
(1) The Mythohgy and Fables of the dneients, explained from Histoi’j, by the Abbé Banier. London, 1739; in six vols.
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ritables histoires; et je finirais cette liste par les noms de nos plus illustres modernes qui ont découvert dans les anciennes fictions tant de restes de la tradition des premiers temps (1).» Cela ne rappelle-t-il pas la manière dont sont proposés de nos jours certains arguments qui se croient invincibles ? Quelques pages plus loin, Banier dit encore : « Je ferai voir que le Minotaure , avec Pasiphaé et toute la suite de la fable, ne renferme autre chose que les amours de la reine de Crète avec un capitaine nommé Taurus; et l’artifice de Dédale, qu’un confident habile... Atlas portant le ciel sur ses épaules, c’est un roi astronome avec une sphère à 1a main ; les pommes d’or du jardin délicieux des Hespérides, ce sont des oranges que quelques dogues gardaient (2). »
Nous devons encore mentionner comme appartenant à la même école, pour l’esprit de leur méthode, ces savants qui cherchaient dans la mythologie grecque des traces de personnages non pas profanes, mais sacrés, et qui, comme Bochart, s’imaginaient pouvoir reconnaître dans Saturne les traits de Noé, et voir dans les trois fils de Saturne, Jupiter, Neptune et Pluton, les trois fils de Noé, Cham, Japhet et Sem (3). Dans son savant ouvrage De Theologia Gentili et Physiologia
(1) Tome 1, p. 20-21.
(2) Ibid., p. 27-28.
(3) Geographla Sacra, lib. 1. : « Noam esse Saturnum tam multa docent ut vix sit dubitandi locus. » Ut Noam esse Saturnum miiltis argumentis constitit, sic très Noæ filios cum Saturai tribus fliiis conferenti, Hamum vel Chamum esse Jovem prohabunt hæ rationes. — Japhet idem qui Neptunus. Semum Plutunis Domine detruserunt in inferos. — Lib. I, c. 2. Jam si libet etiam ad nepotes descendere; in familia Hami sive Jovis Hammonis, Put est Apollu
Christiana, sive De Origine et Progresm Idolatriœ (1), G. J. Vossius identifiait Saturne avec Adam ou avec Noé, Janus et Prométhée encore avec Noé, Pluton avec Japhet ou Cham, Neptune avec Japhet, Minerve avec Naamah, sœur de Tubal Caïn, Vulcain avecTubal Caïn, Typhon avec Og, roi de Basban, etc. Gerardus Crœsus, dans son Homerus Ebrœus, soutient que l’Odyssée donne l’histoire des patriarches, l’émigration de Lot de Sodome, et la mort de Moïse, tandis que l’Iliade raconte la prise et la destruction de Jéricho. Huet, dans sa Demonstratio Evangelica (2), alla encore plus loin. Son objet était de prouver l’authenticité des livres de l’Ancien Testament en montrant que presque toute la théologie des nations païennes était empruntée à Moïse. Il représente Moïse lui-même comme ayant revêtu, dans les traditions des Gentils, les caractères les plus hétérogènes ; et le savant et pieux évêque fait remonter au même prototype historique non-seulement d’anciens législateurs comme Zoroastre et Orphée, mais des dieux comme Apollon, Vulcain et Faune. Et de même que Moïse était le prototype des dieux des Gentils, sa sœur Miriam et sa femme Zippora étaient supposées avoir servi de modèles pour toutes leurs déesses (3).
Pythius ; Chanaan idem qui Mercurius. — Quis non videt Nimrodum esse Bacchuin? Bacchus enim idem qui bar-chut, i. c. Chusi Blius. Videtur et Magdg esse Promctheus.
(1) Amstcrdami, 1668, pp. 71, 73, 77, 97. Og est iste qui a Græcis dicitur TuySiv, etc.
d) Parisiis, 1677.
(3) Caputtertium. 1. Universa propemodum Ethnicorum Theologia ex Mosc, Mosisve actis aut scriptis manavit. II. Velut ilia Phœnicum. Tautus idem ac Moses. III. Adonis idem ac Moses. IV. Thammus Eze-
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Vous save^ que M. Gladstone, dans son intéressant et ingénieux ouvrage sur Homère, se place au même point de vue, et s’efforce de découvrir dans la mythologie grecque une image obscurcie de l’histoire sacrée des Juifs. Toutefois cette image ne serait pas assez obscurcie pour l’empêcher de retrouver, à ce qu’il pense, dans Jupiter, Apollon et Minerve, un pâle reflet des trois • personnes de la Trinité. Dans un récent numéro d’une de nos revues les mieux rédigées, la Home and Foreign Review, recueil catholique, M. F. A. Paley, bien connu par son édition d’Euripide, se fait l’avocat du même évhémérisme sacré. « Atlas, dit-il, est le symbole du travail patient. Il est placé par Hésiode tout près du jardin des Hespérides, et il est impossible de douter que nous n’ayons ici une tradition du jardin d’Éden, les pommes d’or gardées par un dragon représentant la pomme que cueillit Ève en cédant à la tentation du serpent, ou le jardin gardé par un ange avec un glaive de feu (1)' » .
Bien que tous les savants qui n’étaient pas aveuglés
chielis idem ac Moses. V. noXucivupioc fuit Moses. VI. Marnas Gazensium Deus idem ac Moses. — Caput quartum. Vlll. Vulcanus idem ac Moses IX. Typhon idem ac Moses. — Caput quintum. II. Zoroastres idem ac Moses. — Caput octavum. III. Apollo idem ac Moses. IV. Pan idemac Moses. V. Priapus idem ac Moses, etc., etc., p. 121. — Cum demonstratum sit Græcanicos Deos, in ipsa Mosis persona larvata, et ascititio habitu contecta provenisse, nunc probare aggredior ex Mosis scriptionibus, verbis, doctrina et iustitutis, aliquos etiam Græcorum eorundem Deos, ac bonam Mythologiæ ipsorum partem manasse.
(I) Home and Foreign Review, n" 7, p. 111, 1864 : « Les Cyclopes étaient probablement un peuple de pasteurs et d’ouvriers en métaux, venus de l’Orient et distingués par leur figure plus ronde : de là la fable qui racontait qu’ils n’avaient qu’un œil. » — F. ,4. P.
par les préjugés vissent clairement qu’aucun de ces trois systèmes d’interprétation n’était le moins du monde satisfaisant, cependant il semblait impossible de suggérer une meilleure solution du problème. Et aujourd’hui qu’il ne se trouve sans doute que peu de personnes qui adoptent aucun des trois systèmes exclusivement, c’est-à-dire qui croient que toute la mythologie grecque fut inventée pour inculquer des préceptes moraux, ou pour propager des doctrines physiques ou métaphysiques, ou pour raconter des faits de l’histoire ancienne, néanmoins beaucoup ont accepté une sorte de compromis, admettant que certaines parties de la mythologie pouvaient avoir un caractère moral, d’autres un caractère physique, et d’autres un caractère historique, mais reconnaissant qu’il y avait encore tout un grand ensemble de fables qui résistaient à toute analyse. L’énigme du sphinx de la Mythologie restait sans être devinée.
Ce fut la philologie comparée qui donna la première impulsion vers le renouvellement de la science mythologique, en faisant aborder ce problème par un côté différent. Grâce à la découverte de l’antique langue de l’Inde, le sanscrit comme on l’appelle, découverte qui fut due, il y a quelque quatre-vingts ans, aux travaux de Wilkins (1), de sir William Jones et de Colebrooke, et grâce à la découverte de l’étroite parenté qui unit cette langue aux idiomes des principales races de l’Europe, et qui fut établie par le génie de Schlegel, de Humboldt, de Bopp et d’autres encore, une révolution complète s’opéra dans la manière d’étudier l’his-
(1) Wilkins, Bhagavadgita, 1785.
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toire primitive du monde. Le temps me manquerait si je voulais donner un exposé complet de ces recherches; mais je puis rappeler comme un fait, que personne, je suppose, ne soupçonnait auparavant, et dont personne n’a pu douter depuis, que les langues par- * lées parles brahmanes de l’Inde, parles sectateurs de Zoroastre et les sujets de Darius dans la Perse, par les Grecs et les Romains, par les races celtiques, teutoniques et slaves, étaient toutes de simples variétés d’un type commun, et qu’il y avait bien réellement entre elles une relation analogue à celle qui rattache les uns aux autres le français, l’italien, l’espagnol et le portugais, les dialectes modernes issus du latin. Ce fut là, assurément, la découverte d’un monde nouVeau, ou, si vous aimez mieux, ce fut tout un vieux monde retrouvé. Il fallait reculer toutes les limites de ce^fiu’on appelait l’histoire ancienne de la race humaine, et expliquer, d’une manière ou d’une autre, comment toutes ces langues, séparées les unes des autres par des milliers d’années et des espaces immenses, avaient pu découler originairement d’une source comraune(l).
Mais je ne puis pas m’étendre, en ce moment, sur ce point, et je me hâte de dire qu’après, quelque temps l’on ne vit pas seulement que les éléments radicaux de toutes ces langues, nommées aryennes ou indoeuropéennes, étaient identiquement les mêmes, ainsi que leurs noms de nombre, leurs pronoms, leurs prépositions, leurs désinences grammaticales, leurs mots domestiques; tels que père, mère, frère, fille, tnari,
(1) Voir les Leçons sur la Science du langage, cours de 18èi, <
p. 173 de la traduction française.
beau-frère, vache, chien, cheval, bétail, arbre, bœuf, grain, moulin, terre, ciel, eau, étoile, et plusieurs centaines d’autres, mais que l’on découvrit encore que chacune de ces langues possédait les éléments d’une phraséologie mythologique, révélant des traces sensibles d’une communauté d’origine.
Quelle conséquence eut cette découverte pour la science de la mythologie? Exactemetit la même qu’eut pour la science du langage la découverte de l’origine commune du sanscrit, du grec, du latin, et des langues germaniques, celtiques et slaves. Avant que cette découverte eût été faite, il était permis de traiter chaque langue séparément, et toute explication étymologique conforme aux lois qui régissent chaque idiome particulier pouvait passer pour Satisfaisante. Si Phton dérive theôs, le mot grec pour dieu, du verbe grec théein « courir » , parce que les premiers dieux étaient le soleil et la lune, qui parcourent sans cesse le ciel (1); ou si Hérodote fait venir le même mot de tithénai « placer, mettre » , parce que les dieux mettent tout en ordre, il n’y a rien à dire à l’une ni à l’autre de ces étymologies(2).Maissi nous trouvons que le même nom pour dieu existe eu sanscrit et en latin, sous les formes deva et deus, il est clair que nous ne pouvons accepter pour le mot grec aucune étymologie qui n’explique également les termes correspondants en sanscrit et en latin. Si, parmi les langues romanes, nous connaissions le français seulement, nous pourrions tirer le mot feu de l’allemand Feuer. Mais
(1) Plat., Crat., 397 C.
(2) Her., 11, 32.
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si nous voyons que le même mot se trouve en italien comme fuoco, en espagnol comme fuego, il devient manifeste que nous devons chercher une étymologie qui puisse s’appliquer aux trois mots, et nous la trouvons dans le latin focm, et non point dans l’allemand Feuer. Même un esprit aussi sérieux que Grimm ne semble pas avoir compris que l’application de cette règle était d’une rigueur absolue. Avant qu’on sût qu’il existait en sanscrit, en grec, en latin et en slave, un même mot signifiant nom, et identique avec le gothique namô (gén. namins), rien n’empêchait de dériver le mot allemand d’une racine germanique. Aussi Grimm (Grammatik, 11. 30) faisait-il venir l'allemand Name du verbe nehmen « prendre » , et c’était, dans les circonstances indiquées, une étymologie parfaitement légitime. Mais dès qu’il devint évident que le sanscrit nâman était mis pour gnâ-man (comme nomen pour gnomen, rapp. cognomen, ignominia), et qu’il venait d’un verbe gnâ « connaître » , il ne fut plus possible de conserver l’étymologie qui dérivait Name de nehmen, et d’admettre en même temps celle qui tirait nâman de gnâ (f). Chaque mot ne peut avoir qu’une seule étymologie, comme chaque être vivant ne peut avoir qu’une seule mère.
Appliquons ce raisonnement à la phraséologie mythologique des nations aryennes. S’il ne s’agissait que d’expliquer les noms et les fables des dieux grecs, une explication, comme celle qui dérive le nom de Zeûs du verbe Zên « vivre » , ne serait certes pas à dédai-
(I) Grimm, Geschichte der deutschen Sprache, p. 153. D’autres mots dérivés de gnd sont notus, nobilis, gnarun, ignarus, ignora, narrare {gnarigare), gnOtnOn, l ken, / know, uncouth, etc.
gner. Mais si nous trouvons que Zeus, en grec, est le même mot que Dyaus, en sanscrit, que Ju dans Jupiter, et que Tiu dans Tuesday, nous voyons immédiatement qu’aucune étymologie ne saurait être satisfaisante si elle n’explique tous ces mots à la fois. D’oü il suit que pour comprendre l’origine et la signification des noms des dieux grecs, et pour pénétrer l’intention originelle des fables de l’antiquité, il ne faut pas limiter notre vue à l’horizon de la Grèce, mais il nous faut aussi porter les regards sur la mythologie latine, germanique, sanscrite et zende. La clef qui doit ouvrir l’un de ces trésors doit pouvoir les ouvrir tous, autrement il est impossible qu’elle soit la bonne clef.
Les humanistes ont élevé de fortes objections contre celte manière de raisonner; et ceux mêmes qui ont reconnu l’inanité de l’étymologie grecque quand elle est séparée de l’étymologie sanscrite, protestent contre cette profanation du Panthéon grec, et contre toute tentative pour dériver les dieux et les fables d’Homère et d’Hésiode de ces monstrueuses idoles des brahmanes. Cet émoi me paraît provenir en grande partie d’un malentendu. Aucun savant digne de ce nom n’a jamais songé à dériver du sanscrit un mot grec ou un mot latin quelconque. La langue sanscrite n’est pas la mère du grec et du latin, comme la langue latine l’est du français et de l’italien. Les trois langues sanscrite, grecque et latine, sont des sœurs, des variétés d’un seul et même type. Elles supposent toutes une phase plus primitive, durant laquelle elles différaient moins les unes des autres qu'elles ne diffèrent aujourd’hui; mais là se bornent leurs rapports. Tout ce que
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l’on peut dire en faveur de la langue sanscrite, c'est qu’elle est la sœur aînée ; c’est qu’elle a conservé beaucoup de formes et beaucoup de mots moins altérés et moins corrompus que ne l’ont fait le grec et le latin. Le caractère plus primitif et la structure transparente du sanscrit l’ont naturellement rendu cher au linguiste, mais ne l’ont pas aveuglé au point de l’empêcber de voir ce fait que, sur bien des points, le grec et le latin, et même le gothique et le celtique, ont gardé des traits primitifs que le sanscrit a perdus. Le grec, comme nous l’avons dit, est comme une branche collatérale à la même tige que le sanscrit, et non pas un rameau qui se détache du sanscrit. La seule distinction que le sanscrit soit en droit de revendiquer est celle que s’attribuait l’empereur d’Autriche dans l’ancienne confédération germanique, — d’être le premier entre des égaux, primus inter pares.
11 y a, cependant, une autre raison qui a contribué plus particulièrement encore à empêcher toute comparaison entre les dieux grecs et les dieux hindous d’être du goût des humanistes. Au début de la philologie sanscrite, un éminent savant, sir William Jones lui-même, tenta d’identifier les divinités de la mythologie hindoue avec celles d’Homère (1). Ces rapprochements furent faits de la manière la plus arbitraire,
(1) sir W. Jones, On'the Godt of Greece, Italy and India [IVorks, vol. 1, p. 229) . Il compare Janus avec Ganes'a, Saturne avec Manou Satyavrata et même avec Noé, Gérés avec Sri, Jupiter avec Divaspati et avec Siva (tpiotOcOiio; = trilochana), Bacchus avec Bâgisa, Junon avec Pârvatî, Mars avec Skanda, et même avec le Secander de la Perse, Minerve avec Durgâ et Sarasvati, Osiris et Isis avec févara et Isi, Dionysos avec Ràma, Apollon avec Krishpa, Vulcain avec Pàvaka et Visvakarman, Mercure avec Nârada, Hécate avec Kâli.
LEÇü.NS SUR LA SClENCli LU LAMJAÜE.
et ont fait justement tomber en discrédit, auprès des critiques sensés, toute tentative du même genre. Sir W. Jones, il est vrai, n’est pas responsable d’une comparaison comme celle de Ciipidon avec Dipuc (dîpaka); mais rapprocher, comme il le fait, les dieux hindous modernes, tels que Vishnou, Si va ou Krishna, des dieux d’Homère, c’était vouloir comparer rhindous-^ tani moderne avec le grec ancien. Faites remonter l’hindoustani au sanscrit, et alors il sera possible de le comparer avec le grec et le latin, mais non autrement. Il en est de même dans la mythologie. Faites remonter à sa forme la plus ancienne le système mythologique des Hindous modernes, et alors on pourra avoir une espérance raisonnable de découvrir un air de famille entre les noms sacrés adorés par les Aryens de riude et ceux que vénéraient les Aryens de la Grèce.
Au temps de sir William Jopes cela était impossible; et même aujourd’hui on ne peut le faire qu’en partie. Quoique maintenant trois générations se soient succédé depuis que l’on étudie le sanscrit, le plus an- ‘ cien ouvrage de la littérature sanscrite, le Rig-Véda, reste encore un livre fermé de sept sceaux. Le vœu qu’exprimait Otfried Millier en 1825, dans ses Prolégomènes d utie Mythologie scientifique, « Oh ! si nous avions une traduction intelligible du Véda ! » ce vœu, dis-je, n’est pas encore rempli ; et bien que, dans ces dernières années, presque tous les indianistes aient consacré toutes leurs facultés à éclairer la littérature védique, beaucoup d’années devront s’écouler avant que le désir d’Otfried Mùller puisse se réaliser. Or la littérature sanscrite sans le Véda est comme la littéra-
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ture grecque sans Homère, comme la littérature judaïque sans la Bible, comme la littérature mahométane sans le Coran ; et vous comprendrez facilement que, si nous ne connaissons pas la forme la plus ancienne de la religion et de la mythologie hindoues, il est prématuré de vouloir établir une comparaison entre les dieux de l’Inde d’une part, et les dieux de toute autre contrée d’autre part. Ce qu’il fallait comme seul fondement sûr, non seulement de la littérature sanscrite, mais de la Mythologie comparée, et même de la Philologie comparée, c’était une édition du plus ancien document de la littérature, de la religion, et du langage de l’Inde, — une édition du Rig-Véda. Huit des dix livres du Rig-Véda ont été maintenant publiés dans l’original, avec un ample commentaire indien, et il est extrêmement probable que les deux derniers livres verront le jour dans quatre ou cinq ans. Mais quand le texte et le commentaire du Rig-Véda seraient publiés, il resterait encore la grande tâche de traduire, ou,' je devrais plutôt dire, de déchiffrer ces anciens hymnes. Il en existe, il est vrai, deux traductions, l’une en français par Langlois, et l’autre en anglais par Wilson; mais la première, quoique trèsingénieuse, n’est qu’une suite de conjectures; la dernière est une reproduction, et non pas toujours une reproduction fidèle, du commentaire de Sâyana, que j’ai publié. La traduction de Wilson nous montre comment les grammairiens, les théologiens et les philosophes des temps plus modernes se sont trompés sur le sens des anciens hymnes; mais elle n’essaye pas de rétablir, d’après la méthode critique, le sens original de ces hymnes simples et primitifs;
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elle ne fait pas la seule chose qui serait utile et qui pourrait conduire à des résultats certains, en comparant entre eux tous les passages, sans aucune exception, dans lesquels les mêmes mots se rencontrent. Ce mode de déchiffrement est lent; néanmoins, par les efforts réunis de divers savants, on y a déjà fait quelque progrès, et l’on est parvenu à jeter quelque lumière sur la phraséologie mythologique des Rishis védiques. Une chose que nous pouvons voir clairement, c’est que 1a position occupée dans la science du langage par le sanscrit, comme étant le plus primitif et le plus transparent des dialectes aryens, sera occupée dans la science de la mythologie par le Véda et son système religieux si primitif aussi et si transparent. Dans les hymnes du Rig-Véda nous possédons encore le dernier chapitre de la véritable théogonie des races aryennes : nous y entrevoyons, comme derrière la scène, les acteurs qui doivent plus tard offrir aux yeux un si magniQqne spectacle dans le drame des dieux de l’Olympe. Là, dans le Véda, le Sphinx de la Mythologie laisse encore échapper quelques mots qui trahissent son secret, et il nous montre que c’est l’homme, que c’est la pensée humaine et le langage humain combinés, qui ont produit naturellement et inévitablement cet étrange amalgame des fables antiques, lequel a jeté dans la perplexité tous les esprits raisonnables depuis le temps de Xénophane jusqu’à nos jours.
Je vais tâcher de rendre ma pensée plus claire. Vous verrez que c’est un grand point gagné dans la mythologie quand on peut réussir à découvrir la signification originelle des noms des dieux. Si nous savions, par
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exemple, le sens ^Athéné, ou à'Héré, ou à’ Apollon, en grec, nous sentirions un point d’appui ou un point de départ ferme sous nos pieds, et nous pourrions alors suivre plus sûrement le développement ultérieur de ces noms. Ainsi nous savons que Séléné en grec signifie «lune», et, sachant cela, nous comprenons tout de suite les mythes qui nous disent qu’elle, est sœur de Hélios , car hélios signitie « soleil » ; qu’elle est sœur d’Éos, car éos signifie « aurore » ; et si un autre poète l’appelle la sœur d’Euryphaëssa, nous n’éprouvons pas un grand embarras, car euryphaëssa, signifiant « qui brille au loin » , ne peut qu’être un autre nom de l’aurore. Si on nous la représente avec deux cornes, nous nous rappelons immédiatement les deux cornes du croissant de la lune ; et si l’on nous apprend que Zeus l’a rendue mère d’Ersé, nous voyons encore que ersé signifie « rosée » , et qu’appeler Ersé la fille de Zeus et de Séléné revient à dire, dans notre langage plus positif, qu’il y a de la rosée après un clair de lune.
Or un grand avantage que présente le Yéda, c’estque beaucoup des noms des dieux y sont encore intelligibles, et qu’ils y sont même employés, non pas seulement comme noms propres, mais aussi comme noms appellatifs. Agni, un des principaux dieux du Véda, signifie clairement « feu » ; ce mot est employé avec cette signification générale ; il est le même que le latin ignis. Il s’ensuit donc que nous avons le droit d’expliquer tous les autres noms d’Agni, et tout ce qui est raconté de lui, comme se rapportant originairement au feu. Vdyu ou Vâta signifie aussi certainement « vent » , Marut signifie « orage » , Parjanya « pluie » , Savitar « le soleil » , Ushas, ainsi que ses synonymes, 11. 10
Urvasi, Ahanà, Saranyû, « l’aurore» , Pnthivî « terre » , Dydvdprithivî « ciel et terre » . D’autres noms divins dans le Véda, qui ne sont plus usités comme appellatifs, deviennent facilement intelligibles, parce qu’ils sont employés comme synonymes de noms qui se comprennent plus aisément (ainsi nrvaéî pour ushas), ou parce qu’ils sont éclairés par des mots appartenant à d’autres langues, comme, par exemple, Yaruna, qui est évidemment identique avec le grec ouranûs, et qui dut , par conséquent , signifier originairement « le ciel » .
Un autre avantage que nous offre le Véda, c’est que, dans ses nombreux hymnes, nous pouvons étudier aujourd’hui encore le développement graduel des dieux, le lent changement des noms appellatifs en noms propres, et les premiers essais timides de personnification. Les dieux du Panthéon védique sont unis entre eux par les liens de parenté les moins étroits ; et nous ne voyons chez eux aucune suprématie bien établie, comme celle de Zeus parmi les dieux d’Homère. Chaque dieu est conçu comme suprême, ou, du moins, comme n’étant inférieur à aucun autre dieu, au moment où il est loué ou invoqué par les Rishis ; et ce sentiment, que les diverses divinités ne sont que des noms différents, des conceptions différentes de l’Être incompréhensible que nulle pensée ne peut saisir, ni nul langage exprimer, ce sentiment, dis-je, n’est pas encore entièrement éteint dans l’esprit de quelquesuns des poètes védiques les plus réfléchis.
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