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Profonde mélancolie de la ville de Liverpool. — Rîche, puissante, considérée, rien, ne manquerait i son bonheur s'il ne lui manquait un éléphant. — La Société des Amis des Animaux et la Société des Amis des Hommes sont en guerre. — A quel propos? — Toutes deux ont pour base Tamour de l'humanité. — Elles se calomnient, elles se déchirent. — Lettre du président de Madras. — Cent quarante-quatre vipères.
A très honorable ville de Liverpool, quoique née d'hier, est jalouse, à l'excès, de Londres, qu*el!e s'applique sans cesse à copier et dont elle espère un jour égaler la renommée, 81 même son intention secrète n'est pas de Teffacer. Elle a voulu avoir, comme Londres, ses ponts Waterloo, ses places Waterloo et ses rues Waterloo. Londres a des docks où le monde entier
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vient apporter ses produits : Liverpool a les siens qui, au reste, ne sont pas moins magnifiques. Il D'est pas une académie, une société littéraire, scientifique, philanthropique ou musicale fondée à Londres, qu'on ne retrouve établie à Liverpool. Le Zoological Garden (jardin botanique), dont la vieille capitale anglaise est si fière avec raison, pouvait difficilement échapper à cette rage dMmitation : Liverpool a donc aussi, avec la même quantité de singes, de babouins, de zèbres, d'antilopes et de léopards, un Zoological Garden.
Il est grand, il est beau de s'efforcer ainsi de marcher côte à côte avec une cité devenue à peu près sans rivale; il est même encore très glorieux de venir après elle dans Testime des nations. Pourtant, la ville de Liverpool s'éveilla un matin fort mélancolique et fort agitée derrière le double brouillard qui, pendant neuf mois de l'année, coule sur son front du haut d'un ciel gris, et qui part de ses pieds, vomi par les cent mille bouches de ses formidables usines. Liverpool se dit : Je fabrique des clous qui sont les plus estimés du monde ; mes machines ont une supériorité marquée sur toutes celles qu'on construit ailleurs; mes aiguilles et mes épingles ne craignent aucune comparaison ; mes bourgeois sont plus riches et plus heureux que des princes; mes femmes ont, par leur éblouissante fraîcheur et leur impérieuse beauté, le pas sur celles de Londres et même de Dublin : que manque-t-il donc à mon bonheur? Liverpool se répondit en soupirant : Il me manque an éléphant! Il me manque d'autant plus, que
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Londres en possède un dans son Zoological Garden.
Cette réflexion empoisonna désormais toute joie dans rame des orgueilleux habitants de Liverpool. On avait beau leur dire : Vous êtes la seconde cité du royaume par votre population ; l'émule de la première par vos monuments, par votre immense commerce, par vos richesses et votre industrie; Liverpool hochait la tête et murmurait : Sans doute, sans doute, mais nous n'avons pas d'éléphant !
A force d'éprouver le regret de n'avoir pas un éléphant et de nourrir le désir d'en avoir un, Liverpool tomba dans une véritable monomanie : il lui en fallut un à tout prix; sa vie morale en dépendait. Il estfirai qu'il ne lui restait plus que cet ornement à acquérir pour n'avoir plus rien à enviera Londres. Un grand effort résulta de ce besoin universel de posséder un éléphant. Des sommes considérables furent versées par les riches manufacturiers de la ville : — et qui n'est pas riche à Liverpool ? — et confiées ensuite à la Société des Amis des Animaux, qui fut chargée de se procurer le plus bel éléphant qu'elle trouverait dans l'univers. Et Liverpool goiîta quelque repos.
Il est sur la terre un ennemi pour chaque félicité, depuis la première heure de sa naissance jusqu'au dernier terme où elle doit^arvenir. Si Liverpool a une Société célèbre qui s'intitule Société des Amis des Animaux, elle a l'honneur d'en posséder une plus célèbre encore, qui s'appelle la Société des Amis des Hommes, Ces deux sociétés n'ont jamais
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vécu en bon accord, quoiqu'elles prétendent toutes deux avoir la bienfaisance pour base. Celle des Animaux, cependant^ tolère avec assez d'indulgence la société rivale, celle qui s'est donné pour mission d'améliorer le sort des hommes. Mais cette dernière n'admet à aucun titre qu'on s'occupe du sort des chevaux, des chiens, des chats et autres créatures inférieures. Et comme au fond de toutes les questions, même philanthropiques, il y a de l'argent, la Société des Amis des Hommes fut profondément blessée de voir l'élan, l'enthousiasme avec lequel fut votée la somme nécessaire à l'achat de l'éléphant destiné au Zoological Garden de Liverpool.
« N'est-ce pas une honte, disait-elle partout, qu'on sacrifie des sacs de guinées à la ridicule et puérile satisfaction d'avoir uii#éléphant, quand avec cet or on pourrait fonder des hospices pour les aveugles, des hôpitaux pour les sourds, des collèges pour les muets! Habitants de Liverpool, suivez nos sages conseils, donnez une plus noble destination à votre générosité, renoncez à votre éléphant et apportez-nous vos aumônes. »
Quelque grand que soit le respect des habitants de Liverpool pour les philanthropes, il n'alla pas cette fois jusqu'à consentir à ce qu'ils voulaient. Alors les philanthropes se fâchèrent : Liverpool ne tint aucun compte de leur dépit. De tous côtés arrivaient des 8ouscri{ftions pour l'achat de l'éléphant, dont ils entrevoyaient déjà à l'horizon la trompe et les défenses. Quelle superbe habitation on lui construirait au milieu d'un bassin ombragé
de JOQC8, de hautes herbes et de contrefaçons de bambous! Il mangerait dans de Tébène, il boirait dans du marbre; on lui ferait un faux Gange. On oubliait tout pour lui : le spectacle, qui est fort mauvais à Liverpool, et le thé, qui passe cependant pour le meilleur thé qu'on puisse boire en Angleterre. Malheureusement on oubliait aussi les philanthropes, qui sont une puissance avec laquelle il faut compter dans la Grande-Bretagne.
En France, un philanthrope passe généralement pour un niais ou un fripon habile dont on a le droit de rire sans courir un risque sérieux ; en Angleterre, un philanthrope est presque toujours ce qu'on appelle avec quelque teinte de dérision un saint. Ce parti des saints a de nombreux représentants à la Chambre des Lords et à la Chambre des Communes ; il appuie ou combat les ministères, il en a quelquefois renversé. Il est tout-puissant, surtout, dans les questions sociales. Il aurait pu, à l'occasion du difiFérend élevé entre Taïti et le missionnaire Pritchard, entraîner l'Angleterre dans une guerre avec la France ; il règne à la cour de Saint-James. Ce parti des saints représente les jésuites en Angleterre. Il inspire moins de terreur que les jésuites, parce qu'il fonctionne avec moins de mystère ; mais il est tout aussi influent, quand il veut l'être.
Or, voyant l'acharnement des habitants de Liverpool à posséder leur éléphant, acharnement qui avait pris chez eux le caractère d'une bravade et d'un défi, les philanthropes s'aigrirent, s'emportèrent, opposèrent l'entêtement à l'entêtement, et
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ils se promirent, moralement parlant sans doute, qu'avant d'entrer dans la ville l'éléphant passerait sur leurs corps. Ces menaces n'étaient pas vaines. Ils travaillèrent si bien et si habilement, que beaucoup de gens, qui allaient souscrire pour Tachât de I^léphant, retirèrent leurs mains de peur de se brouiller avec eux. De jour en jour, les versements devinrent plus rares ; enfin, ils menacèrent de tarir. La philanthropie triomphait. Liverpool n'aurait donc pas d'éléphant! C'était impossible à croire. Après tant de désirs, après tant d'efforts, après tant de sommes versées, n'aboutir qu'à rehausser la vanité de quelques philanthropes chagrins, impérieux, tyranniques, insolents ! La force au grand jour avait été vaincue, la force dans l'ombre ne le serait peut-être pas. La Société des Amis des Animaux fit semblant de se résigner.
Par l'organe de son digne président, M. Cribb, elle déclara à M. Crevett, le président de la Société des Amis des Hommes, qu'elle renonçait à la réa» lisation d'un désir dont elle n'avait pas d'abord mesuré la portée. II ne serait plus question d'éléphant ; on était déjà en train de rendre aux souscripteurs le montant de leurs souscriptions. «Quand des païens, ajoutait M. Cribb, sacrifiaient jusqu'à deux cents bœufs sur les autels de la paix, des chrétiens pouvaient sans peine sacrifier un éléphant, n
Le jour même où M. Cribb, le chef de la Société des Amis des Animaux, se soumettait ainsi au parti philanthropique, il écrivit secrètement à son ami intime le président de la Compagnie des
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Indes, à Madras, de lui faire savoir par la voie la plus prompte, fût-ce la plus dispendieuse, si l'on pouvait lui adresser un voyageur chargé de l'achat d'un éléphant. Voilà donc ce qu'avait obtenu la violence du parti opposé à celui des Amis des Animaux : une fausse promesse, une soumission menteuse. Retirées ostensiblement, les souscriptions revinrent sans bruit dans les mains de M. Cribb, plus dévoué que jamais à la cause des partisans de l'éléphant, tous, on le voit, devenus des conspirateurs, ayant des signes pour se reconnaître, des attouchements pour fraterniser, des paroles pour se comprendre. Deux fois par mois les membres de la Société des Amis des Animaux se réimissaient en comité secret pour s'entretenir à voix basse da l'objet mystérieux de leur désir. Les uns apportaient de nouvelles souscriptions. les autres l'assurance que la Société philanthropique n'avait aucun doute sur leurs menées souterraines ; et chaque séance se terminait par une prière en commun, où l'on hâtait le retour de la communication que devait faire à M. Cribb le président de la Compagnie des Indes à Madras.
Rien ne meurt en chemin dans les déterminations prises par les Anglais, parce qu'ils conçoivent avec lenteur ce qu'ils exécutent sans découragement. Cribb fît savoir aux membres du club dont il avait l'honneur d'être le président qu'il avait à leur apprendre une nouvelle qui les comblerait de joie. Il les priait instamment de ne pas manquer à cette réunion. Dix heures sonnaient à l'église de Saint- PauV,1orsquMI lut, au milieu d'un silence qui tenait de
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l'extase, la réponse qu'adressait à sa lettre Son Excellence le président de la Compagnie des Indes à Madras.
« Mon cher monsieur Cribb,
« Si je n'ai pas trop compris pourquoi vous mettez tant de mystère dans la rédaction de votre lettre, je ne me suis pas moins empressé d'y répondre, et cela, je l'espère du moins, dans des termes qui vous satisferont complètement. Tout voyageur recommandé par vous à l'honorable club des Amis des Animaux sera reçu à Madras, vous n'en doutez pas, avec la plus ouverte hospitalité et l'affection la plus britannique.
te Quand il se sera remis dans mon palais des fatigues d'une traversée dont je ne veux vous dissimuler ni la longueur ni les ennuis, moi, nos agents, nos collecteurs, tous les résidents de la Compagnie, nous lui faciliterons tous les moyens de se rendre avec la plus grande célérité possible dans les États du Dekhan, où se trouvent, comme vous l'avez fort bien dit vous-même dans votre chère et honorée lettre, les plus beaux éléphants de l'Asie.
« Le Dekhan est le paradis terrestre de l'Asie. Quel ciel enchanteur! quelles eaux veloutées! quelles splendides fleurs ! des forêts qui embaument, des oiseaux d'or! Je crois cependant, mon cher monsieur Cribb, qu'il est de votre devoir de prévenir et d'instruire le voyageur chargé de votre mission des dangers qu'il courra dans la plupart
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des provinces qu'il aura à traverser pour se rendre dans les vastes pâturages où errent par troupes les éléphants. Les peuples de Tlndoustan sont vaincus, mais ils n'ont jamais été soumis. Ils nous abhorrent comme Anglais, comme vainqueurs et comme chrétiens. Il serait donc téméraire de ga-« rantir toute éventualité de. danger à votre voyageur, exposé en outre à la piqûre mortelle des insectes, aux atteintes meurtrières du choléra et aux poignards impitoyables des Thugs : les Thugs, ces assassins mystérieux dont vous avez entendu parler, mais dont vous n'avez aucune idée exacte en Europe ; ces hommes qui, associés au nombre de plusieurs millions pour faire le mal, pour commettre des crimes épouvantables, ne redoutent aucune espèce de répression. Vainqueurs, ils sont heureux de partager vos dépouilles; vaincus, ils sont glorieux de leur martyre. Ils sont près de vous, mangent sous votre toit, vous servent, vous obéissent pendant plusieurs années, en attendant le moment de vous égorger ; et vous ne les connaissez pas! Instruisez donc votre missionnaire, mon cher monsieur Cribb, des périls qu'il doit affronter dans son expédition, et s'il persiste à les braver, donnez-lui votre bénédiction et mon adresse. Qu'il parte! qii'il vienne! il sera le bienvenu à Madras.
« Madras est le bouquet de l'Asie; c'est à la fois Bagdad, Londres, Constantinople et Pékin. Je dois pourtant ajouter que votre voyageur ne retournera pas à Liverpool sans avoir gagné à Madras une affection de foie, dont il échappera si
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la maladie est prise à temps; mais il est probable cependant qu'il en mourra, de même que nous mourrons de la même maladie, nous tous qui habitons les Indes.
a J'attends donc votre recommandé, cher monsieur Cribb, et je vous prie de me considérer toujours comme votre meilleur ami dans cette partie du monde où l'on montre, sur une haute montagne, la trace du pied qu'Adam y a laissée : preuve, selon moi, qu'après l'avoir connue, Adam n'a pas été fort jaloux de l'habiter. Mes cordialités les plus vives à tous les membres du club des Amis des Animaux, à la disposition desquels je vous prie de me mettre pour tout ce qui peut concerner la création : tigres, léopards, lions, panthères^ éléphants, hippopotames, rhinocéros. S'il est vrai que l'arche, après le déloge, se soit arrêtée aux Indes, ainsi que nos savants ministres le prétendent, il faut croire que presque tous les animaux n'ont plus voulu quitter cette terre de salut ; d'où je conclus, après avoir dit qu'Adam n'avait pas voulu y demeurer, que les Indes sont faites pour les animaux et non pour l'homme.
f( Je suis votre affectionné ami.
« Le président de la C' des Indes, à Madras. »
« *P. S. Je vous envoie avec la présente, comme souvenir d'amitié, six chacals furieux, douze douzaines de vipères de l'espèce la plus venimeuse, et un bocal où sont renfermés les petits insectes qui produisent, assure-t-on, le choléra. »
« Trois hourras pour le président de la Com-
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pagnie des Indes! » dit le président Cribb, après avoir lu, avec des larmes d'admiration, cette lettre qui permettait enfîn de réaliser le projet si longtemps caressé par la Société des Amis des Animaux.
Les trois hourras éclatèrent sous les voûtes, et l'on passa immédiatement à la discussion des moyens d'exécution. Qui enverrait-on dans l'Inde, au fond du Dekhan, pour y chercher l'éléphant et le ramener en E4irope? quel membre aurait assez de courage et de dévouement?
Le docteur Burton s'avança.
Départ de M. Burton pour les Indes. — Colère des philanthropes. — Il n'est pas dévoré. — Il rencontre chez les sauvages une société de communistes. — Son arrivée à Madras. — Ce qu'il y voit. — On verra dans le chapitre suivant ce qu'il y mange.
E président Cribb lui demanda s'il avait bien peso sur chaque phrase de la lettre du président de Madras, cette lettre à travers les lignes de laquelle bondissaient les tigres rayés et hurlaient les avides panthères. M. Burlon répondit qu'il tenait compte de toutes les menaces contenues dans cette lettre; mais les périls seraient-ils encore plus nombreux et plus graves, ajouta-t-il, il était décidé à les affronter tous pour la gloire de la Société des Amis des Animaux, dont il avait l'insigne honneur d'être membre, et pour placer Liverpool, sa ville natale, au niveau de Londres, qui ne s'enorgueillirait plus tant de posséder seule un éléphant.
M. Burton fut embrassé par le président Cribb, et chacun de ses confrères lui pressa étroitement la main.
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La Société passa immédiatement à Tapprécia^ tioD de l'indemnité due au beau dévouement de M. Barton.
En France, après deux années de démarches, de sollicitations et de découragements, on lui aurait alloué, pour frais de voyage, récompense et gratitude publique, une somme de quatre ou cinq mille francs au plus, et on lui aurait peut-être promis au retour la première place de bibliothécaire vacante en province, place qui ne vaque jamais. L'Angleterre est vraiment la première nation du monde par la grandeur de ses magnificences scientifiques. Liverpool, en accordant vingt-cinq mille francs, ou mille livres sterling à M. Burton pour dépenses de voyages, lui garantit encore une pension viagère de six mille francs après l'accomplissement de sa mission ; et s'il venait à mourir en route, sa veuve jouirait d'un secours annuel de trois mille francs. Là ne se bornerait pas la reconnaissance de la Société des Amis des Animaux envers M. Burton. Elle lui promettait un cadeau de cinquante mille francs, qu'elle comptait lui offrir sous une forme qui honorerait son courage sans blesser son désintéressem^t.
Ui^ événement heureux et un contre-temps déplorable signalèrent les derniers préparatifs de départ de M. Burton.
L'événement heureux fut ceci : Le Zoological Garden, de Londres, perdit le superbe éléphant dont il était si glorieux. Triste et languissant depuis quelques mois, l'animal s'était laissé mourir d'un accès de nostalgie. Ni les soins des plus
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célèbres docteurs, ni les bons traitements des gardiens, ni les agaceries charmantes des enfants qui lui lançaient à l'heure de la promenade des sucreries à travers ses barreaux, ni les petits coups d'ombrelles roses donnés sur sa trompe par les blondes ladies du Strand, n'avaient pu calmer le sombre, l'immense ennui dont il était rongé. Les physiologistes prétendaient qu'il était mort d'une affection laryngés ; mais les moralistes anglais, si profonds et si délicats dans leurs observations, avaient lu dans le regard jaune et abattu du pauvre colosse qu'il était mort d'un amour commencé sous les larges banians du Carnatic, et demeuré inconsolable loin de l'objet aimé, sur les bords glacés de la Tamise. Une peine de cœur avait tué l'éléphant. Pourquoi M. Armand!, qui a écrit un si docte ouvrage intitulé : Histoire militaire des Éléphants, ne parle-t-il pas, dans son gros livre, des affections tendres de ces intelligents animaffx? O monsieur Ârmandi, revoyez, embellissez votre ouvrage : vous avez été le Quinte Curce, le Xénophon, le Vauban, le chevalier Folard des éléphants; daignez en êtreJ'Ovide; allons! quelques lignes élégiaques en faveur de celui du Zoological Garden de Londres. Que nous vous devions un jour l'Art d'aimer des éléphants!
Si nous avons qualifié d'heureux l'événement que nous venons de rapporter, c'est parce que nous nous sommes placé un instant au point de vue des membres de la Société des Amis des Animaux, qui, en effet, se rejouirent d'un accident par lequel ils se trouvaient tout à coup débarrassés de'l'éter-
nel objet d'une rivalité écrasante. Ils allaient avoir un éléphant présumé d'avance sans égal, tandis que Londres ne restait plus en possession que de quelques chèvres du Thibet, de qaelques moutons du Cap et d'une centaine de singes, richesses banales, à la portée des moindres jardins botaniques. Leur tendresse pour les animaux se tut un instant pour laisser éclater leur égoïsme. Mais le contrepoids de cette joie barbare ne se fît pas longtemps attendre.
Pour masquer s.*s projets, pour colorer d'un motif, des plus spécieux en Angleterre, le fait de son voyage lointain, M. Burton avait accrédité le bruit qu'il n'allait aux Indes que pour répandre dans les possessions anglaises et au delà, s'il était possible, des exemplaires de la Bible. La Société Biblique de Liverpool l'avait chargé, disait-il, de cette mission hautement chrétienne et philanthropique. Cette dernière assertion était vraie : M. Burton avait obtenu, à force d'habileté, la confiance des membres de cette pieuse Société, à la faveur de laquelle les Anglais s'introduisent partout dans l'univers et préludent à toutes leurs conquêtes et à toutes leurs spoliations. La Société imprime de petites Bibles, un missionnaire part pour les distribuer aux sauvages : il va en Amérique, aux Indes, dans l'Océanie; observe, les yeux baissés, étudie, espionne, tout en distribuant ses volumes. Au retour, il n'a pas ramené un seul fidèle à la foi de Luther; mais il a du moins examiné la situation du pays, calculé ses forces, apprécié ses relations ^
avec les autres peuples, dressé tout un plan d'in- (.
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vasion si le pays est vierge et de perturbation s'il est à demi civilisé. Les missionnaires protestants ont été dans ces derniers temps les pionniers de la conquête de la Chine. Il n'est pas besoin de dire que les Sociétés bibliques sont le séminaire où l'on élève, d'où sort, parfaitement discipliné, le parti des saints dont nous avons déjà parlé.
M. Burton avait reçu en comité secret les dernières instructions de ses confrères, recueilli ses notes, couché dans son portefeuille de nombreuses lettres de recommandation à côté de ses lettres de crédit: il avait emmagasiné ses Bibles, embrassé sa femme, mis ordre à ses affaires, enfin il allait partir de Liverpool, quand un membre de la Société des Amis des Hommes fît une horrible découverte. Comment la fit-il? nous l'ignorons, mais n'importe. M. Burton n'allait pas aux Indes pour convertir les Malais ! c'était un impudent menteur, c'était un traître; il ne s'y rendait que pour acheter l'éléphant, après que la Société, dont il était le représentant, avait solennellement promis de renoncer à cette funeste acquisition. Le brasier de la haine se ralluma entre les deux clubs; des paroles vives on passa aux écrits, des écrits aux injures, des injures au silence armé, terrible, mor.te1, — un silence anglais. Les Corses et les Anglais ont un côté semblable dans leur caractère si différent : c'est une tranquillité profonde dans la méditation de la vengeance.
Mais M. Burton a fait voile vers l'Egypte, où il va s'embarquer pour le cap de Bonne- Espérance.
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Cette première partie de sa traversée a été heureuse; il a mouillé sous le phare d'Alexandrie. Après quelques jours de repos, il s'éloigne de la terre des Pharaons ; il salue de loin les pyramides, il franchit la mer Rouge. M. Burton touche enfin cette belle colonie, volée aÛx Hollandais par ces oiseaux de proie qui n'ont ripn à eux, qui ont tout pris aux autres, même leur langue, laquelle appartient à trois peuples différents : aux Danois, aux Saxons et aux Normands. Les Anglais ont filouté le Cap, comme ils ont escroqué Gibraltar et Malte.
M. Burton ne put pas regretter de s'être arrêté pendant quelques jours sur cette partie du monde africain, au lieu de se rendre en ligne directe à Madras. Il vit sur la côte des Hottentots, les derniers êtres placés sur l'échelle de la création. Il connut les Bosch mans, espèce d'hommes dégradés qui repoussent toute idée de civilisation, que les Anglais et les Hollandais, les deux peuples les plus colonisateurs du globe, n'ont jamais pu soumettre à aucune forme de gouvernement. Les Boschmans réalisent à un suprême degré la théorie sociale de J.-J. Rousseau; ils vivent libres, indépendants et sous le régime d'une communauté absolument semblable à celle que certains socialistes modernes prêchent dans leurs clubs avec la persuasion du poignard et proclament dans la rue avec la logique du fusil. Chez les Boschmans, il n'existe ni propriété, ni famille, ni lois, ni morale, ni religion. Aussi vivent-ils de rapines, de brigandages et de vols; ils se nourrissent une partie de
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Tannée de crapauds, de sauterelles et de racines, dorment tout nus sur la terre; et leur unique industrie consiste à composer, avec le suc de certaines herbes écrasées, le poison terrible dans lequel les naturels des contrées voisines trempent le bout de leurs lances et la pointe de leurs flèches. Les Boschmans indiquent à l'étude des nations civilisées le tableau qu'elles offriraient si elles tombaient, de dégradation en dégradation, jusqu'au néant du communisme. Ils sont les premiers communistes qu'on ait vus à l'état de société, si l'on peut donner ce nom à la décomposition physique et morale la plus avancée. Mais ils sont un fait providentiel dont les nations devraient se préoccuper, afin de ne pas se laisser entraîner sur la pente des théories à l'usage de quelques fous de l'espèce la plus redoutable.
Cette bordure dentelée qui se découpe à l'horizon derrière des franges d'écumes, formées, de place en place, par la barre la plus dangereuse du monde; ces murs de fortification qui serpentent et se tordent en suivant une ligne de rocher où la vague se brise pour retomber en pluie de perles éblouissantes, en fumées humides; ces arbres gigantesques dont les huppes vertes se perdent dans les profondeurs du ciel, végétations aériennes dont on ne distingue pas le tronc qui les porte, tant est grande la distance d'où on les aperçoit; ce ciel d'un bleu incandescent et furieux, arrondi sur des constructions qu'en approchant toujours on prend d'abord pour une bourgade, puisqu'on reconnaît être une cité immense, si démesurée
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qu'on ne sait ni où est sa tète ni où sont ses pieds ; ces palais athéniens, dont les colonnes d'un blanc de sel jettent la moitié de leur ombre sur la mer qui les plisse, l'autre moitié sur la terre; ces balcons délicieux découpés à jour et qui laissent passer entre les broderies de leurs trèfles des boas épineux, de grosses tiges d'aloès toutes chargées de leurs fleurs écbevelées, rouges comme des langues de feu; ces amas de chaumières noires courant comme des fourmis pressées de rentrer dans leur trou au moment d'un orage ; ces milliers de pagodes blanchts et bleues élancées pyramidalement dans les airs avec leurs dix étages que hérissent aux angles des cornes de vache, toutes rayées de colonnes, écrasées de festons, de fleurs, de rubans de pierre, percées de croisées inégales, flanquées, étouffées de minarets, de dômes d'étain où sd mire, comme dans une glace, le soleil avec toutes ses flammes et tous ses rayons; ces cris monotones poussés sur la mer par des rameurs couleur de cuivre jaune et par des goélands voraces; ces clameurs qui viennent de la terre avec le vent de la raie qui fait tout onduler; ces clairons militaires, dont les incessantes fanfares révèlent la présence d'une garnison formidable ; ces processions de palanquins rapides balançant un homme endormi que portent douze esclaves aux longs vêtements blancs, précédés d'un autre esclave qui court en tête, un bâton d'argent à la main; ces hommes nus, ces autres palanquins traînés par des bœufs; ces dandys en voiture, qui ont à côté d'eux des ladies vêtues éternellement de mo'jsse-
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Une blanche, comme poar aller au bal ou au tombeau, pâles, mourantes, passionnées, éteintes, respirant à peine «ous la fratcheur décevante d'un éventail qu'une Indienne agite sur leur front languissant; ces prêtres basanés, ces brahmines, façonnés en magots ; ces danseuses enveloppées de la tête aux pieds, ayant le nez paré d'anneaux d'or ; ces fous lugubres tenant un bras maigre en l'air et s'^appuyant sur un seul pied au milieu d'une^ foule hébétée, dont le visage est peint en jaune et en rouge ; cette saveur acre de la mer, ces fades odeurs d'esclaves, ces parfums enivrants qui émanent de la toilette des femmes anglaises, ces choses, ces bruits, ces éblouissements, c'est Madras, la reine des Indes, la ville aux huit cent mille habitants, la capitale de l'Indoustan, la résidence d'un des trois grands potentats de la Compagnie.
M. Burton était, malheureusement ou heureusement pour lui, un de ces hommes rigides, un de ces bons types anglais tout d'une pièce, qui suivent à droit fil leur idée sans s'émouvoir de ce qui se passe autour d'eux ; ils courent à leur but comme une balle.
Il était venu de Liverpool à Madras pour conquérir un éléphant ; rien n'était capable de détourner son attention de cette préoccupation importante. Il ne jetait pas un regard, il ne faisait pas un pas, il n'éprouvait pas une sensation qui l'éloignât pendant une seconde de la distraction rectilignede sa mission. Que de distractions n'aurait pas données à un Français, par exemple, le spectacle de toutes les nouveautés étalées sous son re-
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gard! Le jour même de son arrivée, et encore humide de la traversée, un Français aurait voulu monter au sommet de toutes les pagodes, entrer dans chaque palais de Naïre ; interroger le moindre passant sur ses mœurs, sur sa religion, ses coutumes; se promener en palanquin, courtiser les bayadères, parcourir la ville blanche et la ville noire, faire la cour à toutes les femmes de chambre anglaises, aspirer le houca et le gourgouri, chasser au tigre, fumer de l'opium ; souper dans un salon de nabab, éclairé par des candélabres où, dans les lampes de verre, brûle l'huile de coco; frôler sous ses pieds les nattes de jonc et respirer Tair que fait le pnnkah. M. Biirton ne se livra à aucun de ces désirs insensés. L'Inde, pour lui, se résumait en un éléphant; tant qu'il n'aurait pas cet éléphant en sa possession, il ne dev^t pas sortir de la sévérité de son rôle, de l'unité de sa tâche. Comme Brahma, il s'était incarné dans un éléphant.
Aussitôt qu'il fut en présence du président de la Compagnie, qui le reçut, entouré de sa famille, il voulut parler de l'éléphant. Le président, qui était un de ces esprits charmants, comme l'Angleterre en compte quelques-uns parmi ces gentlemen ruinés, et il l'avait été plusieurs fois, et c'était même à cause de la perte si souvent réitérée de sa fortune qu'on l'avait nommé président à Madras, dit avec beaucoup de grâce à M. Burton, qu'ils causeraient de l'éléphant après déjeuner...
« Quand nous serons seuls, ajouta-t-il tout bas.
— Quand nou8 serons seuls!... pensa avec inquiétude M. Burton. Pourquoi quand nous serons seuls? Allons, une heure de per<lue! Déjeunons, i» On se mit à table.
Burton confond un potage de cinq cents francs avec un vermicelle au maigre. — Il mange des araignées vertes sans éprouver le moindre plaisir. — Il mange aussi de l'éléphant. — Le président fait une confidence à Burton, qui pâlit. — Quelle était cette confidence. — Un nouveau personnage parait en scène : M. Pool. — Burton quitte Madras.
ouR fêter son bote, le président de Madras avait fait composer, exprès pour lui, un de ces repas bizarres et dispendieux que l'imagination seule des Hindous peut concevoir dans ses rôves opiacés et que la bourse seule d'un millionnaire a le droit de se permettre. Il comptait sur l'étonnement qu'il DToduirait nécessairement sur M. Burton, habitué, en Anglais de la vieille roche, au roastbeef et au pouding. Le dîner était plus qu'indien, il était entièrement chinois. On servit d'abord un potage aux nids d'hirondelles, et on s'attendait avec raison à quelques premières paroles de surprise de la part de M. Burton. Il ue souffla pas le mot, il avala un potage de cinq cents francs comme il
eût englouti un de ces affreux breuvages qu'on sert dans son pays en guise de soupe. Et quand madame la présidente lui demanda comment il trouvait ce potage, il répondit :
tt Je trouve ces vermicelles au maigre assez bons. »
La réponse était renversante. On pensa toutefois que M. Burton gardait son admiration pour des excentricités plus grandes; et on lui servit successivement, dans de petits plats de porcelaine, des vers de terre salés, des cochons bourrés d'huîtres, des langues d'hippopotame au coulis de gingembre, du cuir du Japon attendri dans l'eau de fèves, une fricassée de grenouilles, des chenilles salées, des nageoires de requin dans l'huile de ricin, des perdrix de Luçon au jus de cloporte, des souris blanches écorchées vivantes, des araignées vertes au piment. Burton ne sourcilla pas ; il dévora tout sans s'informer une seule fois de la nature bizarre, du goût indescriptible des mets dont il farcissait en silence son estomac. Depuis trois heures, il écrasait sous ses dents des oiseaux et des insectes qu'on ne voit guère figurer chez nous que dans les cabinets des naturalistes, lorsque enfin, goûtant d'un quartier de viande détaché d'un corps monstrueux, informe, couvert de cannelle, saupoudré d'un demi-pouce de poivre, doré de muscades, il s'écria en regardant le président :
« Excellence, quand parlerons-nous de l'éléphant ?
— Quand vous aurez fini d'en manger, lui répondit le. président de Madras, qui avait voulu
écHBC A l'Éléphant. 25
pousser si loin la politesse envers Burton, qu'il lui avait fait manger de Téléphant arrangé à la cochinchinoise.
— Comme tout votre dfner était à la française, répliqua M. Burton, j'ai cru que ce dernier mets était du bœuf à la mode. »
La famille du président quitta brusquement la table pour ne pas éclater de rire. Prendre pour un dtner à la française des entremets de scorpions et des entrées de vipères ! c'était trop fort. Il est vrai que beaucoup d'Anglais croient encore que nous ne nous nourrissons en France que de grenouilles. Le président de Madras et M. Burton se trouvèrent seuls y assis devant une table dont tous les ornements, toutes les richesses, tous les cristaux furent remplacés, selon l'usage anglais, par un petit chariot d'argent massif chargé de bouteilles de toutes sortes de vins fins, de liqueurs exquises. On sait que de temps en temps, et l'intervalle est souvent bien court, ce petit chariot, porté sur des roues en métal, est poussé avec bruit par le buveur qui s'est servi devant la place du buveur qui attend. Ce manège bachique dure quelquefois jusqu'au jour, jusqu'à la minute où le chariot est vide et l'assemblée complètement ivre.
« Nous voilà seuls, dit le président de Madras, causons tout à notre aise de l'éléphant. J'ai à ce sujet deux grandes nouvelles à vous communiquer. M
Burton s'anima tout à coup, ce que n'avaient pu faire ni les mets incendiaires ni les boissons aromatisées dont il avait brûlé son palais.
26 éCHEC A L^éLÉPHANT.
« Je vous écoute, Excellence.
— Mes gens ont parcouru, par mon ordre, tout le Dekhan; et dans une vaste plaine près d'Aurengabad, ils ont découvert une troupe d'éléphants de la plus rare espèce,
— J'y cours!
— Restez, monsieur Burton. Vous ignorez, je le vois, qu'on ne prend pas une troupe d'élépfaants comme un nid de fauvettes. Ils sont quinze cents environ.
— Mais s'ils s'en vont?
— Ne craignez rien. A moins qu'on ne vienne les troubler par quelque chasse, ces animaux demeurent toujours plusieurs années 4à où ils ss trouvent bien.
— Continuez, je vous prie.
— Il y a parmi ces éléphants, poursuivit le président de Madras, des sujets qui ont jusqu'à douze pieds de haut.
— Trois pieds de plus que celui du Zoological Garden de Londres, s'écria Burton. O Liverpool, ma patrie !
— Je ne vous ai point tout dit encore. Mes chasseurs ont vu, au milieu de ces superbes pachydermes, un phénomène fort rare, même dans l'Inde.»
Burton ne respirait pas. Le président laissa filtrer pendant quelques minutes la surprise sur les lèvres de son hôte, puis il lui dit :
« Ils ont vu un éléphant blanc.
— Un éléphant blanc! s'écria Burton, qui ne put dire autre chose pendant cette minute de béatitude extatique. Un éléphant blanc !
éCHBC A L'éléPHAUT» 2J
— Un éléphant blanc comme la lune, reprit le président de Madras, haut de douze pieds, armé des plus belles défenses qui soient au monde, dont la trompe est rose ; enfin, si prodigieusement beau, que les autres éléphants, au dire de mes chasseurs, ouvrent leurs rangs avec respect pour le laisser passer, et Tadorent, ou semblent l'adorer, au lever et au coucher du soleil.
— C'est trop de bonheur pour trop peu d'espoir, murmura Burton, que le désir, la crainte, rendaient fou, poète et presque amoureux en pensant à ce magnifique éléphant blanc. Vous ne me défendrez plus, ajouta-t-il en se levant, de me rendre immédiatement dans le Dekhan pour essayer de m'emparer de cette riche conquête. »
Le président retint une seconde fois M. Burton.
« Il y a bien loin, monsieur Burton, de Madras à la plaine où sont les éléphants ; d'ailleurs, d'immenses préparatifs de voyage sont nécessaires : il vous faut tout un équipage de chasse, des chevaux, des dromadaires, des cipayes, des Malabares, une suite de près de deux cents personnes au moins pour vous accompagner.
— Patience ! dit M. Burton ; patience !
— Non seulement patience, poursuivit le président, mais fermeté d'âme. Je ne vous ai dit encore qu'une nouvelle, l'autre est moins agréable à révéler.
— Qu'est-ce donc?
— J'ai appris, il y a dix jours environ, par mon honorable confrère, le président de Calcutta, que l'Académie de Londres lui avait adressé un naturaliste célèbre, M. Pool, chargé, comme vous,
28 écHBC A l'Éléphant.
de ramener en Angleterre le plus bel éléphant qu'il rencontrerait aux Indes, pour remplacer celui qu'a récemment perdu le Zoological Garden, n
Burton frappa violemment la table de son verre ; il fit rouler le chariot qui porte les vins.
« Nous sommes trahis, milord !
— Trahis, dites-vous?
— C'est une conspiration... La présence de ce M. Pool aux Indes est la conséquence d'une odieuse rivalité, d'une indigne jalousie ressentie par Londres, cette ville de fiel, qui a connu ma mission et son but. Londres ne veut pas que nous possédions un éléphant aussi beau, aussi remarquable que le sien. C'est un ennemi que la capitale m'envoie, qu'elle me lâche traîtreusement dans l'ombre pour m'assassiner. Quels brigands, milord, que les naturalistes !
— Calmez-vous^ monsieur Burton.
— Ah ! je suis indigné !
— Cependant...
— Mais je triompherai de tous les obstacles, j'éviterai tous les pièges. N'y eût-il plus qu'un seul éléphant aux Indes, c'est moi qui l'aurai ; et plutôt que de me le laisser enlever par M. Pool, je l'assommerais de ma main.
— M. Pool?
— Non, l'éléphant. Cependant, que M. Pool lui-même y prenne garde... un naturaliste ne fait pas cinq mille lieues sans rapporter la peau de quelqu'un ou de quelque chose.
— Raisonnez plus froidement, moucher Burton; il y a plus d'un éléphant en Asie : vous aurez le
vôtre, M. Pool aura le sien, et il en restera encore quelques-uns.
— Je veux avoir le plus beau !
— Sans cloute, et je vous ai déjà mis sur la voie du plus fameux de l'espèce. J'ai fait plus : pour vous être agréable, autant qu'à la Société qui vous a envoyé vers moi, j'ai évité de fournir au président de Calcutta les renseignements qu'il me demandait sur 1m endroits du Dekfaan fréquentés par les éléphants réputés les plus célèbres de la contrée.
— Milord, Liverpool vous devra une éternelle reconnaissance.. . Mais vous voyez qu'il est urgent, qu'il est indispensable que je me rende dans le Dekhan. Quel désespoir si M. Pool, renseigné par d'autres personnes, apprenait qu'un éléphant blanc... Tenez, j'en mourrais, milord.
— Sans vous rassurer entièrement, monsieur Burton, je dois pourtant vous dire que de Calcutta, au Dekhan il y a très-loin, et que par conséquent vous serez arrivé bien avant M. Pool.
— Sans doute, milord, sans doute... je l'espère... mais je crains toujours... mais je crois que la prudence..
— Eh bien, vous partirez dans huit jours : il vous faut au moins ce temps pour être en mesure d'affronter les di£Scultés du voyage, et pour le faire avec l'utilité que vous comptez en retirer.
— Huit jours! huit siècles!
— Songez, monsieur Burton, que vous allez traverser des contrées dont les tigres seuls connaissent bien la topographie, et qui n'ont encore été cadastrées que par les rhinocéros. Je rédige-
30 écMBC A L éréPHANT.
rai moi-même les notes où vous pourrez étudier les précautions quMl conviendra que vous preniez en route tant contre les éléments que contre les hommes.
— Mais ne serai-je pas protégé par les deux cents hommes que vous me donnez pQur escorte ?
— Ce sont des voleurs.
— Pourquoi ne m'en pas donner d'honnêtes?
— Il n'y en a pas. Les uns sont Malais, ils sont voleurs et vindicatifs; les autres sont Cochinchinois, et ils vous laisseront en route au moindre prétexte; les autres sont Chinois, ils voleraient le bon Dieu sur l'autel.
— Quand je raconterai cela à Liverpool !
— Vous comptez revoir Liverpool ? dit le président de Madras au pauvre M. Burton, que cette question terrifia.
— Mais oui... et avec mon éléphant blanc...
— Je plaisante, reprit le président; vous ne mourrez ni du foie, ni du choléra, ni de la dyssenterie, ni de la fièvre des marais, ni de la nostalgie. Vous reverrez Liverpool. Il n'y a qu'une chose que vous ne reverrez pas à votre retour à Madras, si vous repassez par ici.
— Et qui?
— Moi. A votre retour, je serai mort de la maladie de foie qui me ronge. »
Le président de Madras but un large verre de sodawater sur la prédiction personnelle qu'il venait de prononcer.
On servit encore le thé. La famille du présL dent rentra au salon pour jouir encore de l'étran-
éCHBC A L'éLéPHANT. }!
ger qui leur était recommandé par la Société des Amis des Animaux de la bonne ville de Liverpool. Ainsi que Tavait dit le président de la Compagnie, huit jours après cette conversation, M. Burton quittait Madras, dont il n'avait pas daigné voir une seule curiosité, pour se rendre, à son grand désir, dans les États du Dekhan, terme glorieux et périlleux à la fois de son expédition. Au lever du jour, il monta dans un palanquin, où, par les soins de son hôte, se trouvait réuni, dans un ordre admirable, tout ce que le confortable anglais enté sur le faste indien peut concentrer d'objets délicats et utiles sur un moindre espace. Dans cette cage suspendue, il y avait une commode, une toilette, un bufifet, un bureau, un divan, une cave, une cuisine, un magasin d'armes et vingt autres dépendances non moins curieuses. Cette maison, enveloppée de gaze, entourée d^un vaste filet, était portée à l'aide de forts bambous sur les épaules de douze vigoureux bâhis. Ces bâhis courent toujours; ils courent en plaine, ils courent dans les ravins, ils courent dans les marais, an soleil et à la pluie. S'ils sont fatigués, ils se serrent le ventre avec leur ceinture; s'ils ont soif, ils chantent. Le président de la Compagnie avait indiqué à M. Burton, dans son itinéraire, la route de Sadraspatnam. Cette voie n'était pas assurément la plus directe pour aller à Aurengabad ; mais c'était le chemin le plus sûr, le moins infesté de brigands, et surtout le moins exposé, à cette époque, aux déprédations des redoutables Thugs. C'est sur cette route, d'ailleurs fort belle et tracée
au bord de la mer, que M. Burton, assoupi par le roulis monotone du palanquin, tira de son calepin les notes rédigées pour lui avec tant de de sollicitude par le président de Madras, et qu'il se mit à les "lire. Ces notes contenaient les préceptes et avis suivants :
« L'étranger qui vient aux Indes avec de la patience la perd; l'étranger qui n'en a pas en rapporte.
« L'étranger évitera avec soin de voyager la nuit : l'air qui, le soir, s'exhale des marais, engendre une fièvre incurable.
a II évitera aussi de voyager longtemps après le lever du soleil : la chaleur de la terre communique alors au sang une fermentation foudroyante qui amène inévitablement des congestions cérébrales. »
— Mais alors, pensa l'honorable M. Burton, il faut rester en place quand on veut voyager dans ce pays-ci.
Il continua sa lecture :
a L'étranger ne s'abandonnera pas au repos, sous peine de tomber dans un engourdissement funeste qni entraînerait en peu de temps la décomposition de la masse du sang. »
— Ne pas marcher et ne pas rester en place, c'est assez embarrassant, se dit M. Burton.
« L'étranger ne boira pas chaud : la débilitation serait mortelle pour lui.
« L'étranger ne boira pas froid : l'inflammation serait immédiate et non moins mortelle. »
Le front de M. Burton devint excessivement anxieux.
Les conseils hygiéniques du président de Madras donnent la fièvre au docteur Burton. — Une ville qui sort de la mer. — Burton lui-même y fait attention. — Les géographes en parlent à peine, vu son importance. — Le docteur voit venir de très loin un fantôme monté sur un animal fantastique. — De près, l'animal est un chameau; Thomme... on verra.
B docteur Burton reprit la lecture des instructions rédigées pour lui par le président de Madras :
« Quelquefois la sobriété tue aux Indes.
« Quelquefois aussi les excès ne vous sauvent
pas.
« Les sensations violentes sont un poison dacs ce climat.
u Le corps a besoin d'un ressort puissant dans une atmosphère lâche et détendue comme celle de l'Hindoustan. »
— Quel est ce ressort ? se demanda naïvement M. Burton; oui, quel est ce ressort, si les sensations fortes sont défendues? Ah! j'ai hâte de
)4> ÉCHEC A l'Éléphant.
sortir de ce pays, où il n'y a de vraiment désirable que les éléphants.
Burton, avec moins d'assurance, continua sa lecture :
« Il n'y a pas d'exemple qu'une famille anglaise soit parvenue aux Indes à sa troisième génération, i»
— Comme je ne veux laisser ici aucune génération, cela m'est parfaitement égal, s'écria M. Burton.
« Autre conseil à l'étranger.
« Il y a dans l'Inde des localités, devenues si corrompues, si putrides^ par des amas de ruines et de végétation, qu'un homme sain peut, en y respirant cinq minutes, vieillir, blanchir et tomber frappé de caducité et de mort. Il a cent ans en cinq minutes. »
Burton n'osa plus lire, il ferma les yeux; quand il les ouvrit, un spectacle admirable se déploya devant lui et autour de lui.
La ville de Sadras était à sa gauche.
Ses porteurs couraient encore, mais faiblement : ils étaient endormis.
Le soleil, gonflé comme un immense ballon de velours cramoisi, effleurait la ligne des eaux de la mer, qui le répétait dans tout son éclat.
Burton crut rêver, si jamais rêve fut aussi étrangement neuf, aussi étrangement beau dans sa désolante nouveauté.
A perte de vue et à partir de ses pieds, s'étendait le panorama, d'une ville comme jamais architecte arabe, maure ou chinois n'en bâtit. C'était
éCHBC A L'ÉLépHANT. 5$
une ville sirène, car une moitié était dans l'eau, l'autre moitié hors de l'eau. Des rues entières, avec leurs rangées de maisons, plongeaient jusqu'aux genoux et montraient leurs toits couronnés de frêles galeries à jour, délicates et majestueuses-couronnes. De petites vagues bleues, irisées par le vent du soir et empourprées par les reflets du soleil, se brisaient aux angles d'une place publique, et couraient ensuite de portique en portique en laissant une jarretière d'écume autour des colonnes de granit qu'elles avaient caressées en passant. Ces colonnes, plantées par milliers, entre-croisaient leurs ombres déliées sur la mer et formaient des réseaux sous lesquels on voyait glisser et bondir les poissons. D'immenses oiseaux couraient au-dessus de la partie flottante : en sorte que cette ville mystérieuse semble avoir été bâtie moitié par les oiseaux de mer, moitié par les poissons, seuls êtres vivants qui la peuplent. Elle étale des magnificences architecturales dont les plus fantasques constructions de l'Hindoustan et de la Perse ne sont qu'une pâle copie. On voit surgir de l'eau d'innombrables pagodes, hautes comme des montagnes et fleuries comme un bouquet de mariée, jetant à droite, à gauche, pardessus leur tête et par-dessus leurs épaules, des brassées de fleurs de lotus, de roses gigantesques, du calice desquelles jaillissent des dômes de mé« tal doré, sphères éblouissantes avec lesquelles les vagues, quand la tempête les soulève, semblent jouer, ainsi que le ferait un jongleur de Golconde avec ses boules de cuivre.
}6 ÉCHEC A l'Éléphant.
Un Vichnou colossal apparaît endormi sur un lit de pierre, au milieu de cette ville innommée. Par moments elle disparaît sous les flots pour reparaître ensuite ainsi qu'un plongeur. Alors elle ruisselle, l'eau coule du front de tous ses monuments, et elle rejette l'eau par la bouche de toutes les croisées de ses palais. Le calme lui rend son premier aspect, ses premières couleurs, ses indescriptibles accidents, ses splendeurs qui ne sont d'aucun monde, d'aucune époque connus.
Les vaisseaux n'approchent pas de cette cité enchantée; les pêcheurs craindraient d'y jeter leurs filets, de peur de les retirer avec quelque Tnonstre. Us se la montrent du doigt, prononcent à voix basse des paroles qui conjurent les maléfices, et vont plus loin. Le savant n'a pas encore brisé le triple sceau qui retient ce mystère de géologie et d'histoire. Quelle était autrefois cette ville de l'Inde, et quel cataclysme, dans l'éloignement des siècles, l'a prise un jour par les cheveux pour la plonger toute vivante dans la mer ?
Le soleil était à moitié descendu dans la mer après s'être posé un instant sur les épaules de Ganesa, la déesse de la sagesse, autre statue de grandeur monstrueuse, élevée au centre de ce naufrage sous la figure d'un éléphant. La nuit venait à grand pas; la côte de Sadras se confondait avec la merveille qui disparaissait déjà dans la brume. Les deux grandes ombres se rapprochaient pour n'en faire qu'une. A ce moment, M. Burton fut ébloui par une autre vision. Des formes mouvantes, confuses, dont il ne pouvait
ECHEC A l'éléphant.
arrêter le caractère, se détachaient à ^horizon; ces formes insolites étaient composées de lignes brisées, ridiculement anguleuses et voûtées. L'attention de M. Burton s'exaltait de plus en plus. Enfin, il lui sembla qu'un homme monté sur un chameau de haute taille venait vers lui du côté même de la ville à demi submergée. Il crut voir qu'il s'avançait à travers les airs en suivant de pointe en pointe le sommet de^ pagodes; sa monture orientale posait sans vaciller ses quatre sabots sur le pied des minarets.
Un effet d'optique causait assurément cette erreur, que tout le sang-froid de Burton ne pouvait pourtant combattre avec succès. A ses yeux, l'homme, l'animal aux longues jambes d'araignées, paraissaient réellement sortir de cette fantasmagorie vaporeuse. Malgré sa bravoure naturelle, il éprouva un petit frisson par tout le corps ; conspirant avec les mystères de l'endroit, ses porteurs ne chantaient plus; et, quoique courant toujours, ils semblaient tous rêver. Il arma son fusil de chasse et ses deux pistolets, et attendit la fin de cet épisode bizarre du grand pocme qu'il venait de lire sur les plages de l'Inde.
Le voyageur fantastique avançait toujours de son côté avec la rapidité qu'on prête aux fantômes.
Le fantôme étai^ M, Pool. — Ils soupent tous deux, M. Burton et lui, dans un petit bois de tamarins. — La fausseté dans le vin. — L'un se dit missionnaire contre l'opium, l'autre missionnaire chargé de répandre la Bible. — Ils mentent comme des naturalistes. — Leur arrivée dans la plaine des éléphants.
u moment où M. Burton allait se mettre en défense, une voix lui cria en pur anglais :
(( Ai-je l'honneur de saluer un compatriote ?
— Oui, monsieur, lui répondit Burton un peu rassuré.
— J'en suis charmé.
— Moi aussi.
— Monsieur voyage sur les terres de la présidence de Madras?
— Depuis deux jours, répliqua Burton.
— Nous allons faire peut-être route ensemble.
— Je le désire de tout mon cœur.
— On n'est pas trop de deux pour traverser ces contrées damnables. »
M. Burton put examiner à loisir, à la lueur des
écHEc A L'éhÉPHAnr, 39
torches que les esclaves venaient d'allumer, le visage de son nouveau compagnon, dont la taille, bien qu'ayant cessé d'appartenir à l'ordre vaporeux des fantômes, lui semblait encore néanmoins d'un jet disproportionné. Il avait la maigreur de don Quichotte; et comme son chameau était aussi décharné que lui, ils produisaient à eux deux un ensemble des plus grotesques.
L'étrange cavalier, en véritable gentleman, étalait une toilette aussi pure, aassi régulière que s'il s'était rendu à Hyde-Parck : habit noir à boutons de métal, pantalon gris clair, gilet de soie, cravate blanche, lui tendant le cou comme un carcan.
Quelques heures après leur rencontre, les deux voyageurs firent halte dans un bouquet de bois de tamarins, où ils jugèrent convenable de souper. C'était une espèce de rond-point où aboutissaient trois routes, l'une longeant la côte; l'autre allant vers le Dekhan, pays des éléphants, la troisième conduisant dans le Maïssour. Ce fut merveille de voir avec quelle facilité et quelle adresse leurs do-
* mestiques plantèrent une tente, préparèrent un diner aussi varié que succulent, et devinrent, de simples coureurs qu'ils étaient quelques minutes auparavant, des cuisiniers fameux, des marmitons agiles, des valets pleins de politesse. Le vin d'Espagne et le vin de France coulèrent à grands bords. La conversation se fit plus intime.
C'est à table et vers la fin du dîner que les Anglais retrouvent ordinairement cet abandon qui
^eur manque le reste du temps.
L'étranger dit à M. Burton, en lui faisant raison d'une santé :
<c II m'est heureux de vous dire, monsieur, que je voyage dans ce pays pour un motif des plus honorables. »
Burton devina tout de suite que cette franchise allait appeler la sienne ; il se tint pour averti. Il jeta l'eau glacée de la prudence sur sa demi-ivresse, dont la fermentation augmentait toujours cependant.
« Je n'en doute pas, monsieur, répondit-il, et, je l'avoue, j'ai de mon côté l'orgueil de vous en dire autant.
— Monsieur voyagerait au profit de l'humanité?
— Oui, monsieur, et au profit de la sainte cause.
— Monsieur, demanda l'étranger, s'est peut-être expatrié pour propager les saines doctrines de la tempérance, dont les progrès sont si rapides, même en Irlande?
— Je le voudrais, répondit Brrrton en vidant une coupe de vin de Champagne; mais tel n'est pas le motif qui m'a attiré aux Indes, oîi, d'ailleurs je ne viens pas non plus conduit par ma seule inspiration. Je suis le représentant d'une vénérable Société qui a mis sa plus chère confiance en moi.
— Alors reprit l'étranger en remplissant son verre pour la huitième ou neuvième fois, alors, et je m'en glorifie, noas sommes tous les deux des missionnaires de la vérité. »
Burton répliqua après réflexion :
« Je suis ici pour la ville de Liverpool en particulier et pour l'Angleterre en général.
écHEC A l'Éléphant. 41
— El moi, riposta le compagnon de Burton, je suis ici pour l'Europe en particulier et pour l'univers en général; je voyage pour l'opium.
— Comment, pour l'opium?... Seriez-vous droguiste?
— Je me suis dévoué à la grande cause de Phumanité ; je suis venu essayer de détruire aux Indes l'infâme commerce auquel se livrent, avec une fureur toujours croissante, beaucoup de nos indignes compatriotes, entraînés par l'appât de gains honteux, illicites, coupables. Tous mes efforts ont pour objet de leur faire sentir par des prédications publiques, par des conseils fraternels, la gravité du crime qu'ils commettent en fondant leurs revenus sur l'abrutissement du peuple chinois. Ah! vous ne savez pas combien l'opium a fait de millionnaires en Angleterre et d'imbéciles en Chine. N'est-ce pas un beau rôle que le mien, n'est-ce pas une mission sacrée que la mienne ? accourir de si loin pour empêcher cet assassinat de tout un peuple par un autre peuple !
— Et vous avez lieu, sans doute, de vous féli* citer de votre dévouement? s'informa Burton.
— Je vous ^avouerai avec la candeur d'un Anglais; non, monsieur, je n'ai pas lieu de me féliciter de ma guerre contre l'opium :il m'a vaincu.
— En vérité?
— Quand j'abats une tête de pavot, — car vous ne l'ignorez pas, c'est sur cette plante maudite qu^on recueille par incision le suc gommeux qui prend le nom d'opium, — quand j'abats, dis-je, une tête de pavot, il naît aussitôt un champ de pavots derrière
42 éCHEC A L'érépHANT.
moi. Les négociants anglais font semblant de m'écouter avec componction; ils m'invitent à dîner; mais ils ne renoncent pas pour cela à leur impie commerce.
— Vous retournez donc en Angleterre ?
— Hélas ! oui, et bien triste et bien découragé de n'avoir pu écraser sous les coups de ma philanthropie Phydre de l'opium. Et vous, monsieur, qui me paraissez aussi avoir une belle âme? n
Burton tendit avec tendresse la main à son compagnon ; ses yeux s'humectèrent :
« Je suis sûr, reprit l'étranger, que vous êtes venu aux Indes avec une pensée qui n'est pas moins respectable que la mienne.
— Je voyage pour la Société biblique
— Je l'ai deviné à l'honnêteté de votre visage.
— Oui^ monsieur, je place des Bibles in-12 et in-32.
— En placez-vous beaucoup ?
— Oui, en apparence ; non en réalité. Je parviens à les distribuer aux naturels, mais elles ne servent pas à les ramener au giron de notre sainte doctrine.
— Et à quoi leur servent-elles ?
— Â allumer leurs pipes d'opium.
— Les malheureux ! s'écria l'étranger, toujours l'opium ! cet opium invétéré, indestructible, infâme. Et vous aussi, alors, vous abandonnez les -Indes pour rentrer en Angleterre ?
— Oui, je compte les abandonner, mais auparavant je veux tenter un dernier effort sur les païens compris dans la présidence de Calcutta.
— D'oii je viens.
ÉCHEC A L'él,ÉPHANT. 43
— Ah! VOUS revenez de Calcutta?
— Et je vais de ce pas m'embarquer pour PEurope à Madras.
— Je l'ai quittée il y a deux jours.
— Singulière conformité de destinée !
— Singulière, en effet, répéta Burton.
— A notre séparation ! dit l'étranger en élevant son verre.
— A notre prochaîne rencontre! ajouta Burton en élevant le sien. »
Après quelques autres saints toujours mouillés des meilleurs vins de France, les deux voyageurs donnèrent à leurs domestiques le signal du départ en frappant dans leurs mains. Avec la même rapidité qu'elle avait été clouée, la tente fut enlevée et roulée comme un mouchoir de batiste sans tenir beaucoup plus de place. Burton monta dans sou palanquin ; l'étranger s'assit sur son maigre chameau, qui se releva pour prendre son élan, et l'on se mit en marche.
Au carrefour dés trois routes, les deux voyageurs se regardèrent avec le même étonncment et croisèrent les mêmes paroles.
« Mais votre route est de ce côté-ci, puisque vous allez à Madras, dit M. Burton à l'étranger.
— Mais votre route est de ce côté-là, puisque vous vous rendez à Calcutta, dit en même temps l'étranger.
— Sans doute, sans doute... ^ mais en faisant un petit détour... balbutia l'étranger.
— II n'y a pas de petit détour. Cette route mène droit dans les États du Dekhan, dit Burton avec
le ton d'autorité qu'aurait eu Danville, ce grand géographe.
— Je vous remercie, répliqua l'étranger, qui, avec une visible contrariété, se dirigea vers la route que lui avait désignée Burton. Il ajouta en tournant la tête : Mais vous n'allez pas non plus prendre cette route du Dekhan, puisque vous vous rendez dans la présidence de Calcutta.
— Je pensais, balbutia Burton à son tour, qu'à une certaine distance, je rencontrerais un coude...
— Il n'y a pas plus de coude que de détour, riposta l'homme monté sur le chameau.
— C'est différent, reprit Burton sans trop montrer sa mauvaise humeur, et s'élançant sur la route de Calcutta, où il n'avait pas le moins du monde l'intention d'aller : c'est différent. Merci et adieu, monsieur. »
Et les deux voyageurs se séparèrent, Vun allant vers Madras, l'autre vers Calcutta.
Au bout d'une heure de marché dans celte direction, Burton se dit : « Il est temps de revenir sur mes pas et de reprendre la route du Dekhan, que j'ai dû éviter pour ne pas éveiller l'attention de ce malencontreux voyageur. S'il eût soupçonné que j'allais chercher l'éléphant blanc, j'aurais pu lui inspirer le désir de l'avoir... Sans doute, il n'est pas venu aux Indes avec cette intention, mais n'importe!... toujours ai-je bien fait... » Pendant son monologue, Burton revenait sur ses pas de toute la «vitesse de ses bâhis. Avant le lever du soleil, il était rendu de nouveau au carrefour des trois routes. Foudroyante surprise! le voyageur
écHEC A l'Éléphant. 45
maigre au chameau maigre pénétrait dans la route du Dekhan en même temps que lui.
Cet homme est M. Pool^ le naturaliste de Londres, se dit en lui-même M. Burton, et l'on devine avec quel frémissement de colère.
a Ce voyageur est monsieur Burton, se dit de son côté M. Pool; il vient pour l'éléphant blanc. J'arrive à temps. »
A nous deux! se dit tout bas Burton en armant ce pistolet à double détente, formé de haine et de vengeance, que porte à sa ceinture tout bon philanthrope anglais.
« Ma foi, dit M. Pool à M. Burton avec le plus gracieux sourire, vous me paraissez un trop galant homme pour que je ne vous dise pas toute la vérité sur mon voyage. Je ne suis pas un missionnaire envoyé pour convertir Tes trafiquants d'opium. J'ai découvert une mine de diamants tout prés du fleuve Crisnhah, que nous traverserons bientôt; et je me rends à Aurengabad pour vendre mon secret à l'ancien sultan de cette province, qui est, comme vous le savez, une esclave de Dekhan. Vous avez mon secret.
— Vous aurez le mien, répliqua Burton, puisque vous mettez tant de franchise dans votre conduite. Sachez donc que je ne suis pas plus missionnaire que vous. »
M. Pool répéta la phrase dont il s'était déjà servi :
« Je l'aurais devioi^ l'honnêteté de votre figure. » burton continua ainsi :
« Je fais le commerce d'opium.
45 écHBC A l'éléphant.
— En vérité !
— Et je vais traiter pour deux cents caisses de cette substance avec un négociant écossais établi à Hiderabad, tout près d'Âurengabad, où vous allez. Voilà pareillement la vérité. Je vous l'aurais dite tout de suite, si vous ne m'eussiez effrayé en me déclinant votre qualité de missionnaire, ennemi acharné de l'opium. »
Les deux voyageurs, l'un du haut de son chameau décharné, l'autre du bord de son palanquin, se serrèrent cordialement la main. Ils vécurent comme deux frères, mangeant sous la même tente, fumant dans le même houka, parlant avec une égale instruction des choses anciennes et modernes de l'Inde, du royaume d'Hyderabad, où ils entraient, et de l'immortel Dupleix, ce Français si énergique et si intelligent, qui, avec l'aide d'un jeune marquis de la cour de Versailles, le marquis de Bussy, avait conquis à la France tout ce que les Anglais possèdent aujourd'hui; Dupleix, qui devrait avoir une statue dans tous les ports de la France, et dont le nom même est aujourd'hui inconnu. Oh! la gloire! quelle prostituée! Us parlèrent de la puissance de cette Compagnie anglaise d'épiciers en gros qui régnent aujourd'hui sur plus de cent tnillions de sujets, au moyen d'un petit papier gravé qu'on appelle actions de la Compagnie; des cipayes, ces soldats sans courage, avec lesquels les officiers anglais font les actions de guerre les plus courageuses. Ils parlèrent de tout, et d'autre chose, comme disait Pic de la Mirandole, excepté des éléphants. Us se gardèrent.
éCHBC A L'éréPHANT.
comme du feu de lâcher le plus petit mot sur cette matière délicate. Que de fois ils aperçurent des troupes d'éléphants à travers le taillis^ sans se permettre la moindre observation !
Ils visitèrent Hyderabad, l'ancienne Golconde, la ville des diamants et des bayadères ; mais ils se hâtèrent d'en sortir, de peur d'être massacrés par les Sikes et les brigands de toutes couleurs qui habitent cette riche capitale, dont la presque totalité des habitants est occupée à raccommoder les trous que font aux châles de cachemire les belles dames qui les portent en Europe. Ils franchirent le Godavery, et arrivèrent enfin dans la province d'Aurengabad, où sont ces beaux éléphants qui les avaient attirés l'un et l'autre de si loin, et oii ils allaient surtout pour acheter ce rare éléphant blanc dont avait parlé le président de Madras à M. Burton, et dont avait dii parler aussi à M. Pool le président de Calcutta.
Comme leur marche était habilement calculée, ils parvinrent dans la plaine des éléphants le jour même où se tenait le grand marché de ces animaux; et, sous le prétexte d'une curiosité fort naturelle, ils restèrent tous les deux pour assister à la vente.
Burton et Pool continuent leurs rôles hypocrites. — Ils mettent les éléphants au-dessous des chiens. — Apparition de l'éléphant blanc. — Leur consternation. — On en verra la cause. — Ils font un pacte. — Contre qui? — Terreur du docteur Burton, qui devient plus blanc que l'éléphant qu'il poursuit.
Epuis deux jours, ils étaient témoins des échanges pratiqués en pareille circonstance entre les vendeurs et les acheteurs, sans avoir manifesté d'autre sentiment qu'une attention vague pour tout ce qui se passait sous leurs yeux. Ils ne comprenaieni ni l'un ni l'autre comment on pouvait mettre des prix aussi élevés que ceux qu'ils voyaient donner à l'acquisition de ces bêtes lourdes, grossières, voraces, dont l'intelligence avait été prodigieusement exagérée, disaient-ils. par Aristote, Pline et Buffon. Les armées d'éléphants de Pyrrhus, des Ptolémées, de Xerxès et d'Alexandre leur paraissaient des fables ridicules. L'éléphant n'était, selon eux, qu'un pauvre animal qui avait malheureusement survécu au grand cataclysme où avaient péri le plesiosaurus, VichthyosauruSj le mégalo-
écHEC A I.'él.éPHANT. 49
saurus, et tous les antédiluviens. II ne tarderait pas à lés suivre, faute de trouver en suffisante quantité sur le globe de l'herbe pour se nourrir. Au fond du cœur ils se disaient : « Mais d'où vient donc que le fameux éléphant blanc ne paratt pas?» L'éléphant blanc ne devait se montrer que le troisième et dernier jour du marché. Ce jour se leva!
La nature est magique dans l'Inde; il éclate dans le ciel et sur la terre des matinées si belles, que les plus belles de l'Italie et de la France ne sont que des jours de pluie en comparaison.
Quand le soleil parut sur la plaine où le marché avait lieu, on eût dit que, du haut du ciel, comme d'une corbeille renversée, il tombait sur les banians aux baguettes vernies, et sur les incommensurables talipots des feuilles de rose, des pétales de jasmin et des fleurs de pommier.. Des milliers de petits ruisseaux se coloraient de tontes les charmantes nuances du jour. Le paysage était an immense dahlia. Par un des innombrables portiques formés par les voûtes végétales d'un l>anian, cet arbre dont chaque branche devient un arbre en touchant la terre, on vit paraître, précédé de cent cavaliers arabes au turban rose, à la jaquette .d'azur, le superbe éléphant blanc, si impatiemment désiré par M. Burton et par M. Pool. Leurs genoux tremblèrent, mais leur visage n'exprima rien.
Inutile de dire que l'un et l'autre avaient gagné sous main un naturel du pays chargé par eux en secret de pousser à l'enchère l'éléphant blanc, dût-
il 8'élever à un million. Aussi se tinrent-ils à distance du marché pendant cet encan, qui leur permettait à peine de respirer.
« Le trouvez-vous si merveilleusement beau, cet éléphant? osa dire pendant cette agonie M. Burton à M. Pool.
— Non, certes! et je préfère de beaucoup tous les éléphants vulgairement gris qu'on a vendus ces jours derniers : voilà de véritables éléphants.
— Je suis de votre avis.
— Vous ne savez peutrêtre pas une chose? dit encore M. Pool à son rival, dont l'esprit flottait ailleurs.
— Laquelle?
— La blancheur si renommée des éléphants est tout simplement une maladie.
— Comment, une maladie?
— Sans doute. Il se fait dans l'animal une décomposition qui altère son tissu et finit par blanchir son poil.
— Ainsi, dit M. Burton, toujours fort distrait, les éléphants blancs valent moins que les autres?
— Us ne valent rien du tout.
— Cest donc une folie de la part de ces gensà de 'se ruiner pour acheter l'éléphant blanc qu'on vend en ce moment à quelques pas de nous?
— Une folie sans nom. »
La vente était finie; la foule, quoique immense, s'ouvrit avec respect pour laisser passer l'éléphant, qu'un esclave conduisait à son heureux acquéreur.
écHEC A l'Éléphant. 51
« 11 vient vers moi ! » dit Pool tout bas.
BurtoQ se trahit ; il s'écria :
« L'éléphant blanc est à moi ! ! ! »
Un cavalier, mbnté sur un magnifique cheval arabe, s'écria, après avoir fait sonner trois fois de la trompe autour de la plaine :
a Habitants de la terre, sachez tous que le divin éléphant Rajah! car Rajah est désormais son nom, a été acheté deux cent mille francs pour le compte du très-sacré et très-vénéré roi de Siam, dont l'éléphant favori est mort subitement ces jours derniers. Retenez mes paroles et inclinezvous ! Place à l'éléphant Rajah, image de Dieu ! »
Burton et Pool tombèrent a la renverse.
Ils demeurèrent longtemps étourdis sous le coup qui les avait si rudement frappés ; quand ils se relevèrent, ils ne cherchèrent pas à se cacher que le même malheur les avait atteints dans la même espérance, dans la même ambition. A quoi eût servi le mensonge? Seulement, dans les aveux presque complets qu'ils firent, M. Pool laissa comprendre à M. Burton que la Société des Amis des Hommes et la Société biblique de Liverpool avaient secondé de leur haine et de leur argent le directeur du Zoological Garden de Londres, lorsque celui-ci s'était mis en quête de remplacer son éléphant, mort de langueur et d'amour. Ce qui se serait borné à être chez lui un devoir de sa charge était devenu, par cette influence maligne de« deux Sociétés de Liverpool, un acte hostile, une conjuration.
« Mais, dit Pool à Burton quelques jours après
$2 éCHEC A L'ÉLéPKANT.
leur foudroiement dans la plaine d'Âurengabad, dont ils s'étaient éloignés à grands pas^ où nous mènera le regret? Qu'attendre du désespoir? Vous n'avez pas l'éléphant blanc, je ne l'ai pas non plus; c'est le roi de Siam qui l'aura. Telle est la question
— Que trop la question ! murmura Burton en soupirant, h
Pool reprit :
« Élargissons-la. Nous sommes deux puissances ennemies, vaincues par une troisième; liguonsnous contre cette troisième puissance, sauf ensuite, si nous triomphons, à nous déclarei; de nouveau la guerre, vous et moi.
— Vous faites là de la diplomatie abstraite, mon cher monsieur Pool. Ce que vous proposez serait vrai, serait acceptable, si l'objet de la lutte était une province qu'on pût aller reconquérir; mais où est maintenant l'éléphant Rajah? Et quand nous saurions où il se trouve, serions-nous beaucoup plus avancés?
— Je ne sais pas, j'en conviens, dans quel endroit se trouve en ce moment l'éléphant que nous pleurons; mais vous ne doutez pas plus que moi qu'il ne soit dirigé vers le royaume de Siam. D'ailleurs ne vous préoccupez pas de cette question topographique. Daignez seulement répondre d'une manière franche à la proposition que )e vais vous adresser à la face du ciel. Me promettezvous de n'apporter aucun obstacle, aucune entrave, aux combinaisons que je yais employer pour remettre l'éléphant en notre possession?
écHEC à. l'Éléphant. 53
— Extravagance, folie!
— Me le promettez-vous?
— Eh bien ! oui^ je vous le promets sur l'honneur.
— Cela me suffit, dit M. Pool.
— Mais entendons-nous bien, reprit M. Burton; dés que Péléphant blanc sera en notre possession, il restera à décider à qui de nous il appartiendra en toute propriété,
— Je l'ai ainsi posé moi-même.
— En vérité, je ne vous comprends pas, monsieur pool: avez-vous la magie à votre disposition pour songer à tenter ce que vous dites?
— J'ai la magie. Où sommes- nous, monsieur Burlon?
— La réponse est facile : dans un désert où je ne vois depuis trois jours que des sangliers sau« vages et des tigres.
— Très-bien ; ne tremblez pas : la magie va commencer. »
Debout sur son chameau, M. Pool promena tout autour de lui ses regards et les étendit jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon, où les taches d'ébène d'un nuit/ indienne commençaient à se montrer.
Burton observait avec une curiosité incrédule entre les mousselines de son palanquin.
Tout à coup les cheveux roux de M. Pool se hérissèrent, ses yeux s'arrondirent comme ceux d'un alligator, les veines de son front se gonflèrent ; un cri de chacal sortit de sa poitrine.
Ce cri imitait si bien celui du chacal, que les
bâhis s'arrêtèrent avec stupeur et faillirent laisser tomber du haut de leurs bambous le palanquin de M. Burton. Trois fois M. Pool renouvela ce cri sinistre avec des modulations effrayantes.
Cinq minutes à peine s'étaient écoulées que deux hommes entièrement nus, couleur de cuivre jaune et tout luisants d'huile de la tête aux pieds, bondirent devant M. Pool. Les porteurs de M. Burton se cachèrent le visage pour ne pas les voir. Ils avaient peur de mourir d'effroi.
M. Pool leur dit en telinga :
« V^ous êtes tbugs?
— Oui.
— Voulez- vous commettre un vol?
— Oui.
— Mais pas d'assassinat. »
Les thugs firent semblant de n'avoir pas entendu. «( Vous savez qu'un éléphant blanc est en route pour Siam?
— Oui.
— Qu'il est escorté par deux cents hommes armés ?
— Oui.
— Il nous le faut m
Les thugs cuivrés ne répondirent pas.
« Voulez- vous cinq cents livres sterlings? » Même silence des thugs « Mille livres sterlings?
— Oui.
— L'éléphant a trois jours de marche sur nous. Vous faites- vous forts de l'atteindre en cinq heures ? »
Les thugs se regardèrent.
écHECA l'Éléphant. $$
« En six heures?
— Oui.
— Vous nous attendrez sous les murs de Viafayanagar.
— Oui.
— Allez.
— Oui. »
Les thugs disparurent comme un brouillard au soleil.
M. Pool réprit sa figure humaine après ce dialogue, qui ressemblait à une conversation entre une hache et un billot, et il dit en riant à M. Burton :
« Vous ne connaissiez pas les thugs? vous les connaissez maintenant.
— En seriez-vous un? lui demanda naïvement à son tour M. Burton
— Pas tout à fait; mais je leur ai fait la chasse lorsque j'étais officier dans l'armée des Indes. C'est à cette époque que je me suis mis au courant de leurs mœurs et de leurs habitudes. Ils sont répandus sur toute la surface des Indes, où leur secte terrible existait depuis plus de trois siècles, lorsqu'un hasard révéla leur existence à un général anglais, qui refusait d'y croire. Adorateurs fanatiques de la déesse Bovanie, leur culte est le vol, l'hypocrisie, l'incendie et toujours l'assassinat. Plus ils tuent, plus ils se croient sûrs d'aller dans le paradis des délices qu'ils se sont forgé. Du reste, ils mettent au service de leur liberté de croyance homicide l'habileté la plus consommée.
5<S éCHEC A L'éLÉPHANT.
Les plus fiers, les plus adroits, les plus hardis voleurs de l'Europe ne sont que des écoliers auprès d'eux. Les murs les plus épais sont de mousseline quand ils ont résolu de voler celui qui s'y cache derrière. Eût-il le sommeil plus léger qu'une souris, ils s'introduiront à ses côtés sans l'éveiller ; et s'il s'est éveillé, ils l'endormiront en quelques minutes par des attouchements magnétiques dont il lui sera impossible de se rendre compte. Une fois endormi, ils le dépouilleront sans interrompre son rêve, de son bonnel, de sa chaussure, de sa chemise, de ses draps, et jusque de la natte qui est sous lui. Si, par extraordinaire, il arrive à l'un de ces coquins de faire, par maladresse, quelque bruit qui soit capable de le trahir, il saisira ce bruit au vol avec sa bouche et le transformera en un cri de corbeau, en un sifflement de serpent ou en une refale de vent. Est-il découvert, saisi ? — il glisse entre les mains de celui qui croit le tenir et il ne lui laissera entre les doigts que l'huile dont il a eu la précaution de s'oindre le corps. Enfin est- il comprimé, dans l'impossibilité de fuir, il tire un petit poignard caché sous ses aisselles et le plonge dans le cœur de son ennemi. Les Anglais ont vaincu tous les obstacles que la nature et les hommes opposaient à leur domination dans les Indes, mais ils n'ont pas détruit les thugs, auxquels ils ont presque renoncé à faire une guerre sans résultat.
— Et vous croyez que ces thugs tiendront la promesse qu'ils nous ont faite de s'emparer de notre éléphant?
ÉCHEC A l'Éléphant. 57
— Oui, si on ne leur a pas promis une somme plus forte pour nous assassiner ; et ceci est peu probable. Marchez donc, canailles! » dit ensuite M. Pool aux bâhis de M. Burton, que l'épouvante clouait encore à leur place.
Le convoi reprit son calme rapide.
Pendant les cinq heures qu'il devait mettre pour se rendre sous les murs de Viajayanagar, où les thugs s* étaient engagés à se trouver avec l'éléphant, M. Burton et M. Pool causèrent encore de cette association infernale, dont les types, quoique singulièrement modifiés, se rencontrent dans plusieurs parties de l'Orient et même de rAmérique.
« Je finirai par croire, et plus )e vieillis et plus J e me raffermis dans cette opinion, dit Burton, que la prétendue égalité entre les hommes, égalité naturelle sur laquelle on veut fonder l'égalité politique, est un mensonge généreux. Je crois qu'il y a des hommes, semblables à ces thugSy dont aucune civilisation ne changera la stupidité ou les goûts sanguinaires. Ils descendent de races ennemies ; leur crâne n'est pas le nôtre, leur sang est un autre sang. On leur met des«ouliers aux pieds, on chapeau sur la tête; mais, à un moment donné, ils reprennent leur instinct cupide et leurs appétits féroces. Ce qui m'amène à conclure qu'il y a des races qui ne sont bonnes qu'à obéir, comme il y en a d'autres qui sont appelées à commander. Il n'est pas impossible qu'il y ait des hommes-aigles et des hommes-dindons, des hommes-moutons et des hommes-tigres. Si cela est ainsi, toutes nos bibles, toutes nos lois, tous nos bons sentiments de gêné-
58 ÉCHECAL'éLÉPHANT.
Tosité, protesteront, lutteront en vain pour amener les hommes à se placer sous le joug imposteur de l'égalité. On coupera tant qu'on voudra des têtes pour établir cette égalité, mais on n'aura jamais que l'égalité des épaules ou, pour être plus juste encore, que l'égalité des pieds.
— Vous pourriez bien avoir raison.
— Ce serait à mon grand regret, dit Burton.
— Mais j'aperçois d'ici les ruines de Vijayanagar, ajouta M. Pool.
— Voyez- vous notre éléphant? demanda avec vivacité M. Burton.
— Pas encore. »
Vfl
Burton et Pool retrouvent les thugs. — Ils donnent les mille livres sterlings. — Pool fait des propositions insidieuses & Burton. — Celui-ci s'irrite et menace. — Pool a un projet infernal. — L*exécutera-t-il ? — Les deux naturalistes sont dans une position délicate. — Ils voudraient se dévorer. — Lequel des deux mangera l'autre ?
EPENDA.NT, au bout d'uoe demiheure de marche à travers les jungles, des colonnes enfouies à demi, des pagodes é ventrées, M. Pool, dont les yeux perçants ne quittaient pas le point où il supposait qu'on apercevrait l'éléphant, poussa un cri qui cette fois n'avait aucune analogie avec celui du chacal.
« Éléphant! éléphant! cria-t-il, éléphant!
— Blanc ? demanda Burton d'une voix émue.
— Blanc, répondit Pool ; passez-moi cinq cents livres sterlings. »
M. Burton tira de son portefeuille la somme demandée et se mit debout sur son palanquin pour découvrir l'éléphant. Il le vit et pleura.
do ÉCHEC A l'Éléphant.
Tous les porteurs indiens avaient pris la fuite,
à la seule pensée de se retrouver en face des thugs.
Les deux thugs, avec le même calme qu'ils avaient
eu pendant la première entrevue, conduisirent
Téléphant devant M. Pool et M. Burton.
u Très bien, mes enfants, voilà votre argent, vous Favez gagné. »
Les thugs comptèrent les billets et les mirent sous leurs aisselles. Ils allaient partir.
« Un mot, leur dit M. Pool en telinga. Ils étaient deux cents pour mener cet éléphant au roi de Siam?
— Oui.
— Vous étiez autant ? »
Les thugs ne répondirent pas.
« Cent, peut-être?
— Oui.
• — Vous les avez attaqués?
— Oui.
' — Ils se sont défendus?
— Oui.
— Ils ont pris la fuite? »
Silence des thugs.
u Les auriez-vous tués?
— Oui.
— Où sont-ils?»
Les thugs firent un signe qui indiquait fa terre, et ils disparurent comme la première fois.
« Déjà enterrés, dit M. Burton avec épouvante.
— Cela ne m'étonne pas, dit froidement M. Pool; les thugs sont aussi les premiers fossoyeurs du monde.
iSCHBC A L*éLéPMANT. 6l
— La guerre! maintenant, s'écria M. Pool en grimpant sur Téléphant, qui portait sur sa croupe un fastueux divan en velours grenat.
— La guerre ! répondit M. Burton en grimpant derrière M. Pool. »
Les voilà tous les deux assis sur l'éléphant.
« M. Burton, dit Pool pendant les premiers élans de leur course sur l'éléphant blanc, aimezvous votre patrie ?
— Comme ma femme.
— Et votre femme?
— Autant que mes enfants. Pourquoi ces questions?
— Vous allez le savoir.
— Parlez.
— Puisque vous avez toutes ces affections, souffrez que je vous donne un conseil : renoncez à aller plus loin.
— Que voulez-vous dire?
— Renoncez à aller plus loin ; descendez de l'éléphant.
— Que je descende de l'éléphant! Autant voudrait me dire, si j'étais roi : Descendez du trône. Vous plaisantez!
— Je suis très sérieux, docteur Burton.
— Alors vous êtes fou. Pourquoi descendrais-je de l'éléphant?
— C'est que vous n'avez pas d'autre moyen de revoir Liverpool.
— Je reverrai Liverpool malgré vous !
— Oh ! ce n'est pas moi qui m'y oppose !
— El qui donc ?
<52 iScHECAL^ELÉPHANT.
— C'est mon secret.
— Je ne connais aucune puissance au monde qui pût me faire abandonner ma conquête.
— Vous vous trompez peut-être, docteur Burton.
— Serait-ce par la force que vous prétendriez me renverser du haut de l'éléphant ? J'ai des poignets de fer et Crible m'a donné des leçons de boxe. Voulez- vous boxer?
— Fi!
— Non, si vous avez cette fantaisie, essayez ! et je vous renvoie à Londres avec un œil et trois côtes de moins. Je fais mieux, je vous casse les reins et je vous expédie tout empaillé au Zoological Garden de Londres.
— Encore une fois, docteur, ne supposez pas que mon intention soit de vous faire violence.
— Je suis armé si vous l'êtes!...
— Mais, docteur!...
— J'ai des poignards malais en forme de scie.
— Mais, docteur !
— J'ai des pistolets qui portent à cent pas.
— Mais, docteur! docteur!
— Me faire descendre de l'éléphant!!... Vous m'offririez tous les royaumes de la terre et vous me montreriez l'enfer prêt à me dévorer, que vous n'obtiendriez pas de moi que je descendisse à terre, même pour boire...
— Vous en descendrez pourtant.
— Non!
— Oui!
— Jamais!
— Bientôt.
— Nous verrons.
— Vous verrez.
— Taisez-vous.
— Soit!
— Je vous y engage !
— N'en parlons plus. »
C'est ainsi qu'ils entrèrent dans cette immense ruine de douze lieues de circuit appelée Vijayanagar, autrefois une ville d'un million d'âmes, et qui n'a gardé qu'un seul habitant au milieu des tigres et de toutes les bêtes féroces venues pour la repeupler; cet habitant est un roi.
Il leur fallut un jour entier pour se frayer un passage entre les mille accidents de ruines dont cette antique métropole des Indes est obstruée. Du haut de leur éléphant, ils comptaient ou plutôt ils ne pouvaient compter le nombre des squelettes de palais couchés par terre, de pagodes chancelantes, fendues, émiettées sur le sol. Palmyre et Balbec sont moins désolées. Il leur reste l'histoire. On ne sait pas l'histoire de ce cadavre antédiluvien. On ne lit rien sur ces frontons où se perchent des myriades de corbeaux, rien sur ces colonnes qu'entourent des guirlandes de serpents ; aucune tradition n'est debout sous ces portiques, à l'entrée "^ desquels dorment d'énormes reptiles. Ce ne sont que bruits de tigres dans les herbes, cris de hideux oiseaux dans les airs. En revanche, que d'arcs-detriomphe, que de temples, que de ponts de granit ou aucun pas ne résonne! silence aussi effrayant
éCHEC A L'éLlSPMART.
qne le bruit. Six enceintes entourent cet incommensurable tombeau, et an delà de ces enceintes, des chaînes de montagnes précipitent leurs ombres sur la ville morte
La ville des éléphants. — Burton, ainsi que l'en avait menacé Pool, descend du sien. — Terrible catastrophe.
— Une ville d'une seule âme. — Burton ne meurt pas. — Conseil que lui donne le roi de Vijayanagar.
— Il le suit. — Pondichéry. - Liverpool.— Triomphe.
— Conclusion.
a lune se leva sur cet ossuaire. Elle éclaira une place au milieu de laquelle arrivaient Burton et Pool, montés sur leur éléphant. Ils faillirent en être précipités par une espèce de terreur ad mirative, lorsqu'ils s'aperçurent que de tous côtés autour d'eux, sur plusieurs rangées, s'élevaient de gradin en gradin des éléphants de pierre d'une dimension colossale. Ces monstres vénérables, dont les trompes étaient levées comme des encensoirs vers le ciel et en ce moment vers la lune, projetaient sur toute la ville des ombres d'éléphant qui avaient douze ou quinze lieues d'étendue.
Ils semblaient en prières comme au temple de Shiva, de Ganesa, de Rhamba et de Vishnou, s'il
66 éCHBC A L'ÉbCPMANT.
n'étaient Rhamba, Ganesa et Vishnou eux-mêmes. L'effet produit par le majestueux éléphant blanc, que montaient les deux voyageurs, était solennel. Les autres ne paraissaient pas plus morts que lui, ou lui ne paraissait pas plus vivant que les autres. Ils avaient tous l*air d'autant d'incarnations de la sombre mythologie hindoue. L'extase fut longue. M. Burton et M. Pool sortirent cependant de cette place, qu'on appelait des Ecuries au temps de la splendeur de Vijayanagar, pour entrer dans un bois de jasmin et de genévrier, touffu et embaumé. La nuit fraîchissait, et l'air pourtant ne circulait pas. Un malaise profond saisit Burton à la tête et au cœur; il eut froid aux extrémités, il sentit son nez se pincer et ses lèvres se tendre et s'amincir ; il éprouva aussi des nausées.
a Savez-vous où nous sommes? lui demanda M. Pool.
— Non, balbutia Burton, plus malade de seconde en seconde.
— Je vais vous l'apprendre. Nous sommes à l'endroit de l'Asie, au p oint mathématique où le choléra prend naissance et où il est toujours. »
Burton éprouva aussitôt un vertige ; il pftiit, son cœur entier se souleva, sa tête s'inclina en avant ; i! était foudroyé par le choléra.
Il tomba du haut de l'éléphant.
<c Adieu, lui dit M. Pool. »
L'éléphant s'éloigna en emportant sur son dos ce cruel naturaliste.
Ainsi que dans les Mille et une Nuits^ quand Burton reprit connaissance, il se trouva dans le
écHBC A l'Éléphant. 67
palais du dernier roi de Vijayanagar, prince doux et humain, mais profondément misérable. Ce souverain qu'a môme abandonné la hautaine pitié anglaise, serait plus heureux avec cent francs par mois dans une ville européenne que dans la capi»* taie de son royaume. Mais il aime à se^atter que les destins changeront; que ses États redeviendront ce qu'ils étaient, et dans cette croyance il ne doit pas laisser perdre les droits personnels de sa race en vivant loin du trône. Il souffre, il se iiieurt, mais il règne.
Ce pauvre prince eut les soins les plus affectueux pour M. Burton qu'une crise avait mis en péril, qu'une crise sauva. Pendant sa convalescence, il répétait sans cesse : Infâme Pool! me voler mon éléphant! On rapporta ces paroles au prince, il voulut en avoir l'explication; Burton la lui donna.
« Mais c'est une erreur, lui dit le prince, les thugs n'ont pas volé l'éléphant blanc iu roi de Siam, et par conséquent votre compagnon ne peut vous l'avoir volé.
— Il ne me l'a pas volé ! Les thugs ne me l'ont pas volé ! Je suis donc encore en proie au délire de la maladie.
— Vous n'êtes pas dans le délire, mais je vous jure sur mon sceptre impérissable, que l'éléphant du roi de Siam dont la marche est fort lente, puisqu'on le conduit processionnel lemcnt à Siam, n'est pas à trois jours de marche de mes Étals.
— Mais M. Pool qui s'est enfui sur l'éléphant blanc?
<>S ÉCHEC A l'Éléphant.
— Je ne sais que vous répondre.
— Mais les thugs qui nous Pont livré à M. Pool et à moi?...
— Je vous affirme, parole royale, qu'il est tranquillement en route pour Siam, et si vous vouliez suivre moft conseil, tout ne serait pas encore perdu pour vous.
— Parlez, et si je ne puis croire vos paroles, je puis du moins suivre vos conseils.
— Faites-vous conduire sur le chemin que parcourent l'éléphant et ceux qui le conduisent à Siam, précédez-les de quelques lieues, puis faites semblant de sortir des portes de quelque grande ville et allez au devant du cortège sous un costume d'officier anglais. Si ce sont véritablement des thugs qui ont pris l'éléphant, ils l'abandonneront dès que vous leur signifierez que vous aile? les faire arrêter et prendre comme voleurs et surtout comme thugs.
— Mais, si je suppose, s'écria M. Burton, que les thugs ont volé l'éléphant, il faut que j'admette aussi que M. Pool me l'a pris et alors...
— Faites ce que je vous dis.
— Il y a donc un mystère?, . .
— Est-ce qu'il n'y en a pas toujours avec les ihugs? »
Le lendemain, Burton, dirigé par deux fidèles esclaves du bon roi de Vijayanagar, galopait vers Siam à travers les bois, et parallèlement au chemin que suivait l'éléphant blanc, ou qu'il était censé suivre; car Burton ne croyait pas à ce que lui avait dit son hôte pourtant si généreux.
Que faisait M. Pool pendant ce temps? M. Pool entrait triomphalement à Pondichéry sur sa superbe conquête, aux acclamations de tout le peuple et de tous les nababs accourus pour le voir et pour admirer Téléphant blanc, merveille de l'Asie. Pendant plusieurs jours ce furent des fêtes brillantes en l'honneur des deux illustres hôtes. Les Européens ne cessaient de complimenter le maître de l'éléphant; les adorateurs de Brama tombaient à genoux devant sa plus auguste incarnation. On décida même qu'une cérémonie publique verrait Rajah promené par la ville et conduit avec des chaînes d'or par les prêtres des principales pagodes. II en fut ainsi. Malheureusement au milieu de la fête, comme on était au temps des moussons, il tomba une si furieuse averse, que prêtres, bayadères, nababs et parias, tout fut trempé.
Cet accident en amena un autre d'un ordre beaucoup moins naturel. Après l'orage, ô prodige des prodiges! l'éléphant blanc devint gris, mais gris comme le sont les plus vulgaires des éléphants. D'où venait ce phénomène? Ne le devinez -vous pas? Les thugs, cas hardis voleurs, avaient peint co blanc le premier éléphant gris qu'ils avaient trouvé et l'avaient vendu à MM. Pool et Burton pour le Rajah. La pluie avait mis à découvert la fourberie.
On voulut lapider M. Pool. Il quitta Pondichéry en quelques heures, trop heureux de partir pour l'Angleterre sUr un vaisseau qui était sous voile pour Londres.
Il y a une justice. Il y en a même deux.
70 ECHECAL'éLéPHANT.
Vers le mâme temps où M. Pool rentrait honteux et confus dans Londres, Liverpool se pavoisait pour recevoir son digne fils, M. Burton, ramenant, lui, le véritable éléphant bla^ic, l'éléphant sacré, l'éléphant enlevé à l'idolâtrie du roi de Siam*
Le roi de Vijayanagar lui avait donné un bon conseil.
Les thugs, après la mystification faite à M. Pool et à M. Burton, avaient réellement volé l'éléphant blanc et le conduisaient en pompe au roi de Siam pour en obtenir de riches cadeaux. Accusés hautement de thugisme par M. Burton, ils avaient pris la fuite et abandonné l'éléphant.
Liverpool n'envia plus rien à Londres.
Toutefois la Société des Amis des Hommes et la Société biblique se voilèrent. La bête de l'Apocalypse avait triomphé, elle habitait le Zoological Garden de Liverpool.
Franchissons maintenant des années de gloire et de prospérité dévolues à nos deux héros, l'éléphant Rajah et son digne conquérant, et arrivons aux derniers jours du mois de juin 1848.
Voici ce qu'on lisait dans le journal Illustrated London News^ june 24 : Nous traduisons littéralement :
« Samedi matin, Richard Howard, un des gardiens de cet établissement {Zoological Garden) ^ crut devoir punir le prodigieux éléphant Rajah pour fait de désobéissance. Mais l'animal, furieux, se retourna contre le pauvre gardien, le renversa et le foula jusqu'à ce que mort s'ensuivît.
MM. Atkins, les propriétaires de l'animal, résolu-
éCHECAL'éréPMANT. 7I
rent immédiatement de le détruire. Ils firent demander deux onces diacide prussique et wiïtgt cinq grains d'aconit qu'ils lui administrèrent dans un gâteau. Il ne parut nullement affecté par l'effet de ce poison, qui eût suffi pour tuer instantanément trois mille hommes ! Trois quarts d'heure après on décida de fusiller Panimal. Un détachement du 52* régiment de carabiniers (rijles)^ en garnison à Liverpool fut chargé de cette mission. Quinze autres carabiniers se joignirent aux premiers, et une décharge générale fut faite sur le pauvre Raiah, qui tomba sur ses genoux et expira. Deux pièces de canon avaient été placées devant sa loge pour le mitrailler dans le cas où il aurait essayé de fuir. M. Van-Hambourg était présent à l'exécution.
u Cet éléphant était le plus beau qu'on eût vu en Europe. Il avait coûté mille livres sterling. C'était le second gardien qu'il tuait ; et pourtant Rajah était ordinairement doux et traitable. Les nuits de fSte on le promenait dans le jardin en grande pompe. »
a On prétend avoir vu M. Pool, déguisé en carabinier du $2% parmi les hommes du détachement commandé pour fusiller Rajah, cette perle de l'Asie.
N M. Burton est très malade ; on désespère de le sauver. »
'h I V B R dcraicr, je me rendais, chaque vendredi soir, au fond du MaraiS) à une réunion que présidait avec une grâce parfaite une dame d'ancienne famille appartenant à la robe.
J'avais plus consulté mejgoûts et mes habitudes tranquilles que mon âge, en demandant la faveur d'être introduit au milieu des esprits graves, des caractères solennels dont se composait cette société ; on y voyait peu de jeunes gehs du monde, rarement des femmes qui n'eussent accompli leurs quarante ans. Si le hasard en fourvoyait d'une date moins certaine, elles ne revenaient pas deux fois. Le souvenir leur restait des longues bougies jaunes qui répandaient une lueur jaune sur des figures jaunes; des fauteuils rouges au fond desquels se dessinaient en relief, brodés, fils noirs sur fils blancs, deux mains de justice ; de la tapis-
lO
série d'Aubusson, vert pomme, où l'on distinguait, divisé par panneaux blafards^ le fameux duel du baron de Bouteville avec le marquis de Beuveron, au milieu de la place Royale, représenté au naturel. Plus loin on voyait le baron de Bouteville appréhendé par le prévôt et ses gens, à Vitry-le-Brûlé; plus loin enfin, sur un dernier panneau qui masquait une porte, on assistait à l'exécution en place de Grève du baron de Bouteville, qui obtint, comme grflce royale, d'avoir la tête tranchée tout habillé. — On n'oubliait pas uqu plus les hautes croisées grises, les tableaux hors de proportion, où noircissaient à faire frémir une série de portraits de juges, de présidents à mortier, tous coiffés de perruques qui leur donnaient Taspect d'autant de lions noirs, rugissant sous leurs crinières.
Au bout de quelques mois , on se familiarisait avec ces terreurs. Graduellement j'osai regar^çr sans effroi le portrait du grand aïeul de la maisoa, debout dans son cadre d'un pied d'épaisseur, et en costume rouge de juge à la chambre ardente. — Je lui aurais touché la main.
Je serais fâché pour ma reconnaissance de repousser dans les ténèbres du fantastique les figures sévères, mais bienveillantes et bonnes, qui m'ont toujours si noblement accueilli, et que j'espère bien retrouver cet hiver dans les mêmes dispositions pour moi ; Dieu veuille que la cholérine et les rhumes catarrheux de l'automne n'en aient pas éclairci le nombre !
Ces figures portent un caractère admirable de résignation pour qui sait le chercher sous des rides
tracées en 89, élargies sous TEmpire, et que la Restauration n'a pas fermées, les réactions n'ayant jamais réparé les ruines des révolutions. Ce caractère se révèle surtout par des yeux ternes qui ont déteint de bonne heure ; effet des grandes tempêtes qui ont souflBé dessus. Voyez le ciel après un orage.
Cependant , à conservation égale, je préfère les vieilles femmes aux vieillards, et particulièrement celles qu'aucune infirmité ne gêne, vivacet et noueuses, qui ont vieilli jusqu'aux dernières branches, en ployant, mais sans rompre. Quel charme de restaurer sous l'huile vive de la pensée ces peintures de l'HercuIanum monarchique ; d'unir patiemment écaille à écaille, comme une mosaïque de Pompéi, cette peau dont le soleil a repris les couleurs, de glisser derrière la glace de l'œil un rayon bleu ; de meubler d'ivoire cette bouche autrefois si rieuse et si fière I
Mais ne vaut-il pas mieux prendre la vieillesse pour ce qu'elle est? Et qu'elle est belle la vieillesse de ces femmes qui n'ont plus de sexe, tant elles ont de philosophie pratique, tant elles ont vu et connu : femmes par leurs dentelles à point d'Alençon, pendantes k leurs poignets, par leurs rot>es de damas où chantent et voltigent des oiseaux de grandeur naturelle, par leurs mains veineuses et frêles; hommes par leur inflexible mémoire^ par les passions qu'elles n'ont plus, mais dont elles ont conservé le souvenir pour les combattre à armes égales chez d'autres; sentant et raisonnant, persuasives, confidentes discrètes, et de bon conseils pour les jeunes, lorsqu'ils souffrent et se «plai-
7^ l'A MAIN CACHÉE.
gnent à elles, à voix basse, leur disant : « Vous « voulez mourir parce que vous aimez; nous « avons voulu mourir aussi, et vous voyez!... n Elles s'animent et, sans amertume pour le passé vers lequel vous les ramenez et vers lequel elles se laissent doucement conduire, elles semblent ajouter : « Vous êtes compris, mon ami, et, si « nous avions encore dix-huit ans, les confidentes de « vos maux en seraient peut-être les réparatrices. »
La maîtresse de la maison m'eut bientôt mis au courant du personnel peu nombreux, mais choisi, de ses soirées. C'étaient des débris d'anciennes familles, qui n'avaient à se reprocher aucune condescendance, fût-ce la plus faible, pour les séductions de l'Empire, et qui n'avaient demandé à la Restauration que l'innocent privilège-de reprendre leurs habitudes.
M™* de Hacqueville m'avait permis de me rendre de bonne heure auprès d'elle, afin de me faire connaître par ordre les personnes qu'elle honorait comme moi de sa maison. Cette complaisance avait deux fins : celle de me prémunir, en m'indiquant plusieurs points dangereux, contre les méprises de la conversation, et celle de m'inspirer du respect et de rattachement pour des personnes avec lesquelles j'aurais vécu un siècle, sans que leur modestie cherchât à m'inspirer d'autre vénération que celle de leur âge.
Un soir, comme d'habitude, je pris place auprès d'elle et eji face de la large cheminée dont les flammes éclairaient la plaque du foyer chargée d'un Louis XIII métamorphosé en Pluton, dieu
de Tenfer. Le doigt dirigé vers le cadran de la pendule, elle me marqua vers le cercle des minutes l'entrée invariable de chaque familier du salon. Â neuf heures trois minutes, vous allez voir paraître M. de Guemarec, me dit-elle, un descendant de ce magistrat, qui, forcé, par la volonté de son père et de pédantesques traditions de famille, de prendre la robe, pour laquelle il éprouvait un profond éloignement, se promit de juger toujours contre sa conscience. Fidèle à son engagement tacite, il renvoya trois fois d'une accusation qui entraînait la peine capitale trois hommes dont la culpabilité lui était démontrée. Au bout de six ans, ces trois hommes furent reconnus véritablement innocents. M. de Guemarec avait donc été juste en violant comme juge sa raison et sa conscience. Le père du jeune magistrat n'insista pas davantage, et la charge fut vendae. Neuf heures trois minutes ! — Et M. de Guemarec entra.
 neuf heures vingt minutes nous avancerons le fauteuil, reprit M™" de Hacqueville, pour M. le baron de Grignolles.
a N'est-ce pas, interrompi»-je, ce vieillard aux cheveux à peine gris, au regard si pénétrant, dont les manières sont si distinguées ?
— Vous le connaissez, répondit M™* de Hacqueville.
— Je ne pense pas que sa vie ait été signalée par de grands actes d'énergie.
— Vous vous trompez peut-être. »
«t Poursuivi pendant la Terreur, et arrêté pour je ne sais plus que) crime politique, M. le baron de
Grignolles fut enfermé dans une tour bâtie 8ur le bord de la Loire. Il gémissait oublié depuis un an, lorsqu'on se souvint un jour de lui : son sort ne fut plus douteux, Nantes allait bientôt ouvrir son comité de salut public ; le baron serait jugé et exécuté en deux heures. Son geôlier était un patriote dur : d'ailleurs sa tâche était d'obéir, d'avoir des verrous, des chiens et non une conscience. Ce geôlier avait, outre ses chiens, une femme et une petite fille belle comme les fleurs qui poussent au pied des tours. M. de Grignolles intéressa par sa jeunesse la femme du geôlier, et par ses blonds cheveux sa fille, qui ne se lassait pas de jouer avec leurs boucles. M. de Grignolles avait alors vingt ans ; il n'en paraissait guère que dix-sept. C'est une demoiselle qu'ils vont tuer demain, murmurait quelquefois le geôlier en lui portant son pain et son eau. — Pour deux jours qu'il a à vivre, tu devrais bien, lui disait sa femme, le faire venir avec nous ; il mangerait du moins encore une fois à table, et il verrait le ciel de cette croisée. On ne voyait pourtant pas très clairement le ciel de la croisée du geôlier, œil-de-bœuf évasé en meurtrière, mais sans grilles ni barreaux; car, dans ces temps de prisons improvisées, la captivité péchait toujours par quelque côté ; — pas du moins du côté de la clémence des juges. Ce n'était point le cas toutefois de trouver leur prudence en défaut. Trente pieds mesuraient la distance entre le bord de la croisée et le niveau du fleuve, très large et très rapide en cet endroit de la Loire. — Qu'il vienne, répondit le geôlier, mû,
non par la pitié, mais par rindifférence ; et M. de Grignolles descendit du donjon à la geôle. A sa Tue, la femme du gardien de la tour éprouva un vif attendrissement, et la meilleure preuve qu'elle voulut lui en donner, ce fut de tirer le petit rideau bleu de la croisée pour lui laisser admirer le ciel et le fleuve, après avoir déposé sur ses bras la petite fille qui aimait tant ses cheveux blonds. M. de Grignolles remercia avec effusion, s'approcha de la croisée, regarda le ciel, le fleuve, puis il prit l'enfant et le lança dans la Loire.
Le geôlier se précipite sur un couteau, la mère vers l'escalier de la tour, M. de Grignolles par la croisée ; désespoir ! il peut à peine passer. Par une lueur d'intelligence] foudroyante, le geôlier comprend que le premier qui tombera dans l'eau sera le sauveur probable de sa fille ; il aide M. de Grignolles ; il le pousse par la plante des pieds hors de la croisée; dans le fleuve. Un instant sur l'eau, une demi-minute sous Peau, et l'enfant est ramené vivant au bord de la Loire et sans avoir eu le temps seulement d'être imbibé. Ne demandez pas ce que fit ensuite M. de Grignolles; puisquMl traverse en ce moment la cour, c'est qu'apparemment il fut sauvé par son acte d'héroïsme et d'inhumanité. »
Neuf heures vingt minutes. M. de Grignolles s'avança vers M"*® de Hacqueville, lui baisa galamment la main, et m'envoya un sourire gracieux du bout de ses doigts chatoyants de diamants.
En se penchant à mon oreille, car ses confidences, à mesure que les visiteurs arrivaient, devenaient
moins permises, M"'® de Hacqueville me dit tout bas : <t Au tour des dames maintenant. A neuf heures trente-cinq, vous offrirez ce tabouret à M°*« d'Aiguerousse.
— M™® d'Aiguerousse n'est-elle pas votre amie intime, celle qui tient constamment sa main droite cachée sous son mouchoir, qui ne joue jamais, et offre tout de la main gauche?
— C'est M™« de Casa-Bianca que vous venez de me dépeindre, et non M"® d'Aiguerousse.
— Elle est donc étrangère?
— Non ; mais son mari, général d'un corps d'armée sicilien sous la République, portait ce nom très illustre en Italie. Je doute fort que M™« de Casa-Bianca soit noble du côté de sa famille. Heureusement notre amitié se lie par des nœuds aussi sacrés que ceux du rang et de la naissance. Grâce à elle et à son mari, excellent militaire dont elle est veuve, nos propriétés de la vallée des Alpes-Maritimes, quoique frappées d'expropriation par la loi, furent épargnées et nous furent rendues plus tard dans l'état de valeur et de prospérité où elles sont aujourd'hui. C'est un cœur plein de nobles qualités, celui de M*"' de Casa- Bianca; je vous conseille de les apprécier.
— Et pour quel motif cache-t-elle toujours sa main droite, le savez-vous ?
— Je l'ignore, et je ne lui ai jamais demandé. Si elle n'a paSprévenu ma curiosité sur ce point, c'est que probablement ma curiosité l'aurait blessée. J'aime mieux conserver une amie que d'apprendre un secret qui pourrait me la faire perdre,
LA MAIN CACHÉE. 8l
et qui doit bien pea m 'intéresser, }e présume.
— Vous excuserez mon indiscrétion, répondisje à M*"" de Hacqueville; mais vous m'ave; jusqu'à présent appris tant de faits précieux sur vos amis, que j'ai été enhardi à vous demander quelque éclaircissement sur une particularité qui m'a frappé. »
M^^ de Hacqueville s'appuya avec bonté sur mon épaule. Elle se levait pour saluer M">^ de Casa-Bianca, la dame à la main cachée.
Durant les quelques instants que M'"^' de Hacqueville mit à recevoir et à complimenter M"® de Casa-Bianca, entrèrent, par groupes plus nombreux, tous les habitués de la réunion. Le silence fut le même. On allongea des tables d'écarté, les cartes furent jetées et battues sans bruit comme par des ombres qui semblaient jouer à qui passerait d'abord dans la barque de la Fable.
Tout le monde jouait, excepté M"*® de Casa- Bianca et M*"^ de Hacqueville. La main droite de la première était cachée comme de coutume; la gauche se dessinait sous un gant blanc par des formes qui devaient avoir eu une grande pureté, an temps où l'on pouvait hasarder la même remarque sur le pied* et la taille de M"*® de Casa- Bianca.
Elle paraissait avoir cinquante ans, quoique, en réalité, elle passât de beaucoup cet âge ; mais une constitution naturellement forte, une vie aventureuse avec un mari, soldat sous la République, et pendant les premières guerres de l'Empire, avaient trempé, pour ainsi dire, les traits de M*"" de Casa-
Bianca. II y a des générations de femmes, comme des générations d'hommes, plus énergiques selon les temps. Sous l'Empire, les femmes, qui, derrière les caissons, les tambours et les drapeaux, suivaient l'armée, la grande armée, se coloraient d'une teinte militaire fort origyiale. Sans perdre de leurs grâces, elles gagnaient beaucoup, à leur retour, à se prodiguer dans les salons, où, sans citer précisément les coups de sabre qu'elles avaient donnés, elles charmaient l'attention en causant Hulans et Mameloucks, en dépeignant les belles moustaches des uns, les riches cachemires des autres. Sous leurs broderies, leurs soies, leurs chevelures flottantes et un peu bronzées par le soleil, quelque chose de femme et de militaire à la fois se trahissait en elles ; debout, elles semblaient à l'alignement; assises, elles paraissaient posées en amazones au bord de la selle du cheval. Elles étaient les cravates des drapeaux portés par leurs maris victorieux.
M™* de Casa-Bianca n'avait conservé de cette fierté martiale qu'une tenue exacte, relevée par un costume de la blancheur la plus sévère.
La soirée s'avançait dans la nuit. Allongées par les heures, les mèches des bougies montaient, rouges et en champignons, vers le plafond. Ces portraits de famille, qui, sous une demi-clarté favorable à toutes les crédulités de l'imagination, semblaient vouloir descendre les escaliers sombres et dorés de leurs niches, pour s'asseoir parmi les joueurs; IMllusion contraire qui prêtait un cadre à ces vivants, immobiles comme des portraits, et
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flottants dans la vapeur de cette iHTinense salle que tout le bois empilé dans la cheminée ne réchauffait pas ; ces vieillards, qui, vivants ou morts, passaient par tous les degrés de la décoloration, à mesure que l'heure du sommeil les touchait au front; ces tapisseries qui s'animaient et marchaient quand une ombre ondulatoire glissait sur elles, et devenait, pour ainsi dire, la couleur d'un dessin rongé jusqu'au fil, et si bien et si vraisemblablement, que le sieur de Bouteville tirait avec une effrayante vérité sa rapière au milieu de la place Royale, et montait plus loin, sur l'échafaud en grève, tout habillé; une nuit froide au dehors, tempétueuse, tout remplissait l'âme de silence et de tristesse.
« Assez joué, dit un vieux marquis en repoussant les cartes. Voilà nos dames qui t'ennuient de nous entendre causer si peu : ce n'est guère galant. »
Depuis quelques quarts d'heure, en effet, les datnes quittaient une à une la partie, pour se rapprocher du feu, et tenir compagnie à M°>^' de Hacqueville et de Casa-Bianca.
« Racontez-nous, président de Page, une histoire du temps passé.
— De ma jeunesse, veut dire M"'° de HacquevUle?
— Président, je ne demande jamais un service répigramme à la bouche.
— De ma jeunesse; mais de laquelle encore?
j'ai eu ma jeunesse de président au parlement, ma jeunesse d'émigré, ma jeunesse de soldat dans
84 LAMAINCACHéB.
rarmée de M^ le prince de Condé. Voilà trois feunesses.
— Dites-nous la meilleure.
— Ce sera la première. »
Le président poussa un soupir.
Tous ceux qui avaient été jeunes exhalèrent aussi un soupir.
Je crus entendre soupirer les tableaux.
« Ma première jeunesse me vit président au parlement : c'était en 88 ; j'avais vingt ans. Vous connaissez ma famille; son rang me donnait droit à cette éminente charge; aux yeux du peuple et des philosophes, ^mes opinions tolérantes, mon déisme, mon admiration sensée ou non pour les encyclopédistes, me rendaient digne, disait-on, de distribuer la justice aux hommes, en attendant le jour où les hommes s'en passeraient, devenus tous tolérants, déistes et encyclopédistes. »
Quelques sourires malicieux se croisèrent à ces paroles railleuses de M. de Page, lancées en fuyant contre les encyclopédistes, dont M. le président avait été le plus ardent propagateur. Du reste, il l'avait avoué.
« Mes opinions philosophiques, mes liaisons étroites et publiques avec les niveleurs, m'imposaient l'obligation, sous peine d'être taxé par eux d'un zèle hypocrite, et tel n'était pas le mien, d'agir sur les masses en proportion de mon influence et de ma position élevée. Tous devaient mettre la main à l'œuvre de la réforroation. Placé au sommet de la société, ma tâche fut d'adoucir la rigueur des lois dont je commandais l'applica-
LA MAIN CACHéB. 8$
tion; nos lois, vous le savez, horrible mêlée de textes ennemis, confusion de coutumes contradictoires, et se terminant toutes par le même mot : la mort! »
M'^'' de Hacqueville sonna doucement pour qu'on apportât du bois et qu'on fit chauffer de l'eau pour le thé.
« Je fus donc chargé d'être indulgent quand la loi était sévère ; d'en ignorer le texte sanglant, quand il rougissait sous mes yeux; comme homme, de me mettre à la place du juge ; comme juge, de chasser le bourreau. Sans orgueil de ma part, il m'était permis de croire qu'entre toutes les missions de la philosophie nouvelle j'avais la plus directe et la plus expressive. Car où tendaient toutes les théories? A détruire les préjugés; en quoi se résumaient fatalement, comme fait, ces préju<;és? Dans la mort. Moi j'avais pour mission de l'anéantir dans la loi.
— Malheureusement ma volonté seule ne suffisait pas. Sur douze- juges, je n'avais, moi treizième, comme président, que ma voix isolée; ma voix forcée de prononcer en public les arrêts qu'elle avait combattus dans la délibération. Haï bientdt à la cour pour ma tolérance, suspect à mes confrères, tous routiniers sanguinaires, mon dévouement fut nul. Quelques-uns même, par esprit de corps, se montrèrent plus sévères qu'auparavant envers les accusés, et, mon rôle leur étant devenu à charge, ils le réduisirent à être plus odieux à mesure' que je penchais à le rendre plus humain : voici comment ils y parvinrent.
tt Les moins âgés de nous, — nous n'avons plus d'amour-propre sur l'âge, n'est-ce pas? — les moins âgés de nous ont vécu du temps où la question judiciaire n'était pas encore abolie. La question judiciaire, qui cassait un doigt pour un demi-aveu, un bras pour trois quarts d'aveu, une cuisse pour un aveu entier, et qui, avant de savoir tout, vous avait broyé la tête d'un coup de barre de fer^ ou crevé la poitrine en l'emplisSànt d'eau. En 88 donc, — la question ou la torture existait encore. Calculez, cela ne fait pas quarante-cinq ans. Nous avions les uns dix ans, les autres quinze ; j'en avais vingt. 88 doit être si rapproché pour nous, que je me souviens de quelques événements antérieurs au moins de six ans.
« Ainsi, par exemple, cinq ans avant 88, époque sur laquelle je vais rappeler votre attention, en 83, je me souviens fort bien de Françoise, ma sœur de lait, qui, sa mère, ma bonne nourrice, étant morte, vint à pied de Montereau à Paris, à travers vingt lieues de neige. Enhardie par la misère, par le désespoir, et peut-être par le lien commun du même lait que nous avions puisé au sein de sa mère, Françoise m'attendit sur l'escalier de la Sorbonne, institution où j'achevais mes études de droit, et, lorsque je sortis au milieu des élèves, mes camarades, fils des plus hautes familles de robe, elle s'enlaça à mon cou et m'appela son frère!
n Je fus pour elle un frère. Accueillie chez moi, je lui fis une condition heureuse entre une domesticité douce et des attentions sans contrainte pour son éducation que j'allais reformer. Ce petit épi-
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sode de ma premi ère jeunesse vous assure avec quelle fidélité ma mémoire garde le souvenir des événements qui la suivirent, et particulièrement de celui sur lequel je vous ramène.
« Mes ennemis au parlement, à propos de je ne sais plus quel procès en matière de feusse monnaie, imaginèrent, pour abattre mon orgueil de tolérance, et me faire passer au dehors pour aussi redoutable qu'eux, de ressusciter, et ils en avaient le droit, l'application de la torture. La discipline me bâillonnait : je ne pouvais protester ni par mes actes, ni par mes paroles, ni par mes écrits, contre cet infâme attentat à l'humanité. Il y a plus, ma bouche fut obligée de proclamer solennellement l'emploi de la torture dans les procès que dirigeait ma présidence. Ma r^utation d'homme sage, de magistrat vertueux, fut perdue. Le peuple me confondit avec mes odieux confrères, et ceux-ci s'applaudirent de m'avoir presque aussi avili qu'eux dans l'opinion. Les philosophes me méprisèrent; dans l'âme je les remerciai.
« Ce ne fut pas le soufflet public que j'avais reçu sur la joue qui me blessa le plus : ce fut l'afTreuse idée d'avoir fait revivre, par une mesure de vengeance dont j'étais la cause, la torture qui brise les os, déchire les chairs, boit le sang et renvoie innocent de l'accusation.
« Je fis écrire sous main des mémoires pleins de larmes, de paroles chaudes et vraies, et senties, car j'étais celui qui condamnait à la question; je fis présenter au roi Louis XVI des placets où je ne déguisais pas même mon écriture : rien n'eut un
résultat. Aucun nom ne recommandait ces protestations. Le peuple les lisait avec avidité, mais la cour les brûlait : on torturait en attendant.
« A cette époque, je fus volé. »
M™^ de Hacqueville sonna de nouveau pour que la bonne servît le thé et ranimât le feu.
Très-curieuse, la vieille bonne, après avoir méthodiquement rempli son oflBce, s'accroupit près de la cheminée ; elle aussi voulut écouter.
« A cette époque, je fus volé, reprit M. de Page, et je portai ma plainte au procureur général, mon confrère.
M Le vol consistait en une tabatière en diamants de la valeur de vingt mille livres, et j'y tenais d'autant plus, qu'elle venait de la succession de mon père.
« Le procureur général alla aux enquêtes. Il fallut lui livrer ma maison et ses moindres recoins. Cette condescendance était rigoureusement nécessaire, si je voulais charger la justice de mon affaire.
« La tabatière en diamants fut retrouvée.
« Un des gens de la cour la découvrit dans la paillasse du lit de Françoise, ma sœur de lait. »
Il se fit alors un mouvement général dans le salon de M™" de Hacqueville.
Le président de Page laissa mollement tomber sa main de son jabot sur le côté : ce récit lui coûtait.
u Françoise, ma jolie sœur de lait, la fraîche paysanne de Montereau, celle qui était venue se jeter à mon cou, par la neige et le givre, sur les
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escaliers de la Sorbonne ; Françoise, à la peau encore duvetée de la campagne, mais déjà un peu lisse par la retraite et l'heureuse vie, Françoise... »
Le marquis aspira une prise de tabac ; mais je vis tomber le tabac à terre.
a On la traîna devant les juges ; je voulus me récuser : on m'imposa le devoir de présider ; on se reposa par ironie sur mon impartialité naturelle. Mes ennemis se réjouirent, et le peuple menaça de me lapider quand il sut que j'avais ordonné... n
Ici M. de Page se tut; je n'entendis plus que le feu qui pétillait, que les oscillations de la pendule. Les portraits étaient plus bruyants que les hommes dans ce moment.
M. de Page reprit haleine : « Que j'avais ordonné la question : car Françoise nia d'abord tout : le vol, les circonstances du vol, en me rappelant toujours Montereau, sa mère, la neige, la Sorbonne, notre fraternité.
« J'avais ordonné la question.
tt Françoise fut dépouillée de sa robe.
« Oh! comme crie une jeune fille qu'on met nue devant des juges ! Dieu épargne ce cri à vos arrière-petit-fils !
« On lui remplit le ventre d'eau ; Françoise cria moins.
« Mais Françoise me regarda! J'ai reçu, messieurs, un coup d'épée dans ma vie, qui m'a traversé le foie ; j'ai moins souffert.
« On lui broya le genou dans une genouillère de plomb.
a Françoise cria moins. »
A cet endroit du récit du président, la bonne de M"® de Hacqueville tomba sur le parquet et frappa du front contre les chenets. M. de Page courut vers elle, lui rejeta la tête en arrière, et, après l'avoir examinée avec terreur^ il s'écria : <f Françoise était blonde ; puis elle est morte !
« On lui mit du feu au creux de Testomac.
« Françoise ne cria pas.
u Messieurs, Françoise était innocente; je le savais : c'est moi qui avais caché la tabatière en diamants dans le lit pour faire juger, condamner et mourir Françoise. »
Toutes les femmes se voilèrent le visage. Si j'avais eu un couteau, je l'aurais planté tout droit dans l'estomac du vieux président.
Mais le président ferma les yeux, se recueillit un instant, et dit :
« On lui brisa la main droite, tous les doigts, toutes les phalanges; comme ça. »
Le président fit un geste : mes nerfs claquèrent.
« Et ma vue, continua le président, se perdit dans un nuage de sang.
« Françoise s'était évanouie en avouant le vol ; oui, elle l'avait avoué! mais ajoutant que j'étais son frère de lait, qu'elle était venue de Montereau à Paris, à travers la neige, pour m'embrasser sur les escaliers de la Sorbonne. »
Le président achevait à peine sa phrase agonisante, que je vis se lever d'à côté de M™" de Hacqueville, comme un fantôme, une femme qui, retirant avec gêne et douleur son gant, laissa pendre,
Ik MAIN CACHEE. pi
hors de ce gant, une main flottante, brisée et molle, qu'elle posa sur la tête de M. de Page : écrasé, le vieillard leva les yeux avec épouvante sous cette main qui planait.
Les autres vieillards étaient pftles : je me regardai dans la glace; je Tétais plus qu'eux : j'étais vert.
Des larmes, des sanglots, sortaient de la bouche de ces deux ruines, l'une brisée par l'autre; et M. de Page prit cette main, la porta sur ses lèvres, la baisa comme l'hostie sainte au moment de mourir, et il fut pardonné, comme au moment de mourir.
Car Af"' de Casa-Bianca passa le seul bras qu'elle avait de libre- autour du cou de M. de Page; et l'on eût dit alors la Prière, qui est une femme mutilée, dans le ciel, enlevant le Repentir, qui est un ange sur la terre
« Le soir, il y avait bal à la cour, acheva le président; j'y parus en costume de juge, en robe rouge, portant la condamnation à mort de Françoise. Posant un genou à terre, je dis au roi Louis XVI :
— Sire ! on a brisé les os, cet après-midi, à ma sœur de lait accusée de vol; c'est moi qui l'ai accusée : elle a tout avoué dans les tortures, Sire !
— Eh bien? dit le roi.
— Sire, j'avais inventé ce vol! »
Le roi recula de terreur.
<c Et pourquoi cela, monsieur?
— Parce que je voulais prouver à la France
qu'avec la torture, le mensonge le plus afTreux était cru, et que la vérité la plus sainte était assassinée. Sire, c'est la jeune fille que j'aimais le plus au monde que j'ai sacrifiée à cette épreuve. On croira désormais à mon opinion.
— Messieurs, que le bal continue, dit le roi Louis XVI. »
Et, se tournant vers son chancelier :
« Monsieur, dès ce soir, la question est abolie en France; faites savoir cela à notre royaume. »
LA
VILLA MARAVIGLIOSA
LAI8E, jeune peintre, comptait au nombre de ses belles qualités celle de n'être jamais allé en Italie. Né à Paris et dans la rue Saint- Honoré, ce qui lui donnait le droit de se considérer comme doublement Parisien, il admirait Paris, sans le ravaler par un éternel parallèle avec Rome, la ville des Césars, la ville des papes, la ville des rois dépossédés, la ville des villes. Le Louvre l'arrêtait de surprise; il ne méprisait pas le jardin du Luxembourg, quoique un peu symétrique; ni celui des Tuileries, malgré les nourrices assises au pied des marronniers, et les corbeaux perchés au haut des arbres; il pensait avec les
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étrangers que les boulevards sont uflb promenade incomparable, les Champs-Elysées un magnifique développement de perspective, et les quais une assez somptueuse galerie de maisons et de monuments.
J'ai dit que Biaise était peintre : on me pardonnera donc d'ajouter que Biaise étendait son affection pour Paris au delà des barrières. Rien n'égalait à ses yeux la beauté des campagnes arrosées par la Seine, l'Oise et la Marne. Sans affaiblir, par des comparaisons qu'il n'aurait su d'où tirer, le charme dont il était pénétré quand il dominait quelque vallon, il abondait en éloges sentis pour les coteaux de Bellevue, de Meudon et de Montreuil ; il bénissait Dieu de n'avoir oublié ni l'île Saint-Ouen, ni Tile Saint-Denis, quand il avait pétri le monde. Saint-Germain ne lassait jamais sa vue enchantée; Chantilly, ses pieds, Chaville, Sceaux, Montmorency, faisaient battre son cœur. Un jour il m'arriva, dans une conversation avec Biaise, de parler de la Bièvre : la Biévre est un petit ruisseau noirâtre avec lequel on fait des tapis; on croit toujours qu'il roule du coton; eh bien, ce nom l'émut jusqu'aux larmes. J'aurais respecté sa douleur; Biaise fut le premier à me dire, avec attendrissement : « C'est là que je pris le sujet de mon premier tableau.
— Le sujet d'un tableau sur la Bièvre où il n'y a ni eau, ni arbres, ni maisons I
— Il n'y a qu'un peu d'eau, c'est vrai, me répondit Biaise, mais je l'ai fidèlement rendue; cette eau n'est pas ombragée par plus de vingt petits
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arbres noueux, mais ces petits arbres sont assez bien transportés sur ma toile, si j'en crois tes éloges. N'est-ce pas toi qui as loué les platesbandes de choux et de céleris, vues à travers ces petits arbres?
— Je me souviens maintenant, répondis-je à Biaise, de ton tableau ; entre tes choux et tes céleris tu as placé une blanchisseuse qui a un mouchoir rayé sur la tête et un petit chien blanc à côté d'elle.
— Je remercie ta mémoire : tu comprends à présent pourquoi le nom de la Bièvre me touche quand on le prononce devant nlbi. Le premier sujet d'un tableau, c'est la première femme qu'on a aimée. On s'en souvient.
— C'est plutôt la dernière. Mais n'importe. » Ce court dialogue que je rapporte me fait souvenir de dire au lecteur que Biaise aimait beaucoupy au début de notre intimité, à reproduire, dans ses tableaux, les premiers arbres venus, tortus ou droits, feuilles ou non ; il ne choisissait jamais. Dieu choisit-il? Sa joie était infinie à peindre des choux, des choux bien nuancés ouverts comme des roses, pleins de larges flaques de pluie; et, en général, tout ce qui ne s'élevait pas trop au-dessus de l'horizon des artichauts. Il avait en grande vénération ceux qui peignent le Chimborazo couvert de neige; le Gange et le Meschacébé, entraînant des îles entières ; l'Atlas et les Bédouins qui y campent; les pampas d'Amérique et les lamas qui y broutent ; mais il ne se sentait pas porté à les imiter pour beaucoup de raisons :
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entres autres, parce que ces peintres étaient logés dans la Chaussée-d'Ântin, d'où ils n'avaient pu voir le Chimborazo et les lamas, et parce qu'au fond il croyait, sans trop se fanatiser pour cette opinion, que la nature est aussi variée et aussi féconde en grâces et en couleurs dans la feuille du chou que dans la feuille du palmier. J'étais parfaitement de son avis.
« Pourquoi non, je vous prie? Dégradation) mettre à côté de l'arbre aux immenses rameaux le chou qu'on fait bouillir ! Je suis fâché d'une chose, c'est qu*on ne fasse pas bouillir le palmier. Quoi! comparer un canard à un cygne! un mouton à un cerf! une chaumière à un palais!
— Je compare.
— Mais alors il n'y a pas de vrai beau?
— Non.
— Mais alors vous mettez Raphaël au-dessous deTéniers?
— Non, je les mets à côté l'un de l'autre.
— Mais alors vous placez sur la même ligne le tableau de M. Lehmann, \es Jeunes Filles pleurant leur virginité, et le tableau de Lantara, représentant de Jeunes Blanchisseuses pleurant la perte de leur battoir.
— Non, car je place Lantara infiniment audessus de M. Lehmann, parce que nous savons tous de quelle manière des blanchisseuses plburent la perte de leur battoir, et que nous ne savons pas plus que M. Lehmann comment, il y a cinq mille ans, les jeunes filles pleuraient leur virginité. »
Ce n'est point mon ami Biaise qui se permettait
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ces Opinions; il était trop bienveillant pour ses confrères; il souffrait beaucoup même quand j'osais m'exprimer ainsi devant lui.
Malgré sa modestie naturelle, malgré son talent réel pour. le genre de peinture auquel il s'était livré, malgré ce genre de peinture, et la place toujours fausse qu'obtenaient ses tableaux à l'exposition ; malgré le peu d'attention que daignaient lui accorder les journalistes, il parvint à avoir un nom presque aussi connu que ceux qui veulent ramener à la religion par l'art, et au christianisme par le bleu de Prusse. Biaise ne voulait ramener à rien, tout au plus à rendre justice aux effets pittoresques d'un moulin à charbon se découpant sur un horizon pur et accidenté par des plants de betteraves et du linge blanc étendu sur des cordes.
La dernière année de notre première période d'amitié, il exposa un Cabaret de Gentilly, C'était adorable de vérité : comme la tonnelle était finement peinte ! on respirait l'odeur de chèvrefeuille, on sentaitj^échir 8ou| les doigts les branches de sureau ; c^ ie vm coulait bien d'un tonneau en perce posé sur deux tonneaux vides! comme les côtelettes grillaient au feu! que l'aubergiste était content de ses hôtes ! comme les jardiniers attablés mangeaient avec appétit! c'était un petit chefd'œuvre; il excitait la faim. «Paul Véronèse, ce dieu de l'école vénitienne, dis-je à Biaise au milieu du salon carré du Louvre, a peint des hommes à table, mais toi. Biaise, tu les as fait manger.
— Chut ! me répondit-il, ne va pas dire de mal de Paul Véronèse !
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— Je ne dis de mal de personne ; mais quand on est à table, même en peinture, c'est pour manger. Or, dans la Cène de Paul Véronèse, je vois de puissants princes et de superbes dames à table, mais je n'en aperçois pas un ni pas une qui mangent, ni qui soient en mesure de manger de sitôt. C'est peut-être plus héroïque de ne pas peindre les grimaces qu'on fait quand on mange, mais ce n'est certes pas plus vrai. »
Biaise me répondit finement : a II y a pourtant une dame dans ce tableau qui a un cure-dent à la main. »
Cette réflexion de Biaise me prouva que Paul Véronèse savait le mensonge de son tableau, et qu'il avait, en homme habile, recouru à la poésie de l'apparence pour ne pas répudier 'entièrement le commun de.la réalité.
a Mais le commun, c'est souvent le vrai, mon ami Biaise. »
Biaise eut peur de notre conversation ; M. de Forbin passait, et nous avions sur la tête une Mort de Lucrèce de soixante pieds àPlong. Le tableau ' pouvait tomber, et M. de Forbin nous entendre.
A quelques jours de là, les journaux annoncèrent les récompenses accordées aux artistes qui s'étaient le plus distingués au Salon. Qu'on juge si je cherchai dans la liste rémunératrice le nom de mon ami Biaise. Je lus au Moniteur :
n Sont nommés chevaliers de la Légion d'honneur:
c< M. A..«, qui a peint une baigneuse;